Enlevé ! (traduction Savine)/Texte entier

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BIBLIOTHÈQUE COSMOPOLITE. — N°16


ROBERT-L. STEVENSON



Enlevé !



Mémoire relatant les aventures de David Balfour
en l’an 1751



Traduction et Préface d’Albert SAVINE

Logo P.-V. Stock, éditeur.jpg

P.-V. STOCK, ÉDITEUR
(Ancienne Librairie Tresse et Stock)
155, rue saint-honoré, devant le théâtre français
PARIS. — I
1905




ROBERT-LOUIS STEVENSON


SA VIE — SON ŒUVRE
1850-1894


I


Les Stevensons avaient déjà acquis une notable réputation au delà de la Manche quand vint au monde, à Édimbourg, le 13 novembre 1850, dans la maison paternelle de Howard Place, n° 8, Robert Lewis qui devait vraiment illustrer le nom[1].

Le romancier attribuait volontiers à sa race une origine très ancienne : tantôt il affirmait qu’il coulait dans ses veines du sang norvégien ; un barbier-chirurgien normand serait venu à Saint-Andrew au service du cardinal Beaton ; tantôt il voyait en James Stevenson, de Glascow, l’ancêtre auquel remontait la famille, un Mac Grégor proscrit et déguisé sous ce pseudonyme moins compromis que le nom du clan.

Quoi qu’il en soit de ces origines un peu nébuleuses[2], Robert Stevenson (1772-1850), le grand-père, fils unique d’Alan, marchand aux Indes Occidentales, avait couvert de phares les promontoires écossais. C’était un aventureux, aimant le pittoresque. On l’avait surnommé le Robinson Crusoé de l’art de l’ingénieur, et Walter Scott, qui parcourut avec lui, en 1814, son domaine de feux fixes et tournants, se loue dans son journal de sa courtoisie et de sa science aimable et sans embarras.

Thomas (1818-1887) fut le continuateur assidu de l’œuvre paternelle. Ses livres et ses brochures sur les phares font autorité dans le monde des ingénieurs[3]. Il avait épousé Margaret Isabella Balfour, fille du ministre de Colinton, en qui l’on voyait le descendant de cet Alexandre Balfour, qui était, en 1499, chargé des caves de Jacques IV et qui appartenait, sans doute, à la forte et nombreuse lignée des Balfours de Mountquhannie, des Balfours de Brisley et autres Balfours célèbres aux jours du Covenant[4]. Stevenson appartenait donc à une race de Covenantaires. Il eut l’enfance d’un fils de Puritain : le père, absorbé par ses travaux, sans cesse en voyage, ne revenant que pour caresser son petit saumon[5] ; la mère, tendre et attentionnée, une maman charmante, jeune, maladive, de cette vivacité intellectuelle des invalides dont toute l’existence est en pensée ; le grand-père maternel, Gatty dans le babil du petit Robert, enseveli dans ses in-folio, tel était le milieu dans lequel se développa l’unique héritier des Stevensons, marchant à onze mois, appelant par son nom chaque être de la maison à treize. Ajoutez à cela la nourrice Alison Cunningham, à qui il dédia plus tard son Child’s garden, une zélée presbytérienne exécrant également les cartes, les romans et le théâtre et se nourrissant de la lecture des œuvres des plus purs écrivains covenantaires[6]. Plus tard, il disait d’elle qu’elle lui avait lu les poèmes des autres, comme un poète oserait à peine lire les siens, caressant des yeux le rythme, appuyant avec délice sur les assonances et les allitérations. Elle lui apprit à déclamer. Mieux, elle entraîna son esprit dans un monde de rêves et de visions. À six ans, il faillit s’empoisonner avec un camarade en mangeant des boutons d’or ; ils jouaient aux marins naufragés sur une île déserte et contraints de se nourrir de baies et de fruits. Sans cesse, il chassait les antilopes et les blauboks, avec un fusil de panoplie, dans le jardin de la manse de Colinton, au bord de la Water of Leith. Le monde lui semblait immense, la solitude sans fin.

Le monde est si grand, si grand, s’écriait-il, et je suis si petit. Je le déteste, je le déteste !

Exclamation de désespoir candide que la mère notait dans le journal où elle inscrivait tous les mots mémorables de l’enfant gâté !

Le soir, il jouait près d’elle aux soldats de plomb, livrant des batailles de Waterloo ou de l’Alma et assiégeant Sébastopol. Le jour, tante Jane le poursuivait avec ses confitures, ses biscuits, ses gelées de viande destinés à renforcer son enfance maladive. Stevenson était sujet, par tare héréditaire, aux affections bronchitales et nerveuses de la mère. À huit ans, une fièvre gastrique mit ses jours en danger, mais déjà il savait lire et pendant sa convalescence, réduit aux seules distractions de la maison, il gravit, avec l’émotion qui convenait, l’escalier qui menait à l’endroit redoutable entre tous, au saint des saints, la bibliothèque de son père.


La bibliothèque de mon père, rapporte-t-il, était un endroit assez austère : des comptes rendus de sociétés savantes, de la théologie latine, des encyclopédies, de la physique et principalement des livres sur l’optique occupaient la plus grande partie des rayons. C’était seulement dans les cachettes et les coins qu’il se trouvait par hasard quelque chose de lisible. L’Auxiliaire du Père, Rob-Roy, Wawerley, Guy Mannering, les Voyages du capitaine Woodes Rogers, les Guerres saintes de Fuller et de Bunyan, les Réflexions de Robinson Crusoé[7], Madame Barbe-Bleue, la Mare au diable de George Sand (comment était-elle arrivée dans cette grave société ?), la Tour de Londres d’Ainsworth et quatre anciens volumes du Punch, telles étaient les principales exceptions. Je m’amourachai de ceux-ci au point d’en faire le plat de résistance de ma nourriture, de très bonne heure, aussitôt que je fus en état de lire, ainsi que du Livre des Snobs. Je les savais presque tous par cœur, surtout la Visite chez les Pontos et je me rappelle combien je fus surpris longtemps après en apprenant que c’était un livre fameux, signé d’un nom célèbre. Pour moi, au temps où je le lisais, où je l’admirais, il était l’œuvre de M. Punch. À maintes reprises, je tentai de lire Rob-Roy dont j’avais fait la connaissance grâce aux Contes d’un grand-père. De temps à autre, j’eus la gorge serrée par la première partie où figurent Rashleigh et aussi (songez donc) l’adorable Diane. Jamais je n’oublierai le plaisir et la surprise que j’éprouvai un jour que, couché de mon long sur le parquet, je tombai sur la première scène avec André Fairservice. « Le digne docteur Lightfoot », « qui manque son rendez-vous avec un fantôme », « un petit bout de chiffon vert », « Jenny ma petite, je crois que je le tiens », depuis cette époque jusqu’à présent, ces phrases chantent dans ma mémoire. Je persévérai dans ma lecture, comme bien l’on pense, j’allai à Glascow. J’assignai un rendez-vous sur le pont de Glascow. Je rencontrai Rob-Roy et le bailli dans le Tolbooth, le tout dans un transport de plaisir ; puis les nuages s’amoncelèrent sur ma route. Je m’assoupis, dodelinant de la tête jusqu’au moment où je me cognai à moitié endormi contre le Clachan d’Aberfoyle et que les voix d’Iverach et de Galbraith me rappelèrent à moi-même. Le livre finissait sur cette scène et la déroute du capitaine Thornton. Hélène et ses enfants scandalisèrent le petit écolier de neuf ans que j’étais par leur défaut de réalité. Je n’en lus pas davantage, ou je ne saisis point ce que je lus. Des années s’écoulèrent avant que je fusse certain d’avoir retrouvé Diana et son père parmi les collines ou que j’eusse vu Rashleigh mourir sur la chaise. Quand je pense à ce roman et à cette soirée, je ne puis plus souffrir les autres, ils me semblent autant de fantômes, autant d’imposteurs, ils ne sont pas capables de satisfaire l’appétit qu’ils ont éveillé[8]. »


Robert Louis Stevenson eut d’autant plus le loisir de se consacrer tout entier à ses lectures, que son état de santé entravait ses études, l’empêchait de s’astreindre à un programme régulier de travail, lui donnait par nécessité ces habitudes de flâne intellectuelle dont il se ressentira toute sa vie, si bien que ce laborieux ouvrier du style paraîtra toujours un paresseux et un nonchalant. En réalité, dès qu’il sut lire, et même avant de savoir lire, Stevenson s’était habitué à composer et à imaginer. À six ans, il avait dicté à sa mère une Histoire de Moïse qu’il avait illustrée de ses croquis candides. L’année suivante, c’était une Histoire de Joseph, après une servile imitation de Mayne Reid. Depuis, toujours ballotté d’écoles en collèges, chassé de l’Écosse par le climat rude de ses hivers vers des régions plus clémentes, il ne cessa de créer des magazines scolaires aux enluminures de couleur rutilante, aux rubriques criardes qu’on était admis à lire moyennant une redevance d’un penny. Admiré des siens, choyé, toujours accompagné de précepteurs chargés de veiller sur ses déplacements, il visita l’Allemagne et la Hollande en 1862, l’Italie en 1863, la côte de Fife, puis la Riviera en 1864. Il passa à Torquay les hivers de 1865 et 1866 et c’est là sans doute qu’il écrivit son premier ouvrage, La Révolte du Pentland (1666), que son père fit imprimer et dont le romancier retira plus tard de la circulation tous les exemplaires. En 1867, il séjourna au cottage Swanston dans les Portland’s hills. Il se préparait alors à suivre comme étudiant les cours de l’Université d’Édimbourg. Il les fréquenta pendant plusieurs hivers, car malgré l’impossibilité de l’astreindre à une discipline régulière, son père n’avait pas renoncé à le voir continuer la lignée des Stevensons ingénieurs. Il lui semblait que construire des phares était le plus beau rôle qu’un homme pût ambitionner. Stevenson était de glace pour l’algèbre et les sciences exactes : néanmoins, par respect pour la volonté paternelle, il prit ses grades et à partir de 1868 ses voyages estivaux eurent un but professionnel. Il visita les travaux de la société Stevenson en cours d’exécution sur différents points des îles du Nord et de l’Ouest. Fleming Jenkins le considérait comme son élève favori, estimant qu’en une semaine de travail il dépassait tous ses camarades, si assidus fussent-ils. En 1871, il se vit attribuer la médaille d’argent de la Société des Arts d’Édimbourg pour une brochure sur un projet de perfectionnement de l’appareil d’éclairage des phares. Pourtant le travail de bureau lui répugnait : de la carrière de l’ingénieur, la vie en plein air seule lui convenait. D’autre part, sa santé, qui ne s’améliorait pas, pouvait lui refuser les forces nécessaires à l’exercice d’une profession fatigante. Alors il demeurait inactif. Il écrivait déjà. S’il n’avait commis que des péchés littéraires, sa famille n’y eût guère trouvé à redire : elle avait, on l’a vu, favorisé et applaudi ses débuts. Mais Stevenson ne donnait pas seulement à son père et à sa mère le déplaisir de le voir contraint à chercher sa voie dans une autre carrière que celle de ses pères. Il se singularisait par des attitudes antipathiques aux siens, se prononçant un jour pour l’abolition de la peine capitale, un autre se posant en révolté au point de vue religieux. Secouant le joug étroit du calvinisme, le jeune homme affectait de se qualifier d’athée, s’amusait à mettre en lumière l’abîme qui existait entre les enseignements du Christ et les habitudes de la société chrétienne actuelle. Il déclarait que le communisme était une théorie parfaitement soutenable. Bref, il faisait tout ce qu’il fallait pour passer pour un socialiste sang de bœuf, presque pour un anarchiste[9]. Il se signalait par son opposition au ministère Gladstone et se faisait arrêter pour tapage nocturne dans les rues d’Édimbourg avec d’autres étudiants trop bruyants.

En présence de ces explosions d’esprit frondeur, Thomas Stevenson employa les moyens les moins propres à exercer quelque action conforme à ses vues sur son fils rebelle. Jusque-là, il ne lui avait refusé ni soins minutieux ni plaisirs coûteux. Le jeune homme avait contracté de la sorte des habitudes de luxe et de dépense, le goût de l’élégance et de la vie facile. Brusquement, M. Stevenson lui coupa les vivres, le réduisant à une pension de cinq shellings la semaine. Heureusement Mme Stevenson se laissait parfois apitoyer. Néanmoins le monde, dans lequel les faibles ressources de Robert-Louis le rejetaient, était du plus bas étage et sa moralité du plus faible étiage. Veston-de-velours — on le nommait ainsi — établit son quartier général chez un marchand de tabac où fréquentaient des matelots, des ramoneurs, des pègres et des filles, société sans cesse écrémée par l’action des magistrats de police. Stevenson les suivait ensuite dans les cuisines enfumées et sans pavage de l’Éléphant vert, de l’Œil qui brille et du Gai Japonais, hôtelleries suspectes qu’il s’étonnait plus tard d’avoir pu fréquenter. Là, sur des cahiers d’écolier d’un penny, il faisait des vers comme un autre Villon,

Tout aux tavernes et aux filles.

« Si grossier que fût le milieu, je ne range pas ces jours-là parmi les moins heureux de ma vie. J’étais choyé et respecté d’une façon toute particulière. Les femmes étaient gentilles et bonnes avec moi. J’aurais pu laisser là tout mon argent du mois et on me l’eût rendu jusqu’au dernier liard. Telle était ma célébrité que, lorsque le propriétaire et sa dame venaient inspecter l’établissement, j’étais invité à prendre le thé avec eux et c’est certes pour moi un horrible souvenir que d’avoir vu depuis cette dame, alors éblouissante dans le velours et avec ses chaînes d’or, maintenant vieille femme édentée et ridée, me saluer encore d’une voix éraillée de mon ancien surnom de Veston-de-velours[10]. »


L’étude du droit vint le sauver de cette bohème inquiétante où il eût fini par s’enlizer définitivement comme un autre Robert Fergusson[11]. Le 8 avril 1871, Robert-Louis déclara à son père son aversion raisonnée pour la profession d’ingénieur. « Il se montra étonnamment résigné », note le journal de sa femme. Bref, il fut décidé que Robert-Louis se préparerait à la profession d’avocat et suivrait en conséquence les cours de droit. Cela le ramenait heureusement aux livres et aux bibliothèques. « Il avait plus l’air d’un poète et d’un esthète que d’un étudiant », dit quelqu’un qui l’a connu alors. Depuis plusieurs années, il jouissait de la réputation d’un futur Henri Heine écossais, d’une sorte de causeur aussi charmant, aussi puriste que Charles Lamb. Mrs Jenkins en avait entendu parler comme tel quand il lui fut présenté durant l’hiver de 1868. Il était assis dans un coin peu éclairé du salon de sa mère et d’abord elle n’entendait que sa voix au timbre presque enfantin, mais comme il la réaccompagnait jusqu’à la porte, la lumière de la lampe frappa en plein son visage. « Je vis, dit Mrs Jenkins, un garçon brun, mince, aux cheveux très longs, avec de grands yeux noirs, un sourire joyeux, une tête inclinée gracieusement. » L’impression fut excellente. Mrs Jenkins invita le jeune homme à venir la voir et, le soir, elle annonça au professeur, son mari, qu’elle avait fait la connaissance d’un poète[12].


« À l’époque où il était étudiant, Stevenson assure qu’il était laid, mais je ne crois pas qu’en aucun temps cette épithète lui ait convenu, a écrit M. Baildon. Certes, elle ne s’appliquait pas au jeune garçon de quatorze ans. Sans doute il était assez mal bâti de corps : ses membres étaient longs et grêles, des pattes d’araignées ; il avait la poitrine plate au point de faire penser qu’il avait souffert de quelque maladie de la nutrition tant ses articulations faisaient d’anguleuses saillies sous ses habits. Mais sa figure donnait un démenti à tout cela. Son front d’un bel ovale surmontait de doux yeux bruns qui semblaient avoir vu le soleil sous les vignes du Midi. Toute la figure avait une tendance à réaliser le type ovale de la Madone, mais autour de la bouche et dans la lueur de joyeuse moquerie des yeux, il flottait toujours une vive malice d’Autolycus, qui faisait penser à un Hermès futé déguisé en mortel. Les yeux ouverts avaient toujours une expression spirituelle, si gaies que fussent les étincelles qui y pétillaient, mais autour de la bouche il y avait un je ne sais quoi d’un peu moqueur, farceur, tenant d’un esprit qui aurait déjà jeté son regard furtif derrière les scènes de la parade terrestre et en eût plus que deviné le caractère illusoire[13]. »


Il ne connaissait, cependant, du monde, qu’Édimbourg et de la vie que ce que lui avaient enseigné les compagnies qu’il avait fréquentées. Mais il lui vint des amitiés qui lui furent précieuses et utiles. C’était son cousin Bob (Robert Alan Mowbray Stevenson, 25 mars 1847-28 avril 1900), peintre et critique, qui revenait à Édimbourg après un long séjour sur le continent[14] ; Charles Baxter, le conseiller parfait, l’homme qui formulait le mieux à Stevenson sa propre pensée ; James Waller Ferrier, l’ami sans prix, le sage, le bon. Tous le poussèrent à écrire et l’Edimburg university magazine, créé par eux, fut le premier asile ouvert à sa prose. Il travaillait alors dans l’étude de Skene et Peacock pour s’initier à la procédure et aux affaires. Cette besogne représentait beaucoup de grimoires. Stevenson y déployait peu de zèle. Une page de son journal indique mieux que tout autre document ce qu’était sa vie alors :


9 mai. — Je vais à l’étude pour la première fois. — Je rencontre un vieux marin et un petit idiot qui veulent se joindre à moi, si bien qu’il est trop tard pour aller à l’étude. Un beau soleil, une matinée de fraîche brise. Promenade. Un garçonnet de 10 ans appelle son chien. C’est tout à fait joli. Il a dans la voix un petit trémolo délicieux que lui donne un lointain à la fois grotesque et touchant. Tout le reste de la route, sa voix sonne dans mon souvenir et me rend heureux.

10 mai. — Travail d’étude, de la copie. C’est la besogne la plus facile. Cela vous occupe l’esprit tout juste assez pour vous empêcher de penser à quoi que ce soit. De la sorte, on cesse d’être un être raisonnable ; on devient bête, stupide à en perdre la tête, fin qui alors est vraiment souhaitable.


Stevenson réagissait en lisant beaucoup ; il ne lisait pas seulement Burns, Hazlitt, Pepys, Shakspeare, Keats, Fielding[15] : il se formait le style à leur école. Il étudia ainsi les contemporains. On a donné à George Meredith des droits de paternité sur le style de Stevenson, ce style qui fait de lui le grand maître de la forme dans l’Angleterre du xixe siècle. En effet, ces deux écrivains, dans leur recherche de l’adjectif rare, leur emploi du mot image, leur appel au sous-entendu, ont une méthode commune. Mais Stevenson a surpassé son modèle en lucidité et en grâce[16]. Cette maîtrise, il l’a conquise, il faut le dire, au prix du plus âpre effort. Il a raconté lui-même pendant combien d’années il s’en allait, un classique anglais dans sa poche, un crayon et du papier dans l’autre et s’efforçant, durant des heures, de reproduire le style de son modèle comme un peintre débutant copie les toiles de ses devanciers[17]. Après de semblables exercices renouvelés à maintes reprises sur maint auteur, Stevenson possédait un instrument parfait, le plus vibrant style anglais qu’ait manié écrivain de notre temps.

Il comparait plaisamment ses calques, ses copies, ses imitations à des grimaces de jeunes ouistitis.


« J’ai ainsi joué le rôle de singe empressé, avoue-t-il quelque part, auprès de Hazlitt, de Lamb, de Wordsworth, de Sir Thomas Brown, de Defoé, de Hawthorne, de Montaigne, de Baudelaire et d’Obermann. Je me rappelle un de ces tours de singe qui était intitulé La vanité de la morale et qui devait avoir pour seconde partie La vanité de la science. Mais la seconde partie ne fut jamais commencée. Quant à la première, elle fut écrite jusqu’à trois fois (c’est là le motif qui me décide à la faire surgir de ses cendres comme un fantôme) : la première dans la manière de Hazlitt ; puis dans celle de Ruskin, qui avait jeté sur moi un sort passager ; enfin une troisième fois en un laborieux pastiche de sir Thomas Brown. Il en fut ainsi de mes autres ouvrages : Cain, poème épique qui, à la griffe magistrale près, était une imitation de Sordello ; Robin Hood, conte en vers, prit une route intermédiaire, éclectique à travers les champs de Keats, Chaucer et Morris. Dans Monmouth, tragédie, je me reposai sur le sein de M. Swinburne. Dans mes poésies lyriques, aux pieds goutteux, je suivis bien des maîtres. Dans mon premier projet du Pardon Royal, tragédie, je m’étais engagé sur la piste d’un aussi grand personnage que Webster lui-même. En refaisant cette tragédie, ma versalité déséquilibrée m’avait entraîné à reconnaître la suzeraineté de Congrève et à concevoir, en conséquence, mon affabulation dans une forme moins sérieuse, car ce n’était point la versification de Congrève, mais son admirable prose que je goûtais et que je cherchais à copier… Et je pourrais continuer aussi sans fin, à travers tous mes romans avortés, et jusqu’à mes dernières pièces de théâtre, car non seulement elles furent conçues d’abord sous l’influence fortifiante du vieux Dumas, mais elles ont eu, elles, la chance de ressusciter. L’une d’elles, étrangement améliorée par une autre main, parut même sur la scène et fut jouée par des acteurs en chair et en os. Quant à l’autre, connue sous le nom premier de Sémiramis, tragédie, je l’ai retrouvée aux étalages des libraires sous le faux nom de Prince Otto. J’en ai dit assez pour montrer par quels artifices de travestissement, par quels efforts tenant uniquement de la ventriloquie, je vis pour la première fois mon verbe sur le papier.

« C’est ainsi, que vous l’aimiez ou non, que l’on apprend à écrire ; c’est la vraie méthode, que j’y aie réussi ou non. Ce fut ainsi que s’instruisit Keats, et il n’y eut jamais plus beau tempérament littéraire que celui de Keats…

« Le trait caractéristique de ces imitations, c’est que brille à une distance, que ne peut atteindre l’élève, son inimitable modèle. Qu’il s’évertue autant qu’il voudra, il est certain d’échouer et un proverbe aussi ancien que juste affirme que l’insuccès est la seule grande route qui mène au succès. Je dois avoir quelque disposition à m’instruire, car je condamnais mes œuvres en parfaite connaissance de cause. J’éprouvais, certes, quelque plaisir en les écrivant, mais quand elles étaient terminées, je voyais fort bien qu’elles n’étaient bonnes qu’à jeter au panier. En conséquence, je les montrais très rarement à mes amis, et ceux que j’ai pris pour confidents, j’avais dû les bien choisir, car ils eurent l’amitié de me parler très franchement. « Remplissage », disait l’un. « Je n’arrive pas à comprendre, m’écrivait un autre ; pourquoi faites-vous d’aussi mauvaises poésies lyriques ? » Et moi qui faisais de mon mieux ! Trois fois je m’exposai à une rebuffade plus autoritaire encore en envoyant un article à un magazine. Ces articles me furent renvoyés, ce dont je ne fus ni surpris ni peiné. Si on ne les avait même pas examinés, puisqu’on les prenait pour des travaux d’amateur, comme je m’en doutais bien, il était inutile de recommencer l’expérience ; si on les avait lus, eh bien ! c’est que je n’avais point encore appris à écrire, et il me fallait continuer à apprendre et à vivre[18]. »


Une des plus fortes influences qui agirent alors sur Stevenson fut celle de Walt Whitman. Le jour où il avait découvert les Leaves of Grass avait été pour lui un jour heureux entre tous.


« Ce livre, écrivait-il plus tard, ce livre devrait être dans les mains de tous les parents et de tous les tuteurs comme un spécifique contre l’angoissante maladie de la 17e année. La chlorose cède à ce traitement comme à un charme magique et la jeunesse, après une courte séance de lecture, cesse de porter le monde sur ses épaules. »


Puis ce fut la trouvaille d’Herbert Spencer.


« Très peu de temps après avoir découvert Whitman, dit-il ailleurs, je tombai sous l’influence d’Herbert Spencer. Il n’y a pas de Rabbi plus persuasif : il en est peu de meilleurs. Son langage, s’il est sec, est toujours viril et honnête. Il règne dans ses pages un esprit de joie hautement abstraite, aussi dépourvu de vêtements qu’une formule algébrique, mais joyeux tout de même. Le lecteur y trouvera un résidu de piété, qui en aura presque perdu tout le charme, mais en aura gardé les parties essentielles, et ces deux qualités font de lui un écrivain sain, de même que sa vigueur intellectuelle fait de lui un écrivain fortifiant. Je me rapprocherais beaucoup du chien si je cessais d’être reconnaissant envers Herbert Spencer[19]. »


Ayant tant lu et si peu consacré de son temps aux études inscrites au programme, il ne faut, dès lors, pas beaucoup s’étonner qu’en novembre 1872, Stevenson, lors de son examen préliminaire pour l’admission au barreau, fût fort mal préparé. Ce fut seulement la veille de l’épreuve qu’il s’avisa que le programme comportait diverses questions sur la grammaire française. Il n’avait pas le temps de se préparer en vingt-quatre heures. Il compta donc sur sa connaissance pratique de la langue et, en effet, l’examinateur voulut bien s’en contenter. Malheureusement, il y avait aussi à expliquer une page de philosophie. Le livre de texte, Hamilton ou Mackintosh, était aussi inconnu à Stevenson que les règles de la grammaire française.

Pardon, répondit-il à l’examinateur, je n’entends pas votre phraséologie.

C’est le livre de texte que je cite.

Oui, mais vous pensez bien que je n’ai pas été lire un si pauvre livre ! [20].

L’été de 1872, Stevenson passa deux ou trois semaines à Francfort avec son ami Walter Simpson qui étudiait aussi le droit ; puis il rejoignit sa mère malade et son père à Baden-Baden et termina son excursion en Allemagne par une promenade dans la Forêt-Noire. C’est sans doute à ce voyage en Allemagne qu’est due la légère influence dont M. Balfour constate l’action sur son esprit durant les années qui suivirent. Évidemment il avait fréquenté alors Heine et Gœthe dans leurs chefs-d’œuvre, mais à tout prendre, ajoute le même biographe, on sent que l’Allemagne n’avait guère de prise sur lui. Le français est la seule langue moderne qui ait jamais exercé une influence sur son style. Il avait d’ailleurs un tempérament bien plus français que germanique, le poète qui a ainsi exprimé sa compréhension de la vie.


Puisque j’ai juré de vivre ma vie et non point de me tenir le cœur en repos, que certains hommes s’assoient et boivent à l’écart, pour moi, je porte un drapeau dans la lutte.

Certains peuvent rêver tranquillement d’une épouse ; pour moi, tout le jour je fais des tierces, des quartes, car j’ai juré de vivre ma vie et non pas de me tenir le cœur en repos.

Je suis gaiement le fifre, je laisse la sagesse se pencher sur une charte et la prudence se quereller sur le Marché et je provoque la mauvaise fortune à jouer du couteau, puisque j’ai juré de vivre ma vie.


Vivre sa vie, c’était se consacrer aux lettres. De nouveaux amis, Mrs Sitwell, M. Sidney Colvin l’y poussaient, ce dernier avec l’autorité d’un lettré et d’un critique déjà réputé et jouissant, chez les éditeurs et dans les rédactions, d’un certain crédit. Une mésintelligence passagère mais violente — comme toutes — avec son frère qui, par caractère, prenait toutes choses au tragique, ne l’empêcha pas de mener à bonne fin la rédaction de sa page de début, Routes, qui fut accueillie quelques mois plus tard par le Portfolio. Il écrivit aussi un article enthousiaste sur Walt Whitman. Au prix de ces joies qu’était l’ennui de préparer derechef l’examen préparatoire du barreau qu’il passerait à Londres, si le jury s’y montrait clément à ses fantaisies ! Il partit même pour l’Angleterre, mais à Londres, tout projet dut être abandonné. Un médecin, chez qui ses amis l’emmenèrent, diagnostiqua le surmenage avec menace de phtisie et ordonna un séjour dans la Riviera et la suppression de toute cause de souci ou de fatigue. Mme Stevenson, avisée, accourut auprès de son fils et, le 5 novembre, au lieu d’affronter ses juges, le jeune étudiant partait pour Menton. Convaincu qu’il allait mourir, qu’il n’aurait pas la joie d’accomplir sa tâche ici-bas, il se confina dans son coin, lisant du George Sand en buvant le soleil, se refusant tout plaisir à son sens inutile. Puis, quand le mieux survint, il reprit courage et se remit à lutter et à travailler.


« J’ai remarqué justement, la nuit dernière, écrivait-il à sa mère, un fait curieux qui prouve combien j’ai changé depuis que je suis un peu mieux. Maintenant je consume deux bougies chaque nuit : pendant longtemps je n’en ai allumé qu’une et quand mes yeux étaient trop fatigués pour lire plus longtemps, j’éteignais même cette bougie-là et je restais dans l’obscurité. La perspective de la guérison a changé tout cela. »


Il n’était pas à Menton depuis un mois que son ami Colvin l’y rejoignit. Cette arrivée fut pour lui le meilleur des réconfortants. Il n’était plus seul, il avait un ami qu’il pouvait à son gré fréquenter ou fuir suivant le souffle de sa fantaisie du moment. Couchés sous les bois d’oliviers, assis dans une barque, respirant les brises chargées des aromes de fleurs et des senteurs des pins maritimes du cap Martin, ils lisaient Woodstock en causant de mille sujets. Puis, un jour, ce fut la visite de M. Andrew Lang, un ami de Colvin, qui devait devenir celui de Stevenson par la suite et qui n’est pas étranger à l’enfantement de Catriona. Voici sous quels traits Stevenson apparut à ce dernier : « un homme de 22 ans, le visage imberbe, l’air d’autant plus demoiselle qu’il portait les cheveux longs, atteint de consomption ». Malgré ce fâcheux diagnostic, quand M. Colvin repartit, Stevenson se sentait en convalescence, pas fort encore, très paresseux, « comme il convient à un vieillard de 80 ans, — ce qui est mon âge », écrivait-il avec humour. Il passa le reste de la saison avec des Russes de Géorgie et des Américains qui l’enchantèrent, surtout Nélitscha, une petite Russe polyglotte, qui faisait ses délices. À la fin d’avril, il renonça aux charmes de Menton. Il gagna Paris où son cousin Mowbray le pilota à travers les ateliers. Puis il réintégra le foyer domestique tour à tour à Édimbourg et à Swanston. Il y jouit relativement de plus de liberté que par le passé : Thomas Stevenson, qui avait largement subvenu à ses frais de séjour à Menton, ne pouvait persister dans ses principes de parcimonie passée. Il lui assigna une pension mensuelle de 7 livres. C’était lui permettre désormais une certaine indépendance d’allures, des voyages à Londres, à Paris, des séjours dans la forêt de Fontainebleau où s’était alors installée toute une colonie de peintres britanniques. C’est en ce temps-là qu’il connut le directeur de la Saturday Review, M. Walter Pollock, Sir Charles Dilke, Miss Thackeray, M. Leslie Stephen, Mrs Lynn Linton, qu’il admira les peintures de Burne Jones. C’est alors aussi qu’il effectua, en août 1876, le voyage à l’intérieur des terres où il parcourut en périssoire l’Escaut et l’Oise.

Depuis le 25 juillet 1875, il était inscrit au barreau d’Édimbourg où il plaida rarement, sans éclat d’ailleurs et sans profit sensible. Il puisait donc dans la bourse paternelle, qui s’entr’ouvrait un peu chichement. Il est vrai de dire que Stevenson était dépensier. Il avait les mains percées et ne savait se refuser aucun caprice. La petite colonie de Barbizon n’était pas beaucoup plus sensée. Sitôt qu’il recevait sa pension, il partait en voyage de découverte par Marlotte, Montigny, Grez, Chailly-en-Bière, Cernay, Nemours. S’il venait à Paris, c’était pour flâner sur les quais ou chez les bouquinistes du quartier Latin. Une lettre d’alors explique ainsi l’emploi d’une de ses journées.


« J’ai été entraîné dans une ardente chasse aux livres pendant toute la matinée, tout l’après-midi et plusieurs fois je suis revenu rue Racine (c’était là qu’il logeait), les bras chargés de livres, j’ai dépensé presque tout mon argent, et si j’ai eu de la chance dans ma chasse d’aujourd’hui, je crois qu’il me faudra dormir, cette nuit, sur un oreiller de mendiant. Mais j’ai eu une chance extraordinaire, et me voilà avec un tas de beaux livres. Hurrah ! Veuillez m’envoyer une avance de dix livres sur ma mensualité… Des tas d’articles s’élèvent devant moi, hurrah ! Une tentative que j’ai faite pour travailler dans quelques-unes des bibliothèques de Paris a échoué : la figure des personnages officiels était trop rébarbative : ils sont pires que des commis de banque si c’est possible… Dans les bureaux de toute espèce d’administration publique, je me sens comme Esther devant Assuérus. Je suppose qu’il y avait quelque chose de fondé dans le turkeying[21] imputé à mon père, car ce défaut m’a contagionné. »


Un des lieux qu’il fréquenta de préférence à Paris fut cet atelier de la rue Notre-Dame-des-Champs que Du Maurier devait peindre plus tard dans Trilby. Une de ses lettres à sa mère décrit une fête où l’on danse follement à la lueur de lanternes chinoises et de lampes bizarres, et où l’on n’avait à boire que du sirop et de l’eau. D’autres fois, il allait applaudir dans Rome vaincue « une pièce impossible », Sarah Bernhardt « sublime en aïeule aveugle », ou s’emporter au Demi-monde contre l’indélicatesse d’Olivier de Jalin démasquant son ancienne maîtresse.


« Je revins de ce spectacle tout bouillant d’indignation, raconte-t-il. En descendant les escaliers du Français, je marche sur les pieds d’un vieux monsieur. Je me retourne pour m’excuser avec la douceur qui m’est habituelle, mais sur l’instant je me repens de cette intention, je coupe court mes excuses et j’ajoute en français quelque chose dans ce genre : « Non, vous êtes un des lâches qui ont applaudi cette pièce, je retire mes excuses. » Et le vieillard, me posant sa main sur le bras, de me dire avec un sourire vraiment céleste, tant il y avait de modération, d’ironie, de bonhomie et de connaissance du monde : « Ah ! monsieur, vous êtes bien jeune ! [22] »


Il était bien jeune, en effet, bien ardent alors, très prompt aux colères et aux enthousiasmes, avec des élans de gaieté folle.


« Ceux qui ont écrit sur Stevenson d’après des impressions postérieures au temps dont je parle, remarque M. Edmund Gosse, me semblent ne pas faire ressortir suffisamment la gaieté de Stevenson à cette époque. C’était sa vertu cardinale en ces jours anciens. Une joyeuseté enfantine exultait, dansait en lui : on eût dit qu’il bondissait par-dessus les collines de la vie. Il ruisselait littéralement de bons mots, de plaisanteries ; sa gravité intime ou sa passion dans les choses abstraites cédaient à chaque instant la place à l’humeur folâtre, et quand il avait bâti sur le sable un de ses châteaux intellectuels, on était certain qu’une vague de belle humeur viendrait le balayer. Je ne saurais, quand il irait de ma vie, me rappeler aucun de ses bons mots, et écrits de sang-froid, ils pourraient paraître peu plaisants. Ils tenaient moins de l’esprit que de la nature humaine, de l’observation de la vie à des points de vue bien divers. Je désire beaucoup, cependant, qu’on ne laisse pas dans l’oubli son amour du rire bruyant, parce que dans la suite ce trait fut atténué, mais jamais entièrement effacé par la mauvaise santé, par les soucis et l’envahissement des années. Il était souvent, dans le vieux temps, d’une sottise excessive, délicieuse, sot de la sottise d’un écolier de génie et je crains que notre rire n’ait parfois agacé les oreilles des vieilles gens[23]. »


Et pourquoi n’aurait-il pas été gai ? La vie semblait lui sourire. Il avait subi ce qu’il appelle « l’invitation du grand chemin » [24] et il voyageait. Il avait voulu écrire et il écrivait. Son père lui avait constitué un petit patrimoine d’ailleurs rapidement semé par les routes, car sa bourse était celle de ses amis et il ne savait se refuser de commander un tableau à un peintre besogneux s’il avait ou s’il pouvait avoir du talent. La littérature ne lui donnait guère alors qu’une cinquantaine de livres par an. Il avait d’ailleurs fait du chemin depuis ses débuts dans le Portfolio. Il avait abordé successivement les principales revues anglaises, s’opiniâtrant malgré des échecs réitérés. En 1877, il avait commencé à publier des nouvelles. En 1878, c’était son Voyage à l’intérieur des terres, son Édimbourg ; l’année suivante ses Voyages à dos d’âne. Entre temps il travaillait à ses Nouvelles mille et une nuits. L’idée en avait surgi dans les circonstances suivantes. Un ami de Stevenson lui conta un jour l’histoire des handsom cabs dans l’atelier de sa mère à Chelsea. Le même après-midi, le Prince Florizel et le Suicide-club étaient trouvés et d’autres traits, qui furent négligés par la suite. Partie du livre fut écrite à Briford Bridge, partie à Swanston. Le Diamant du rajah à Monastier, pendant le séjour qu’y fit Stevenson après l’Exposition de 1878.

Celle-ci l’avait ramené à Paris. Son ancien maître Fleming Jenkins y figurait comme Juré et l’emmena à titre de secrétaire particulier. De nouveau, il fréquenta la Comédie française où Madeleine Brohan, Broisat, Delaunay et Worms le charmèrent dans Le Marquis de Villemer. « Quant à Sarah Bernhardt, quoique sa réputation ne fasse que pénétrer en Angleterre et qu’en France elle soit plus grande que jamais, elle n’est plus que le fantôme d’elle-même : ceux qui ne l’ont pas vue, ne la verront plus jamais, je veux dire ne la verront plus jamais tout entière. » Les travaux de l’Exposition terminés, Stevenson partit pour Monastier où il se proposait de travailler aux deux livres qu’attendait l’éditeur. Ce travail pour le Voyage à l’intérieur des terres ne consistait qu’en recherches de style. Le manuscrit avait été établi à Édimbourg, en 1877, d’après le livre de bord de Stevenson qu’il avait tantôt copié et tantôt amplifié en y ajoutant des considérations générales[25]. Il se promenait beaucoup à pied, prenait des croquis du pays. En septembre il entreprit à dos d’âne la visite des Cévennes. C’est de ce voyage que le volume parut en juin 1879 et dont il disait à son cousin : « Mon livre est sous presse. Il a de bonnes pages : je n’en puis dire plus. Un chapitre intitulé Les moines ; un autre, Un campement dans les ténèbres ; un troisième, Une nuit au milieu des pins, ont, je crois, de l’étoffe comme écriture, mais des pages entières ne sont que des protestations pour F…, bien des morceaux que, je crois, vous saurez entendre. C’est pour moi l’unique cause d’intérêt. »

Voici une de ces pages décochées à l’F… mystérieuse par-delà la distance.

« J’entendis à quelques pas une voix de femme qui chantait une vieille chanson mélancolique et interminable. À ce qu’il semble, il y était question d’amour, d’un bel amoureux, son beau galant. J’aurais voulu prendre la suite et lui répondre, tout en poursuivant, invisible, ma route sous bois, et, comme Pippa dans le fourré, tissant mes pensées avec les siennes. Que lui aurais-je dit ? Pas grand’chose, et pourtant tout ce que le cœur demande : comment le monde fait des présents et les reprend, comment il rapproche les amoureux dans le seul but de les séparer encore par la distance de pays lointains et étranges, mais que l’amour est le puissant talisman qui fait de l’univers un jardin, comment « l’espoir qui vient à tous » finit par effacer les accidents de la vie, et, d’une main tremblante, atteint jusqu’au delà du tombeau et de la mort. Bien aisé à dire, cela ; mais aussi grâce à la miséricorde de Dieu, bien aisé et bien agréable à croire[26]. »

F… cette initiale introduit, dans la vie de Stevenson, un élément qui en devait bouleverser le cours.


II


Au lendemain de leur funambulesque aventure avec le commissaire de police de Chatillon, Stevenson et Sir Walter Simpson, arrivés à Grez, amarraient leurs périssoires, l’Aréthuse et la Cigarette, devant un public de curieux attentifs. Ils distinguèrent un groupe de nouveaux venus qui s’étaient adjoints à l’ancienne colonie déjà connue d’eux. C’était une dame américaine et ses deux enfants, une jeune fille et un garçon.

L’Américaine s’appelait Mme Fanny Osbourne. Son bonheur conjugal ayant sombré en Californie dans une de ces douloureuses tragédies de la vie domestique qui ne font pas de bruit dans le monde, elle était venue en France pour se distraire de ses chagrins et y élever ses enfants. Elle et sa fille se livraient avec ardeur à l’étude de la peinture et elle avait suivi à Grez le groupe d’artistes et de compatriotes qui guidaient leurs travaux. Les deux Stennis — c’est ainsi qu’à Barbizon on appelait Stevenson et son cousin Maxwell — furent bientôt des intimes des nouvelles arrivées. Robert s’éprit de Mme Osbourne : il prolongea le plus qu’il put son séjour à Barbizon, y revint l’année suivante ; le crayon de Stevenson par Mrs Osbourne est un souvenir de cette seconde entrevue. La jeune femme paraissait partager les sentiments qu’elle inspirait, mais tout semblait s’opposer à un mariage qui devenait tous les jours le plus cher de leurs vœux. Mrs Osbourne dut retourner en Californie : sa famille n’approuvait pas ses idées de divorce. Les parents de Stevenson, qui ne gagnait pas sa vie par lui-même, ne semblaient pas mieux disposés : il n’osait même les entretenir de ses projets.

Ainsi la séparation avait toutes chances d’équivaloir à un adieu définitif et c’était le cœur brisé que Robert était parti pour Monastier. Mais l’éloignement ne tarda pas à transformer son amour en passion et quand, en 1879, la nouvelle lui arriva, d’abord, que Mrs Osbourne était sérieusement malade ; puis, que le divorce était désormais possible pour la jeune femme sans renoncer à ses enfants et sans rompre avec sa famille, Stevenson ne put plus tenir en place. Il passa les mois de printemps dans une angoisse qui le chassait sans cesse de région en région. Rien ne lui réussissait en ce moment. Il fit une tentative pour entrer au Times : il échoua. Même son volume Les voyages à dos d’âne furent un insuccès.

Le 14 juillet, il rentrait à Édimbourg et, le 30, son parti était pris : il se rendrait en Californie. Malgré l’avis de tous ses amis, il exécuta son plan et, le 7 août, sans avoir consulté son père, il s’embarquait sur la Dwinia. C’était un navire d’émigrants, mais Stevenson, pourvu de quelque argent, avait obtenu une cabine de seconde classe où il comptait continuer ses travaux littéraires pendant la traversée. Personne ne le connaissait à bord et à son arrivée à New-York, descendu dans une pension irlandaise à un shelling, il eut le plaisir de voir des jeunes filles lire son livre : il se rengorgea, mais, ô douleur ! bientôt il eut le chagrin de les entendre étouffer leurs bâillements.

Le 30 août, épuisé de fatigue, il arrivait à San-Francisco. Les nouvelles de Mrs Osbourne étaient meilleures. Il fit de nouveau 250 milles pour la voir et alla s’installer sur la masse rocheuse qui avoisine Monterey.


« Monterey était alors une localité formée de deux ou trois rues et de deux ou trois ruelles que la saison des pluies changeait en canaux et qui, en tout temps, étaient creusées de sentiers de quatre ou cinq pieds de profondeur. Il n’y avait point de réverbères dans les rues… Les maisons étaient pour la plupart construites en briques d’adobe non cuites ; beaucoup d’entre elles étaient vieilles pour un pays aussi nouveau ; certaines, de proportions très élégantes, avec des chambres basses, spacieuses, bien faites, des murs si épais que la chaleur de l’été n’arrivait pas à les sécher jusqu’au cœur… Il n’y avait de mouvement qu’autour et à l’intérieur des salons[27], où les gens passaient presque toute la journée à jouer aux cartes… Pour la moindre excursion, l’on montait à cheval. Il était bien rare qu’on ne vît point dans les grandes rues un ou deux chevaux attachés à des piquets, et faisant belle figure avec leur selle mexicaine. Dans une contrée aussi foncièrement mexicaine que Monterey, on trouve non seulement des selles mexicaines, mais encore la véritable équitation du Vaquero, — des hommes galopant à toute bride par monts et par vaux, contournant brusquement les angles les plus aigus, aiguillonnant leurs chevaux par des cris, des gestes violents, des coups de cruels éperons en forme de rondelles, les arrêtant net d’un petit mouvement, ou leur faisant faire un demi-tour complet dans un yard carré… Dans les rues, on entendait parler l’espagnol. Il était difficile de se tirer d’affaire si l’on ne pouvait employer un mot ou deux de castillan. Les seules circonstances où la population se rassemblait étaient des divertissements. Toutes les semaines avait lieu un bal, avec grande étiquette, en plus de nombreux fandangos chez les particuliers. Il y avait un orchestre d’amateurs d’une réelle valeur. Tous les soirs, des gens allaient donner des sérénades dans les rues, tantôt en groupe d’instruments et de chanteurs, tantôt isolément, chaque guitariste devant une fenêtre. C’était chose étrange que de se trouver éveillé dans une Amérique du xixe siècle et d’entendre, aux accompagnements de la guitare, s’élever pendant la nuit un de ces vieux chants d’amour espagnols qui brisent le cœur, modulés tantôt par une voix grave de baryton, tantôt par une de ces voix aiguës, pathétiques, féminines qui sont si fréquentes chez les Mexicains, et qui frappent l’oreille comme un son qui ne serait pas tout à fait humain, mais d’une profonde tristesse[28]. »


Stevenson, un peu reposé, essaya de gagner sa vie en ville en enseignant à lire aux enfants californiens. Il logeait chez un médecin, mais il mangeait au restaurant. Il décrit ainsi son auberge :


La façade, c’était à la fois une boutique de coiffeur et un bar. En arrière se trouvait une cuisine et une salle à manger. Le dîneur était admis dans une petite pièce glaciale et nue, aux murs d’adobe, meublée de chaises et de tables et ornée de quelques esquisses à l’huile rudement brossées sur le mur, à la mode de Barbizon ou de Cernay. À quelque heure qu’on se présentât, vous trouviez la table mise, avec une nappe pas très propre, et garnie, en guise de surtout, d’un plat de poivrons verts et de tomates, également agréable à l’œil et au goût. Si vous restiez là à méditer avant un repas, vous entendiez Simoneau (le restaurateur) allant et venant dans la cuisine, et remuant la vaisselle… »


La société, qui se réunissait à cette table, était cosmopolite et pittoresque, mais la diversion qu’elle apportait dans la vie de Stevenson ne l’empêchait pas de travailler avec acharnement et d’expédier à Londres de gros paquets de manuscrits.

De San-Francisco, on lui écrivait que Mrs Osbourne se rétablissait, mais que, d’autre part, les choses suivaient leur cours. Son voyage allait-il être inutile. L’énervement et le souci se joignaient à l’épreuve du climat : Stevenson tomba malade.

Sitôt remis, il se décida à rentrer à San-Francisco : il y arriva à la mi-décembre et se logea dans une petite chambre dans le Bush Street. Dans une lettre écrite en janvier 1880 à Sidney Colvin, il décrit ainsi sa vie à San-Francisco, à une époque où sa situation était tout à fait gênée.


« Le matin, par tous les temps, entre huit heures et neuf heures et demie, on peut voir un gentleman très élancé, couvert d’un ulster, un volume boutonné dans la poche de devant, sortir du n°608 de Bush-Street et descendre Powell-Street d’un pas alerte. Le gentleman est R. L. Stevenson ; le volume concerne Benjamin Franklin, qu’il médite de prendre comme sujet d’un de ses charmants essais. Il descend Powell, traverse Market-Street et se rend dans la sixième rue tout simplement dans une succursale de l’ancien café de Pine-Street. Je crois qu’il serait capable d’aller dans ce café même s’il pouvait le trouver. Dans la succursale, il s’assoit à une table couverte d’une toile cirée, et un garçon bien nourri, d’extraction haut hollandaise, et qui vraiment n’a été extrait qu’à moitié, place devant lui une tasse de café, un petit pain, un morceau de beurre, le tout fort bon, selon l’expression du terroir. Il y a quelque temps, R. L. S. trouvait presque toujours le morceau de beurre insuffisant, mais maintenant il sait s’y prendre de telle sorte que le beurre et le petit pain sont finis en même temps. Pour ce repas, il paie dix cents, ou cinq pence.

« Une demi-heure plus tard, les habitants de Bush-Street peuvent voir le même gentleman élancé, s’armer, comme George Washington, d’une petite hachette, pour fendre du bois, allumer son feu et casser du charbon. Il fait tout cela presque en public, sur le cadre de la fenêtre, mais il ne faut point attribuer cela à quelque désir de notoriété, bien qu’il soit vraiment vain des prouesses qu’il accomplit avec la hachette, qu’il persiste à qualifier de hache, et qu’il s’étonne chaque jour d’avoir gardé tous ses doigts.

« À partir de ce moment, pendant près de trois à quatre heures, il est en tête-à-tête avec un encrier. Mais il ne l’emploie pas à noircir ses bottes, car la seule paire qu’il possède ne connaît pas le lustre, et présente la teinte naturelle du cuir qui aurait subi l’action du cirage réduit par l’âge à l’état de gâteau sec. Le plus jeune fils de sa propriétaire fait souvent cette remarque, en voyant entrer et sortir cet étrange locataire : « V’là l’auteur. » Se pourrait-il que cet innocent aux blonds cheveux ait découvert la clef du mystère ? L’être en question est du moins assez pauvre pour appartenir à cette honorable profession.


En quatre jours, parfois, il n’adressait la parole qu’à ses propriétaires et au garçon de restaurant. Perdu dans une ville immense, il n’y prenait guère le temps de lier des connaissances : Williams, le peintre, et sa femme, Charles Warren Stoddard, merveilleux écrivain, qui lui donna ses livres[29] et lui prêta ceux d’Hermann Melville[30], lui révélant ainsi les îles de la mer du Sud qui devait exercer une telle attraction sur le reste de sa vie. Quant à la presse de San-Francisco, elle fut peu accueillante.

Sur les secours de sa famille, Stevenson comptait si peu qu’il fit vendre sa bibliothèque par son ami Baxter. Thomas Stevenson avait fort mal pris, en effet, le départ de son fils. Cependant, quand il le sut malade, il lui envoya vingt livres. Malheureusement la lettre se perdit.

Stevenson avait épuisé ses dernières forces à soigner l’enfant dont parle sa lettre à M. Colvin. L’auteur réussit à guérir le petit malade, mais il succomba à son tour au mal. Il était sur la terrible pente qui mène à la phtisie : la fièvre le dévorait. Il avait des périodes d’extinction de voix, des sueurs froides, tous les caractères de la consomption lente. Heureusement Fanny Osbourne venait d’obtenir le divorce : elle était redevenue Fanny Van de Grift. Elle avait désormais la liberté, dont elle devait tant de fois user par la suite, de lui servir de garde-malade. Elle accourut à son chevet.

Thomas Stevenson s’apitoyait d’autre part. Il avait appris toute la vérité sur les causes et les raisons de son voyage. « Il était absurde à Louis, disait-il, de s’affamer lui-même. » Il se disait prêt, sur une demande télégraphique, de lui envoyer telle somme qu’il désirerait.


Ça été un coup terrible pour mon amour-propre que de fléchir, écrivait Stevenson à son ami Baxter, mais voilà : — la chose est faite : il n’y a pas de remède. Si ma santé avait tenu bon un mois de plus, j’aurais pu gagner de quoi vivre un an, mais épuisé, comme je le suis, je n’ai autour de moi que des travaux inachevés. C’est un bonheur que mon père se soit trouvé là, car autrement il m’eût fallu travailler jusqu’à me tuer[31].


En avril, un télégramme de son père lui apprit que sa pension serait élevée désormais à 250 livres par an (6.250 francs). Tous les obstacles étaient levés. Le 19 mai 1880, Robert Louis Stevenson épousa Fanny Van de Grift dans la maison du docteur Scott, en présence des témoins strictement indispensables.

Ce mariage, si impatiemment désiré, assura son bonheur. Les amis ont toujours vu dans Mme Stevenson, rapporte M. Colvin, « un caractère aussi ferme, aussi attrayant, aussi romanesque que le sien, une compagne toujours prête à partager ses pensées, à le suivre en toutes ses aventures, l’amie la plus sincère parmi tous les amis qu’il avait, le critique de ses œuvres le plus perspicace et le plus stimulant, et quand il était malade, malgré sa santé précaire, la garde la plus dévouée et la plus efficace ».

Stevenson ne l’a jamais vue autrement. Dans ses Chants du voyage, il l’a peinte dans les strophes suivantes :


Fidèle, brune, vive, sincère,
Avec des yeux d’or où perle la rosée des buissons,
Franche comme l’acier, droite comme une lame,
Le grand Artiste
Fit ainsi ma compagne.
Honneur, colère, vaillance, flamme,
Amour qu’une existence ne saurait lasser,
Que la mort ne saurait éteindre, que le mal ne peut agiter,
Le puissant Maître
Lui donna tout cela.
Savante, tendre, camarade, épouse,
Compagne fidèle de voyage à travers la vie,
Cœur débordant, âme libre,
L’Auguste Père me la donna telle[32].


Et, en plus humble prose, il disait d’elle quelques années plus tard :


« Ma femme a son plus beau plumage. Je l’aime plus que jamais, et je l’admire encore davantage, et je ne peux concevoir ce que j’ai fait pour mériter un tel présent. Cette remarque soudaine est tombée de ma plume, elle n’a rien qui me ressemble, mais dans le cas où vous ne le sauriez pas, je puis tout aussi bien vous dire que mon mariage a été le plus heureux du monde. Je le dis, et comme je suis le fils de mes parents, je puis le dire en connaissance de cause. Elle est tout pour moi, femme, frère, sœur, fille, compagne chérie, je ne la changerais pas contre une déesse ou une sainte. Voilà où nous en sommes, après quatre ans de mariage. »


Sitôt la cérémonie accomplie, Stevenson, sa femme et les jeunes Osbourne allèrent vivre dans un établissement minier, à 50 milles dans la montagne, au-dessus de San-Francisco. C’est là qu’il mena la vie de squatter qu’il a racontée dans les Squatters de Silverado. En juillet, ils quittèrent Calistoga et vers le milieu d’août, dans le port de Liverpool, Stevenson présentait sa femme à son père et à sa mère venus, avec son ami Colvin, l’accueillir à son débarquement. Mme Louis fit la conquête de ses beaux-parents et, en particulier, de son beau-père, qui, plein d’estime pour son esprit et de confiance en sa pondération, devait à son lit de mort demander à son fils la promesse qu’il ne publierait rien sans l’agrément de sa femme. Stevenson passa ensuite son été dans les Highlands qu’il était tout disposé à trouver superbes ; mais comme il était incapable d’y affronter les rigueurs d’une saison d’hiver, en octobre, son oncle, le docteur J. Balfour et le docteur Clark, de Londres, l’envoyèrent passer l’hiver à Davos en Suisse. Cette station était fort animée avec son soleil brûlant donnant sur la neige étincelante, mais le plus charmant était le proche voisinage de John Addington Symonds, pour qui Edmund Gosse lui avait donné une introduction. Les conversations avec Symonds facilitèrent l’action du climat que Stevenson a décrit en pages charmantes :


« Il n’est pas aisé dire où cela se tient, mais cette joie des hivers alpins est à elle-même sa propre récompense. Bien qu’en un certain sens, elle n’ait pas de fondement, elle mérite largement qu’on s’occupe de la perfectionner. Le rêve de la santé est parfait, tout le temps qu’il dure, et si en essayant de vous en rendre compte, vous ne tardez pas à dissiper la chère illusion, du moins chaque jour, et plusieurs fois par jour, vous avez conscience d’une force que vous possédez à peine, et d’un plaisir de vivre des plus vifs dans son éphémère réalité. La splendeur, — le ciel et la terre conspirent à cette splendeur, — la légèreté et le calme de l’atmosphère, le silence étrange, émouvant, plus émouvant qu’un tumulte, la neige, la glace, le paysage enchanté, tout concourt à l’effet produit sur la mémoire, tous vous tapent sur la tête, et cependant, quand vous avez passé en revue tout cela, vous n’avez point fait un pas vers l’explication, ni même vers la description de cette délicate nuance d’entrain que vous ressentez — délicate, dites-vous, et pourtant excessive, plus grande qu’on ne saurait le dire en prose, trop grande peut-être pour les forces d’un être maladif.

Il y a un certain vin de France, connu en Angleterre sous un déguisement gazeux, mais qui, bu dans son pays natal, est calme comme une mare, transparent comme une eau de rivière et capiteux comme de la poésie. Il est plus que probable que dans son noble état originel, c’est ce même vin d’Anjou qu’aimait tant Athos, dans les Mousquetaires. Si donc le lecteur a jamais fait descendre un second et copieux déjeuner à l’aide du vin en question, et qu’il soit parti, en selle sur ce breuvage, par une chaude et brillante heure de midi, il aura senti un effet tout aussi puissant, bien qu’étrangement plus grossier, que ce féerique chatouillement des nerfs parmi la neige et le brillant soleil des Alpes.

C’est là aussi, en quelque sorte, nous ne dirons pas de l’ivresse, mais de l’insobriété. Alors aussi, l’on marche au milieu d’un ardent rayonnement intellectuel, en s’abandonnant à des méditations souriantes, indéfinies. Et qu’on soit réellement aussi malin ou aussi fort qu’on le suppose, dans l’un et l’autre cas, on goûtera sa chimère aussi longtemps qu’elle dure.

« L’influence de cet air capiteux se fait sentir de bien des façons secondaires. Les gens formulent leurs jugements avec une canonnade de syllabes. Un mot énergique leur plaît autant qu’un repas, et le tour d’une phrase porte plus loin que l’honneur ou la sagesse. L’écrivain de profession doit s’attendre à subir bien des tristes vicissitudes. Tout d’abord, il lui est absolument impossible d’écrire. Le cœur est, à ce qu’il semble, inerte à la sollicitation des affaires, et le cerveau, laissé sans nourriture, décline tout doucement. Ensuite, il lui revient un peu de puissance de travail, avec accompagnement de santé, de migraine. À la fin, la source point, et alors jaillit de sa plume tout un monde bégayant et turbulent de polysyllabes. Il les écrit de bonne foi, comme s’il se sentait inspiré ; c’est seulement quand il se met à lire ce qu’il a écrit que la surprise et l’inquiétude envahissent son esprit. Que va-t-il faire, le pauvre homme ? Tous les petits poissons parlent comme des baleines. Cette enflure de levain, cette architecture raide et compassée de la phrase lui sont venues pendant qu’il dormait, et ce n’est point à lui, c’est aux Alpes qu’il faut s’en prendre. Il n’est peut-être pas le seul, ce qui le console un peu. D’ailleurs le mal n’est pas sans remède. Un jour, quand le printemps reviendra, il descendra un peu plus bas dans ce monde et retrouvera des inflexions plus calmes, un langage plus modeste…

« Est-ce là un retour de jeunesse, ou est-ce une congestion du cerveau ? C’est peut-être une sorte de congestion du cerveau qui porte le malade, quand tout va bien, à affronter le jour nouveau avec une pétillante gaieté. C’est certainement la congestion qui peuple la nuit de visions hideuses, qui hante toutes les chambres d’un caravansérail aux nombreux étages de cauchemars loquaces et fait que, bien des gens, après l’insomnie, paraissent en retard au déjeuner. Au moyen de cette théorie, le cynique peut expliquer toute la chose : entrain, cauchemar, pompe du langage et le reste. Mais, d’autre part, l’état heureux d’adolescence peut aussi être un symptôme de cette même affection, car les deux efforts ont une étrange similitude, et le caractère intellectuel du malade dans les Alpes est une sorte de jeunesse intermittente, avec des périodes de lassitude. La fontaine de Jouvence ne fonctionne pas d’une manière uniforme dans ces endroits ; mais enfin elle y fonctionne, et peut-être elle ne sourd nulle autre part[33].


En dépit de cette nouvelle jeunesse intellectuelle, Stevenson ne produisit que fort peu de choses le premier hiver. Il avait rêvé d’écrire une histoire d’Écosse et n’en écrivit pas une ligne. Quand il était bien, il vivait dehors, courant la campagne avec un chien. Malade, il restait couché. Un matin, au moment où son état passait à l’hôtel pour le plus bas, on vint avertir au petit jour un jeune clergyman écossais, dont il avait fait récemment la connaissance, en lui disant que Stevenson le demandait sur-le-champ. L’ecclésiastique passa en hâte ses vêtements et se précipita chez Stevenson qu’il croyait mourant.

Pour l’amour de Dieu, avez-vous apporté ici un Horace ? lui cria le prétendu moribond en guise de bienvenue.

Sur la fin de l’hiver, cependant, il réussit à travailler trois heures par jour : deux le matin et une l’après-midi. C’est alors qu’il écrivit les quatre articles sur Davos en mai, pour la Pall Mall Gazette, son étude sur Pepys et son article pour la Fortnightly.

La fin du séjour à Davos fut attristée par les derniers jours de l’enfant de Mrs Sitwell qui était venu mourir là. Le retour par la France ne se passa pas sans incident. À Saint-Germain-en-Laye, les Stevenson demeurèrent en détresse, faute d’argent, chez un hôtelier grincheux ; mais par un heureux coup de théâtre, l’arrivée d’un mandat télégraphique convainquit le soupçonneux industriel qu’il avait eu affaire au fils excentrique de quelque millionnaire.

L’été en Écosse, à Kinnard cottage, à Pitlochry, fut une saison de répit pour Stevenson qui en profita pour écrire la majeure partie de ses contes fantastiques et mettre la dernière main au Trésor de l’île. C’était là un récit inventé pour distraire son beau-fils qui lui demandait toujours quelque chose d’intéressant. Avant de repartir pour Davos, dix-neuf chapitres étaient écrits et le Young folks commençait en octobre à en insérer des chapitres avant même que le manuscrit ne fût terminé. Heureusement, cette année-là, Stevenson travailla à Davos comme un homme bien portant : les quatorze derniers chapitres ne lui coûtèrent qu’une semaine d’efforts.

Stevenson habitait, cet hiver-là, un chalet où il se sentait bien chez lui : il était aguerri contre le climat et n’avait plus à subir d’interruption. Aussi comme les pages s’entassaient sur son bureau : Les Squatters de Silverado, des articles de revues, des vers, des nouvelles, bref plus de 35.000 mots en cinq mois ! Comme récréation, de grandes batailles aux soldats de plomb avec son beau-fils, car Penwar et Candahar rendaient Stevenson aussi chauvin qu’en sa petite enfance. Malheureusement ce climat si propice au romancier était nuisible à sa femme. À plusieurs reprises, elle dut s’éloigner et aller chercher un air moins vif à Berne et à Zurich.

L’été suivant, Stevenson visita la contrée où fut tué Appin et prépara ainsi les descriptions qui encadrent le principal épisode d’Enlevé. À ce moment il rêvait un drame historique sur la mort de ce Campbell, et non le roman qu’il devait écrire plus tard. Le Cornhill magazine était chaque mois heureux de publier ses articles. Les Nouvelles Mille et une nuits parurent en avril, au moment où à Stobo, Stevenson éprouvait une hémorragie qui le décida à consulter derechef le Dr Clark. Celui-ci jugea que le climat du midi de la France était ce que l’on pouvait rêver de mieux pour Stevenson et, dès la fin de septembre, accompagné de son cousin Maxwell, car Mme Stevenson était trop malade pour pouvoir faire le voyage en ce moment, le romancier partit pour Montpellier. Le mistral l’en chassa vers Marseille et, à mi-octobre, Mme Stevenson le rejoignit à la campagne Defli qu’il venait de louer à quelques kilomètres de Marseille, à Saint-Marcel. Dans une lettre au peintre Haddon, Stevenson la décrivait ainsi :


Dans une jolie vallée, entre les collines partie brisées, partie à crêtes blanches, une grande, grande olivette cultivée par un paysan, un bel et bon chaos de rochers, une petite pinède, en face la station du chemin de fer et deux lignes d’omnibus pour Marseille. 48 livres par an. Cela s’appelle la campagne Defli. Campagne des punaises, campagne des moucherons la nuit, et à en mourir !


Mais malgré ces récriminations humoristiques, Stevenson songeait à un établissement durable à Saint-Marcel : il ressentait le besoin de se fixer quelque part et la crainte de confier de nouveau sa vie aux étés de l’Écosse. Une épidémie de fièvres l’obligea à quitter brusquement Saint-Marcel. Stevenson, vu le peu de ressources dont on disposait, partit en avant et l’on se réfugia d’abord à l’hôtel, à Hyères, puis au chalet de la Solitude, en face les Îles d’or. Là, Stevenson vécut neuf mois dans un parfait bonheur entre ce grand cottage, « aussi vaste que les chalets de Davos », ce petit jardin, qui ressemblait à un décor de conte de fées, et ce panorama merveilleux de la Méditerranée. Il n’y avait qu’un point noir : c’était le manque d’argent. Stevenson ne gagnait rien et ne produisait rien depuis quelques mois. La maison Cassell lui offrit 100 livres de l’édition en livre du Trésor de l’île. C’était plus qu’il n’espérait et c’était aussi le coup de fouet nécessaire au travailleur. En quelques jours, les Squatters de Silverado furent relus, retouchés, envoyés au Century. Le 10 avril, il se remettait au Prince Otto qu’il poussait activement pendant plusieurs mois : alors le besoin de développer à son gré le caractère de la comtesse Von Rosen l’obligea à ajouter quelques chapitres à son plan. À la fin de mai, sur la demande de la maison Henderson, il se mettait à écrire la Flèche noire et à la fin de juin les premiers chapitres étaient insérés dans Young folks. Il passa à Royat le mois de juillet et retourna ensuite à Hyères à la Solitude.

Fin novembre, le Trésor parut en volume avec un succès énorme. Gladstone fut un des plus grands admirateurs de ce livre qu’il lut, paraît-il, en une nuit. Le succès fut général, mais ce n’était pas encore un succès d’argent. La vente, la première année, ne dépassa pas 5.600 exemplaires.

L’hiver finit mal. Au moment où Henley et Baxter, deux vieux amis, vinrent passer les fêtes à la Solitude, Stevenson, qui s’était surmené pour achever son roman avant leur arrivée, voulut leur faire les honneurs du pays. En mai, il prit froid, mais on n’attacha pas d’importance à son malaise. Soudain la situation devint grave. Le médecin invita Mme Stevenson à appeler auprès d’elle quelque membre de sa famille. Mowbray accourut et l’aida à soigner Louis et à le ramener à Hyères. Il s’y traîna tout l’hiver, passant d’une hémorragie à une ophthalmie, qui le laissa aveugle quelques semaines. C’est pendant ce temps que, pour le distraire, Mme Stevenson se mit à lui conter les récits qu’ils ont plus tard employés dans Le Dynamiteur. M. Stevenson père était trop malade pour qu’on pût recourir à lui. Baxter et Henley envoyèrent leur médecin à Hyères et quelques jours après, Mme Stevenson écrivait à sa belle-mère :


Le docteur dit : « Faites-le vivre jusqu’à quarante ans, et alors, quoiqu’il reste prêt à prendre son vol, il pourra vivre jusqu’à quatre-vingt-six ans. » — Mais entre son âge actuel et quarante ans, il faut qu’il vive en quelque sorte comme s’il marchait sur des œufs, et pendant les deux ans qui suivront, il devra s’assujettir à l’existence d’un malade, si bien portant qu’il se sente. Il faut qu’il soit parfaitement tranquille, qu’il n’ait de souci à propos de quoi que ce soit, qu’il n’éprouve ni heurts ni surprises, pas même de surprises agréables, qu’il ne mange pas trop, ne boive pas trop, ne rie pas trop ; il pourra écrire un peu, mais pas trop ; qu’il cause très peu, et qu’il ne marche qu’autant que cela lui sera indispensable.


Stevenson hésita alors à retourner à Davos ; puis, il se décida, après une saison à Royat, à partir pour Londres où on allait jouer son drame Deacon Brodie. Après un très court séjour à Londres, le convalescent se rendit à Bournemouth et s’installa dans une maison meublée de Branksome Park.

