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Enlevé ! (traduction Savine)/11

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Enlevé ! ([[Les Aventures de David Balfour|Les Aventures de David Balfour]], I)
Traduction par Albert Savine.
P.-V. Stock (p. 100-106).


CHAPITRE XI

LE CAPITAINE MET LES POUCES


Alan et moi, nous nous mîmes à table pour déjeuner vers six heures.

Le plancher était couvert de verre cassé, et de gros caillots de sang qui m’ôtaient tout appétit.

De toutes façons, d’ailleurs, nous étions dans une situation qui n’avait rien de désagréable et qui même ne manquait pas de gaîté, car nous avions chassé les officiers de leur propre logement, et nous avions sous la main tout ce qu’il y avait à boire dans le vaisseau, depuis le vin jusqu’aux liqueurs spiritueuses, et ce qu’il y avait de plus délicat dans les comestibles, comme les conserves et la meilleure qualité de biscuit.

Cela était déjà suffisant pour nous tenir en belle humeur, mais le plus plaisant de la chose, c’est que les deux hommes les plus assoiffés qui eussent jamais quitté l’Écosse, M. Shuan étant mort, étaient enfermés dans le gaillard d’avant et condamnés à ce qu’ils haïssaient le plus au monde, à l’eau claire.

— Et comptez-y, dit Alan, il ne se passera pas longtemps avant que nous ayons de leurs nouvelles. Vous pouvez empêcher un homme d’aller se battre, jamais vous ne l’empêcherez d’aller retrouver sa bouteille.

Nous étions l’un pour l’autre une agréable société.

Alan, certes, m’adressait les paroles les plus aimables ; et même prenant un couteau sur la table, il coupa un des boutons d’argent de son habit.

— Je les tiens, me dit-il, de mon père, Duncan Stewart, et je vous en donne un comme souvenir de la besogne faite la nuit dernière. Partout où vous irez, quand vous montrerez ce bouton, les amis d’Alan Breck se réuniront autour de vous.

Il me dit cela du même ton que s’il avait été Charlemagne et commandait à une armée.

En vérité, malgré mon admiration pour son courage, j’étais toujours en danger de sourire de sa vanité ; en danger, je le répète, car si je n’avais pas gardé mon sérieux, j’aurais eu à redouter qu’une querelle ne s’ensuivît.

Dès que nous eûmes terminé notre repas, il fouilla dans le coffre du capitaine jusqu’à ce qu’il eût trouvé une brosse.

Alors, ôtant son habit, il se mit à examiner son costume et à en faire disparaître toutes les taches, avec un soin, une minutie que je croyais n’être propre qu’aux femmes.

Assurément, il n’en avait pas d’autre, et de plus, comme il disait, cet uniforme appartenait à un roi, et il convenait de le soigner royalement.

Néanmoins, quand je vis avec quel soin il ôtait les fils qu’avait laissés le bouton détaché, j’attachai une plus grande valeur au présent.

Il était ainsi occupé, quand nous fûmes hélés du pont par M. Riach, qui demandait à parlementer.

Je grimpai alors à la lucarne, et m’asseyant sur le bord, le pistolet à la main et l’air déterminé, quoique je craignisse au fond du cœur qu’il n’y eût encore de la casse, je le hélai à mon tour, et lui dis de s’expliquer.

Il vint au bord de la dunette et s’assit sur un rouleau de câbles, de façon que son menton fût au niveau du toit, et nous nous regardâmes quelque temps en silence.

M. Riach, je pense, ne s’était pas beaucoup exposé dans la bataille.

Aussi en avait-il été quitte pour un coup sur la joue, mais il avait l’air découragé, fort las, car il avait passé toute la nuit debout à monter la garde ou à panser les blessés.

— Ça été une mauvaise affaire, dit-il enfin en hochant la tête.

— Ce n’est pas nous qui l’avons commencée, répliquai-je.

— Le capitaine voudrait, dit-il enfin, causer avec votre ami. Ils pourraient se parler par la fenêtre.

— Mais pouvons-nous savoir quelle trahison il médite ? m’écriai-je.

— Il n’en médite aucune, David, répondit M. Riach, et s’il y songeait, je puis vous dire honnêtement la vérité, nous ne déciderions pas les hommes à marcher.

— Est-ce bien vrai ? demandai-je.

— Je vous en dirai même plus, reprit-il, ce ne sont pas seulement les hommes, c’est aussi moi. Je suis épouvanté, David…

Et il m’adressa un sourire.

— Non, dit-il, ce que nous voulons, c’est nous séparer de lui.

Sur ces mots je me consultai avec Alan, et l’entretien fut accordé. L’on engagea sa parole des deux côtés. Mais ce n’était pas seulement cela qui amenait M. Riach. Il me supplia si instamment de lui donner la goutte à boire, et en me rappelant ses bons procédés d’autrefois, qu’enfin je lui tendis un gobelet plein d’eau-de-vie, dont il but une partie et emporta le reste en traversant le pont, sans doute pour l’offrir à son supérieur.

Quelques instants après, comme il était convenu, le capitaine se présenta à l’une des fenêtres et resta là, sous la pluie, son bras en écharpe, l’air dur, la figure pâle et si vieillie que mon cœur s’émut à l’idée d’avoir tiré sur lui.

Alan, aussitôt, le coucha en joue avec un pistolet.

