Endymion, Imité de Tassoni

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Frédéric Fontenelle ()
Imprimerie Cen dit Lion (pp. 3-8).



ENDYMION




Imité du SEAU ENLEVÉ, de TASSONI.




Un soir, couché sur l’herbe et les fleurs, épuisé
Par la chaleur du jour et les travaux champêtres,
Le bel Endymion dormait. L’air apaisé,
À travers le feuillage assombri des grands hêtres,
Agitait sur son front les zéphirs de la nuit.
Soudain, mille petits Amours, troupe lutine,
S’échappent de l’azur, et s’approchent sans bruit,
Se disant « chut » du doigt d’une façon mutine.
Ils viennent dénouer son carquois et son cor,
Ravis et charmés : car, à sa longue paupière,
À l’éclat de son teint, à ses beaux cheveux d’or,
Ils ont pris le berger pour Cupidon, leur frère…

Dans leurs petites mains ils prennent ses cheveux,
Parfument de baisers chaque boucle volage,
Et les font retomber, en anneaux gracieux,
Partagés sur son front, autour de son visage.
Puis tous, avec des fleurs, ils tressent des festons
Pour son front qui sourit aux fantômes du rêve,
Des chaînes pour ses bras et pour ses pieds mignons,
Pour son sein un collier que le sommeil soulève.

Mais peut-on comparer, parmi toutes ces fleurs,
L’anémone vermeille à sa bouche amoureuse ?
Le lys, avec la rose, a bien moins de couleurs
Et d’éclat que sa joue aimable et savoureuse.
Partout, l’onde et le vent se taisent : Est-ce un bruit
Que ce concert sublime où chaque être murmure,
Harmonieux soupir que pousse la Nature
Avant de s’endormir dans les bras de la Nuit ?
L’Eau, la Terre et le Ciel, sous l’azur, sous les mousses,
Confondus dans le même accord,
Semblent dire tout bas, de leur mille voix douces :
« Silence ! c’est l’Amour qui dort !… »

Tel, aux plaines d’en-haut, où, dans les nuits sans voiles,
Le Grand-Taureau s’enflamme aux rayons des étoiles,
Sirius, au milieu des astres scintillants,
Éclipse autour de lui ses frères moins brillants,
De même Endymion, charme de la Nature,
Plus beau lui-même que les fleurs,
Au milieu des Amours rieurs,
Resplendit sur son lit tapissé de verdure…

C’est alors que, du sein d’un nuage empourpré,
Diane, la déesse blonde,
Avec son vêtement d’étoiles diapré,
Glissant dans un rayon, apparut sur le monde.
Ce pré, rempli de fleurs, l’attire : elle y descend,
Parcourant du regard les campagnes muettes,
Et secouant, des bords de sa robe d’argent,
La fraîcheur sur la mousse et sur les violettes.

Aussitôt les Amours, troublés dans leur ardeur,
Prennent leur vol, laissant l’auguste Chasseresse
Interdite devant la vue enchanteresse
Du bel Endymion endormi. La pudeur
L’oblige tout d’abord à détourner la tête.
Surprise d’avoir moins d’effroi que de plaisir,
Elle hésite et rougit, fait un pas, puis s’arrête,
Sentant monter la flamme ardente du désir
De son cœur à sa gorge. Elle voudrait encore
S’éloigner… Mais déjà tout son être éperdu
Semble aller au devant du bonheur qu’elle ignore ;
El, près de ce beau corps mollement étendu,
Elle s’assied.
Elle s’assied. Bientôt, le parfum des guirlandes
L’enivre ; et, résolue enfin à tout oser,
Pour exercer sa bouche aux audaces plus grandes,
Sur chacune des fleurs elle met un baiser.
Mais des attraits plus doux l’appellent. Sans haleine,
Diane, avide encor de plaisirs inconnus,
Comme on boit à longs traits dans une coupe pleine,
Embrasse les beaux yeux, les lèvres, les bras nus
Du berger. Il séveille : en voyant la déesse,