Il semble qu’ainsi à portée de Londres, mêlé au mouvement littéraire anglais, ce séjour à Bournemouth eût dû être fécond pour Stevenson dont l’ami Colvin venait d’être nommé conservateur des imprimés au British Museum. Sa santé l’y priva de tout plaisir et le rendit presque incapable de tout travail. Il avait remporté avec Deacon Brodie un succès qui l’encourageait à écrire pour le théâtre. En quelques semaines, Beau Austin et Amiral Guinea furent mis au point en collaboration avec M. Henley, puis, devant la nécessité de besogne pressée et les difficultés de la mise en scène, abandonnés[34]. Les magazines réclamaient des manuscrits, des nouvelles, des contes de Noël, des articles. Aidé de Mme Stevenson, il se mit à écrire la deuxième série des Nouvelles mille et une nuits. Il commença aussi deux romans bientôt interrompus pour songer à Enlevé.

Ce premier hiver n’avait, en somme, pas été défavorable. Thomas Stevenson en était si heureux qu’il acheta à Bournemouth une maison dont il fit cadeau à sa belle-fille. On l’appela Skerrymore et on y transporta les livres et tous les objets qui garnissaient le chalet d’Hyères. Dès lors, Stevenson fut enchanté de son cabinet de travail. Il s’y sentait, disait-il, comme un vieux mendiant d’Irlande dans une salle du trône. Aux amis d’autrefois se joignaient souvent le peintre Sargent, M. William Archer, Sir Percy Shelley, le fils du célèbre poète.

Le printemps de 1885 vit tour à tour paraître Le Prince Otto et les Nouvelles mille et une nuits. C’est à ce moment qu’il écrivit en trois jours L’Étrange histoire du docteur Jekyll et de M. Hyde. Il en était tout fiévreux. Il avait eu récemment une hémorragie et on lui avait défendu toute agitation. Mme Stevenson, après une lecture, lui communiqua ses critiques par écrit pour lui éviter toute secousse : un moment après, la clochette la rappelait. Stevenson, couché dans son lit, lui montra du geste un petit tas de cendres. Il avait brûlé le manuscrit, décidé à le récrire suivant les indications de Mme Stevenson. Cette fois, il mit encore trois jours à rédiger la version nouvelle qu’il revisa ensuite pendant six semaines. L’Étrange histoire du docteur Jekyll et de M. Hyde parut en un petit volume à un shelling. Les éditeurs Longmans en jetèrent 40.000 dans la circulation, de janvier à juin 1886, outre une édition autorisée en Amérique et de nombreuses contrefaçons.

Pendant que son livre se répandait ainsi par le monde, Stevenson s’était remis à Enlevé, abandonné depuis des années, et de mai à juillet ce roman parut dans Young folks, puis en volume chez Cassell. Mathew Arnold et Lang se déclarèrent les admirateurs de ce roman qui contenait d’après eux plus d’esprit écossais que n’importe quelle œuvre anglaise.

Après avoir si bien travaillé, Stevenson s’accorda un voyage à Paris avec M. et Mme Low. Le peintre était un de ses amis d’autrefois et ils prirent un double plaisir à parcourir ensemble la ville où ils avaient passé des journées si gaies. Ils visitèrent de compagnie Rodin, mais durent s’abstenir d’un voyage en bateau sur le Rhône qu’ils avaient rêvé. Au retour à Bournemouth, en automne, ils y trouvèrent M. Thomas et sa femme installés pour l’hiver. La santé de l’ingénieur déclinait tous les jours. En février, sa femme réussit à l’emmener à Torquay, mais à la mi-août il dut regagner Édimbourg et, le 6 mai, il était si mal que Louis dut partir en hâte pour recueillir son dernier soupir. Dans l’élan de son chagrin, le romancier se refusa à prendre les précautions auxquelles il était sans cesse obligé et rentra seulement à Bournemouth après les funérailles, épuisé de fatigue.

La mort de son père changeait l’existence de Robert Louis. Mme Thomas Stevenson n’avait nulle raison de ne pas suivre son fils et sa bru là où ils iraient résider. La lutte avec la maladie si difficilement soutenue depuis plusieurs années semblait nécessiter un nouveau déplacement. Les médecins parlaient d’envoyer Stevenson dans un sanatorium des Indes ou dans le Colorado. Le 20 août, Stevenson allait à Londres hâter les derniers préparatifs et faire ses adieux à ses amis. Le 21, on s’embarqua sur le Steamship Ludgate Hill qui malheureusement allait au Havre prendre un chargement de chevaux. Mais tout le monde était de bonne humeur et disposé à s’accommoder des difficultés du voyage. Stevenson s’était, d’ailleurs, fait un ami à bord, le grand singe Jacko et tout se fût passé pour le mieux si dans les parages de Terre-Neuve le romancier n’avait pris froid, de telle sorte qu’il dut s’aliter en débarquant. Heureusement M. Low attendait les voyageurs à côté d’un essaim de reporters. Une semaine de lit répara le dommage et c’est ce qui explique que Saint-Gaudens l’ait, dans son médaillon, représenté couché, car il lui donna alors les premières séances de pose[35].

Stevenson se trouvait en Amérique dans des circonstances bien différentes de celles de son premier voyage. Il était en pleine notoriété. Les éditeurs Scribner et Mac Clure se disputaient sa prose à grand renfort de bank-notes. L’important, c’était de vivre. Le Colorado, d’après les renseignements recueillis à New-York, serait un séjour impossible pour Mme Stevenson. Restaient les monts Adirondacks près de la frontière canadienne. Mme Stevenson et son fils partirent en février et, le 3 octobre, Louis et sa mère les rejoignirent. Le site choisi était aux bords du lac Saranac, à un endroit où le chemin de fer n’arrivait pas encore, mais devait être inauguré prochainement. Saranac avait des ressources relativement satisfaisantes, un médecin à demeure, et quand Mme Louis eut fait provision de fourrures au Canada, on pensa que l’hiver n’y serait pas trop dur. Il fut glacial. Pendant un mois, le froid se maintint à 30° au-dessous de zéro et c’est dans ce froid, qui ne lui déplaisait pas d’ailleurs, que Stevenson ourdit la conception première de son troisième grand roman écossais, Le maître de Ballantraé. M. Osbourne écrivait Le colis égaré et un autre roman que beau-père et beau-fils reprirent en collaboration. Ainsi s’écoula l’hiver.

À la fin de mars, Mme Stevenson alla visiter sa famille en Californie et étudier une installation au bord de l’Atlantique. Au milieu d’avril, Stevenson descendit à New-York avec le projet d’y passer une quinzaine.


Il était malade quand je le vis à New-York au printemps de 1888, comme il redescendait des Adirondacks, écrit une Américaine. Il était alité. Il restait souvent au lit des journées entières, si bien que le superbe portrait que Saint-Gaudens avait fait de lui l’automne d’avant et qui le représente soutenu de ses oreillers et enveloppé de ses draps, doit rappeler à beaucoup d’amis américains le Stevenson qu’ils ont le plus souvent vu. L’hôtel était un petit hôtel et sa chambre la plus petite. Il y avait beaucoup de choses sur le lit de Stevenson, ce qui se mange et ce qui se fume, ce qu’il faut pour écrire et pour lire. J’ai vu des lits de malades mieux ordonnés et aussi des malades attifés plus à la mode. Stevenson enveloppait ses épaules d’un vieux manteau rouge avec un trou pour la tête au milieu, un serape, je crois, qui, fané et taché d’encre, ressemblait fort à un tablier décoloré. Mais la malpropreté ne semblait que prouver son désir de mieux employer chaque minute. Évidemment toutes ces choses avaient été mises là à la portée du malade, non pas en cas qu’il en eût besoin, mais pour répondre à une nécessité actuelle et pressante. Malade comme il l’était, Stevenson avait lu, et écrit, et fumé comme Saint-Gaudens l’avait modelé. Son corps était mal en point, mais son esprit était plus brillant, plus curieux, plus ardent, plus sain, plus alerte que celui d’aucun autre mortel.


Il rêvait alors voyager en mer. Il venait de toucher 3.000 livres de l’héritage paternel. Pouvait-il rêver un meilleur placement qu’une croisière dans les mers du Sud. « Si l’affaire manque, 2.000 livres sont perdues, écrivait-il à un intime, et je crois que je ne puis mieux les employer ; d’autre part je recouvre la santé. » Il avait reçu de MM. Mac Clure des offres très libérales pour une série de lettres sur ses excursions dans le Pacifique. L’important était de ne faire que traverser San-Francisco que Stevenson avait en horreur[36]. Tout bien pesé, le romancier se décida donc pour le voyage. Le Crick le Casco fut loué à son propriétaire pour la saison. M. Osbourne fit choisir les Marquises comme but de la navigation et le 28 juin 1880 le Casco mettait à la voile.


III


Le sort en était jeté.

Stevenson allait vivre trois années sur le Pacifique, errant à travers l’immensité, tantôt aux îles Hawaï, tantôt à l’archipel Gilbert, tantôt à Tahiti et tantôt à Samoa. On peut dire que pendant cette période, il n’est pas un groupe d’îles de quelque importance que ce soit qui n’ait eu sa visite.

Le Casco fit sa première escale aux îles Marquises. Stevenson y trouva un climat plus chaud et un air plus pur. Puis le Casco flotta plusieurs semaines en plein Océan. Aussi la vue de Nouka-Hiva, après cette solitude, fut-elle une joie pour Stevenson. Il était en pays connu : n’avait-il pas lu Typee d’Hermann Melville ? Outre les Polynésiens, il y avait là un trafiquant blanc. Et d’ailleurs les hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, ne sont-ils pas les mêmes ?


La singulière étroitesse des bornes de ce monde, et par-dessus tout le petit nombre des combinaisons humaines s’imposent également à l’esprit du lecteur et à celui du voyageur. Le premier court de livre en livre, le second à travers l’espace peuplé, et ils retombent tout étonnés sur les mêmes histoires plaisantes, la même mode, la même phase d’évolution sociale. Sous un voile de ténèbres, ce port-ci pourrait être un port des Hébrides, et s’il me fallait appeler ces gens-ci des sauvages (chose que tout l’or du monde ne me ferait point faire), quel nom pourrais-je trouver pour l’habitant des Hébrides ? Les Highlands et les Îles, pour peu qu’on remonte à plus d’un siècle, étaient dans une crise de convulsion et de transition, tout comme les îles Marquises aujourd’hui. Dans l’une, est proscrite l’habitude autrefois générale du tatouage, dans l’autre un costume préféré ; dans les deux, les hommes désarmés, les chefs avilis, de nouvelles modes introduites, et principalement cette nouvelle et pernicieuse mode de faire de l’argent le but final de l’existence ; l’âge commercial, succédant soudain à l’âge militant ; la guerre, avec ses trêves et ses coutumes courtoises, remplacée soudain par la paix et ses efforts sans fin ; les moyens d’existence cessant d’être arrachés impudemment des mains d’un ennemi héréditaire, pour être soustraits par des exigences et des filouteries à des voisins porte à porte, à de vieux amis de la famille ; dans les deux cas, l’homme privé de son luxe ; de même que pour le couvert des ombres de la nuit, l’on emmène les bœufs loin des pâturages des basses terres interdites au Highlander qui aime la viande, de même ici les porcs du village voisin sont enlevés la nuit par le Canaque anthropophage.


Ainsi transporté dans le monde où se maria Loti, Stevenson s’y trouvait de plain-pied grâce à ce qu’il savait des Highlands.


« Quand j’avais besoin de quelque détail de coutume sauvage, ou de croyance superstitieuse, je remontais le courant de l’histoire de mes pères, et j’y trouvais ce qu’il me fallait dans quelque trait d’un état d’égale barbarie. Michael Scott, la tête de Lord Derwenwater, la seconde vue, le Kelpie des eaux, tout cela était pour ma pêche une amorce infaillible. La tête du taureau noir de Stirling me fit trouver la légende de Rahero. Ce que je savais de Cluny Macpherson ou des Stewarts d’Appin me permit d’apprendre et de comprendre les Tevas de Tahiti. L’indigène cessa d’éprouver de la confusion ; son sentiment de parenté se réchauffa et ses lèvres s’ouvrirent. C’est ce sentiment de parenté que le voyageur doit faire naître et partager ; sans cela il fera mieux de se contenter de voyager du lit bleu au lit marron » [37].


Ce sentiment de parenté, Stevenson le ressentait pleinement, et de leur côté aussi, les Canaques en éprouvaient quelque chose. Stanislas, le fils de la reine Vaekeku, l’ancienne reine cannibale, devenue la compagne des sœurs, lui disait : « Ah ! vous devriez rester ici, mon cher ami. Vous êtes les gens qu’il faut pour les Canaques. Vous êtes doux, vous et votre famille. Vous seriez chéris dans toutes les îles. » Partout il en fut de même.

Stevenson avait la compréhension de l’âme indigène, mais il savait aussi comprendre les missionnaires, les demi-sang et les trafiquants blancs. Prêtres, frères-lais, gouverneurs, gendarmes devenaient ses amis. Les pandores des Marquises lui contèrent bien des épisodes curieux de la guerre de 1870 et, lui, leur dit l’histoire de Gordon, le siège de Lucknow, la bataille de Cawnpore. Le père Siméon et le frère Michel lui parlèrent tour à tour de la terre natale et de « ces bons indigènes peut-être plus civilisés que nous-mêmes ».

Le 22 août, le Casco remit à la voile pour Taahauku dans l’île de Hiva-oa et là ou à Atuona, la baie voisine, Stevenson passa douze jours. Ensuite vint une escale à Tahiti gagnée par une navigation à travers les atolls des Poumotous. Papeete parut à Stevenson la plus merveilleuse cité du plus merveilleux archipel des mers du midi, mais le romancier était si épuisé que rien ne pouvait lui plaire. Il repartit donc pour faire le tour de l’île et aborda à Taravao dans le voisinage de Tantera. Mme Stevenson mère resta à bord. Stevenson, accablé de fatigue, se fit porter à terre.


En débarquant à Tantera, rapporte Jules Desfontaines, il avait cru mourir : il vomissait le sang à pleine bouche et cet étranger au visage si pâle, si doux, si évangélique, encadré dans sa longue chevelure, arrivant ainsi des pays lointains comme pour mourir à Tahiti, avait tellement ému les indigènes de Tantera qu’ils ne savaient comment lui exprimer leur sympathie. Tous, les uns après les autres, lui rendaient visite et, pour lui être agréable, lui apportaient, qui de la volaille, qui un petit cochon. Il avait reçu des fruits en telle quantité qu’il aurait pu en remplir toute une chambre.


Un Chinois céda un wagon et un couple de chevaux qui emmenèrent Stevenson dans la montagne. Le malade ne se soutenait qu’au moyen de petites doses de coca fréquemment administrées par Mme Stevenson et Valentine Duval, la fidèle servante provençale.

À peine installés à Tautira, les arrivants y furent visités par la princesse Moé, ex-reine de Raiatea, une de ces Tahitiennes bonnes et charmantes que nous a révélées Pierre Loti. Moé était accourue à la nouvelle qu’un blanc se mourait. Elle emmena le malade dans le palais d’Ori et Mme Stevenson n’a cessé de déclarer qu’elle sauva ainsi la vie à son mari.

Malgré le mieux qui ne tarda pas à se produire, il ne pouvait être question de poursuivre la navigation et d’aller visiter les îles voisines : Huahina, Raiatea, Borabora. Le Casco avait dû retourner à Papeete pour y subir des réparations urgentes. Stevenson reprit donc lentement ses forces à Tautira. La science européenne n’y était représentée que par un gendarme français et un prêtre hollandais, le père Bruno. Stevenson habitait une vraie cage d’oiseau à la mode de Tahiti. Son hôte Ori était taillé comme un life-guard. Il l’avait fait adopter par son clan sous le nom de Teriitera et en prenant celui de Rui (Louis)[38]. Ori faisait déployer en son honneur toutes les splendeurs des danses et des vieux poèmes de Tahiti. Sous son influence, Stevenson écrivit ses premières ballades polynésiennes, La fête de la famine et Le chant de Rahero.

Pendant les réparations du Casco, la mauvaise saison était venue. Il régnait des vents défavorables et Tantera ne communiquait plus avec Papeete ; les rivières avaient débordé. Les ressources de Stevenson étaient épuisées. Alors Ori réunit une équipe de vaillants Tahitiens et se rendit avec eux en bateau à Papeete. Il en rapporta de l’argent et des provisions, notamment une caisse de champagne que l’on but gaiement, mais quand Ori, qui déclarait qu’il en boirait toute sa vie, en sut le prix, il renversa son verre plein.

— Il n’y a que les rois à qui il soit permis de boire un bon vin si cher, fit-il.

Et il refusa de vider sa coupe désormais.

Enfin, à Noël, on rembarqua pour Honolulu, après avoir fait à Ori les adieux les plus tendres. On avait hâte d’y être : là habitait Mrs Strong, la fille de Mme Stevenson. La traversée fut longue et les Strong désespéraient de voir arriver les voyageurs. Le Casco repartit pour San-Francisco et Stevenson s’installa à Waikiki, à 4 milles de Honolulu, sur la côte, dans une sorte d’immense pavillon. Il avait hâte de terminer Le maître de Ballantraé cédé au Scribner Magazine et qu’il fallait livrer en temps opportun. Il ne le finit qu’en mai. « Le Maître est terminé, écrivait-il, et ce sera encore un naufrage. Je n’ai plus nul goût pour la littérature. » Cet effort l’avait épuisé au point qu’il dut se confiner quelque temps avec sa femme dans un petit cottage. Depuis son arrivée à Hawaï, il voyait beaucoup de monde, depuis le roi Kalakaua, le remarquable folkloriste jusqu’au plus humble des marchands américains.

Ce fut à Honolulu que les ambassadeurs de Kalakaua à Apia fournirent à Stevenson les renseignements d’après lesquels il rédigea sa première lettre au Times sur les troubles de Samoa. Il fréquentait aussi les officiers du navire anglais Calliope. À la fin d’avril 1889, il était assez bien portant pour aller visiter le cratère de Kilauea, sur les pentes du volcan de Mauna Loa, mais le climat de la région montagneuse l’effraya et il demeura au bord de la mer. Un mois plus tard, il allait à l’île de Molokai passer une semaine à la léproserie, près du père Damien, pour lequel il éprouva la plus vive admiration et qu’il défendit plus tard contre les attaques des missionnaires anglais acharnés contre lui.

À son retour, il se prépara à un départ immédiat et sitôt qu’il put partir pour une croisière de quatre mois, l’Equator, un schooner de commerce de 62 tonnes, le prit à son bord avec sa femme et son beau-fils. Le roi Kalakaua et une troupe de musiciens étaient sur le wharf pour boire le champagne des adieux et l’escorter des accords de la musique indigène.

Cette fois, Stevenson se proposait de visiter l’archipel des îles Gilbert. C’est un groupe d’îles situé sur la ligne de l’Équateur, au sud-est des îles Marshall. Les Gilbert sont les plus arides des îlots de la Micronésie ; ils n’ont pour unique végétation que des palmiers et des pandanus. Leur faune est très rare, mais leur population, d’une race tout à fait distincte de celle de la plupart des Polynésiens de l’ouest, appelait sur eux l’attention du romancier. Les Micronésiens des Gilbert sont d’une peau plus foncée ; ils parlent une langue particulière, ont des mœurs beaucoup plus rudes. Ils ont une morale moins dépravée, le goût des jeux et de la danse, des coutumes barbares et parfois féroces.

Des Gilbert, Stevenson voulait se rendre aux îles Marshall, puis aux Carolines et finir sa croisière par Manille et les ports de la Chine. À peine en mer, il lui vint l’idée de tirer de l’histoire du brigantin naufragé Wandering Minstrel, la trame d’un roman, Le Naufrageur. Dans son imagination fertile, tout un plan d’avenir germa soudain. Il écrirait son roman. De Samoa, il l’enverrait à un éditeur. Du prix, il achèterait un navire et désormais il vivrait en marchand de la mer du Sud. « Je ne renoncerai jamais à la mer, je crois. Pour un Breton, il n’y a de vie que là. C’est de mon pauvre grand-père que j’ai hérité ce goût, j’imagine : de son vivant il avait parcouru bien des îles ; mais, s’il plaît au ciel, je le battrai à ce jeu avant que la retraite ne sonne. » Le rêve se fixa en une vision de réalité prochaine. Dès lors, on renonça aux voyages aux Mariannes et aux Carolines, à Manille et aux ports de la Chine pour choisir comme point terminus de la navigation les Samoa.

Butaritari, la première des Gilbert, où relâcha le schooner, était au moment de son arrivée en pleins troubles. Les Américains y avaient célébré, neuf jours avant, l’anniversaire de l’Indépendance des États-Unis. Le roi s’était associé avec enthousiasme à la fête ; c’était une occasion de beuverie. Tout le peuple de Butaritari avait imité son roi et le règlement des comptes avec les marchands américains avait soulevé quelques difficultés. Stevenson se vit confondu dans la bagarre, assailli à coups de pierre. Fort heureusement le roi revint à la raison, prononça le tabou contre les alcools, et chez Maka, missionnaire hawaïen, les voyageurs purent voir en paix les danses nationales et donner des représentations de lanterne magique.

Après une courte visite à Nonuti, le schooner gagna l’île Apemama où régnait alors le despote Tembinok qui ne permettait l’entrée de ses États à aucuns blancs. Par faveur exceptionnelle, il autorisa le débarquement et favorisa leur installation. Tembinok fut ainsi leur hôte pendant plusieurs semaines, si bien que l’approche de leur départ parut beaucoup affecter le potentat. Quand il avait perdu son père, disait-il, il n’avait pas éprouvé un chagrin plus vif. Un soir, il retint M. Osbourne sur la terrasse, et, en fumant sa pipe, lui exprima sa douleur de voir partir de si braves gens. Il finit par pleurer, consolé par les caresses de ses femmes qui en agissaient avec lui comme avec un enfant angoissé.

Le jour du départ se leva, enfin, et le schooner vogua vers Samoa. Le 7 décembre, on entra dans le port d’Apia, capitale de l’île Upolu. Le schooner avait fini son rôle.

Stevenson loua un cottage dans un hameau à un mille d’Apia. Il comptait y rester le temps nécessaire pour accumuler la quantité de notes nécessaires à documenter les pages de son livre sur cet archipel. Ensuite il gagnerait Sydney, il passerait l’hiver à Madère, puis rentrerait en Angleterre. Mais sa tâche d’historien, au lendemain des guerres intestines qui avaient divisé les Samoa, n’était pas aisée : il dut prolonger ses enquêtes auprès des consuls anglais et allemands et des négociants américains. Il voulut entendre aussi la voix des indigènes et alors il subit une attraction si puissante que l’idée lui vint de rayer de ses plans le séjour à Madère et de le remplacer par une prolongation de résidence à Samoa. Il acheta 300 acres de brousse à 2 milles d’Apia, et dans cette végétation si dense qu’à sa première visite avec sa femme il avait dû renoncer à pénétrer dans les fourrés, il fit ouvrir une clairière pour y bâtir son cottage. Samoa avait un agrément pour le romancier, c’est que le passage mensuel des steamers de la ligne Sydney-San-Francisco y assurait la régularité du service postal et par conséquent les relations de Stevenson et de ses éditeurs et imprimeurs. Il en profita d’ailleurs pour faire, en février 1890, un voyage à Sydney où rendez-vous avait été pris avec Mme Strong. C’est pendant ce voyage qu’il eut connaissance du violent pamphlet du docteur Hyde, ministre presbytérien à Honolulu, contre l’œuvre du père Damien. L’indignation mit la plume en mains à Stevenson.


Je sais, déclarait-il, que j’écris un libelle. Je pense qu’il amènera un procès et je suis sûr d’être ruiné et j’en demande pardon à mon honorable famille.


Une terrible hémorragie ne tarda pas à le décider à un nouveau séjour à Samoa, mais il eut bien de la peine à trouver un navire qui le ramenât à Apia. Encore eut-il le feu à bord et la caisse contenant ses manuscrits fut-elle presque miraculeusement sauvée. On ne relâcha à Apia que le temps nécessaire pour se rendre compte des progrès de la construction ; puis on voyagea à travers les atolls. On renoua connaissance avec Tembinok. On revint par la Nouvelle-Calédonie et Sydney où M. Osbourne quitta le reste de la famille pour se rendre en Angleterre avec la charge d’y régler les affaires de son beau-père et d’en rapporter le mobilier nécessaire à Vaïlima. Stevenson et sa femme retournèrent alors à Apia et s’installèrent dans une sorte de hangar pendant la durée des travaux de construction. Ainsi s’écoula l’hiver de 1890-1891.

En janvier, Stevenson laissa les travailleurs indigènes sous la direction de sa femme et vint à Sydney recevoir sa mère qui arrivait d’Écosse. Le voyage fut mouvementé. Il faillit faire naufrage en route et se troubla, très accablé pendant tout le temps de son séjour à Sydney. Il ne tarda donc pas à ramener sa mère à Apia.

La nouvelle maison n’était pas prête à la recevoir et elle dut retourner passer quelques mois à Sydney après un court séjour dans le hangar en planches. Stevenson, lui, accompagna le consul général américain dans sa visite à l’île la plus occidentale du groupe, qui venait d’être annexée par les États-Unis. Quelques jours après son retour, la famille entière s’installait dans la nouvelle maison Vaïlima, les cinq rivières. Mme Strong et son fils, Mme Stevenson mère, ne tardèrent pas à l’y rejoindre.

« Nous vivons ici dans un merveilleux pays parmi d’admirables gens et qui m’intéressent vivement. La vie est encore très dure ; ma femme et moi nous demeurons dans un cottage à deux étages, élevé d’environ 3.650 pieds au-dessus du niveau de la mer ; nous avons dû nous frayer un chemin pour y atteindre ; nos approvisionnements sont très imparfaits. Dans le temps doux de cette saison (la saison des tempêtes), nous avons beaucoup d’inconvénients ; une nuit, le vent soufflait si outrageusement contre notre petite maison que nous avons dû rester dans l’obscurité, et comme le fracas de la pluie sur le toit étouffait tout son de voix, vous pouvez vous imaginer que la soirée nous parut longue. Toutes ces choses, pourtant, me charment. »

Le village de Tanugamamono n’était pas éloigné et avait fourni les ouvriers. Ses habitants ne cessèrent ensuite de fréquenter Vaïlima. Ils étaient pleins de respect pour Tusitala et Aolélé — c’est ainsi qu’ils appelaient Robert et sa femme[39].

Dans la maison neuve, Stevenson ne tarda pas à se mettre à l’ouvrage ; il se levait à 6 heures ou même plus tôt et prenait des notes jusqu’à ce que Mme Strong, sa secrétaire préférée, fût disposée à se mettre au travail vers 8 heures. Alors il dictait jusque vers midi. Après un substantiel repas, causerie, lecture à haute voix ou partie de piquet, parfois une leçon de français ou d’histoire à Austin Strong. Sur le soir, une visite à Apia, une promenade à travers les bois ou une partie de tennis jusqu’au dîner. À la veillée, les cartes ou un peu de musique.

Quand Stevenson était trop emballé par son travail, rien ne pouvait l’en détacher : mais le plus souvent, en dehors du travail du matin, on menait à Vaïlima une vie de loisirs. Souvent c’étaient des visites d’indigènes, des blancs d’Apia qui venaient voisiner. D’autres fois, des Anglais ou des Américains de distinction venaient réclamer l’hospitalité, le peintre Lafarge ou l’historien Adams par exemple. Bien lui en prenait d’ailleurs d’habiter ce climat délicieux. Jamais il n’eût pu vivre en Europe.

En 1893, il écrivait à M. George Meredith :


« Pendant quatorze ans, je n’ai jamais eu un jour de bonne santé réelle. Je me suis toujours réveillé las et mis au lit fatigué. J’ai écrit au lit, j’ai écrit hors du lit, j’ai écrit après des hémorragies, j’ai écrit tout défaillant, j’ai écrit pendant que la toux me déchirait, j’ai écrit quand ma tête tournait de faiblesse, et pour avoir tenu si longtemps, il me semble que j’ai gagné ma gageure et repris mon gant. Je me trouve maintenant mieux que je n’ai été, à dire la vérité, depuis que je suis venu pour la première fois dans le Pacifique, et pourtant, il ne se passe guère de jours où je n’éprouve pas quelque souffrance physique. Ainsi, la bataille continue, — mal ou bien, c’est un détail, pourvu qu’elle continue. J’étais né pour un combat, et les puissances ont décidé que mon champ de bataille obscur et sans gloire serait le lit et la fiole à potion. »


Cette existence devait s’anéantir brusquement en plein labeur malgré le mal. Le 3 décembre 1894 était une journée de courrier. Stevenson passa son après-midi à répondre à ses amis d’Angleterre. Au coucher du soleil, il sortit de son cabinet de travail, causa gaiement avec sa femme et joua aux cartes avec elle. Il déclara avoir grand’faim et voulut descendre à la cave pour en monter une bouteille de vieux Bourgogne, mais soudain il porta la main à son front :

— Qu’est-ce que c’est ?… Oh ! n’ai-je pas un air étrange ?

Et il tomba sur ses genoux.

Aussitôt il perdit connaissance. Vainement les siens essayèrent de lui porter secours. Entouré de ses serviteurs indigènes, il expira à 8 heures 10 du soir.

Enveloppé du drapeau national, le corps demeura étendu dans le hall où le mal avait terrassé le grand romancier. Les serviteurs samoans, presque tous catholiques, récitaient près de lui les prières des morts en latin et en samoan.

Le 4 au matin, arriva le doyen du clan du chef, Mataafa, l’exilé politique au rappel de qui Stevenson s’était tant employé, entouré des autres membres du clan.

— Je ne suis qu’un pauvre Samoan, un ignorant, dit-il en s’accroupissant près du corps et en entonnant une sorte de Vocero ; d’autres sont riches, ils peuvent donner à Tusitala en présents d’adieu de riches nattes. Je suis pauvre, et je ne puis rien donner en ce dernier jour où il reçoit ses amis. Cependant, je ne crains point de venir regarder pour la dernière fois la face de mon ami, que je ne verrai plus jusqu’au jour où nous nous retrouverons devant Dieu ! Voyez : Tusitala est mort. Mataafa aussi nous est mort. Ces deux grands amis ont été pris par Dieu. Quand Mataafa fut enlevé, que restait-il pour nous venir en aide, si ce n’est Tusitala ? Nous étions en prison, et il s’occupait de nous. Nous étions malades et il nous ramenait à la santé. Nous étions affamés, et il nous donnait à manger. Le jour n’était pas plus long que ses bienfaits. Vous êtes de grands personnages et pleins d’affection. Pourtant lequel d’entre vous est plus grand que Tusitala ? Qu’est votre amour à côté de l’amour qu’avait Tusitala ? Notre clan était le clan de Tusitala, et c’est pour lui que je parle aujourd’hui ; Tusitala en faisait partie aussi, nous les pleurons l’un et l’autre.

Toute la matinée, les Samoans arrivèrent par bandes, apportant des fleurs. À une heure, ils prirent le corps et le portèrent à la place choisie par Stevenson pour y dormir son dernier sommeil et pour lequel il avait lui-même préparé son épitaphe.


Sous le Ciel vaste et plein d’étoiles,
Creusez ma fosse et laissez-moi là en paix.
Content j’ai vécu, et content je meurs
Et je me suis couché avec un désir :

Voici les vers que vous graverez pour moi :
Il repose là même où il aspirait à être,
Il est chez lui, le marin, chez lui au retour de la mer,
Il est chez lui, le chasseur au retour de la colline.


Un an plus tard, Tuimalcalï fano et son village de Falelata, Scumanutafa, le chef d’Apia, les villages de Vaiée et de Safata, Falefa et bien d’autres, rapporte Mme Isobel Osbourne Strong, venaient à Vaïlima pleurer Tusitala « qui dort dans la forêt », Tusitala « qui n’est plus à Vaïlima et qui n’y reviendra plus[40] ».

En Europe et en Amérique, la mort du romancier ne causa pas moins de stupeur. C’était à coup sûr une grande force littéraire qui disparaissait, un grand et noble forgeur de la phrase qui s’éteignait, sa tâche achevée.

Stevenson est par excellence l’artiste moderne dans la littérature anglaise de la fin du xixe siècle avec tout ce que ce mot remporte de complication et de recherche.

On a comparé l’art de Stevenson à celui de Scott. Mais il faut le constater, leurs procédés différaient essentiellement. Scott puisait dans un trésor inépuisable l’érudition, l’invention, l’humour, le pathétique, et les prodiguait sans art, et pour ainsi dire, au hasard. Stevenson qui, malgré son brillant, n’avait ni les ressources multiples de Scott, ni son imagination luxuriante, récoltait des matériaux par un labeur immense, les triait minutieusement, et quand il se décidait à en faire usage, n’avait de repos qu’il ne fût arrivé à leur donner la place la plus appropriée, à mettre chaque détail sous le jour le plus avantageux. Aucun de ses joyaux n’est un diamant brut. Chaque gemme est taillée, polie, autant qu’elle peut l’être, et sertie dans un or du travail le plus rare et le plus savant. Mais ayant jusqu’en ses moindres fibres conscience de son art, Stevenson était beaucoup trop avisé pour ne point s’avouer incapable d’atteindre à la hauteur où s’était élevé Scott, pour ne point se reconnaître incapable d’une création comme le baron de Bradwardine, comme l’Antiquaire, comme Jeanne Deans, incapable de combiner un chef-d’œuvre d’intrigue comme l’est celle de Guy Mannering.

Stevenson parlait donc de Scott comme du Roi qui règne de haut et de loin sur les romanciers, « qui possédait au même degré que Balzac et le Thackeray de la Foire aux vanités, le pinceau du véritable créateur ». En même temps, c’est à peine s’il reconnaissait un artiste en Walter Scott. Il déclare par exemple que Le Pirate est « un livre mal écrit, déguenillé ». Il présente Scott comme un écrivain qui s’est assigné la tâche mercenaire de déverser sur ses lecteurs un flot de bavardage languissant et flou, un écrivain qui écrit en mauvais anglais, et un piètre conteur. « C’était un homme heureusement créé pour rêver les yeux ouverts, un voyant de visions capricieuses, belles ou plaisantes, mais il n’avait guère du grand artiste, et même de l’artiste en soi, dans le sens viril de ce mot. Il se plaisait à lui-même, et c’est ainsi qu’il nous a plu. Il a goûté pleinement à tous les plaisirs de son art, mais nul n’en connut moins les peines, les veilles et les angoisses. Il fut un grand romancier et un enfant vaniteux ! »

Ces mots sont, au fond, une confession : ils révèlent le secret de cette élaboration consciente d’où résulte cette merveilleuse beauté plastique qui distingue tous les écrits, sans exception, de Stevenson. Ils avouent aussi ce qui fut le côté faible de son immense talent ; ils mettent en lumière le caractère factice, artificiel, voulu de sa prose.

Et pourtant quelles pages maîtresses que la fuite dans la bruyère d’Enlevé, le procès de David Balfour dans Catriona, le duel dans les ténèbres du Maître de Ballantraé. Quels portraits que celui d’Alan Breck, de la délicieuse Catriona ! En y songeant, on répète le mot du haut chef samoan Mataafa.


Qui fut une fois l’ami de Tusitala
Demeure toujours l’ami de Tusitala


Albert Savine.


ENLEVÉ !

Mémoires relatant les aventures
de DAVID BALFOUR en l’an 1751.


CHAPITRE PREMIER

JE PARS POUR ME RENDRE À LA MAISON DES SHAWS


Je commencerai le récit de mes aventures aux premières heures d’une certaine matinée du mois de juin, en l’an de grâce 1751, au moment où je retirai pour la dernière fois de la serrure la clef de la porte paternelle.

Le soleil brillait déjà sur le sommet de la colline, quand je descendis sur la route ; et quand je fus arrivé au presbytère, les merles sifflaient dans les lilas du jardin et le brouillard épandu par la vallée, à l’aube, se levait pour se dissiper graduellement.

M. Campbell, le ministre d’Essendean, m’attendait, le brave homme, à la porte du jardin.

Il me demanda si j’avais déjeuné, et quand il eut appris que je n’avais besoin de rien, il prit ma main dans les siennes et la mit avec bonté sous son bras.

— Eh bien, David, mon garçon, je vais vous accompagner jusqu’au gué, pour vous montrer le chemin.

Nous nous mîmes en marche en silence.

— Êtes-vous peiné de quitter Essendean ? me dit-il au bout d’un instant.

— Ah ! monsieur, répondis-je, si je savais où je vais ou ce qui doit probablement advenir de moi, je vous répondrais en toute franchise. Essendean est, certes, un endroit agréable, et j’y ai été fort heureux ; mais en somme, je n’ai jamais été ailleurs.

Maintenant que mon père et ma mère sont morts tous deux, je ne serai pas plus près d’eux à Essendean que dans le royaume de Hongrie. Et, à dire vrai, si je croyais avoir une chance d’améliorer ma situation là où je vais, j’irais fort volontiers.

— Vraiment ? fit M. Campbell. Très bien, David ! Alors il convient que je vous fasse connaître votre fortune, autant du moins que je le puis.

Lorsque votre mère fut morte et que votre père, un digne homme, un chrétien, fut atteint de la maladie dont il devait mourir, il me confia une certaine lettre qui, disait-il, constituait votre héritage.

« Aussitôt que je serai parti, me dit-il, dès que la maison sera licitée et le mobilier vendu (c’est maintenant chose faite, David), donnez à mon garçon cette lettre, et mettez-le en route pour la maison des Shaws, dans les environs de Cramond.

« C’est l’endroit d’où je suis venu, ajouta-t-il, et c’est là qu’il convient que mon fils revienne.

« C’est un garçon persévérant, dit encore votre père, et un marcheur éprouvé ; je ne doute pas qu’il arrive sain et sauf et qu’il ne se fasse aimer partout où il ira. »

— La maison des Shaws ! m’écriai-je, qu’est-ce que mon pauvre père pouvait avoir de commun avec la maison des Shaws ?

— Parbleu ! fit M. Campbell, qui peut le dire avec quelque certitude ? Mais le nom de cette famille, David, mon garçon, c’est le nom que vous portez, Balfour de Shaws, une famille ancienne, honnête, de bonne réputation, peut-être déchue en ces derniers temps.

Votre père, lui aussi, était un homme instruit, ainsi qu’il convenait à sa situation ; personne ne s’entendait mieux à la direction d’une école ; il n’avait cependant rien des manières et du langage d’un magister ordinaire.

Au contraire, ainsi que vous vous en souvenez vous-même, je prenais un vrai plaisir à l’avoir au presbytère quand il me venait de la noblesse ; et ceux de ma propre famille, les Campbell de Kilrennet, les Campbell de Dunswire, les Campbell de Minch, et d’autres, tous gentilshommes de bonne lignée, étaient charmés de sa société.

Enfin, pour grouper sous vos yeux tous les éléments de l’affaire, voici la lettre qui sert de testament, souscrite de la main même de votre père défunt.....

Il me donna la lettre dont l’adresse était ainsi conçue :

« À remettre en personne à Ebenezer Balfour, esquire de Shaws, en sa maison de Shaws, par mon fils, David Balfour. »

Mon cœur battit fortement à la perspective grandiose qui s’ouvrait tout à coup devant moi, un jeune garçon de seize ans, fils d’un pauvre maître d’école de campagne dans la forêt d’Ettrick.

— M. Campbell, dis-je en bégayant, iriez-vous, si vous étiez dans mes souliers ?

— Oh ! sans aucun doute, répondit le ministre, sûrement j’irais, et sans retard.

Un beau garçon comme vous peut aller à Cramond, qui est tout près d’Édimbourg, en deux jours de marche, et au pire, quand vos nobles parents (car je dois supposer qu’ils sont un peu du même sang que vous) vous mettraient à la porte, vous êtes bien en état de refaire le trajet de retour, et de venir frapper à la porte du presbytère.

Mais j’aime mieux espérer que vous serez bien reçu, comme le pressentait votre pauvre père, et autant que je puis le prévoir, que vous deviendrez avec le temps un grand homme.

Et maintenant, David, mon garçon, je me fais un devoir de conscience de tirer un bon parti de notre séparation et de vous mettre en garde contre les dangers du monde.

Alors il jeta autour de lui un regard pour chercher un siège commode, et s’assit sur un tas de pierre, sous un bouleau, au bord du chemin, et, une fois assis, allongea d’un air très sérieux sa lèvre supérieure, et comme le soleil brillait, maintenant, là-haut, entre deux pics, il déploya son mouchoir de poche sur son tricorne pour s’abriter.

Ensuite, levant le doigt en l’air, il commença par me mettre en garde contre un grand nombre d’hérésies, qui n’avaient rien de tentant pour moi.

Il me conjura d’être exact dans mes prières et dans la lecture de la Bible.

Cela fait, il me décrivit la grande maison qui était l’objectif de mon voyage, et m’indiqua comment je devais me comporter avec ses habitants.

— Soyez souple, David, dans les choses superficielles, me dit-il. Ayez bien dans l’esprit que, malgré votre noble naissance, vous avez eu une éducation de paysan. Ne nous faites pas honte, David, ne nous faites pas honte.

Hélas ! dans cette grande, cette vaste maison, avec tous ces domestiques, les supérieurs, les inférieurs, montrez-vous aussi convenable, aussi réservé, aussi vif de conception, aussi lent à parler, que qui que ce soit.

Et quant au maître — rappelez-vous qu’il est le maître, je n’en dis pas davantage. L’honneur à qui on doit l’honneur ! C’est un plaisir que d’obéir à un laird, ou cela devrait en être un pour un jeune garçon !

— Bien, monsieur, dis-je, cela peut être, et je vous promets de l’essayer.

— Bon ! voilà qui est bien dit ! répondit M. Campbell, avec cordialité.

Et maintenant arrivons aux choses matérielles, ou — si je me permets un jeu de mots — aux choses immatérielles.

J’ai ici un petit paquet qui contient quatre objets.

En même temps il le sortit, comme il disait, non sans difficulté, de la poche placée sous les basques de son habit.

— De ces quatre choses, la première est ce qui vous revient légalement, le peu d’argent qu’a produit la vente des livres de votre père ; je les ai achetés et j’ai fait le compte rond, ainsi que je l’ai expliqué d’avance, afin de les revendre avec profit au maître d’école qui va venir.

Les trois autres choses sont de petits présents que mistress Campbell et moi nous serions heureux de vous faire accepter.

Le premier objet, qui est rond, sera ce qui vous plairait probablement le plus à votre première sortie, mais, David, mon garçon, ce n’est qu’une goutte d’eau dans la mer. Avec cela vous ne ferez que les premiers pas, et après cela disparaîtra comme le matin.

Le second objet, qui est plat et carré, et sur lequel il y a quelque chose d’écrit, vous accompagnera pendant toute votre vie, comme un bon bâton de voyage, et un bon oreiller pour votre tête en cas de maladie.

Quant au dernier, qui est de forme cubique, j’espère et mon désir est accompagné de mes prières, j’espère que vous le verrez dans un monde meilleur.

En disant ces mots il se remit debout, ôta son chapeau et pria quelques instants à haute voix en un langage touchant pour un jeune homme qui fait ses premiers pas dans le monde ; puis soudain il me serra et m’embrassa avec force.

Ensuite, il me retint à longueur de bras, en me regardant, la physionomie tout entière travaillée par la douleur.

Enfin, il s’éloigna d’un pas rapide en me criant adieu et s’en retourna par le même chemin que nous avions suivi d’une allure inégale.

Je le suivis des yeux aussi longtemps qu’il fut en vue.

Alors il me vint à l’esprit que mon départ n’attristait que lui.

Ma conscience m’en fit éprouver un tiraillement douloureux, violent, car pour moi, j’étais on ne peut plus content de laisser là ce petit coin de campagne, pour m’en aller dans une grande maison pleine d’animation, parmi des gentilshommes riches et respectés, qui portaient le même nom et étaient du même sang que moi.

— David, David, pensai-je, a-t-on jamais vu une aussi noire ingratitude. Pouvez-vous oublier les services passés, les amis d’autrefois à la première fois qu’un nom ? Fi ! Fi ! voyez-vous, c’est une honte.

Et je m’assis sur le même tas de pierre que le brave homme venait de quitter ; j’ouvris le paquet pour voir en quoi consistaient les cadeaux.

Pour l’objet qu’il avait décrit comme un cube, je n’avais pas le moindre doute sur sa nature ; certainement c’était une petite Bible qui pouvait se porter dans un repli du plaid.

Celui qui était rond, je vis que c’était un shilling.

Quant au troisième qui devait m’être d’une utilité si merveilleuse, tant lorsque je serais bien portant qu’en cas de maladie, c’était un petit carré de grossier papier jaune, sur lequel étaient inscrits à l’encre rouge ces mots.

« Recette pour faire l’Eau de muguet.

« Prenez des fleurs de muguet, distillez-les dans du vin de Xérès, et buvez-en une cuillerée ou deux en cas de besoin.

« Cette boisson rend la parole à ceux que la paralysie a rendus muets.

« Elle est bonne contre la goutte ; elle réconforte le cœur et raffermit la mémoire ; les fleurs mises dans un flacon bien bouché et placées pendant un mois au milieu d’une fourmilière, et retirées au bout de ce temps, vous aurez une liqueur qui provient de ces fleurs ; mettez cette liqueur dans un petit flacon ; elle est excellente pour n’importe qui, homme ou femme, qu’ils se portent bien ou mal. »

À ces mots étaient ajoutés les suivants, de l’écriture du ministre.

« Et aussi pour les entorses, en friction sur la jointure ; et pour la colique, une grande cuillerée par heure. »

On pense bien que cela me fit rire, mais c’était un rire un peu tremblant.

Je m’empressai d’attacher mon paquet au bout de mon bâton, de franchir le gué et de monter la pente de la colline qui se trouvait sur l’autre bord.

Enfin, dès que je fus arrivé sur la grande route carrossable qui traverse la lande sur un long parcours, je jetai mon dernier regard sur Kirk Essendean, sur les arbres qui entouraient le presbytère, et sur les gros ormes du cimetière où reposaient mon père et ma mère.


CHAPITRE II

J’ARRIVE AU BUT DE MON VOYAGE


Le matin du jour suivant, parvenu au sommet d’une colline, je vis tout le pays se déployer sous mes yeux en pente, jusqu’à la mer ; à mi-chemin sur cette pente, sur une longue arête, la cité d’Édimbourg fumait comme un four à briques.

Il y avait un étendard déployé sur le château, et dans le golfe, des vaisseaux, les uns en marche, les autres à l’ancre.

Si loin que furent les uns et les autres, je pouvais les distinguer nettement, et les uns et les autres donnaient le mal de mer à mon cœur de terrien.

Bientôt après j’atteignis une maison qu’habitait un berger et j’obtins des indications sommaires sur la situation de Cramond. Ainsi de proche en proche, je trouvai mon chemin en me dirigeant par Colinton à l’ouest de la capitale, jusqu’à ce que je me trouvasse sur la route de Glasgow.

Là, je fus aussi enchanté qu’émerveillé à la vue d’un régiment qui marchait à la musique de ses fifres, marquant la mesure comme un seul homme.

Cela commençait par un vieux général à face rougeaude et cela finissait par la compagnie de Grenadiers coiffés de leurs bonnets de pape.

Il me semblait que l’orgueil de vivre me montait au cerveau en voyant ces habits rouges et en écoutant cette musique pleine d’entrain.

Encore quelque temps de marche et je me trouverais, à ce qu’on me dit, sur la paroisse de Cramond ; et ce fut le nom de la maison des Shaws qui prit sa place dans mes questions.

Ce nom-là paraissait étonner les gens à qui je demandais mon chemin.

Tout d’abord je l’attribuai à mon costume plus que simple, à l’air campagnard qu’il me donnait, à la poussière dont je m’étais couvert pendant mon voyage, toutes choses qui n’étaient guère en rapport avec l’importance de l’endroit où je devais me rendre.

Mais quand deux personnes, peut-être même trois, m’eurent regardé de cette façon et en me faisant la même réponse, je commençai à me mettre dans la tête que c’étaient les Shaws eux-mêmes qui avaient je ne sais quoi d’étrange.

Afin de me tranquilliser sur ce point, je donnais à mes interrogations une forme différente.

Avisant un brave garçon qui avançait par une sente campé au haut de son char, je lui demandai s’il avait jamais entendu parler d’une maison qu’on appelait la maison des Shaws.

Il arrêta son char et me regarda de la même façon qu’avaient fait les autres.

— Oui, me dit-il, et pourquoi ?

— Est-ce une grande maison ? demandai-je.

— Assurément, répondit-il, pour sûr qu’elle est vaste et grande, la maison !

— Bon, dis-je, mais les gens qui l’habitent ?

— Les gens ? s’écria-t-il, êtes-vous fou ?

Il n’y a pas de gens là, pas ce qu’on peut appeler des gens.

— Comment ? dis-je, pas même M. Ebenezer ?

— Oh, oui ! fait l’homme, il y a le laird, pour sûr, si c’est lui que vous demandez. Quelle affaire avez-vous avec lui, mon petit homme.

— On m’a donné à entendre que je trouverais de l’emploi près de lui, dis-je en prenant un air aussi modeste que possible.

— Hein ! fit le voiturier, d’un ton de voix si aigu que son cheval lui-même eut une secousse de surprise.

Eh bien, mon petit homme, ajouta-t-il, c’est une chose qui ne me regarde pas, mais vous avez l’air d’un jeune garçon bien élevé. Eh bien, si vous voulez accepter de moi un conseil, tenez-vous le plus au large que vous pourrez des Shaws.

La première personne que je rencontrai ensuite était un petit homme tiré à quatre épingles, avec une superbe perruque blanche ; je vis que c’était un barbier qui allait chez ses clients, et sachant que les barbiers sont enclins à bavarder, je lui demandai tout simplement quelle sorte d’homme était donc M. Balfour des Shaws.

— Peuh ! Peuh ! Peuh, dit le barbier, ce n’est point une sorte d’homme, ce n’est point un homme du tout.

Et sur ces mots il se mit à me faire des questions très adroites sur mes motifs, mais il avait affaire à plus forte partie que lui, et il dut entrer chez son plus prochain client, sans en savoir davantage.

Je ne saurais dire quel choc reçurent mes illusions.

Plus les accusations étaient vagues, moins elles me convenaient, car elles laissaient plus libre espace à l’imagination.

Quelle sorte de grande maison était-ce donc pour que tous les gens de la paroisse eussent ce sursaut, cet air effaré quand on leur demandait le chemin pour s’y rendre :

Que pouvait être ce gentleman, pour que sa mauvaise réputation courût ainsi la grande route ?

S’il m’avait suffi d’une heure de marche, pour retourner à Essendean, j’aurais, à l’instant et à cet endroit même, renoncé à mon projet aventureux et je serais revenu chez M. Campbell, mais après être allé déjà si loin, la honte suffisait pour m’empêcher de renoncer tant que je ne me serais pas rendu compte par moi-même de la réalité.

J’étais tenu, par simple amour-propre, d’aller jusqu’au bout, et bien que je n’eusse rien entendu de fort agréable, pour mes oreilles, bien que j’eusse notablement ralenti mon pas de voyageur, je n’en continuai pas moins à demander mon chemin, en allant toujours de l’avant.

Le coucher du soleil s’approchait quand je rencontrai une femme corpulente, brune, à l’air acariâtre, qui descendait la pente d’une colline d’un pas lourd. Quand elle eut entendu ma question, elle se retourna brusquement, m’accompagna jusqu’au sommet de la colline, qu’elle venait de quitter, et me montra une grande masse de constructions entièrement isolées au milieu d’une pelouse au fond de la première vallée.

Les environs étaient d’un aspect agréable. C’étaient de petites collines arrosées, boisées d’une manière charmante. Les récoltes avaient, à mes yeux, l’air magnifique, mais quant à la maison elle-même, on eût dit une sorte de ruine ; nulle route ne se dirigeait vers elle ; de ses cheminées ne sortait point de fumée ; il n’y avait rien qui ressemblât à un jardin.

Le cœur me manquait.

— C’est cela ! m’écriai-je.

La figure de la femme s’alluma d’une méchante colère.

— Ça, s’écria-t-elle, c’est la maison des Shaws ; c’est le sang qui l’a bâtie ; c’est le sang qui a empêché de la finir ; c’est le sang qui la jettera à bas.

Regardez de ce côté, s’écria-t-elle de nouveau, je crache à terre et je fais craquer l’ongle de mon pouce en même temps. Qu’elle tombe dans le noir ! Si vous voyez le laird, dites-lui ce que vous entendez, dites-lui que cela fait douze cent dix-neuf fois que Jennet Clouston a appelé la malédiction sur lui et sa maison, sa grange et son étable, sur le maître et son hôte, sur le maître, sa femme, sa fille ou son petit garçon : qu’ils tombent dans les ténèbres !

Et la femme, dont la voix avait pris par degré le ton d’une complainte funèbre, fit un demi-tour sur elle-même et disparut.

Je restai immobile à l’endroit où je me trouvais ; mes cheveux dressés.

En ces temps-là, on croyait encore aux sorcières et une malédiction vous faisait trembler, et cette malédiction-là, tombant si juste, comme un signe augural rencontré en route, pour m’arrêter avant que j’eusse accompli mon dessein, me coupa les jambes.

Je m’assis et me mis à regarder d’un air hébété la maison des Shaws.

Plus je la regardais, plus je trouvais de charme au pays environnant ; partout il était semé d’aubépines entièrement fleuries ; çà et là des brebis mettaient leurs taches sur les prés, un beau vol de corneilles traversait le ciel, tout indiquait la fertilité du sol, la douceur du climat ; et cependant la baraque qui occupait le centre du paysage blessait douloureusement mon imagination.

Les gens de la campagne, quittant leurs champs, passèrent près de l’endroit où je m’étais assis à côté du fossé, mais je n’avais pas même assez de courage pour leur souhaiter le bonsoir.

Enfin le soleil disparut, et alors bien contre le ciel jaune je vis monter un nuage de fumée pas plus large, à ce qu’il semblait, que la fumée d’une chandelle, mais enfin il était là, il faisait penser à un feu, à la chaleur, aux apprêts du repas, à quelque être vivant, qui avait dû l’allumer et cela me réconforta le cœur merveilleusement, plus efficacement, j’en suis certain, que ne l’eût fait tout un flacon de cette eau de muguet, dont mistress Campbell faisait tant de cas.

Aussi je me remis en marche, suivant une petite trace vaguement marquée dans le gazon, et dirigée vers mon but.

Cette trace était vraiment bien indécise, pour être le seul accès à un endroit habité, et cependant c’était la seule que je visse.

Bientôt elle m’amena devant des montants de pierres à côté desquels se trouvait un logement de concierge, mais sans toit ; des armoiries y étaient sculptées sur le haut.

C’était, comme on le voyait bien, une entrée principale, mais elle n’avait point été achevée ; au lieu d’avoir des portes en fer à claire-voie, elle était barrée par deux claies que maintenaient des cordes de paille, et comme il n’y avait point de murs de parc, ni rien qui ressemblât à une avenue, la piste que je suivais passait à droite des montants de l’entrée, et allait sinueusement vers la maison.

Plus je m’approchais de celle-ci, plus je lui trouvais mauvaise mine. On eût dit l’aile unique d’une maison qui n’avait jamais été achevée.

Ce qui eût dû être l’extrémité intérieure montrait à découvert le dedans des étages supérieurs, et dessinait sur le ciel des marches d’escaliers de pierre abandonnés à moitié construction.

Un grand nombre de fenêtres n’avaient pas de vitres. Les chauves-souris entraient et sortaient par là comme les pigeons dans un colombier.

La nuit était venue quand je me trouvai tout près ; par trois fenêtres de l’étage inférieur, placées très haut, fort étroites et fortement grillées, la lumière mobile d’un petit feu commençait à briller.

C’était donc là le palais où j’allais.

C’était donc dans ces murs que j’aurais à me faire de nouveaux amis et à travailler à ma haute fortune.

Et cependant, chez mon père, à Essen-Waterside, le feu et la lumière vive se voyaient à un mille de distance, et la porte s’ouvrait dès qu’y frappait un mendiant.

Je m’avançai avec précaution, en prêtant l’oreille à chaque pas, j’entendis un petit bruit de vaisselle et une petite toux sèche et hâtive qui venait par quintes, mais je ne perçus aucun bruit de conversation, pas un aboiement de chien.

La porte, autant que je pus en juger dans la faible lueur, était une grosse porte de bois, hérissée de clous.

Le cœur défaillant sous ma jaquette, je levai la main et je frappai.

Puis j’attendis, immobile.

La maison était retombée dans un morne silence. Une minute entière s’écoula, rien ne remuait, excepté des chauves-souris qui voletaient au-dessus de moi.

Je frappai de nouveau. De nouveau j’écoutai.

À ce moment mes oreilles s’étaient si bien accoutumées au silence que je crus entendre le tic-tac de l’horloge de la chambre, marquant les secondes, mais s’il s’y trouvait quelqu’un, il ne faisait aucun mouvement et devait retenir son haleine.

Je me demandai un moment si je ne m’enfuirais pas.

Mais le dépit l’emporta, et je me mis aussitôt à faire pleuvoir des coups de pied et des coups de poing sur la porte, à appeler à haute voix M. Balfour.

J’étais tout à fait en bon train, quand j’entendis tousser juste au-dessus de moi. Je fis un bond en arrière. Je relevai la tête et j’aperçus un homme, coiffé d’un grand bonnet de nuit, et la gueule évasée d’une escopette, à l’une des fenêtres du premier étage.

— Il est chargé, dit une voix.

— Je suis venu ici avec une lettre, répondis-je, une lettre pour M. Ebenezer Balfour de Shaws. Est-il ici ?

— De qui est cette lettre ? demanda l’homme à l’escopette.

— Peu importe que cela vienne d’ici ou de là, dis-je, car je commençais à me fâcher pour tout de bon.

— Bien, répondit-on, vous pouvez la mettre sur le seuil, après quoi vous vous en irez.

— Je n’en ferai rien, criai-je, je la remettrai aux mains de M. Balfour, comme on m’a recommandé de le faire. C’est une lettre d’introduction.

— Une quoi ? cria la voix avec âpreté.

Je répétai mes paroles :

— Et vous, qui êtes-vous ? demanda ensuite l’homme, après un long silence.

— Je ne suis point humilié de mon nom, répondis-je. On m’appelle David Balfour.

À ces mots je suis certain que l’homme sursauta, car j’entendis l’escopette résonner sur le cadre de la fenêtre, et ce fut après un long, très long silence, et avec un singulier changement dans le timbre de la voix qu’il demanda ensuite :

— Votre père est-il mort ?

Je fus si surpris de cette interrogation que je ne pus trouver de voix pour répondre. Je restai là tout ébahi.

— Ah, oui, reprit l’homme : il est mort, cela ne fait aucun doute, et c’est ce qui vous amène devant ma porte que vous alliez enfoncer.

Il y eut un autre silence, puis il continua, d’un ton de défiance :

— Bien, mon garçon, je vais vous faire entrer.

Et il disparut de la fenêtre.


CHAPITRE III

JE FAIS CONNAISSANCE AVEC MON ONCLE


Aussitôt il se produisit un grand bruit de chaînes et de verrous, la porte fut ouverte avec précaution, et de nouveau fermée derrière moi dès que j’eus franchi le seuil.

— Entrez dans la cuisine, et ne touchez à rien, me dit la voix.

Pendant que l’habitant de la maison remettait en place tout ce qui défendait la porte, je me dirigeai à tâtons devant moi et je pénétrai dans la cuisine.

Le feu brillait avec un grand éclat, ce qui me permit de voir la chambre la plus nue sur laquelle se soit porté mon regard.

Une demi-douzaine d’assiettes étaient rangées sur des étagères ; le souper placé sur la table consistait en un bol de soupe, une cuiller en corne et un pot de petite bière.

À part les objets que je viens de nommer, il n’y avait absolument rien dans cette chambre, à la voûte de pierre, vaste et spacieuse, si ce n’est des coffres fermés par de fortes serrures, rangés le long du mur, et une commode d’encoignure munie d’un cadenas.

Dès que la dernière chaîne eût été replacée, l’homme me rejoignit.

C’était un être laid, courbé, aux épaules étroites, à la face terreuse, on lui eût donné n’importe quel âge entre cinquante et soixante-dix ans.

Il avait un bonnet de nuit en flanelle, comme la robe de chambre qu’il portait au lieu de gilet et d’habit sur sa chemise déchirée.

Il ne s’était pas rasé de longtemps, mais ce qui m’inquiétait le plus, ce qui même me terrifiait, c’était que, tout en ne détachant jamais ses yeux de ma figure, il ne me regardait jamais franchement en face.

Qu’était-il par profession ou de naissance ?

C’était plus que je ne pouvais en deviner, mais il avait toute l’apparence d’un vieux domestique tout à fait au rancart, auquel on aurait confié la garde de cette vaste maison, sans autre salaire que sa nourriture.

— Avez-vous les dents longues ? me demanda-t-il en regardant au niveau de mon genoux. Vous pouvez manger ce bol de soupe.

Je lui répondis que je craignais que ce ne fût là son propre souper.

— Oh ! fit-il, je puis parfaitement m’en passer. Je me contenterai de l’ale, car elle adoucit ma toux.

Il vida à moitié la cruche, toujours en ayant un œil sur moi pendant qu’il buvait.

— Voyons la lettre, dit-il.

Je lui répondis que la lettre était pour M. Balfour, et non pour lui.

— Et qui donc croyez-vous que je sois ? dit-il. Donnez-moi la lettre d’Alexandre.

— Vous connaissez le nom de mon père ?

— Il serait bien étrange que je l’ignore, répliqua-t-il, puisqu’il était mon propre frère. Et si peu satisfait que vous paraissiez de ma maison ou de moi-même, ou de ma bonne soupe, je suis votre propre oncle, David, mon garçon, et vous êtes bel et bien mon neveu. Ainsi donnez-moi la lettre, asseyez-vous et remplissez votre assiette.

Si j’avais été de quelques années plus jeune, une telle confusion, un pareil désappointement, un tel ennui m’auraient fait fondre en larmes.

Dans ma situation actuelle, je ne pus trouver de mots d’aucun genre.

Je lui tendis la lettre et m’assis devant la soupe avec aussi peu d’appétit pour manger que n’en eut jamais un jeune homme.

Pendant ce temps, mon oncle, se penchant sur le feu, tournait et retournait la lettre entre ses mains.

— Savez-vous ce qu’elle contient ? me demanda-t-il soudain.

— Vous pouvez voir vous-même, monsieur, lui dis-je, que le cachet n’en a point été brisé.

— Oui, dit-il, mais qu’est-ce qui vous a amené ici ?

— J’avais à remettre cette lettre.

— Non, fit-il malicieusement, vous avez dû compter sur autre chose, sans aucun doute.

— Je l’avoue, monsieur, quand on m’a appris que j’avais des parents dans l’aisance, je me suis laissé aller à l’espoir qu’ils pourraient m’être de quelque aide dans la vie. Mais je ne suis point un mendiant ; je ne m’attends de votre part à aucune faveur et je n’en accepterais aucune qui ne serait pas absolument spontanée car, si pauvre que je paraisse, j’ai des amis, qui seront heureux de me venir en aide.

— Ta ! ta ! fit l’oncle Ebenezer, ne me jetez pas de la poudre aux yeux. Nous nous entendrons parfaitement ensemble. Et David, mon garçon, si vous avez fini votre assiette de soupe, je serais assez disposé à en prendre un peu.

Oui, reprit-il, dès qu’il se fut emparé de ma chaise et de ma cuiller, c’est une bonne et saine nourriture, une nourriture substantielle que la soupe.

Il se marmotta à lui-même une sorte de grâces et reprit.

— Votre père était très porté sur la nourriture, je crois, il mangeait volontiers, sans être un gros mangeur ; quant à moi, je n’ai jamais pu aller plus loin que les deux ou trois premières bouchées.

Il prit une gorgée de sa petite bière, ce qui sans doute le rappela aux devoirs de l’hospitalité, car ce qu’il me dit ensuite revient à ceci :

— Si vous vous sentez altéré, vous trouverez de l’eau derrière la porte.

À cela je ne répondis rien.

Je restai debout, raide sur mes deux jambes, et laissant tomber mon regard sur mon oncle, le cœur gonflé de colère.

Quant à lui, il continuait à manger, en homme que le temps presse, tout en jetant des coups d’œil furtifs tantôt sur mes souliers, tantôt sur mes bas faits à la maison.

Une fois seulement, comme il se hasardait à lever les yeux plus haut, nos regards se rencontrèrent.

Jamais voleur pris la main dans la poche ne se montra aussi visiblement décontenancé.

Cela me donna de quoi rêver, en me demandant si sa timidité tenait à ce qu’il avait depuis trop longtemps perdu l’habitude de la société des hommes, si elle se dissiperait après une courte épreuve, et si mon oncle pourrait devenir un homme tout différent.

De cette rêverie je fus tiré par sa voix tranchante.

— Il y a longtemps que votre père est mort ? demanda-t-il.

— Trois semaines, monsieur, répondis-je.

— C’était un homme cachottier qu’Alexandre, un homme secret, silencieux. Quand il était jeune, il ne parlait jamais beaucoup. Il n’a jamais dû parler beaucoup de moi.

— Je n’ai jamais su, jusqu’au moment où vous me l’avez appris vous-même, qu’il eût un frère.

— Vraiment ! Vraiment ! dit Ebenezer, il n’a pas même parlé des Shaws ?

— Il n’a pas même prononcé ce nom-là, monsieur, dis-je.

— Voyez un peu ! Quelle étrange nature d’homme ! dit-il.

Malgré tout, il avait l’air singulièrement content ; mais était-il content de lui-même ou de moi ? ou de la conduite de mon père ?

C’était plus que je ne pouvais en deviner.

Pourtant il paraissait certain qu’il n’éprouvait plus cette antipathie ou ce mauvais vouloir qu’il avait ressenti au premier coup d’œil jeté sur ma personne, car bientôt il se redressa comme d’un bond derrière moi, et me donna une tape sur l’épaule en s’écriant :

— Nous nous entendrons parfaitement. Je suis très content de vous avoir fait entrer, et maintenant venez voir votre lit.

À ma surprise, il n’alluma ni lampe ni chandelle, enfila le corridor noir, en tâtonnant, et gravit en soufflant avec effort un escalier. Puis il s’arrêta devant une porte où il tourna une clef.

J’étais sur ses talons, car je l’avais suivi de mon mieux, non sans trébucher.

Il m’invita à entrer.

J’étais dans ma chambre.

Je lui obéis, mais au bout de quelques pas, je m’arrêtai et lui demandai de la lumière pour me mettre au lit.

— Ta ! ta ! fit l’oncle Ebenezer, il fait un superbe clair de lune.

— Il n’y a ni lune ni étoile, monsieur ; il fait aussi noir que dans un four, lui dis-je, je ne vois pas même le lit.

— Ta ! ta ! ta ! dit-il, des lumières dans une maison, c’est une chose que je n’admets pas. J’ai une frayeur extrême des incendies. Bonne nuit, David, mon garçon.

Et avant que j’eusse le temps de renouveler mes protestations, il tira la porte, et je l’entendis de l’autre côté fermer à clef.

Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer.

La pièce était aussi glacée qu’un puits, et le lit, que j’avais fini par trouver, aussi humide qu’un panier à tourbe.

Mais heureusement j’avais monté mon paquet et mon plaid, je me roulai dans celui-ci, et m’étendis sur le sol à côté du grand bois de lit, et je ne tardai pas à m’endormir.

Dès que pointa l’aube, je me réveillai, et me trouvai dans une vaste pièce tendue de cuir frappé, garnie de meubles ornés de belles dentelles, et éclairée par trois grandes fenêtres.

Dix ans, peut-être même vingt auparavant, cette chambre avait dû être fort agréable au coucher ou au réveil, mais l’humidité, la saleté, l’abandon, les rats et les araignées y avaient fait de leur mieux depuis.

En outre, un grand nombre de vitres étaient brisées.

À vrai dire, ce détail se retrouvait un peu partout dans la maison, si bien que, je crois, mon oncle avait dû être assiégé à je ne sais quelle époque par les gens du pays ameutés, et conduits peut-être par Jennet Clouston.

Cependant, comme le soleil brillait au dehors et qu’il régnait un très grand froid dans cette misérable chambre, je frappai et j’appelai à grands cris, jusqu’à ce que mon geôlier vînt et me mît en liberté.

Il m’amena à l’arrière de la maison, où se trouvait un puits, et me dit de m’y laver la figure, si j’en éprouvais le besoin.