— Lâchez cet objet, dit le capitaine. Ai-je manqué à ce qui est convenu, monsieur, ou avez-vous l’intention de nous insulter ?

— Capitaine, répondit Alan, je crois que votre parole se rompt aisément. L’autre soir, vous avez marchandé, chicané comme une marchande de pommes. Vous avez fini par me donner votre parole, et vous savez fort bien ce qu’il en est advenu. Au diable votre parole !

— Bon, bon, monsieur, dit le capitaine, vos jurons n’avanceront à rien.

Et je dois dire que le capitaine était absolument exempt de ce défaut.

— Mais nous avons à causer d’autres choses, reprit-il avec amertume. Vous avez rudement maltraité mon brick. Il ne me reste pas assez de monde pour la manœuvre, et mon premier maître, qui m’était à peu près indispensable, a reçu de vous le coup mortel. Il a rendu l’âme sans dire un mot. Il ne me reste plus, monsieur, d’autre parti à prendre que de retourner au port de Glasgow et de recruter d’autres matelots. Là, avec votre permission, je vous dirai que vous trouverez des gens plus en état de causer avec vous.

— Oui, dit Alan, ma foi, je ne serais pas fâché de leur dire un mot moi-même. À moins qu’il n’y ait personne qui comprenne l’anglais dans cette ville, j’en aurai de belles à leur conter. Quinze loups de mer d’un côté, contre un homme et un garçon à peine formé ! Oh ! mon cher, c’est pitoyable.

Hoseason devint cramoisi.

— Non, reprit Alan, cela ne prend pas. Vous allez me débarquer, juste comme nous en étions convenus.

— Oui, dit Hoseason, mais mon premier maître est mort, vous savez parfaitement de quelle manière. De ceux qui restent, il n’y en a aucun qui connaisse cette côte, et elle est des plus dangereuses pour les navires.

— Je vous laisse le choix, dit Alan. Débarquez-moi sur la terre ferme à Appin, à Ardgour, ou en Morven, ou Arisaig, ou Morar, en un mot où il vous plaira, dans un rayon de trente milles autour de mon pays, excepté dans le territoire des Campbells. Voilà qui vous laisse le champ libre. Si vous manquez cette cible, vous ne devez pas être plus malin en navigation que vous ne l’êtes en matière de combat à ce que j’ai vu. Comment ! les pauvres diables de mon pays passent par tous les temps d’une île à l’autre sur de méchants sabots, et la nuit encore, ce qui est bien plus fort.

— Un bateau de pêche n’est pas un navire, monsieur, répliqua le capitaine. Il n’a pas de tirant d’eau.

— Bon, allons à Glasgow, puisque vous le voulez, dit Alan. Rira bien qui rira le dernier.

— Je n’ai pas l’esprit tourné à rire, répondit le capitaine. Mais tout cela coûtera de l’argent.

— Et, monsieur, dit Alan, je ne suis pas une girouette : trente guinées si vous me débarquez sur le bord de la mer, soixante si vous m’amenez au loch Linnhe.

— Mais voyez, monsieur, où nous sommes. Il n’y a que quelques heures de navigation jusqu’à Ardnamurchan, dit Hoseason, donnez-en soixante et je vous y mènerai.

— Oui, que j’aille user mes braies et me risquer au beau milieu des habits rouges pour vous être agréable ! s’écria Alan. Non, monsieur. Vous voulez soixante guinées, gagnez-les, et débarquez-moi dans mon pays à moi.

— C’est mettre le brick en péril, monsieur, dit le capitaine. C’est risquer vos existences en même temps.

— C’est à prendre ou à laisser, répliqua Alan.

— Pourriez-vous nous piloter tant bien que mal, demanda le capitaine en fronçant les sourcils.

— Cela, j’en doute, dit Alan, je m’entends beaucoup plus à me battre, comme vous l’avez vu par vous-même, qu’à faire le matelot. Mais j’ai été assez souvent cueilli ou débarqué sur cette côte, et je dois savoir un peu comment elle est faite.

Le capitaine hocha la tête, toujours en fronçant les sourcils.

— Si j’avais perdu moins d’argent dans cette traversée de malheur, je préférerais vous voir au bout d’une corde, plutôt que de risquer mon brick. Oui, monsieur. Mais il faut en passer par là. Aussitôt que j’aurai un peu de vent favorable, et si je ne me trompe, il se lève déjà, j’y mettrai la main. Mais il y a autre chose encore. Nous pouvons rencontrer un vaisseau du Roi. Il pourra m’aborder, monsieur, sans qu’il y ait de ma faute. Les croiseurs sont en grand nombre sur cette côte, vous savez pour qui. Maintenant, dans le cas où cela arriverait, vous pourriez dire adieu à l’argent.

— Capitaine, si vous apercevez un pavillon, ce sera à vous de vous esquiver. Maintenant, comme je sais que vous êtes un peu à court d’eau-de-vie dans le gaillard d’avant, je vous offrirai un échange : une bouteille d’eau-de-vie contre deux seaux d’eau.

Ce fut la dernière clause du traité. On l’exécuta scrupuleusement de part et d’autre.

Cela nous permit, à Alan et à moi, de laver la dunette et de n’avoir plus sous les yeux les traces de ceux que nous avions tués.

Quant au capitaine et à M. Riach, ils purent goûter un instant de ce qu’ils appelaient le bonheur. Ils eurent à boire.