Enfance (trad. Bienstock)/Chapitre 26

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 161-165).
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XXVI


CE QUI NOUS ATTENDAIT À LA CAMPAGNE


Le 25 avril, nous descendions de la voiture de voyage, devant le perron de la maison de Pétrovskoié. En partant de Moscou, papa était pensif, et quand Volodia lui demanda : « Est-ce que maman est malade ? » — il le regarda avec tristesse, et, silencieux, fit un signe de tête affirmatif. Pendant le voyage, il se calma visiblement, mais à mesure que nous approchions de la maison, son visage prenait une expression de plus en plus triste, et quand, descendant de voiture, il demanda à Foka qui sortait en courant et essoufflé : « Où est Natalia Nicolaievna ? » sa voix tremblait et des larmes emplissaient ses yeux. Le bon vieillard Foka, en jetant à la dérobée, un regard sur nous, baissa les yeux, et ouvrant la porte de l’antichambre, il répondit en se détournant :

— « C’est déjà le sixième jour qu’elle ne quitte plus sa chambre à coucher. »

Milka qui, je l’ai su après, du premier jour où maman tomba malade, n’avait cessé de gémir, sauta joyeusement vers mon père, poussa des cris, lui lécha les mains ; mais père la repoussa et entra au salon et de là dans le divan dont la porte conduisait directement dans la chambre à coucher. Plus il s’approchait de cette chambre, plus aux mouvements de son corps, on remarquait son inquiétude ; en entrant dans le divan, il marchait sur la pointe des pieds, respirait à peine et se signa avant de se décider à toucher le bouton de la porte fermée. En ce moment Mimi, échevelée et tout en pleurs, accourut du corridor.

« Ah ! Piotr Alexandrovitch ! » — chuchota-t-elle, avec l’expression d’un vrai désespoir, et remarquant que père tournait le bouton de la porte, elle ajouta très bas : « On ne peut pas entrer par là, il faut passer par l’autre porte. »

Oh ! quelle impression d’angoisse fit tout cela sur mon imagination enfantine, préparée à un malheur par un pressentiment terrible !

Nous entrâmes dans la chambre des bonnes. Dans le corridor, nous trouvâmes l’idiot Akim, qui nous amusait toujours par ses grimaces ; mais en ce moment, non seulement il ne semblait pas risible, mais rien ne me fit tant de mal que de voir son visage stupide, indifférent. Dans la chambre des bonnes, deux filles, occupées d’un travail quelconque, se levèrent pour nous saluer, avec une expression si lugubre que j’en fus effrayé. Après avoir traversé la chambre de Mimi, papa ouvrit la porte de la chambre à coucher et nous entrâmes. À droite de la porte, il y avait deux fenêtres, voilées par des châles. Près de l’une d’elles était assise Natalia Savichna ; ses lunettes sur le nez, elle tricotait un bas. Elle ne se leva pas pour nous embrasser, comme elle en avait l’habitude, mais elle se souleva, regarda par-dessus ses lunettes, et ses larmes coulèrent en abondance. Il m’était très pénible que tous, en nous voyant, se missent à pleurer, alors qu’auparavant ils étaient tout à fait calmes. À gauche de la porte il y avait un paravent derrière lequel se trouvaient le lit, une petite table, une petite commode couverte de remèdes et un grand fauteuil dans lequel sommeillait le docteur ; près du lit se tenait une jeune fille blonde d’une remarquable beauté, elle était en peignoir blanc du matin, et les manches un peu relevées, elle mettait de la glace sur la tête de maman, que je ne voyais pas en ce moment. Cette demoiselle était la Belle Flamande, dont maman avait parlé, et qui, plus tard, joua un rôle si important dans la vie de toute notre famille. Aussitôt que nous entrâmes, elle ôta une de ses mains de la tête de maman, rajusta sur sa poitrine les plis de son peignoir, puis chuchota : « Elle est sans connaissance. »

J’étais profondément affligé en ce moment, mais malgré moi j’observais tous les détails. Dans la chambre presque sombre, il faisait chaud, on y sentait à la fois la menthe, l’eau de cologne, la camomille et les gouttes d’Hoffmann.

Cette odeur me frappa tellement, que non seulement quand je la sens, mais même quand j’y pense, aussitôt mon imagination se transporte dans cette chambre obscure et sans air et revoit les moindres détails de ce moment terrible.

Les yeux de maman étaient ouverts, mais elle ne voyait rien… Ah ! je n’oublierai jamais ce regard effrayant ! Il exprimait tant de souffrances !

On nous emmena.

Quand plus tard, je demandais Natalia Savichna de me narrer les derniers moments de ma mère, voici ce qu’elle me raconta :

— Après qu’on vous eût emmenés, ma colombe s’agita encore longtemps, quelque chose l’oppressait ; puis elle laissa tomber sa tête sur l’oreiller et s’endormit doucement, tranquillement, comme un ange du ciel. Je sors pour regarder pourquoi on n’apporte pas sa potion, je rentre, et ma chérie a déjà tout rejeté autour d’elle, et elle appelle votre père. Lui se pencha vers elle, et on vit qu’elle n’avait plus de forces pour dire ce qu’elle voulait, elle entr’ouvrit seulement ses petites lèvres et de nouveau suffoqua : « Mon Dieu, Seigneur, les enfants ! » Je voulais courir vous chercher, mais Ivan Vasiliévitch me retint en disant qu’elle serait encore plus émue et qu’il ne fallait pas cela. Après, elle ne fit plus que soulever et abaisser sa petite main, et Dieu sait ce qu’elle voulait dire ainsi ! — Je pense qu’elle voulait vous bénir de loin, mais Dieu ne lui permit pas de regarder une dernière fois ses petits enfants. Ensuite, elle, ma colombe, s’est levée, elle faisait comme ça des gestes de sa petite main, et subitement elle cria d’une voix que je ne puis même retrouver : « Mère de Dieu, ne les abandonne pas !… »

» Mais, le mal était rendu au cœur ; à ses yeux, on pouvait voir que la malheureuse souffrait horriblement. Elle retomba sur ses oreillers, enfonça ses dents dans les draps, et, mon petit père, des larmes coulèrent sur les couvertures. »

— Eh bien, et après ? — demandai-je.

Natalia Savichna ne pouvait plus parler, elle se détourna et pleura à chaudes larmes.

Maman mourut dans d’atroces souffrances.