Cela fait, je tâchai de retrouver mon chemin vers la cuisine, où il avait allumé le feu et faisait la soupe.

Le couvert était mis : deux écuelles et deux cuillers de corne, mais une seule cruche de petite bière.

Sans doute mon œil s’arrêta avec quelque surprise sur ce dernier détail, et mon oncle s’en aperçut car, parlant comme s’il répondait à ma pensée, il me demanda si j’aimais l’ale, c’est ainsi qu’il appelait sa bière.

Je lui dis que j’en buvais habituellement mais qu’il ne devait pas se mettre en peine pour cela.

— Non, non, répondit-il, je ne vous refuserai rien de raisonnable.

Il prit sur l’étagère un autre gobelet, et alors, à ma grande surprise, au lieu de tirer un peu plus de bière, il y versa exactement la moitié de ce que contenait le premier.

Il y avait dans cet acte une sorte de noblesse qui m’ôta la respiration ; si mon oncle était avare, comme la chose était évidente, il avait du moins cette haute éducation qui rend un vice presque respectable.

Quand nous eûmes terminé notre repas, mon oncle ouvrit un tiroir qui fermait à clef, et en tira une pipe en terre et une poignée de tabac, sur laquelle il préleva de quoi la bourrer, puis il remit le reste dans le tiroir et le referma.

Alors il s’assit au soleil près d’une des fenêtres, et se mit à fumer en silence.

De temps à autre il lançait de mon côté des regards explorateurs ou me faisait brusquement une de ses questions.

Tantôt c’était :

— Et votre mère ?

Et quand je lui eus répondu qu’elle aussi était morte, il disait :

— Ah ! c’était une brave fille !

Et après un autre long silence :

— Quels étaient ces amis dont vous parliez ?

Je lui dis que c’étaient quelques gentlemen qui portaient le nom de Campbell.

À la vérité il n’y en avait qu’un, — et c’était le ministre, — qui eût jamais fait quelque attention à moi, mais je commençais à croire que mon oncle en prenait trop à son aise avec ma situation, et comme je me trouvais seul avec lui, je ne voulais pas lui laisser supposer que je n’avais à compter sur personne.

Il paraissait tourner et retourner cela dans son esprit, et alors :

— David, mon garçon, vous êtes bien tombé, en venant trouver l’oncle Ebenezer. J’ai le sentiment de la famille au plus haut point, et j’entends faire mon devoir à votre égard, mais pendant que je vais réfléchir et chercher si je dois vous pousser dans le barreau ou vers l’église, peut-être même dans l’armée : c’est encore ce que préfèrent les jeunes garçons. Je ne voudrais pas que les Balfour soient humiliés devant des pas grand’choses, les Campbell des Highlands, et je vous prierai de garder votre langue entre vos dents.

Pas de lettres, pas de messages ; jamais un mot à qui que ce soit, ou sans cela : voici ma porte.

— Oncle Ebenezer, dis-je, je n’ai aucun motif de croire que vous puissiez me vouloir autre chose que du bien. Néanmoins, il faut que vous sachiez que j’ai mon orgueil. Ce n’est pas du tout de mon propre gré que je suis venu vous trouver, et si vous me montrez la porte une seconde fois, je vous prendrai au mot.

Il me parut tout à fait décontenancé.

— Ah ! Ah ! fit-il, il est raide, le bonhomme ! Attendez un jour ou deux. Je ne suis pas un sorcier pour vous trouver une fortune au fond d’un bol de soupe ! mais enfin donnez-moi un jour ou deux, et ne dites rien à personne : et aussi vrai que je suis là, je ferai tout mon devoir envers vous.

— Très bien, très bien, dis-je, cela suffit. Si vous avez le désir de me venir en aide, j’en serai certainement très content, et n’en serai pas moins reconnaissant.

Il me parut (trop tôt je l’avoue) que je prenais quelque empire sur mon oncle ; je ne tardai pas à lui dire que j’entendais que le lit et les draps fussent aérés et séchés au soleil, que pour rien au monde je ne consentirais à coucher dans un tel taudis.

— Cette maison est-elle à vous ou à moi ? dit-il de sa voix mordante.

Et tout à coup il éclata :

— Non, non, dit-il, ce n’est pas ainsi que je l’entends ; ce qui est à moi est à vous, David, mon garçon, et ce qui est à vous est à moi. Le sang est plus épais que l’eau, et il n’y a plus que vous et moi pour porter le nom.

Là-dessus il se mit à divaguer sur la famille et son ancienne grandeur, à raconter que son père avait commencé la maison, que lui avait arrêté les constructions, les regardant comme des prodigalités coupables.

Cela me fit songer à lui apprendre le message dont m’avait chargé Jennet Clouston.

— La gueuse ! s’écria-t-il, c’est la douze cent quinzième fois depuis que je l’ai fait vendre. David, il me faudra la voir rôtir sur un feu de tourbe avant que nous soyons au pair. Une sorcière, une vraie sorcière ! je vais sortir et parler au clerc de la Session.

En parlant ainsi, il ouvrit un coffre, dont il tira un gilet et un habit bleus très anciens et très bien conservés, un chapeau de castor assez bon, l’un et l’autre sans dentelle.

Il s’en revêtit à la hâte, et prenant une canne à côté de la commode, il se disposait à partir, quand une pensée l’arrêta.

— Je ne peux pas vous laisser tout seul chez moi, dit-il ; il faut que je vous laisse dehors après avoir fermé à clef.

Le sang me monta à la figure.

— Si vous me fermez la porte, dis-je, c’est la dernière fois que vous m’aurez vu sur un pied d’amitié.

Il devint très pâle et pinça les lèvres.

— Ce n’est pas, dit-il en regardant le plancher d’un air malicieux, ce n’est pas le moyen de gagner ma faveur, David.

— Monsieur, lui dis-je, j’ai tout le respect qui est dû à votre âge et au sang qui nous est commun, mais je n’apprécie pas votre faveur au point de la payer d’un tel prix.

J’ai été élevé dans une assez haute opinion de moi-même, et quand vous seriez pour moi non seulement un oncle, mais toute une famille, et dix fois plus nombreux que je n’en eus jamais, je ne donnerais point un tel prix pour votre sympathie.

L’oncle Ebenezer s’arrêta et regarda quelque temps par la fenêtre.

Je pouvais le voir trembler et osciller comme un homme atteint de paralysie.

— Mais quand il se retourna, il avait un sourire sur la physionomie.

— Bien ! bien, nous devons obéir, souffrir. Je n’irai pas ; et nous ne dirons pas un mot de plus.

— Oncle Ebenezer, dis-je, je ne comprends absolument rien à cela. Vous me traitez comme un voleur, vous ne pouvez vous résigner à l’idée de m’avoir dans cette maison, vous me le laissez voir à chaque minute, il n’est pas possible que vous éprouviez quelque sympathie pour moi. Quant à moi, je vous ai parlé comme je ne me serais jamais cru capable de parler à qui que ce soit. Pourquoi, dès lors, vouloir me retenir ici ? Laissez-moi partir, retourner auprès des amis que j’ai, et qui ont de l’affection pour moi.

— Non ! non ! non ! non ! répondit-il d’un ton très sérieux, je vous aime beaucoup. Nous nous entendrons fort bien et pour l’honneur de la maison, je ne puis vous laisser partir comme vous êtes venu.

Restez tranquillement ici comme un brave garçon, bien sage ; restez tranquillement ici quelque peu de temps. Vous verrez, nous nous entendrons.

— Bien, monsieur, dis-je, après avoir répété la chose en silence. Je resterai quelque temps. Il est plus juste que je sois aidé par des personnes de mon propre sang plutôt que par des étrangers, et si nous ne nous accordons pas, je ferai mon possible pour que cela n’arrive point par ma faute.


CHAPITRE IV

JE COURS UN GRAND DANGER DANS LA MAISON DES
SHAWS


Ce jour se passa fort bien pour un jour qui avait aussi mal commencé.

Nous eûmes à midi la bouillie froide, le soir de la bouillie chaude.

La bouillie et la petite bière constituaient la nourriture de mon oncle.

Il ne parlait guère, et toujours comme la première fois, en me lançant soudain une question après un long silence ; et lorsque je cherchais à l’interroger sur mon avenir, il me glissait de nouveau entre les mains.

Dans la chambre qui suivait la cuisine, et où il m’avait laissé entrer, je trouvai un grand nombre de livres, les uns en latin, les autres en anglais, qui me firent passer agréablement toute l’après-midi.

Et vraiment le temps s’écoula si rapidement en cette bonne compagnie, que je commençais à m’accorder tout à fait de mon séjour dans la maison des Shaws. Rien ne venait d’ailleurs s’ajouter à ma méfiance première, si ce n’est la vue de mon oncle et de ses yeux qui jouaient à cache-cache avec les miens.

Je fis cependant une découverte, qui me remit dans le doute.

C’était une note écrite à la main sur la page de garde d’un livre à bon marché, un ouvrage de Patrick Walker, note qui était évidemment de l’écriture de mon père et qui était ainsi conçue :

« À mon frère Ebenezer, pour son cinquième anniversaire. »

Ce qui m’intriguait alors, c’était que mon père étant le cadet, il fallait qu’il eût commis une étrange erreur, ou qu’il ait écrit cette note d’une écriture excellente, claire, virile, avant l’âge de cinq ans.

J’essayai de ne plus songer à cela, mais j’eus beau recourir à bien des auteurs intéressants, anciens ou modernes, aux historiens, aux poètes, aux conteurs, cette inscription de l’écriture de mon père m’obsédait toujours, et quand je retournai à la cuisine et que je fus assis, comme à l’ordinaire, devant la soupe et la petite bière, les premiers mots que j’adressai à l’oncle Ebenezer furent pour lui demander si mon père n’avait pas été de bonne heure en état de se servir d’un livre.

— Alexandre ? Pas lui ! répondit-il, j’ai appris bien plus vite, j’étais fort déluré dans ma jeunesse et j’ai su lire aussi vite que lui.

Cela m’intrigua encore davantage.

Il me vint une idée à l’esprit et je lui demandai si mon père et lui étaient jumeaux.

Il sursauta sur sa chaise ; la cuiller de corne lui échappa des mains et tomba à terre.

— Pourquoi diable me demandez-vous cela ? me dit-il en m’empoignant par le devant de mon gilet, et me regardant cette fois bien dans les yeux.

Les siens, qui étaient petits et mobiles, brillants comme ceux d’un oiseau, clignotaient et papillotaient étrangement.

— Que voulez-vous faire ? demandai-je d’un ton très calme, car j’étais beaucoup plus fort que lui, et il n’était pas facile de m’effrayer. Lâchez mon gilet. Ce ne sont pas des façons convenables.

Mon oncle parut faire un grand effort sur lui-même :

— Voyez-vous, David, mon garçon, me dit-il, vous ne devriez jamais me parler de votre père. Sur ce point vous avez fait erreur.

Il resta assis un moment en silence, frissonnant et regardant d’un œil clignotant dans son assiette, puis il dit :

— Je n’ai pas eu d’autre frère que lui.

Mais il n’y avait rien d’affectueux dans sa voix.

Alors il reprit sa cuiller et se remit à manger, toujours agité d’un tremblement.

Cette dernière circonstance, d’avoir porté la main sur ma personne et d’avoir montré soudain son amitié pour mon père mort, était si éloignée de ma compréhension que j’éprouvai à la fois de la crainte et de l’espoir.

D’une part, je commençais à croire que mon oncle était peut-être fou et pouvait être dangereux ; d’autre part, il se présentait à mon esprit une pensée que je n’appelais pas, que je cherchais même à écarter, le souvenir d’une certaine ballade que j’avais jadis entendu chanter, dans laquelle il était question d’un pauvre garçon qui était héritier légitime, et d’un parent malhonnête qui avait voulu le frustrer de ce qui lui revenait.

Et en effet pourquoi mon oncle jouerait-il un rôle avec un parent qui venait, absolument dépourvu de ressources, frapper à sa porte, à moins qu’au fond du cœur il n’eût quelque raison de le craindre.

Plein de cette idée, que je ne voulais pas accueillir, mais qui néanmoins s’enracinait fortement dans mon esprit, je me mis à imiter ses coups d’œil furtifs, si bien que nous étions à table comme un chat et un rat, chacun de nous observant l’autre à la dérobée.

Il ne trouva rien de plus à me dire. Il était tout occupé à tourner et retourner une pensée secrète dans son esprit.

À mesure que le temps passait, et plus je le regardais, plus j’étais convaincu que ce secret-là n’avait rien que de défavorable pour moi.

Quand il eut nettoyé son assiette, il prit la quantité de tabac qu’il fallait pour une seule pipe, comme il avait fait le matin, et plaçant une chaise au coin de l’âtre, il se mit à fumer en me tournant le dos.

— David, me dit-il enfin. J’ai pensé à une chose.

Puis il garda le silence quelques instants, et enfin reprit.

— C’est une petite somme que je m’étais presque promis de mettre de côté pour vous. Avant votre naissance, je l’avais promis à votre père. Oh ! ce n’était pas un engagement légal, vous entendez bien : un simple propos entre deux gentlemen qui boivent. Bon, j’ai gardé ce peu d’argent de côté… C’était un grand sacrifice, mais ce qui est promis est promis et cela a fini par faire une somme, qui maintenant s’élève juste à…

Sur ce mot, il bégaya et s’arrêta, puis il reprit :

— Cela fait juste, exactement, quarante livres.

Ces dernières paroles, il les prononça péniblement en jetant un regard par-dessus son épaule, puis le moment d’après il ajouta comme un cri :

— D’Écosse.

La livre d’Écosse équivalant tout juste à un shelling d’Angleterre, la différence qui résultait de ce second mouvement était considérable ; je voyais en outre fort bien que toute cette histoire était un mensonge, improvisé dans un but qui m’intriguait.

Je ne fis aucun effort pour dissimuler le ton railleur de ma voix en lui disant :

— Songez donc, monsieur, des livres sterling, je crois.

— C’est ce que je disais, répondit mon oncle, livres sterling. Et si vous voulez bien sortir dehors une minute, rien que le temps de voir s’il fait bien noir, je vais les chercher, et je vous dirai de rentrer.

Je fis ce qu’il me demandait, souriant avec mépris à l’idée qu’il croirait m’avoir si facilement trompé.

Il faisait une nuit noire. Quelques étoiles à peine brillaient très bas à l’horizon, et pendant que je me tenais au dehors à côté de la porte, j’entendis comme un gémissement sourd, le souffle lointain du vent sur les collines.

Je me dis à part moi qu’il y avait quelques présages annonçant le tonnerre et un changement de temps, et je ne me doutais guère de l’importance que ce détail allait prendre pour moi avant que la soirée fût passée.

Quand mon oncle m’eut fait rentrer, il compta dans ma main trente-sept pièces d’or d’une guinée, le reste était dans sa main, en petite monnaie d’or et d’argent ; mais alors le cœur lui manqua, et il fourra cette monnaie dans sa poche.

— Voilà, voyez-vous, dit-il, je suis un drôle d’homme, et étrange pour les étrangers, mais ma parole est un engagement et en voilà la preuve.

Maintenant mon oncle me paraissait si foncièrement avare que je fus confondu de cette subite générosité, et ne pus trouver un mot pour le remercier.

— Pas un mot, me dit-il, pas de remerciements, je ne veux pas de remerciements. Je fais mon devoir. Je ne dis pas que le premier venu l’aurait fait, mais pour ma part, bien que je sois un homme rangé, après tout, c’est avec plaisir que je m’acquitte d’un devoir envers le fils de mon frère. C’est un plaisir pour moi de songer que nous nous entendrons, comme de vrais amis.

Je lui répondis dans les meilleurs termes que je pus trouver, mais tout en parlant, je me demandais ce qui allait arriver, et pourquoi il se séparait de ses chères guinées, car le motif qu’il en avait donné était tel qu’un bébé se fût refusé à y croire.

Et aussitôt il me lança un coup d’œil de côté.

— Voyons, à présent, me dit-il, service pour service.

Je lui répondis que j’étais prêt à lui prouver ma reconnaissance de toute manière raisonnable, et alors j’attendis, croyant voir surgir quelque monstrueuse demande.

Et pourtant lorsqu’enfin il eût rassemblé tout son courage pour parler, il me dit tout simplement, et je trouvai la chose fort à propos, qu’il était un peu cassé, qu’il comptait sur moi pour l’aider à tenir la maison et à cultiver le jardinet.

Je répondis que j’étais tout disposé à le servir.

— Bien, dit-il, nous allons commencer.

Il tira de sa poche une clef rouillée.

— Voici, me dit-il, la clef de la tour où est l’escalier, là-bas, à l’autre bout de la maison. Vous ne pouvez suivre cet escalier que par le dehors, car cette partie de la maison n’est pas achevée. Entrez-y, montez les marches et rapportez-moi la caisse qui se trouve en haut…

Elle contient des papiers, ajouta-t-il.

— Puis-je emporter de la lumière ?

— Non, fit-il très malicieusement, jamais de lumière dans ma maison.

— Très bien, monsieur, dis-je. L’escalier est-il bon ?

— Les marches sont très larges, me dit-il pendant que je m’éloignais. Tenez-vous du côté du mur, il n’y a pas de rampe. Mais les marches sont très larges.

Je partis en pleine nuit.

Le vent gémissait encore au loin, quoiqu’on ne perçût pas le moindre souffle autour de la maison des Shaws.

La nuit était plus noire que jamais, et je dus tâtonner le long de la muraille jusqu’à ce que je fusse arrivé à la tour où était l’escalier, au bout de l’aile qui n’avait pas été achevée.

J’avais mis la clef dans le trou de la serrure, et je venais de la tourner, quand soudain, sans qu’on entendît le moindre éclat de tonnerre, tout le ciel s’illumina d’une flamme magique, et ensuite redevint noir.

Il me fallut mettre mes mains sur mes yeux pour retrouver la sensation des ténèbres, et j’étais vraiment à moitié aveuglé quand j’entrai dans la tour.

Il y faisait si noir qu’on eût dit que nul être vivant ne pouvait y respirer, mais je tâtai des pieds et des mains, et bientôt je sentis du pied le mur, et de la main l’endroit où le premier palier se joignait au second tour.

Le mur, à ce qu’il me parut en le touchant, était de belle pierre bien taillée ; les marches aussi, quoiqu’elles fussent un peu raides et étroites, étaient d’une maçonnerie soignée, régulières et solides sous le pied.

Me rappelant ce que m’avait dit mon oncle au sujet de la rampe, je me tins près du mur, et montai en tâtonnant, le cœur battant, à travers l’obscurité absolue.

La maison des Shaws avait bien cinq étages de hauteur, sans compter les greniers.

Or, à mesure que je montais, il me semblait que l’escalier devenait plus aérien, plus léger aussi, à ce que je pensai ; je me demandais quelle pouvait être la cause de ce changement, quand un second éclair de ce tonnerre d’été brilla et s’éteignit.

Si je ne poussai pas un cri, ce fut parce que la frayeur me prit à la gorge ; et si je ne tombai pas, je le dus plutôt à la bonté du ciel qu’à ma propre force.

Et si je crus escalader un échafaudage ouvert de tous les côtés, ce ne fut pas seulement parce que la lumière de l’éclair avait pénétré de tous côtés dans l’intérieur par toutes les brèches du mur, mais aussi parce que la même lumière instantanée me montra que les marches étaient de longueur inégale ; j’avais un pied à une distance au moins de deux pouces de l’abîme.

— Le voilà donc, le grand escalier ! me dis-je.

Mais avec cette pensée, il me monta au cœur une bouffée de colère et de courage.

Mon oncle m’avait, sans nul doute, envoyé là pour que je courusse un grand risque, peut-être pour que j’y trouvasse la mort.

Je voulus savoir à quoi m’en tenir sur ce « peut-être », dussé-je m’y rompre le cou. Je me mis à quatre pattes, et avec la lenteur d’un escargot, en tâtant pouce par pouce, en éprouvant la solidité de chaque marche, je continuai à monter.

Le contraste de la lumière avec les ténèbres semblait avoir rendu celles-ci plus épaisses ; ce n’était pas tout : mon ouïe se troublait maintenant, mon attention était distraite par les volettements désordonnés d’un grand nombre de chauves-souris que contenait le haut de la tour, et ces horribles bêtes, en descendant, frôlaient de leurs ailes ma figure et mon corps.

La tour, j’ai omis de le dire, était carrée, dans chaque angle, la marche d’escalier était formée d’une large pierre d’une coupe différente, pour servir de joint entre deux escaliers.

Or, comme j’étais arrivé à un de ces tournants et que je tâtais devant moi, comme je l’avais déjà fait, ma main glissa par-dessus l’arête et ne trouva que le vide.

L’escalier n’avait pas été monté plus haut.

Envoyer un étranger pour en faire l’ascension dans l’obscurité, c’était l’envoyer tout droit à la mort.

Bien que la lueur de l’éclair et mes propres précautions m’eussent mis dans une sûreté relative, la seule idée du péril que j’avais couru, et l’effrayante hauteur d’où je serais tombé, fit perler la sueur sur tout mon corps et fléchir mes membres.

Mais je savais désormais à quoi m’en tenir. Je me retournai et redescendis toujours à tâtons, le cœur plein d’une grande colère.

Quand je fus à mi-chemin, le vent souffla soudain, secoua la tour et tomba aussitôt ; il fut suivi de pluie et bientôt elle tomba à torrents.

J’avançai la tête à travers l’orage, et je jetai un coup d’œil du côté de la cuisine.

La porte, que j’avais refermée derrière moi en sortant, était maintenant grande ouverte et encadrait une faible lumière

Il me sembla discerner le contour d’un homme debout, sous la pluie, immobile, dans l’attitude de quelqu’un qui écoute.

Alors survint un éclair éblouissant, grâce auquel j’aperçus distinctement mon oncle, à l’endroit même où mon imagination me l’avait montré, et l’éclair fut suivi sans le moindre intervalle d’un long roulement de tonnerre.

Mon oncle prit-il ce bruit-là pour celui de ma chute, ou y entendit-il la voix de Dieu qui dénonçait un assassinat, c’est ce que je vous laisse à deviner.

Il est du moins certain qu’il fut saisi d’une forte terreur et qu’il courut dans la maison en laissant la porte ouverte derrière lui.

Je le suivis en faisant le moins de bruit possible.

J’entrai dans la cuisine, m’arrêtai et le contemplai.

Il avait trouvé le temps d’ouvrir le meuble d’encognure et d’en tirer une grande bouteille entourée de paille, contenant de l’eau-de-vie, et il était appuyé contre la table, me tournant le dos.

Il éprouvait toujours par intervalles de nouvelles crises pendant lesquelles il gémissait et tremblait de tous ses membres, et alors portant la bouteille à sa bouche, il avalait à grandes gorgées l’âpre liquide.

Je m’avançai, je vins me placer juste derrière lui, et soudain, abattant mes deux mains sur ses épaules, je criai :

— Ah !

Mon oncle poussa une sorte de cri chevrotant comme le bêlement d’un mouton, battit l’air de ses bras et tomba sur le sol comme un cadavre.

J’en fus quelque peu fâché, mais il me fallait songer à moi tout d’abord, et je ne me fis aucun scrupule de le laisser tel qu’il était.

Les clefs étaient suspendues dans le placard, et je comptais me tenir armé avant que mon oncle retrouvât, avec sa pleine connaissance, la possibilité d’inventer quelque nouvelle méchanceté.

Le placard contenait diverses bouteilles, des potions médicinales, à ce qu’il me semblait, une grande quantité de billets et d’autres papiers, où j’aurais eu plaisir à fourrager, si j’en avais eu le temps, plus quelques objets usuels qui ne pouvaient me servir à rien.

Je jetai ensuite un coup d’œil aux caisses.

La première était pleine de provisions ; la seconde contenait des sacs d’argent et des papiers réunis en paquets ; dans la troisième, parmi quantité d’objets, et surtout d’habits, je découvris un vieux poignard de highlander, tout rouillé et sali, sans fourreau, je le cachai sous mon gilet et m’occupai alors de mon oncle.

Il était resté dans la position où il était tombé, tout recroquevillé, un genou levé, un bras allongé ; une singulière teinte bleue était répandue sur sa figure ; on eût dit qu’il ne respirait plus.

Il me vint une crainte qu’il ne fût mort. Alors j’allai chercher de l’eau, dont je jetai quelques gouttes à sa figure ; cela parut le faire revenir quelque peu à lui-même, car ses paupières battirent et il eut une torsion de la bouche.

Enfin il regarda en haut et me vit ; alors j’aperçus dans son regard une épouvante qui n’avait rien de terrestre.

— Allons, allons, relevez-vous, asseyez-vous.

— Vous êtes vivant, sanglota-t-il, est-ce que vous êtes vivant ?

— Je le suis, répondis-je, et je n’ai pas à vous en remercier.

Il faisait des efforts pour recouvrer la respiration, en poussant de profonds soupirs.

— La fiole bleue ! dit-il, dans l’armoire, la fiole bleue.

Sa respiration se ralentit encore.

Je courus au placard, et j’y trouvai en effet une fiole bleue de pharmacie, avec la dose indiquée sur une étiquette, et je lui fis prendre cette dose le plus promptement possible.

— C’est la maladie, dit-il en revenant un peu à lui ; j’ai une maladie, David, c’est au cœur.

Je l’assis sur une chaise et le considérai.

J’avoue que j’éprouvais quelque pitié pour un homme qui paraissait si malade, mais je n’en étais pas moins plein d’une colère bien justifiée.

Je lui détaillai point par point les sujets sur lesquels il me fallait une explication :

Pourquoi il ne m’avait pas dit un mot qui ne fût un mensonge.

Pourquoi il craignait que je le quittasse ; pourquoi il n’aimait pas que l’on supposât devant lui que mon père et lui fussent jumeaux.

— Était-ce parce que c’était la vérité ? demandai-je.

Pourquoi il m’avait donné de l’argent auquel je n’avais aucun droit, ainsi que j’en étais convaincu, et pour terminer pourquoi il avait tenté de me faire périr.

Il entendit tout cela sans mot dire ; puis d’une voix brisée, il me demanda de le laisser aller se coucher.

— Je vous dirai tout demain matin, fit-il. Aussi vrai que je mourrai, je vous le dirai.

Il était si faible que je ne pus faire autrement que d’y consentir.

Néanmoins je l’enfermai à clef dans sa chambre, et je gardai la clef dans ma poche, puis revenant à la cuisine, j’y fis flamber un brasier comme il n’en avait pas brûlé depuis bien des années, je m’enveloppai de mon plaid, et, m’allongeant sur les caisses, je m’endormis.


CHAPITRE V

JE ME RENDS À QUEEN’S FERRY


Il plut beaucoup pendant la nuit.

Le lendemain, il souffla un âpre vent d’hiver qui venait du nord-ouest, et chassait devant lui les nuages épars.

Néanmoins, et avant que le soleil eût commencé à percer ou que la dernière étoile se fût éteinte, je me mis en marche le long de la grange, et je plongeai dans une mare tournoyante.

Le corps tout échauffé de ce bain, je me rassis à côté du feu, que j’alimentai de nouveau, et je me mis à réfléchir sérieusement sur ma position.

Il n’y avait plus moyen de douter de la haine que me portait mon oncle, de ne pas penser que je n’eusse à défendre ma vie de mes propres mains, et qu’il ne laisserait échapper aucune chance pour réussir à me faire disparaître.

Mais j’étais jeune et plein de feu, et comme beaucoup d’adolescents qui ont été élevés à la campagne, j’avais une opinion très avantageuse de ma perspicacité.

En allant frapper à sa porte, je n’étais guère plus qu’un solliciteur, j’étais à peine un peu plus qu’un enfant ; il avait répondu par la perfidie et la violence à mon appel ; ce serait un beau dénoûment que de prendre le dessus et de le pousser comme un troupeau de moutons.

Je restai là assis à soigner mon genou devant le feu, en souriant, et je me vis en imagination surprenant ses secrets jusqu’au bout et arrivant à être le roi et le maître de cet homme.

Le sorcier d’Essendean, dit-on, avait fait un miroir dans lequel les gens pouvaient voir l’avenir. Ce devait être avec une autre matière que du charbon embrasé, car dans tous les tableaux qui défilaient devant moi, pendant mon immobilité, je ne voyais nulle part un vaisseau, nulle part un marin coiffé d’un bonnet de fourrure, nulle part une grosse trique levée sur ma tête indocile, nulle part le moindre signe de toutes ces tribulations qui étaient prêtes à fondre sur moi.

Pour le moment, tout gonflé d’outrecuidance, je montai et rendis la liberté à mon prisonnier.

Il me souhaita poliment le bonjour, je le lui rendis, en laissant tomber sur lui un sourire du haut de ma suffisance.

Nous nous mîmes bientôt à table pour déjeuner, comme nous aurions pu le faire la veille.

— Eh bien, monsieur, dis-je d’un ton narquois, n’avez-vous donc plus rien à me dire.

Et alors, comme il ne me faisait aucune réponse intelligible, je repris.

— Il faudrait bientôt nous expliquer l’un avec l’autre. Vous m’avez pris pour un béjaune, un Jeannot de campagne, qui n’aurait pas plus d’esprit naturel ni de courage qu’une queue de poireau. Je vous ai pris pour un brave homme, ou du moins pour un homme qui n’était pas pire que la moyenne. Nous nous sommes également trompés. Quel motif avez-vous de me craindre, de m’induire en erreur, d’attenter à ma vie ?…

Il murmura je ne sais quoi où il était question d’une plaisanterie, et alors, me voyant sourire, il changea de ton et m’assura qu’aussitôt après le déjeuner il se justifierait complètement.

Je vis à sa physionomie qu’il n’avait pas encore un mensonge prêt, et qu’il travaillait activement à en préparer un.

J’allais, je crois, le lui dire, quand nous fûmes dérangés par un coup frappé à la porte.

J’intimai à mon oncle l’ordre de rester assis où il était, j’allai ouvrir, et je vis sur le seuil un gamin à moitié développé, vêtu en marin.

À peine m’eut-il aperçu qu’il se mit à danser quelques pas de la gigue des matelots, danse dont je n’avais jamais entendu parler, et que j’avais encore moins vue, tout en faisant claquer ses doigts et s’accompagnant très en mesure ; mais avec tout cela, il était tout livide de froid, il y avait sur sa physionomie je ne sais quelle expression où on trouvait à la fois du rire et des larmes, expression des plus émouvantes, et qui s’accordait mal avec ses manifestations de gaîté.

— Ça va bien, matelot ? me dit-il d’une voix fêlée.

Je lui demandai d’un ton sec ce qui l’amenait.

— Oh ! le plaisir.

Et il se mit à chanter :

Oh ! c’est un charme pour moi, en une brillante nuit,
Dans la saison de l’année.

— Eh bien, si vous n’avez aucune affaire ici, je serai assez discourtois pour vous mettre à la porte.

— Arrêtez, frère, s’écria-t-il, n’entendez-vous pas la plaisanterie, ou voulez-vous me faire rouer de coups ? J’apporte une lettre du vieux Eeasy-Oasy pour M. Balfower.

Et tout en parlant, il me montra une lettre.

— Avec ça, matelot, dit-il, j’ai une faim de loup.

— C’est bon, dis-je, entrez à la maison, et vous aurez une bouchée, quand je devrais m’en priver.

En lui disant ces mots, je l’introduisis et le fis asseoir à ma place, où il se mit à dévorer goulûment ce qui restait du déjeuner, tout en clignant de l’œil de mon côté, et faisant des grimaces que cette pauvre créature, à ce qu’il me semblait, croyait propres à lui donner l’air d’un homme.

Pendant ce temps, mon oncle, toujours sur sa chaise, lisait la lettre et y réfléchissait. Soudain il se leva, l’air très animé, et m’attira dans le coin le plus éloigné de la pièce.

— Lisez cela, me dit-il en me mettant la lettre dans la main.

Cette lettre, la voici. Tout en écrivant, je crois la voir encore.


Auberge de Hawes, à Queen’s ferry.
« Monsieur.

« Je suis ici embossé sur mes grelins et je vous envoie mon mousse pour vous en aviser.

« Si vous avez d’autres ordres pour la traversée de long cours, n’attendez pas plus tard qu’aujourd’hui, vu que le vent nous sera favorable pour quitter l’embouchure.

« Je ne veux pas disconvenir que j’ai eu des désagréments avec votre agent, M. Rankeillor, et que si l’on ne se hâte pas d’y remédier, vous pouvez vous attendre à de grosses pertes prochainement.

« J’ai tiré un billet sur vous, comme vous le verrez en marge, et suis, Monsieur,

« Votre très humble et obéissant serviteur,
« Elias Hoseason ».


— Vous voyez, David, reprit mon oncle, dès qu’il eut vu que j’avais fini de lire, je suis associé avec ce M. Hoseason, qui est capitaine d’un brick de commerce, le Covenant, de Dysart. Maintenant, si vous voulez m’accompagner avec ce mousse, je pourrais voir le capitaine à Hawes ou même à bord du Covenant, s’il y avait des papiers à signer ; de sorte que, loin de perdre du temps, nous pourrions nous arranger avec l’homme de loi, M. Rankeillor. Après ce qui est arrivé et ce qui s’est passé, vous ne seriez guère disposé à me croire, sur ma seule parole, mais vous croirez Rankeillor. Il est le fondé de pouvoir d’une moitié de la noblesse du pays. C’est un homme âgé, qui jouit d’une grande considération et de plus il connaissait votre père.

Je restai un instant immobile, à réfléchir.

Il me faudrait aller dans quelque endroit d’embarquement, qui devait être populeux, et où mon oncle n’oserait commettre aucune violence, et d’ailleurs la société du mousse était à elle seule une protection suffisante.

Une fois là, je me dis que je pourrais le forcer à se rendre chez l’homme de loi, alors même que mon oncle eût été de mauvaise foi en me le proposant maintenant.

Peut-être aussi, au fond du cœur, avais-je le désir de voir de plus près la mer et les vaisseaux.

Vous devez vous rappeler que jusqu’alors j’avais été un terrien des collines de l’intérieur, et que deux jours seulement auparavant j’avais vu pour la première fois le golfe s’allongeant comme une nappe bleue, et les navires à voiles se mouvant dessus, pas plus gros que des jouets.

Tout bien considéré, je me décidai.

— C’est très bien, dis-je, allons à Queen’s ferry.

Mon oncle prit son chapeau et mit son habit, boucla à sa ceinture un vieux coutelas rouillé.

Nous éteignîmes le feu en marchant dessus.

On ferma la porte et nous nous mîmes en route.

Le vent, dans cette région froide, était au nord-ouest et nous cinglait directement la figure.

C’était au mois de juin, l’herbe était toute blanche de marguerites, et les arbres tout blancs de fleurs, mais à voir nos doigts et nos poignets bleuis par l’onglée, on eût cru que c’était l’hiver et que cette blancheur était celle d’une gelée de décembre.

L’oncle Ebenezer arpentait la route d’un pas lourd, zigzaguant d’un côté à l’autre comme un vieux laboureur qui revient du travail.

Il ne prononça pas un mot pendant tout le trajet, et je fus réduit à la conversation du mousse.

Il me dit qu’il se nommait Rançon, qu’il était à la mer depuis l’âge de neuf ans, mais qu’il ne savait plus quel âge il avait en ce moment, qu’il l’avait oublié.

Il me montra des marques de tatouage, en découvrant sa poitrine en plein vent, malgré mes remontrances, car je croyais que c’en était assez pour le tuer.

Il lançait d’affreux jurons dès qu’il lui en venait quelqu’un à l’esprit, mais il le faisait plutôt comme un écolier fanfaron que comme un homme.

Il se vantait de maints actes de sauvagerie et de méchanceté qu’il avait commis, vols furtifs, fausses accusations, et même, je crois, un assassinat, mais tout cela manquait tellement de vraisemblance dans les détails, tout cela était conté avec tant de faiblesse d’invention, tant d’absurdité que j’étais plus disposé à le prendre en pitié qu’à le croire.

Je lui demandai des renseignements sur le brick.

Il déclara que c’était le plus beau navire du monde.

Je l’interrogeai sur le capitaine Hoseason : il en fit également un éloge superlatif.

Heasy-Oasy, comme il appelait le patron, voilà un homme qui, selon lui, ne s’émouvait de rien au ciel et sur terre, un homme qui, comme on dit, se présenterait toutes voiles debout au jour du jugement, un homme rude, farouche, sans scrupules, et brutal.

Et tout cela, mon pauvre mousse avait appris à le considérer comme le caractère du vrai marin, de l’homme.

Il ne trouvait qu’un défaut dans son idole :

— Il n’est pas homme de mer, disait-il. C’est M. Shuan qui fait naviguer le brick. C’est le plus fin marin qu’il y ait dans sa patrie ; seulement il boit, et pour ça je vous en réponds ! Tenez, regardez.

Et rabattant un de ses bras, il me montrait une large blessure rouge, saignante, qui me glaça le sang :

— C’est lui qui a fait cela ?

— C’est M. Shuan qui l’a fait, me dit-il d’un ton de fierté.

— Comment ? m’écriai-je, c’est avec cette brutalité qu’il vous traite ? Comment ! vous n’êtes pas un esclave, pour être ainsi malmené.

— Non, dit le pauvre écervelé, changeant de ton aussitôt… Et il s’en apercevra bientôt.

Tenez, voyez, reprit-il en me montrant un grand couteau de table, qu’il prétendit avoir volé. Oh ! oui, qu’il essaye de recommencer, je l’en défie, je l’arrangerai. Oh ! ce ne sera pas le premier.

Et il accompagna cette promesse d’un pauvre juron, des plus niais, des plus hideux.

Je n’ai jamais ressenti envers qui que ce soit dans ce vaste monde autant de pitié que pour cette créature détraquée, et il me vint à l’esprit la conviction que le brick, le Covenant avec son nom dévot, n’était rien moins qu’un enfer flottant.

— N’avez-vous pas d’amis ? demandai-je.

Il me répondit qu’il avait eu son père, dans un port anglais, je ne sais plus lequel.

— C’était, lui aussi, un rude homme, mais il est mort.

— Grand Dieu, m’écriai-je, ne pourriez-vous pas gagner honnêtement votre vie à terre ?

— Oh ! non, me dit-il en clignant de l’œil, et prenant un air très malin, on me mettrait à un métier, et je connais un tour qui en vaut deux, des métiers. Oh ! pour cela, oui !

Je lui demandai quel métier pouvait être aussi terrible que celui qu’il exerçait, où sa vie était sans cesse menacée, non seulement par le vent et la mer, mais encore par l’horrible cruauté des hommes qui étaient ses maîtres.

Il me dit que c’était bien vrai, et alors il s’élança dans un éloge de la vie du marin ; il disait que c’était plaisir de descendre à terre avec de l’argent dans sa poche, et de le dépenser comme un homme, à acheter des pommes, à faire le crâne, à étonner les moutards, qu’il appelait les pieds terreux.

— Et d’ailleurs, on n’est pas si mauvais que cela, reprit-il, il y a encore pis que moi : ce sont les vingt-quatre livres. Oh ! grands dieux, il faut les voir embarquer. Oui, j’ai vu un homme aussi vieux que vous, je peux le dire (je lui paraissais vieux) et il en avait, de la barbe ! Il fallait le voir quand nous avons été au large de la rivière, et que la boisson eût fini de produire son effet, comme il pleurait, comme il se démenait ! Je vous réponds que je me suis bien amusé de lui, je vous le dis. Et il y a aussi les tout petits : Oh ! petits par rapport à moi. Je vous certifie que je les fais marcher droit. Quand nous emmenons des tout petits, j’ai un bout de câble pour les cingler.

Et il continua ainsi, jusqu’au moment où je découvris ce qu’il entendait par les vingt-quatre livres : c’étaient ces malheureux criminels qu’on emmenait par delà la mer pour en faire des esclaves dans l’Amérique du Nord, ou les êtres plus malheureux encore qui étaient enlevés, trépassés, selon l’expression, dans un but d’intérêt privé ou de vengeance.

À ce moment même, nous avions atteint le sommet de la colline et nous vîmes, au bas, Queen’s ferry et l’Espérance.

Le golfe de Forth, qui est si connu, se rétrécit à cet endroit, au point de n’avoir plus que la largeur d’un grand fleuve, et forme ainsi un appontement bien disposé, orienté du Sud au Nord, et dont l’extrémité supérieure se contourne en un port fermé, abritant des vaisseaux de toute sorte.

Au milieu même de la partie resserrée se trouve une île, avec quelques ruines.

Sur la rive du Sud on a bâti un quai pour le service des passagers ; au bout du quai, au delà de la route adossée à un joli jardin de lierre et d’aubépine, je pouvais voir la bâtisse qu’on nomme l’auberge de Hawes.

La ville de Queen’s ferry est située plus à l’ouest, et les environs de l’auberge paraissaient fort solitaires à ce moment de la journée, car le bateau venait de partir pour le Nord avec ses passagers.

Il y en avait pourtant un qui se tenait près du quai, avec quelques matelots endormis sur les bancs de nage. C’était, à ce que me dit Rançon, le bateau du brick, qui attendait le capitaine.

À un demi-mille de là, seul à l’ancrage, il me montra le Covenant même.

Il y avait à bord le branle-bas de départ ; des vergues prenaient leur place en se balançant, et comme le vent venait de côté, je pouvais entendre les chants des matelots qui halaient sur les câbles.

Après tout ce que j’avais entendu en route, je regardais ce vaisseau avec une extrême horreur, et du fond du cœur je plaignais toutes les pauvres créatures qui étaient condamnées à y naviguer.

Nous avions tous les trois atteint l’autre versant de la colline.

Alors je m’avançai à travers la route et je m’adressai à mon oncle.

— Je crois bon de vous prévenir, monsieur, lui dis-je, que rien au monde ne me décidera à monter à bord de ce Covenant.

Il parut se réveiller d’un songe.

— Eh ! fit-il, qu’est-ce que c’est ?

Je lui répétai la phrase.

— Bon ! bon, répondit-il. Nous aurons à en passer par ce qu’il vous plaira, je suppose. Pourquoi nous arrêter ici ? Il fait un froid terrible, et, si je ne me trompe, on appareille le Covenant pour la traversée.


CHAPITRE VI

CE QUI ARRIVA À QUEEN’S FERRY


Dès que nous fûmes entrés à l’auberge, Rançon nous fit monter l’escalier, qui conduisait à une petite chambre, où il y avait un lit, et que chauffait un poêle bourré de charbon de terre.

À une table, tout près de la cheminée, était assis un homme de haute taille, au teint brun, à l’air sérieux.

Il écrivait.

Malgré la grande chaleur de la chambre, il était vêtu d’une épaisse jaquette de marin, boutonnée jusqu’au cou, et d’un grand bonnet poilu qui descendait jusqu’à ses oreilles.

Cependant je ne vis jamais homme du monde, pas même un juge en fonction, avoir l’air aussi froid, aussi appliqué, aussi maître de lui que ce capitaine de vaisseau.

Il se leva aussitôt, s’avança et tendit sa large main à Ebenezer.

— Je suis fier de vous voir, monsieur Balfour, lui dit-il d’une belle voix profonde, et je suis heureux que vous soyez arrivé à temps. Le vent est bon, et la marée va monter. Avant la nuit, nous verrons le vieux brasier à charbon de l’île de May.

— Capitaine Hoseason, vous entretenez une terrible chaleur dans votre chambre, répondit mon oncle.

— C’est une habitude que j’ai prise, monsieur Balfour, répliqua le capitaine ; je suis naturellement sensible au froid, j’ai le sang froid, monsieur. Ni fourrure, ni flanelle, ni rhum chaud ne peuvent réchauffer ce qu’on nomme la température. Monsieur, c’est cette même température par laquelle beaucoup d’hommes ont été carbonisés, comme on dit, dans les mers tropicales.

— Bien, bien, capitaine, dit mon oncle, nous devons toujours agir conformément à notre tempérament.

Mais il advint que cette habitude du capitaine eut une grande part dans mes malheurs. Car quoique je me fusse promis de ne pas quitter des yeux mon parent, j’étais à la fois désireux de voir de plus près la mer, et si oppressé par l’atmosphère étouffante de la chambre, que quand il me dit de descendre et d’aller m’amuser dehors, je fus assez fou pour le prendre au mot.

Je m’en allai donc, laissant les deux hommes en tête-à-tête avec une bouteille et un tas de paperasses.

Je traversai la route en face de l’auberge, et je descendis vers la grève.

D’après la direction du vent dans cet endroit, il n’arrivait au rivage que de légères ondulations, de petites vagues pas plus hautes que celles que j’avais vues dans un lac.

Ce qui était nouveau pour moi, c’étaient les herbes marines. Il y en avait de vertes, de brunes et allongées, et d’autres portant de petites veinules qui crevaient sous mes doigts.

Même en amont du golfe, l’odeur marine était extrêmement salée et excitante.

En outre, le Covenant commençait à déployer ses voiles, attachées en paquets sous les vergues, et l’aspect intime de tout ce que je voyais évoquait à mon esprit des idées de lointains voyages et des pays étrangers.

Je considérai aussi les matelots de la yole, de gros gaillards halés, quelques-uns en bras de chemise, d’autres en jaquette, d’autres le cou entouré de foulards aux couleurs variées.

L’un d’eux avait une paire de pistolets passés dans ses poches ; deux ou trois autres étaient armés de triques noueuses, et tous avaient leurs couteaux à éteuf.

Je passai cette partie de la journée avec l’un d’eux qui avait l’air moins bandit que ses camarades et je lui demandai des détails sur la mise à voile du brick.

Il me répondit qu’on partirait dès la marée, et il exprima sa satisfaction de quitter un port où il n’y avait ni tavernes, ni joueurs de violons, mais tout cela était accompagné de jurons si horribles que je me hâtai de m’éloigner de lui.

Cela me ramena près de Rançon, qui paraissait le moins gredin de toute la bande.

Il ne tarda pas à sortir de l’auberge et à courir après moi, en réclamant un bol de punch.

Je lui dis que je ne lui donnerais rien de pareil, parce que ni lui, ni moi nous n’étions d’âge à nous permettre cela.

— Pour un verre de bière, soit, je ne demande pas mieux, ajoutai-je.

Il se mit à bouder, à me faire la moue, à me dire des gros mots, mais il fut content d’avoir de la bière.

Aussitôt nous nous installâmes à une table, dans la pièce de devant de l’auberge, et nous bûmes et mangeâmes de bon appétit.

Il me vint à l’idée que le maître de l’auberge étant un homme de ce comté, je ferais bien de m’assurer sa bienveillance.

Je l’invitai à s’attabler avec nous, comme c’était l’usage à cette époque, mais il était trop grand personnage pour s’asseoir avec de pauvres clients comme Rançon et moi.

Il quittait la chambre, quand je le rappelai, pour lui demander s’il connaissait M. Rankeillor.

— Oh ! pour cela, oui, répondit-il, c’est un très honnête homme.

Ah ! à propos, ajouta-t-il, est-ce vous qui êtes venu avec Ebenezer ?

Et quand je lui eus dit que c’était moi.

— Vous ne seriez pas bons amis ensemble ? demanda-t-il, ce qui signifiait d’après la manière des Écossais :

— Est-ce que vous seriez parent avec lui.

Je lui répondis :

— Non, pas du tout.

— Je croyais aussi que vous ne l’étiez pas, dit-il, et pourtant vous avez un air de famille avec M. Alexandre.

Je lui dis qu’il semblait qu’Ebenezer fût mal vu dans le pays.

— C’est très vrai, fit le maître de l’auberge, c’est un vieux coquin, et il y en a plus d’un qui voudraient le voir gigoter au bout d’une corde. Il y a Jennet Clouston, et pas mal d’autres qu’il a chassés de leur maison, de leur foyer. Et pourtant ce fut jadis un brave et beau garçon. Mais c’était avant que le bruit eût couru au dehors, au sujet de M. Alexandre ; ça été comme sa mort.

— Et qu’était-ce donc ? demandai-je.

— Oui, on disait qu’il l’avait tué, dit le maître de l’auberge. N’en avez-vous jamais entendu parler ?

— Et pourquoi l’aurait-il tué ?

— Pourquoi ? mais tout simplement pour se mettre à sa place.

— Quelle place ? demandai-je, les Shaws ?

— Il n’y en a pas d’autres, que je sache, dit-il.

— Ah ! mon homme ! il en est ainsi ? Est-ce que mon… est-ce qu’Alexandre était le fils aîné ?

— Pour sûr qu’il l’était, répliqua le maître de l’auberge. Sans cela, pourquoi l’autre aurait-il voulu le tuer ?

Et sur ces mots, il s’en alla, en marquant son impatience comme dès mes premiers mots.

Certes, j’avais depuis longtemps deviné la vérité ; mais deviner est une chose, savoir en est une autre.

Je restai là comme étourdi de ma bonne fortune.

Je ne pouvais me décider à croire que j’étais le pauvre garçon qui avait fait péniblement à pied le trajet depuis la forêt d’Ettrik deux jours auparavant, que désormais j’étais un des riches de ce monde, possesseur d’une maison et de vastes domaines, et que si je savais monter à cheval, je monterais dès demain un cheval à moi.

Toutes ces agréables visions et bien d’autres encore se présentèrent en foule à mon esprit, pendant que je regardais d’un air hébété par la fenêtre de l’auberge, sans rien voir de ce qui était devant moi.

Je me souviens seulement que mon regard tomba sur le capitaine Hoseason qui était descendu sur le quai, au milieu de ses marins auxquels il donnait des ordres assez impérieusement.

Aussitôt après, il revint vers la maison, sans que rien dans sa démarche rappelât l’allure pataude du marin. Il redressait sa belle et haute stature dans une attitude virile et il avait toujours sa sérieuse et grave expression de physionomie.

Je me demandai s’il était possible que les histoires de Rançon fussent vraies, et je n’en crus que la moitié.

Elles s’accordaient trop peu avec l’aspect de cet homme.

Mais en fait, il n’était pas aussi bon que je le supposais, ni aussi mauvais que le décrivait Rançon : la vérité c’est qu’il y avait deux hommes en lui, et que le meilleur des deux laissait l’autre en arrière dès qu’il avait mis le pied à bord.

Aussitôt après, j’entendis mon oncle m’appeler et je trouvai les deux hommes ensemble sur la route.

Ce fut le capitaine qui m’adressa la parole, et cela d’un ton grave, comme si j’étais son égal, ce qui était bien flatteur pour un jeune garçon.

— Monsieur, me dit-il, M. Balfour me fait le plus grand éloge de vous, et de mon côté je dirai que votre mine me plaît. Je voudrais avoir plus de temps à passer ici. Nous deviendrions certainement bons amis, mais nous emploierons de notre mieux le peu d’instants dont nous disposons. Vous viendrez à bord de mon brick passer une demi-heure jusqu’à l’heure où le flux commencera et vous boirez un bol avec moi.

Or, voir l’intérieur d’un vaisseau, c’était là une envie qui me tourmentait plus que je ne saurais le dire, mais je n’entendais pas pour cela donner tête baissée dans un piège, et je lui répondis que mon oncle et moi, nous devions nous rendre chez un homme de loi.

— Oui, oui, me dit-il, il m’en a glissé quelques mots. Mais, comme vous voyez, le vaisseau est amarré au quai de la ville, et de là chez Rankeillor, il n’y a pas même la distance d’un jet de pierre.

Et soudain, se penchant vers moi, il me chuchota ces mots à l’oreille :

— Méfiez-vous du vieux renard, il médite quelque méfait. Montez à bord, pour que je puisse vous dire un mot en particulier.

Alors, passant son bras sous le mien, il reprit tout haut, en se dirigeant vers son vaisseau :

— Allons, venez, que puis-je vous apporter des Carolines ? Un ami de M. Balfour sera toujours obéi de grand cœur. Un ballot de tabac ? Un tissu indien fait avec des plumes ? Une peau de bête sauvage ? Une pipe de terre ? L’oiseau moqueur qui miaule comme pas un chat au monde ? L’oiseau cardinal, qui est rouge comme du sang ? Faites votre choix et dites-moi ce qui vous ferait plaisir.

À ce moment-là, nous étions près de la yole.

Il me montrait le chemin de la main.

Je ne songeais pas à me faire prier.

Je pensais (pauvre sot que j’étais) que je m’étais fait un bon ami, un protecteur, et j’étais enchanté de voir le vaisseau.

Aussitôt que nous eûmes pris nos places, la yole fut éloignée de l’appontement et commença à se mouvoir sur les eaux.

Quel plaisir me fit éprouver ce balancement inconnu ! Quelle fut ma surprise en me voyant à un niveau aussi bas, à l’aspect du rivage, à l’augmentation des proportions du brick à mesure que nous en approchions !

J’arrivais à peine à comprendre ce que disait le capitaine, et j’ai dû lui répondre au hasard.

Aussitôt que nous fûmes arrivés tout contre le brick, alors que je restais là, ébahi devant la hauteur du navire, le grondement sonore des flots qui battaient ses flancs et les cris divertissants des marins, Hoseason déclara que lui et moi nous devions monter les premiers à bord et donna l’ordre de lancer un palan de la grande vergue.

Je me sentis donc brusquement hissé en l’air et amené sur le pont, où le capitaine, debout, m’attendait.

Aussitôt il glissa son bras sous le mien.

Je restai là un instant, éprouvant un peu de vertige dû à la mobilité de tout ce qui m’entourait, éprouvant peut-être un peu de frayeur, mais néanmoins enchanté au plus haut degré à ce spectacle de tant de choses inconnues.

Le capitaine, pendant ce temps-là, m’indiquait les plus étranges de toutes, me les désignant par leur nom et leur usage.

— Mais… Où est mon oncle ? demandai-je soudain.

— Eh ! fit Hoseason en prenant tout à coup un air féroce, voilà la chose.

Je me sentis perdu.

De toute ma force je me dégageai de son étreinte et courus vers les pavois.

Et je ne me trompais pas.

J’aperçus dans le bateau qui s’éloignait et se dirigeait vers la ville, mon oncle assis à la poupe.

Je me mis à crier de toutes mes forces : « Au secours ! à l’assassin ! » d’une voix si perçante que les deux rives de l’ancrage en retentirent, et que mon oncle se retournant sur le banc qu’il occupait dans la yole, me montra sa figure où se peignaient la cruauté et la terreur.

Ce fut la dernière chose que je vis.

Déjà des mains vigoureuses m’avaient entraîné loin du bordage.

Je crus être frappé de la foudre ; une nappe de flammes se déroula devant mes yeux, et je tombai évanoui.


CHAPITRE VII

JE PRENDS LA MER SUR LE BRICK LE « COVENANT » DE
DYSART


Quand je revins à moi, je me trouvai dans les ténèbres, souffrant beaucoup, les mains et les pieds liés ; mille bruits inconnus m’assourdissaient.

Un grondement d’eau arrivait à mes oreilles, semblable à celui qu’eût produit une gigantesque écluse de moulin.

Puis c’étaient des coups sonores de lourdes vagues, le bruit de tonnerre que faisaient les voiles, et les cris perçants des matelots.

Tout l’univers me semblait animé d’un mouvement vertigineux qui le portait tantôt en haut, tantôt en bas.

J’avais le corps si las et si meurtri, l’esprit si bouleversé qu’il me fallut bien longtemps pour rassembler mes idées qui fuyaient à la débandade.

J’étais toujours assommé par un nouvel élan douloureux, et je parvins à grand’peine à me rendre compte que j’étais étendu et lié dans la cale de ce vaisseau de malheur, et que le vent était devenu une forte brise.

Dès que j’eus une idée nette de ma situation, je tombai aussitôt dans un sombre désespoir, dans un affreux remords de ma folie, dans un accès de fureur contre mon oncle, et sous cette influence je m’évanouis de nouveau.

Quand je revins à la vie, le même grondement, les mêmes mouvements confus et violents m’agitèrent et m’assourdirent, et bientôt à tout ce que je souffrais déjà de corps et d’esprit, s’ajouta le malaise que la mer inflige à un habitant des terres, qui n’en a pas l’endurance.

Pendant cette période de mon aventureuse jeunesse, je souffris bien des privations, mais jamais je n’éprouvai de souffrance aussi accablante pour mon esprit et mon corps, et je ne vis jamais une aussi faible lueur d’espoir que dans ces premières heures passées sur le brick.

J’entendis un coup de canon.

Je supposai que l’orage était devenu trop violent pour nous et que nous faisions feu en signe de détresse.

Cette pensée d’être délivré, fût-ce même par la mort dans les profondeurs de la mer, me causa de la joie.

Mais il ne s’agissait de rien de pareil.

C’était, ainsi que je l’appris par la suite, une habitude fréquente chez le capitaine, — et j’en parle ici pour montrer que même le pire des hommes peut avoir ses bons côtés.

Nous passions alors, à ce qu’il paraît, à quelques milles de Dysart, où le brick avait été construit, et où la vieille mistress Hoseason, la mère du capitaine, était venue habiter plusieurs années auparavant, et soit à son départ, soit à son retour de chaque voyage, le Covenant ne passait jamais de jour au large de ce port sans le saluer d’un coup de canon et du déploiement de ses couleurs.

Rien ne me permettait de me rendre compte du temps.

Le jour et la nuit ne présentaient aucune différence dans cet antre fétide à fond de cale, et les souffrances de ma situation doublaient la durée des heures. Aussi je ne suis pas en état de dire combien de temps je restai à attendre que le vaisseau fût éventré contre un écueil et qu’il piquât une tête dans les abîmes.

Mais à la fin, le sommeil vint furtivement m’ôter la conscience de mon chagrin.

Je fus réveillé par la clarté d’une lanterne dont la lumière tombait sur ma figure.

Un petit homme, ayant la trentaine, avec des yeux verts et une tignasse blonde, était penché sur moi et me regardait.

— Eh, bien ! me dit-il, comment cela va-t-il.

Je répondis par un sanglot.

Mon visiteur me tâta le pouls et les tempes, et se mit à laver et panser la déchirure que je portais dans le cuir chevelu.

— Oh ! me dit-il, une vilaine écorchure ! Eh bien, mon garçon, du courage, voyons ! Le monde n’est pas près de finir ; vous y avez mal débuté, mais vous continuerez avec plus de succès. Avez-vous eu à manger ?

Je répondis que je n’y pensais guère.

Alors il me fit boire un peu d’eau-de-vie et d’eau dans un gobelet d’étain, et me laissa de nouveau dans ma solitude.

Quand il revint me voir, j’étais étendu, dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil, mes yeux ouverts, contemplant les ténèbres, le mal de mer avait entièrement disparu, mais il avait fait place à une horrible sensation de vertige et de flottement qui était encore plus insupportable.

De plus j’éprouvais des douleurs dans tous les membres, et les cordes qui me liaient me paraissaient être de feu.

Il me semblait que l’odeur de l’antre où je gisais s’était incorporée à moi, et pendant le long intervalle qui s’était écoulé depuis sa dernière visite, j’avais souffert mille terreurs, soit à cause des ébats des rats du vaisseau que je sentais parfois trottiner jusque sur ma figure, soit à cause des fantômes effrayants qu’engendre l’imagination pendant la fièvre.

La lueur de la lanterne, descendant de l’ouverture d’une trappe, me fit l’effet de la lumière du soleil dans le ciel, et bien qu’elle ne me montrât rien autre chose que les épaisses et noires parois du navire qui me servait de prison, je faillis pousser un vrai cri de joie.

L’homme aux yeux verts descendit le premier par l’échelle, et je remarquai que sa démarche n’était pas des plus fermes.

Il était suivi du capitaine.

Aucun d’eux ne parla, mais le premier s’approcha et examina ma blessure, comme il l’avait déjà fait pendant qu’Hoseason jetait sur moi un regard oblique et sombre.

— Maintenant vous pouvez en juger par vous-même, monsieur, dit le premier, forte fièvre, pas d’appétit, pas de lumière, pas de nourriture, vous pouvez vous rendre compte par vous-même de ce que cela veut dire.

— Je ne suis pas sorcier, monsieur Riach, dit le capitaine.

— Permettez-moi de vous le dire, monsieur, fit M. Riach, vous avez une bonne tête sur les épaules, et une bonne langue écossaise pour faire des questions, je ne vous laisserai pas d’excuse, pas d’échappatoire : je demande qu’on tire ce garçon de ce trou, et qu’on le mette dans le gaillard d’avant.

— Ce que vous demandez, monsieur, ne dépend de personne que de vous, répondit le capitaine, mais je vais vous dire ce qui doit se passer. Il est ici, et ici il doit rester.

— J’admets que vous avez été payé à proportion, dit l’autre, mais je vous demande humblement la permission de dire que je ne l’ai pas été. Je suis payé, et pas trop payé, pour être le second sur cette vieille carcasse, et vous savez parfaitement que je fais de mon mieux pour gagner mon argent. Mais je n’ai pas été payé pour autre chose.

— Si vous pouviez tenir votre main à bonne distance du gobelet, monsieur Riach, je n’aurais rien à dire sur votre compte, répondit le capitaine, mais au lieu de me proposer des devinettes, j’aurai la hardiesse de vous dire que vous feriez mieux de garder votre haleine pour souffler votre soupe.

On va avoir besoin de nous sur le pont, ajouta-t-il d’un ton plus tranchant, en mettant un pied sur l’échelle.

Mais M. Riach le prit par la manche.

— En admettant que vous ayez été payé pour commettre un assassinat, commença-t-il.

Hoseason se retourna vers lui, avec un éclair dans les yeux.

— Qu’est-ce que c’est ? s’écria-t-il. Que signifie ce langage ?

— C’est un langage que vous devez comprendre, il me semble, répliqua M. Riach, en le regardant en face avec fermeté.

— Monsieur Riach, répondit le capitaine, j’ai fait trois croisières avec vous. C’est un temps assez long pour que vous ayez appris à me connaître, je suis un homme dur et entêté, mais pour ce que vous venez de me dire à l’instant même ! Ah ! malheur ! cela trahit un mauvais cœur, une conscience coupable. Si vous voulez dire que ce garçon peut mourir…

— Oui, il mourra, dit M. Riach.

— Eh bien, monsieur, cela ne suffit-il pas ? dit Hoseason. Fourrez-le où il vous plaira.

Sur ces mots, le capitaine monta l’échelle.

Quant à moi qui n’avais pas dit un mot pendant cette étrange conversation, je vis M. Riach se tourner du côté du capitaine et s’incliner derrière lui jusqu’à ses genoux, ce qu’il faisait évidemment par dérision.

Même dans l’état de malaise où je me trouvais à ce moment, je m’aperçus de deux choses : d’abord que le marin était un peu gris, comme le capitaine l’avait donné à entendre, et ensuite que, soit ivre, soit à jeun, il serait probablement un ami précieux.

Cinq minutes après, mes liens étaient coupés, j’étais hissé sur le dos d’un homme, transporté dans le gaillard d’avant et étendu dans un cadre, sous quelques couvertures, et la première chose que je fis alors fut de perdre connaissance.

Ce fut ensuite un vrai bonheur que d’ouvrir les yeux en pleine lumière du grand jour, et de me trouver dans la société d’hommes.

Le gaillard d’avant était un endroit assez spacieux, dont tous les côtés étaient garnis de postes, où les hommes descendant de leur quart fumaient ou dormaient étendus de tout leur long.

Le temps étant calme et le vent bon, l’écoutille était ouverte, et il arrivait par là non seulement cette belle lumière du jour, mais encore, grâce au roulis du navire, de temps à autre un rayon de soleil, où se mouvaient les atomes de poussière, ce qui m’éblouissait délicieusement.

De plus, au premier mouvement que je fis, un des hommes m’apporta une boisson réconfortante, qu’avait préparée M. Riach, et me dit de me tenir tranquillement et que je ne tarderais pas à aller bien.

Il n’y avait pas de fracture, m’expliqua-t-il, ce n’était qu’une bosse, un coup sur la tête, ça ne comptait pas.

— Mon garçon, conclut-il, c’est moi qui vous l’ai donné !

Il me fallut rester là bien des jours sous bonne garde.

Non seulement j’y retrouvai la santé, mais encore j’y fis connaissance avec mes compagnons.

Ils étaient sans doute un peu rudes, comme la plupart des marins le sont, comme doivent l’être des hommes arrachés à tout ce qu’il y a de bon dans l’existence, et condamnés à être secoués ensemble par la fureur des mers, avec des maîtres qui l’égalent en cruauté.

Il y en avait parmi eux, qui avaient navigué avec des pirates, et avaient assisté à des scènes qu’il serait honteux de redire ; d’autres avaient déserté la marine royale et ils avaient, en quelque sorte, la corde au cou, ce dont ils ne se cachaient nullement ; tous étaient comme on dit bons pour un mot, bons pour un coup, avec leurs meilleurs amis.

Cependant, il n’y avait que peu de jours que j’étais enfermé avec eux que j’étais déjà confus du premier jugement que j’avais porté sur eux à Queen’s ferry où je les avais regardés comme d’ignobles brutes.

Il n’y a pas de classe d’hommes qui soit absolument mauvaise ; chacune d’elles a ses défauts particuliers, ses qualités propres, et mes camarades de navigation n’étaient point une exception à la règle. Grossiers, ils l’étaient, sans aucun doute ; mauvais, ils l’étaient, je le suppose ; mais ils avaient bien des côtés excellents.

Ils étaient bons quand cela leur passait par la tête ; ils étaient d’une simplicité à laisser bien loin même celle d’un jeune campagnard comme moi ; ils avaient des éclairs d’honnêteté.

Il se trouvait parmi eux un homme d’une quarantaine d’années qui restait assis des heures entières au bord de ma couchette et me parlait de sa femme et de son enfant.

Il avait été pêcheur et avait perdu son bateau.

Il avait dû, en conséquence, se résigner aux voyages d’outre-mer.

Eh bien, quoiqu’il y ait de cela des années et des années, je ne l’ai jamais oublié.

Sa femme, qu’il « avait eue toute jeune » selon son expression, attendit vainement le retour de son mari ; désormais il n’allumerait point le feu pour elle chaque matin, il ne soignerait plus le marmot quand elle serait malade.

Et en réalité, beaucoup de ces pauvres gens, comme l’événement le prouva, faisaient leur dernière traversée ; les abîmes des mers et les poissons carnassiers les engloutirent, et c’est une laide besogne que de mal parler des morts.

Entre autres actes d’honnêteté qu’ils firent, ils me rendirent mon argent, qu’ils s’étaient partagé.

Et quoiqu’il en manquât environ le tiers, je fus très content de le ravoir, et j’espérais en tirer bon parti dans le pays où j’allais.

Le vaisseau faisait voiles pour les Carolines, et vous n’allez pas supposer que j’irais dans ce pays-là comme un simple exilé.

Le commerce allait alors fort mal. Depuis cette époque, et grâce à la révolte des colonies et la formation des États-Unis, il a été peu à peu réduit à rien, mais dans ces temps de ma jeunesse, on vendait encore des blancs comme esclaves aux plantations ; telle était la destinée à laquelle m’avait condamné la scélératesse de mon oncle.

Le mousse de cabine, Rançon, qui m’avait, le premier, appris ces atrocités, venait de temps en temps de la dunette, où il logeait et faisait son service, tantôt pansant quelque affreuse contusion et étouffant ses cris de douleur, tantôt braillant sur la cruauté de M. Shuan.

Cela me faisait saigner le cœur, mais les matelots avaient un grand respect pour le premier maître, qui, disaient-ils, était le seul vrai marin de toute cette carcasse, et qui n’était pas si mauvais que cela quand il n’avait pas bu.

Et, d’ailleurs, je découvris une singulière particularité au sujet de nos deux lieutenants, savoir que M. Riach, quand il n’avait pas bu, était maussade, bourru et dur, tandis que dans ce même état, M. Shuan n’eût pas fait du mal à une mouche.

Je fis des questions au sujet du capitaine, mais on me dit que la boisson ne produisait pas le moindre effet sur cet homme de fer.

Je fis de mon mieux, à l’égard de Rançon, dans le peu de temps dont je disposai, pour, de cette pauvre créature, faire sinon un homme du moins un être semblable à un jeune garçon. Mais son intelligence avait à peine quelque chose d’humain.

Il lui était impossible de se rappeler quoi que ce fût d’antérieur à son embarquement.

Tous ses souvenirs se résumaient à ceci, que son père fabriquait des pendules, qu’il y avait au salon un merle qui savait chanter :

Les régions du Nord.

Tout, excepté cela, s’était effacé durant des années de privations et de cruels traitements.

Il avait sur la terre ferme de bizarres idées, ramassées dans les récits des matelots.

C’était un pays où les jeunes garçons étaient réduits en une sorte d’esclavage appelé un métier, et où les apprentis étaient continuellement fustigés et enfermés dans d’horribles cachots.

