Enfance (trad. Bienstock)/Chapitre 12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 65-69).


XII


GRICHA


Nous avions très peur de l’obscurité ; nous nous serrâmes les uns contre les autres, sans rien dire. Presque immédiatement, près de nous, à pas lents, est entré Gricha. D’une main il tenait son bâton, de l’autre une chandelle de suif dans le bougeoir de cuivre.

Nous retînmes notre respiration.

— Seigneur Jésus-Christ ! Sainte Mère, Notre-Dame ! Au Père, au Fils et Saint-Esprit… — répétait-il en suffoquant, et avec des intonations et des abréviations particulières à ceux qui répètent souvent ces paroles.

Tout en priant, il posa son bâton dans un coin, et regardant le lit, commença à se dévêtir. Ayant déroulé sa vieille ceinture noire, il ôta lentement son cafetan de nankin, déchiré, le plia soigneusement et le posa sur le dos d’une chaise. Son visage n’avait pas son expression ordinaire, affairée et idiote, au contraire, il était tranquille, pensif et même majestueux. Ses mouvements étaient lents et réfléchis.

Quand il n’eut plus que son linge, il s’assit doucement sur le lit, fit le signe de la croix de tous côtés, non sans efforts évidents (car ses traits se crispaient), et, sous sa chemise il arrangea ses chaînes.

Après être resté assis un moment, et avoir examiné soigneusement son linge, déchiré par endroits, il se leva, et se mit à prier en soulevant la chandelle à la hauteur des icônes, se signa en les contemplant et renversa la flamme de la chandelle. Elle s’éteignit en crépitant.

La lune, presque dans son plein, donnait dans la fenêtre qui faisait face à la forêt. La longue figure blanche de l’innocent était éclairée d’un côté par les rayons pâles et argentés de la lune, tandis que l’autre disparaissait dans l’ombre, et cette ombre avec celle des châssis de la fenêtre tombait sur le parquet et sur le mur et atteignait le plafond. Dans la cour, le veilleur frappa sur sa plaque de cuivre.

Croisant ses longs bras sur sa poitrine, la tête baissée et en soupirant péniblement et sans répit, Gricha, silencieux, resta debout devant les icônes, puis avec beaucoup de peine, il s’agenouilla et se mit et prier.

Tout d’abord il récita à voix basse, les prières très connues, en accentuant seulement quelques paroles, ensuite il les répéta, mais plus haut et avec plus d’animation. Puis il prononça ses mots, avec un effort évident, en tâchant de s’exprimer en slave. Ces paroles étaient incohérentes, mais touchantes. Il priait pour tous ses bienfaiteurs (il appelait ainsi tous ceux qui le recevaient), et entre autres, pour maman, pour nous ; puis il pria pour lui-même, demanda à Dieu le pardon de ses péchés et répéta : « Dieu pardonne à mes ennemis ! » En geignant il se leva et répéta encore et encore les mêmes paroles, se prosterna à terre et de nouveau se releva malgré le poids des chaînes qui, en frappant à terre, faisaient un bruit sec, métallique.

Volodia me pinça et me fit grand mal à la jambe, mais je ne me retournai pas : je frottai seulement l’endroit où il m’avait pincé et continuai à suivre, avec un sentiment d’admiration enfantine, de pitié et de vénération, tous les mouvements et toutes les paroles de Gricha.

Au lieu de rire et de m’amuser comme je l’espérais, en allant dans la décharge, j’éprouvais un frisson et un serrement de cœur.

Gricha resta encore longtemps dans cet état d’extase religieuse et improvisait des prières. Tantôt il répétait plusieurs fois de suite : Seigneur aie pitié de nous, mais chaque fois avec plus de force et d’expression ; tantôt il disait : Pardonne-moi, Seigneur, enseigne-moi ce qu’il faut faire… enseigne-moi ce qu’il faut faire, Seigneur ! — avec expression, comme s’il eût attendu la réponse immédiate à ses paroles ; tantôt on n’entendait que des sanglots plaintifs… Il se releva, croisa ses bras sur sa poitrine et se tut.

Je sortis tout doucement la tête de la porte et retins mon souffle. Gricha ne bougea pas ; de sa poitrine sortaient de lourds soupirs, dans la prunelle opaque de son œil borgne, éclairé par la lune, suinta une larme.

— Que ta volonté soit faite ! — exclama-t-il subitement avec une expression inexprimable, et il se prosterna, le front à terre et pleura comme un enfant.

Beaucoup d’eau a coulé depuis, beaucoup de souvenirs du passé ont perdu pour moi leur sens et sont devenus des rêves vagues, même le pèlerin Gricha a fini depuis longtemps son dernier voyage, mais l’impression qu’il produisit sur moi et le sentiment qu’il excita ne sortiront jamais de ma mémoire.

Ô grand chrétien Gricha ! Ta foi était si forte que tu sentais l’approche vers Dieu ; ton amour si grand, que les paroles coulaient d’elles-mêmes de tes lèvres — tu ne les contrôlais pas par la raison… Et quelle haute louange apportais-tu à sa magnificence, quand, ne trouvant pas de paroles, tout en larmes, tu te prosternais sur le sol !…

L’état d’attendrissement dans lequel j’écoutais Gricha ne pouvait se prolonger longtemps, premièrement, parce que ma curiosité était satisfaite et, deuxièmement, parce que mes jambes étaient fatiguées d’être restées dans la même position, et que je voulais me mêler au bourdonnement et au mouvement général que j’entendais derrière moi dans le réduit obscur. Quelqu’un me prit par la main et me dit en chuchotant : « À qui cette main ? » Dans la décharge, il faisait tout à fait noir, mais au seul contact et à la voix qui me chuchotait à l’oreille, je reconnus tout de suite Katenka.

Tout à fait inconsciemment je saisis son bras, nu jusqu’au coude, et j’y appliquai mes lèvres. Katenka s’étonna sans doute de cet acte et retira son bras : dans ce mouvement, elle poussa une chaise cassée qui se trouvait dans la décharge. Gricha leva la tête, se retourna doucement et commença à faire des signes de croix dans toutes les directions et à prier. Bruyamment et en chuchotant, nous nous enfuîmes de la décharge.