Il recule déjà ses genoux tout tremblants ;
Mais elle le retient, l’apaise, le caresse,
Et l’enchaîne à ses pieds avec ses deux bras blancs.
« Charmant berger, dit-elle, ô dormeur intrépide,
« Qui donc a pu troubler ton regard si limpide ?
« Quel souci t’inquiète, et que crains-tu de moi ?
« Vois : je suis Diane, la Lune,
« Qu’un caprice de la Fortune,
« Complice de l’Amour, a conduite vers toi.
« Va, bannis tout respect, et regarde sans crainte :
« Mes charmes, non pareils aux tiens, sont-ils moins doux ?
« Viens, assieds-toi pour mieux répondre à mon étreinte :
« Je veux être adorée autrement qu’à genoux.
« Ne songeons qu’à jouir de l’ardeur amoureuse
« Qui va mettre en péril notre virginité.
« Mais soit discret, — dit-elle à moitié sérieuse, —
« Ou bien, crains le courroux de ma divinité ! »


— « Ô lumière du Monde, ô vous sur qui s’imprime
« L’image du Soleil, lui dit Endymion,
« Je ne suis qu’un berger, et c’est peut-être un crime
« À moi, de prendre part à votre émotion.
« Mais puisqu’il vous a plu, souveraine et maîtresse,
« Après m’avoir tiré de cet état mortel,
« De me laisser goûter aux délices du Ciel,
« Prenez ce voile blanc, gage de ma tendresse
« Et de l’amour constant dont je ferai ma loi :
« À vos charmes divins j’en fais le sacrifice,
« Comme Étile, mon père, à ma mère Calice,
« L’avait donné pour gage éternel de sa foi. »

Plus amoureusement que la vigne n’enchaîne
De ses branches l’ormeau, son infécond mari,
Plus unis que le lierre au tronc noueux du chêne,
Les deux amants, couchés sur le gazon fleuri,
Entrelacés, bruyants dans leur fougueuse ivresse,
Et muets tour à tour,
Échangent longuement la sublime caresse
De leur premier amour.
Tandis que, dans l’ardeur qui confond leurs deux âmes,
Les paroles, les yeux, les baisers, les soupirs,
Comme autant de sarments qu’on jette au sein des flammes,
Alimentent sans cesse et doublent leurs désirs,
En mille doux transports la Déesse éperdue,
Jalouse d’un bonheur qu’elle a connu si tard,
Enveloppe des yeux la céleste Étendue,
Menaçant tous les Dieux du geste et du regard :

« Oh ! quel destin, dit-elle, et qu’elle erreur fatale
« M’ont fait passer mes nuits à courir les grands bois.
« Pour exercer mes chiens, pleins d’une ardeur brutale,
« Sur les pas d’une biche ou d’un cerf aux abois ?
« Ô passé que j’exècre ! ô courses inutiles !
« Je compte les moments que vous m’avez coûtés,
« Et qui m’auraient valu des plaisirs moins futiles,
« Si mon Endymion vous les avait ôtés !
« Toi, par qui le plaisir a pénétré mon être,
« Pour payer ce passé qui ne peut revenir,
« Avec tout mon amour, prends tout mon avenir ;
« Je t’en donne le soin, et t’en laisse le maître…
« Chaque soir, — tu m’entends ? — pour toi je descendrai
« Dans ces prés où l’Amour jeune et fort nous invite ;

« Mais désormais je veux, à l’heure où je viendrai,
« Que tu sois moins timide, et t’éveilles plus vîte… »

Elle dit. À ces mots, un nuage léger,
Traîné par les zéphyrs, l’emporta radieuse
Vers le Ciel. Resté seul, bien longtemps le berger
Suivit d’un œil jaloux sa trace lumineuse.


Paris, mai 1874.