Il croyait que, dans toute ville, un habitant sur deux était un filou, qu’une maison sur trois était un endroit où les marins étaient empoisonnés et assassinés.

Sans doute je pouvais lui dire avec quelle bonté j’avais été traité sur cette terre ferme qui l’épouvantait à ce point, lui dire que j’avais été bien nourri et instruit avec soin tant par mes amis que par mes parents.

Lorsqu’il venait de recevoir un mauvais coup, il pleurait amèrement et jurait de s’échapper, mais s’il se trouvait dans ses dispositions ordinaires d’écervelé, ou plus encore s’il avait pu attraper un verre d’eau-de-vie dans la dunette, il se moquait de cette idée.

C’était M. Riach (que le ciel lui pardonne) qui faisait boire le gamin, et cela avec les meilleures intentions, mais outre qu’il lui détruisait la santé, c’était la chose la plus pitoyable du monde que de voir cette malheureuse créature sans amis chancelant, dansant et bavardant sans comprendre ce qu’elle disait.

Quelques-uns des hommes riaient, mais pas tous ; il y en avait qui entraient dans des colères sombres ou tonnantes, sans doute à la pensée de leur enfance ou de leurs propres enfants, et ils lui commandaient de mettre un terme à ces absurdités, et de songer à ce qu’il faisait.

Quant à moi, j’avais honte de le regarder, et le pauvre enfant tient encore une place dans mes rêves.

Vous saurez que, pendant toute cette période, le Covenant ne cessa de naviguer contre le vent et de tanguer par l’effet des vagues qui venaient à sa rencontre, de sorte que l’écoutille était presque continuellement fermée et le gaillard d’avant éclairé seulement par une lanterne suspendue à une des poutres.

Il y avait assez de besogne pour occuper sans cesse tout l’équipage.

Il fallait serrer et déployer les voiles une fois par heure. Ce surmenage produisait ses effets sur plusieurs des hommes.

D’une cabine à l’autre, il s’échangeait bien dans tout ce jour des grognements précurseurs de querelles, et comme on ne me permettait jamais de mettre les pieds sur le pont, vous pouvez vous imaginer combien j’en arrivai à être las de mon existence et avec quelle impatience je désirais un changement.

Et ce changement ne devait pas tarder, comme vous allez l’apprendre.

Mais il faut d’abord que je vous rapporte un entretien que j’eus avec M. Riach, entretien qui me donna un peu de courage pour supporter mes ennuis.

Le trouvant bien à point, grâce à la boisson, car jamais il ne faisait attention à moi quand il était sobre, je lui demandai de me promettre le secret, et je lui contai mon histoire.

Il me déclara qu’elle ressemblait à une ballade, qu’il ferait de son mieux pour me venir en aide, que j’aurais du papier, une plume et de l’encre afin de pouvoir écrire un mot à M. Campbell, et un autre à M. Rankeillor, et que si je lui avais dit la vérité, il y avait dix contre un à parier qu’il viendrait à bout (avec leur aide) de me tirer d’affaire et de me rétablir dans mes droits.

— Eh bien, jusqu’à ce moment-là, me dit-il, ayez du cœur. Vous n’êtes pas le seul, je vous en réponds. Il y a plus d’un homme occupé à cette heure à sarcler le tabac au delà des mers, qui devrait monter son cheval à la porte de sa maison ! Il y en a ! il y en a ! La vie n’est qu’heur et malheur.

Tenez, vous me voyez, je suis le fils d’un laird, et plus qu’à moitié docteur, et me voici devenu le maître Jacques d’Hoseason.

Je crus lui faire une politesse en lui demandant son histoire.

Il siffla bruyamment.

— Je n’en ai point d’histoire, répondit-il. J’aimais à rire et c’est tout.

Et sur ces mots, il quitta le gaillard d’avant.


CHAPITRE VIII

LA DUNETTE


Un soir, vers neuf heures, un homme, de garde sur le pont avec M. Riach, descendit pour prendre sa jaquette.

Et aussitôt on commença à se chuchoter les uns les autres dans le gaillard d’avant que Shuan avait fini par lui faire son affaire.

Il n’était pas nécessaire de compléter cette phrase par un nom, nous savions tous de qui il s’agissait, mais nous avions eu à peine le temps de nous former une idée précise à ce sujet, et moins encore le temps d’en parler, que l’écoutille se leva bruyamment, et que le capitaine Hoseason descendit l’échelle.

Il jeta un coup d’œil, d’un air dur, sur les cadres, à la lueur mobile de la lanterne, et alors marchant droit vers moi, il m’adressa la parole, avec bienveillance, ce qui me surprit fort.

— Mon garçon, me dit-il, nous avons besoin de vous pour faire le service de la dunette. Vous changerez de poste avec Rançon. Et dépêchez-vous, que ça ne traîne pas !

Comme il parlait encore, deux marins entrèrent par l’écoutille, portant Rançon entre leurs bras, et comme le vaisseau reçut à ce moment même un choc de vagues qui le coucha brusquement et fit osciller la lanterne, la lumière tomba droit sur la figure du gamin.

Elle était d’une pâleur de cire, et on y voyait je ne sais quel effrayant sourire.

Mon sang se glaça dans son cours et je retins ma respiration comme si j’avais reçu un coup.

— Dépêchez-vous, dépêchez-vous, que ça finisse ! cria Hoseason.

À ces mots je m’élançai en frôlant les matelots et l’enfant qui ne parlait ni ne remuait.

Je montai l’échelle et courus sur le pont.

Le brick s’alarguait, avec rapidité et comme pris de vertige, sur une longue bande de vagues à la cime dentelée.

Il était incliné à tribord, et vers la gauche, sous l’arc de cercle que formait le bord inférieur de la grande voile, je pus voir un beau coucher de soleil.

Ce spectacle, à pareille heure de la nuit, me surprit grandement, mais j’étais trop ignorant pour arriver à la vraie explication, c’est-à-dire pour comprendre que nous contournions le nord de l’Écosse, et que nous étions ce jour-là en pleine mer, entre les îles Orcades et les Shetland, après avoir évité les dangereux courants du golfe de Pentland.

Pour moi qui avait été si longtemps enfermé dans l’obscurité, et qui ne savais rien des vents contraires, je m’imaginais que nous devions avoir traversé la moitié de l’Atlantique et même plus.

Et vraiment, à part l’étonnement que me causait un coucher de soleil aussi tardif, je n’y fis nulle attention, et je traversai le pont en toute hâte, courant entre deux inclinaisons de vaisseau, me heurtant aux cordages ; je faillis même passer par-dessus bord, et je ne dus mon salut qu’aux matelots qui se trouvaient sur le pont, et qui avaient toujours été bons pour moi.

La dunette, dont le service m’était imposé et où je vais désormais coucher et travailler, se trouvait à environ six pieds au-dessus du pont, et si l’on tient compte de la dimension du brick, elle était assez vaste.

À l’intérieur étaient fixés une table et un banc, il y avait aussi deux postes, un pour le capitaine et un pour le second et le maître d’équipage à tour de rôle.

La dunette était entièrement garnie de tiroirs à serrures, du haut en bas, et permettant de ranger les effets appartenant aux officiers et une partie des approvisionnements du navire.

Il y avait au-dessous une seconde chambre aux provisions, à laquelle on avait accès par une écoutille placée au milieu du pont. En somme, ce qu’il y avait de meilleur comme aliments et boissons, et de plus toute la provision de poudre se trouvaient dans cet endroit ; toutes les armes à feu, excepté les deux pièces d’artillerie en bronze, étaient rangées dans un râtelier contre la cloison qui formait le fond de la dunette.

Quant aux coutelas, la plupart se trouvaient ailleurs.

Une petite fenêtre, avec deux volets, et un hublot dans le haut l’éclairaient pendant le jour ; la nuit venue, une lampe y brûlait sans interruption.

Elle était allumée quand j’entrai.

Elle n’éclairait guère, assez cependant pour que je puisse voir M. Shuan assis à la table, ayant devant lui une bouteille d’eau-de-vie et le gobelet de fer-blanc.

C’était un homme de haute stature, aux formes athlétiques, au teint très brun.

Le regard fixe et l’air hébété, il contemplait la table.

Il ne remarqua pas mon arrivée. Il ne bougea pas davantage quand le capitaine entra après moi et s’adossa à la cabine qui se trouvait à côté de moi, regardant le premier maître d’un air sombre.

J’avais grand’peur d’Hoseason, et j’avais mes raisons pour cela ; mais quelque chose me disait que je n’avais rien à craindre de lui en ce moment, et je murmurai à son oreille :

— Comment va-t-il ?

Il secoua la tête de l’air d’un homme qui ne sait à quoi s’en tenir, et ne veut pas aller au fond des choses, et sa physionomie prit une expression dure.

Aussitôt M. Riach entra.

Il jeta au capitaine un regard qui annonçait la mort de l’enfant aussi nettement que s’il l’eût dit en propres termes, et il se plaça près de nous.

De sorte que nous étions là tous trois silencieux, regardant fixement M. Shuan.

De son côté, M. Shuan ne disait mot et continuait à contempler la table.

Tout à coup il étendit la main pour prendre la bouteille. À cette vue, M. Riach se leva brusquement et s’en empara, plutôt par surprise que par force en criant, avec un juron, que c’était assez de ce qu’il avait fait et qu’une malédiction s’abattrait sur le navire.

Tout en parlant ainsi, comme les portes à glissière de la fenêtre étaient ouvertes, il lança la bouteille à la mer.

En un clin d’œil, M. Shuan fut debout.

Il avait toujours l’air abruti, mais sa figure annonçait un meurtrier, cela était certain, et il eût commis un second crime, cette nuit-là, si le capitaine ne s’était avancé entre lui et sa victime.

— Asseyez-vous, hurla le capitaine. Imbécile, pourceau, savez-vous ce que vous avez fait ? Vous avez tué le mousse.

M. Shuan parut comprendre, car il se rassit et porta la main à son front.

— Eh bien, quoi ! dit M. Shuan, il m’avait apporté un gobelet sale.

À ces mots le capitaine, moi et M. Riach, nous nous regardâmes les uns les autres pendant une seconde, avec une sorte d’effarement épouvanté.

Ensuite, Hoseason s’avança vers son premier maître, le prit par l’épaule, le poussa vers sa couchette, lui commanda de se coucher et de s’endormir du même ton dont on parle à un enfant qui n’est pas sage.

Le meurtrier pleurnicha un peu, ôta ses bottes de marin, et obéit.

— Ah ! s’écria d’une voix terrible M. Riach, il y a longtemps que vous auriez dû intervenir. Il est trop tard maintenant.

— M. Riach, dit le capitaine, il faut que l’affaire de cette nuit ne soit jamais connue à Dysart. Le mousse sera tombé à la mer, voilà toute l’histoire, et je donnerais bien cinq livres de ma poche pour qu’elle fût vraie.

Il se retourna vers la table.

— Qu’est-ce qui vous a donc pris, pour que vous ayez jeté à la mer une bonne bouteille ? ajouta-t-il, cela n’avait pas le sens commun, monsieur… Eh ! David, allez m’en prendre une autre. Elles sont dans le placard du fond… Il vous en faudra bien un verre à vous aussi, monsieur Riach, reprit-il. Vous avez eu là-bas une vilaine chose à voir.

Alors les deux hommes s’assirent et burent en bons amis.

Pendant qu’ils buvaient, le meurtrier, qui jusqu’alors était resté couché à geindre dans son poste, se releva sur son coude et regarda vers eux et vers moi.

Tel fut le premier soir de ma nouvelle fonction.

La journée du lendemain me suffit pour me mettre tout à fait au courant.

Je devais servir pendant les repas, que le capitaine prenait à des heures régulières avec l’officier qui n’était pas de quart.

Pendant tout le jour, j’avais à courir pour porter un verre à l’un ou à l’autre de mes trois maîtres.

La nuit, je couchais sur une couverture jetée sur les planches du pont, tout au fond de la dunette, en plein dans le courant d’air établi entre les deux portes.

Ce lit-là était dur et froid, et on ne me laissait pas dormir sans interruption, car à chaque instant quelqu’un arrivait du pont pour demander à boire, et quand un quart succédait à un autre, deux des chefs et quelquefois tous les trois s’asseyaient pour se préparer un grog ensemble.

Comment demeuraient-ils bien portants ?

Je ne le sais pas plus que je ne sais comment je conservai aussi ma santé.

C’était, cependant, un service facile pour tout le reste.

Il n’y avait pas de vêtements à étendre ; les repas se composaient de bouillie ou de viande salée, excepté une fois par semaine où il y avait du pudding.

Bien que je fusse assez maladroit, n’ayant pas encore le pied marin, et qu’il m’arrivât de tomber avec ce que je portais, M. Riach et le capitaine se montraient d’une patience étonnante.

Je ne pouvais m’empêcher de croire qu’ils composaient avec leur conscience et qu’ils n’auraient pas été aussi bons pour moi, s’ils n’eussent été bien pires pour Rançon.

Quant à M. Shuan, la boisson ou son crime, si ce n’est ces deux causes réunies, lui avaient certainement troublé l’esprit.

Je ne puis dire que je l’aie jamais vu dans un état normal.

Il ne put jamais s’habituer à me voir là.

Il me regardait sans cesse d’un œil fixe, et parfois d’un air terrifié, à ce que j’aurais pu croire.

Plus d’une fois il s’écarta brusquement de ma main quand je le servais.

Je suis parfaitement convaincu que, depuis le premier moment, il n’eut aucune idée claire de ce qu’il avait fait, et dès le second jour que je fus à la dunette, j’en eus la preuve.

Nous étions seuls, et depuis un certain temps, il avait commencé à me regarder fixement, quand soudain il se leva, pâle comme un mort, et s’avança très près de moi à ma grande terreur.

Mais cette terreur n’était pas fondée.

— Vous n’étiez pas ici auparavant ? demanda-t-il.

— Non, monsieur, lui répondis-je.

— Il y avait un autre mousse ? demanda-t-il encore.

Et quand je lui eus répondu :

— Ah ! fit-il, je le pensais.

Il s’éloigna et alla s’asseoir.

Mais avec toute l’horreur qu’il m’inspirait, je ne pouvais m’empêcher de le plaindre.

Il était marié, et avait une femme à Leith ; avait-il des enfants ? Je l’ai oublié aujourd’hui.

J’espère qu’il n’en avait pas.

Du reste, la vie que je menais n’eut rien de pénible, tant qu’elle dura, et elle ne dura pas longtemps, ainsi que vous allez l’apprendre.

J’étais aussi bien nourri que les hommes. J’avais la même ration de conserves, bien que ce fût un mets de choix, et si cela avait été dans mes goûts, j’eusse pu être ivre du matin au soir, comme M. Shuan.

J’avais de la société, aussi, et de la bonne société, en son genre. M. Riach, qui avait été au collège, me parlait amicalement quand il ne boudait pas, et il m’apprit bien des choses curieuses ; il m’en conta même d’instructives.

Le capitaine lui-même, tout en me tenant à distance respectueuse le plus souvent, se déboutonnait parfois un peu, et me parlait des beaux pays qu’il avait parcourus.

Cependant l’ombre du pauvre Rançon pesait sur nous quatre, et d’un poids particulièrement lourd sur M. Shuan et sur moi.

En outre, j’avais un autre ennui qui m’était tout personnel.

Je faisais une pénible besogne pour trois hommes que je méprisais, et parmi lesquels il y en avait au moins un dont la place était à une potence.

Voilà quel était le présent pour moi.

Quant à l’avenir, la seule perspective qu’il me présentât, c’était le travail d’un esclave, côte à côte avec des nègres, dans les champs de tabac.

M. Riach, peut-être par prudence, ne me permettait pas de lui raconter plus en détail mon histoire.

Le capitaine, dont j’avais tenté de me rapprocher, m’écarta comme un chien et ne voulut pas en entendre un mot.

Les jours s’écoulaient l’un après l’autre.

Le cœur me manquait de plus en plus, si bien que j’en vins à être heureux de ma besogne, qui m’empêchait de penser.


CHAPITRE IX

L’HOMME À LA CEINTURE D’OR


Il s’était écoulé plus d’une semaine quand la malchance, qui, jusqu’alors, s’était attachée au Covenant, se manifesta plus vivement encore.

Pendant plusieurs jours, il fit peu de chemin.

Pendant plusieurs autres, il fut, en fait, ramené en arrière.

À la fin, nous fûmes entraînés si loin vers le sud, que nous ne fîmes que louvoyer, aller et venir pendant le neuvième jour, en vue du cap de la Fureur et de la côte sauvage, rocheuse, dont il est flanqué à droite et à gauche.

Alors les officiers tinrent conseil, et il me parut qu’ils avaient pris quelque décision que je ne comprenais pas.

Je n’en vis que le résultat, savoir : que nous avions fait d’un vent défavorable un vent favorable, et que nous voguions tout droit vers le Sud.

Dans l’après-midi du deuxième jour, il y eut une abatée de houle et un brouillard épais, humide, blanc, tel que d’un bout du brick on ne voyait pas l’autre.

Pendant tout l’après-midi, quand j’allais sur le pont, je vis les hommes et les officiers prêtant l’oreille attentivement par-dessus les bordages, « à cause des brisants », disaient-ils, et bien que je ne comprisse pas grand’chose à ce mot, je sentais du danger dans l’air et j’étais fort ému.

Il pouvait être à peu près dix heures du soir, et je servais le souper de M. Riach et du capitaine quand le vaisseau heurta bruyamment contre quelque chose, et nous entendîmes des voix qui appelaient.

Mes deux maîtres se levèrent d’un bond.

— Il a donné contre un récif, dit M. Riach.

— Non, monsieur, dit le capitaine. Nous avons coulé un bateau, voilà tout.

Et ils se hâtèrent de sortir.

C’était le capitaine qui avait raison.

Dans le brouillard, nous avions coulé un bateau. Nous l’avions coupé en deux, et il avait sombré aussitôt avec tout son équipage, à l’exception d’un homme.

Cet homme, comme je l’appris plus tard, se trouvait assis à la poupe, comme passager, tandis que tous les autres étaient occupés à ramer.

Au moment du choc, la poupe avait été projetée en l’air, et l’homme, ayant les mains libres, et n’ayant d’autre charge qu’un surtout de toile qui descendait jusqu’à ses genoux, avait rebondi et saisi à pleines mains le beaupré du brick.

Cela montrait qu’il avait non seulement de la chance, mais encore une grande agilité et une vigueur extraordinaire pour se tirer aussi d’une pareille situation.

Et cependant, quand le capitaine l’eut amené dans la dunette, il avait l’air aussi froid que moi.

Il était plutôt petit de taille, mais bien bâti, et aussi leste qu’une chèvre.

Sa figure ouverte avait une bonne expression de franchise, mais le hâle l’avait fortement colorée ; elle était très tachée et creusée par de profondes taches de petite vérole.

Ses yeux étaient d’un éclat peu ordinaire ; une sorte d’égarement les agitait sans cesse et leur donnait je ne sais quoi d’attirant et d’alarmant à la fois.

Après avoir ôté son surtout, il posa sur la table une paire de beaux pistolets montés en argent, et je vis qu’il avait à la ceinture une longue épée.

De plus, ses façons avaient de l’élégance, et il tint bravement tête aux rasades du capitaine.

À première vue, je pensais que c’était là un homme que j’aimerais mieux avoir pour ami que pour ennemi.

Le capitaine, de son côté, faisait ses observations, mais elles portaient plutôt sur les vêtements de l’homme que sur sa personne. Et vraiment quand il eut ôté son surtout, son costume faisait un effet superbe dans la dunette d’un brick de commerce.

Il avait un chapeau à plumes, un gilet rouge, des culottes de peluche noire, un habit bleu à boutons d’argent et à riches broderies d’argent.

Ces vêtements-là étaient de hauts prix, bien qu’ils eussent été quelque peu fripés par le brouillard, et parce qu’il avait dormi sans les enlever.

— Je suis très ennuyé, monsieur, au sujet du bateau, dit le capitaine.

— Ce sont de bien braves gens qui ont coulé à fond, dit l’étranger, et je donnerais plus d’une demi-douzaine de bateaux pour que ces hommes fussent sur la terre ferme.

— C’étaient vos amis ? demanda Hoseason.

— On n’a pas de ces amis-là dans votre pays, répondit l’homme. Ils seraient morts comme des chiens pour moi.

— Eh bien, monsieur, dit le capitaine, sans cesser de le surveiller du regard, il y a dans le monde bien plus d’hommes qu’il n’y a de bateaux pour les recevoir.

— Cela, c’est vrai aussi, s’écria l’autre. Vous me paraissez être un gentleman doué d’une grande pénétration.

— J’ai été en France, monsieur, dit le capitaine, d’un ton qui en signifiait bien plus long que les mots n’en disaient.

— Eh bien ! monsieur, dit l’autre, il y a plus d’un galant homme qui peut en dire autant, puisqu’il s’agit de cela.

— Sans doute, fait le capitaine, et de beaux habits.

— Oh ! Oh ! fit l’étranger. C’est donc de là que le vent souffle.

Et il se hâta de porter la main à ses pistolets.

— Ne vous pressez pas, dit le capitaine, ne faites pas un mauvais coup avant que cela ne soit nécessaire. Vous avez sur le dos un uniforme de militaire français, et dans la bouche une langue d’Écossais, c’est certain, mais en ce temps-ci on en peut dire autant de plus d’un brave garçon, et j’oserais dire qu’il n’en vaut pas moins pour cela.

— Ah ! c’est ainsi ! dit le gentleman au bel habit, êtes-vous du côté du bon droit ?

Cela signifiait : Êtes-vous Jacobite ? car dans ces sortes de guerres civiles, chaque parti se donne le nom de parti des honnêtes gens.

— Oh ! monsieur, répondit le capitaine, je suis un véritable bleu, un protestant, et j’en rends grâce à Dieu.

C’était le premier mot de religion que je lui entendais prononcer, mais j’appris par la suite qu’il fréquentait beaucoup les églises, pendant ses séjours à terre.

— Mais, reprit-il, avec tout cela, je puis bien être fâché de voir un autre homme adossé à un mur.

— Vraiment, vous pensez ainsi ? demande le Jacobite. Eh bien, monsieur, pour être d’une parfaite franchise avec vous, je vous dirai que je suis un de ces honnêtes gentlemen auxquels on a causé des ennuis après les années 1745 et 1746, et pour porter la franchise plus loin encore, je dirai qu’il ne ferait pas bon pour moi, si je tombais aux mains des habits rouges.

Or, j’allais retourner en France, il y avait un navire français en croisière pour me prendre à bord, mais il nous a plantés là dans le brouillard, comme je voudrais que vous l’eussiez fait vous-même.

Et le meilleur langage que je puis vous tenir revient à ceci : si vous pouvez me débarquer à l’endroit où je me rendais, j’ai sur moi de quoi vous récompenser largement de votre peine.

— En France ? dit le capitaine. Non, monsieur ; cela, je ne puis pas le faire, mais à l’endroit d’où vous venez — cela, nous pouvons en causer.

Et, malheureusement, alors il m’aperçut debout dans un coin, et m’envoya aussitôt à la cuisine chercher de quoi souper pour le gentleman.

Je vous réponds que je ne fus pas long, et quand je revins, je vis que le gentleman avait tiré de dessous son gilet une ceinture servant de bourse, et qu’il avait aligné une ou deux guinées sur la table.

Le capitaine considérait tantôt les guinées, tantôt la ceinture, tantôt la figure du gentleman, et il me sembla qu’il était allumé.

— La moitié de cela, s’écria-t-il, et je suis votre homme.

L’autre remit les guinées dans la ceinture, et la ceinture autour de son corps.

— Je vous ai dit, reprit-il, que pas un penny de cet argent n’est à moi, il appartient à mon capitaine.

Sur ce mot, il porta la main à son chapeau.

— J’admets bien que je serais un imbécile si je refusais d’écorner un peu la somme pour sauver le reste. Je me regarderais comme un chien si je faisais payer ma carcasse trop cher. Trente guinées pour me mettre à terre, ou soixante, si vous me transportez jusqu’au Loch Linnhe ? Prenez cela si vous voulez, sinon, faites ce qui vous plaira.

— Oh ! mais, dit Hoseason, si je vous livre aux soldats ?

— Vous ferez une sotte affaire, dit l’autre. Mon chef, je dois vous le dire, a ses biens confisqués comme tous les honnêtes gens d’Écosse. Son domaine est entre les mains de cet individu qu’on nomme le roi George, et ce sont ses officiers qui touchent les revenus ou qui tâchent de les toucher ; mais pour l’honneur de l’Écosse, les pauvres fermiers songent à leur chef qui languit en exil, et cet argent est bel et bien une partie de celui que le roi George s’attend à recevoir. Or, monsieur, vous me paraissez un homme capable de comprendre les choses ; mettez cet argent à portée du gouvernement, et comptez combien il vous restera.

— Fort peu, c’est certain, dit Hoseason.

Puis :

— Si on venait à le savoir, ajouta-t-il sèchement… Mais j’y pense, reprit-il, si je me décidais à faire le coup, je saurais bien tenir ma langue sur ce sujet.

— Oui, mais moi je vous jouerai le tour, s’écria le gentleman. Si vous me trompez, je vous ferai voir que je suis le plus fin. Si on met la main sur moi, on saura combien il y a d’argent.

— C’est bien répondit le capitaine : ce qui doit être arrivera ; soixante guinées, c’est entendu. Topons-là, voici ma main.

— Voilà la mienne, dit l’autre.

Sur ces mots, le capitaine sortit, avec empressement, à ce qu’il me sembla, et me laissa seul dans la dunette avec l’étranger.

À cette époque, c’est-à-dire peu après 1745, beaucoup de gentlemen exilés revenaient dans leur pays au péril de leur vie, soit pour voir des amis, soit pour se procurer quelque argent.

Quant aux chefs Highlanders dont les biens avaient été confisqués, on ne se cachait nullement pour parler d’eux, pour dire que leurs fermiers s’imposaient des privations pour leur envoyer de l’argent, que les hommes de leur clan bravaient les soldats pour le garder, et se jouaient de notre nombreuse marine pour le leur faire parvenir au delà des mers.

Naturellement j’avais entendu parler de tout cela, et en ce moment j’avais devant moi un homme dont la tête avait été mise à prix pour ce motif et pour plus d’un autre, car non seulement il était un rebelle et un agent qui transmettait par contrebande des revenus, mais encore il s’était engagé au service de Louis, roi de France. Et comme si cela ne suffisait pas, il avait autour du corps une ceinture pleine de guinées.

Quelles que fussent mes opinions, je ne pouvais qu’éprouver un vif intérêt à la vue de cet homme.

— Ainsi donc, vous êtes un Jacobite ? lui dis-je en lui servant à manger.

— Oui, répondit-il, en commençant son repas, et vous, à en juger par votre longue figure, vous êtes sans doute un Whig ? [41]

— Oui et non, répliquai-je, pour ne pas lui faire de peine, car au fond j’étais aussi bon Whig que j’avais pu le devenir sous l’influence de M. Campbell.

— Et cela est sans importance, reprit-il, mais je dis, monsieur oui-et-non, ajouta-t-il, que cette bouteille que vous m’apportez est vide, et que c’est bien dur pour moi d’avoir à payer soixante guinées, et de me voir chicaner une lampée à ce prix.

— Je vais demander la clef, dis-je.

Et je me dirigeai vers le pont.

Le brouillard était toujours aussi dense, mais la houle avait tout à fait cessé.

On avait mis le brick à la cape, sans savoir exactement où l’on se trouvait.

D’ailleurs, le peu de vent qui soufflait alors n’était pas exactement celui qu’il fallait pour la direction à suivre.

Quelques-uns des hommes étaient encore aux écoutes pour percevoir le bruit des brisants, mais le capitaine et les deux officiers étaient sur la coursive, réunis en conseil.

Je ne sais pourquoi il me vint à l’esprit qu’ils ne méditaient rien de bon, et les premiers mots que j’entendis en m’approchant me confirmèrent dans cette idée.

Ce fut la voix de M. Riach, qui s’écriait, comme s’il lui était soudain venu une pensée.

— Ne pourrions-nous pas l’attirer hors de la dunette.

— Il est mieux là où il est, répliqua Hoseason. Il n’aura pas de place pour manier son épée.

— Ah ! c’est vrai, dit Riach, mais il ne sera pas facile de l’aborder.

— Bah ! fit Hoseason, nous pourrons engager l’homme dans une conversation, en nous plaçant à sa gauche et à sa droite, et lui saisir alors les deux bras, ou bien si cela ne fait pas l’affaire, monsieur, nous pourrions entrer soudain par les deux portes, et nous rendre maîtres de lui avant qu’il ait le temps de dégainer.

En entendant ces mots, j’éprouvai à la fois de la frayeur et de la colère contre les hommes perfides, avides et sanguinaires, avec lesquels je naviguais.

Ma première pensée fut de me sauver. Ma seconde fut plus hardie.

— Capitaine, dis-je, le gentleman demande à boire, et la bouteille est vide. Voulez-vous me donner la clef ?

Les trois hommes sursautèrent et se retournèrent.

— Puis, nous avons la chance de mettre la main sur les armes à feu, s’écria Riach.

Ensuite il me dit :

— Écoutez, David, savez-vous où sont les pistolets ?

— Oui, oui, dit Hoseason, David le sait, David est un bon garçon. Vous voyez, mon brave David, ce sauvage Highlander de là-bas est un danger pour le navire, sans compter que c’est un ennemi fieffé du roi George, que Dieu bénisse.

On ne m’avait jamais tant donné du « David, mon brave » depuis que j’étais monté à bord, mais je répondis oui, comme si je trouvais tout à fait naturel ce qu’on me demandait.

— Ce qu’il y a d’ennuyeux, reprit le capitaine, c’est que toutes nos armes à feu, grandes ou petites, sont dans la dunette, sous le nez de cet homme, la poudre aussi. Or, si j’y vais, moi ou un des officiers, pour les enlever, cela lui donnera à réfléchir, mais un jeune garçon comme vous, David, peut subtiliser une corne à poudre et un pistolet ou deux sans attirer l’attention. Et si vous réussissez à le faire adroitement, je crois sérieusement qu’il sera bon pour vous d’avoir des amis, et surtout quand nous arriverons dans les Carolines.

M. Riach lui dit quelques mots à voix basse.

— C’est très juste, fit le capitaine, qui se retourna vers moi en me disant. Puis vous savez, David, cet homme a une ceinture pleine d’or, et je vous donne ma parole que vous pourrez y mettre un doigt ou deux.

Je lui répondis que j’allais faire comme il désirait, quoique vraiment l’haleine me manquât presque pour lui parler.

Alors il me donna la clef de l’armoire à l’eau-de-vie, et je retournai d’un pas lent à la dunette.

Que devais-je faire ?

C’étaient des chiens, des voleurs. Ils m’avaient enlevé de mon propre pays ; ils avaient tué le pauvre Rançon. Me faudrait-il tenir la chandelle pendant qu’ils commettraient un autre meurtre ?

Mais, d’autre part, j’avais la perspective de la mort devant moi, car que pouvaient faire un jeune garçon et un homme, fussent-ils braves comme des lions, contre tout l’équipage d’un navire ?

Je pesais encore le pour et le contre, et je n’étais pas arrivé à une solution bien nette quand j’entrai dans la dunette et vis le Jacobite soupant sous la lampe.

Cette vue fixa à l’instant ma décision.

Je n’ai pas à m’en faire honneur. Je ne pris point ce parti volontairement. Je fus en quelque sorte entraîné.

Je me dirigeai vers la table, et je mis la main sur l’épaule de l’homme.

— Voulez-vous vous faire tuer ? dis-je.

Il se leva d’un bond, et son regard m’interrogea aussi clairement que s’il avait parlé.

— Oh ! m’écriai-je, il n’y a ici que des assassins. Le vaisseau en est plein. Ils ont déjà massacré un enfant ; maintenant c’est votre tour.

— Ah ! Ah ! fit-il. Mais ils ne me tiennent pas encore.

Puis me regardant avec curiosité, il me demanda :

— Voulez-vous vous mettre de mon côté ?

— Oui, je le veux, dis-je. Moi je ne suis ni un voleur, ni un assassin. Je serai de votre côté.

— Bien alors, dit-il, comment vous appelez-vous ?

— David Balfour, répondis-je.

Et alors, me disant qu’un homme aussi bien mis devait préférer les gens distingués, j’ajoutai pour la première fois :

— Balfour des Shaws.

Il ne lui vint jamais à la pensée d’en douter, car un Highlander est habitué à voir dans une grande pauvreté de grands gentilshommes, mais comme il ne possédait pas de domaine, mes paroles piquèrent sa très puérile vanité.

— Moi, je m’appelle Stewart, dit-il, en se redressant, et on me nomme Alan Breck. Un nom de roi, c’est assez pour moi, quoique je le porte tout court, et que je n’aie aucun nom de ferme et de fosse à fumier à mettre derrière.

Après m’avoir administré cette semonce, comme si elle avait une importance considérable, il se retourna pour se rendre compte de nos moyens de défense.

La dunette était d’une construction solide, pour résister aux coups de mer.

Sur ses cinq ouvertures, il n’y avait que la lucarne et les deux portes qui fussent assez grandes pour laisser passer un homme.

De plus, les portes pouvaient être exactement fermées. Elles étaient en chêne très épais, glissaient dans des coulisses, et des crochets permettaient de les maintenir en place pour ouvrir ou fermer l’entrée, selon le besoin.

Je consolidai de cette façon celle qui se trouvait déjà close, et comme j’allais aussi fermer l’autre, Alan m’arrêta.

— David, me dit-il, car je ne puis me rappeler le nom de votre domaine, et je prendrai la liberté de vous appeler David. Cette porte, en restant ouverte, sera ma meilleure défense.

— N’aimeriez-vous pas mieux qu’elle soit fermée ? demandai-je.

— Non pas, David, me répondit-il, vous voyez, je n’ai qu’une figure, et tant que cette porte est ouverte et que je fais face à l’ouverture, la partie la plus accessible de mes ennemis se trouvera en face de moi, à l’endroit même où je veux les voir.

Alors il prit au râtelier un coutelas, parmi ceux qui étaient mêlés en petit nombre avec les armes à feu, il le choisit avec grand soin, en secouant la tête et disant que de sa vie il n’avait eu de si pauvres armes.

Ensuite, il me plaça près de la table avec une poudrière, un sac de balles et tous les pistolets, qu’il me dit de charger.

— Cela sera une bien meilleure besogne, permettez-moi de vous le dire, pour un gentleman d’une naissance convenable, que d’essuyer des assiettes et de verser la goutte à un tas de matelots tout barbouillés de goudron.

Sur ces mots, il se plaça au milieu, la figure tournée vers la porte, et dégainant sa longue épée, il se rendit compte de l’espace dont il disposait pour la manier.

— Il faut que je m’en serve de pointe, dit-il, en hochant la tête, et c’est pitié. Ça n’est pas dans mes cordes, moi j’en tiens pour la rapière. Et maintenant, ne cessez pas de charger les pistolets, et ayez toujours l’œil sur moi.

Je lui dis que je lui obéirais attentivement. Ma poitrine était serrée étroitement. J’avais les lèvres sèches, et mes yeux n’y voyaient guère.

L’idée du nombre d’assaillants qui allaient bientôt bondir sur nous donnait à mon cœur une palpitation irrégulière, et la mer, que j’entendais battre contre le navire d’où je croyais que mon corps serait jeté le lendemain, retentissait étrangement dans mon esprit.

— Tout d’abord, dit-il, combien sont-ils ?

Je fis le compte, et j’étais si pressé, qu’il me fallut les passer en revue deux fois.

— Quinze, lui répondis-je.

Alan sifflota.

— Bon ! dit-il, à cela il n’y a pas de remède. Et maintenant suivez-moi. Mon rôle à moi est de me tenir sur cette porte, où je me charge de la défense. Vous n’avez pas à vous en mêler. Faites attention, ne tirez pas de ce côté, à moins qu’ils n’arrivent à me descendre. J’aime mieux avoir dix ennemis en tête qu’un seul ami comme vous, qui me déchargerait des pistolets dans le dos.

Je lui dis qu’en effet je n’étais pas un très bon tireur.

— Ah ! voilà qui est bravement dit, s’écria-t-il, au comble de l’admiration devant ma franchise. Il y a plus d’un beau gentleman qui ne se hasarderait pas à en dire autant.

— Mais monsieur, dis-je, il y a la porte derrière vous, ils arriveront peut-être à l’enfoncer.

— Oui, dit-il, cela vous regarde en partie. Aussitôt que les pistolets seront chargés, vous monterez sur votre lit, de manière à atteindre commodément à la hauteur des fenêtres, et s’ils touchent à la porte, vous tirerez sur eux. Mais ce n’est pas tout, il faut que je fasse de vous un petit soldat, David. Que vous restera-t-il à garder ?

— Il y a la lucarne, répondis-je, mais, monsieur Stewart, il faudra que je regarde des deux côtés à la fois pour les surveiller en même temps, et si j’ai l’œil sur l’une, je devrai tourner le dos à l’autre.

— C’est parfaitement vrai, dit Alan. Mais n’avez-vous pas d’oreilles à votre tête ?

— Parbleu ! m’écriai-je, j’entendrais le bruit de verre cassé.

— Vous avez un grain de bon sens, dit Alan d’un air bourru.


CHAPITRE X

LE SIÈGE DE LA DUNETTE


Mais maintenant notre temps de tranquillité était à sa fin. Ceux du pont avaient attendu mon retour et enfin perdu patience.

À peine Alan avait-il fini de parler, que le capitaine montra sa figure à la porte ouverte.

— Halte ! cria Alan en dirigeant vers lui la pointe de son épée.

Le capitaine s’arrêta bien, mais ne fit pas la grimace, il ne recula pas d’une semelle.

— Une épée nue ? dit-il. C’est une étrange façon de reconnaître l’hospitalité.

— Me voyez-vous ? dit Alan. Je suis de lignée royale, je porte un nom de roi. Mon blason est le chêne. Voyez-vous mon épée, elle a fait sauter la tête à plus de Wigamores que vous n’avez d’orteils aux pieds. Rappelez vos canailles, monsieur, et en garde. Plus tôt commencera le choc, plus vite vous aurez ce fer planté dans quelque endroit mortel.

Le capitaine ne répondit rien à Alan, mais il me lança un mauvais regard :

— David, dit-il, je me rappellerai ceci.

Et le son de sa voix m’arriva comme une déclaration de guerre.

L’instant d’après, il était parti.

— Et maintenant, dit Alan, bon courage à la besogne, car on va en découdre.

Alan tira son poignard, qu’il tint de la main gauche, pour le cas où ses adversaires passeraient par-dessous son épée.

De mon côté, je me hissai sur le poste avec une brassée de pistolets, et, le cœur quelque peu oppressé, j’ouvris la fenêtre à laquelle je devais être en sentinelle.

Je ne pouvais surveiller de là qu’une petite étendue du pont, mais cela suffisait pour notre plan.

La mer s’était calmée, le vent était régulier et tenait les voiles uniformément tendues, de sorte qu’il régnait à bord un grand silence, dans lequel j’entendis parler à voix basse.

Un peu après, il y eut sur le pont un choc d’acier. À ce bruit je compris qu’on se faisait le partage des coutelas, et qu’on en avait laissé tomber un.

Ensuite le silence se rétablit.

Je ne sais si j’étais ce que vous appelez effrayé, mais mon cœur battait comme celui d’un oiseau, à coups très petits et très rapides.

Il passait devant mes yeux un brouillard que je dissipais en les frottant continuellement, et qui revenait sans cesse.

Quant à de l’espoir, je n’en avais aucun ; je n’éprouvais qu’une sombre désespérance, avec une sorte de colère contre tout le monde, qui me poussait à vendre ma vie aussi cher que je le pourrais.

J’essayais de prier, je m’en souviens, mais cette même précipitation d’esprit, analogue à celle d’un homme qui court, ne me laissait pas trouver les mots, et mon plus grand désir était que l’affaire s’engageât et se terminât le plus vite possible.

Elle commença soudain quand le moment fut venu, et avec un fracas de pas et de hurlements, avec un cri poussé par Alan, un bruit de coups, et des plaintes comme celles d’un homme qui a été atteint.

Je regardai en arrière par-dessus mon épaule, et je vis, dans le passage, M. Shuan, qui croisait le fer avec Alan.

— C’est lui qui a tué le mousse, criai-je.

— Regardez à votre fenêtre, dit Alan, et pendant que je détournais la tête, je le vis plonger son épée dans le corps de l’homme.

Il n’était que temps pour moi de regarder de mon côté, car j’avais à peine remis la tête à la fenêtre que cinq hommes, portant une vergue comme un bélier, passèrent en courant près de moi, et prirent position pour enfoncer la porte.

Je n’avais, de ma vie, tiré un coup de pistolet ; je n’avais que rarement tiré des coups de fusil, et bien moins encore contre un de mes semblables.

Mais c’était l’occasion, ou jamais, de le faire, et comme ils donnaient de l’élan à la vergue, je criai :

— Attrape.

Et je tirai dans le tas.

Je dus atteindre l’un d’eux, car il poussa un cri et fit un pas en arrière, pendant que les autres s’arrêtaient, un peu déconcertés.

Avant qu’ils fussent revenus à eux, j’envoyai une autre balle par-dessus leurs têtes et à mon troisième coup, qui ne porta pas mieux que le second, toute la troupe lâcha la vergue et s’enfuit en courant.

Alors mon regard fit le tour de la dunette.

Tout l’espace en était rempli par la fumée de mes coups de feu, et il me semblait que mes oreilles avaient éclaté par l’effet des détonations.

Alan était toujours là, debout, mais son épée était rouge de sang jusqu’à la poignée, et il se redressait d’un air si triomphant, il avait pris une si belle attitude, qu’il paraissait invincible.

À ses pieds, sur le sol, M. Shuan était tombé sur les mains et les genoux, le sang lui sortait à flot par la bouche et il s’affaiblissait de plus en plus, la figure pâle et terrifiée.

Pendant que je regardais, quelqu’un de ceux qui étaient derrière lui le prit par les pieds et le sortit de la dunette.

Je crois qu’il expira à ce moment même.

— Tenez, en voilà un de vos Whigs, cria Alan.

Alors se tournant de mon côté, il me demanda si j’avais fait de bonne besogne.

Je lui dis que j’en avais atteint un, et que je croyais que c’était le capitaine.

— Pour moi, j’ai réglé leur compte à deux, dit-il. D’ailleurs cette saignée ne suffit pas. Ils vont revenir. À votre poste, David ! Ce n’était qu’une liqueur avant dîner.

Je revins à ma place.

Je rechargeai les trois pistolets que j’avais tirés, et je me tins l’œil et l’oreille au guet.

Nos ennemis se chamaillaient sur le pont à peu de distance, et à si haute voix que je pus saisir un mot ou deux à travers le grondement des flots.

— C’est Shuan qui a écopé.

Un autre répondit en ces termes :

— Bah ! mon cher. C’est lui qui a payé le fifre.

Et aussitôt les voix se calmèrent et on entendit les mêmes chuchotements qu’auparavant.

Seulement, à présent, une seule personne parlait, comme si elle exposait un plan ; tantôt l’un, tantôt l’autre lui répondaient en termes brefs, comme des hommes qui reçoivent des ordres.

Cela me fit comprendre qu’ils allaient revenir, et je prévins Alan.

— Nous ne pouvons rien demander de mieux, dit-il. À moins que nous n’arrivions à les dégoûter pour de bon et à en finir, il n’y aura de sommeil ni pour vous ni pour moi. Mais cette fois, faites attention, ce sera sérieux de leur côté.

Pendant ce temps, mes pistolets étaient prêts, et je n’avais plus qu’à écouter et à attendre.

Tant qu’avait duré l’engagement, je n’avais pas le loisir de me demander si j’avais eu peur, mais maintenant que le silence était revenu, mon esprit ne poursuivait pas d’autre idée.

La pensée d’épées tranchantes et du froid de l’acier me dominait fortement, et quand je commençai à entendre des pas furtifs et le froufrou des habits des hommes contre les parois de la dunette et que je compris qu’ils prenaient leurs places dans les ténèbres, je crois que j’aurais été sur le point de crier grâce.

Tout cela se passait du côté d’Alan, et je croyais déjà que j’avais fini de jouer mon rôle dans la bataille quand j’entendis quelqu’un descendre avec précaution sur le toit au-dessus de moi.

Alors se fit entendre un seul coup de clairon de mer ; c’était le signal.

Une masse d’hommes s’élança coutelas en main contre la porte ; en même temps la vitre de la lucarne vola en mille morceaux ; un homme passa par l’ouverture et sauta sur le sol.

Avant qu’il se fût remis debout, j’avais appuyé un pistolet sur son dos, et j’aurais pu tirer, à ce moment, mais à son contact, au contact de cet homme plein de vie, toute ma chair se révolta, et il me fut aussi impossible de presser sur la détente que de m’envoler.

En sautant, il avait laissé tomber son coutelas, et quand il sentit le pistolet, il se retourna brusquement et me saisit, en hurlant un juron.

Alors, soit que le courage me fût revenu, soit que j’eusse tant de peur que le résultat fut le même, je poussai un cri, je tirai et l’atteignis en plein corps.

Il lâcha le plus horrible, le plus abominable blasphème et tomba sur le sol.

Le pied d’un second ennemi, dont les jambes se balançaient dans le vide au-dessous de la lucarne, me heurta à la tête à ce même moment.

Alors je saisis un autre pistolet, et la balle lui traversa la cuisse et il vint s’abattre comme une masse sur le corps de son compagnon.

Il n’y avait pas de danger de manquer son coup, pas plus que je n’avais le temps de viser.

Je dirigeai le canon de mon arme vers le même endroit et je fis feu.

J’aurais pu rester là longtemps à les regarder, mais j’entendis Alan appeler à l’aide, et cela me rappela à la réalité.

Il avait défendu la porte bien longtemps, mais un des marins, profitant de ce qu’il se battait avec d’autres, avait passé par-dessous son épée, et l’avait saisi par le corps.

Alan le lardait à coups de poignard, mais l’autre restait cramponné comme une sangsue.

Un autre avait forcé l’entrée et levait son coutelas.

La porte encadrait leurs silhouettes.

Je pensai que nous étions perdus, et, prenant mon coutelas, je tombai sur leur flanc.

Mais je n’eus point à secourir Alan.

Le lutteur avait enfin lâché prise, et Alan faisant un bond en arrière pour reprendre sa distance, fondit sur les autres comme un taureau, en poussant des hurlements.

Ils se dispersèrent devant lui, s’évanouirent comme l’eau, tournant, courant, tombant les uns sur les autres dans leur précipitation.

L’épée brillait dans sa main comme le mercure et s’enfonçait ensuite dans la masse de nos ennemis, et à chaque éclair, j’entendais le cri d’un homme atteint.

Je pensais toujours que nous étions perdus, quand je reconnus que tous avaient fui.

Alan les pourchassait sur le pont comme un chien de berger pourchasse les moutons.

Mais à peine fut-il sorti qu’il revint. Il était aussi prudent que brave. Cependant, les marins continuaient à courir en criant comme s’il était encore sur leurs talons. Nous les entendîmes dégringoler l’un sur l’autre dans le gaillard d’avant, fermer et verrouiller l’écoutille au-dessus de leurs têtes.

La dunette avait l’air d’un abattoir. Il y avait dans l’intérieur trois morts ; un autre achevait d’agoniser sur le seuil. Alan et moi nous restions, sains et saufs, maîtres du terrain.

Il vint à moi, les bras ouverts :

— Venez dans mes bras, s’écria-t-il, en m’embrassant sur les deux joues et en m’étreignant, David, je vous aime comme un frère.

Ah ! s’exclama-t-il dans une sorte d’extase. Ne suis-je pas un rude combattant ?

En disant ces mots, il se tourna vers les quatre ennemis, plongea son épée tout entière dans le corps de chacun d’eux, et les traîna ainsi dehors l’un après l’autre.

Tout en faisant cette besogne, il murmurait, fredonnait, sifflait, comme un homme qui cherche à se rappeler un air, mais ce qu’il voulait, lui, c’était en composer un.

Pendant tous ces efforts, sa figure était rouge, ses yeux étincelaient comme ceux d’un enfant de cinq ans, à qui on a donné un joujou neuf.

Bientôt il s’assit sur la table, l’épée à la main.

L’air qu’il cherchait se précisait à lui de plus en plus clairement.

Alors il se mit à chanter d’une voix retentissante une chanson en langue gaélique.

Je l’ai traduite ici, non pas en vers, ce que je ne sais pas faire, mais au moins en loyal anglais.

Il la chanta souvent par la suite et elle devint populaire ; je l’ai entendu chanter, et je me la suis fait expliquer il y a de cela bien longtemps.


Ceci est le chant de l’épée d’Alan ;
Le forgeron l’a faite,
Le feu l’a achevée.
Maintenant elle brille dans la main d’Alan Breck.

Leurs yeux étaient nombreux et luisants.
L’œil suivait à peine leurs mouvements.
Nombreuses étaient les mains qu’ils dirigeaient.
L’épée, elle, était seule.

Les daims timides se groupent sur la colline.
Ils sont nombreux, la colline est seule.
Les daims timides disparaissent.
La colline, elle, reste.

Venez à moi, des collines tapissées de bruyères,
Venez des îles de la mer,
Ô aigles, à la vue qui perce au loin.
Voici votre repas.


Or, ce chant, qu’il composa, paroles et musique, dans l’heure de notre victoire, ne me rend pas entièrement justice, à moi qui avais été à côté de lui dans la mêlée.

M. Shuan et cinq autres avaient été tués raides ou absolument mis hors de combat, mais sur ce nombre, j’en avais tué deux, les deux qui avaient passé par la lucarne ; quatre autres avaient été blessés, et sur ce nombre, l’un, et non le moins important, avait été atteint de ma main. Si bien que j’avais eu ma bonne part dans les morts et les blessés, et aurais pu prétendre à une place dans les vers d’Alan.

Mais, comme me l’a dit un jour un homme très sage, les poètes sont obligés de songer à leurs rimes, et en bonne prose Alan m’a toujours rendu amplement justice.

Pour le moment, j’étais ignorant de tout le tort qui m’était fait.

Non seulement je ne comprenais pas un mot de gaélique, mais la longue anxiété de l’attente, sa précipitation et la tension de nos deux esprits pendant le combat, et par-dessus tout, l’horreur que m’inspirait la part que j’y avais prise, m’avaient secoué si bien que, l’affaire à peine terminée, je fus heureux de me laisser tomber en chancelant sur un siège.

Ma poitrine était si contractée que je ne pouvais respirer qu’avec difficulté.

La pensée des deux hommes que j’avais tués pesait sur moi comme un cauchemar. Et tout d’un coup, avant que je me doutasse de ce qui m’arrivait, je me trouvai sanglotant et pleurant comme un enfant.

Alan me donna une tape sur l’épaule, et me dit que j’étais un brave garçon et qu’il ne me fallait qu’une chose, du sommeil.

— Je monterai la première garde, dit-il. Vous avez bien agi avec moi, David, du commencement à la fin, et je ne voudrais pas vous perdre, quand on me donnerait tout Appin, et même tout Breadalbane.

Il me fit aussitôt une couchette sur le sol, et prit la première garde, le pistolet à la main et l’épée sur les genoux, pendant trois heures, d’après la montre du capitaine, qui était accrochée au mur.

Alors il me réveilla, et je montai la garde pendant trois heures aussi.

Avant qu’elle fût terminée, il était grand jour.

C’était une matinée très calme, avec une mer lisse et roulante qui balançait le vaisseau et faisait couler le sang de droite à gauche et de gauche à droite dans la dunette, et une grosse pluie qui tambourinait sur le toit.

Pendant toute ma garde, rien ne bougea.

Le battement du gouvernail me prouva qu’il n’y avait personne à la barre.

En fait, comme je l’appris plus tard, il y avait tant de blessés et de morts, et les autres étaient si mal disposés, qu’alors M. Riach et le capitaine, tout comme Alan et moi, nous dûmes nous mettre à la barre. Sans quoi le brick eût été jeté à la côte, et personne ne s’en serait mieux trouvé.

Ce fut un bonheur que la nuit eût été si calme, car le vent était tombé dès les premières gouttes de pluie.

Même dans cette situation, je jugeai, d’après les gémissements d’un grand nombre de mouettes qui criaient et pêchaient autour du navire, que nous avions dû dériver très près de la côte ou d’une des îles Hébrides.

Enfin je regardai par la porte de la dunette, et j’aperçus les grandes collines pierreuses de Skye, à droite, et un peu plus à l’arrière la singulière île de Rum.


CHAPITRE XI

LE CAPITAINE MET LES POUCES


Alan et moi, nous nous mîmes à table pour déjeuner vers six heures.

Le plancher était couvert de verre cassé, et de gros caillots de sang qui m’ôtaient tout appétit.

De toutes façons, d’ailleurs, nous étions dans une situation qui n’avait rien de désagréable et qui même ne manquait pas de gaîté, car nous avions chassé les officiers de leur propre logement, et nous avions sous la main tout ce qu’il y avait à boire dans le vaisseau, depuis le vin jusqu’aux liqueurs spiritueuses, et ce qu’il y avait de plus délicat dans les comestibles, comme les conserves et la meilleure qualité de biscuit.

Cela était déjà suffisant pour nous tenir en belle humeur, mais le plus plaisant de la chose, c’est que les deux hommes les plus assoiffés qui eussent jamais quitté l’Écosse, M. Shuan étant mort, étaient enfermés dans le gaillard d’avant et condamnés à ce qu’ils haïssaient le plus au monde, à l’eau claire.

— Et comptez-y, dit Alan, il ne se passera pas longtemps avant que nous ayons de leurs nouvelles. Vous pouvez empêcher un homme d’aller se battre, jamais vous ne l’empêcherez d’aller retrouver sa bouteille.

Nous étions l’un pour l’autre une agréable société.

Alan, certes, m’adressait les paroles les plus aimables ; et même prenant un couteau sur la table, il coupa un des boutons d’argent de son habit.

— Je les tiens, me dit-il, de mon père, Duncan Stewart, et je vous en donne un comme souvenir de la besogne faite la nuit dernière. Partout où vous irez, quand vous montrerez ce bouton, les amis d’Alan Breck se réuniront autour de vous.

Il me dit cela du même ton que s’il avait été Charlemagne et commandait à une armée.

En vérité, malgré mon admiration pour son courage, j’étais toujours en danger de sourire de sa vanité ; en danger, je le répète, car si je n’avais pas gardé mon sérieux, j’aurais eu à redouter qu’une querelle ne s’ensuivît.

Dès que nous eûmes terminé notre repas, il fouilla dans le coffre du capitaine jusqu’à ce qu’il eût trouvé une brosse.

Alors, ôtant son habit, il se mit à examiner son costume et à en faire disparaître toutes les taches, avec un soin, une minutie que je croyais n’être propre qu’aux femmes.

Assurément, il n’en avait pas d’autre, et de plus, comme il disait, cet uniforme appartenait à un roi, et il convenait de le soigner royalement.

Néanmoins, quand je vis avec quel soin il ôtait les fils qu’avait laissés le bouton détaché, j’attachai une plus grande valeur au présent.

Il était ainsi occupé, quand nous fûmes hélés du pont par M. Riach, qui demandait à parlementer.

Je grimpai alors à la lucarne, et m’asseyant sur le bord, le pistolet à la main et l’air déterminé, quoique je craignisse au fond du cœur qu’il n’y eût encore de la casse, je le hélai à mon tour, et lui dis de s’expliquer.

Il vint au bord de la dunette et s’assit sur un rouleau de câbles, de façon que son menton fût au niveau du toit, et nous nous regardâmes quelque temps en silence.

M. Riach, je pense, ne s’était pas beaucoup exposé dans la bataille.

Aussi en avait-il été quitte pour un coup sur la joue, mais il avait l’air découragé, fort las, car il avait passé toute la nuit debout à monter la garde ou à panser les blessés.

— Ça été une mauvaise affaire, dit-il enfin en hochant la tête.

— Ce n’est pas nous qui l’avons commencée, répliquai-je.

— Le capitaine voudrait, dit-il enfin, causer avec votre ami. Ils pourraient se parler par la fenêtre.

— Mais pouvons-nous savoir quelle trahison il médite ? m’écriai-je.

— Il n’en médite aucune, David, répondit M. Riach, et s’il y songeait, je puis vous dire honnêtement la vérité, nous ne déciderions pas les hommes à marcher.

— Est-ce bien vrai ? demandai-je.

— Je vous en dirai même plus, reprit-il, ce ne sont pas seulement les hommes, c’est aussi moi. Je suis épouvanté, David…

Et il m’adressa un sourire.

— Non, dit-il, ce que nous voulons, c’est nous séparer de lui.

Sur ces mots je me consultai avec Alan, et l’entretien fut accordé. L’on engagea sa parole des deux côtés. Mais ce n’était pas seulement cela qui amenait M. Riach. Il me supplia si instamment de lui donner la goutte à boire, et en me rappelant ses bons procédés d’autrefois, qu’enfin je lui tendis un gobelet plein d’eau-de-vie, dont il but une partie et emporta le reste en traversant le pont, sans doute pour l’offrir à son supérieur.

Quelques instants après, comme il était convenu, le capitaine se présenta à l’une des fenêtres et resta là, sous la pluie, son bras en écharpe, l’air dur, la figure pâle et si vieillie que mon cœur s’émut à l’idée d’avoir tiré sur lui.

Alan, aussitôt, le coucha en joue avec un pistolet.

— Lâchez cet objet, dit le capitaine. Ai-je manqué à ce qui est convenu, monsieur, ou avez-vous l’intention de nous insulter ?

— Capitaine, répondit Alan, je crois que votre parole se rompt aisément. L’autre soir, vous avez marchandé, chicané comme une marchande de pommes. Vous avez fini par me donner votre parole, et vous savez fort bien ce qu’il en est advenu. Au diable votre parole !

— Bon, bon, monsieur, dit le capitaine, vos jurons n’avanceront à rien.

Et je dois dire que le capitaine était absolument exempt de ce défaut.

— Mais nous avons à causer d’autres choses, reprit-il avec amertume. Vous avez rudement maltraité mon brick. Il ne me reste pas assez de monde pour la manœuvre, et mon premier maître, qui m’était à peu près indispensable, a reçu de vous le coup mortel. Il a rendu l’âme sans dire un mot. Il ne me reste plus, monsieur, d’autre parti à prendre que de retourner au port de Glasgow et de recruter d’autres matelots. Là, avec votre permission, je vous dirai que vous trouverez des gens plus en état de causer avec vous.

— Oui, dit Alan, ma foi, je ne serais pas fâché de leur dire un mot moi-même. À moins qu’il n’y ait personne qui comprenne l’anglais dans cette ville, j’en aurai de belles à leur conter. Quinze loups de mer d’un côté, contre un homme et un garçon à peine formé ! Oh ! mon cher, c’est pitoyable.

Hoseason devint cramoisi.

— Non, reprit Alan, cela ne prend pas. Vous allez me débarquer, juste comme nous en étions convenus.

— Oui, dit Hoseason, mais mon premier maître est mort, vous savez parfaitement de quelle manière. De ceux qui restent, il n’y en a aucun qui connaisse cette côte, et elle est des plus dangereuses pour les navires.

— Je vous laisse le choix, dit Alan. Débarquez-moi sur la terre ferme à Appin, à Ardgour, ou en Morven, ou Arisaig, ou Morar, en un mot où il vous plaira, dans un rayon de trente milles autour de mon pays, excepté dans le territoire des Campbells. Voilà qui vous laisse le champ libre. Si vous manquez cette cible, vous ne devez pas être plus malin en navigation que vous ne l’êtes en matière de combat à ce que j’ai vu. Comment ! les pauvres diables de mon pays passent par tous les temps d’une île à l’autre sur de méchants sabots, et la nuit encore, ce qui est bien plus fort.

— Un bateau de pêche n’est pas un navire, monsieur, répliqua le capitaine. Il n’a pas de tirant d’eau.

— Bon, allons à Glasgow, puisque vous le voulez, dit Alan. Rira bien qui rira le dernier.

— Je n’ai pas l’esprit tourné à rire, répondit le capitaine. Mais tout cela coûtera de l’argent.

— Et, monsieur, dit Alan, je ne suis pas une girouette : trente guinées si vous me débarquez sur le bord de la mer, soixante si vous m’amenez au loch Linnhe.

— Mais voyez, monsieur, où nous sommes. Il n’y a que quelques heures de navigation jusqu’à Ardnamurchan, dit Hoseason, donnez-en soixante et je vous y mènerai.

— Oui, que j’aille user mes braies et me risquer au beau milieu des habits rouges pour vous être agréable ! s’écria Alan. Non, monsieur. Vous voulez soixante guinées, gagnez-les, et débarquez-moi dans mon pays à moi.

— C’est mettre le brick en péril, monsieur, dit le capitaine. C’est risquer vos existences en même temps.

— C’est à prendre ou à laisser, répliqua Alan.

— Pourriez-vous nous piloter tant bien que mal, demanda le capitaine en fronçant les sourcils.

— Cela, j’en doute, dit Alan, je m’entends beaucoup plus à me battre, comme vous l’avez vu par vous-même, qu’à faire le matelot. Mais j’ai été assez souvent cueilli ou débarqué sur cette côte, et je dois savoir un peu comment elle est faite.

Le capitaine hocha la tête, toujours en fronçant les sourcils.

— Si j’avais perdu moins d’argent dans cette traversée de malheur, je préférerais vous voir au bout d’une corde, plutôt que de risquer mon brick. Oui, monsieur. Mais il faut en passer par là. Aussitôt que j’aurai un peu de vent favorable, et si je ne me trompe, il se lève déjà, j’y mettrai la main. Mais il y a autre chose encore. Nous pouvons rencontrer un vaisseau du Roi. Il pourra m’aborder, monsieur, sans qu’il y ait de ma faute. Les croiseurs sont en grand nombre sur cette côte, vous savez pour qui. Maintenant, dans le cas où cela arriverait, vous pourriez dire adieu à l’argent.

— Capitaine, si vous apercevez un pavillon, ce sera à vous de vous esquiver. Maintenant, comme je sais que vous êtes un peu à court d’eau-de-vie dans le gaillard d’avant, je vous offrirai un échange : une bouteille d’eau-de-vie contre deux seaux d’eau.

Ce fut la dernière clause du traité. On l’exécuta scrupuleusement de part et d’autre.

Cela nous permit, à Alan et à moi, de laver la dunette et de n’avoir plus sous les yeux les traces de ceux que nous avions tués.

Quant au capitaine et à M. Riach, ils purent goûter un instant de ce qu’ils appelaient le bonheur. Ils eurent à boire.


CHAPITRE XII

J’ENTENDS PARLER DU RENARD ROUGE


Avant que nous eussions terminé le nettoyage de la dunette, une brise se leva un peu au nord-est ; elle balaya la pluie et fit reparaître le soleil.

Ici je dois donner quelques explications que le lecteur ferait bien de suivre sur une carte.

Le jour où le brouillard nous avait enveloppés et où nous avions coulé la barque d’Alan, nous avions parcouru le Petit Minch.

À l’aube qui suivit la bataille, le calme nous surprit à l’est de l’île de Canna ou plutôt entre cette île et celle d’Eriska qui forme un anneau de la chaîne des Long Islands.

Or, pour se rendre de là au loch Linnhe, la route la plus directe passait par les goulets du détroit de Mull.

Mais le capitaine n’avait pas de carte ; il redoutait de pousser son brick aussi avant parmi les îles, et comme le vent était favorable, il avait préféré prendre par l’ouest de Tiree et arriver par la côte méridionale de la grande île de Mull.

Pendant tout le jour, la brise souffla dans la même direction et prit de la force au lieu de tomber.

Vers l’après midi, une houle commença à se dessiner, contournant les îles extérieures du groupe des Hébrides.

Naturellement pour doubler les îles intérieures, il fallait aller au sud-ouest, de sorte que tout d’abord nous avions cette houle sur notre cabrion, et nous éprouvions un fort roulis.

Mais après la tombée de la nuit, quand nous eûmes doublé l’extrémité méridionale de Tiree et comme nous allions piquer plus droit vers l’est, la mer vint à nous en poupe.

Jusqu’à présent, c’est-à-dire pendant la première partie de la journée, avant qu’arrivât la houle, le temps avait été fort agréable. Nous naviguions alors par un beau soleil, et nous apercevions de différents côtés un grand nombre d’îles montagneuses.

Alan et moi, nous étions assis dans la dunette, les deux portes ouvertes, et nous fumions une pipe ou deux du bon tabac du capitaine.

C’est à ce moment-là que nous nous racontâmes notre histoire l’un à l’autre.

C’était important surtout pour moi, car j’acquis ainsi une connaissance plus détaillée de cette sauvage contrée des Highlands sur laquelle je mettrais bientôt le pied.

En ces jours-là, si rapprochés des derniers moments de la grande insurrection, on avait besoin de bien savoir ce qu’on faisait avant de s’engager dans la lande.

Ce fut moi qui commençai en lui narrant tout mon malheur.

Il écouta mon récit avec une grande bonhomie, excepté quand je vins à parler de mon excellent ami, M. Campbell, le ministre.

Alan prit feu aussitôt et me cria qu’il détestait tout ceux qui portaient ce nom.

— Pourquoi ? lui demandai-je. C’est un homme à qui vous seriez fier de donner la main.

— Je ne vois rien que je puisse donner à un Campbell, dit Alan, à moins que ce ne soit une balle de plomb. Je voudrais faire la chasse à tous ceux de ce nom comme à des coqs de bruyère. Et si j’étais à l’article de la mort, je me traînerais sur mes genoux jusqu’à ma fenêtre pour tirer sur eux.

— Quoi, Alan ! m’écriai-je, que vous ont donc fait les Campbell ?

— Eh bien, me répondit-il, vous savez parfaitement que je suis un Stewart d’Appin, et pendant longtemps les Campbell ont tracassé et pillé ceux de mon nom. Oui, ils nous ont pris de bonnes terres par trahison, jamais à la pointe de l’épée, non, cria-t-il de toute sa force, en même temps qu’il laissait tomber son poing sur la table.

Mais je ne fis guère attention à cela. Je savais bien que ceux qui ont le dessous tiennent généralement ce langage.

— Ce n’est pas tout, il y a pire, reprit-il, et c’est toujours la même histoire, des paroles menteuses, des papiers menteurs, des tours bons pour un rétameur ambulant, et tout cela couvert des apparences de la légalité, pour achever de vous mettre en fureur.

— Vous qui êtes si prodigue de vos boutons, dis-je, j’ai de la peine à croire que vous soyez un bon juge en affaires.

— Ah ! fit-il en retrouvant son sourire, je tiens ma prodigalité du même homme qui m’a donné les boutons, et ce fut mon propre père, Duncan Stewart. Qu’il repose en paix !

C’était le plus bel homme de toute la parenté, et le meilleur tireur à l’épée qu’il y eût dans les Highlands, David, et cela revient à dire, le meilleur qu’il y eût de par le monde. Je dois le savoir, car il a été mon maître. Il était dans la garde noire, quand elle fut formée, et comme les autres gentlemen, simples soldats, il avait un valet derrière lui pour porter son mousquet dans les marches.

Bon, il paraît qu’un jour le Roi eut la fantaisie de voir l’escrime écossaise à l’épée ; mon père et trois autres furent choisis et envoyés à Londres, pour qu’il pût en juger comme il faut.

Bien ! on les introduit. Ils donnent une séance d’escrime qui dure deux heures de suite, devant le roi George, la reine Caroline et le boucher Cumberland, et un grand nombre d’autres dont le nom m’importe peu.

Quand ils eurent fini, le Roi (cela n’empêche qu’il soit un fieffé usurpateur), le Roi leur parla avec bonté et mit trois guinées dans la main de chacun.

Or, comme ils sortaient du palais, ils eurent à passer devant la loge du portier.

Mon père se dit qu’il était peut-être le premier gentleman simple soldat qui eût jamais passé par cette porte, et qu’il était très à propos de donner au pauvre portier une idée convenable de leur qualité.

Il met donc les trois guinées du Roi dans la main de cet homme, comme si c’était son habitude.

Les trois autres, qui le suivaient, en font autant, et alors les voilà dans la rue, sans un penny pour toute la peine qu’ils s’étaient donnée.

Les uns disent que ce fut un tel qui donna le premier un pourboire au portier du Roi, les autres disent que ce fut un tel, mais la vérité c’est que Duncan Stewart fut le premier, et je suis prêt à le prouver à l’épée ou au pistolet. Et voilà l’homme que j’ai eu pour père. Que Dieu lui donne le repos !

