Enfance (trad. Bienstock)/Chapitre 8

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
L'Enfance, L'AdolescenceStockŒuvres complètes, volume 1 (p. 48-51).


VIII


LES JEUX


La chasse est terminée. À l’ombre des jeunes bouleaux, sur un tapis étendu là, la compagnie s’assit en cercle. Le sommelier Gavril, assis sur l’herbe verte et grasse, essuyait les assiettes et retirait des boîtes, des prunes et des pêches, emballées dans des feuilles. Entre les branches vertes des jeunes bouleaux brillait le soleil qui projetait sur les dessins du tapis, sur mes pieds, et même sur la tête en sueur de Gavril, des taches rondes, vacillantes. Le vent léger qui caressait les feuilles des arbres, et aussi mes cheveux et mon visage en sueur, me rafraîchit beaucoup.

Quand on nous eut donné de la glace et des fruits, il n’y avait plus rien à faire sur le tapis, et malgré les rayons obliques, brûlants du soleil, nous nous sommes levés pour aller jouer.

— Eh bien ! à quoi allons-nous jouer ? — dit Lubotchka, en clignant des yeux à cause du soleil et en sautant sur l’herbe. — Jouons à Robinson.

— Non… c’est ennuyeux — répondit Volodia qui s’était allongé paresseusement sur l’herbe et mâchait des feuilles : — toujours Robinson ! Si vous tenez absolument à jouer, construisons plutôt un petit pavillon.

Volodia faisait évidemment l’important : il était sans doute fier d’être venu sur un cheval de chasse, et il feignait d’être très fatigué. Peut-être aussi avait-il déjà trop de bon sens et trop peu d’imagination pour jouir tout à fait du jeu de Robinson. Ce jeu consistait à représenter les scènes du « Robinson suisse » que nous avions lu un peu auparavant.

— Nous t’en prions… pourquoi ne veux-tu pas nous faire ce plaisir ? — lui demandèrent les fillettes ; — tu seras Charles, ou Ernest, ou le père, ce que tu voudras — ajoutait Katenka, en essayant de le soulever par la manche de son veston.

— Non, vraiment, je n’en ai aucun désir, c’est ennuyeux ! — dit Volodia en s’étirant et en souriant en même temps, d’un air satisfait.

— Alors mieux valait rester à la maison, si personne ne veut jouer, — objecta Lubotchka à travers ses larmes.

C’était une terrible pleurnicheuse.

— Eh bien, soit, ne pleure plus, je t’en prie, j’ai cela en horreur !

L’indulgence de Volodia nous fit très peu de plaisir, au contraire, son attitude nonchalante, ennuyée, enlevait tout le charme du jeu. Quand nous nous fûmes assis à terre, et qu’imaginant aller à la pêche, nous commençâmes à ramer de toutes nos forces, Volodia s’assit et croisa les bras dans une pose qui ne rappelait en rien celle d’un pêcheur. Je le lui fis remarquer, mais il répondit que le fait d’agiter plus ou moins les bras ne nous faisait rien perdre ni rien gagner, et que nous n’en irions pas plus loin. Malgré moi, je devais être de cet avis. Quand, m’imaginant aller à la chasse, une canne sur l’épaule, je pénétrai dans le bois, Volodia se coucha sur le dos, mit ses mains sous sa tête et me dit qu’il y allait aussi. Ces actes et ces paroles refroidissaient le jeu, et étaient d’autant plus désagréables qu’on ne pouvait pas, en son âme, penser que Volodia n’agît sagement.

Je sais moi-même qu’avec un bâton, non seulement on ne peut tuer un oiseau, mais on ne peut même tirer. C’est un jeu. Si l’on raisonne ainsi, on ne peut pas non plus monter sur les chaises, et pourtant, je crois que Volodia lui-même se souviendra comment, pendant de longues soirées d’hiver, couvrant les chaises avec des mouchoirs, nous en avons fait des voitures : l’un assis comme cocher, l’autre comme valet de pied, et les fillettes au milieu ; trois chaises représentaient les chevaux en troïka et nous partions en route. Et quels multiples événements nous arrivaient dans cette route ! Et comme les soirées passaient ainsi, joyeuses et brèves !… Si l’on jugeait tout sévèrement, alors il n’y aurait aucun jeu. Et s’il n’y a pas de jeu, que reste-t-il alors ?