— Je pense qu’un tel homme n’a pas dû vous léguer une fortune, dis-je.

— Ah ! c’est vrai. Il m’a légué des culottes pour me couvrir, et pas grand’chose de plus. C’est ce qui fait que je me suis engagé, ce qui était même, au bon temps, une tache noire sur ma réputation, et ce qui n’arrangerait guère mes affaires, si je tombais aux mains des habits rouges.

— Comment, m’écriai-je, vous avez été dans l’armée anglaise ?

— J’y ai servi, dit Alan, mais j’ai déserté pour aller du bon côté, à Preston Pans, et cela me réconforte un peu.

Il m’était difficile de partager cette manière de voir, je regardais la désertion sous les armes comme une impardonnable faute contre l’honneur.

Mais si jeune que je fusse, j’étais trop avisé pour dire ce que je pensais.

— Ah ! cher ami, dis-je, mais c’est la peine de mort.

— Oui, fit-il, si on mettait la main sur moi, ce serait l’affaire d’une courte séance et d’une longue corde. Mais j’ai dans ma poche ma commission du Roi de France, et cela me protégerait quelque peu.

— J’en doute beaucoup, dis-je.

— Et moi aussi, j’ai des doutes à ce sujet, fit sèchement Alan.

— Mais, grand Dieu, mon ami, m’écriai-je, vous qui êtes un rebelle condamné, et un déserteur, et un homme du Roi de France, qu’est-ce qui vous tente et vous amène dans ce pays. C’est braver la Providence.

— Peuh ! je reviens tous les ans depuis 1746.

— Qu’est-ce qui vous fait revenir ? ami, m’écriai-je.

— Voilà, c’est le désir de revoir les amis et le pays, dit-il. La France est un bon séjour, sans doute, mais il me faut les bruyères et le daim. En outre, j’ai à m’occuper de diverses choses. Je rassemble quelques gaillards pour servir le Roi de France, je fais le racoleur, comme vous voyez, et cela me rapporte quelque argent. Mais le principal, l’essentiel, ce sont les intérêts de mon chef, Ardshiel.

— Je croyais que votre chef s’appelait Appin.

— Oui, mais Ardshiel est le capitaine du clan, dit Alan, ce qui ne m’aida point à comprendre.

— Voyez-vous, David, lui qui pendant toute sa vie a été un si grand personnage, qui a dans ses veines un sang royal et qui porte un nom de roi, il en est réduit aujourd’hui à vivre dans une ville de France comme un pauvre particulier.

Lui qui d’un coup de sifflet pouvait rassembler quatre cents épées, je l’ai vu de mes propres yeux, allant acheter du beurre sur la place du marché et le rapporter chez lui dans une feuille de chou.

Ce n’est pas seulement une souffrance, mais encore une humiliation pour nous qui sommes de sa famille et de son clan. Et il y a en outre les petits, les enfants, l’espoir d’Appin. Il faut qu’ils apprennent à lire et à tenir une épée, dans ce pays lointain.

Or, les fermiers d’Appin ont à payer une redevance au roi George, mais leur fidélité est à l’épreuve, ils sont dévoués à leur chef, et grâce à cette affection, en les pressant un peu, en usant de menaces à l’occasion, les pauvres gens économisent de quoi payer une autre redevance à Ardshiel.

Eh bien, David, c’est moi qui suis l’intermédiaire.

En disant ces mots, il frappa sur la ceinture qui lui entourait le corps, et fit tinter les guinées.

— Est-ce qu’ils paient les deux redevances ? m’écriai-je.

— Oui, David, les deux ! dit-il.

— Comment ? deux redevances ! répétai-je.

— Oui, David, répondit-il, j’ai raconté toute autre chose à votre capitaine, mais c’est la vérité vraie. Et ils ne se font pas trop prier, c’est quelque chose d’admirable. Pour cela, c’est l’affaire de mon bon parent, l’ami de mon père, James des Vaux James Stewart, qui est le demi-frère d’Ardshiel. C’est lui qui récolte l’argent, qui se charge des arrangements.

Ce fut la première fois que j’entendis prononcer le nom de James Stewart, dont on parla tant dans la suite, à l’époque où il fut pendu.

Mais je n’y fis guère attention pour le moment, car mon esprit était tout à la générosité de ces pauvres highlanders.

— Voilà ce que j’appelle de la noblesse ! m’écriai-je. Je suis un Whig ou je ne vaux guère mieux, mais j’appelle cela de la noblesse.

— Oui, dit-il, vous êtes un Whig, mais vous êtes un gentleman, et c’est pourquoi vous parlez ainsi. Mais si par hasard vous apparteniez à cette maudite race des Campbell, vous grinceriez des dents rien qu’à en entendre parler. Si vous étiez le Renard Rouge….

Lorsqu’il prononça ces mots, ses dents se serrèrent, et il cessa de parler.

J’ai vu bien des figures terribles, mais jamais d’aussi terribles que celle d’Alan quand il prononça ce nom de Renard Rouge.

— Qui est-il donc, ce Renard Rouge ? demandai-je, la curiosité l’emportant sur mon effroi.

— Qui il est ? s’écria Alan. Eh bien ! Je vais vous le dire. Quand les hommes des clans eurent été dispersés à Culloden, et que la bonne cause succomba, que les chevaux marchèrent jusqu’au pâturon dans le meilleur sang du Nord, Ardshiel dut fuir comme un pauvre daim sur les montagnes, avec sa femme et ses enfants. Ce fut une terrible affaire pour nous que de les embarquer, et quand il était encore dans la lande, les gredins d’Anglais, ne pouvant s’emparer de sa personne, s’en prirent à ses droits. Ils le dépouillèrent de tout ce qu’il possédait. Ils lui enlevèrent ses terres. Ils désarmèrent tous les hommes de son clan, qui avaient porté les armes pendant trente siècles. Oui, ils leur ôtèrent même les vêtements qu’ils avaient sur le dos, de sorte qu’aujourd’hui c’est un délit de porter un plaid à tartan, et on peut jeter un homme en prison rien que parce qu’il a un kilt autour des jambes. Il y a quelque chose qu’ils n’ont pas pu tuer, c’est l’affection que les hommes du clan avaient pour leur chef. Ces guinées en sont la preuve. Et voilà que maintenant arrive un individu, un Campbell, Colin le Roux, de Glenure.

— C’est lui que vous appelez le Renard Rouge ?

— Voulez-vous m’apporter sa tignasse ? s’écria Alan, d’un ton furieux. Oui, c’est cet homme. Il arrive avec des papiers signés du roi George, pour remplir les fonctions de soi-disant intendant du Roi sur les terres d’Appin. Tout d’abord il se fait tout petit, il est à tu et à toi avec Sheamus, c’est-à-dire avec James des Vaux, l’agent de mon capitaine. D’un mot à l’autre, il parvient à savoir tout ce que je vous ai raconté, comment les pauvres gens d’Appin, les fermiers, les loueurs de terres, les tenanciers tordent jusqu’à leurs plaids pour en tirer une seconde redevance, et l’envoyer outre-mer à Ardshiel et à ses pauvres petits. Comment donc avez-vous appelé cela, quand je vous en ai parlé ?

— Je vous ai dit, Alan, que c’était se conduire avec noblesse.

— Et vous n’êtes guère plus qu’un Whig ordinaire, s’écria Alan, mais quand Colin Roy le sut, le sang impur des Campbell s’alluma aussitôt de fureur. Il grinçait des dents quand il était assis devant sa bouteille de vin. Comment ! Un Stewart aurait un morceau de pain à manger, et il ne pourrait rien faire pour l’en empêcher ? Ah ! Renard Rouge, si jamais je vous tiens au bout de mon fusil, que Dieu ait pitié de vous !

Alan s’arrêta pour avaler sa colère.

— Eh bien, David, savez-vous ce qu’il fait ? Il déclare que toutes les fermes sont à louer. « Ah ! se dit-il dans le fond noir de son cœur, je trouverai bientôt d’autres tenants qui offriront une redevance plus élevée que ces Stewarts, ces Maccolls, ces Macrobs. » Tous ces noms-là, David, ce sont des noms de mon clan, et alors, se dit-il, il faudra qu’Ardshiel tende son bonnet aux passants sur les routes de France.

— Alors, dis-je, que se passa-t-il ?

Alan posa sa pipe que, depuis longtemps, il avait laissé éteindre, et mit ses mains sur ses genoux.

— Ah ! dit-il, vous ne le devineriez jamais : ces mêmes Stewarts, ces Maccolls, ces Macrobs, qui avaient deux redevances sur les bras, l’une qu’ils payaient par force au roi George, et l’autre qu’ils payaient par bonne volonté naturelle à Ardshiel, offrirent un revenu plus élevé qu’aucun des Campbell qui se trouvent dans toute l’Écosse, et pourtant il en envoya chercher bien loin, jusque sur les bords de la Clyde, et vers la croix d’Édimbourg, les priant, les suppliant de venir, puisqu’il y avait un Stewart à faire crever de faim, et un chien de Campbell à tête rouge à servir.

— Eh bien, Alan ! dis-je, voilà une étrange histoire, et bien belle aussi, et tout Whig que je sois, je suis content que l’homme ait été déjoué.

— Déjoué ? répéta Alan, vous ne les connaissez guère les Campbell, et vous connaissez encore moins le Renard Rouge. Lui battu ? il ne le sera jamais, tant que son sang n’aura pas arrosé les flancs des collines. Mais s’il arrive qu’un jour j’aie le temps et le loisir de chasser, David, mon garçon, il ne pousse pas assez de bruyère dans toute l’Écosse pour le dérober à ma vengeance.

— Ah ! mon cher Alan, dis-je, ce n’est ni sage, ni très chrétien que de laisser échapper tant de paroles de colère. Elles ne feront aucun mal à l’homme que vous appelez le Renard Rouge et à vous-même elles ne servent de rien. Racontez-moi simplement la chose ; que fit-il ensuite ?

— C’est une bonne observation, David, dit Alan. C’est la vérité vraie que cela ne lui nuira pas, et c’est malheureux. Mais pour ce que vous avez dit d’être chrétien, je le suis autrement que vous, sans cela je ne serais pas chrétien. À part cela, je pense tout à fait comme vous.

— Que vous ayez une opinion, que j’en aie une autre, dis-je, je sais du moins que le Christianisme interdit la vengeance.

— Oui, dit-il. On voit bien que vous avez reçu les leçons d’un Campbell. Ce monde-ci serait tout à fait agréable pour eux et ceux de leur espèce, s’il n’y avait rien qui ressemble à un gaillard embusqué derrière un fourré de bruyère. Mais il n’en est pas tout à fait ainsi. Voilà ce qu’il a fait.

— Oui, répondis-je, arrivez-y.

— Bon, David, reprit-il. Comme il ne pouvait pas se débarrasser des tenanciers loyaux par les moyens légaux, il a juré qu’il en viendrait à bout par des moyens malhonnêtes. Il fallait amener Ardshiel à mourir de faim. C’était là qu’on voulait en venir. Et puisque ceux qui le nourrissaient en exil ne voulaient pas se laisser acheter, il viendrait à bout de les expulser, à tort ou à raison. Il se mit donc en quête de gens de loi, de papiers, d’habits rouges pour le soutenir. Et voilà les braves gens de ce pays réduits à déménager, à partir à pied, chaque fils forcé de quitter la maison de son père, l’endroit où il était né, où il avait joué quand il était petit. Et quels sont ceux qui vont les remplacer ? Des mendiants aux jambes nues. Le roi George peut siffler pour avoir ses revenus. Il s’arrangera avec le peu qui en restera. Colin le Rouge n’en a cure. Du moment qu’il peut nuire à Ardshiel, c’est tout ce qu’il veut ; qu’il puisse enlever le pain de la table de mon chef, et quelques pauvres jouets aux mains de ses enfants… il retournera chez lui en chantant : vive Glenure !

— Laissez-moi dire un mot, fis-je. Soyez certain que s’il touche moins de revenus, le gouvernement a un doigt dans l’affaire. Ce n’est pas la faute de Campbell, mon ami, ce sont les ordres qu’il a reçus. Et si vous tuiez ce Colin aujourd’hui, vous en trouveriez-vous mieux ? Il y aurait un autre intendant à sa place, à peine dans le délai nécessaire pour monter à cheval.

— Vous êtes un rude gaillard dans la bataille, dit Alan, mais, mon garçon, vous avez le Whiggisme dans le sang.

Il y avait dans ces paroles assez de bienveillance, mais il y avait aussi tant de colère sous son dédain, que je crus sage de changer le sujet de la conversation.

Je lui exprimai mon étonnement de ce que dans un pays couvert de troupes, comme l’étaient les Highlands, et gardé comme une ville assiégée, un homme dans sa situation pût aller et venir sans être arrêté.

— C’est plus aisé que vous ne croyez, dit Alan. Une pente de colline nue, voyez-vous, est une simple route. S’il y a une sentinelle, vous n’avez qu’à prendre un autre chemin. De plus, la bruyère vous est d’un grand secours. Partout on a des amis, des granges et des meules de foin qui sont à des amis. En outre, quand on dit qu’un pays est couvert de troupes, ce n’est qu’une manière de parler. Un soldat ne tient pas plus de place que les semelles de ses bottes. J’ai pêché dans une rivière avec une sentinelle en faction sur l’autre bord. J’ai pris une belle truite. Je suis resté assis dans la bruyère à moins de six pieds de distance d’un autre soldat ; et en l’écoutant siffler, j’ai appris un air très joli. Le voici.

Et il me siffla cet air.

— Ce n’est pas tout, continua-t-il, et il ne fait pas aussi mauvais à présent qu’en mil sept cent quarante-six. Les Highlands sont pacifiés, comme ils le disent.

Cela n’est guère étonnant, puisqu’ils n’ont laissé ni un fusil, ni une épée depuis Cantyre jusqu’au cap de la Fureur, à l’exception des armes que les gens soigneux ont cachées dans le chaume de leur toit.

Mais ce que je voudrais savoir, David, c’est le temps que cela durera. Pas longtemps, croirez-vous, quand des hommes comme Ardshiel sont en exil, tandis que le Renard Rouge boit le vin et opprime les faibles chez eux.

Mais c’est une affaire hasardeuse que de juger ce que des gens supporteront et ce qu’ils ne supporteront pas.

Quand Colin le Rouge parcourt à cheval tout mon pauvre pays d’Appin, pourquoi ne se trouverait-il pas un brave garçon qui lui enverrait une balle dans le corps ?

En disant ces mots, Alan tomba dans une rêverie et resta assez longtemps fort triste et silencieux.

Pour faire connaître entièrement mon ami, j’ajouterai ici qu’il était fort bon musicien en tous genres, mais surtout bon joueur de fifre, qu’il était un poète fort estimé dans sa langue, qu’il avait lu beaucoup de livres anglais et français, qu’il était un tireur infaillible, bon pêcheur à la ligne, qu’il était un excellent escrimeur, tant à l’épée légère qu’à son arme particulière.

Quant à ses défauts, il les portait sur sa figure, et dès maintenant je les connaissais tous.

Mais le pire de tous, sa disposition puérile à se fâcher, à se faire des querelles, ce défaut-là, il l’avait maîtrisé en grande partie à mon égard, grâce à ma conduite lors de la bataille dans la dunette.

Mais cela tenait-il à ce que je m’étais bravement comporté, ou à ce que j’avais été témoin des exploits bien plus grands qu’il avait accomplis, c’est plus que je ne saurais dire, car bien qu’il appréciât beaucoup le courage d’autrui, il admirait surtout celui d’Alan Breck.


CHAPITRE XIII

LA PERTE DU BRICK


La nuit était déjà avancée, et aussi sombre qu’elle pouvait l’être en cette saison-là, c’est-à-dire qu’elle était fort brillante, quand Hoseason passa sa tête par la porte de la dunette et dit :

— Allons, sortez, et voyez si vous pouvez nous piloter.

— Est-ce une de vos ruses ? demanda Alan.

— Ai-je l’air d’un homme qui songe à ruser ? s’écria le capitaine. J’ai bien d’autres soucis… Mon brick est en danger.

L’expression inquiète de sa physionomie, et par-dessus tout, le ton âpre de sa voix quand il parla de son brick, nous montrèrent clairement à tous deux qu’il parlait sérieusement, très sérieusement, si bien qu’Alan et moi, sans grande crainte, nous nous avançâmes sur le pont.

Le ciel était pur, le vent fort, le froid vif. Il restait encore quelques lueurs attardées du jour, et la lune, qui était presque pleine, brillait de tout son éclat.

Le brick était orienté au plus près de manière à doubler l’angle sud-ouest de l’île de Mull ; ses hauteurs, et parmi elles le Ben-More, coiffé d’un léger brouillard, se voyaient nettement à bâbord.

Quoique ce ne fût pas une bonne direction pour orienter la voilure du Covenant, il avançait sur les flots à grande vitesse, toujours poursuivi par la houle de l’ouest.

En somme, ce n’était pas un mauvais temps pour tenir la mer au large pendant la nuit, et je commençais à me demander pourquoi le capitaine se montrait aussi soucieux, quand le brick, se dressant soudain sur le sommet d’une haute vague, il nous montra une direction en nous criant de regarder.

À quelque distance sous le vent, on eût cru voir une source qui jaillissait dans la mer éclairée par la lune ; aussitôt après nous entendîmes un grondement sourd.

— Comment appelez-vous cela ? demanda le capitaine d’un air sombre.

— C’est la mer qui se brise sur un récif, dit Alan. Maintenant vous savez où il est. Et que vous faut-il de plus ?

— Ah ! oui, dit Hoseason, s’il n’y avait que celui-là ?

Et au moment même où il parlait, une seconde source apparut vers le sud.

— Vous voyez, dit Hoseason, vous vous en rendez compte vous-même. Si j’avais entendu parler de ces récifs, si j’avais une carte, ou s’il me restait Shuan, ce n’est pas pour soixante guinées, non, ni même pour six cents que vous m’auriez décidé à risquer mon brick sur un pareil pavé. Mais vous, monsieur, vous qui deviez nous piloter, n’avez-vous pas un mot à dire ?

— Je crois bien, dit Alan, que c’est là ce qu’on appelle les rochers de Torran.

— Y en a-t-il beaucoup ? demanda le capitaine.

— À vrai dire, monsieur, répondit Alan, je ne suis point pilote, mais je crois me rappeler qu’il y en a comme cela pendant dix milles.

M. Riach et le capitaine échangèrent un regard.

— Il y a un passage quelque part, je suppose ? demanda le capitaine.

— Sans aucun doute, dit Alan, mais où ? Cependant j’ai dans l’esprit quelque idée vague qu’il y a plus d’espace libre vers la terre.

— Vrai ! dit Hoseason, nous aurons alors à repiquer dans le vent. Monsieur Riach, il faudra que nous portions aussi près de la pointe de Mull que nous pourrons en approcher, monsieur, et même alors nous aurons la terre qui nous empêchera de profiter de la brise, et cela à un jet de pierre sous le vent… Bref, nous y sommes, et nous pourrons aussi bien nous y briser.

Aussitôt il donna un ordre à l’homme de barre et envoya M. Riach à la hune de misaine.

Il n’y avait sur le pont que cinq hommes, y compris les officiers. C’étaient les seuls qui fussent en état de manœuvrer, je veux dire les seuls à le pouvoir et à le vouloir, et sur ces cinq, il y en avait deux de blessés.

Par suite, comme je l’ai dit, M. Riach reçut l’ordre de grimper dans la mâture où il s’installa pour surveiller les environs, et crier à ceux du pont des indications sur ce qu’il pouvait voir de nouveau.

— Au sud, la mer est forte, cria-t-il.

Puis, il cria de nouveau, après un silence.

— Elle paraît un peu plus apaisée vers la terre.

— Eh bien, monsieur, nous allons essayer de la route que vous nous indiquez. Mais je crois que je pourrais tout aussi bien m’en rapporter à un violoneux aveugle. Plaise à Dieu que vous ayez raison !

— Plaise à Dieu que j’aie raison, me dit Alan, mais où donc ai-je entendu dire cela ? Bah ! ce qui doit être sera.

À mesure que nous nous rapprochions du contour de la terre, les récifs apparurent de plus en plus nombreux, comme s’ils avaient été semés sur notre route même, et M. Riach nous criait de temps à autre de changer de direction.

Parfois il nous avertissait quand il n’était que bien juste temps de le faire.

Un certain brisant se montra si près du bord du côté du vent, que quand une vague y tomba, une frange d’écume très légère tomba sur le pont, et nous mouilla comme une pluie.

La clarté de la nuit nous montrait ces dangers aussi nettement que le grand jour, ce qui était peut-être plus alarmant.

Grâce à elle aussi, je pus voir la figure du capitaine, debout près de l’homme de barre, se balançant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, parfois soufflant dans ses mains, mais toujours aux écoutes, l’air aussi ferme que s’il eût été d’acier.

Ni lui, ni M. Riach ne s’étaient montrés bien brillants dans la bataille, mais je vis qu’ils étaient courageux dans leur profession, et je les admirai d’autant plus, que je trouvais Alan fort pâle.

— Oh ! Oh ! David, me dit-il. Ce n’est pas le genre de mort qui m’irait.

— Comment ? Alan ? lui criai-je. Est-ce que vous auriez peur.

— Non, me dit-il en se mouillant les lèvres, mais vous conviendrez que c’est une mort bien froide.

À ce moment, comme nous prenions des embardées tantôt d’un côté tantôt d’un autre pour éviter un brisant, toujours en serrant de près le vent et la terre, nous avions doublé Iona et déjà nous longions les côtes de Mull.

La marée montait très forte vers l’extrémité de la terre et secouait le navire.

On mit deux hommes à la barre. De temps à autre, Hoseason lui-même donnait un coup de main. C’était un étrange spectacle que de voir ces trois hommes vigoureux portant de tout leur poids sur la barre, et celle-ci, comme si elle avait été douée de vie, luttant contre eux et les forçant à reculer.

Cela aurait été des plus dangereux si la mer n’avait été sans obstacle sur une certaine étendue.

En outre, du haut de la hune, M. Riach annonça qu’il voyait la mer libre assez loin à l’avant.

— Vous aviez raison, monsieur, dit Hoseason à Alan. Vous avez sauvé le brick, et je m’en souviendrai quand nous réglerons nos comptes.

Je crois bien qu’il était de bonne foi, et qu’il eût agi comme il le disait, tant le Covenant tenait de place dans ses affections. Mais je dois m’en tenir à de simples suppositions, car les choses tournèrent autrement qu’il ne s’y attendait.

— Faites virer d’un degré, cria M. Riach. Écueil à tribord.

À ce moment même, la marée saisit le navire et le jeta hors du vent qu’il avait dans ses voiles.

Il tourna dans le vent comme une toupie, et la minute d’après, donna contre l’écueil si subitement que nous fûmes tous jetés à plat ventre sur le pont, et que M. Riach faillit dégringoler de son poste sur le mât.

En une minute, je fus debout.

Le récif, sur lequel nous avions donné, était tout près de l’extrémité sud-ouest de Mull, un peu vers une petite île qu’on nomme Earraid, et qu’on voyait comme un contour bas et noir à bâbord.

Parfois la houle venait droit au-dessus de nous, parfois elle se bornait à secouer le pauvre brick sur le rocher, au point que nous pouvions l’entendre se disloquer.

Les voiles faisaient grand bruit, le vent chantait, l’écume voltigeait au clair de lune, et la sensation du danger était telle que, je crois, la tête m’avait tourné, car je me rendais à peine compte de ce que je voyais.

Bientôt j’aperçus M. Riach et les matelots occupés autour de l’esquif. Toujours inconscient, je courus à leur aide, et dès que j’eus mis la main à la besogne, mes idées retrouvèrent leur netteté.

Ce n’était pas une tâche aisée, car l’esquif se trouvait à la partie centrale du navire ; il était encombré de mille objets, et la force de la mer nous obligeait à lâcher prise, pour revenir ensuite, car dès que nous le pouvions, nous tirions comme des chevaux.

Pendant ce temps, ceux des blessés qui étaient en état de se mouvoir, arrivèrent sur le pont en clopinant par l’écoutille d’avant, tandis que les autres, qui gisaient immobiles dans leurs cadres, m’étourdissaient de leurs cris et suppliaient qu’on les sauvât.

Le capitaine restait inactif.

On eût dit qu’il était frappé de stupidité debout, il se cramponnait aux haubans et poussait un gémissement à chaque martèlement du navire contre le rocher.

Son brick lui tenait lieu de femme et d’enfant.

Il avait assisté sans s’émouvoir aux brutalités que subissait le pauvre Rançon, mais maintenant qu’il s’agissait du brick, il souffrait tout ce que celui-ci souffrait.

Pendant tout le temps que nous travaillâmes à dégager l’esquif, je me souviens seulement d’un autre détail. Je demandai à Alan, qui regardait du côté de la terre, quel était ce pays et il me répondit que c’était pour lui le plus dangereux de tous, car il appartenait aux Campbell.

Nous avions chargé un des blessés d’avoir l’œil sur la mer et de nous servir de vigie.

Or, nous étions sur le point de mettre l’esquif à la mer, quand cet homme cria de sa voix la plus perçante :

— Au nom de Dieu, retenez !

Le ton de sa voix nous apprit qu’il se produisait quelque chose de plus qu’à l’ordinaire, et en effet, il arriva aussitôt sur nous un si violent coup de mer, que le brick se dressa et chavira sur sa quille.

L’avertissement avait-il été lancé trop tard, ou n’avais-je pas le poignet assez ferme, je ne sais, mais ce redressement brusque du vaisseau me lança par-dessus bord dans la mer.

Je m’enfonçai et bus un fort coup. Puis je remontai, j’entrevis la lune et plongeai de nouveau. On dit qu’au troisième plongeon, l’homme a son compte. Sans nul doute, je ne suis pas fait comme les autres, car je n’ose écrire en toutes lettres le nombre de fois que je plongeai et remontai à la surface.

Entre temps, j’étais ballotté de côté et d’autre, heurté, étranglé, puis englouti tout entier, et ce jeu agissait si fortement sur mes esprits que je n’avais ni inquiétude, ni frayeur.

À la fin, je m’aperçus que je me tenais à un espar, qui me fut de quelque secours.

Soudain je me trouvai en eau tranquille et je commençai à reprendre possession de moi-même.

C’était une vergue de rechange que j’avais saisie ; je fus stupéfait en voyant combien je m’étais éloigné du brick.

Il était toujours resté accroché au récif, mais avait-on réussi à mettre l’esquif à la mer ?

Le niveau de l’eau et la distance où je me trouvais m’empêchèrent de le voir.

Pendant que je hélais le brick, j’aperçus entre lui et moi une certaine étendue de mer où il ne venait pas de fortes vagues, mais qui néanmoins était blanche de bulles, et semblait se couvrir de cercles, se hérisser de pointes brillantes, au clair de lune.

Parfois toute cette surface se déplaçait latéralement, comme la queue d’un serpent vivant, parfois tout cela disparaissait pendant un clin d’œil et le bouillonnement reprenait.

Qu’est-ce que cela signifiait ?

Je n’en avais aucune idée, ce qui pendant quelque temps ajouta à mes craintes, mais maintenant je sais que c’était le ressac qui m’avait porté aussi loin et roulé si cruellement, et qu’enfin, comme las de se jouer de moi, m’avait jeté avec la vergue de rechange vers la terre.

J’étais maintenant tout à fait calmé, et je commençais à sentir qu’on peut mourir aussi bien par le froid que par la noyade.

Les rivages d’Earraid étaient tout près. Le clair de lune me permettait de distinguer les taches de bruyère et les scintillements du mica dans les rochers.

— Eh bien, me dis-je, si je ne pouvais arriver jusque-là, ce serait étrange.

Je n’étais point un habile nageur ; l’eau n’abondait pas chez nous, à Essen, mais lorsque j’eus saisi la vergue des deux bras, et que j’eus lancé quelques ruades, je m’aperçus que j’avançais.

C’était un travail fatigant, et d’une lenteur mortelle, mais après une heure employée à ruer et à barboter, j’étais arrivé entre les rives d’une baie sablonneuse entourée de collines basses.

En cet endroit, la mer était parfaitement tranquille. On n’entendait aucun bruit de ressac. Je crus sincèrement que de ma vie je n’avais vu un endroit aussi désert, aussi désolé. Mais enfin c’était la terre ferme ; et lorsqu’enfin l’eau fut assez basse pour que je pusse lâcher la vergue et aller à gué jusqu’au rivage, je ne saurais dire quel sentiment l’emportait, de la fatigue ou de la reconnaissance.

En tout cas, je les éprouvais en même temps. J’étais las comme je ne l’avais jamais été cette nuit-là, et reconnaissant envers Dieu, comme je crois l’avoir été souvent, bien que je n’aie jamais eu tant de motifs pour l’être.


CHAPITRE XIV

L’ÎLOT


Avec mon arrivée à terre commença la période la plus malheureuse de mes aventures.

Il était plus de minuit et demi, et quoique le vent fût brisé par la terre, la nuit fut très froide.

Je n’osai pas m’asseoir, par crainte d’être gelé, mais j’ôtai mes souliers et marchai de côté et d’autre sur le sable, les pieds nus, me battant la poitrine, et je me fatiguai extrêmement.

Je n’entendais rien qui révélât la présence d’homme ou d’animaux, pas un chant de coq, bien que ce fût l’heure où ils commencent à se réveiller, rien que le grondement de la houle au loin sur la mer, bruit qui me rappela à la pensée de mes dangers et de ceux que courait mon ami.

Cette marche au bord de la mer, à une heure aussi matinale, dans un endroit si désert, si solitaire, me frappa d’une sorte de frayeur.

Dès que le jour vint à poindre, je remis mes souliers et gravis une colline.

Ce fut la plus rude escalade que j’aie jamais faite.

À chaque instant je tombais entre de gros blocs de granit, ou je sautais de l’un à l’autre. Quand j’arrivai au sommet, l’aurore se montra.

Je n’aperçus aucun indice du brick, qui avait dû couler après avoir été détaché du récif.

Le canot, lui aussi, était invisible.

Il n’y avait aucune voile sur l’Océan, et sur terre, aussi loin que s’étendait ma vue, ne se montrait ni une maison, ni un homme.

J’étais effrayé en songeant à ce qui était advenu de mes compagnons de navigation ; je prenais peur à contempler plus longtemps une scène aussi vide. Et sans parler de mes vêtements trempés et de ma fatigue, mon estomac commença à me faire souffrir douloureusement de la faim, et j’avais assez de tourments sans ce surcroît.

Alors je suivis, dans la direction de l’est, la côte du sud.

J’espérais rencontrer une maison où je pourrais me réchauffer et peut-être aussi avoir des nouvelles de ceux que j’avais perdus.

En mettant les choses au pire, je me disais que le soleil ne tarderait pas à se lever et à sécher mes habits.

Bientôt ma marche fut arrêtée par une crique, ou échancrure, où pénétrait la mer, qui me semblait s’avancer assez profondément dans l’intérieur des terres ; comme je n’avais aucun moyen de la traverser, je dus nécessairement changer de direction jusqu’à ce que j’arrivasse à l’extrémité.

C’était bien encore la marche la plus fatigante.

En somme, non seulement toute l’île d’Earraid, mais encore le pays adjacent de Mull, qu’on nomme Ross, n’est pas autre chose qu’une succession de blocs granitiques, entre lesquels pousse un peu de bruyère.

Tout d’abord, la crique continuait à se rétrécir, comme je m’y étais attendu, mais bientôt, je fus surpris de m’apercevoir qu’elle s’élargissait de nouveau.

Je me grattai la tête, ne soupçonnant encore rien de la réalité, enfin j’arrivai à un endroit d’un niveau plus élevé, et il me vint soudain à l’esprit que j’avais été jeté sur un îlot stérile, et séparé de tout le reste de la terre par de l’eau de mer.

Au lieu du soleil qui devait se lever pour me sécher, ce fut la pluie, qui arriva avec un épais brouillard, de sorte que ma situation devint lamentable.

J’étais debout sous la pluie, je frissonnais, je me demandais avec embarras ce que je devais faire, jusqu’à ce qu’il me vînt à l’esprit que peut-être la crique pouvait être franchie à gué.

Je revins donc en arrière, jusqu’à l’endroit où elle était le plus étroite, et je m’y avançai.

Mais j’étais à peine éloigné à trois ou quatre pas du rivage que je fis un plongeon jusqu’aux oreilles, et si jamais on me revit plus tard, ce fut plutôt grâce à Dieu qu’à ma propre prudence que je le dus.

Cette mésaventure ne me mouilla pas plus que je ne l’étais, mais elle me glaça davantage, et après avoir renoncé à une nouvelle espérance, je me sentis plus malheureux qu’auparavant.

À ce moment même, je pensai soudain à la vergue. Puisqu’elle m’avait porté à travers la marée, elle me servirait bien pour franchir sans danger cette petite crique d’eau tranquille.

Là-dessus je repris, prêt à une nouvelle lutte, ma route, vers le sommet de l’île, pour la retrouver et la rapporter.

C’était un trajet fatigant à tous les points de vue, et si l’espoir ne m’avait pas soutenu, je me serais jeté à terre, renonçant à la partie.

Soit par l’effet de l’eau de mer, soit parce que j’avais un peu de fièvre, j’étais tourmenté par la soif, et il me fallut m’arrêter dans ma marche et boire de l’eau bourbeuse qui remplissait les creux.

Enfin j’arrivai à la baie, plus mort que vif.

Au premier coup d’œil, je m’aperçus que la vergue était plus loin que l’endroit où je l’avais laissée.

Et, pour la troisième fois, je m’avançai dans la mer.

Le sable était lisse, ferme et descendait en pente douce, de sorte que je pus marcher jusqu’à ce que l’eau arrivât à la hauteur de mon cou, et que les petites vagues clapotèrent sur ma figure, mais à cette profondeur j’allais perdre pied, et je n’osai pas aller plus loin.

Quant à la vergue, je la voyais se balancer doucement à une vingtaine de pieds de moi.

J’avais tenu bon jusqu’à ce dernier désappointement.

Aussitôt de retour à terre, je me jetai sur le sable et je pleurai.

Le temps que je passai sur l’île éveille encore en moi de si horribles souvenirs, que je ne dois pas m’y attarder.

Dans tous les livres que j’avais lus et où il était question de gens jetés à la côte, tantôt ils avaient les poches pleines d’outils, tantôt la mer jetait sur le rivage, comme si elle le faisait exprès, une caisse remplie d’objets.

Mon cas était tout autre.

Je n’avais dans mes poches que de l’or et le bouton d’argent donné par Alan, et comme j’avais été élevé en terrien, j’étais aussi à court de connaissance que d’outils.

Sans doute je savais que les coquillages passaient pour une bonne nourriture ; parmi les rochers de l’île je trouvai une grande quantité de patelles que d’abord j’eus grande peine à arracher de leur place, ne sachant pas qu’il fallait brusquer pour y parvenir.

Il y avait, en outre, quelques-uns de ces petits coquillages que nous appelons des buckies ; je crois que leur nom anglais est périwinkle (bigorneau).

Je fis mon repas de ces deux espèces, les dévorant tout froids et tout crus : j’avais si grand’faim que tout d’abord ils me parurent délicieux.

Peut-être n’était-ce pas le moment où ils sont mangeables, peut-être y avait-il je ne sais quoi de malsain dans la mer qui entourait mon île.

En tout cas, dès que j’eus fait mon premier repas, j’éprouvai du vertige et des nausées, et je restai longtemps étendu immobile, entre la vie et la mort.

Un second essai de la même nourriture, — et à dire vrai, je n’en avais pas d’autre, — produisit un meilleur résultat et me rendit des forces.

Mais pendant tout le temps que je passai sur l’île, je ne savais jamais à quoi m’attendre après avoir mangé.

Parfois tout allait bien, parfois je tombais dans un état pitoyable de faiblesse, et je n’arrivais jamais à reconnaître lequel de ces coquillages me faisait du mal.

Pendant tout ce jour, il plut à torrent. L’île était trempée comme une éponge. Impossible d’y trouver le moindre endroit sec, et lorsque je me couchai cette nuit-là entre deux éboulis qui formaient une sorte de toit, j’avais les pieds dans une flaque de boue.

Le second jour, je parcourus l’île dans tous les sens.

Il n’y avait pas d’endroit plus favorable l’un que l’autre : c’était partout la désolation, partout des rochers. Il n’y avait pas d’autres êtres vivants que des oiseaux sauvages que je n’avais pas les moyens de tuer, et les mouettes, qui, en nombre prodigieux, hantaient les rochers de la côte.

Mais la crique ou le détroit qui séparait l’île d’avec la terre ferme de Ross, s’élargissait au nord en une baie, qui s’ouvrait en face du détroit d’Iona.

Ce fut aux environs de cet endroit que j’établis mon séjour.

Et, pourtant, à la seule pensée d’un séjour à faire dans un tel lieu, j’aurais éclaté en larmes.

J’avais de bons motifs pour ce choix.

Il y avait dans cette partie de l’île une espèce de petite hutte semblable à une écurie à porcs, où les pêcheurs dormaient, la nuit, quand ils venaient exercer leur métier ; mais son toit de tourbe était tombé tout entier, de sorte que cette hutte ne m’était d’aucune utilité et ne m’abritait pas mieux que mes rochers.

Ce qui importait davantage, c’était que les coquillages, qui me servaient de nourriture, y étaient bien plus abondants.

Lorsque la marée était basse, je pouvais en ramasser une quantité à la fois, et c’était certainement un avantage.

Mais j’avais un autre motif plus sérieux.

Je ne pouvais en aucune manière m’accoutumer à l’horrible solitude de l’île ; je ne faisais que me retourner de tous côtés, comme un homme poursuivi et partagé entre la crainte et l’espoir de voir apparaître quelque créature humaine.

Or, d’un endroit situé un peu au-dessous du point culminant, du côté de la baie, je découvrais la grande et antique église, et les toits des maisons d’Iona dans une autre direction. Par-dessus les terres basses de Ross, je voyais la fumée monter le matin et le soir, indiquant la présence d’une habitation dans une partie du sol située en bas.

J’avais pris l’habitude de contempler cette fumée, quand j’étais mouillé et transi de froid, quand la solitude me troublait à moitié l’esprit. Alors je pensais au foyer flambant et à la société, jusqu’à ce que mon cœur s’échauffât.

Les toits d’Iona me faisaient la même impression.

D’ailleurs, cette vue que j’avais sur des créatures humaines, sur des séjours confortables, bien qu’elle ajoutât un aiguillon à mes souffrances, entretenait du moins l’espérance et m’encourageait à avaler mes coquillages, qui n’avaient pas tardé à me dégoûter. Elle me délivrait du sentiment d’horreur qui m’envahissait dès que je me retrouvais face à face avec les rochers morts, les oiseaux, la pluie et la mer glacée.

Je dis qu’elle entretenait l’espérance. En vérité, il me semblait impossible que je fusse condamné à mourir abandonné sur les rivages de mon propre pays, dans un endroit d’où on apercevait un clocher d’église et la fumée des habitations humaines.

Mais le second jour se passa.

Tant qu’il avait fait clair, j’avais surveillé d’un regard attentif pour apercevoir des bateaux dans le détroit ou les hommes passant sur le Ross. Aucun secours n’apparut dans ma direction.

Il pleuvait encore. Je me rendormis, aussi mouillé, souffrant cruellement de la gorge, mais peut-être un peu réconforté après avoir souhaité bonne nuit à mes plus proches voisins, les habitants de Iona.

Charles II déclarait qu’un homme pouvait passer plus de jours de l’année en plein air dans le climat de l’Angleterre que dans tout autre.

C’est fort beau pour un Roi qui habite un palais, et qui peut mettre des habits secs. Mais il dut avoir plus de chance après sa fuite de Worcester que je n’en eus dans cette île misérable.

On était en plein été, et pourtant il plut durant plus de vingt-quatre heures, et le temps ne s’éclaircit que dans l’après-midi du troisième jour.

Ce jour-là fut celui des incidents.

Dès le matin, j’avais vu un daim rouge, un mâle, avec de beaux andouillers, debout dans la pluie, au point culminant de l’île, mais à peine m’eut-il vu surgir de dessous mon rocher, qu’il détala au trot sur l’autre pente.

Je supposai qu’il avait traversé le goulet à la nage, tout en me demandant quel motif pouvait faire venir à Earraid une créature quelconque.

Un peu ensuite, comme je courais après mes patelles, je m’arrêtai au bruit que fit, en tombant, une pièce d’une guinée, qui tinta en touchant le roc et rebondit de là dans la mer.

Quand les marins m’avaient rendu mon argent, ils avaient gardé pour eux un tiers de la somme et aussi la bourse de cuir de mon père, et, depuis ce jour-là, j’avais gardé le reste dans une poche qui se fermait avec un bouton.

Je m’aperçus alors que cette poche devait être percée, et je me hâtai d’y porter la main.

Mais c’était fermer la porte de l’écurie après que le cheval s’est échappé !

J’avais quitté le rivage de Queen’s ferry avec cinquante livres environ ; je ne retrouvai plus que deux guinées et un shelling d’argent.

Il est vrai que plus tard je ramassai une troisième guinée, qui brillait sur du gazon.

Cela faisait une fortune de trois livres et quatre shelling, en monnaie anglaise, pour un jeune garçon qui était l’héritier légitime d’un domaine, et qui alors mourait de faim sur une île, à l’extrémité la plus lointaine des sauvages Highlands.

Cet état de mes affaires me rendit quelque entrain.

À vrai dire, ma situation en cette troisième matinée était vraiment pitoyable.

Mes habits commençaient à s’en aller par lambeaux ; mes bas surtout étaient absolument usés, de sorte que mes jambes étaient à nu. Mes mains étaient tout à fait ramollies par l’humidité continuelle, et mon cœur se soulevait si violemment contre l’horrible subsistance que j’étais condamné à manger, que j’avais des nausées rien qu’en la regardant.

Et cependant je devais souffrir pis que tout cela.

Il y avait dans le nord-ouest d’Earraid, un rocher d’une assez grande élévation.

Comme son sommet était plat et que de là on dominait le détroit, j’y passais la plus grande partie de mon temps, bien que je fusse incapable de rester longtemps au même endroit, excepté pendant mon sommeil, car ma misère ne me laissait aucun repos.

En réalité, je m’épuisais en continuelles allées et venues sous la pluie.

Mais, dès le lever du soleil, je m’étendis sur le sommet de ce rocher, pour me sécher.

Le plaisir, que donne le grand soleil, est un de ceux que je ne saurais décrire.

Il dirigea mes idées vers l’espoir d’une délivrance, sur laquelle j’avais cessé de compter, et j’explorai, avec un nouvel intérêt, la mer et le Ross.

Au sud de mon rocher, une partie de l’île faisait une sorte de saillie qui me dérobait la vue de la haute mer, de sorte que, de ce côté, un bateau eût pu venir très près de moi, sans que j’en fusse plus avancé.

Or, tout à coup, un bateau ayant une voile brune, et monté par deux pêcheurs, parut, doublant cet angle de l’île et se dirigeant sur Iona.

J’appelai à grands cris, je m’agenouillai sur le rocher, je levai les mains, pour les implorer.

Ils étaient assez près pour m’entendre, car je pouvais même distinguer la couleur de leurs cheveux, et ils me remarquèrent, cela était évident, car ils me lancèrent quelques mots en langue gaélique, et se mirent à rire.

Mais le bateau ne se détourna pas de sa route et continua, sous mes yeux, son trajet dans la direction d’Iona.

Je ne pouvais croire à une telle méchanceté. Je courus de rocher en rocher le long de la côte, leur jetant des appels plaintifs, même quand ils ne furent plus à portée de ma voix.

Je restai longtemps à crier après eux, à leur faire des signaux, et quand ils eurent entièrement disparu, je crus que mon cœur allait éclater.

Pendant tout le temps que durèrent mes peines, je ne pleurai que deux fois, la première, ce fut quand je ne pus atteindre la vergue, la seconde, quand ces pêcheurs restèrent sourds à mes cris.

Mais cette fois, je pleurai, je hurlai comme un enfant indocile, j’arrachai le gazon avec mes ongles, je frottai ma figure contre terre.

Si on pouvait, d’un simple désir, tuer un homme, ces deux pêcheurs n’auraient pas vécu jusqu’au matin suivant, et selon toute probabilité je serais mort sur mon île.

Quand ma colère me laissa un peu de repos, il me fallut manger encore, mais le menu m’inspira un dégoût si profond que je ne pus qu’à grand’peine le surmonter.

Et assurément j’eusse mieux fait de ne pas manger, car ces coquillages m’empoisonnèrent de nouveau.

Je ressentis les mêmes douleurs que la première fois.

Ma gorge était si enflammée que je pouvais à peine avaler.

J’eus un accès de frissons subits qui fit claquer mes dents, et auquel succéda cette terrible sensation de malaise que nous ne pouvons exprimer ni en écossais, ni en anglais.

Je croyais que j’allais mourir. Je me réconciliai avec Dieu. Je pardonnai aux hommes, même à mon oncle et aux pêcheurs, et aussitôt que j’eus ainsi fait et que je me fus résigné au pire, la clarté revint dans mon esprit.

Je remarquai que la nuit ne serait pas pluvieuse. Mes habits étaient bien prêts d’être secs, et vraiment je me sentais dans de meilleures dispositions qu’auparavant, quand j’avais atterri sur l’île, si bien que je finis par m’endormir avec une pensée de reconnaissance.

Le lendemain, qui était le quatrième jour de mon horrible existence, je trouvai que ma force physique avait bien diminué, mais le soleil brillait, l’air était doux, et les coquillages, que je parvins à avaler, ne me firent aucun mal et ranimèrent mon courage.

J’étais à peine revenu à mon rocher (c’était la première chose que je faisais après avoir mangé) que je remarquai un bateau se dirigeant vers le détroit, la proue dans ma direction, à ce qu’il me semblait.

J’éprouvai aussitôt une violente commotion où se mêlaient l’espoir et la crainte.

Je pensai que ces hommes avaient réfléchi à leur cruauté, et qu’ils revenaient pour me secourir.

Mais un autre désappointement comme celui que j’avais éprouvé la veille, c’était plus que je ne pouvais en supporter.

Je tournai donc le dos à la mer, et je ne la regardai pas avant d’avoir compté plusieurs centaines.

Le bateau était toujours en marche vers l’île.

Une autre fois, je comptai jusqu’au mille complet, aussi lentement que je pus, mon cœur battant au point de me faire souffrir.

Mais cette fois, il n’y avait pas à en douter, il venait droit sur Earraid.

Je ne pus me retenir davantage, je courus au bord de la mer, d’un rocher à l’autre, de toute ma vitesse.

C’est un miracle que je ne me sois pas noyé, car lorsque je dus enfin m’arrêter, mes jambes fléchirent sous moi.

J’avais la bouche si sèche qu’il me fallut la mouiller avec de l’eau de la mer avant que je pusse les appeler.

Pendant tout ce temps, le bateau avançait.

Je pus alors reconnaître que c’était le même bateau et les deux mêmes hommes que la veille.

Je savais cela par la couleur de leurs cheveux, qui chez l’un étaient d’un blond clair, et noirs pour l’autre.

Mais il y avait avec eux un troisième homme qui semblait appartenir à une classe plus élevée.

Dès qu’ils furent arrivés assez près pour que l’on pût se parler sans effort, ils serrèrent la voile et restèrent immobiles.

Malgré mes supplications, ils refusèrent de venir plus près et ce qui m’effraya le plus, ce fut de voir le nouveau venu se tordre de rire tout en me parlant et me regardant.

Alors il se tint debout dans le bateau, et me parla longuement d’une voix hâtive, et en faisant de grands gestes de la main.

Je lui dis que je ne savais pas un mot de gaélique. Sur quoi il se mit fort en colère, et je fus sur le point de soupçonner qu’il se figurait parler anglais.

À force de tendre l’oreille, je saisis le mot Whateffer, prononcé plusieurs fois, mais tout le reste était du gaélique et eût tout aussi bien pu être du grec ou de l’hébreu pour moi.

Whatever, lui dis-je, pour lui montrer que j’avais compris un mot.

— Oui, oui, oui, oui, fit-il.

Et alors il regarda les autres hommes, comme pour leur dire :

— Vous le voyez bien, que je parle anglais.

— Puis il se remit de toutes ses forces à parler gaélique.

Cette fois je saisis au passage le mot de marée ; alors j’eus un rayon d’espoir.

Je me rappelle qu’il ne cessait d’agiter la main vers la terre ferme de Ross.

— Voulez-vous dire, à marée basse ! m’écriai-je.

Et je ne pus achever.

— Oui, oui, dit-il, marée.

Sur ces mots, je tournai le dos à leur bateau, où mon interlocuteur avait recommencé à se tordre de rire, je refis le chemin que je venais de parcourir, en bondissant d’une pierre à l’autre, et je traversai l’île en courant avec une agilité que je n’avais jamais montrée jusqu’alors.

En une demi-heure, j’arrivai sur les bords de la crique, et en effet, elle s’était réduite à un mince filet où je m’élançai, n’ayant d’eau que jusqu’aux genoux.

J’avais assisté à la montée et à la descente de la marée dans la baie. J’avais même attendu le reflux pour récolter plus commodément mes coquillages. Et même, si je m’étais arrêté à réfléchir, au lieu de maudire mon sort, j’aurais dû deviner le mystère et retrouver ma liberté.

Ce qui devait plutôt étonner, c’était que ces gens-là eussent compris mon erreur et pris la peine de revenir.

J’avais failli mourir de froid et de faim sur cette île, en y séjournant bien près de cent heures.

Sans les pêcheurs, j’aurais pu y laisser mes os, et par pure folie.

Et ce dénoûment même je l’avais payé bien cher, non seulement par les souffrances passées, mais par ma situation présente, car j’étais fait comme un mendiant, à peine en état de marcher, et je souffrais beaucoup de la gorge.

J’ai vu un assez grand nombre de sots et de gredins, j’en ai vu des uns et des autres, et je crois que tous ont subi leurs châtiments, mais que les sots l’ont subi les premiers.


CHAPITRE XV

LE JEUNE GARÇON AU BOUTON D’ARGENT…
À TRAVERS L’ÎLE DE MULL


Le Ross de Mull, sur lequel je me trouvais, était très accidenté et dépourvu de tout sentier, comme l’île que je venais de quitter. Ce n’était que marais, ronces et gros blocs de rochers.

Il peut y avoir des routes pour ceux qui connaissent bien le pays, mais pour mon compte, je n’avais pas d’autre guide que mon nez, et pas d’autre point de repère que le Ben More.

Je me dirigeai de mon mieux du côté de la fumée que j’avais si souvent aperçue de l’île.

Malgré ma lassitude et les difficultés de la route, j’arrivai à la maison, qui était tout au fond d’un petit creux, vers cinq ou six heures du soir.

Elle était basse et assez longue, couverte d’un toit de gazon, et construite en pierres posées sans mortier.

Sur un tertre qui lui faisait face, un vieux gentleman fumait sa pipe au soleil.

Avec le peu d’anglais qu’il savait, il me fit comprendre que mes compagnons de traversée étaient arrivés à terre sains et saufs et avaient rompu le pain dans cette même maison dès le lendemain.

Il me dit que tous portaient des habits de grosse étoffe, mais certainement le premier d’entre eux, celui qui était venu seul, portait des bas et des culottes, tandis que les autres avaient des braies de matelots.

— Ah ! fis-je, n’avait-il pas un chapeau à plumes ?

Il me répondit que non, qu’il avait la tête nue comme moi-même.

D’abord je pensai qu’Alan avait dû perdre son chapeau. Puis je songeai à la pluie, et je trouvai plus probable que pour le conserver en bon état il l’avait caché sous son grand manteau.

Cela me fit sourire, soit parce que j’apprenais ainsi que mon ami était sain et sauf, soit parce que cela me rappelait la vanité qu’il mettait à sa toilette.

Alors le vieux gentleman se donna une tape sur le front et s’écria que je devais être le jeune garçon au bouton d’argent.

— Eh bien ! oui, fis-je avec étonnement.

— Eh bien, alors, dit le vieux gentleman, je suis chargé de vous avertir qu’il vous faut rejoindre votre ami dans son pays, par Torosay.

Il me demanda alors comment je m’étais tiré d’affaire, et je lui contai mon aventure.

Certainement un homme du Sud en eût ri, mais ce vieux gentleman, que j’appelle ainsi à cause de ses manières, car ses vêtements ne tenaient guère sur son dos, m’écouta jusqu’au bout sans témoigner autre chose que du sérieux et de la pitié.

Quand j’eus fini, il me prit par la main, me fit entrer dans sa hutte (car sa maison n’était pas autre chose), me présenta à sa femme, comme si elle avait été la reine et moi un duc.

La bonne femme me servit du pain d’avoine et un grouse froid, tout en me passant la main sur l’épaule et en me souriant, car elle ne parlait pas l’anglais.

Quant au vieux gentleman, pour ne pas rester en arrière, il me prépara un punch très fort avec de l’eau-de-vie du pays.

Pendant tout ce temps, je mangeai, et, ensuite, quand je bus le punch, je pus à peine croire à ma bonne fortune et me figurer que la maison, avec la couche épaisse de suie, qu’y avait laissée le feu de tourbe, et ses murs percés comme une écumoire, ne fût pas un palais.

Le punch me causa une abondante transpiration et me plongea dans un profond sommeil.

Les braves gens me laissèrent dormir, et le lendemain il était près de midi quand je me mis en route. Ma gorge était déjà un peu dégagée, et mon entrain m’était revenu, grâce à ce bon traitement et à ces bonnes nouvelles.

Le vieux gentleman, malgré mes vives instances, ne voulut pas accepter d’argent, et me donna un vieux bonnet pour me couvrir la tête.

J’avouerai qu’à peine arrivé hors de vue de la maison, je me hâtai de laver soigneusement son présent dans une source qui se trouvait près du chemin.

Et je me dis à part moi :

— Si c’est là la sauvagerie des Highlanders, je souhaite vivement que les gens de chez moi soient plus sauvages encore.

Non seulement il était tard quand je me mis en route, mais je dus m’égarer pendant une bonne moitié du chemin.

Sans doute je rencontrai beaucoup de gens qui piochaient de misérables petits champs, qui ne produisaient pas assez pour nourrir un chat, ou gardaient de petits bestiaux pas plus gros que des ânes.

Le costume Highlander étant interdit par la loi depuis la rébellion, et les gens forcés à porter le costume des Basses-Terres, qu’ils n’aimaient guère, ils présentaient la plus étrange variété dans leurs vêtements.

Les uns allaient nus, couverts d’un manteau flottant ou d’une grande houppelande, et portaient leurs braies sur leur dos comme un fardeau inutile.

D’autres avaient fabriqué un vêtement analogue au tartan avec de petites bandes à raies de couleurs diverses, cousues ensemble comme une courte-pointe de vieille femme.

D’autres encore portaient le jupon highlander, mais transformé en une paire de braies à la hollandaise, grâce à quelques points de couture faufilés entre les jambes.

Tous ces expédients étaient autant de contraventions qu’on punissait, car la loi était appliquée avec rigueur, dans l’espérance de faire disparaître l’esprit de clan, mais dans cette île écartée et isolée par la mer, il y avait peu de gens pour faire des remarques, il y en avait moins encore pour faire des rapports.

Ils paraissaient être extrêmement pauvres. Cela était sans doute tout naturel, maintenant que le pillage était réprimé et que les chefs avaient depuis longtemps cessé de tenir table ouverte, et les routes, même les routes tortueuses et perdues à travers la campagne comme celle que je suivais, étaient infestées de mendiants.

À ce point de vue même, je remarquai une différence avec mon propre pays.

Car nos mendiants des Basses-Terres, y compris les porte-robes, qui mendient munis d’une permission, avaient, en comparaison de ceux-ci, l’air rustre et flagorneur. Si vous leur donniez un plack en réclamant la monnaie, ils vous rendaient un demi-penny très poliment.

Mais ces mendiants des Hautes-Terres gardaient toute leur dignité. À les en croire, ils ne demandaient l’aumône que pour s’acheter du tabac à priser et ils se refusaient à rendre la monnaie.

Assurément cela ne me regardait en rien, à part la distraction que j’y trouvais en cheminant.

Mais ce qui me touchait de bien plus près, c’est que fort peu parlaient un peu anglais et que ces quelques gens, à part ceux qui faisaient partie de la confrérie des mendiants, étaient peu disposés à le mettre à mon service.

Je savais que le but de mon voyage était Torosay. Je leur répétai ce mot en indiquant une direction, mais au lieu de me répondre simplement par l’indication de cette direction, ils me lâchaient une bordée de gaélique qui me faisait perdre la tête. Il n’est donc pas étonnant que je me sois écarté de ma route autant de fois que je me suis arrêté.

Enfin, vers huit heures du soir, et déjà fatigué, j’arrivai à une maison isolée, où je demandai à entrer.

On me refusa, mais je me souvins du pouvoir de l’argent dans un pays aussi pauvre, et je montrai une de mes guinées en la tenant entre l’index et le pouce.

Sur cela, le maître de la maison, qui jusqu’alors avait prétendu ne pas savoir un mot d’anglais et avait eu recours au langage des signes pour m’éloigner de sa porte, trouva aussitôt le moyen de s’exprimer aussi clairement qu’il le fallait, et nous convînmes que pour cinq shellings il me logerait une nuit, et me servirait le lendemain de guide jusqu’à Torosay.

Je dormis mal cette nuit, par crainte d’être volé, mais j’aurais pu m’épargner ce souci ; mon hôte n’était point un voleur, mais tout simplement d’une pauvreté extrême et très carottier.

Il n’était pas le seul pauvre de sa sorte, car le lendemain matin nous dûmes aller à cinq milles pour trouver la maison d’un riche, comme il disait, pour faire changer une de mes guinées.

C’était peut-être un riche à Mull. Dans le Sud il eût malaisément passé pour tel, car il lui fallut prendre tout ce qu’il avait, mettre la maison sens dessus dessous et recourir à un voisin pour réunir vingt shellings en argent.

Quant au shelling de différence, il le garda pour lui, alléguant qu’il lui était bien difficile d’avoir une aussi grosse somme, enfermée sous clef.

Néanmoins il se montra très courtois et très prévenant dans son langage, il nous fit asseoir à table avec sa famille pour dîner, et nous prépara du punch dans un beau bol en porcelaine, ce qui mit mon guide si bien en train qu’il refusa de partir.

Je commençais à me fâcher.

J’en appelai au richard, qui se nommait Hector Maclean, qui avait été témoin de notre marché et du paiement des cinq shellings fait par moi.

Mais Maclean avait pris à cœur son punch, et il jura que personne ne se lèverait de table avant que le punch ne fût prêt.

Il n’y avait donc d’autre parti à prendre que de s’asseoir et d’écouter des toasts jacobites et des chants en gaélique, jusqu’à ce que tous fussent pris de boisson et allassent trouver leur lit ou leur grange pour passer la nuit.

Le jour suivant, qui était le quatrième depuis mon départ, nous étions debout avant cinq heures du matin, mais mon coquin de guide se remit à boire, et il était bien près de trois heures quand je pus le faire sortir de la maison, et ce ne fut, comme vous allez le voir, que pour éprouver un autre désappointement pire encore.

Tant que nous traversâmes une vallée tapissée de bruyère qui s’étendait devant la maison de M. Maclean, tout alla bien, à cela près que mon guide regardait à chaque instant par-dessus son épaule ; et quand je lui demandais pourquoi, il se bornait à ricaner.

Mais dès que nous eûmes dépassé le sommet d’une colline et perdu de vue les fenêtres de la maison, il me dit que Torosay se trouvait juste en face, et qu’un sommet de colline, qu’il me désigna, serait mon meilleur point de repère.

— Cela m’importe peu, puisque vous irez avec moi, lui dis-je.

L’insolent coquin me répondit en gaélique qu’il ne parlait pas en anglais.

— Mon brave, lui dis-je, je sais que votre anglais va et vient. Dites-moi où vous voulez en venir ? Voulez-vous encore de l’argent ?

— Cinq shellings de plus, dit-il, et on vous y conduira tout seul.

Je réfléchis un instant et alors lui en offris deux qu’il accepta avidement, en insistant pour que je les lui donnasse tout de suite pour lui porter bonheur, dit-il, mais je crois que ce fut plutôt une malchance pour moi.

Les deux shellings ne nous menèrent pas beaucoup plus loin que deux milles. Au bout de ce parcours, il s’assit au bord de la route et ôta ses brogues en homme qui va se reposer.

À ce moment, j’étais pourpre de colère.

— Ha ! dis-je, vous ne savez donc plus d’anglais ?

— Non, me répondit-il impudemment.

Tout bouillant de fureur, je m’élançai en levant la main pour le frapper.

Lui, il tira de dessous ses guenilles un couteau, et se sauva à reculons, en me montrant les dents comme un chat sauvage.

Alors oubliant tout, excepté ma colère, je courus sur lui. Je détournai de ma main gauche son couteau, et de ma main droite je le frappai à la bouche.

J’étais fort pour mon âge et très en colère : lui, il était petit, et il tomba lourdement devant moi.

Par bonheur, son couteau lui échappa des mains dans sa chute.

Je le ramassai ainsi que ses brogues. Je souhaitai le bonjour à l’homme, que je laissai nu-pieds et désarmé.

Je me frottai les mains en m’en allant, sûr d’en avoir fini avec ce gredin, et enchanté de cette conclusion pour une foule de raisons.

D’abord il savait qu’il n’aurait pas un sou de moi ; ensuite les brogues, en ce pays-là, ne valaient que quelques pence, et enfin le couteau était en réalité un poignard, et le port lui en était interdit par la loi.

Environ une demi-heure après, je me trouvai près d’un homme de haute taille, en guenilles, qui marchait très vite, mais en tâtant le terrain avec un bâton.

Il était tout à fait aveugle et me dit qu’il était catéchiste, ce qui eût dû me mettre à l’aise.

Mais sa figure ne m’allait pas ; elle me paraissait sombre, dangereuse, mystérieuse, et bientôt, comme nous cheminions côte à côte, je vis la poignée garnie d’acier d’un pistolet sortir de dessous la patte de sa poche de côté.

Porter un tel objet, c’était s’exposer à une amende de quinze livres sterling pour la première fois, et pour la récidive à être transporté aux colonies.

D’autre part il m’était bien difficile d’admettre qu’un instructeur religieux allât ainsi armé, et de m’expliquer ce qu’un aveugle pouvait faire d’un pistolet.

Je lui parlai de mon guide, car j’étais fier de ce que j’avais fait, et ma vanité l’emporta cette fois sur ma prudence.

À la mention des cinq shellings, il poussa un tel cri que je pris aussitôt le parti de ne lui rien dire des deux autres, et je fus heureux qu’il ne pût voir ma rougeur.

— Était-ce trop ? demandai-je d’une voix mal assurée.

— Trop ! s’écria-t-il, mais moi je vous guiderai jusqu’à Torosay pour une goutte de brandy. Et vous aurez le plaisir de ma société par-dessus le marché, moi qui suis un homme de quelque instruction.

Je lui dis que je ne voyais pas comment un aveugle pouvait servir de guide, mais à ces mots il éclata d’un rire bruyant, et me dit que son bâton valait les yeux d’un aigle.

— Dans l’île de Mull, tout au moins, reprit-il, où je connais chaque pierre, chaque buisson de bruyère, de mémoire. Voyez maintenant, dit-il en brandissant son bâton à droite et à gauche, comme pour en donner la preuve, là-bas, il y a un ruisseau d’eau courante, et à la source, il se trouve une toute petite colline, avec une pierre posée de champ sur le sommet, et c’est tout au pied de cette colline-là que passe la route de Torosay ; la route d’ici est une route charretière, et bien tassée, tandis qu’elle est gazonnée là où elle traverse la lande.

Je dus avouer qu’il avait raison sur tous les points, et je lui exprimai mon étonnement.

— Ha ! fit-il, ce n’est rien, cela. Me croiriez-vous maintenant si je vous disais qu’avant la promulgation de l’acte, et quand il y avait des armes dans le pays, je pouvais tirer un coup de feu ? Oui, je le pouvais.

Et il ajouta, avec un rire sarcastique :

— Si vous aviez sur vous quelque chose comme un pistolet, vous pourriez essayer. Je vous montrerais comment on s’y prend.

Je lui dis que je n’avais rien de cette sorte, et je me tins à bonne distance de lui.

Il ne savait pas qu’à ce moment son pistolet sortait à moitié de sa poche et que je voyais un reflet de soleil scintiller sur l’acier de la poignée.

Mais heureusement pour moi, il ne s’en douta point, il croyait que toute l’arme était cachée, et sa cécité le trompa.

Il se mit à m’adresser des questions insidieuses, voulut savoir d’où je venais, si j’étais riche, si je pouvais lui donner la monnaie d’une pièce de cinq shellings, qu’il prétendit avoir alors dans sa bourse et pendant tout ce temps il me serra de près, tandis que je cherchais à l’éviter.

Nous étions alors sur une sorte de piste verte, tracée par les bestiaux qui franchissaient les collines dans la direction de Torosay, et nous changions continuellement de côté comme des danseurs dans un branle.

J’avais si évidemment le dessus que je me sentais fort en train, et je m’amusais vraiment à ce jeu de cache-cache, mais le catéchiste s’en fâcha, au point de se mettre tout à fait en colère, et finit par jurer en gaélique et me donner des coups de son bâton dans les jambes.

Alors je ne manquai pas de lui dire que j’avais un pistolet dans ma poche, tout comme lui, et que s’il ne retournait pas en arrière, de l’autre côté de la colline, vers le sud, j’irais jusqu’à lui brûler la cervelle.

Il devint soudain très poli, et après avoir quelques instants essayé de m’attendrir mais inutilement, il me lança de nouveaux jurons en gaélique, et finit par s’éloigner.

Je le regardai s’en aller à grands pas à travers fondrières et bruyères, tâtant le terrain avec son bâton, jusqu’à ce qu’il eût tourné le bas d’une hauteur et disparu dans le premier creux.

Alors je me remis en route vers Torosay, bien plus content d’être seul que de voyager en compagnie de cet homme instruit.

C’était un jour néfaste. Les deux individus dont je venais de me débarrasser l’un après l’autre étaient les pires gredins que j’aie rencontrés dans les Hautes-Terres.

À Torosay, sur le détroit de Mull, il y avait une auberge dont la façade était tournée du côté de la terre, dans la direction de Morven.

L’aubergiste, qui était un Maclean, appartenait à une très grande famille, à ce qu’il semblait.

Tenir une auberge est une profession plus élevée encore dans les Hautes-Terres que chez nous, peut-être parce que cela tient de l’hospitalité, et peut-être aussi parce que le métier permet de ne rien faire et de boire.

Il parlait bien anglais, et s’apercevant que j’avais quelque instruction, il en fit l’épreuve, d’abord en français, où il eut aisément raison de moi, puis en latin ; je ne sais lequel de nous se montra alors le plus fort.

Cette plaisante rivalité nous rendit aussitôt bons amis.

Je m’assis et bus du punch avec lui, ou pour parler plus exactement, je m’assis et le regardai boire jusqu’à ce qu’il fût si gris qu’il pleura sur mon épaule.

Je fis un essai, en lui montrant comme par hasard le bouton d’Alan, mais il était clair qu’il ne l’avait jamais vu, et n’avait point entendu parler de lui. À vrai dire, il témoignait quelque mauvais vouloir à l’égard de la famille et des amis d’Ardshiel, et avant d’être gris, il me lut une épigramme en très bon latin, mais d’un sens très malveillant, qu’il avait composée en vers élégiaques sur quelqu’un de cette maison.

Quand je lui parlai de mon catéchiste, il secoua la tête et me dit que j’avais de la chance en me débarrassant de lui.

— C’est un homme très dangereux, me dit-il, il se nomme Duncan Mackiegh ; il peut tirer un coup de feu à plusieurs yards de distance, en visant d’après le son. Il a été souvent accusé d’arrestations sur la grande route et une fois d’un assassinat.

— Le plus curieux dans tout cela, dis-je, c’est qu’il s’intitule catéchiste.

— Pourquoi pas ? répondit l’hôte. Si cela consiste à faire ce qu’il fait. C’est Maclean de Duart qui lui a donné ce nom parce qu’il était aveugle. Mais c’est peut-être un malheur, car il est toujours en route, allant d’un endroit à l’autre pour entendre les jeunes gens parler de leur religion, et sans doute c’est une grande tentation pour le pauvre homme.

Enfin, quand mon aubergiste fut hors d’état de boire davantage, il me montra un lit, et je m’endormis très content. J’avais parcouru la plus grande longueur de cette île tortueuse de Mull, depuis Earraid jusqu’à Torosay, cinquante milles à vol d’oiseau, c’est-à-dire près de cent milles, en y comptant le chemin fait sur la bonne route, en quatre jours, sans grande fatigue.

Et vraiment j’étais dans un bien meilleur état de corps et d’esprit à la fin de cette longue marche à pied que quand je m’étais mis en route.


CHAPITRE XVI

LE JEUNE GARÇON AU BOUTON D’ARGENT À TRAVERS LE
MORVEN


Il y a un lac qui établit une communication régulière entre Torosay et Kinlochaline, sur la terre ferme.

Les deux rives du détroit appartiennent au clan puissant des Macleans, et les gens qui passèrent avec moi étaient presque tous de ce clan.

Le patron du bateau, d’autre part, se nommait Neil Roy Macrob, et comme ce nom de Macrob était un de ceux que portaient des hommes du clan d’Alan, j’avais hâte de m’entretenir en particulier avec ce Neil Roy.

Dans ce bateau plein de monde, la chose était évidemment impossible, et le passage se faisait des plus lentement. Il n’y avait pas de vent, le bateau était pitoyablement gréé. Nous ne pouvions manœuvrer que deux rames d’un côté et une de l’autre. Les hommes se mirent toutefois à la besogne avec entrain. Les passagers les remplaçaient de temps à autre, et tout le monde marquait la mesure par des chansons en gaélique.

Grâce à ces chants, à l’air marin, à la bonhomie et à l’ardeur communes, grâce au beau temps, le passage offrit un coup d’œil agréable. Mais il y eut un incident attristant.

À l’entrée du Loch Aline, nous trouvâmes un grand navire de haut bord à l’ancre.

Je supposai tout d’abord que c’était un des croiseurs du Roi qui gardaient la côte, été et hiver, pour empêcher toute communication avec les Français.

En nous approchant davantage, nous reconnûmes que c’était un vaisseau marchand, et ce qui nous intrigua plus encore, ce fut de voir que non seulement ses ponts, mais encore la côte voisine de la baie, étaient noirs de monde, que des yoles allaient et venaient incessamment de l’un à l’autre.

De plus près encore, nous entendîmes monter un bruit fait de lamentations.

Les gens du pont et ceux de la rive pleuraient et gémissaient, les uns sur les autres, à fendre le cœur.

Alors je compris que c’était un vaisseau qui emmenait des émigrants à destination des colonies d’Amérique.

Notre bac longea le vaisseau, et les exilés s’appuyèrent sur les bastingages, pleurant, tendant la main à mes compagnons de voyage, parmi lesquels ils comptaient leurs meilleurs amis.

Combien de temps cette scène eût-elle duré, je l’ignore, car ces gens semblaient n’avoir plus la notion du temps ; mais à la fin, le capitaine du vaisseau, qui paraissait ne plus savoir où donner de la tête, s’approcha du bord et nous pria de nous éloigner.

Neil obéit, et le principal chanteur qui se trouvait dans notre bateau entonna un air mélancolique qui fut repris aussitôt par les émigrants et leurs amis restés à terre, de sorte qu’il s’élevait de tous côtés comme une lamentation pour les mourants.

Je vis les larmes couler des yeux des hommes et des femmes dans le bac, au moment où l’on se courba sur les rames.

Ces circonstances, l’air de ce chant, qui s’appelle « Plus de Lochaber », étaient même pour moi des causes de vive émotion.

À Kinlochaline, je rejoignis Neil Roy sur un des bords de la baie, et je lui dis que j’étais certain qu’il était des gens d’Appin.

— Pourquoi non ? dit-il.

— Je cherche quelqu’un, répondis-je, et il m’est venu à la pensée que vous deviez avoir de ses nouvelles. Il se nomme Alan Breck Stewart.

Et très sottement, au lieu de lui montrer le bouton, je cherchai à lui glisser un shelling dans la main.

Il recula.

— Je suis très offensé, me dit-il, ce n’est pas du tout de cette façon qu’un gentleman doit se conduire avec un autre. L’homme que vous demandez est en France, mais quand il serait dans ma bourse, et que vous auriez le ventre plein de shellings, je ne voudrais pas faire tomber un cheveu de sa tête.

Je vis que j’avais abordé la besogne du mauvais côté, et sans perdre mon temps en excuses, je lui montrai le bouton dans le creux de ma main.

— Bien ! très bien, dit Neil. Je pense que vous auriez pu commencer par ce bout du bâton, n’est-ce pas. Mais si vous êtes le jeune garçon au bouton d’argent, c’est très bien, et on m’a prié de veiller à ce que vous arriviez sain et sauf… Mais vous me pardonnerez de vous parler aussi franchement, ajouta-t-il. Il y a un nom qui ne doit jamais sortir de votre bouche, c’est le nom d’Alan Breck, et il y a une chose que vous ne devez jamais faire, c’est d’offrir votre sale argent à un gentilhomme des Hautes-Terres.

Ce n’était pas chose aisée que de m’excuser, car je pouvais à peine lui dire la vérité, à savoir que s’il ne me l’avait appris, je ne me serais jamais figuré qu’il se poserait devant moi en gentilhomme.

De son côté, Neil ne se souciait nullement de prolonger l’entretien.

Il ne voulait qu’exécuter ses ordres et n’avoir plus rien à démêler avec ma personne.

Il se hâta donc de me tracer ma route.

Je devais coucher la première nuit à l’auberge de Kinlochaline, le lendemain je traverserais Morven jusqu’à Ardgour, je coucherais la nuit chez un certain John à la claymore qui était averti de mon arrivée possible ; le troisième jour, je passerais un loch à Corran, et un autre à Balachulish.

Alors je demanderais mon chemin pour me rendre chez James des Vaux à Aucharn, dans le Duror d’Appin.

Il y avait là mainte traversée par eau à faire, comme vous voyez, car en cette région, la mer s’enfonce profondément entre les montagnes et contourne leur base.

Il en résulte que le pays est aisé à défendre, et d’un parcours difficile, mais qu’il est plein de paysages prodigieusement sauvages et terribles.

Je reçus de Neil quelques autres conseils : n’adresser la parole à personne sur ma route, éviter les Whigs, les Campbells et les « soldats rouges », quitter la route et me cacher dans un buisson, si je voyais ces derniers venir, car « leur rencontre ne portait jamais bonheur ».

En somme, je devais me conduire comme un voleur, ou un agent jacobite, ce que j’étais peut-être pour Neil.

L’auberge de Kinlochaline était bien l’endroit le plus misérable où l’on n’ait jamais logé des cochons.

Elle était pleine de fumée, de vermine et de silencieux Highlanders.

Je n’étais pas seulement mécontent de mon logement, mais je l’étais de la maladresse que j’avais commise envers Neil, et je pensais qu’il eût pu en résulter pire.

Mais il ne se passa pas longtemps avant que je m’aperçusse de mon erreur.

Il y avait moins d’une demi-heure que j’étais à l’auberge, restant presque tout le temps sur le seuil, parce que la fumée de tourbe me faisait mal aux yeux, quand un orage éclata dans le voisinage. Les torrents s’enflèrent soudain sur la petite hauteur où était bâtie l’auberge, et une partie de la maison devint un ruisseau d’eau courante.

Les endroits où le public se réunit étaient à cette époque assez peu confortables dans toute l’Écosse, mais je n’en fus pas moins surpris de me voir obligé de quitter le coin du feu pour trouver mon lit, en marchant dans l’eau plus haut que mes souliers.

Le lendemain, je me remis en route de très bonne heure, et je rejoignis un homme de petite taille, gros, solennel, qui marchait très lentement, la pointe des pieds en dehors.

Parfois il lisait un livre, puis y marquait la place où il s’arrêtait avec son doigt.

Il était vêtu proprement et simplement d’un costume qui rappelait celui d’un homme d’église.

Je reconnus que c’était encore un catéchiste, mais d’une catégorie tout autre que celle de l’aveugle de Mull.

C’était, en effet, un de ceux que la société d’Édimbourg pour la propagation des connaissances chrétiennes, envoyait évangéliser les Hautes-Terres les plus sauvages.

Il se nommait Henderland.

Il parlait la forte langue du Sud, que je désirais bien entendre de nouveau, et après avoir découvert que nous étions compatriotes, nous nous trouvâmes liés par un trait d’union plus intime encore.

En effet, mon cher ami, le ministre d’Essendean, avait, dans ses moments de loisir, traduit en gaélique nombre d’hymnes et de livres de piété, dont Henderland faisait usage dans sa prédication, et qu’il estimait beaucoup.

Et c’était un de ces livres-là qu’il portait et lisait quand nous nous rencontrâmes.

Nous voyageâmes dès lors de compagnie, car nous devions aller ensemble jusqu’à Kingairloch.

Chemin faisant, il s’arrêtait pour adresser la parole à tous les passants ou travailleurs que nous rencontrions, ou que nous rejoignions.

Bien que, naturellement, je ne puisse dire quel était le sujet de leurs conversations, je pus néanmoins m’apercevoir que M. Henderland était fort aimé dans ce pays, car je vis un grand nombre de ces gens tirer leur tabatière et lui offrir une prise.

Je lui parlai de mes affaires autant que la prudence me le permettait, c’est-à-dire jusqu’au moment où Alan n’y jouait aucun rôle.

Je lui indiquai Balachulish comme le but de mon voyage, où je devais trouver un ami ; car je pensai qu’en lui nommant Aucharn, ou même Duror, je préciserais trop et pourrais le mettre sur la piste.

De son côté, il me parla en détail de son œuvre, et des gens au milieu desquels il travaillait, des prêtres qui se cachaient, des Jacobites, de l’acte de désarmement, du costume et de maintes autres curiosités de ces temps et de ces contrées.

Il avait l’air modéré, blâmait le Parlement sur plusieurs points, particulièrement sur les articles qui punissaient plus sévèrement le port du costume que le port des armes.

Cette modération m’invita à lui faire des questions sur le Renard Rouge et les tenanciers d’Appin, questions qui, à ce que je croyais, devaient paraître toutes naturelles de la part de quelqu’un qui voyageait dans ce pays.

Il me répondit que c’était une méchante affaire.

— C’est étonnant, dit-il, où ces tenanciers trouvent l’argent, car c’est à peine s’ils ne meurent pas de faim… Vous n’auriez pas quelque chose comme du tabac à priser, monsieur Balfour ? Non ! Très bien ; d’ailleurs, il vaut mieux que je m’en passe… Mais comme je le disais, ces tenanciers y sont en partie forcés. James Stewart de Duror, qu’on nomme James des Vaux, est demi-frère d’Ardshiel. C’est un homme dont on fait grand cas, et qui va jusqu’au bout. En outre, il y a un autre homme qu’on appelle Alan Breck.

— Ah ! m’écriai-je, qu’en dit-on ?

— Que dit-on du vent qui souffle où il lui plaît ? dit Henderland. Il est ici un jour, ailleurs un autre jour ; c’est un vrai chat sauvage. Il se pourrait bien qu’il soit là à nous regarder tous les deux derrière ce buisson d’ajoncs, et je ne m’en étonnerais pas… Vous n’avez pas sur vous quelque chose comme du tabac à priser ?

Je lui dis que non, en lui faisant remarquer qu’il m’avait déjà demandé la même chose plus d’une fois.

— C’est très possible, me répondit-il en soupirant. C’est qu’il me semble étrange que vous n’en ayez pas… Mais pour en revenir à Alan, je vous disais que cet Alan Breck est un gaillard résolu qui ne recule devant rien, et on sait bien qu’il est le bras droit de James. Sa tête est déjà mise à prix, de sorte qu’il n’a plus rien à perdre, et il se peut bien que si un tenancier était en retard, il fût capable de lui plonger un poignard dans le ventre.

— Vous l’arrangez bien, monsieur Henderland, lui dis-je. Si des deux côtés on ne connaît que la crainte, je ne tiens pas à en apprendre davantage.

— Non, dit M. Henderland, il y a aussi l’affection, l’abnégation, et elles sont bien capables de faire honte à des gens comme vous et moi. Il y a là quelque chose de beau, sinon au point de vue chrétien, du moins au point de vue humain. Alan Breck lui-même, d’après tout ce que je sais, est un gaillard qui mérite le respect. Il y a maint vieux roublard confit en dévotion dans cette région du pays où nous nous trouvons, qui fait bonne figure devant le monde, tout en étant peut-être un homme bien pire, monsieur Balfour, que cet égaré avec sa passion de verser le sang. Oui, oui, nous pourrions prendre des leçons d’eux. Vous trouverez peut-être que j’ai parlé trop longuement des Hautes-Terres ? dit-il en me souriant.

— Pas le moins du monde, répondis-je. J’ai trouvé bien souvent des motifs d’admirer les Highlanders, et puisqu’il en est question, M. Campbell lui-même était un Highlander.

— Ah ! dit-il, c’est vrai. C’est une belle race.

— Mais que fait donc l’agent du Roi ? demandai-je.

— Colin Campbell, dit Henderland, il fourre sa tête dans un nid d’abeilles.

— Il se prépare à chasser par la force les tenanciers, à ce que j’entends dire.

— Oui, répliqua-t-il ; mais l’affaire ne marche pas toute seule, comme l’on dit. Tout d’abord, James des Vaux s’est rendu à cheval à Édimbourg, et a trouvé un homme de loi, un Stewart, je suppose, car ils se tiennent tous les uns aux autres, comme les chauves-souris dans un clocher, et il a fait suspendre l’affaire. Alors Colin Campbell reparaît en scène et reprend le dessus devant les Barons de l’Échiquier. Aujourd’hui, on m’apprend que le premier des tenanciers va être expulsé demain. On commencera à Duror, sous les fenêtres mêmes de James, ce qui ne semble pas des plus prudents, d’après mon humble opinion.

— Croyez-vous qu’il y aura bataille ? demandai-je.

— Non, dit Henderland ; ils sont désarmés ou on le suppose ; car il y a encore pas mal de ferraille cachée dans des endroits sûrs. Colin Campbell arrive, amenant les soldats. Et malgré tout cela, si j’étais sa dame, je ne serais pas rassurée tant que je ne le verrais pas de retour. Ce sont des drôles de clients, les Appin Stewarts.

Je lui demandai s’ils étaient pires que leurs voisins.

— Eux ! non, dit-il, et c’est ce qu’il y a de plus terrible dans l’affaire. Car si Colin Campbell réussit à exécuter son projet dans Appin, il se mettra à la besogne pour recommencer dans le pays d’à côté, qu’on appelle Mamore et qui est une des terres des Camerons. Il est l’agent du Roi pour les deux pays, et des deux pays il doit chasser les tenanciers. Vraiment, monsieur Balfour, pour être franc avec vous, je crois bien que s’il échappe aux uns, les autres ne le manqueront pas.

Nous continuâmes notre route en causant ainsi pendant une grande partie de la journée. Enfin, après m’avoir dit qu’il était charmé de ma société, et enchanté d’avoir rencontré un ami de M. Campbell, que, dit-il, « je me permettrai d’appeler le doux poète de notre Sion covenantaire », M. Henderland me proposa de faire une courte halte, et de passer la nuit chez lui, un peu au delà de Kingairloch.

Pour dire la vérité, je fus très heureux de cette proposition, car je n’étais pas très pressé de voir John à la claymore, et depuis ma double mésaventure, d’abord avec le guide, ensuite avec le gentleman patron de barque, je redoutais tout Highlander inconnu.

En conséquence, nous échangeâmes une poignée de main pour conclure l’affaire, et nous arrivâmes dans l’après-midi à une petite maison isolée sur les bords du Loch Linnhe.

Le soleil avait déjà quitté les montagnes désertes d’Ardgour du côté de l’Occident, mais éclairait celles d’Appin situées un peu plus loin.

Le Loch était aussi calme qu’un lac, sans les mouettes qui poussaient leurs cris sur ses bords, et tout ce pays avait un air solennel et étrange.

À peine étions-nous arrivés à la porte de M. Henderland qu’à ma grande surprise (car j’étais maintenant habitué à la politesse des Highlanders), il s’élança en me bousculant un peu, entra en coup de vent dans la chambre, saisit un pot de faïence et une petite cuillère de corne, et se mit à se fourrer dans le nez une quantité extraordinaire de tabac.

Alors il eut une forte quinte d’éternument et jeta autour de lui un regard assez niais.

— C’est un vœu que j’ai fait, dit-il. J’ai fait vœu de n’en jamais porter sur moi. Sans doute, c’est une grande privation, mais quand je songe aux martyrs, non seulement à ceux du Covenant d’Écosse, mais encore à ceux des autres dogmes du Christianisme, je trouve honteux d’y penser.

Et dès que nous eûmes mangé (la bouillie et le petit lait formaient le fond de la nourriture du brave homme), il prit un air grave, et il me dit qu’il avait un devoir à remplir envers M. Campbell, et que ce devoir consistait à s’enquérir de l’état de mon âme en présence de Dieu.

J’étais sur le point de sourire, depuis l’affaire du tabac à priser, mais il ne parla pas longtemps sans me faire venir les larmes aux yeux.

Il y a deux choses dont les hommes ne devraient jamais se lasser, la bonté et l’humilité.

Nous ne les rencontrons jamais en surabondance dans ce rude monde, parmi les gens froids et orgueilleux. Mais ces deux qualités semblaient s’exprimer par la bouche de M. Henderland.

Et, bien que je fusse visiblement enflé de mes aventures, et que je marchasse, comme on dit : enseignes au vent, je ne tardai pas à me trouver à genoux près du simple et pauvre vieillard, et j’étais encore heureux et fier de me trouver ainsi.

Avant le coucher, il m’offrit, pour m’aider à faire mon voyage, six pence qu’il préleva sur une petite somme placée dans un trou du mur de gazon de sa maison.

Devant cet excès de bonté, je ne sus que faire.

Mais il me parlait d’un ton si convaincu que je crus plus humain de céder à son désir, en sorte qu’en le quittant, je le laissais plus pauvre que je ne l’étais moi-même.


CHAPITRE XVII

LA MORT DU « RENARD ROUGE »


Le lendemain, M. Henderland me trouva un homme qui possédait un bateau et qui devait dans l’après-midi traverser le Loch Linnhe dans la direction d’Appin, en pêchant.

Il le décida à me prendre à son bord, car c’était une de ses ouailles.

Cela m’épargna une longue journée de voyage et le prix de deux bacs publics qu’il m’aurait fallu employer.

Il était environ midi quand nous partîmes.

C’était un jour sombre, chargé de nuages, et le soleil n’éclairait que de petites surfaces.

La mer en cet endroit était très profonde, très calme ; il s’y formait à peine une vague, de sorte qu’il me fallut porter de cette eau à mes lèvres pour me convaincre que c’était vraiment de l’eau salée.

Les montagnes des deux rives étaient hautes, rudes et nues, très noires et très sombres sous l’ombre des nuages, mais couvertes comme d’un réseau d’argent formé par de petits filets d’eau qui reflétaient le soleil.

Elle avait l’air d’une âpre contrée, cette contrée d’Appin, pour que les gens l’aimassent autant que faisait Alan Breck.

Il n’y eut qu’un incident à mentionner.

Un peu après notre départ, le soleil donna sur une petite tache mobile d’un rouge écarlate, qui longeait la rive.

Ce rouge-là ressemblait beaucoup à celui des uniformes de soldats : de temps à autre aussi, on distinguait de petites étincelles, de courts éclairs comme si le soleil avait été reflété par le brillant de l’acier.

Je demandai à mon batelier ce que cela pouvait être.

Il me répondit qu’il supposait que c’était une partie de la garnison du fort William qui marchait sur Appin contre les pauvres fermiers du pays.

Ah ! c’était un triste spectacle pour moi, et soit que je pensasse à Alan, soit par quelque instinct prophétique qui surgissait au fond de mon âme, bien que ce fût seulement la seconde fois que je voyais les troupes du roi George, je ne les vis pas d’un bon œil.

Enfin nous arrivâmes vers l’endroit où commence le Loch Leven, et je demandai à débarquer là.

Mon batelier, qui était un bon garçon, et tout disposé à tenir la promesse qu’il avait faite au catéchiste, n’eût pas demandé mieux que de me conduire jusqu’à Ballachulish, mais comme cela m’eût amené plus loin que ma mystérieuse destination, j’insistai et je débarquai enfin sur la lisière du bois de Lettermore ou Lettervore, car je l’entends désigner de ces deux manières dans Appin, le pays d’Alan.

C’était un bois de bouleaux qui poussait sur la pente raide et accidentée d’une montagne qui dominait le Loch.

Il y avait bien des clairières et des espaces couverts de fougères. Une route, ou plutôt une piste de chevaux le traversait du nord au sud.

Je m’assis sur la crête de la montagne, tout près d’un ruisseau, pour manger le peu de pain d’avoine de M. Henderland, et réfléchir à ma situation.

Là je fus tourmenté non seulement par une nuée de moustiques piquants, mais bien plus encore par les hésitations qui surgissaient dans mon esprit.

Que devais-je faire ?

Pourquoi devenir le compagnon d’un outlaw, d’un homme dont l’occasion pouvait faire un meurtrier ?

Ne serait-ce pas agir en homme de sens que de me rendre à pied, tout droit, dans le Sud, sans autre guide que moi-même, à mes frais ?

Que penseraient M. Campbell et M. Henderland si jamais ils venaient à apprendre ma folie et ma présomption ?

Tels étaient les doutes qui se présentaient à moi, plus pressants que jamais.

Pendant que j’étais assis, réfléchissant ainsi, un bruit d’hommes et de chevaux m’arriva à travers bois, et bientôt après, au tournant de la route, quatre voyageurs apparurent.

En cet endroit, elle était si étroite et si rude, qu’ils avançaient un à un, conduisant leurs chevaux à la main.

Le premier était un gentilhomme de haute taille, aux cheveux rouges, à l’air impérieux, à la figure échauffée.

Il tenait à la main son chapeau, dont il se servait pour s’éventer, car il était accablé par la chaleur.

Le second était un légiste, à en juger par son costume noir et soigné et à sa perruque blanche.

Le troisième était un domestique, et était en partie vêtu en étoffe de tartan. Cela montrait que son maître était ou bien un outlaw, ou bien au contraire un personnage des mieux vus par le gouvernement, car l’Acte interdisait le port du tartan.

Si j’avais été plus versé en ces sortes de choses, j’aurais reconnu, dans les couleurs du tartan, celles d’Argyle ou de Campbell.

Le serviteur avait une valise de belle taille attachée par des courroies sur son cheval, et un filet rempli de citrons destinés à aromatiser le punch, suspendu au pommeau de la selle, comme c’était l’usage chez la plupart des voyageurs gourmands, dans cette partie du pays.

Quant au quatrième, qui fermait la marche, j’avais déjà vu de ses pareils, et je reconnus immédiatement que c’était un officier du Shériff.

Dès que j’eus aperçu ces gens qui arrivaient, je pris aussitôt mon parti (et je ne saurais en donner d’autre raison) d’aller jusqu’au bout de mon aventure.

Quand le premier d’entre eux passa près de moi, je me levai du milieu de la fougère et lui demandai le chemin d’Aucharn.

Il s’arrêta et me regarda d’un air qui me parut singulier, puis se tournant vers le légiste :

— Mungo, lui dit-il, il y a plus d’un homme qui aimerait mieux recevoir cet avertissement que deux. Me voici sur la route de Duror, pour la besogne que vous savez, et voici un jeune garçon qui se lève dans le bois et me demande si je suis sur la route d’Aucharn.

— Glenure, dit l’autre, ce n’est pas là un sujet de plaisanterie.

Ces deux hommes s’étaient rapprochés, fort près, et me regardaient avec attention, tandis que les deux autres s’étaient arrêtés à un jet de pierre en arrière.

— Et que cherchez-vous à Aucharn ? dit Colin Roy, Campbell de Glenure, celui que l’on surnommait le Renard Rouge, et que j’avais arrêté.

— L’homme qui y demeure.

— James des Vaux, dit Glenure d’un air distrait.

Puis se tournant vers son légiste, il lui dit :

— Est-ce qu’il rassemblerait son monde ? Le croyez-vous ? Quoi qu’il en soit, nous ferons mieux de rester où nous sommes et d’attendre les soldats.

— Si vous êtes inquiets à mon sujet, lui dis-je, vous saurez que je ne suis ni de ses gens, ni des vôtres, mais un honnête sujet du roi George, qui ne doit rien à personne et ne craint personne.

— Ah ! voilà qui est bien dit, repartit l’agent, mais puis-je prendre la liberté de demander ce que fait cet honnête homme, si loin de son pays ? Et pourquoi vient-il chercher le frère d’Ardshiel ? J’ai du pouvoir ici, je dois vous le dire. Je suis l’agent du roi sur plusieurs de ces domaines et j’ai derrière moi douze escouades de soldats.

— J’ai entendu quelques mots çà et là dans le pays, répondis-je, quelque peu embarrassé. On m’a dit que vous étiez un homme dur à mener.

Il continua à me regarder, comme s’il ne savait que penser.

— Bon, dit-il enfin, vous avez la langue bien pendue, mais je ne déteste pas le franc parler. Si vous m’aviez demandé le chemin qui mène chez James Stewart un autre jour que celui-ci, je vous l’aurais montré et vous aurais souhaité bon voyage. Mais aujourd’hui ? Eh ! Mungo…

Et il se tourna pour regarder le légiste.

Au moment même où il faisait ce mouvement, une détonation d’arme à feu retentit dans le haut de la montagne, et le son fut immédiatement suivi de la chute de Glenure sur la route.

— Oh ! je suis mort, cria-t-il à plusieurs reprises.

Le légiste l’avait relevé et le soutenait dans les bras.

Le domestique se tenait debout près de lui, en se tordant les mains.

Alors le blessé promena de l’un à l’autre ses yeux égarés, et il y eut dans le timbre de sa voix un changement qui allait au cœur.

— Ne songez qu’à vous-mêmes, dit-il, je suis mort.

Il fit un effort pour ouvrir ses habits comme s’il voulait voir la blessure, mais ses doigts glissèrent sur les boutons.

Alors il exhala un grand soupir. Sa tête tomba sur ses épaules et il mourut.

Le légiste n’avait pas dit un mot, mais sa figure avait une expression aussi pointue qu’une plume. Elle était blanche comme celle du mort.

Le domestique éclata en plaintes et en lamentations bruyantes comme un enfant.

Pour moi, je restais là, les regardant, pétrifié d’horreur.

Quant à l’officier du Shériff, dès le bruit de la détonation, il avait couru en arrière pour hâter l’arrivée des soldats.

Enfin, le légiste laissa retomber la tête du mort dans son sang sur la route, et se redressa avec une sorte de vertige.

Je crois que ce fut ce mouvement-là qui me rendit conscience de moi-même, car à peine l’eut-il fait que je me mis à escalader la colline en criant :

— À l’assassin, à l’assassin !

Il s’était écoulé si peu de temps, quand j’atteignis le haut du premier raidillon et que je pus voir d’ensemble une partie de la montagne à découvert, que le meurtrier n’avait parcouru qu’une distance assez faible.

C’était un gros homme, vêtu d’un habit noir à boutons de métal, et il portait une longue canardière.

— Hé ! criai-je, je le vois !

En m’entendant, l’assassin tourna légèrement la tête pour regarder par-dessus son épaule. Puis il se mit à courir.

L’instant d’après, il avait disparu à la lisière du bois de bouleaux. Il se montra de nouveau au bord supérieur du bois où je le vis grimper comme un singe, car en cet endroit, la pente redevenait très rapide. Alors il plongea derrière un mur naturel de rocher, et depuis je ne le revis plus.

Pendant tout ce temps, j’avais couru de mon côté, et j’avais fait beaucoup de chemin, quand une voix me cria de m’arrêter.

J’étais au bord du bois d’en haut, de sorte que quand je m’arrêtai et regardai en arrière, je vis toute la partie découverte de la montagne au-dessous de moi.

Le légiste et l’officier du Shériff étaient debout, juste au-dessus de la route, criant et me rappelant par des gestes de la main.

Sur leur gauche, les habits rouges, le mousquet à la main, commençaient à se frayer passage l’un après l’autre à travers le bois d’en bas.

— Pourquoi reviendrais-je ? Montez vous-mêmes, criai-je.

— Dix livres si vous prenez le jeune homme, cria le légiste, c’est un complice. Il a été posté ici pour nous faire causer et stationner.

À ces mots, que je pus entendre distinctement, quoiqu’il les proférât tourné vers les soldats, et non de mon côté, mon cœur se serra soudain, et j’éprouvai une nouvelle sorte d’épouvante.

La chose s’était dessinée si brusquement, comme un coup de tonnerre dans un ciel clair, que je restais ahuri, impuissant.

— Plongez ici, parmi les arbres, dit une voix tout près de moi.

Vraiment je ne sus ce que je faisais, mais j’obéis, et aussitôt après j’entendis les détonations des armes à feu et les sifflements des balles dans les bouleaux.

Au milieu même de cet abri formé par les arbres, je trouvai Alan Breck debout, avec une ligne de pêche.

Il ne me salua pas, et vraiment ce n’était pas l’heure des politesses.

Il me dit seulement : « Venez » et se mit à courir le long des flancs de la montagne, dans la direction de Balachulish, et moi je le suivis comme un mouton.

Nous courions alors entre les bouleaux, tantôt nous baissant derrière les bosses peu élevées qui surgissaient sur la pente de la montagne, tantôt rampant à quatre pattes dans la bruyère.

Cette allure était mortellement fatigante.

Il me semblait que mon cœur faisait craquer mes côtés ; je n’avais ni le temps de réfléchir, ni assez de souffle pour parler.

Je me souviens seulement d’avoir vu, à ma grande surprise, que, de temps à autre, Alan se relevait, se dressait de toute sa hauteur, pour regarder derrière lui, et chaque fois c’étaient de grands cris lointains des soldats qui s’encourageaient l’un l’autre.

Un quart d’heure après, Alan s’arrêta, se coucha à plat dans la bruyère, et s’adressant à moi :

— Maintenant, me dit-il, c’est pour tout de bon. Faites comme moi, il y va de votre vie.

Et avec la même rapidité, mais désormais, avec des précautions infiniment plus grandes, nous parcourûmes le flanc de la montagne en sens inverse de celui que nous avions suivi, mais en remontant un peu plus haut, jusqu’à ce qu’enfin Alan se jetât dans le bois supérieur de Lettermore, où je l’avais trouvé d’abord, et s’étendît la face contre terre, et soufflant comme un chien.

Mes flancs me faisaient souffrir. La tête me tournait très fort, et ma langue pendait hors de ma bouche brûlante et sèche, si bien que j’étais étendu mort auprès de lui comme un cadavre.


CHAPITRE XVIII

MON ENTRETIEN AVEC ALAN DANS LE BOIS DE LETTERMORE


Alan fut le premier à se remettre.

Il se leva, alla vers la lisière du bois, regarda quelques minutes attentivement, et enfin revint vers moi et s’assit.

— Eh bien, me dit-il, David, ça été une chaude alerte.

Je ne dis rien. Je ne relevai pas même la tête.

J’avais vu s’accomplir un assassinat ; j’avais vu un grand gentilhomme, hâlé, jovial, anéanti en un instant.

La pitié, que m’avait causée ce spectacle, était encore toute fraîche en moi, et pourtant ce n’était là qu’une partie de ce que j’éprouvais.

L’assassinat avait été commis sur la personne de l’homme haï d’Alan, et Alan était là, rampant parmi les arbres et courant devant les troupes.

Que le coup de feu eût été tiré de sa main, ou commandé par lui, cela n’importait guère.

Dans ma façon de considérer la chose, mon seul ami, dans cette contrée sauvage, était coupable de meurtre au premier chef. Je le prenais en horreur. Il m’était impossible de le regarder en face et j’eusse mieux aimé être couché sous la pluie, dans mon île glacée, que dans cette chaleur du bois à côté d’un meurtrier.

— Éprouvez-vous encore de la fatigue ? me demanda-t-il de nouveau.

— Non, répondis-je sans relever ma tête enfouie dans la bruyère, non, je ne suis plus fatigué et je peux parler. Vous et moi, Alan, nous devons nous séparer. Je vous aimais pourtant bien, mais vos façons ne sont pas les miennes, elles ne viennent pas de Dieu. Bref, en deux mots comme en cent, il faut que nous nous quittions.

— Je ne vous quitterai pas, répondit Alan avec une parfaite gravité, sans une bonne raison. Si vous connaissez quelque chose contre ma réputation, c’est bien le moins que vous me le fassiez savoir, à titre de vieille connaissance ; et si vous êtes simplement dégoûté de ma société, ce sera à moi de juger si je ne suis pas insulté.

— Alan ! dis-je, qu’est-ce que cela signifie ? Vous savez bien qu’il y a là-bas, sur la route, du sang de ce Campbell.

Il resta un instant silencieux, puis il reprit :

— Avez-vous jamais entendu conter l’histoire de l’homme et des bonnes gens.

Par ces mots il désignait les fées.

— Non, répondis-je, et je ne tiens pas à en entendre parler.

— Avec votre permission, dit Alan, monsieur Balfour, je vous en parlerai quand même.

« Vous saurez donc que cet homme avait été jeté sur un rocher de la mer, où, paraît-il, les bonnes gens avaient l’habitude de s’arrêter et de prendre quelque repos pendant la traversée en Irlande. Ce rocher s’appelle Skeryvore, et il n’est pas loin de l’endroit où nous avons fait naufrage.

« Bon ! à ce qu’il paraît, l’homme pleura si pitoyablement, gémissant qu’il voudrait bien voir son petit enfant avant de mourir, qu’enfin le roi des bonnes gens eut compassion de lui, et envoya quelqu’un qui vola par-dessus la mer, rapporta l’enfant dans un panier et le mit à côté de l’endroit où l’homme dormait.

Or, notre homme était de cette sorte de gentilshommes qui voient toujours les choses du mauvais côté, et, par mesure de précaution, il planta son poignard dans le panier, et y trouva son petit enfant, qui était mort !

Je me figure, monsieur Balfour, que vous et cet homme-là vous vous ressemblez beaucoup.

— Voulez-vous dire que vous n’y avez pas mis la main ? m’écriai-je en me mettant sur mon séant ?

— Je vous dirai tout d’abord, monsieur Balfour de Shaws, dans le langage d’un ami qui parle à son ami, dit Alan, que si j’avais eu l’intention de tuer un gentleman, je ne l’aurais pas fait dans mon pays, pour attirer des misères à mon clan, et je n’irais pas sans épée ni fusil, avec une simple canne à pêche sur le dos.

— Ah ! fis-je, cela est vrai.

— Et maintenant, reprit Alan, tirant son poignard et plaçant sa main dessus, d’une certaine manière, je jure sur le saint fer que je n’y ai nullement contribué soit par le fait, soit par la pensée.

— J’en remercie Dieu ! m’écriai-je,

Et je lui tendis la main.

Il ne parut pas s’en apercevoir.

— Et il y a de la besogne avec un Campbell. Ils ne sont pas rares, que je sache, dit Alan.

— Du moins, dis-je, vous n’avez pas le droit de me blâmer, car vous vous rappelez bien ce que vous m’avez dit dans le brick. Mais la tentation et l’acte sont deux choses bien différentes, Dieu merci. Nous sommes tous sujets à la tentation, mais supprimer de sang-froid une existence, Alan !

Je ne pus en dire davantage à ce moment.

— Savez-vous qui l’a fait ? ajoutai-je ensuite. Connaissez-vous l’homme à l’habit noir ?

— Je n’ai pas d’idée bien nette au sujet de son habit, dit malicieusement Alan, mais je crois plutôt qu’il était bleu.

— Bleu ou noir, le connaissez-vous ? demandai-je.

— En conscience, je ne pourrais pas en jurer, dit Alan. Il a passé bien près de moi, mais, chose étrange, j’étais justement occupé à rattacher mes chaussures.

— Pouvez-vous jurer que vous ne le connaissez pas, Alan ? m’écriai-je, irrité et en même temps prêt à rire de ses réponses évasives.

— Non, pas davantage, dit-il. D’ailleurs j’ai la mémoire trop bonne pour oublier.

— En tout cas, il est une chose que j’ai vue parfaitement, dis-je, c’est que vous vous êtes exposé, et que vous m’avez exposé aussi, pour attirer les soldats.

— Cela est très vraisemblable, fit Alan, et tout gentleman en eût fait autant. Vous et moi, nous sommes innocents de ce qui s’est passé.

— C’est une bonne raison de plus, si nous sommes soupçonnés à tort, de nous disculper entièrement, m’écriai-je. L’innocent doit assurément passer avant le coupable.

— Comment ! David, dit-il, mais l’innocent a toujours une chance d’être acquitté devant un tribunal. Quant au gaillard qui a tiré à balle, je crois que la lande est l’endroit le plus sûr pour lui. Ceux qui n’ont jamais mis seulement le bout du doigt dans la plus petite difficulté, doivent être bien prudents quand il s’agit de ceux qui s’y sont mis. Cela, c’est du vrai christianisme. Car si les choses étaient tout autrement, et que le gaillard, celui que je n’ai pu voir, se trouvât dans nos souliers, et nous dans les siens, chose parfaitement possible, je crois que nous lui aurions de grandes obligations, s’il se chargeait d’attirer de son côté les soldats.

Puisqu’on en venait là, je renonçai à convaincre Alan.

Mais pendant tous ces propos, il avait l’air si innocent, il était si évidemment de bonne foi dans son langage, si prêt à se sacrifier pour ce qu’il regardait comme son devoir, que cela me ferma la bouche.

Les paroles de M. Henderland me revinrent à l’esprit et me rappelèrent que nous aurions plus d’une leçon à recevoir de ces sauvages Highlanders.

Eh bien ! cette leçon, je l’avais reçue, pour mon compte.

La morale d’Alan se présentait tout à rebours, mais telle qu’elle était, il eût donné sa vie pour elle.

— Alan, dis-je, je ne prétends pas que c’est du vrai Christianisme, comme je l’entends, mais il est assez bon néanmoins. Et maintenant, je vous offre la main pour la seconde fois.

Alors il me tendit ses deux mains, en disant que sûrement je lui avais jeté un sort, car il pouvait me pardonner n’importe quoi.

Puis il prit un air très grave, et me dit que nous n’avions pas beaucoup de temps à gaspiller, et que nous devions fuir de ce pays l’un et l’autre, lui parce qu’il était un déserteur, et que tout Appin serait fouillé comme une simple chambre, et que chacun serait obligé de s’expliquer d’une manière satisfaisante ; et moi parce que j’étais certainement impliqué dans le meurtre.

— Oh ! dis-je, pour lui donner une petite leçon, je n’ai rien à craindre de la justice de mon pays.

— Comme si c’était votre pays ! me répliqua-t-il, ou comme si on devait vous juger ici, dans un pays des Stewarts !

— C’est toujours l’Écosse, dis-je.

— Mon garçon, il y a des moments où vous me rendez rêveur ! fit Alan. C’est un Campbell qui a été tué. Bon, le procès aura lieu à Inverara, qui est la principale place des Campbells. Il y aura quinze Campbells au banc des jurés, et le plus gros des Campbells, c’est-à-dire le duc, perché fièrement au siège de la présidence. De la justice, David ? La même justice après tout, que celle qu’a trouvée Glenure tout à l’heure au bord de la route.

Cela m’effraya quelque peu, je l’avoue, et m’eût effrayé bien davantage si j’avais su combien les prédictions d’Alan étaient près de la réalité, mais en somme il exagéra sur un seul point : il y avait parmi les jurés onze Campbells seulement ; mais comme les quatre autres étaient aussi dépendants du duc, cela importait moins qu’on n’eût pu le croire.

Je lui criai quand même qu’il était injuste envers le duc d’Argyle, qui, tout Whig qu’il fût, n’en était pas moins un gentilhomme sage et honnête.

— Peuh ! fit Alan, c’est un Whig, il n’y a pas de doute, mais je ne peux pas nier qu’il a été un bon chef pour son clan. Et qu’est-ce que penserait le clan, s’il y avait eu un Campbell tué d’une balle, et qu’il n’y ait personne de pendu, alors que leur propre chef rend la justice. Mais j’ai remarqué plus d’une fois que vous autres, gens de Basses-Terres, vous n’aviez pas une idée claire de ce qui est juste ou injuste.

À ces mots j’éclatai de rire, et je fus fort surpris de voir Alan en faire autant, et rire aussi gaîment que moi.

— Non, non, David, reprit-il, nous sommes dans les Hautes-Terres et quand je vous dis de courir, croyez-moi sur parole, et prenez votre course. Sans doute, c’est dur de ramper et de crever de faim dans la bruyère, mais c’est encore plus dur d’avoir les fers aux mains dans une prison des habits rouges.

Je lui demandai dans quelle direction nous fuirions, et comme il me répondit : « Vers les Basses-Terres », je me sentis un peu mieux disposé à le suivre, car j’étais vraiment impatient de revenir et de reprendre le dessus sur mon oncle.

En outre, Alan affirmait si nettement que dans l’affaire on n’aurait aucun égard à la justice, que je commençais à craindre qu’il n’eût raison.

De toutes les façons de mourir, celle que je goûterais le moins serait de mourir par la potence. L’image de cet instrument déplaisant se présentait à mon esprit avec une extraordinaire netteté, comme je l’avais vue gravée en tête d’une ballade de colporteur, et cela me coupait toute envie de lier connaissance avec les tribunaux.

— Je risquerai cela, Alan, dis-je, j’irai avec vous.

— Mais songez-y, dit Alan, ce n’est pas une petite affaire. Vous aurez à dormir sur la terre nue et dure, et à vous serrer le ventre plus d’une fois. Vous ne serez pas couché autrement que le coq de bruyère ; votre vie sera semblable à celle du daim pourchassé, et vous dormirez avec une main sur vos armes. Oui, mon ami, nous traînerons le pied plus d’une fois, avant de nous en tirer. Je vous en préviens dès le début, car c’est une existence que je connais bien. Mais si vous me demandez quelle autre chance vous avez, je réponds : aucune. Ou prendre la bruyère avec moi ou être pendu.

— Voilà un choix facile à faire, dis-je.

Et nous échangeâmes une poignée de main.

— Maintenant, allons jeter un nouveau coup d’œil sur les habits rouges, dit Alan en me conduisant à la lisière nord-est du bois.

En regardant entre les arbres, nous pûmes voir une grande étendue des flancs de la montagne, qui descendaient par une pente extrêmement raide vers les eaux du Loch.

C’était une partie très accidentée, toute faite de rochers en surplomb de bruyère, avec quelques petites plaques de bouleaux.

Bien loin, vers l’extrémité qui regardait Balachulish, on voyait de minuscules soldats rouges qui montaient et disparaissaient pour reparaître encore par-dessus collines et hauteurs, et diminuant de grandeur à chaque instant.

Ils ne criaient plus maintenant, car je crois qu’ils n’avaient pas trop de tout leur souffle, mais ils tenaient toujours bon sur la piste, et sans nul doute, ils nous croyaient en avant d’eux.

Alan les suivit du regard, en s’applaudissant d’un sourire

— Oui, dit-il, ils se lasseront avant d’être au bout de ce qu’ils ont entrepris. De sorte que vous et moi, David, nous pouvons nous asseoir et manger un morceau, respirer plus librement et boire une gorgée à ma bouteille. Puis nous nous mettrons en route pour Aucharn, où demeure mon parent, James des Vaux, où je trouverai mes habits et mes armes, et de l’argent pour nous permettre de voyager : Alors, David, nous pourrons crier : « En avant, fortune ! » et prendre l’air de la lande.

Nous nous rassîmes donc, pour manger et boire, dans un endroit d’où nous pûmes voir le soleil se coucher dans un vaste panorama de montagnes sauvages et inhabitées, comme la contrée où j’étais condamné à errer avec mon compagnon.

Pendant ce repos, pris pendant notre marche vers Aucharn, nous nous contâmes l’un à l’autre nos aventures et je vais redire celles d’Alan qu’il me semble curieux ou nécessaire de faire connaître.

Il paraît qu’il courut aux bordages dès que la lame fut passée, me vit, me perdit de vue, me revit de nouveau, quand je tombai à la mer, et enfin me revit encore cramponné à la vergue.

Ce fut là ce qui lui fit espérer que je réussirais, en somme, à gagner la terre, et le décida à laisser derrière lui ses renseignements et ses messages qui, pour mes péchés, m’avaient amené dans ce malchanceux pays d’Appin.

Pendant ce temps, les gens de l’équipage étaient parvenus à mettre le canot à la mer, un ou deux d’entre eux étaient déjà embarqués quand arriva une seconde lame encore plus haute que la première.

Elle souleva le brick et l’eût certainement fait couler à pic, s’il n’avait donné contre une pointe de rocher qui le retint.

La première fois, il avait reçu la lame à l’avant, de sorte que la poupe se trouvait jusqu’alors en bas ; cette fois, ce fut l’arrière qui fut lancé en l’air et fut plongé dans la mer.

Alors l’eau entra à grands flots par l’écoutille d’avant, comme par l’écluse d’un moulin.

Rien qu’à en parler, Alan pâlissait de nouveau, quand il raconta ce qui s’ensuivit. Car il restait deux hommes hors d’état de remuer, étendus dans leurs cadres. Ceux-ci, en voyant l’eau tomber à grands flots, crurent que le vaisseau avait coulé et se mirent à crier de toute leur force, et leurs cris étaient si lamentables que tous ceux qui se trouvaient sur le pont se précipitèrent dans le canot, en tombant les uns sur les autres, et saisirent aussitôt les rames.

Ils étaient à moins de deux cents yards, quand survint une troisième lame.

Alors le brick fut entièrement détaché de l’écueil. Ses voiles se tendirent, et il parut partir à leur poursuite, mais il revint en arrière et commença à s’enfoncer graduellement, comme si une main le tirait par-dessous. Enfin la mer se referma sur le Covenant de Dysart.

On n’échangea pas un mot, tant qu’on rama vers la terre. Tous étaient sous l’impression stupéfiante de ces cris affreux, mais à peine eurent-ils mis pied à terre, qu’Hoseason, paraissant sortir d’un rêve, commanda à ses hommes de se jeter sur Alan. Ils reculèrent d’abord, peu disposés à ce genre de besogne, mais Hoseason était comme un démon. Il criait qu’Alan était seul, qu’il portait sur lui une grosse somme, qu’il avait causé la perte du brick et la mort de leurs camarades, et que d’un seul coup ils pouvaient en même temps se venger et s’enrichir.

Ils étaient sept contre un sur cette partie de la côte ; il n’y avait pas un rocher auquel on pût s’adosser.

Les marins commencèrent donc à s’espacer et à venir derrière lui.

— Et alors, dit Alan, le petit homme aux cheveux rouges… je ne sais pas son nom…

— Riach, répondis-je.

— Riach, dit Alan, Riach ! Bon, ce fut lui qui se mit de mon côté, qui demanda aux hommes s’ils n’avaient aucune peur d’un jugement. Il leur dit : « Vous savez, je vais me mettre dos à dos avec le Highlander ! » Il n’était pas absolument mauvais, ce petit homme de rousseau, fit Alan. Il avait quelque idée honnête.

— Oui, répliquai-je, il s’est montré bon envers moi, à sa manière.

— Et il s’est montré de même envers Alan, reprit-il, et par ma foi, je vous réponds que sa manière était la bonne. Mais après tout, David, la perte du vaisseau et les cris de ces pauvres gars agissaient très défavorablement sur l’individu, et je crois que telle a été la cause de tout cela.

— Ah ! je le croirais aussi, dis-je, car il était d’abord aussi alerte que pas un des autres. Mais comment Hoseason a-t-il trouvé cela ?

— J’ai l’idée qu’il le trouvait très mauvais, dit Alan, mais le petit homme me cria de prendre ma course, et vraiment je trouvai son avis bon à suivre, et j’ai couru. La dernière fois que je les ai aperçus, ils étaient en tas sur la grève, et ils avaient l’air de ne pas être tout à fait d’accord.

— Que voulez-vous dire par là ? demandai-je.

— Parbleu, ils jouaient des poings, répondit Alan. J’en ai même vu un tomber comme une paire de culottes, mais j’ai pensé qu’il valait mieux ne pas attendre. Vous voyez, il y a une bande de terrain qui est pleine de Campbells dans cette partie de Mull, et ce n’est point une compagnie convenable pour un gentleman comme moi. Sans cela, je serais resté et j’aurais regardé, et même prêté la main au petit homme.

Il était plaisant d’entendre Alan faire sans cesse allusion à la petite taille de M. Riach, car à dire vrai, il n’y avait pas grande différence entre eux.

— Alors, reprit-il, je partis de mon meilleur pas, et à tous les gens que je rencontrai, je criai qu’il y avait une épave sur la côte.

Et je vous réponds qu’ils ne s’attardèrent pas à bavarder avec moi. J’aurais voulu vous les faire voir détalant à la file vers la grève.

Et quand ils y arrivèrent, ils s’aperçurent qu’ils n’avaient eu que le plaisir de courir, ce qui est toujours une excellente chose pour un Campbell.

Je pense que c’était par une malédiction que le brick a coulé à pic d’un seul coup, au lieu de se briser.

Mais ce fut aussi une malchance pour vous, car si quelque épave était venue atterrir, on aurait cherché et fouillé de tous côtés et on vous aurait aperçu.


CHAPITRE XIX

LA MAISON TERRIFIÉE


La nuit survint pendant que nous étions en route, et les nuages, qui s’étaient amassés dans l’après-midi, se réunirent, s’épaissirent, de sorte qu’il faisait très sombre pour cette saison.

Le chemin que nous suivions escaladait des montagnes très accidentées, et bien qu’Alan s’avançât sans aucune hésitation, je ne pouvais arriver à comprendre vers quel but il se dirigeait.

Enfin, vers dix heures et demie du soir, nous arrivâmes au sommet d’un tertre et vîmes des lumières au-dessous de nous.

On eût dit qu’une sorte de maison était ouverte et laissait passer un rayon de lumière produit par du feu et une chandelle.

Autour de la maison et des appentis, cinq ou six personnes allaient et venaient d’un pas précipité, portant chacune un tison flambant.

— James doit avoir la tête sens dessus dessous, dit Alan. Si c’étaient, au lieu de vous et moi, les soldats qui viennent, cela ferait un beau remue-ménage. Mais je suis certain qu’il a une sentinelle sur la porte, et il sait bien que jamais des soldats ne découvriront le chemin que nous avons suivi.

Sur ces mots, il lança trois coups de sifflet d’une façon particulière.

Ce fut chose étrange que de voir, au premier signal, toutes les torches en mouvement s’arrêter soudain, comme si ceux qui les portaient étaient alarmés, et au troisième signal, l’agitation recommença de plus belle.

Ayant ainsi rassuré ces gens, nous descendîmes le tertre et fûmes reçus à l’entrée de la cour (car cette habitation avait l’aspect d’une bonne ferme) par un grand et bel homme de plus de cinquante ans, qui s’adressa en langue gaélique à Alan.

— James Stewart, dit celui-ci, je vous prie de parler écossais, car le jeune gentleman que voici ne connaît pas un mot de l’autre langue… Le voici, reprit-il, en passant son bras sous le mien. C’est un gentleman des Basses-Terres et même un laird dans son pays, mais je pense que dans son intérêt il est préférable de ne pas prononcer son nom.

James des Vaux se tourna vers moi un instant et me salua d’une façon assez courtoise. Puis il s’adressa de nouveau à Alan.

— Ça été un terrible accident, s’écria-t-il, cela attirera des malheurs sur le pays.

Et il se tordit les mains.

— Bah, l’ami, il faut avaler ce qui est amer avec ce qui est sucré. Colin Roy est mort, vous devez en être reconnaissant.

— Las ! dit James, et par ma foi, je voudrais qu’il fût encore vivant ! C’est très beau que l’on commence par se gonfler, par se vanter, mais maintenant la chose est faite, et à qui va-t-on s’en prendre ? L’accident a eu lieu dans Appin, songez-y, Alan. C’est Appin qui doit payer, et je suis un père de famille.

Pendant ces conversations, je jetai autour de moi un regard sur les serviteurs.

Les uns étaient sur des échelles, fouillant dans les toits de chaume de la maison ou des dépendances, et en retirant des fusils, des épées, différentes armes de guerre, que d’autres emportaient.

Par le son que rendaient les pioches et qui venait d’un peu plus loin, au bas du tertre, je supposai qu’on les enterrait.

Bien qu’ils fussent tous aussi occupés, il n’y avait dans leur activité rien qui ressemblât à de l’ordre ; ils se mettaient à plusieurs pour prendre un seul fusil, et se heurtaient les uns aux autres avec leurs torches allumées.

James interrompait à chaque instant sa conversation avec Alan, pour crier des ordres qui paraissaient n’être jamais compris.

Les figures que l’on voyait à la lueur des torches étaient celles de gens en proie à la précipitation et à la panique, et bien que l’on ne se parlât qu’à voix basse, on devinait dans ces quelques mots l’inquiétude et la colère.

Ce fut à ce moment-là qu’une jeune domestique sortit de la maison en portant un paquet ou un sac de voyage plein, et je me suis souvent surpris à sourire en songeant avec quelle rapidité l’instinct d’Alan s’éveilla par un simple coup d’œil jeté sur ce paquet.

— Qu’est-ce qu’elle emporte, la servante ? demanda-t-il.

— Nous nous occupons à tout ranger dans la maison, dit James, d’un ton de voix apeuré, et d’un air presque câlin. On va fouiller Appin à la lumière des chandelles, et il faut que nous remettions tout en place. Nous enterrons nos deux ou trois fusils et les épées dans la mousse, comme vous voyez, et ce paquet, je pense, doit contenir vos habits français.

— Enterrer mes habits français ! s’écria Alan. Pardieu, non !

Et il s’empara du paquet et entra dans la grange pour s’en occuper lui-même, tout en me recommandant à son parent.

En conséquence, James me conduisit à la cuisine et s’assit à table avec moi, souriant et causant d’abord de la façon la plus engageante.

Mais bientôt sa sombre inquiétude reprit le dessus. Il fronçait le sourcil, se mordait les doigts, ne remarquait que de temps en temps ma présence, et alors m’adressait un mot ou deux, accompagnés d’un sourire forcé. Puis il retombait dans ses terreurs.

Sa femme était assise près du feu et elle pleurait, la figure cachée dans ses mains. Son fils aîné était accroupi à terre au milieu d’un tas de papiers qu’il triait, pour en jeter de temps à autre un dans le feu et le regarder brûler jusqu’au bout.

Pendant tout ce temps, une jeune servante à la figure rouge allait et venait, fouillait par la chambre, se heurtant à tout dans l’excès de sa crainte et de sa hâte, et geignant tout le temps. À chaque instant, un des hommes occupés dans la cour passait sa tête à la porte et demandait des ordres.

Enfin il devint impossible à James de rester assis plus longtemps, et il me demanda de vouloir bien excuser l’impolitesse qu’il commettait en allant et venant.

— D’ailleurs, monsieur, je ne suis guère en état de vous tenir compagnie, dit-il. Je ne puis songer à autre chose qu’à ce terrible accident et aux malheurs qui en seront la conséquence pour des gens tout à fait innocents.

Un instant après, il vit son fils brûler un papier qui, selon lui, aurait dû être conservé, et à cette vue il eut un accès d’emportement qui faisait peine à voir. Il frappa le jeune garçon à plusieurs reprises.

— Êtes-vous donc devenu fou ? lui cria-t-il. Voulez-vous donc faire pendre votre père ?

Et oubliant ma présence, il lui adressa une longue tirade en gaélique à laquelle le jeune homme ne répondit rien, mais sa femme, en entendant parler de pendre, se cacha la figure dans son tablier et sanglota plus bruyamment que jamais.

Tout cela était bien terrible à voir et à entendre pour un étranger comme moi. Aussi éprouvai-je une vraie joie quand Alan reparut. Il était redevenu lui-même dans ses beaux habits à la française, bien que leur état d’usure ne permît plus guère de les appeler de beaux habits.

Alors un autre des fils de la maison s’adressa à moi, à mon tour, et il me donna un habillement complet dont j’avais besoin depuis bien longtemps, avec une paire de brogues des Highlands, en peau de daim, qui me parurent d’abord assez étranges, et qui m’allèrent très bien avec un peu d’habitude.

De ce moment à mon retour, Alan avait dû raconter son histoire, car il semblait convenu que je devais fuir avec lui, et tous s’occupaient de mon équipement.

Ils donnèrent à chacun de nous une épée et des pistolets, bien que j’eusse fait connaître mon peu d’adresse à me servir de la première arme.

En outre, on nous pourvut de quelques munitions, d’un paquet de biscuits, d’une poêle en fer et d’une bouteille de véritable eau-de-vie de France et nous étions prêts à tenir la bruyère.

Sans doute l’argent manquait.

Il me restait environ deux guinées. Le contenu de la ceinture d’Alan ayant été expédié par une autre voie, le fidèle messager n’avait plus que quatorze pence pour toute fortune.

Quant à James, il paraît qu’il s’était tant mis en frais pour ses voyages à Édimbourg, pour ses dépenses judiciaires au sujet des fermiers, qu’il ne put arriver à réunir plus de trois livres cinq pence et demi, et presque tout en monnaie de cuivre.

— Cela ne suffira pas, dit Alan.

— Il faudra trouver un coin sûr tout près d’ici, répondit James, et m’envoyer un mot d’avertissement. Vous voyez, Alan, il vous faudra mener rondement cette affaire pour vous en tirer. Vous ne devez pas perdre votre temps à séjourner par ici pour une ou deux guinées. Vous pouvez être sûr qu’on finira par éventer votre présence par ici, et d’après ce que j’ai vu, on fera porter sur vous la responsabilité de l’accident d’aujourd’hui. Si cela retombe sur vous, cela retombera aussi sur moi, qui suis votre plus proche parent, et qui vous ai logé pendant que vous étiez dans le pays. Et si cela retombe sur moi…

Sur ces mots, il s’arrêta, se tordit les doigts et pâlit.

— Ce serait un grand chagrin pour nos amis, si je venais à être pendu.

— Ce serait un jour de malheur pour Appin, répondit Alan.

— C’est un jour dont je ne peux avaler la pensée, fit James. Oh ! mon homme, mon homme, mon homme, mon cher Alan, vous et moi, nous avons parlé imprudemment, s’écria-t-il en frappant de sa main le mur avec une force telle que toute la maison résonna.

— Bon, cela est vrai aussi, dit Alan, et mon ami des Basses-Terres, que voici (en parlant, il me fit un signe de tête), m’a dit un mot très juste à ce propos, et j’aurais bien dû l’écouter.

— Mais voyons, dit James, revenant à ses premières façons. Quand même ils seraient sur nos talons, il n’en est pas moins vrai que vous avez besoin de l’argent. Car après tout ce que j’ai dit, et tout ce que vous avez dit vous-même, les apparences seront très défavorables pour nous deux, comprenez-vous cela ? Bon, suivez-moi et vous verrez que je serai obligé d’afficher moi-même un papier contre vous. J’aurai à offrir une récompense pour vous prendre, oui, il le faudra ! Ce sera bien triste d’en être réduit là pour des amis aussi chers, mais si j’en suis à devenir responsable de ce terrible accident, il faudra que j’agisse dans mon intérêt, mon garçon. Voyez-vous cela ?

Il parlait d’un ton grave en s’excusant et prenant Alan par le devant de son habit.

— Oui, dit Alan, je le vois.

— Et vous serez obligé de quitter le pays, Alan, oui, de quitter l’Écosse, vous et votre ami des Basses-Terres, lui aussi. Car j’aurai à signaler votre ami des Basses-Terres. Vous voyez cela, Alan, vous le voyez bien ?…

Je crois qu’Alan rougit un peu.

— C’est bien dur pour moi, qui l’ai amené ici, James, dit-il, en rejetant sa tête en arrière. J’ai l’air de l’avoir trahi.

— Maintenant, Alan, mon ami, s’écria James, regardez les choses en face ; quoi qu’il arrive, il sera signalé. Mungo Campbell ne manquera pas de répandre son signalement. Qu’importe que je le signale, de mon côté. Et puis je suis un père de famille, Alan. Enfin…

Et alors tous deux se regardèrent en silence.

— Alan, le jury sera composé des Campbells, reprit-il.

— Il y a une chose certaine, dit Alan, rêveur. C’est que personne ne sait son nom.

— Et ils ne le sauront pas, Alan. Voici ma main, s’écria James, comme si, après tout, il savait mon nom et qu’il se donnât ainsi quelque avantage. Mais il y aura cet habit qu’il portait tout à l’heure, l’apparence qu’il avait, son âge, et d’autres choses de ce genre. Je ne pourrai guère faire moins.

— J’admire le fils de votre père, s’écria Alan avec hauteur. Voudriez-vous vendre ce jeune garçon grâce à un présent de vous. Lui donneriez-vous d’autres habits pour le trahir ensuite ?

— Non, non, Alan, dit James, l’habit qu’il a quitté, l’habit que lui a vu Mungo.

Mais je lui trouvai l’air plus abattu.

En réalité il se raccrochait au moindre brin de paille et pendant tout ce temps, je puis dire qu’il vit les figures de ses ennemis héréditaires au siège du juge, et sur les bancs du jury, avec la potence comme fond du tableau.

— Eh bien ! me dit Alan en se tournant vers moi, que dites-vous de cela ? Vous êtes ici sous la sauvegarde de mon honneur, et il m’appartient de veiller à ce qu’il ne se fasse rien sans votre consentement.

— Je n’ai qu’un mot à dire, répliquai-je. C’est que je suis complètement en dehors de cette discussion. Mais le simple bon sens veut qu’on lance le blâme à qui le mérite, c’est-à-dire à celui qui a tiré le coup de feu. Signalez-le, comme vous le dites. Lancez les clameurs après lui, et que les honnêtes gens puissent se montrer en sécurité.

Mais à ces mots, Alan et James poussèrent un même cri d’horreur, et m’enjoignirent de me taire, en disant qu’il ne pouvait être question de cela, et me demandant :

— Qu’est-ce que les Camerons penseraient ?

Cela me confirma dans la pensée que ce devait être un Cameron de Mamore qui avait fait le coup.

— Vous n’avez sûrement pas pensé à cela ? me dirent-ils, d’un air si innocemment sérieux, que les bras m’en tombèrent et que je renonçai à discuter.

— Très bien, dis-je, donnez mon signalement, si cela vous plaît, donnez celui d’Alan, donnez celui du roi George. Nous sommes tous trois innocents, et il me semble que c’est ce qu’il faut. Mais au moins, monsieur, dis-je à James, après être revenu de ce léger accès d’irritation, je suis l’ami d’Alan, et si je puis être utile à ses amis, je ne broncherai pas devant le danger.

Je crus qu’il était préférable de paraître donner mon consentement de bonne grâce, car je voyais le trouble d’Alan et de plus, me dis-je à part moi, ils donneront mon signalement, que je le veuille ou non.

Mais je vis que je me trompais en cela, car à peine avais-je prononcé ces mots que mistress Stewart bondit de sa chaise, se dirigea en courant vers nous et pleura, d’abord sur mon épaule, puis sur celle d’Alan, en bénissant Dieu de notre bonté envers sa famille.

— De votre côté, Alan, vous n’avez fait que votre devoir, dit-elle, mais pour ce jeune garçon qui, en venant ici, nous a vus dans notre pire situation, et qui a vu le maître de la maison flatteur comme un prétendant, lui qui aurait le droit de commander comme un roi, mais pour vous, mon jeune garçon, mon cœur ne me pousse pas à chercher votre nom, mais votre figure y restera gravée, et aussi longtemps que mon cœur battra dans ma poitrine, votre souvenir y restera, j’y penserai, je le bénirai.

En disant ces mots, elle m’embrassa et éclata en sanglots si violents que je restai tout intimidé.

— Peuh ! fit Alan, qui avait l’air fort sot, le jour vient de bien bonne heure dans ce mois de juillet, et ce sera demain une belle mêlée dans Appin, partout des dragons à cheval et des cris de Cruachan ! [42] et des habits rouges courant en tous sens. Vous et moi nous ferons bien de nous éloigner au plus vite.

Alors nous fîmes nos adieux et nous nous remîmes en route, en nous dirigeant un peu vers l’Est, dans les ténèbres d’une belle et douce nuit, et par un pays très accidenté, comme celui que nous venions de parcourir.


CHAPITRE XX

LA FUITE À TRAVERS LA LANDE : LES ROCS


Tantôt nous marchions, tantôt nous courions.

À mesure que le jour approchait, nous marchions moins et nous courions davantage.

Bien que le pays, en général, eût l’air désert, il y avait des chaumières et des maisons habitées et nous dûmes en rencontrer ainsi plus d’une vingtaine, dissimulées dans les endroits écartés des montagnes.

Lorsque nous approchions de l’une d’elles, Alan me laissait seul sur la route, s’avançait, allait frapper sur une des murailles de la maison, et causait quelques instants à la fenêtre avec quelqu’un qui venait de se lever.

C’était pour transmettre les nouvelles, et dans ce pays, c’était d’une telle nécessité que, même en fuyant pour sauver sa vie, Alan était obligé de s’acquitter de ce devoir.

De plus, les autres s’y conformaient également avec tant de soin que, dans plus de la moitié des maisons où nous nous arrêtâmes, l’on avait entendu parler de l’assassinat.

Dans d’autres, autant que je pus le conjecturer en me tenant à distance et entendant une langue inconnue, la nouvelle était accueillie avec plus de consternation que de surprise.

Malgré toute notre hâte, le jour parut quand nous étions encore bien loin de tout abri.

Il nous trouva dans une vallée immense, parsemée de rochers et parcourue par une rivière écumante.

Elle était entourée de montagnes sauvages.

Il n’y poussait ni gazon ni arbres, et souvent, depuis, j’ai pensé que ce devait être la vallée de Glencoe, où eut lieu le massacre, sous le roi Guillaume.

Quant aux détails de notre itinéraire, je n’en puis vraiment rien dire ; tantôt nous prenions des raccourcis brusques, tantôt nous faisions de grands détours. Notre allure était des plus rapides, nous voyagions ordinairement de nuit, les noms des localités que je demandais et que j’entendais étant en langue gaélique, je les ai facilement oubliés.

La première lueur de l’aube nous montra cet horrible endroit, et je vis aussitôt Alan froncer les sourcils.

— Voilà un pays qui n’est point fait pour vous ni pour moi dit-il. C’est un endroit où ils sont obligés de monter la garde et d’ouvrir les yeux.

En disant ces mots, il descendit en redoublant de vitesse dans sa course vers un endroit où la rivière était divisée en deux lits par trois rochers.

Elle s’y jetait avec un affreux bruit de tonnerre qui me donna le frisson.

Du lit de la rivière s’élevait un léger brouillard d’écume.

Alan ne regarda ni à droite ni à gauche, mais il bondit et arriva juste sur le rocher du milieu, où il tomba à quatre pattes afin d’avoir plus de prise. Le rocher était en effet assez peu étendu, et il eût pu piquer une tête par-dessus l’autre côté.

J’avais eu à peine le temps de mesurer la distance ou de me rendre compte du danger, que je m’étais élancé après lui. Il me saisit et m’arrêta.

Nous étions donc debout, côte à côte sur un petit rocher que l’écume rendait glissant, et nous avions à franchir d’un saut un bras bien plus large, par-dessus une rivière qui rugissait de tous côtés.

Quand je vis où j’étais, une faiblesse mortelle causée par l’épouvante s’empara de moi, et je mis ma main sur mes yeux.

Alan me prit, me secoua.

Je m’aperçus bien qu’il me parlait, mais le grondement de la cascade et le trouble de mon esprit m’empêchèrent d’entendre.

Je vis seulement qu’il avait la figure rouge de colère et qu’il trépignait sur le rocher.

Le même regard me montra tout près les flots qui faisaient rage, le brouillard flottant dans l’air. Alors je me cachai de nouveau les yeux, et un frisson me parcourut le corps.

Moins d’une minute après, Alan avait porté la bouteille d’eau-de-vie à mes lèvres, et me forçait à avaler une gorgée, qui me ramena le sang à la tête.

Alors portant ses mains à sa bouche et rapprochant sa bouche de mon oreille, il me cria : « Pendaison ou noyade ! » me tourna le dos, bondit par-dessus l’autre bras du courant et prit terre sain et sauf.

Maintenant j’étais seul sur le rocher, ce qui me donnait plus d’espace. L’eau-de-vie faisait bourdonner mes oreilles.

Je venais d’avoir ce bon exemple sous les yeux, et il me restait juste assez d’intelligence pour comprendre que si je ne faisais pas le saut immédiatement, je ne le ferais jamais.

Je pliai fortement les genoux et me lançai en avant, avec cette sorte de désespoir furieux qui parfois m’a tenu lieu de courage.

Sans doute je n’atteignis le rocher que du bout des bras. Mes mains glissèrent, puis retrouvèrent prise et glissèrent de nouveau, quand Alan me saisit, d’abord par les cheveux, puis par le collet, et d’un vigoureux effort, m’attira à lui sain et sauf.

Il ne dit pas un mot, mais se remit à courir de toutes ses forces.

Il me fallut me relever en chancelant et courir après lui.

J’étais déjà fatigué, mais cette fatigue était devenue accablante. J’avais des contusions. L’eau-de-vie m’avait enivré.

Tout en courant, je butais. J’éprouvais un point de côté qui faillit me jeter à bas et lorsqu’enfin Alan s’arrêta au pied d’un gros rocher qui se dressait parmi un grand nombre d’autres, il n’était que temps pour David Balfour. Un grand rocher, ai-je dit. En réalité il y avait là deux rochers qui se touchaient par le sommet : tout deux avaient une vingtaine de pieds de haut et semblaient à première vue inaccessibles.

Même Alan, dont vous eussiez pu dire avec raison qu’il avait quatre mains, échoua deux fois dans leur ascension.

Ce ne fut qu’à la troisième tentative, en montant sur mes épaules et se donnant un élan si énergique, que je crus avoir les clavicules cassées, qu’il parvint à se hisser.

Une fois là, il me tendit sa ceinture de cuir, et avec cette aide et celle de deux ou trois creux où mon pied avait prise, je grimpai près de lui.

Alors je compris pourquoi nous étions venus là.

Les deux rochers, ayant une légère dépression à leur sommet, et s’inclinant l’un vers l’autre, formaient ainsi une sorte de plat ou saucière, dont l’intérieur pouvait loger trois ou quatre hommes.

Pendant tout ce temps, Alan n’avait pas prononcé un mot.

Il avait couru et grimpé avec une si sauvage énergie, une telle rage silencieuse, une telle précipitation, que je compris qu’il craignait terriblement qu’il survînt quelque malheur.

Même maintenant que nous étions sur le rocher, il ne dit rien. Il gardait ce même froncement de sourcils sur la figure, et même il s’aplatit tant qu’il put contre le rocher, n’ayant qu’un œil au-dessus du rebord de notre abri et inspectant le tour de l’horizon.

Le jour s’était tout à fait levé. Nous pouvions voir les pentes pierreuses de la vallée, ainsi que son fond, qui était semé de blocs, la rivière qui décrivait des zigzags, avec ses cascades blanches, mais nulle part la fumée d’une maison, nuls êtres vivants, excepté quelques aigles qui voltigeaient autour d’un escarpement en criant.

Enfin Alan sourit.

— Oui, dit-il, maintenant nous avons une chance.

Puis me regardant d’un air plaisant, il reprit :

— Vous n’êtes pas fort pour sauter.

Ces mots me firent sans doute rougir d’embarras, car il ajouta aussitôt :

— Bah ! il n’y a pas à vous en blâmer. Avoir peur d’une chose, et la faire quand même, voilà qui indique la meilleure sorte d’hommes. D’ailleurs, il y avait de l’eau là-bas dessous et l’eau est une chose qui me fait reculer moi-même. Non, non, dit-il encore, ce n’est pas vous qui méritez le blâme, c’est moi.

Je lui demandai pourquoi.

— Pourquoi ? répondit-il, c’est que cette nuit je me suis conduit comme une mazette. Tout d’abord je me suis trompé de route, et cela dans mon propre pays d’Appin, si bien que le jour nous a surpris dans un endroit où nous n’aurions jamais dû être. Grâce à cela, nous voilà ici exposés à quelque danger, et point confortablement installés. Et enfin, la pire de ces deux fautes, pour un homme qui a été aussi longtemps sur la lande que moi, c’est que je suis parti sans me pourvoir d’une bouteille d’eau et nous aurons à passer ici un long jour d’été sans autre chose que de l’eau-de-vie pure. Vous croyez que c’est un détail sans importance, mais, avant la nuit, David, vous m’en direz des nouvelles.

J’étais désireux de me montrer sous un jour plus favorable, et je lui offris, s’il voulait jeter l’eau-de-vie, de descendre, et de remplir la bouteille à la rivière.

— Je serais bien fâché de jeter cette bonne eau-de-vie, dit-il, elle vous a rendu cette nuit un service d’ami. Sans elle, et selon mon pauvre jugement, vous seriez encore perché sur le rocher de là-bas.

Et ce qui est plus encore, ajouta-t-il, vous avez pu observer, vous qui êtes un homme doué d’une grande perspicacité, qu’Alan Stewart marchait peut-être un peu plus vite qu’à son ordinaire.

— Vous ! m’écriai-je, vous couriez à vous crever.

— Vraiment, je courais tant que cela ? Eh bien, alors, vous pouvez être certain qu’il n’y avait pas une minute à perdre ; j’en ai assez dit pour le moment. Dormez, mon garçon, je veillerai.

Je m’allongeai donc pour dormir.

Un peu de terre tourbeuse avait glissé d’entre les deux rochers, et il y poussait quelques brins d’herbe, qui me servirent de lit.

La dernière chose que j’entendis, ce furent les cris des aigles.

Je crois pouvoir dire qu’il était environ neuf heures du matin, quand je fus brusquement éveillé.

Alan m’avait mis la main sur ma bouche.

— Chut ! Vous ronfliez, chuchota-t-il.

— Eh bien ? dis-je surpris de son air inquiet et sombre, et pourquoi pas ?

Il regarda par-dessus le bord du rocher et me fit signe de l’imiter.

Il faisait alors grand jour, un jour sans nuage et très chaud.

La vallée se voyait aussi nettement que dans un tableau.

À environ un demi-mille en amont, se trouvait un camp d’habits rouges.

Un grand feu flambait au milieu, et quelques soldats y faisaient la cuisine.

Tout près, au sommet d’un rocher presque aussi haut que le nôtre, se tenait debout une sentinelle dont le soleil faisait briller les armes.

Sur toute la route qui descendait le long de la rivière étaient disposées d’autres sentinelles, plus rapprochées dans certains endroits, plus espacées dans d’autres.

Quelques-unes, comme la première, étaient postées sur des points élevés.

D’autres, enfin, placées sur le terrain horizontal. Elles faisaient le va-et-vient et se rencontraient à mi-chemin.

Plus haut, vers le fond de la vallée, où le terrain était plus découvert, la chaîne de poste se continuait par des cavaliers que nous pouvions voir au loin se mouvant en deux sens.

Plus bas, en aval, c’était encore de l’infanterie, mais comme le volume du cours d’eau était très grossi par le confluent d’un fort ruisseau, les soldats étaient plus écartés les uns des autres et ne surveillaient que les endroits où l’on pouvait passer soit à gué, soit en allant d’une pierre à l’autre.

Je ne jetai sur tout cela qu’un coup d’œil, et me hâtai de rentrer la tête.

C’était vraiment un étrange spectacle que cette vallée, si solitaire à l’aurore, et qui à cette heure était hérissée d’armes, et pointillée d’habits et de culottes rouges.

— Vous voyez, David, dit Alan, voilà ce que je craignais c’est qu’ils n’eussent l’idée de garder le côté du ruisseau. Il y a deux heures qu’ils ont commencé à arriver, mais, mon garçon, vous êtes de première force pour dormir. Nous sommes bien à l’étroit. S’ils remontent les pentes de la vallée, ils nous apercevront aisément avec une lunette, mais s’ils se contentent d’occuper le bas, nous pourrons encore nous en tirer. Les postes sont plus clairsemés en aval, et quand il fera nuit, nous essayerons notre adresse à passer entre eux.

— Et que ferons-nous jusqu’à la nuit.

— Nous n’avons qu’une chose à faire, rester ici et laisser rôtir le mouton.

Cette excellente expression écossaise de laisser rôtir le mouton peut résumer la plus grande partie de la journée que nous avions à passer.

Vous vous souvenez sans doute que nous étions allongés sur le sommet nu d’un rocher comme des macarons sur une tôle de four. Le soleil nous grillait sans merci. Le rocher était si échauffé que la main ne pouvait à peine en supporter le contact.

Le petit espace couvert de terre et de fougère, qui conservait davantage de fraîcheur, était à peine suffisant pour une seule personne.

Nous nous étendions tour à tour sur le roc nu, et nous nous trouvions véritablement dans la situation de ce saint martyr qui fut rôti sur un gril.

Je ne pus m’empêcher de songer combien il était étrange que dans le même climat, et seulement à quelques jours de distance, j’aie souffert aussi cruellement, d’abord du froid sur mon îlot, et maintenant, de la chaleur sur ce rocher.

Pendant tout ce temps-là, nous n’avions pas d’eau, nous n’avions à boire que de l’eau-de-vie pure, ce qui était pire que de ne rien boire, mais nous tenions la bouteille aussi fraîche que possible et en l’enterrant dans le sol. Nous éprouvâmes quelque soulagement à nous en humecter la poitrine et les tempes.

Tout le long du jour, les soldats continuèrent à aller et venir au fond de la vallée, soit qu’on relevât les sentinelles, soit que des patrouilles se missent en chasse à travers les rochers.

Ces rochers étaient semés en tel nombre que chercher des hommes dans ce dédale revenait à chercher une aiguille dans une botte de foin, et l’inutilité de cette besogne les rendait d’autant plus négligents à l’accomplir.

Pourtant, nous voyions les soldats enfoncer leur baïonnette dans l’épaisseur de la bruyère, ce qui me pénétrait jusqu’au cœur d’un frisson glacial, ou bien ils rôdaient parfois autour de notre rocher, au point que nous osions à peine respirer.

Ce fut en ces circonstances que j’entendis pour la première fois parler la vraie langue anglaise.

Un des soldats appliqua le plat de la main à la surface de notre rocher du côté chauffé par le soleil, et la retira aussitôt avec un juron.

« J’t’r’ponds qu’ c’est c’aud », dit-il.

Je fus ébahi de cette façon de raccourcir les mots et du singulier accent qu’il avait, non moins que de cette singulière habitude de supprimer les h.

Sans doute, j’avais entendu Rançon, mais il avait été en rapport avec toute sorte de gens, et il parlait en somme d’une façon si rudimentaire, que je mettais tout sur le compte de son enfantillage.

Je n’en fus que plus surpris de retrouver ce parler dans la bouche d’un homme fait, et en réalité je ne m’y suis jamais habitué. Je n’ai certes pas réussi complètement à manipuler la grammaire anglaise, et l’œil d’un connaisseur pourrait çà et là en trouver des preuves dans ces souvenirs.

La monotonie et les souffrances de ces heures passées sur le roc ne pouvaient qu’augmenter à mesure que le jour s’avançait.

Le rocher s’échauffait de plus en plus. Le soleil dardait des rayons de flamme.

C’était de l’éblouissement, des nausées, des douleurs aiguës comme celles du rhumatisme qu’il fallait endurer.

Je me souvins alors, comme je m’en suis souvent souvenu dans la suite, de ces deux vers de nos psaumes écossais :

Ni la lune ne te frappera pendant la nuit.
Ni le soleil pendant le jour.

Et vraiment nous ne dûmes qu’à la bonté divine de n’être pas morts d’insolation.

Enfin, vers deux heures, la situation devint intenable pour les forces humaines, et il fallait maintenant résister à la tentation, tout autant qu’il fallait souffrir.

En effet, le soleil étant alors un peu descendu vers l’ouest, il y avait une petite tache d’ombre du côté du rocher exposé à l’est, c’est-à-dire du côté où nous n’avions pas à craindre les soldats.

— Une mort en vaut une autre ! dit Alan, en glissant par-dessus le bord du rocher et se laissant aller sur le sol dans l’ombre.

Je le suivis aussitôt, et je tombai de tout mon long, à cause de la faiblesse et du vertige que m’avait causés une si longue exposition au soleil.

Nous restâmes là étendus pendant une heure ou deux, perclus de douleurs aiguës, faibles, inertes et parfaitement visibles pour tout soldat qui aurait eu l’idée de flâner par là.

Pourtant il n’en vint aucun.

Tous passaient de l’autre côté, de sorte que même dans cette nouvelle position, notre rocher nous servit de cachette.

Bientôt nous reprîmes quelques forces, et comme les soldats s’étaient portés plus près de la rivière, Alan parla de se remettre en route.

À ce moment-là, je ne redoutais qu’une chose au monde, c’était qu’il ne fallût remonter sur le rocher ; je préférais n’importe quoi.

Nous nous remîmes donc en ordre de marche, et nous commençâmes à nous glisser d’un roc à l’autre, tantôt en rampant à plat ventre, tantôt en courant de toute notre vitesse.

Les soldats, après avoir fouillé ce côté de la vallée, par acquit de conscience, et sous l’effet de la somnolence que causait la lourde chaleur de l’après-midi, s’étaient beaucoup relâchés de leur vigilance, et montaient la garde à moitié endormis, ou se bornaient à inspecter de l’œil les bords de la rivière, de sorte que dans cette direction, en la descendant, et en même temps nous en éloignant vers les montagnes, nous réussîmes à nous mettre hors de leur vue.

Mais ce fut là une des plus rudes besognes à laquelle j’aie jamais pris part.

Il faudrait à un homme cent yeux placés sur tout le corps pour arriver à se dérober à la vue dans ce pays inégal, et à la portée de la voix d’un aussi grand nombre de sentinelles.

Quand nous allions à travers un espace découvert, il fallait non seulement aller vite, mais encore apprécier d’un coup d’œil sûr et rapide l’ensemble du terrain et de plus mettre à l’épreuve la solidité de chaque pierre sur laquelle nous marchions, car il pesait sur cet après-midi un tel silence que le roulement d’un caillou résonnait avec le bruit d’un coup de pistolet, et eût réveillé l’écho le plus sonore parmi ces collines et ces escarpements.

Au coucher du soleil, nous avions gagné du terrain, même à une allure aussi lente, quoique nous vissions toujours bien distinctement la sentinelle placée sur son rocher.

Mais nous nous trouvâmes en présence de quelque chose qui eut raison de toutes nos craintes, c’était un ruisseau profond et rapide, qui se creusait un lit dans cet endroit pour rejoindre la rivière de la vallée.

À cette vue, nous nous jetâmes à terre pour plonger dans l’eau notre tête et nos épaules, et je ne saurais dire ce qui nous fut le plus agréable de la brusque sensation de fraîcheur que nous donna cette eau courante, ou de la possibilité d’étancher notre soif ardente.

Nous restâmes là, car les berges élevées nous cachaient. Nous bûmes à plusieurs reprises. Nous nous baignâmes la poitrine. Nous laissâmes nos poignets plongés dans cette eau courante, jusqu’à ce que sa fraîcheur nous fît souffrir, et enfin, éprouvant un soulagement, un étonnant retour de forces, nous ouvrîmes le panier aux provisions, pour faire du drammach dans la poêle.

Quoique ce mets soit tout simplement du biscuit d’avoine délayé dans de l’eau froide, ce n’en est pas moins un bon plat pour un homme affamé, et quand on n’a rien de ce qu’il faut pour faire du feu, ou bien qu’on a de bonnes raisons pour n’en pas faire, comme c’était notre cas, c’est le plat de résistance des gens qui ont gagné la lande.

Dès que la nuit nous eût entourés de ses ombres, nous nous remîmes en route. Nous marchions d’abord avec les mêmes précautions, mais bientôt l’on s’enhardit, on marcha en se tenant debout, et à un bon pas.

La route était très compliquée. Elle suivait les pentes raides des montagnes, ou bords extrêmes des escarpements à pic. Des nuages étaient survenus après le crépuscule, la nuit fut sombre et fraîche, de sorte que je marchai sans grande fatigue, mais en craignant à chaque instant de tomber et de rouler le long des pentes, sans me rendre compte de notre direction.

La lune se montra enfin et nous trouva encore en route.

Elle était à son dernier quartier, et elle avait été longtemps masquée par les nuages, mais elle brilla alors de tout son éclat, et me fit voir en grand nombre les noires cimes des montagnes. Elle était réfléchie bien au-dessous de nous par l’étroit bras de mer d’un loch.

À cette vue, nous nous arrêtâmes tous deux.

Pendant que je m’émerveillais de me voir à une telle hauteur, et marchant, à ce qu’il me semblait, au-dessus des nuages, Alan s’orientait.

Sans doute il fut satisfait de son examen, et il devait être sûr que nous étions assez loin pour que nos ennemis ne pussent nous entendre, car pendant tout le reste de notre trajet nocturne, il en charma la monotonie en sifflant des airs variés, tantôt guerriers, tantôt plaintifs, ou des airs très animés qui accéléraient le pas, ou des airs de mon propre pays, le Sud, qui me faisaient désirer vivement de revenir dans ce pays, et d’en finir avec ces aventures.

Et tout cela, sur ces vastes montagnes sombres et désertes, nous tint compagnie durant la route.


CHAPITRE XXI

LA FUITE À TRAVERS LA LANDE : LA BRÈCHE
DE CORRYNAKIEGH


Si tôt que paraisse le jour, au commencement de juillet, il faisait encore sombre quand nous arrivâmes à notre destination, qui était une brèche au flanc d’une grande montagne, brèche parcourue par un filet d’eau courante, et qui, sur un de ses côtés, se creusait en caverne dans un rocher.

Il y croissait des bouleaux qui formaient un joli petit bois, auquel succédait plus loin une forêt de pins.

Le ruisseau abondait en truites, le bois en pigeons ramiers. Sur la pente découverte de la montagne, les courlis ne cessaient de siffler, et les coucous étaient innombrables.

De l’entrée de la brèche, nous avions vue sur une partie de Mamore, et sur le bras de mer qui sépare ce pays d’avec Appin, et nous dominions tout d’une si grande hauteur, que je ne cessais d’admirer et que je restais assis pour contempler à loisir ce spectacle.

Cette brèche était connue sous le nom de Corrynakiegh.

Bien qu’à raison de son altitude et du voisinage de la mer, elle fût souvent masquée par des nuages, c’était en somme un séjour agréable, et nous y passâmes cinq charmantes journées.

Nous couchions dans la caverne, où nous nous étions fait une couchette avec un tas de bruyères coupées exprès ; nous employions comme couverture le grand manteau d’Alan.

Il y avait un endroit plus bas et caché, à un contour de la brèche, où nous eûmes la hardiesse de faire du feu, afin de nous réchauffer quand le temps était au brouillard, de faire cuire notre bouillie et de griller les petites truites que nous prenions à la main sous les pierres et les rochers qui surplombaient le ruisseau.

C’était notre principale occupation, notre principale distraction.

Cela ne servait pas seulement à ménager nos provisions pour des moments plus difficiles. Nous y mettions une sorte de rivalité qui nous amusait beaucoup.

Nous passions une grande partie de la journée au bord de l’eau, le corps nu jusqu’à la ceinture, et cherchant à tâtons avec les mains pour attraper le poisson.

Le plus gros que nous ayons pris pouvait peser un quart de livre, mais ils étaient bien en chair, de bon goût, et, grillés sur des charbons, il ne leur manquait qu’une pincée de sel pour être délicieux.

Tout le temps qui nous restait, Alan l’employait à m’apprendre le maniement de l’épée, car mon ignorance à cet égard le peinait grandement ; et en outre, comme il m’arrivait parfois de le vaincre à la pêche, il n’était pas fâché de recourir à un exercice où il avait la supériorité sur moi.

Il me faisait plus de mal qu’il ne fallait, car pendant toute la durée des leçons, il m’assaillait d’un tel torrent de reproches, et me poussait si vivement que j’ai pu croire qu’il voulait me traverser le corps.

Je fus plus d’une fois tenté de prendre la fuite, mais je tins bon malgré tout, et je tirai quelque profit de ces leçons, ne fût-ce qu’en apprenant à me tenir en garde avec un air assuré, ce qui suffit le plus souvent.

Aussi, bien que je n’aie jamais réussi à contenter mon maître, j’arrivai néanmoins à n’être pas trop mécontent de moi.

Pendant ce temps, vous pensez bien que nous ne perdions nullement de vue notre affaire principale, qui était de nous sauver.

— Il se passera bien de longues journées, me dit Alan dès le premier matin, avant que les habits rouges n’aient l’idée de fouiller Corrynakiegh, de sorte que nous devons faire prévenir James. Il faut qu’il nous trouve l’argent.

— Mais comment le faire avertir ? demandai-je. Nous sommes dans un désert, et nous n’osons pas en sortir ; à moins que nous ne chargions les oiseaux de porter ce message à travers les airs, je ne vois pas comment nous nous y prendrons.

— Ah ! dit Alan, vous êtes un garçon qui s’embarrasse pour bien peu.

Sur ces mots il se mit à rêver en regardant les cendres du feu, mais bientôt, prenant un morceau de bois, il en fit une croix, dont il noircit les quatre bouts dans le feu.

Puis il me regarda d’un air malin.

— Pourriez-vous me prêter votre bouton ? me dit-il. Cela peut vous sembler étrange que je vous redemande une chose déjà donnée, mais je vous avoue que cela me fait peine d’en couper un autre.

Je lui donnai le bouton, qu’il enfila à une bande prise sur le grand manteau, et qui lui avait déjà servi à attacher les deux morceaux de la croix ; il y attacha aussi une branchette de bouleau et une autre de pin, et cela fait, il contempla son œuvre avec satisfaction.

— Maintenant, dit-il, il se trouve, pas loin de Corrynakiegh, un petit clachan[43] qui se nomme Koalisnacoan.

Beaucoup de ses habitants sont de mes amis, auxquels je n’hésiterais pas à confier ma vie, et il y en a d’autres dont je ne suis pas très sûr.

Vous savez, Davie, notre tête est mise à prix. James lui-même est dans la nécessité de promettre de l’argent pour cela. Quant aux Campbells, ils ne reculeraient devant aucune dépense pour faire du mal à un Stewart.

Sans cela j’irais moi-même, coûte que coûte à Koalisnacoan, et je confierais ma vie aux mains de ces gens-là aussi aisément que je donnerais mon gant à garder au premier venu.

— Mais puisqu’il en est ainsi… dis-je.

— Puisqu’il en est ainsi, reprit-il, j’aime autant qu’on ne me voie pas.

Il y a des coquins partout, et ce qui est pire encore, des gens faibles.

Donc, quand il fera nuit, je me glisserai dans le clachan, et je placerai cet objet que vous m’avez vu fabriquer, à la fenêtre d’un bon ami à moi, John Breck Marcoll, un tenancier d’Appin.

— Je le souhaite de tout mon cœur, dis-je. Et s’il le trouve, que pensera-t-il ?

— Eh bien, répondit Alan, je souhaiterais qu’il ait plus de pénétration, car, ma foi, je crains bien qu’il n’y comprenne pas grand’chose.

Cette croix est un objet assez analogue à la cross-tarrie, ou croix de feu, qui sert de signal pour le rassemblement de nos clans ; néanmoins il comprendra bien que ce n’est pas le clan qui doit se rassembler, car l’objet est planté dans sa fenêtre, et aucun mot n’y est joint.

Alors il se dira à part lui : « Le clan ne doit pas se lever, mais il y a quelque chose. »

Puis il verra mon bouton, et reconnaîtra le bouton de Duncan Stewart.

Et il se dira à lui-même : « le fils de Duncan Stewart est dans la lande et il a besoin de moi ».

— Bien, dis-je, c’est possible, mais en supposant qu’il en soit ainsi, il n’y a pas mal de landes entre cet endroit-ci et le Forth.

— Cela est bien vrai, dit Alan, mais alors John Breck verra la branche de bouleau et la branche de pin, et il se dira, pour peu qu’il soit doué de quelque pénétration, ce dont je ne doute :

« Alan se trouve dans un bois où il y a à la fois des bouleaux et des sapins. »

Et il pensera aussi :

« Cela ne doit pas se trouver bien loin d’ici. »

Alors il viendra voir si nous ne sommes pas à Corrynakiegh.

Et s’il ne le fait pas, David, que le diable l’emporte ! Cela, je ne m’en soucie guère, car il n’y gagnera pas de quoi saler sa soupe.

— Eh ! mon cher, fis-je en plaisantant un peu avec lui, vous êtes tout à fait ingénieux, mais ne serait-ce pas plus simple de l’avertir en mettant un peu de noir sur du blanc ?

— Ah ! cela est une très bonne idée, monsieur Balfour de Shaws, répondit Alan sur le même ton narquois, et il eût été, en effet, bien plus simple pour moi de lui écrire, mais ce serait une rude besogne pour John Breck, que de lire. Il lui faudrait aller à l’école pendant deux ou trois ans, et peut-être n’aurions-nous pas la patience d’attendre tout ce temps-là.

Alan porta donc, cette nuit-là, sa croix de feu et la planta à la fenêtre du fermier.

Il était inquiet quand il revint.

Les chiens avaient aboyé, et les gens s’étaient précipités hors des maisons. Il avait cru entendre un froissement d’armes et voir un habit rouge sortir d’une porte.

Aussi pour parer à tout, nous passâmes la journée sur la lisière du bois en observations attentives, de manière que si c’était John Breck qui venait, nous fussions là pour le guider, et si c’étaient les habits rouges, nous eussions le temps de décamper.

Vers midi nous aperçûmes un homme qui descendait avec peine la partie découverte de la montagne, en plein soleil, et tout en s’avançant, regardait autour de lui en s’abritant les yeux avec sa main.

Dès qu’Alan l’eût aperçu, il lança un coup de sifflet. L’homme se retourna et se dirigea un peu de notre côté.

Alors Alan siffla de nouveau ; l’homme se rapprocha davantage, et d’autres coups de sifflet le guidèrent enfin vers l’endroit où nous étions.

C’était un homme en haillons, sauvage, barbu, d’environ quarante ans, les traits hideusement ravagés par la petite vérole, et qui avait l’air à la fois farouche et borné.

Bien qu’il ne parlât qu’un peu de mauvais anglais, Alan, selon son habitude, plein de délicatesse, ne voulut pas le laisser parler gaélique en ma présence.

Peut-être cette langue étrangère le faisait-elle paraître plus rétif qu’il ne l’était en réalité, mais il me sembla qu’il ne montrait guère d’empressement à nous rendre service, et que le peu qu’il en montrait était ce que la terreur lui en laissait.

Alan eût désiré qu’il se chargeât d’un message pour James, mais le fermier ne voulut pas entendre parler d’un message.

Il l’oublierait, disait-il de sa voix criarde.

— Il lui fallait une lettre, ou il nous laisserait là.

Je crus qu’Alan serait à bout de ressources, car dans ce désert nous n’avions rien de ce qu’il fallait pour écrire.

Mais il était homme de ressources à un point que j’ignorais.

Il fouilla le bois jusqu’à ce qu’il eût trouvé une plume de pigeon ramier, dont il tailla le bout, il se fit une sorte d’encre avec de la poudre tirée de sa corne et de l’eau du ruisseau, et déchirant un angle de sa nomination d’officier français, qu’il portait dans sa poche comme un talisman contre la potence, il s’assit et écrivit ce qui suit.


« Cher parent,

« Veuillez envoyer l’argent par le porteur, à l’endroit connu de lui.

« Votre affectionné cousin. A. S. »


Il confia cet écrit au fermier, qui promit de faire toute la diligence possible et l’emportant gravit de nouveau la montagne.

Il fut absent pendant trois jours entiers.

Le troisième jour, vers cinq heures du soir, nous entendîmes siffler dans le bois.

Alan répondit de même à cet appel, et aussitôt le fermier parut au bord du ruisseau, en nous cherchant du regard à droite et à gauche.

Il avait l’air moins bourru que la première fois. Évidemment il était charmé d’en avoir fini avec une commission aussi dangereuse.

Il nous donna des nouvelles du pays.

Les habits rouges y fourmillaient. Chaque jour on découvrait des armes et de pauvres gens étaient mis en peine. James et plusieurs de ses domestiques étaient déjà enfermés en prison au fort William, fortement soupçonnés de complicité.

On était convaincu, d’après les bruits qui couraient, que le coup de feu avait été tiré par Alan Breck.

Une affiche avait été mise en circulation, promettant cent livres de récompense à celui qui le livrerait ainsi que moi.

Les nouvelles étaient aussi mauvaises que possible, et le petit billet, que le fermier nous avait apporté de la part de mistress James, était d’une désolante tristesse.

Dans ce billet, elle suppliait Alan de ne pas se laisser prendre, l’assurant que s’il tombait aux mains des soldats, lui et son mari ne valaient guère mieux que s’ils étaient morts.

L’argent, qu’elle envoyait, était tout ce qu’elle avait pu réunir par des demandes ou des emprunts ; elle priait le ciel que nous puissions le mettre à profit.

Enfin elle ajoutait qu’elle joignait à sa lettre une des affiches qui donnaient notre signalement.

Nous lûmes cette affiche avec une vive curiosité, mêlée d’une certaine frayeur, un peu comme un homme se regarde dans un miroir, un peu comme on regarderait dans le canon du fusil d’un ennemi, pour voir s’il vous vise bien.

Alan était dépeint comme un homme de petite taille, marqué de petite vérole, agile, âgé de trente-cinq ans ou environ, coiffé d’un chapeau à plumes, vêtu d’un habit à basque bleu, à la française, avec des boutons d’argent et des dentelles très fripées, un gilet rouge et des culottes de peau noires.

Pour moi, j’étais représenté comme « un grand garçon bien bâti, d’environ seize ans, vêtu d’une vieille veste bleue, en très mauvais état, coiffé d’un vieux bonnet des Hautes-Terres, avec un long gilet en gros drap du pays, des culottes bleues, les jambes nues, chaussé des souliers des Basses-Terres avec les orteils à découvert ; parlant comme dans les Basses-Terres et imberbe ».

Alan fut assez content de voir son beau costume ainsi mentionné et détaillé, mais quand il en vint au mot « fripées », il regarda ses dentelles d’un air quelque peu mortifié.

Quant à moi, je trouvai que dans l’affiche, je faisais piteuse mine, mais j’en fus assez content, car depuis que j’avais quitté ces guenilles, le signalement avait cessé d’être un danger, il me servirait plutôt de passe-port.

— Alan, dis-je, vous devriez changer d’habits.

— Non, par ma foi, dit-il, je n’en ai pas d’autres. Et il ferait beau voir que je retourne en France, coiffé d’un bonnet.

Cela me fit songer à une chose : si je pouvais me séparer d’Alan avec ses habits si compromettants, je n’aurais point à craindre d’être arrêté, et je pourrais aller sans crainte à mes affaires.

Ce n’était pas tout : S’il m’arrivait d’être arrêté étant seul, il y avait peu de danger pour moi, mais si je l’étais en compagnie du prétendu meurtrier, mon cas prendrait plus de gravité.

Un mouvement de générosité m’empêcha de dire tout haut ce que je pensais, mais j’y songeais malgré tout.

J’y réfléchis encore davantage, quand le fermier présenta une grande bourse verte, contenant quatre guinées en or, et de la petite monnaie formant plus d’une demi-guinée en tout.

Sans doute c’était plus qu’il ne me restait.

Mais Alan était obligé d’aller en France avec moins de cinq guinées, tandis que n’en ayant pas tout à fait deux, je ne devais pas dépasser Queen’s ferry ; de sorte que tout bien pesé, la société d’Alan n’était pas seulement un danger pour ma vie, mais encore une charge pour ma bourse.

Aucune pensée de cette nature ne s’agitait dans la tête de mon honnête compagnon.

Il était convaincu qu’il me servait, m’aidait, me protégeait.

Que me restait-il donc à faire que de me taire, de ronger mon frein et de me résigner ?

— C’est bien peu, dit Alan en empochant la bourse, mais cela fera mon affaire. Et maintenant, John Breck, si vous voulez bien me rendre mon bouton, ce gentleman et moi, nous allons nous remettre en route.

Mais le fermier, après avoir fouillé dans un sac de peau velue, suspendu devant lui, à la façon des Hautes-Terres, bien que tout le reste de son costume fût celui des Basses-Terres avec des culottes de marin, le fermier donc se mit à rouler les yeux d’étrange façon, et bafouilla quelques mots qui devaient signifier : « Je crois bien que je l’ai perdu. »

— Hein ! s’écria Alan, vous auriez perdu mon bouton, qui était à mon père avant de m’appartenir ? Mais je vais vous dire ce que je pense, John Breck, je pense que c’est la plus laide besogne que vous ayez jamais faite depuis que vous êtes au monde.

Alan, en parlant ainsi, avait mis ses mains sur ses genoux. Il fixait le fermier, en souriant. Il avait dans les yeux cette lueur mobile de si mauvais augure pour ses ennemis.

Le fermier n’était peut-être pas un malhonnête homme. Peut-être aussi avait-il espéré nous tromper, se trouvant seul avec nous dans ce désert.

Il prit le parti de l’honnêteté comme étant le plus sûr. Du moins, il parut aussitôt avoir retrouvé le bouton, qu’il tendait à Alan.

— Bon, dit celui-ci, c’est très bien pour l’honneur des Maccolls.

Puis il me dit :

— Voici votre bouton que je vous rends, et je vous remercie de vous en être privé. C’était une preuve d’amitié qui s’ajoutait à tant d’autres.

Puis il fit ses adieux au fermier dans les termes les plus chaleureux.

— Car, dit-il, vous avez très bien agi à mon égard, vous avez mis votre cou en danger, et je vous donnerai toujours le nom de brave homme.

Enfin le fermier s’éloigna dans une direction, tandis qu’Alan et moi, nous en prenions une autre, après avoir réuni notre fortune pour continuer notre fuite.


CHAPITRE XXII

LA FUITE À TRAVERS LA LANDE : LA BRUYÈRE


Après une marche de plus de douze heures, sans arrêt à travers un pays très fatigant, nous nous trouvâmes, le matin, à l’extrémité d’une chaîne de montagnes.

Devant nous s’étendait une région basse, accidentée, déserte, qu’il nous fallait traverser.

Le soleil se leva bientôt. Il nous donnait droit dans les yeux.

Un brouillard léger, ténu, sortait du sol marécageux, comme une fumée, de sorte que, disait Alan, il eût pu y avoir là vingt escadrons de dragons, sans que nous nous en doutions.

Nous nous assîmes donc dans un creux au flanc de la colline, jusqu’à ce que le brouillard se fût dissipé, et après avoir fait un repas composé de drammach, nous tînmes un conseil de guerre.

— David, me dit Alan, voici la question. Resterons-nous tranquilles ici jusqu’à la nuit, ou faut-il nous risquer et aller de l’avant.

— Bon, dis-je, je suis fatigué, c’est vrai, mais je pourrais faire encore autant de chemin, si c’était tout.

— Oui, répondit Alan, mais ce n’est pas même la moitié.

Voici où nous en sommes.

Appin est pour nous une mort certaine.

Tout le Sud est aux Campbells, il ne faut donc pas y songer ; il reste le Nord, mais à quoi cela nous avancera-t-il d’aller au Nord ?

À rien puisque vous vous proposez d’aller à Queen’s ferry, et que de mon côté je cherche à retourner en France.

Eh bien, alors, en route pour l’Est.

— En route pour l’Est, fis-je d’un ton joyeux.

Mais je pensais à part moi :

« Mon homme, si vous vouliez bien aller vers un des points cardinaux et me laisser prendre le point opposé, cela vaudrait infiniment mieux pour nous deux. »

— Bon, dit Alan, à l’Est, nous aurons des marécages, vous savez.

Une fois arrivés là, nous ne ferons que faire la culbute et nous relever.

Là-bas, dans cette contrée chauve, nue, plate, comment se tirer d’affaire ?

Si les habits rouges montent sur une hauteur, ils nous apercevront à des milles de distance et pour comble de malheur, comme ils sont à cheval, ils nous auront bientôt forcés à la course.

Ce n’est pas un bon endroit, David, et je puis bien vous le dire, il est pire encore en plein jour que pendant la nuit.

— Alan, répondis-je, je vais vous dire quel parti j’ai pris.

Appin, c’est pour nous une mort certaine. Nous n’avons ni trop d’argent, ni trop de vivres. Plus on mettra de temps à chercher, plus on aura de chances de deviner où nous sommes.

C’est une chance à courir.

Je vous donne ma parole de marcher en avant jusqu’à ce que nous n’en puissions plus.

Alan fut charmé.

— Il y a, dit-il, des moments où vous êtes trop bizarre, trop Whig, pour être une société qui convienne à un gentilhomme comme moi, mais il y en a d’autres où vous pétillez comme des étincelles, et alors, David, je vous aime comme un frère.

Le brouillard monta en se dissipant, et découvrit devant nous cette plaine unie et déserte comme la mer, à part les oiseaux des landes et les vanneaux qui voltigeaient au-dessus.

Bien loin vers l’Est, une harde de daims se mouvait ; on eût dit autant de points noirs.

Une grande partie de la surface était nuancée de rouge par la bruyère ; une autre partie fort étendue aussi était semée de rocs, de fondrières et d’étangs à tourbe.

Par place, on voyait des taches noires qu’avaient laissées des feux allumés, qui avaient dénudé le sol.

Dans un autre endroit, toute une forêt de pins morts se dressaient comme une troupe de squelettes.

Jamais homme ne vit un désert d’aspect aussi terrible, mais du moins il était libre de troupes, ce qui était l’essentiel pour nous.

Nous nous lançâmes donc à travers cette solitude, pour entreprendre notre voyage fatigant et tortueux dans la direction de l’Est.

Tout autour, comme vous vous en souvenez, se dressaient les montagnes, du haut desquelles on pouvait nous apercevoir d’un moment à l’autre.

Il nous fallait, en conséquence, nous tenir dans les parties basses de la lande, et quand elles ne se trouvaient pas sur notre chemin, nous avancer sur la partie nue avec d’extrêmes précautions.

Parfois, pendant une demi-heure de suite, nous devions ramper d’un fourré de bruyère à l’autre, comme font les chasseurs pour s’avancer à bonne portée d’un daim.

De plus, c’était un beau jour, avec un soleil ardent. L’eau emportée dans la bouteille à eau-de vie ne tarda pas à manquer.

En somme, si j’avais pu soupçonner quel travail ce devait être que de ramper à plat ventre la moitié du temps et de passer l’autre à marcher en se courbant presque jusqu’aux genoux, j’aurais certainement reculé devant une entreprise mortellement fatigante.

Nous passâmes toute la matinée à nous avancer péniblement et à nous reposer, pour avancer encore, et vers midi nous nous allongeâmes pour dormir dans un épais massif de bruyère.

Alan monta la première garde, et il me sembla que je venais à peine de fermer l’œil quand il me réveilla pour le remplacer.

Nous n’avions pas de montre pour nous régler. Alan planta dans le sol une tige de bruyère pour nous en tenir lieu, et aussitôt que l’ombre de cette tige arriverait à une certaine limite, je saurais qu’il fallait le réveiller.

Mais à ce moment-là j’étais si fatigué, que j’aurais dormi douze heures sans interruption.

J’avais la sensation du sommeil encore toute fraîche. Mes articulations dormaient même quand mon esprit veillait. L’odeur chaude de la bruyère et le bourdonnement des abeilles sauvages étaient pour moi comme des potions soporifiques.

De temps à autre, je faisais un mouvement brusque et je m’apercevais que j’avais sommeillé.

La dernière fois que cela m’arriva, il me sembla que je revenais de plus loin, et je crus que le soleil avait fait un grand pas dans le ciel.

Je regardai la branche, et à cette vue je faillis pousser un cri, car je compris que j’avais manqué à une mission de confiance.

Je perdis la tête, tant j’étais effrayé et honteux, et quand je regardai, autour de moi dans la lande, ce que je vis était bien fait pour m’ôter tout courage.

Car ce n’était ni plus ni moins qu’une troupe de cavalerie, qui était descendue dans la plaine pendant notre sommeil, et qui partant du Sud-Est avançait vers nous en se déployant en éventail, tout en lançant les chevaux dans les endroits où la bruyère était la plus épaisse.

Lorsque j’eus réveillé Alan, il jeta un premier regard vers les soldats, le second fut pour la branche et la position du soleil.

Il fronça les sourcils et eut un coup d’œil brusque, soudain, qui exprimait à la fois la colère concentrée et l’inquiétude. Mais à cela se bornèrent ses reproches.

— Qu’allons-nous faire maintenant, demandai-je.

— Il nous faudra jouer aux lièvres. Voyez-vous cette montagne par là, dit-il en indiquant le ciel vers le Nord-Est.

— Oui, fis-je.

— Bon, alors, dit-il, dirigeons-nous de ce côté. Elle se nomme le Ben-Alder ; c’est une montagne sauvage et déserte, pleine de bosses et de creux, et si nous y arrivons avant le matin, nous pourrons encore nous en tirer.

— Mais, Alan, m’écriai-je, il nous faudra passer au milieu même des soldats.

— Je le sais de reste, dit-il, mais si nous sommes refoulés jusqu’à Appin, nous sommes deux hommes morts. Ainsi, mon ami, David, montrez votre agilité.

En disant ces mots, il se mit à courir à quatre pattes avec une incroyable rapidité, comme si c’était sa manière naturelle d’aller.

Et pendant tout ce temps, il continua à gagner par des détours les parties basses de la lande, qui nous cachaient le mieux.

Quelques endroits avaient été brûlés, ou du moins effleurés par le feu ; il en sortait à notre figure, qui touchait presque le sol, une poussière aveuglante, étouffante, aussi ténue que de la fumée.

Depuis longtemps nous manquions d’eau, et cette façon de courir sur les mains et les genoux occasionne une faiblesse, une fatigue si écrasante, que les articulations vous font souffrir cruellement ; et que les poignets cèdent sous votre poids.

D’espace en espace, il est vrai, se présentait un gros massif de bruyères, où nous pouvions nous allonger quelque temps, reprendre haleine, et en écartant un peu le feuillage, regarder les dragons, en arrière de nous.

Ils ne nous avaient pas aperçus, car ils continuaient à se diriger en avant.

C’était un demi-régiment, à ce qu’il me semble, et ils couvraient deux milles, tout en battant le terrain à fond partout où ils passaient.

Je m’étais réveillé juste à temps. Un peu plus tard, il nous aurait fallu fuir au-devant d’eux, au lieu de nous échapper de côté.

Même dans ce cas, la moindre malchance pouvait nous trahir.

De temps à autre, quand un grouse se levait de la bruyère avec un battement d’aile, nous restions aussi immobiles que des morts, et n’osant pas même respirer.

Les douleurs aiguës et la faiblesse que je ressentais dans le corps, l’inquiétude qui me travaillait le cœur, les écorchures de mes mains, les élancements que me causait aux yeux et dans la gorge ce nuage incessant de poussière et de cendres, tout cela devint enfin si insupportable que j’eusse volontiers renoncé à tout effort.

La crainte, que m’inspirait Alan, me donnait assez de faux courage pour persévérer.

Quant à lui, vous devez vous rappeler qu’il était chargé d’un grand manteau. Il était devenu d’abord d’un rouge cramoisi, puis cette rougeur s’était parsemée de plaques blanches, à mesure qu’il avançait. Son haleine était rauque et parfois sifflante et lorsqu’il me chuchotait quelques indications à l’oreille pendant nos haltes, il le faisait d’une voix qui n’avait rien d’humain.

Néanmoins, il ne laissait voir aucun signe d’abattement, il n’avait rien perdu de son activité, et j’étais obligé, quoi que j’en eusse, d’admirer l’endurance de cet homme.

À la fin, dès que la nuit s’annonça, nous entendîmes le son d’un clairon, et en regardant derrière nous à travers la bruyère, je vis que les troupes commençaient à se rassembler.

Un peu après, elles firent un feu de bivouac, et campèrent pour la nuit, vers le milieu de la lande.

À cette vue, je demandai, je suppliai qu’on s’arrêtât et qu’on dormît.

— On ne dormira pas cette nuit, dit Alan. À partir de maintenant, vos maudits dragons vont cerner la lande, et il ne sortira d’Appin que les oiseaux. Nous avons passé parmi eux, il s’en est fallu d’une seconde, allons-nous perdre le terrain gagné ? Non, non, quand le jour se lèvera, il nous trouvera vous et moi dans un lieu sûr, au Ben-Alder.

— Alan, lui dis-je, ce n’est pas la volonté qui me manque, c’est la force. Si je le pouvais, je le ferais, mais aussi vrai que je vis, cela m’est impossible.

— Bon alors, dit Alan, je vous porterai.

Je le regardais pour voir s’il plaisantait, mais non.

Le petit homme était d’un sérieux glacial.

La vue de tant de résolution me fit honte.

— Marchez devant, dis-je, je vous suivrai.

Il me jeta un coup d’œil qui disait clairement :

— Bravo, David !

Et il se remit en marche de toute sa vitesse.

Il faisait un peu plus frais, et même un peu plus sombre, mais pas beaucoup plus, à mesure que la nuit s’avançait.

Le ciel était sans un nuage.

On était encore au commencement de juillet, et très au Nord.

Au moment des ténèbres les plus grandes, il eût fallu de très bons yeux pour lire, mais à cela près, j’ai vu des journées plus sombres à midi en hiver.

Une forte rosée tomba, détrempant la lande autant qu’une pluie, et cela me rafraîchit un peu.

Quand nous nous arrêtâmes pour reprendre haleine, et que j’eus le temps de regarder autour de moi la clarté et la douceur de la nuit, les formes des montagnes, qui ressemblaient à des êtres endormis, le feu qui se mourait derrière nous et formait une tache brillante au centre de la lande, une fureur me monta soudain à la pensée que je devais me traîner tout pantelant et manger la poussière comme un ver.

D’après ce que j’avais lu dans les livres, je pense que bien peu de ceux qui ont tenu une plume ont connu réellement la fatigue.

Sans cela ils en eussent parlé avec plus de force. Je ne me souciais point de ma vie, tant passée que future. Je me souvenais à peine qu’il y eût au monde un garçon nommé David Balfour. Je ne pensais aucunement à moi-même. J’étais préoccupé d’abord de chaque nouveau pas à faire, et qui serait le dernier.

J’y pensais avec désespoir et je songeais avec haine à Alan, qui en était la cause.

Alan, qui était un soldat, faisait ce qu’il avait à faire. Le rôle de l’officier consiste à obliger les hommes à persévérer dans un travail qui les conduit à un but qu’ils ne connaissent pas, alors qu’ils préféreraient s’étendre là où ils se trouvent et se faire tuer, s’ils avaient la liberté de choisir.

Et je crois pouvoir dire que j’eusse fait un assez bon simple soldat, car en ces dernières heures-là, il ne me vint jamais à l’esprit que j’eusse à choisir. Je crus que je n’avais qu’à obéir aussi longtemps que j’en serais capable, et à mourir en obéissant.

L’aube du jour parut enfin, après des années, à ce qu’il me semblait.

À ce moment-là, nous avions échappé aux dangers les plus pressants, et nous pouvions marcher debout comme des hommes, au lieu de ramper comme des bêtes.

Mais, grand Dieu ! quel couple nous devions former, ployés en deux comme des grands-pères, chancelant comme de petits enfants, et aussi pâles que des morts !

Nous ne nous disions plus un mot. Chacun de nous avait la bouche close, ne songeant qu’à regarder devant lui, soulevant un pied et le laissant retomber, comme les gens qui lèvent des poids dans une fête de village.

Et tout le temps les oiseaux des landes criaient leur « pi-ip » à travers la bruyère.

Mais peu à peu la lumière devenait plus claire à l’Orient.

Je dis qu’Alan faisait comme moi.

Ce n’est point que j’aie jamais regardé de son côté, car je n’avais pas trop de mes yeux pour diriger mes pas, mais évidemment l’accablante lassitude devait l’avoir rendu aussi hébété que moi, et sans doute il ne se rendait pas compte de la direction, sans quoi nous ne serions pas allés donner comme des aveugles dans une embuscade.

Voici comme cela se fit.

Nous descendions une colline couverte de bruyère, Alan marchait devant et je le suivais à un ou deux pas de distance, comme un joueur de violon et sa femme, quand tout à coup la bruyère fit entendre un bruit de froissement, trois ou quatre hommes déguenillés en bondirent, et l’instant d’après, nous étions étendus sur le dos, la gorge menacée d’un poignard.

Je crois bien que cela me fut indifférent.

La douleur qui résultait de ce brutal traitement se noyait dans les douleurs que je ressentais partout, et j’étais trop content de ne plus marcher pour me préoccuper d’un poignard.

J’étais étendu, regardant la figure de l’homme qui me tenait.

Je me souviens qu’elle paraissait noire dans la lumière du soleil et qu’il avait les yeux de couleur claire, mais je n’avais pas peur de lui.

J’entendis Alan et un autre chuchoter en gaélique, mais ce qu’ils se dirent ne comptait pas pour moi.

Alors les poignards furent relevés.

On nous enleva nos armes et on nous mit face à face, assis sur la bruyère.

— Ce sont les gens de Cluny, dit Alan ; nous ne pouvions pas tomber mieux. Nous allons rester ici avec ces hommes qui sont ses gardes avancées jusqu’à ce qu’ils puissent avertir le chef de mon arrivée.

Cluny Macpherson, le chef du clan Vourich, avait été un des principaux officiers dans la grande révolte d’il y a six ans.

Sa tête était mise à prix, et je le croyais depuis longtemps en France avec les autres chefs de cette entreprise désespérée. Mais si fatigué que je fusse, je fus si surpris de ce que j’apprenais, que je me réveillai à moitié.

— Comment ? m’écriai-je, Cluny est encore ici ?

— Oui, il y est, dit Alan, il est toujours dans son propre territoire, toujours soutenu par son domaine ; le roi George ne serait pas traité autrement.

Je crois que j’en aurais demandé plus long, mais Alan m’imposa silence.

— Je suis un peu fatigué, me dit-il, et je ne serais pas fâché de dormir un peu.

Et sans plus, il s’étendit la face contre terre, dans un épais tapis de bruyère, où il parut s’endormir aussitôt.

Il m’était impossible de l’imiter.

Avez-vous entendu les sauterelles grinçant dans le gazon en été ?

Bon, j’avais à peine fermé les yeux, que tout mon corps et surtout la tête, le ventre, les poignets me donnèrent la même sensation que s’ils étaient bourrés de sauterelles grinçantes.

Je dus rouvrir aussitôt les yeux, me rouler, retomber, me mettre sur mon séant, retomber encore, regarder le ciel qui m’éblouissait, ou contempler les sentinelles sauvages et déguenillées de Cluny, qui regardaient furtivement par-dessus la colline, tout en jacassant en langue gaélique.

Voilà qui me tint lieu de repos jusqu’au retour du messager.

Alors, comme il paraît que Cluny serait enchanté de nous recevoir, nous devions nous remettre debout et partir.

Alan était dans d’excellentes dispositions. Son sommeil l’avait beaucoup ragaillardi. Il avait grand’faim et envisageait avec plaisir la perspective d’une gorgée à boire et d’une tranche de rôti bien chaud, dont le messager avait dû lui dire quelques mots.

Quant à moi, j’avais des nausées rien qu’à entendre parler de manger.

Je m’étais jusqu’alors senti lourd comme un cadavre.

Maintenant j’éprouvais une sorte de légèreté effrayante qui ne me permettait pas de marcher au pas.

J’allais à la dérive comme un fil de la Vierge.

Le sol me paraissait fait d’un nuage ; les nuages avaient l’air d’être de la plume ; l’air me semblait agité par un courant, comme la pente d’un ruisseau et me portait tantôt dans un sens, tantôt dans un autre.

Et néanmoins un sentiment d’horrible désespoir pesait sur mon esprit, et j’étais sur le point de pleurer de mon impuissance.

Je vis Alan froncer les sourcils en me regardant.

Je supposai que c’était de colère, et cela me fit passer dans le cœur un léger éclair de crainte, comme celle que peut éprouver un enfant.

Je me souviens encore que je souriais et je ne pouvais m’en empêcher, malgré tous mes efforts, car je pensais que ce n’était ni l’endroit, ni le moment convenables.

Mais mon bon compagnon n’avait dans l’esprit que des sentiments de bonté.

Un moment après, deux des serviteurs me prirent dans leurs bras, et je fus transporté à une allure qui me paraissait des plus rapides, mais qui en réalité, je puis le dire, fut assez lente, à travers un labyrinthe de ravins et de défilés terribles, jusqu’au cœur de ce massif montagneux qu’on nomme le Ben-Alder.


CHAPITRE XXIII

LA CAGE DE CLUNY


Nous arrivâmes enfin au pied d’un bois qui couvrait une pente extrêmement rapide, et grimpait ensuite une hauteur très accidentée. Au delà c’était un précipice aux flancs nus.

— C’est là, dit un des guides.

Et nous nous dirigeâmes vers la hauteur.

Les arbres se cramponnaient à la pente, comme des marins sur la voilure d’un navire.

Leurs troncs formaient comme les barreaux d’une échelle par où nous montâmes.

Tout au sommet, à l’endroit même où la face rocheuse de l’escarpement allait émerger au-dessus du feuillage, nous trouvâmes cette étrange demeure qui a été connue dans le pays sous le nom de cage de Cluny.

Les troncs de plusieurs arbres avaient été ébranchés, les intervalles remplis par des pieux, et, en dedans de cette muraille, le sol avait été relevé avec de la terre de manière à former un plancher.

Un arbre, qui avait poussé dans le flanc de la colline, formait la poutre maîtresse encore toute vivante du toit.

Les murs étaient faits de treillages et couverts de mousse.

L’ensemble de la maison avait une forme ovale ; elle était à moitié suspendue, à moitié supportée dans ce bois épais sur la pente presque verticale de la colline, comme un guêpier dans une haie d’aubépine.

L’intérieur était assez vaste pour que cinq ou six personnes y tinssent à l’aise.

Une partie saillante de l’escarpement avait été adroitement utilisée pour servir de foyer, la fumée montant le long de la surface du rocher, et étant d’une nuance peu différente, échappait aisément à toute observation faite d’en bas.

Ce n’était là qu’une des retraites cachées de Cluny.

Il avait, en outre, des cavernes, des chambres souterraines dans différents endroits de son territoire.

Se conformant aux indications de ses espions, il allait de l’une à l’autre selon que les soldats se rapprochaient ou s’éloignaient.

Grâce à ce genre de vie, grâce à la générosité de son clan, non seulement il avait passé tout ce temps en sécurité, pendant que tant d’autres avaient fui, avaient été pris et exécutés, mais encore il y séjourna quatre ou cinq ans de plus, et ne se rendit en France que sur l’ordre formel de son maître.

Il ne tarda pas à y mourir, et il est singulier qu’on puisse se dire qu’il regretta sa Cage sur le Ben-Alder.

Quand nous arrivâmes à la porte, il était assis à côté de la roche qui lui servait de cheminée, et il surveillait la cuisine que faisait un valet.

Il était vêtu d’une façon plus que simple, coiffé d’un bonnet de tricot enfoncé jusque par-dessus les oreilles et fumait une sale pipe de terre.

Et avec tout cela, il avait des façons royales, et ce fut un vrai spectacle que de le voir quitter sa place pour nous souhaiter la bienvenue.

— Eh bien, monsieur Stewart, donnez-vous la peine d’entrer, dit-il, et faites entrer votre ami dont je ne connais pas le nom.

— Et vous, comment vous portez-vous, Cluny ? demanda Alan ; j’espère que cela va bien ? Et je suis fier de vous voir et de vous présenter mon ami, le laird de Shaws, M. David Balfour.

Alan ne faisait jamais allusion à mon domaine sans une nuance d’ironie quand nous étions en tête-à-tête ; mais devant des étrangers, il appuya sur les mots comme l’eût fait un héraut.

— Entrez tous deux, gentlemen, dit Cluny. Je vous prie d’agréer mon accueil dans ma maison qui n’est pas ordinaire. C’est même un logis assez primitif, d’après certaines gens, mais c’est un logis où j’ai donné l’hospitalité à un personnage royal. Monsieur Stewart, vous connaissez sans aucun doute le personnage auquel je fais allusion.

Nous viderons un verre à notre bonne chance, et aussitôt que mon manchot que voici aura fini de préparer ses grillades, nous dînerons, puis nous nous essaierons aux cartes, ainsi qu’il convient à des gentilshommes.

Ma vie est un peu monotone, reprit-il, en versant l’eau-de-vie. Je vois peu de monde, et je reste là à tourner mes pouces et à rêver d’un grand jour qui est passé, à attendre avec impatience un autre grand jour qui se prépare selon toutes nos espérances, et je bois à la Restauration.

Alors on choqua les verres et on but.

Je n’en voulais assurément pas au roi George, et s’il eût été là en personne, il est probable qu’il eût fait comme moi.

À peine eus-je avalé cette gorgée, que je sentis un bien-être infini. Je pus regarder et écouter, toujours à travers un léger voile, mais sans ressentir cette même épouvante mal fondée et cet abattement d’esprit qui m’avaient accablé.

C’était certainement un étrange endroit que celui-là, et un singulier hôte que le nôtre.

Dans sa longue retraite, Cluny s’était créé peu à peu nombre d’habitudes minutieuses, comme celles d’une vieille fille.

Il avait pour s’asseoir un endroit particulier, où personne autre ne devait se mettre.

La Cage était arrangée d’une certaine façon ; personne ne devait la modifier.

La cuisine était la principale de ses occupations, et tout en nous invitant à entrer, il surveillait de l’œil la préparation des grillades.

À ce qu’il paraît, il rendait ou recevait quelquefois des visites, de sa femme, d’un ou deux de ses meilleurs amis, à la faveur de la nuit ; mais presque tout son temps, il le passait dans une solitude complète, n’ayant de communication qu’avec ses sentinelles et les valets qui le servaient dans sa Cage.

Pour commencer sa journée, l’un d’eux, qui était barbier, venait le raser et lui donnait des nouvelles du pays, dont il se montrait curieux à l’excès.

Il faisait des questions à n’en plus finir ; il les posait avec un sérieux enfantin.

À quelques-unes des réponses, il se livrait à des éclats de rire immodérés, et se reprenait à rire de la même façon plusieurs heures après le départ du barbier.

Sans aucun doute, ses questions avaient un but, car malgré sa séquestration, malgré la confiscation de tous ses pouvoirs d’après le dernier Acte du Parlement, qui l’avait atteint comme les autres gentilshommes écossais possesseurs de domaines, il continuait à exercer dans son clan une justice patriarcale.

On venait dans son trou soumettre des disputes à son arbitrage, et les hommes de son territoire, qui eussent fait claquer leurs doigts si on leur avait parlé de la cour de session, renonçaient à leur vengeance et consentaient à payer sur la seule décision de cet outlaw dont les biens étaient confisqués et la tête mise à prix.

Quand il était en colère, ce qui n’était pas rare, il donnait ses ordres et faisait des menaces, tout comme s’il eût été un roi. Ses valets, tout tremblants, se courbaient et se retiraient comme des enfants devant un père qui a la tape facile.

Quand il entrait, il serrait cérémonieusement la main à chacun d’eux. Tout le monde, lui comme eux, portait en même temps la main au bonnet, d’une façon militaire.

Du reste j’avais la chance d’observer tous les détails intérieurs d’un clan highlander, et cela en compagnie d’un chef proscrit et fugitif, dont le territoire était occupé par le vainqueur, alors que la cavalerie battait le pays en tous sens pour le prendre et se trouvait parfois à moins d’un mille de l’endroit où il se trouvait, alors que le dernier de ces gens en guenilles, qu’il bousculait et menaçait, eût gagné une fortune en le trahissant.

Le premier jour, dès que les grillades furent à point, Cluny les arrosa du jus d’un citron qu’il pressa dans sa main, car il avait même le superflu, et nous invita à nous mettre à table.

— Ces grillades, dit-il, en les montrant, sont tout à fait pareilles à celles que j’offris à Son Altesse Royale dans cette même maison, sauf le jus de citron, car en ce temps-là, nous étions contents d’avoir à manger, et nous ne faisions pas les difficiles sur la cuisine. Et à vrai dire, il y avait plus de dragons que de citrons dans le pays en l’an quarante-six.

Je ne sais si les grillades étaient vraiment aussi bonnes que cela, mais mon cœur se révolta à leur seule vue et je pus à peine y goûter.

Pendant tout ce temps, Cluny nous conta des anecdotes sur le séjour du prince Charlie dans la Cage, en nous citant les expressions mêmes dont on s’était servi, et en se levant pour nous montrer l’endroit où l’on s’était assis.

De tout cela, je conclus que le Prince était un grand garçon gracieux, plein d’entrain, digne descendant d’une race de rois polis, mais qu’il n’avait pas la sagesse de Salomon.

J’appris aussi que pendant son séjour dans la Cage, il s’était souvent enivré, de sorte que le défaut qui finit par faire de lui une épave, s’était manifesté dès lors.

À peine le repas était-il terminé, que Cluny apporta un paquet de vieilles cartes graisseuses, poissées par les doigts, comme on eût pu en trouver dans une mauvaise auberge, et ses yeux brillèrent quand il nous proposa de jouer.

Le jeu, c’était une des choses qu’on m’avait élevé à regarder comme un grand défaut : mon père estimait qu’il ne convenait ni à un chrétien, ni même à un gentilhomme d’exposer son nécessaire et d’essayer de pêcher celui d’autrui, au hasard de quelques morceaux de carton colorié.

Assurément, j’aurais pu alléguer ma fatigue et c’était une excuse suffisante, mais je crus convenable de faire une profession de foi.

Je dus rougir jusqu’aux oreilles, mais je m’exprimai avec fermeté, et je leur dis que je n’avais point à juger la conduite d’autrui, mais que pour ma part, je regardais cette distraction comme un peu suspecte.

Cluny suspendit le battage de ses cartes.

— Que diable signifie cela ? dit-il. Qu’est-ce que ce whiggisme, ce jargon, dans la maison de Cluny-Macpherson ?

— Je mettrais ma main au feu pour M. Balfour, dit Alan. C’est un brave gentilhomme et un homme intelligent, et je voudrais vous rappeler que celui qui vous le dit n’est pas le premier venu.

Je porte un nom de roi, reprit-il en mettant son chapeau de travers, et moi et quiconque est avec moi, nous sommes une compagnie convenable pour les plus grands personnages.

Mais le gentilhomme est fatigué, et il voudrait dormir ; s’il n’a aucune idée de jouer aux cartes, cela ne nous empêchera pas, vous et moi, d’y jouer.

Je suis là, je ne demande pas mieux, monsieur, que de jouer à n’importe quel jeu qu’il vous plaira de choisir.

— Monsieur, dit Cluny, vous devez savoir que dans ma pauvre maison que voici, tout gentilhomme peut agir à sa guise.

Si votre ami veut marcher la tête en bas, il est libre de le faire.

Et si quelqu’un n’est pas tout à fait content, lui, ou vous, ou tous autres, je serai fier de sortir avec lui.

— Monsieur, lui dis-je, je suis très fatigué, comme le dit Alan, et ce qu’il y a de plus essentiel, puisque vous êtes, selon toute probabilité, un père de famille, je vous dirai que c’est une promesse que j’ai faite à mon père.

— Pas un mot de plus, monsieur, pas un mot de plus, dit Cluny, en me montrant un lit de bruyère dans un coin de la Cage.

Malgré tout, il était assez mécontent, il me regardait de travers, et grognait en même temps.

Et vraiment, il faut avouer que mes scrupules et le langage dont je m’étais servi pour les exprimer, sentaient fortement le Covenantaire et étaient quelque peu déplacés parmi de rudes Highlanders jacobites.

J’ajouterai que l’eau-de-vie, la venaison m’avaient produit une étrange sensation de lourdeur.

À peine étais-je étendu sur le lit que je tombai dans une sorte d’hallucination, qui me dura pendant tout notre séjour dans la Cage.

Parfois j’étais tout à fait réveillé et je comprenais tout ce qui se passait ; parfois j’entendais des voix ou des ronflements analogues au chant d’une rivière agitée.

Les plaids déployés contre les murs se rapetissaient, comme les ombres jetées sur le toit par la flamme du foyer.

J’ai dû parfois crier ou parler, car je me souviens d’avoir été stupéfait d’entendre qu’on me répondait.

Cependant je n’étais point le jouet d’un cauchemar défini. Je ressentais seulement une épouvante générale, sombre, insurmontable, une horreur de l’endroit où je me trouvais, du lit où j’étais couché, des plaids suspendus au mur, et des voix, et du feu, et de moi-même.

Le valet barbier, qui était aussi un médecin, fut mandé pour me traiter ; mais comme il s’exprimait en gaélique, je ne compris pas un mot à son opinion, et j’étais trop faible pour demander même qu’on me la traduisît.

Je savais du reste que j’étais malade, et c’était la seule chose qui m’intéressât.

Je fis fort peu d’attention aux choses tant que je fus dans cet état piteux.

Mais Alan et Cluny passaient presque tout le temps à jouer aux cartes, et je suis sûr qu’Alan gagna d’abord.

Je me rappelle que je m’assis dans mon lit, que je les regardai attentivement, et que je vis briller sur la table une pile de guinées, il y en avait cinquante ou soixante.

Il était assez singulier de trouver une telle somme dans un nid ainsi perché en haut d’un rocher presque à pic, et fabriqué avec des troncs d’arbres tout vivants.

Et même alors il me sembla que c’était une forte partie que jouait Alan, lui qui n’avait pour tout cheval de bataille qu’une bourse verte et environ cinq livres.

Le second jour, la chance me parut tourner.

Vers midi, on me réveilla comme à l’ordinaire pour le dîner, et comme à l’ordinaire je ne voulus pas manger ; l’on me fit prendre une gorgée d’eau-de-vie avec une infusion amère que le barbier avait prescrite.

Le soleil brillait à la porte ouverte de la Cage : cette lumière m’éblouissait et me tourmentait.

Cluny était à table et mordillait le paquet de cartes.

Alan s’était penché sur le lit, et sa figure était tout près de mes yeux, qui, troublés comme ils l’étaient par la fièvre, voyaient cette figure d’une grosseur choquante.

Il me demanda de lui prêter mon argent.

— Pourquoi faire ? demandai-je.

— Oh ! ce n’est qu’un emprunt, dit-il.

— Mais pourquoi ? répétai-je, je ne vois pas.

— Oh ! David, dit Alan, vous ne voudriez pas me chicaner pour un prêt.

Je l’aurais fait, certes, si j’avais eu mon sang-froid. La seule chose que je demandai, c’était qu’il retirât sa figure de devant mes yeux, et je lui tendis mon argent.

Le matin du troisième jour, alors que nous étions dans la Cage depuis quarante-huit heures, je me réveillai, éprouvant un mieux très sensible. Il me restait certainement de la faiblesse, de l’accablement, mais je voyais les choses avec leur grandeur naturelle, et sous leur aspect rassurant et familier.

De plus, je me sentais un peu d’appétit.

Aussitôt que nous eûmes déjeuné, je me dirigeai vers l’entrée de la Cage, et je m’assis au dehors à la lisière supérieure du bois.

C’était une journée grise. L’air était d’une douce fraîcheur, et je ne fis que rêver tout le matin, sans autre dérangement que les allées et venues des espions et des serviteurs de Cluny, qui revenaient avec des provisions et des nouvelles.

En effet, comme à ce moment-là, la côte n’était pas surveillée, on pouvait presque dire qu’il tenait cour plénière.

Quand je rentrai, Cluny et Alan avaient laissé leurs cartes de côté. Ils interrogeaient un valet.

Le chef, se tournant vers moi, m’adressa une question en langue gaélique.

— Je ne sais pas le gaélique, lui répondis-je.

Or, depuis l’affaire des cartes, tout ce que je disais, tout ce que je faisais avait le don de déplaire à Cluny.

— Votre nom a plus de bon sens que vous, dit-il avec humeur, car il est en bon gaélique ; mais voici de quoi il s’agit. Mon espion m’apprend que tout est tranquille dans le Sud, et je vous demandais si vous étiez assez fort pour marcher.

Je vis des cartes, mais point d’or sur la table ; il n’y avait qu’un tas de petits papiers écrits, et tous du côté de Cluny.

En outre, Alan faisait une singulière figure.

On eût dit qu’il n’était pas très content ; et je commençai à entrevoir un fort guignon.

— Je ne sais pas si je suis aussi fort qu’il le faudrait, dis-je, en regardant Alan ; mais le peu d’argent que nous avons doit nous mener bien loin.

Alan se mordit la lèvre inférieure et baissa les yeux.

— David, dit-il enfin, je l’ai perdu, voilà la vérité toute nue.

— Mon argent aussi ? demandai-je.

— Votre argent aussi, répondit-il en grommelant. Vous n’auriez pas dû me le donner : je suis fou quand j’ai les cartes en main.

— Ta ! ta ! ta ! dit Cluny, tout cela c’était pour rire, cela ne signifie rien. Naturellement vous reprendrez votre argent, et le double encore, si vous voulez bien me le permettre. Ce serait une étrange chose pour moi, si je le gardais. Vous n’allez pas supposer que je me mettrai en travers de gentilshommes dans votre situation. Ce serait là une chose bien étrange, s’écria-t-il en tirant l’or de sa poche, la figure très rouge.

Alan ne répondit rien, il avait toujours les yeux baissés.

— Voulez-vous faire un pas ou deux dehors avec moi, monsieur ? dis-je.

Cluny répondit qu’il en serait enchanté, et il me suivit assez promptement, mais il était toujours allumé et hors de lui.

— Et maintenant, monsieur, dis-je, je dois rendre hommage à votre générosité.

— C’est de l’absurdité, s’écria Cluny ; où y a-t-il de la générosité ? C’est une malheureuse affaire, sans doute, mais que voudriez-vous que je fasse, enfermé comme je le suis dans cette boîte de Cage, grande comme une ruche, si ce n’est d’inviter à faire une partie de cartes les amis que je puis recevoir ? Et s’ils perdent, naturellement, il ne faut pas supposer…

Arrivé là, il s’arrêta :

— Oui, dis-je, s’ils perdent, vous leur rendez leur argent ; mais quand ils gagnent, ils emportent le vôtre dans leur poche. Je vous ai déjà dit que j’apprécie votre générosité, mais pour mon compte, monsieur, il est dur de se trouver dans une pareille situation.

Il y eut un court silence pendant lequel il semblait que Cluny fût toujours sur le point de parler, mais il ne parlait pas.

À la fin, il rougit et cette rougeur s’étendit bientôt sur toute sa figure.

— Je suis un jeune homme, lui dis-je, et je vous demande votre avis : donnez-moi le conseil que vous donneriez à votre fils. Mon ami a bel et bien perdu tout son argent, après vous avoir gagné une somme bien plus forte : puis-je reprendre cet argent ? Serait-ce de ma part un acte correct ? Quoi que je fasse, vous pouvez voir vous-même que cela doit être dur pour un homme qui a quelque fierté.

— C’est assez dur pour moi aussi, monsieur Balfour, dit Cluny, et vous me mettez tout à fait dans le rôle d’un homme qui a pris au piège de pauvres gens pour leur nuire. Je ne voudrais pas voir entrer chez moi ici ou ailleurs des amis et qu’ils me fassent un affront, non, reprit-il dans une bouffée soudaine de colère, et pas davantage pour le leur faire.

— Vous voyez donc bien, monsieur, dis-je, qu’il y a quelque chose à plaider de mon côté, et que ce jeu de hasard est une pitoyable distraction pour des gentilshommes. Mais, j’attends toujours votre avis.

Je suis certain que si jamais Cluny détesta quelqu’un, ce fut David Balfour. Il me regarda tout le temps de l’air d’un homme prêt à partir en guerre, et je vis le défi sur ses lèvres.

Mais, soit ma jeunesse, soit peut-être son propre instinct de justice le désarmèrent.

Sans aucun doute, c’était une situation humiliante pour tous ceux qui y étaient engagés, et pour Cluny comme pour les autres, et il méritait d’autant plus d’éloges pour le parti qu’il prit.

— Monsieur Balfour, dit-il, je trouve que je vais être trop pointilleux, trop covenantaire, mais vous n’en avez pas moins les instincts d’un vrai, d’un bon gentilhomme. Sur ma parole d’honnête homme, vous pouvez prendre cet argent ; c’est ce que je conseillerais à mon fils, et voici ma main en même temps.


CHAPITRE XXIV

LA FUITE DANS LA LANDE. LA QUERELLE


Alan et moi, nous traversâmes le Loch Errocht à la faveur de la nuit, et nous fûmes débarqués sur sa rive orientale dans une autre retraite cachée près de l’origine du Loch Rannoch, sous la conduite d’un des valets de la Cage.

Cet homme portait tout notre bagage et de plus le grand manteau d’Alan, et néanmoins il marchait tout le temps d’un pas très rapide. Moins de la moitié de ce poids-là eût suffi pour me donner une courbature et il ne lui pesait pas plus qu’une plume ne pèse à un vigoureux poney de la lande, et pourtant c’était un homme que j’aurais brisé sur mon genou, dans une lutte ordinaire.

C’était certes un grand soulagement que de marcher sans aucun fardeau, et peut-être sans cette aide, sans la sensation de liberté et de légèreté qui en résultait, je n’aurais pu faire un pas.

Je me relevais à peine du lit, après avoir été malade, et notre situation ne me laissait rien entrevoir qui fût propre à me donner du cœur et à m’imposer un effort, car nous voyagions à travers les déserts les plus affreux de l’Écosse, sous un ciel nuageux, et en voyageant nous nous sentions séparés de cœur.

Pendant longtemps nous marchâmes en silence, tantôt côte à côte, tantôt l’un derrière l’autre ; chacun de nous avait l’air froid et fermé.

Moi, de mauvaise humeur, avec fierté et tirant mon peu de force de ces deux sentiments violents et coupables, Alan, de mauvaise humeur aussi et honteux ; honteux d’avoir perdu mon argent, honteux de voir que je prenais la chose aussi mal.

L’idée d’une séparation s’enracinait de plus en plus fortement dans mon esprit ; et plus j’y penchais, plus j’avais honte d’y aboutir.

C’eût été vraiment beau, vraiment généreux de la part d’Alan, que de s’adresser franchement à moi et de me dire :

— Allez, c’est moi qui cours le plus grand danger, et ma compagnie ne fait qu’ajouter au vôtre.

Mais m’adresser moi-même à l’ami, qui m’aimait certainement, et lui dire :

— Vous êtes en grand danger, moi je ne cours pas grand risque. Votre amitié m’est à charge. Allez avec vos chances et restez seul à supporter vos fatigues et vos privations.

Non, c’était impossible, et la seule pensée, alors même que je la gardais pour moi, me faisait monter le rouge à la figure.

Et pourtant Alan s’était conduit comme un enfant, et, qui pis est, comme un enfant sournois.

Me cajoler pour avoir mon argent pendant que je gisais presque inconscient, ce n’était guère moins qu’un vol ; et cependant il continuait à cheminer près de moi, sans un penny qui fût à lui, et d’après ce que je voyais, tout disposé à vivre sur l’argent qu’il m’avait mis dans la nécessité de mendier.

Vraiment, j’étais tout prêt à le partager avec lui, mais j’enrageais de voir qu’il comptait sur mon empressement.

C’étaient là les deux choses qui pesaient le plus sur mon esprit, et je ne pouvais parler ni de l’une ni de l’autre sans manquer grossièrement de générosité.

Je fis donc ce qu’il y avait de pire après cela, je ne dis rien, et je ne jetai pas même un regard à mon compagnon, si ce n’est du coin de l’œil.

À la fin, quand nous fûmes sur l’autre rive du Loch Errocht, comme nous traversions un endroit plat et semé de roseaux, où la marche était facile, il ne put y tenir plus longtemps et se rapprocha de moi.

— David, me dit-il, ce n’est pas de cette façon qu’on doit prendre un petit accident, entre amis. J’avais à vous dire que j’en suis fâché, voilà qui est dit. Et maintenant, si vous avez encore quelque chose sur le cœur, vous feriez mieux de le dire.

— Oh ! répondis-je, je n’ai rien.

Alan parut déconcerté, ce qui me causa une certaine joie basse.

— Non, dit-il, avec un certain tremblement dans la voix, mais enfin quand je vous dis que c’était moi qui méritais le blâme.

— Pour cela, oui, naturellement, vous étiez dans votre tort, répliquai-je avec froideur, mais vous reconnaîtrez que je ne vous ai jamais fait de reproche.

— Jamais, fit-il, mais vous savez bien que vous avez fait pis que cela. Devons-nous nous séparer ? Vous en avez déjà parlé une fois.

Êtes-vous prêt à le redire ?

Il y a des collines et des bruyères en étendue suffisante, d’ici aux deux mers, et je vous avouerai, David, que je ne tiens pas à rester là où on n’a pas besoin de moi.

Ces mots me percèrent comme une épée, et il me sembla qu’ils mettaient à nu ma secrète déloyauté.

— Alan Breck ! m’écriai-je.

Puis je repris :

— Croyez-vous que je suis venu jusqu’ici pour vous tourner le dos quand vous êtes le plus exposé ? Vous n’oseriez pas me soutenir cela en face.

Toute ma conduite jusqu’à présent vous donnerait un démenti.

Il est vrai que je me suis abandonné au sommeil, dans la bruyère, mais je n’en pouvais plus, et vous avez tort de rejeter cela sur moi……

— C’est ce que je n’ai jamais fait, dit Alan.

— Mais à part cela, repris-je, qu’ai-je fait pour que vous me traitiez comme un chien par une telle supposition ? Je n’ai jamais manqué aux devoirs de l’amitié, et je ne commencerai pas par vous.

Il y a entre nous des choses que je ne pourrai jamais oublier, même si vous le pouviez.

— Je vous dirai seulement ceci, David, répondit Alan. C’est que depuis longtemps je vous dois la vie, et que maintenant je vous dois de l’argent.

Vous devriez faire quelque chose pour m’alléger ce fardeau.

Cela devait me toucher, et j’en fus touché, en effet, mais tout autrement qu’il ne le fallait.

Je sentais que je me conduisais mal ; non seulement j’en voulais à Alan, mais encore je m’en voulais à moi-même par-dessus le marché, et cela me rendit encore plus cruel.

— Vous m’avez invité à parler, lui dis-je. Eh bien soit, j’y consens. Vous avouez vous-même que vous m’avez mis dans une fâcheuse passe. Il m’a fallu dévorer un affront ; je ne vous ai fait aucun reproche ; je n’ai fait aucune allusion à la chose, tant que vous ne l’avez pas fait vous-même.

Et maintenant vous me blâmez, m’écriai-je, parce que je ne puis pas arriver à rire et à chanter comme si j’étais content d’avoir reçu un affront ?

Il ne me reste donc plus qu’à me mettre à genoux pour vous en remercier.

Vous devriez faire plus de cas des autres, Alan Breck.

Si vous songiez davantage aux autres, peut-être vous parleriez moins de vous-même, et quand un ami, qui a pour vous une grande affection, a passé sur un tort sans mot dire, vous devriez être heureux que la chose dorme tranquillement, au lieu de vous en faire un bâton que vous lui cassez sur le dos.

D’après la façon dont vous prenez l’affaire, c’était bien vous qui aviez tort, par conséquent, ce n’était pas à vous à chercher querelle.

— C’est bien, dit Alan, n’en dites pas davantage.

Nous retombâmes alors dans notre premier silence.

Nous arrivâmes au terme du voyage ce jour-là. On soupa et on s’étendit pour dormir, toujours sans mot dire.

Le valet nous fit traverser le Loch Rannoch le lendemain avant l’aube et nous donna son avis sur le chemin à suivre.

Selon lui, il fallait gagner tout d’abord les sommets des montagnes, ensuite faire un détour, contourner le fond des Vaux de Lyon, de Lochay et de Dochart, descendre dans les Basses-Terres par Kippen et le cours supérieur du Forth.

Alan ne se souciait guère de traverser un pays habité par ses ennemis, les Campbells de Glenorchy.

Il objecta qu’en allant vers l’Est, nous arriverions bientôt chez les Stewarts d’Athole, qui étaient de son nom et de son clan, bien qu’ils eussent un chef différent, sans compter que la route serait plus commode et plus courte pour nous conduire où nous devions aller.

Mais le valet, qui était le principal des espions de Cluny, répliqua par toute sorte de raisons irréfutables. Il donna le détail des troupes qui occupaient chaque district, et il ajouta (du moins autant que je pus le comprendre) que nulle part nous ne serions moins inquiétés que sur le territoire des Campbells.

Alan céda enfin, mais à contre-cœur.

— C’est, dit-il, une des contrées les plus dangereuses de l’Écosse, je ne sache pas qu’on y trouve autre chose que de la bruyère, des corbeaux et des Campbells.

Mais je vois que vous ne manquez pas de pénétration.

Nous ferons donc comme il vous plaît.

On suivit donc cet itinéraire.

Pendant plus de trois nuits, nous voyageâmes sur les sommets fantastiques des montagnes et à travers les sources de torrents sauvages.

Souvent nous étions enveloppés par le brouillard, presque continuellement battus par le vent ; trempés par la pluie, et jamais le soleil ne vint nous encourager de ses rayons.

Pendant le jour, nous restions étendus et nous dormions sur la bruyère mouillée.

Nous passions la nuit à grimper des collines ou à contourner des rocs en risquant de nous casser le cou.

Souvent nous nous perdions. Parfois nous étions entourés d’un brouillard si épais que nous devions attendre dans l’immobilité qu’il se dissipât.

Il ne fallait pas songer à faire du feu.

Notre seule nourriture était le drammach et un morceau de viande froide que nous avions emporté de la Cage.

Quant à la boisson, Dieu sait si l’eau nous manquait.

Ce fut une époque terrible, et rendue plus terrible encore par l’aspect sombre de la saison et du pays.

Je n’avais jamais chaud. Mes dents claquaient. Je souffrais beaucoup d’une inflammation de la gorge, analogue à celle que j’avais eue dans l’île.

Je sentais dans le côté un point douloureux qui ne me quittait jamais, et quand je dormais sur ma couche humide, sous une pluie battante qui balayait la boue liquide au-dessous de moi, c’était pour revivre en imagination les plus fâcheux accidents de mes aventures, pour voir la tour de Shaws illuminée par l’éclair, Rançon descendu au gaillard d’avant sur le dos des hommes, Shuan râlant sur le plancher de la dunette, ou Colin Campbell saisissant à pleine main le devant de son habit.

De ces sommeils entrecoupés, je me réveillais en pleine nuit pour m’asseoir dans la même flaque où j’avais dormi, pour faire un repas de drammach froid.

La pluie me cinglait âprement la figure, ou me coulait dans le dos en filets glacés. Le brouillard nous enfermait comme dans une chambre obscure, et parfois dissipé par une rafale, s’entr’ouvrait soudain pour nous montrer à quelques pas de nous le gouffre d’une ténébreuse vallée, où les cours d’eau faisaient entendre leurs appels.

Le bruit d’un nombre infini de rivières m’arrivait de tous côtés. Dans cette pluie incessante, les sources des montagnes avaient débordé ; chaque vallon se remplissait d’eau comme une citerne ; chaque ruisseau devenait torrent, se gonflait et débordait.

Pendant nos marches de nuit, c’était un bruit solennel que celui de toutes ces voix montant des vallées, et tantôt grondant comme le tonnerre, tantôt aigu comme un cri de colère.

Je compris alors fort bien l’histoire du Kelpie des eaux, ce démon aquatique qui ne cesse de gémir et de hurler jusqu’à ce qu’un infortuné voyageur se présente.

Alan vit que j’y croyais, ou du moins que j’étais disposé à y croire ; et quand le cri de la rivière devenait plus aigu qu’à l’ordinaire, je fus peu surpris, quoique naturellement scandalisé, de le voir se signer à la façon des catholiques.

Pendant cette affreuse période de nos pérégrinations, nous n’avions plus aucune familiarité, pas même celle du langage. La vérité, qui sera ma meilleure excuse, c’est que je soupirais après la tombe.

Mais en outre, la nature m’avait fait naître peu enclin à l’oubli, lent à m’offenser, plus lent à oublier une offense, et maintenant j’étais furieux à la fois contre mon compagnon et contre moi.

Pendant près de deux jours il fut d’une bonté infatigable. Il gardait le silence, à la vérité, mais m’aidait. Il espérait toujours, comme je le voyais bien, que mon mécontentement finirait par se dissiper.

Pendant le même temps, je restai renfermé en moi-même, entretenant ma mauvaise humeur, refusant ses services avec brusquerie, et ne le regardant pas autrement que s’il eût été un buisson ou une pierre.

La seconde nuit, ou plutôt la première lueur du troisième jour, nous trouva sur une hauteur tout à fait découverte, si bien que nous ne pûmes nous conformer à notre usage quotidien qui consistait à manger et à dormir aussitôt.

Avant que nous fussions arrivés à un endroit abrité, le gris du ciel s’était fortement éclairci ; sans doute il pleuvait encore, mais les nuages étaient moins bas, et Alan me regardant bien en face, d’un air quelque peu inquiet :

— Vous feriez mieux de me donner votre paquet, me dit-il pour la neuvième fois depuis que nous avions quitté l’espion, après le passage du Rannoch.

— Je vais très bien, je vous remercie, lui répondis-je du ton le plus glacial.

Alan devint pourpre.

— Je ne vous l’offrirai plus, dit-il, je ne suis pas un homme patient, David.

— Je n’ai jamais dit que vous l’étiez, répondis-je, ce qui était tout à fait le langage d’un méchant garnement de dix ans.

Alan ne me répondit pas alors, mais ses façons répondirent pour lui.

À partir de ce moment, on peut bien croire qu’il s’accorda un pardon complet pour l’affaire de chez Cluny, car il mit son chapeau de travers, prit en marchant un air vainqueur, siffla des airs, me regarda de côté avec un sourire provocant.

La troisième nuit, nous devions traverser l’extrémité ouest du pays de Balquidder.

Le temps devint clair et froid, avec je ne sais quoi dans l’air qui nous glaçait. Il souffla un vent du nord qui balaya les nuages et fit briller les étoiles.

Ses torrents étaient gonflés naturellement, et continuaient à mener grand bruit dans les montagnes, mais je remarquai qu’Alan ne pensait plus au Kelpie et qu’il était dans d’excellentes dispositions.

Pour moi, le changement de temps survenait trop tard : j’avais passé tant d’heures dans la boue que mes habits mêmes, selon l’expression de l’Écriture, avaient horreur de moi.

J’étais mortellement las, gravement atteint.

J’éprouvais partout des douleurs et des frissons, le froid glacial du vent me traversait et son gémissement bourdonnait dans mes oreilles.

Dans cet état misérable, j’avais à souffrir de mon compagnon une véritable persécution.

Il parlait beaucoup, et jamais sans une pointe d’ironie.

Whig était le nom le plus flatteur qu’il m’appliquait.

— Ah ! me disait-il, mon petit Whig, voilà un saut à faire, je sais que vous êtes un bon sauteur.

Et ainsi de suite, et toujours avec une raillerie dans la voix et la physionomie.

Je savais que c’était ma faute et non celle d’autrui, mais j’étais trop malheureux pour me repentir.

Je sentais que je ne pourrais guère me traîner plus loin.

Il me faudrait me coucher et mourir sur ces montagnes noyées de pluie, comme un mouton ou un renard. Il faudrait que mes os blanchissent là comme ceux d’une bête.

On dira peut-être que je m’en accommodais aisément, mais je commençai à me plaire à cette perspective.

Je commençai à m’enorgueillir à l’idée de mourir ainsi seul dans le désert, pendant que les aigles sauvages tourmenteraient mes derniers instants.

— Alors Alan se repentirait, pensais-je ; il se souviendrait, dès que je serais mort, de tout ce qu’il me devait et ce souvenir lui serait une torture.

J’allais donc, avec l’air d’un écolier mal portant, rétif, au cœur mauvais, en nourrissant ma colère contre un de mes semblables, alors que j’eusse mieux fait de tomber à genoux et d’implorer la miséricorde de Dieu,

Et à chaque raillerie d’Alan, je haussais les épaules.

— Ah ! me disais-je en moi-même, j’ai là toute prête une raillerie d’une autre sorte ; quand je me coucherai pour mourir, vous recevrez comme un coup en pleine figure. Ah ! quelle revanche ! Ah ! combien vous regretterez votre ingratitude et votre cruauté !

Je continuais à m’affaiblir, j’allais de mal en pis.

Une fois j’étais même tombé, tout simplement parce que mes jambes avaient ployé sous moi, et cela avait frappé Alan sur le moment, mais je m’étais ensuite relevé de façon si alerte, et je m’étais remis en marche d’un air si naturel, qu’il ne songea bientôt plus à l’incident.

Il me venait parfois des bouffées de chaleur suivies de frissons convulsifs.

La douleur aiguë, que j’avais au côté, était à peine supportable.

Enfin je commençai à reconnaître qu’il m’était impossible de me traîner plus loin, et avec cette certitude me vint aussitôt le désir d’en finir avec Alan, de donner libre cours à ma colère, ce qui pourrait mettre fin à ma vie d’une façon plus rapide.

Il venait justement de me traiter de Whig.

Je m’arrêtai.

— Monsieur Stewart, lui dis-je d’une voix qui tremblait comme une corde de violon, vous êtes plus âgé que moi, et vous devriez connaître les bonnes manières. Croyez-vous qu’il soit bien sage, ou même bien spirituel, de me jeter mes opinions politiques à la figure ? Je croyais que quand les gens n’étaient pas d’accord, des gentilshommes devaient au moins être polis dans ce désaccord, et si je ne l’étais pas, je pourrais vous lancer quelque moquerie bien meilleure que certaines des vôtres.

Alan s’arrêta devant moi, son chapeau de côté, les mains dans les poches de sa culotte, la tête un peu de côté.

Il écouta, avec un mauvais sourire, autant que je pus voir à la lueur des étoiles, et quand je me tus, il se mit à siffler un air jacobite.

C’était la chanson composée pour se moquer de la défaite éprouvée par le général Cape à Preston-Pans.


Hé ! Jeannot Cape, êtes-vous encore en marche ?
Et vos tambours battent-ils encore ?


Il me vint à l’esprit qu’Alan, lors de cette bataille, faisait partie de l’armée royale.

— Pourquoi choisissez-vous cet air-là, monsieur Stewart ? Est-ce pour me rappeler que vous avez été battu des deux côtés ?

L’air s’arrêta sur les lèvres d’Alan.

— David ! dit-il.

— Mais il est temps que ces manières-là cessent, repris-je, et j’entends qu’à partir d’aujourd’hui vous parliez poliment de mon roi et de mes bons amis, les Campbells.

— Je suis un Stewart… commença Alan.

— Oh ! dis-je, vous portez un nom de roi, mais vous devez vous rappeler que j’ai vu un grand nombre de gens qui portent ce nom-là, depuis que j’ai été dans les Hautes-Terres, et que tout le bien qu’on peut en dire, c’est qu’ils gagneraient beaucoup à être débarbouillés.

— Savez-vous que vous m’insultez ? dit Alan d’un ton très bas.

— J’en suis fâché, dis-je, car je n’ai pas tout dit, et si vous ne goûtez pas le premier sermon, je crois bien que le second ne vous plaira pas davantage. Vous avez été mis en fuite en bataille rangée par les hommes faits de mon pays, et ce me semble un misérable jeu que de tenir tête à un enfant. Vous avez été battu à la fois par les Campbells et par les Whigs. Vous avez couru devant eux comme un lièvre. Il convient donc que vous parliez d’eux comme de gens qui valent mieux que vous.

Alan se tint parfaitement immobile, les longues basques de son habit battant derrière lui au souffle du vent.

— C’est malheureux ! dit-il enfin. Il y a des choses qu’on ne peut laisser passer.

— Je ne vous ai jamais demandé de les oublier ; je suis prêt à vous en rendre compte.

— Prêt ! s’écria-t-il !

— Oui, prêt, répétai-je. Je ne suis pas un vantard, un bravache, comme certaines gens que je pourrais nommer. Allons !

Et tirant mon épée, je me mis en garde comme Alan lui-même m’avait appris à le faire.

— David, s’écria-t-il, êtes-vous fou ? Je ne peux pas dégainer contre vous : ce serait un véritable assassinat.

— C’était bien votre but, quand vous m’insultiez, dis-je.

— C’est pourtant vrai, s’écria Alan, qui resta un instant immobile, tourmentant sa bouche de sa main, comme un homme cruellement embarrassé.

C’est la pure vérité, reprit-il en tirant son épée.

Mais avant que je puisse toucher celle-ci de ma lame, il l’avait jetée à terre, et s’était lui-même jeté sur le sol.

— Non ! non ! répétait-il, je ne peux pas, je ne peux pas.

À cette vue, ce qui me restait de colère s’écoula jusqu’à la dernière goutte, et il ne me resta plus que mon malaise, mon repentir, ma stupeur devant ce que j’avais fait.

J’aurais donné le monde entier pour reprendre ce que j’avais dit. Mais quand un mot a été prononcé, qui pourrait le ressaisir ?

Je me souvins de tout ce qu’Alan avait montré de bonté et de courage dans le passé ; combien il m’avait aidé, encouragé, soutenu dans les mauvais jours.

Je me rappelai mes propres insultes, et je vis que j’avais perdu à jamais ce rude ami.

En même temps, la faiblesse qui me tenait parut redoubler ; la douleur que j’éprouvais dans le côté me paraissait un coup d’épée, tant elle était aiguë, et je crois que je me serais évanoui à l’endroit même où je me trouvais.

Cela même me suggéra une pensée.

Aucune excuse ne pouvait effacer ce que j’avais dit. Il était inutile d’en chercher une. Je n’en trouverais point qui fût équivalente à l’offense ; mais alors même qu’une excuse serait vaine, il me suffisait d’appeler au secours pour rappeler Alan près de moi.

Je mis de côté tout amour-propre.

— Alan, dis-je, si vous ne pouvez me secourir, il faut que je meure ici.

Il était assis. Il se leva d’un bond et me regarda.

— C’est vrai, dis-je, j’en suis là. Oh ! que je puisse arriver à l’abri d’une maison, j’y mourrais bien plus résigné.

Je n’avais nul besoin de faire de la pose. Que je le voulusse ou non, il y avait des larmes dans ma voix qui aurait attendri un cœur de pierre.

— Pouvez-vous marcher ? demanda Alan.

— Non, dis-je, sans aide, je ne le puis. Voilà une heure que mes jambes ne me portent plus. J’ai un point douloureux comme un fer rouge dans le côté. Je ne respire qu’à peine. Si je meurs, me pardonnerez-vous, Alan ? Au fond du cœur, je vous aimais bien, même quand j’étais le plus en colère.

— Chut ! chut ! fit Alan, ne parlez pas ainsi, David, mon ami, vous savez.......

Un sanglot lui coupa la parole.

— Je vais vous soutenir de mon bras, reprit-il, c’est le vrai moyen. Maintenant laissez-vous aller sur moi. Dieu sait où nous trouverons une maison. Nous sommes dans Balquidder. Aussi les maisons ne doivent pas manquer, ni même les maisons amies. Pouvez-vous marcher plus facilement comme cela, David ?

— Oui, dis-je, je puis avancer de cette façon.

Et je lui pressai le bras de ma main.

Il faillit encore éclater en sanglots.

— David, dit-il, je ne suis pas un honnête homme. Je n’ai ni bon sens, ni bonté. Je ne pouvais me faire à l’idée que vous êtes encore un enfant. Je ne pouvais pas m’apercevoir que vous mouriez debout. David, il faudra tâcher de me pardonner.

— Ah ! mon ami, n’en parlons plus, dis-je. Aucun de nous n’a de leçons à donner à l’autre, voilà la vérité. Nous devons être patients et tolérants, mon cher Alan. Mais que ce point de côté me fait souffrir ! Est-ce qu’il n’y a pas de maison !

— Je vous en trouverai une, David, dit-il d’un ton ferme ; nous allons descendre le cours du ruisseau ; c’est dans cette direction que nous devons en rencontrer. Mon pauvre ami, ne seriez-vous pas mieux sur mon dos ?

— Oh ! Alan, dis-je, moi qui ai bien douze pouces de plus que vous ?

— Il s’en faut de quelque peu, s’écria Alan en sursautant. Vous pouvez avoir une supériorité, une petite affaire d’un pouce ou deux. Je ne veux pas prétendre que je suis ce que vous appelleriez un homme de haute taille, et j’ose dire (et ici sa voix prit une expression aiguë qui avait quelque chose de risible), mais quand j’y pense, je finis par trouver que vous devez avoir raison. Oui, cela doit faire un pied ou environ, peut-être même davantage.

C’était charmant et risible de voir la peine que se donnait Alan pour rattraper ses paroles, et ne pas faire surgir une nouvelle querelle.

J’en aurais ri, si mon point de côté ne m’avait pas fait sentir sa cruelle piqûre.

Mais, si j’avais ri, je crois que j’aurais aussi pleuré.

— Alan, m’écriai-je, qui est-ce qui vous rend aussi bon pour moi ? Qui est-ce qui vous intéresse en un garçon aussi peu reconnaissant ?

— Par ma foi, je n’en sais rien, dit Alan. Justement, je pensais à ce qui m’avait plu en vous, c’était que vous ne cherchiez jamais de querelles, et maintenant, je vous aime encore davantage.


CHAPITRE XXV

DANS BALQUIDDER


Alan frappa à la porte de la première maison que nous rencontrâmes, ce qui était assez téméraire dans un pays comme les collines de Balquidder.

Il n’y avait pas de grand clan qui y fît la loi.

Ce pays était plein de petits sous-clans qui s’y disputaient le terrain, de débris de clans désagrégés de ce qu’on nomme des gens sans chef, qui avaient été chassés dans la région sauvage avoisinant les sources du Forth et du Teith, par l’extension qu’avaient prise les Campbells.

Il y avait là des Stewarts et des Maclarens, ce qui revenait au même, car les Maclarens suivaient en guerre le chef d’Alan, et ne formaient qu’un clan avec Appin.

Il y avait là aussi un grand nombre de gens appartenant à cet antique clan des Mac Gregors, proscrit, dépouillé de son nom, et qui avait tant de sang sur les mains.

Ils avaient toujours été mal vus ; ils l’étaient encore plus, maintenant, car ils n’avaient plus de parti, plus de côté auquel ils pussent s’appuyer dans toute l’étendue de l’Écosse.

Leur chef, Mac Gregor de Macgregor, était en exil. Celui qui avait le commandement immédiatement au-dessous de lui, sur ceux d’entre eux qui se trouvaient à Balquidder, James More, fils aîné de Rob Roy, attendait son jugement dans le château d’Édimbourg.

Ils étaient donc en très mauvais termes avec les Highlanders, avec les gens des Basses-Terres, avec les Grahams, avec les Maclarens, avec les Stewarts, et Alan, qui faisait siennes les querelles de tous ses amis, si éloignés qu’ils fussent, était extrêmement désireux de les éviter.

Le hasard nous servit à merveille. La maison où nous étions était à des Maclarens.

Alan y fut accueilli chaudement, non seulement grâce à son nom de clan, mais encore grâce à sa réputation.

Là, on me mit au lit sans retard, et on alla chercher un médecin qui me trouva dans un piteux état.

Mais, soit que ce fût un excellent médecin, soit à cause de ma jeunesse et de ma forte constitution, je ne gardai le lit qu’une semaine, et, moins d’un mois après, j’étais en état de courir les routes avec courage.

Pendant tout ce temps, Alan ne voulut pas me quitter, malgré mes sollicitations fréquentes, malgré la témérité de ce séjour qui était un sujet de vives récriminations, pour les deux ou trois amis qui avaient son secret.

Pendant le jour, il se tenait caché dans un trou de la colline formant un petit bois, et la nuit, quand le terrain était sûr, il venait me voir à la maison.

Je n’ai pas besoin de dire si j’étais charmé de le voir.

Mistress Maclaren, notre hôtesse, trouvait que rien n’était assez bon pour un hôte comme lui ; et comme Duncan Dhu (ainsi se nommait le maître de la maison) avait une paire de fifres, et qu’il était grand amateur de musique, le temps que dura ma convalescence ne fut qu’une série de fêtes et, généralement, nous faisions de la nuit le jour.

Les soldats nous laissèrent tranquilles.

Une fois, il est vrai, un détachement de deux compagnies et de quelques dragons descendit jusqu’au fond de la vallée, où je pus les voir de mon lit par la fenêtre.

Ce qui m’étonna encore plus, ce fut qu’aucun magistrat ne vint me trouver, et qu’on ne me demanda point d’où je venais et où j’allais.

En ce temps d’agitation, je fus aussi peu tourmenté par les enquêtes que si j’avais été dans un désert.

Et pourtant, ma présence fut connue de tout le monde à Balquidder et dans les pays avoisinants, avant mon départ ; car on recevait de fréquentes visites, et les visiteurs, selon la coutume campagnarde, colportaient les nouvelles chez leurs voisins.

En outre, les affiches avaient été imprimées.

Il y en avait une d’épinglée au pied de mon lit, et je pouvais y lire mon portrait peu flatté, et en plus gros caractères, la somme promise pour ma tête.

Duncan Dhu et d’autres qui savaient que j’étais venu là en compagnie d’Alan, ne pouvaient avoir de doutes sur mon identité, et nombre d’autres avaient dû la soupçonner.

Car j’avais bien pu changer de vêtements, mais je n’avais pu changer mon âge ni mon extérieur.

Des jeunes garçons de dix-huit ans, originaires des Basses-Terres, n’étaient pas si communs dans cette partie du monde, et surtout dans un temps comme celui-là, pour qu’on n’eût pas l’idée de rapprocher tous ces détails et de voir que l’affiche me concernait.

Mais du moins, on s’en tenait là.

Il y a des gens qui gardent un secret avec deux ou trois amis, et néanmoins le secret transpire, mais parmi ces hommes des clans, le secret est connu de tout un pays, et il y reste tout un siècle.

Il ne survint qu’un incident qui mérite d’être rapporté : c’est la visite que me fit Robin Oig, un des fils du fameux Rob Roy.

On le cherchait de tous côtés à raison du rapt d’une jeune femme, qu’il avait enlevée à Balfron, et épousée par force (à ce qu’on disait), et cependant il descendait à Balquidder comme un gentleman se rend dans sa propriété close.

Ce fut lui qui tua d’un coup de feu John Maclaren entre les bras de sa charrue.

Cette querelle ne fut jamais éclaircie.

Néanmoins, il entrait chez ses ennemis mortels, comme un cavalier descend à l’auberge de la route.

Duncan eut le temps de me dire un mot de celui qui entrait, et nous, nous échangeâmes un regard inquiet.

Il faut vous rappeler que c’était dans les premiers temps de l’arrivée d’Alan.

Ces deux personnages ne paraissaient guère faits pour s’entendre, et pourtant si nous le faisions prévenir ou si nous lui faisions un signal, il était certain que nous éveillerions un soupçon chez un homme enveloppé d’un nuage aussi sombre que l’était ce Mac Gregor.

Il se présenta en faisant grand étalage de civilités, mais en homme qui rend visite à des inférieurs.

Il ôta son bonnet pour adresser la parole à mistress Maclaren, mais le renfonça sur sa tête pour parler à Duncan, et après s’être ainsi mis à sa place, comme il croyait, il vint auprès de mon lit et me fit un salut.

— On m’apprend, monsieur, me dit-il, que vous vous nommez Balfour.

— Je me nomme David Balfour, répondis-je, à votre service.

— Je vous dirais bien mon nom en échange, monsieur, me répondit-il, mais c’est un nom quelque peu déchu en ces derniers temps, et il vous suffira peut-être de savoir que je suis le propre frère de James More Drummond du Mac Gregor, de qui vous devez avoir certainement entendu parler.

— Non, monsieur, répondis-je quelque peu alarmé, pas plus que de votre père, Mac Gregor Campbell.

Sur ces mots, je m’assis sur mon lit et m’inclinai, car je crus préférable de lui faire un compliment, dans le cas où il serait fier d’avoir pour père un Outlaw.

Il s’inclina à son tour et reprit :

— Et voici ce que je suis venu vous dire.

En l’an 1745, mon frère leva une partie des Gregara, et équipa six compagnies pour frapper un bon coup du côté du Droit.

Le chirurgien qui accompagnait notre clan soigna la jambe de mon frère, lorsqu’il se la fit casser à l’affaire de Prestowans.

C’était un gentleman qui portait exactement le même nom que vous.

Il était le frère de Balfour de Barth, et si vous lui tenez par un lien raisonnablement proche de parenté, je suis venu me mettre, ainsi que mes gens, à votre disposition.

Vous vous souviendrez que je n’en savais pas plus long sur ma filiation qu’un chien de coquetier ; sans doute, mon oncle m’avait parlé, dans ses bavardages, de quelques-unes de nos parentés distinguées, mais il ne me restait qu’à avouer avec une confusion fort humiliante que je ne pouvais pas répondre à la question.

Robin me répondit brusquement qu’il était fâché de s’être mis en avant, et me tourna le dos sans me faire la moindre politesse, et pendant qu’il se dirigeait vers la porte, je l’entendis dire à Duncan que j’étais un enfant perdu, qui ne connaissait pas seulement son père.

Si en colère que je fusse de ses paroles, et si honteux de mon ignorance, je ne pus m’empêcher de sourire en voyant que cet homme, sous le coup de poursuites légales (il fut en effet pendu environ trois ans plus tard), se montrât aussi pointilleux sur la famille des gens qu’il connaissait.

Sur le seuil même, il rencontra Alan qui allait entrer.

Tous deux firent un pas en arrière et se regardèrent comme deux chiens qui ne se connaissent pas.

Ni l’un ni l’autre n’étaient grands ; mais on eût dit que l’orgueil les grandissait à vue d’œil.

Chacun d’eux avait une épée, et d’un mouvement des hanches, en ramena la poignée en avant, de façon à pouvoir y porter la main et dégainer plus aisément.

— Monsieur Stewart, je crois ? dit Robin.

— Par ma foi, monsieur Mac Gregor, ce n’est pas un nom dont on doive rougir.

— Je ne savais pas que vous étiez sur mon territoire, monsieur, fit Robin.

— J’ai dans l’esprit quelque idée que je suis sur le territoire de mes amis, les Mac Larens, répondit Alan.

— C’est un point contestable, répliqua l’autre ; on pourrait trouver deux ou trois mots à dire là-dessus. Mais, je crois, j’ai entendu dire que vous savez tenir une épée.

— À moins que vous ne soyez sourd de naissance, monsieur Mac Gregor, vous avez dû en entendre beaucoup plus long, dit Alan. Je ne suis pas le seul homme d’Appin qui soit capable de tirer le fer, et il n’y a pas beaucoup d’années, quand mon parent et capitaine, Ardshiel, eut quelques mots à dire à un gentilhomme qui porte votre nom, je n’ai pas appris que le Mac Gregor s’en soit tiré à son avantage.

— Est-ce de mon père que vous voulez parler ? dit Robin.

— Cela n’aurait rien d’étonnant, repartit Alan. Le gentilhomme dont je parle avait le mauvais goût d’accoler à son nom celui de Campbell.

— Mon père était un homme âgé, dit Robin ; le combat était inégal. Vous et moi nous serons mieux assortis.

— C’est ce que je pensais, dit Alan.

J’étais à moitié levé.

Duncan était resté à côté de ces deux coqs de combat, tout prêt à intervenir à la moindre occasion.

Mais quand ce mot fut prononcé, c’était le moment ou jamais.

Duncan, qui avait visiblement pâli, se jeta entre eux.

— Gentilshommes, dit-il, je suis d’un tout autre avis.

Voici mes cornemuses, et vous êtes l’un et l’autre des gentlemen d’une réputation reconnue sur cet instrument. Et il y a longtemps qu’on se dispute lequel de vous deux est le plus habile.

Voici une belle occasion pour trancher la question.

— Oui, monsieur, dit Alan, s’adressant à Robin, qu’il n’avait cessé de regarder, de même que l’autre n’avait pas détourné son regard de lui, eh bien, monsieur, je crois en effet avoir entendu dire quelque chose d’analogue.

Avez-vous de la musique dans le corps, comme on dit ? Êtes-vous capable de tenir une cornemuse ?

— Je m’en sers aussi bien qu’un Mac Rimmon, s’écria Robin.

— Voilà un langage bien hardi, fit Alan.

— J’ai prouvé des affirmations plus hardies que cela, avant ce jour, répliqua Robin, et cela contre des adversaires qui valaient mieux.

— Il est facile de s’en assurer, dit Alan.

Duncan Dhu se hâta d’apporter une paire de cornemuses, qui constituait le plus clair de sa fortune, et d’installer ses hôtes devant un gigot et une bouteille de ce liquide qu’on nomme le nectar d’Athole.

C’est un composé de vieux whisky, de miel passé au filtre et de crème sucrée mêlés, lentement battus ensemble et successivement dans de justes proportions.

Les deux adversaires étaient toujours sur le point de reprendre leur querelle ; mais ils s’assirent chacun d’un côté du feu de tourbe, avec un étalage d’interminables politesses.

Mac Laren les invita à goûter de son gigot et du nectar préparé par sa femme, en les informant que sa femme était originaire d’Athole et qu’elle avait une réputation universelle pour la confection de cette liqueur.

Mais Robin ne voulut point accepter ces offres, alléguant que cela nuirait à la puissance de son souffle.

— Je désirerais vous faire remarquer, monsieur, dit Alan, que je n’ai pas mangé une bouchée de pain depuis près de dix heures, et que cela nuira plus à mon souffle que ne le ferait n’importe quel nectar d’Écosse.

— Je ne veux m’assurer aucun avantage, monsieur Stewart, dit Robin. Mangez et buvez, je ferai comme vous.

Chacun d’eux se servit une petite tranche de gigot et but un verre de nectar à la santé de mistress Maclaren.

Enfin, après un nombre infini de politesses, Robin prit la cornemuse et joua quelques mesures d’une façon très énergique.

— Oui, vous savez souffler, fit Alan.

Il prit l’instrument des mains de son adversaire, et joua d’abord le même air et de manière identique, puis y ajouta des variations de plus en plus compliquées, et finit par toute une série de notes fantaisistes comme les aiment les joueurs de cornemuse, qui les appellent « gazouillis ».

J’avais pris goût au jeu de Robin, mais celui d’Alan me ravit.

— Cela n’est point mal, monsieur Stewart, dit le rival, mais vos gazouillis sont d’une pauvre invention.

— Ah ! s’écria Alan, la figure soudain empourprée, je vous en donne le démenti.

— Vous avouez donc votre défaite à la cornemuse, dit Robin, puisque vous cherchez à la remplacer par l’épée.

— Voilà qui est tout à fait bien dit, monsieur Mac Gregor, répliqua Alan, et en attendant, je reprends mon démenti. J’en appelle à Duncan.

— En vérité, vous n’avez pas à prendre à témoin qui que ce soit. Vous êtes un juge bien plus compétent que n’importe quel Maclaren de Balquidder ; et il est bien certain que pour un Stewart, vous êtes un très bon joueur de cornemuse. Passez-moi l’instrument.

Alan obéit.

Robin se mit en devoir d’imiter les variations exécutées par Alan, tout en les corrigeant, et il semblait qu’il n’en eût perdu aucun détail.

— Ah ! oui, vous avez de la musique dans le corps, fit Alan d’un air sombre.

— Maintenant vous allez en juger par vous-même, monsieur Stewart, dit Robin.

Il reprit les variations depuis le début, les retoucha d’une manière si originale, si ingénieuse, avec tant de sentiment, de fantaisie et de virtuosité dans les notes finales que j’étais stupéfait de l’entendre.

Quant à Alan, sa figure s’assombrissait, s’échauffait. Il restait assis à se mordiller les doigts, comme un homme qui vient de subir un affront violent.

— Assez, s’écria-t-il, vous savez jouer de la cornemuse. Contentez-vous de cela.

Et il allait se lever.

Mais Robin se borna à lever la main comme pour demander le silence, et commença à jouer lentement un pibroch.

C’était, en soi, une belle composition musicale, et noblement exécutée, mais il paraît, qu’en outre, elle appartenait en propre aux Appin Stewart, et était fort goûtée d’Alan.

Dès les premières notes, il se produisit un changement dans sa physionomie.

Lorsque la mesure s’accélérait, il s’agitait sur sa chaise, et longtemps avant que cette pièce fût terminée, les dernières traces de sa colère étaient évanouies, et il n’avait plus de pensées que pour la musique.

— Robin Oig, dit-il, quand ce fut fini, vous êtes un grand artiste. Je ne suis pas digne de jouer dans le même royaume que vous. Par mon corps, vous avez plus de musique dans votre poche que je n’en ai dans la tête. Et quoique j’aie dans l’idée que je pourrais vous en remontrer dans le maniement du fer, je vous en avertis d’avance, cela ne serait pas loyal. Pour rien au monde, je ne voudrais faire une égratignure à un artiste comme vous.

Cela mit fin à toute querelle.

Pendant toute la nuit, on fit couler le nectar et la cornemuse passa de main en main.

Il faisait déjà grand jour, et les trois hommes ne se trouvaient pas très bien de tout ce qu’ils avaient bu, quand Robin finit par se décider au départ.

Ce fut la dernière fois que je le vis.

J’étais dans les Basses-Terres, à l’Université de Leyde, quand il passa en jugement et qu’il fut pendu dans Grass Market.

Et si j’ai raconté avec tant de détails cette anecdote, c’est en partie parce que ce fut là le dernier des incidents qui m’arrivèrent dans la région dangereuse des Hautes-Terres, et aussi parce que l’homme ayant été pendu, elle avait quelque chose d’historique.


CHAPITRE XXVI

MA FUITE PREND FIN, NOUS PASSONS LE FORTH


Ainsi que je l’ai dit, le mois d’août n’était pas encore terminé, mais il tirait à sa fin.

C’était une époque de beau temps, chaud, et promettant de bonne heure une superbe récolte, quand je fus reconnu en état de voyager.

Notre argent avait tant diminué qu’il nous fallait aller au plus vite.

Si nous n’arrivions pas à temps chez M. Rankeillor, ou s’il n’était pas en mesure de m’aider, dès mon arrivée chez lui, nous étions sûrs de mourir de faim.

En ce qui concernait Alan, la poursuite devait s’être considérablement ralentie, et la ligne du Forth, y compris même le pont de Stirling étaient sans doute surveillés assez mollement.

— Le principe essentiel de la stratégie, disait-il, c’est d’arriver par où on nous attend le moins.

Le Forth, voilà ce qui nous embarrasse.

Vous connaissez l’adage : « Le Forth, c’est la bride qui retient le sauvage Highlander. »

Eh bien ! si nous cherchons à nous faufiler en contournant la source de la rivière et en descendant par Kippen ou par Balfron, c’est précisément là qu’ils comptent nous mettre la main au collet. Mais si nous marchons tout droit vers le vieux pont de Stirling, je parie mon épée qu’on nous laissera passer sans nous demander le mot d’ordre.

En conséquence, nous nous dirigeâmes vers la maison d’un Maclaren dans le Strathire, un ami de Duncan, chez qui nous passâmes la nuit du 21, et de là, nous repartîmes pour faire, sans nous presser, une autre étape avant le crépuscule.

Le 22, nous couchâmes dans un fourré de bruyère, sur la pente d’une hauteur, dans Uam-Var, en vue d’une harde de daims, et nous goûtâmes dix heures du meilleur sommeil sous un beau soleil rafraîchi par la brise, et étendus sur un sol bien sec.

Cette nuit-là, nous rencontrâmes le ruisseau d’Allan, que nous descendîmes. Arrivés au haut des collines, nous vîmes au-dessous de nous le district de Stirling tout entier, aussi plat qu’une galette, avec la ville et le château qui se dresse sur une hauteur au milieu d’elle, et la lune qui éclairait les chaînes du Forth.

— Maintenant, dit Alan, je ne sais pas si vous vous en doutez, mais vous êtes de retour dans votre pays. Dès la première heure, nous avons franchi la ligne de démarcation des Hautes-Terres, et bientôt, si nous pouvions seulement franchir cette eau si tortueuse, rien ne nous empêcherait de jeter nos bonnets en l’air.

Dans le ruisseau d’Allan, près de son confluent avec le Forth, nous trouvâmes une petite île sablonneuse couverte de bardanes, de petasites et d’autres plantes basses très propres à nous cacher au cas où la nécessité nous aurait forcés à nous coucher.

C’est là que nous campâmes, bien en vue du château de Stirling, d’où nous pouvions entendre les battements de tambour quand une partie de la garnison manœuvrait.

Des faucheurs étaient à l’ouvrage dans les champs, sur une des rives. Nous entendions très bien le frottement des pierres sur les faux, les voix des hommes qui causaient et même les mots.

Il fallait se tenir bien à couvert et garder le silence, car le sable de la petite île était échauffé par le soleil, les plantes vertes nous ombrageaient la tête, nous avions en abondance de quoi boire et manger, et pour comble, nous étions bien près de n’avoir plus rien à craindre.

Dès que les faucheurs eurent cessé leur travail, et que l’obscurité se fit, nous traversâmes le ruisseau à gué, et nous nous mîmes en route vers le pont de Stirling en tirant du côté des champs et longeant les haies.

Le pont est au pied même de la hauteur qui porte le château.

C’est un vieux pont haut, étroit, dont chaque pile se termine en clocheton qui domine le parapet.

Vous pouvez deviner avec quel intérêt je le considérais, car ce pont n’était pas seulement un endroit fameux dans l’histoire ; c’était surtout la porte du salut pour Alan et moi.

La lune n’était pas encore levée quand nous y arrivâmes.

Quelques lumières brillaient sur la façade de la forteresse.

Plus bas, on voyait quelques fenêtres éclairées dans les maisons de la ville, mais il régnait un grand silence, et on eût dit qu’il n’y avait pas de garde sur le pont.

J’étais d’avis de nous y engager, mais Alan fut plus défiant.

— Cette tranquillité m’inquiète plutôt, dit-il, et nous ferons bien de nous tenir cachés derrière une digue, pour voir ce qui se passe.

Nous nous cachâmes donc.

Au bout d’un quart d’heure passé à causer à voix basse et à écouter, sans rien entendre que l’eau battant les piles, survint enfin une vieille femme qui s’avançait en clopinant sur une canne.

Elle commença par s’arrêter tout près de notre cachette, en geignant du long trajet qu’elle avait dû faire.

Puis elle se dirigea vers le raide escalier qui menait au pont.

La femme était si petite et la nuit si sombre que nous la perdîmes bientôt de vue.

Nous n’entendions que le bruit de ses pas, de son bâton et de sa toux qui revenait par quintes, et ces bruits s’éloignaient.

— Elle doit avoir passé maintenant, dis-je à Alan.

— Non, répondit-il, son pas sonne encore creux sur le pont.

Et aussitôt :

— Qui va là ? cria-t-on, et nous entendîmes une crosse de fusil résonner sur les pierres.

Je dois supposer que la sentinelle était endormie ; si nous avions essayé avant, nous aurions peut-être passé inaperçus ; mais l’homme était réveillé maintenant, et cette chance nous échappait.

— Cela ne réussira jamais, dit Alan, cela ne réussira jamais, David.

Et sans dire un mot, il se mit à ramper à travers champs.

Puis quand il fut arrivé hors de la portée de l’oreille, il se releva et enfila une route qui se dirigeait vers l’Est.

Je ne comprenais rien à sa conduite, et ce désappointement m’avait disposé à bien prendre quoi que ce fût.

Un instant auparavant, je me figurais que je frappais à la porte de M. Rankeillor, pour revendiquer mon héritage, comme un héros de ballade, et maintenant, j’étais rejeté dans le vagabondage, je redevenais un suspect, poursuivi, sur la rive dangereuse du Forth.

— Eh bien ? demandai-je.

— Eh bien ? répondit Alan, que voulez-vous ? Ils ne sont pas aussi bêtes que je le croyais. Nous avons toujours le Forth à passer, David. Que le diable emporte les pluies qui l’ont formé et les collines qui lui ont fait son lit.

— Et pourquoi aller à l’Est ?

— Oh ! dit-il, c’est une affaire de chance. Si nous ne pouvons pas passer la rivière, nous verrons s’il n’y a rien à faire vers l’embouchure.

— Il y a des gués sur la rivière, dis-je, il n’y en a pas dans le golfe.

— Assurément il y a des gués, fit Alan, il y a même un pont, mais à quoi servent-ils puisqu’ils sont gardés !

— Bon, dis-je, mais on peut traverser une rivière à la nage.

— Quand on sait nager, cela va tout seul, répliqua-t-il ; mais j’en suis encore à me demander si vous ou moi nous sommes de première force à cet exercice ; pour mon compte, je nage comme une pierre.

— Je ne suis pas votre égal pour disserter, dis-je, mais je vois bien que nous empirons la situation. S’il est malaisé de passer une rivière, le simple bon sens montre qu’il est plus malaisé de passer une mer.

— Mais il y a quelque chose qui s’appelle un bateau, si je ne me trompe, fit Alan.

— Et quelque chose qu’on appelle de l’argent, répliquai-je. Or, nous n’avons ni l’un ni l’autre, et on eût aussi bien fait de ne pas les inventer

— Vous croyez, demanda Alan.

— Oui, je le crois, dis-je.

— David, reprit-il, vous êtes un homme dépourvu d’invention et même de foi. Je vais mettre tout ce que j’ai d’esprit à la chose, et si je ne puis ni demander, ni emprunter, ni même voler un bateau, eh bien, j’en ferai un.

— Il me semble que je vous vois ? dis-je. Mais il y a autre chose : si vous passez un pont, il ne racontera pas d’histoires, mais si nous traversons le golfe, il y aura un bateau du côté où il n’en faut pas. Quelqu’un l’aura amené là : tout le pays sera sens dessus dessous.

— Mon garçon, s’écria Alan, si je fabrique un bateau, je fabriquerai quelqu’un pour le ramener de l’autre côté. Ainsi donc ne m’étourdissez pas de vos sottises, mais marchez, c’est tout ce que vous avez à faire, et laissez Alan penser pour vous.

Nous passâmes toute la nuit à descendre la rive gauche du district de Stirling, au pied de la haute chaîne des monts d’Ochill, et par Alloo, Clackmannan et Culross, les localités que nous évitâmes.

Vers dix heures du matin, très affamés, très las, nous atteignîmes le hameau de Limekilns.

C’est un endroit très rapproché de la rive, et de là, par Hope on aperçoit Queensferry.

De ces deux endroits s’élevait de la fumée.

On moissonnait les champs.

Deux vaisseaux étaient à l’ancre et des bateaux allaient et venaient sur le Hope.

C’était d’ailleurs un spectacle charmant pour moi et je ne pouvais me rassasier de contempler ces pentes commodes avec leurs verdures, leurs champs cultivés et les gens activement occupés dans la campagne et sur la mer.

Néanmoins, c’était sur la rive du Sud que se trouvait la maison de M. Rankeillor, où m’attendait sans aucun doute la fortune, et j’étais toujours sur la côte nord, pauvrement vêtu d’un costume étranger au pays, avec les trois schellings d’argent qui me restaient pour tout avoir, ma tête mise à prix, et sans autre compagnon qu’un homme hors la loi.

— Ô Alan ! dis-je, songez-y donc, là-bas, de l’autre côté, il y a tout ce que le cœur peut désirer. Les oiseaux passent, les bateaux passent, tous ceux qui peuvent passer, passent à leur gré. Il n’y a que moi… Mon ami, c’est à vous briser le cœur.

À Limekilns, nous entrâmes dans une petite auberge que nous n’eussions pas prise pour telle, sans la baguette plantée dans le mur au-dessus de la porte, et nous achetâmes un peu de pain et de fromage à une fille d’honnête apparence, qui était la servante.

Nous emportâmes ces provisions dans un paquet.

Nous comptions nous asseoir, pour manger, dans un bouquet du bois auprès de la mer, que nous apercevions à un tiers de mille en avant de nous.

Tout en marchant, je ne cessais de regarder l’autre rive, de soupirer, et sans que j’y fisse attention, Alan avait pris un air songeur.

À la fin, il s’arrêta au milieu du chemin.

— Avez-vous remarqué la jeune fille à qui nous avons acheté cela ? me dit-il en frappant sur le paquet qui contenait le pain et le fromage.

— Certainement, répondis-je, c’était une brave fille.

— Vous le pensiez ? s’écria-t-il. Eh bien, David, mon garçon, c’est là une bonne nouvelle.

— Vous me dites là quelque chose d’étonnant. Et pourquoi ! demandai-je. À quoi cela vous avance-t-il ?

— Bon, dit Alan, en prenant un de ses airs narquois, je me disais que cela nous aiderait à trouver ce bateau.

— Si c’était le contraire, cela serait plus vraisemblable, dis-je

— Voilà ! Vous n’en savez rien, et c’est tout, dit Alan. Je ne demande pas que cette fillette s’éprenne de vous. Il me suffit qu’elle soit apitoyée à votre sujet, David ; et pour en arriver là, il n’est pas du tout nécessaire qu’elle vous trouve beau garçon.

Voyons !

Et il me dévisagea avec attention.

— Je voudrais que vous soyez un brin plus pâle. À cela près vous faites très bien mon affaire. Vous m’avez un de ces airs déguenillés, rapetassés, débraillés, si bien qu’on dirait que vous avez déterré un costume dans un champ de pommes de terre. Venez ; en route pour cette auberge et ce fameux bateau.

Je le suivis en riant.

— David Balfour, dit-il, vous êtes un garçon de beaucoup d’esprit, quand vous le voulez, et c’est évidemment un emploi fort plaisant pour vous. Avec tout cela, si vous tenez quelque peu à mon cou, sans parler du vôtre, vous serez sans doute assez bon pour faire sérieusement votre partie. Je vais jouer un bout de rôle, comme un acteur, et au fond de cette comédie, il y a quelque chose de très sérieux pour nous deux, il y a la potence. Rappelez-vous cela, s’il vous plaît, et comportez-vous en conséquence.

— Bien, bien, je ferai comme vous voudrez.

Dès que nous approchâmes du hameau, il me dit de prendre son bras et de m’appuyer sur lui comme un homme qui n’en peut plus, et au moment où il ouvrit, en la poussant, la porte de l’auberge, il avait presque l’air de me porter.

La jeune fille se montra, l’air tout surpris, et il y avait de quoi, de notre prompt retour ; mais Alan ne perdit pas son temps en explications, m’approcha une chaise, me fit asseoir et demanda une tasse d’eau-de-vie, qu’il me fit avaler à petites gorgées, puis brisant le pain et le fromage, me le servit avec des façons de bonne d’enfant, le tout d’un air grave, compatissant, affectueux qui eût trompé un juge.

Il n’est pas étonnant que la jeune fille se soit prise à ce tableau que nous lui présentions, d’un jeune garçon malade, surmené, et de son dévoué camarade.

Elle se rapprocha tout près et resta debout, adossée à la table voisine.

— De quoi souffre-t-il ? demanda-t-elle enfin.

Alan se tourna vers elle, et à mon grand étonnement, il lui répondit avec une sorte de furie :

— De quoi il souffre ! Il a fait plus de centaines de milles qu’il n’a de poils au menton, et il a couché plus souvent dans la bruyère mouillée que dans des draps secs. De quoi il souffre ? a-t-elle dit ! Il souffre assez, je crois. De quoi il souffre ! Vraiment !

Et il continua à grommeler tout seul, en me donnant à manger, d’un air mécontent.

— Il a l’air bien jeune, dit la jeune fille.

— Trop jeune, dit Alan qui lui tournait le dos.

— Il ferait mieux d’aller à cheval.

— Et où pourrais-je lui trouver un cheval ? lui cria-t-il en se retournant, l’air toujours en colère. Voudriez-vous que j’en vole un ?

Je m’imaginais que cette brusquerie la ferait partir de mauvaise humeur, et en effet elle lui ferma d’abord la bouche, mais mon compagnon savait fort bien ce qu’il faisait, et si naïf qu’il fût en certain détail de la vie, il avait plus d’un tour dans son sac pour de pareilles circonstances.

— Vous n’avez pas besoin de me le dire, fit-elle enfin, vous êtes des gentilshommes.

— Bien ! fit Alan un peu radouci (malgré lui, je pense) par ce commentaire sans art… Et supposons que nous en soyons, avez-vous jamais entendu dire que d’être noble, cela mette de l’argent dans les poches.

À ces mots, elle soupira, comme si elle était, elle-même, une grande dame déshéritée :

— Non, dit-elle, cela n’est que trop vrai.

J’aurais ragé intérieurement du rôle que je jouais, d’être assis, la langue liée, partagé entre la confusion et l’envie de rire ; mais de toute façon je ne pus y tenir davantage, et je dis à Alan de me laisser, que je me trouvais mieux.

Les mots s’arrêtaient dans ma gorge, car j’ai toujours détesté de prendre part à des mensonges, mais mon embarras même contribua au succès du complot, car la jeune fille ne manqua pas d’attribuer l’enrouement de ma voix à la maladie et à la fatigue.

— N’a-t-il pas d’amis ? demanda-t-elle, la voix pleine de larmes.

— Oh ! si, il en a, s’écria Alan, si nous pouvions seulement le leur amener. Des amis, et de riches amis, des lits pour y coucher, de la nourriture à manger, et des docteurs pour le visiter ! Et cependant le voilà réduit à marcher péniblement dans la boue et à dormir dans la bruyère, comme un mendiant.

— Et pourquoi cela ? demanda la jeune fille.

— Ma chère enfant, je ne puis pas vous le dire tout à fait sans danger, mais au lieu de cela, je pourrai me faire comprendre néanmoins, fit Alan, et je vais vous siffler un petit air.

En disant ces mots, il s’allongea bel et bien par-dessus la table, et en sifflant très légèrement, presque d’un simple souffle, mais sur un ton très sentimental ; il joua quelques mesures de la chanson :

Charlie est celui que j’aime

— Chut ! fit-elle, en regardant vers la porte par-dessus son épaule.

— C’est cela, dit Alan.

— Lui, si jeune ! s’écria Alan.

— Il est assez vieux pour…

Et Alan posa son index sur sa nuque, donnant ainsi à entendre que j’étais assez grand pour avoir la tête coupée.

— Ce serait une honte affreuse, s’écria-t-elle, en devenant pourpre.

— C’est pourtant ce qui ne manquera pas d’arriver, si nous ne trouvons pas à faire mieux.

Sur ces mots, la jeune fille se retourna, sortit en courant de ce côté de la maison et nous laissa seuls.

Alan était enchanté, ravi du succès de son plan, et moi très furieux de m’entendre qualifier de Jacobite et de me voir traiter comme un enfant.

— Alan, m’écriai-je je ne puis en supporter davantage.

— Eh bien, lâchez tout, David, répondit-il, mais si en renversant la marmite maintenant, vous réussissez à tirer votre vie du feu, Alan Breck, lui, est perdu.

Cela était si vrai, que je fus réduit à grommeler, et même ce grognement concourut au succès d’Alan, car il fut entendu par la jeune fille, qui revenait apportant un plat de puddings blancs et une bouteille d’ale forte.

— Pauvre agneau, fit-elle.

Et dès qu’elle eut mis le plat devant nous, elle me toucha l’épaule très doucement, comme pour m’engager à reprendre courage.

Elle nous invita à manger, ajoutant que nous n’aurions rien de plus à payer, car l’auberge était à elle, ou du moins à son père, que celui-ci était allé passer toute la journée à Pittencrieff.

Nous ne nous fîmes pas répéter cette invitation, car le pain et le fromage n’étaient guère propres à nous restaurer, tandis que les gâteaux avaient une odeur appétissante.

Pendant que nous étions assis et que nous mangions, elle s’assit à la place correspondante d’une autre table, en nous regardant, réfléchissant, fronçant les sourcils, et tirant dans sa main le cordon de son tablier.

— Je trouve que vous avez la langue un peu longue, dit-elle enfin à Alan.

— Oui, mais, voyez-vous, je sais à qui je parle, répondit-il.

— Je ne vous trahirai jamais, reprit-elle, si c’est là ce que vous voulez dire.

— Non, vous n’êtes pas de cette sorte de gens, répondit-il, mais je vais vous dire ce que vous pourriez faire si vous vouliez nous aider.

— Je ne pourrais pas, dit-elle en secouant la tête, non, je ne le pourrais pas.

— Non ! dit-il, mais si vous pouviez…

Elle ne répondit pas.

— Voyons, mademoiselle, dit Alan, il y a des bateaux dans le royaume de Fife, car j’en ai vu deux, pas moins, sur la grève, quand je suis arrivé au bout de votre ville. Maintenant si nous pouvions nous servir d’un bateau pour passer à la faveur de la nuit dans le Lothian, si nous avions quelqu’un de discret et d’honnête pour conduire le bateau et le ramener ici, il y aurait deux existences sauvées, la mienne, selon toute probabilité, et la sienne, en toute certitude. Si nous ne trouvons pas ce bateau, nous n’avons au monde que trois shellings. aller ? Que faire ? quel autre endroit nous attend, ici, si ce n’est une potence avec ses chaînes. Je vous parle nettement, n’est-ce pas ? Nous laisserez-vous dans cet embarras terrible, ma jeune demoiselle ! Quand vous serez couchée bien chaudement dans votre lit, vous penserez à nous, pendant que le vent grondera dans la cheminée, et que la pluie tambourinera sur le toit. Et quand vous prendrez votre repas au coin d’un bon feu, est-ce que vous songerez à ce pauvre garçon que voilà, les doigts bleuis de froid et raidi par la faim ? Qu’il soit malade ou bien portant, il faudra qu’il marche, et ayant toujours la gorge serrée par la mort, il lui faudra toujours se traîner sous la pluie par les routes sans fin. Et quand il sera prêt de rendre l’âme sur un tas de froides pierres, il n’aura près de lui d’autres amis que moi et Dieu.

À cette supplication, je vis bien que la jeune fille était dans un grand embarras.

Elle était tentée de nous aider et, néanmoins, elle avait quelque crainte de secourir des malfaiteurs.

Je me décidai donc à intervenir moi-même et à lever ses scrupules en lui révélant une partie de la vérité.

— Avez-vous quelquefois, dis-je, entendu parler de M. Rankeillor, de Queensferry ?

— Rankeillor, le légiste ? dit-elle. Oh, oui, certes !

— Eh bien, dis-je, c’est chez lui que je dois me rendre. Et par là, vous pouvez juger si je suis un malfaiteur. Je vous dirai même plus, c’est que bien qu’une erreur terrible mette ma vie en quelque danger, le roi George n’a pas en Écosse d’ami plus dévoué que moi.

Sa figure s’éclaircit entièrement à ces mots, pendant que celle d’Alan s’assombrissait.

— C’est plus que je n’en aurais demandé, dit-elle. M. Rankeillor est un homme connu.

Elle nous invita à terminer notre repas, pour sortir du hameau le plus tôt possible, et nous tenir cachés dans le petit bois près de la grève.

— Et vous pouvez, dit-elle, compter sur moi ; je trouverai bien quelque moyen de vous faire passer de l’autre côté.

Nous n’en dîmes pas davantage, mais nous lui serrâmes la main.

Nous expédiâmes les puddings, et nous partîmes de nouveau dans la direction de Limelkins, jusque vers le bois.

C’était un petit bosquet composé d’une vingtaine de sureaux, d’épines blanches et de quelques jeunes frênes.

Ils n’étaient pas assez serrés pour nous cacher à la vue des gens qui passaient sur la route ou sur la grève ; mais il fallait bien y rester et nous accommoder du beau temps chaud et des espérances fondées que nous avions d’une délivrance ; et nous fîmes des plans pour nous concerter sur ce qui nous restait à exécuter.

Nous ne fûmes inquiets qu’une fois.

Un joueur de flûte ambulant arriva et s’installa dans le même bois que nous.

C’était un affreux rôdeur au nez rouge, aux yeux chassieux, un ivrogne, avec une grande bouteille d’eau-de-vie dans sa poche et une histoire interminable de toutes les injustices commises à son égard par toutes sortes de gens, depuis le Lord Président de la Cour de Session, qui lui avait refusé justice, jusqu’aux baillis d’Inverkeithing qui lui en avait donné plus qu’il n’en demandait.

Il était impossible qu’il ne lui vînt pas des soupçons en présence de deux hommes qui demeuraient couchés tout un jour dans un fourré, sans vouloir expliquer ce qu’ils faisaient.

Tant qu’il resta là, il nous tint sur des charbons ardents, avec ses questions indiscrètes, et quand il fut parti, comme il n’était pas homme à tenir sa langue, nous étions très impatients de partir nous-mêmes.

Le jour se passa et s’acheva sans rien perdre de sa beauté.

La nuit vint ensuite, tranquille et claire. Des lumières parurent dans les hameaux, puis s’éteignirent l’une après l’autre.

Mais il était plus de onze heures, et l’inquiétude commençait à nous torturer étrangement quand nous entendîmes le bruit des rames, grinçant entre les goupilles.

Alors nous nous levâmes et nous vîmes la jeune fille qui se dirigeait de notre côté en ramant.

Elle ne s’en était rapportée à personne pour notre affaire, pas même à son amoureux, si elle en avait un.

Mais dès que son père s’était endormi, elle était sortie de chez elle par une fenêtre, avait pris le bateau d’un voisin et était venue toute seule à notre aide.

J’étais si intimidé que je ne savais comment lui exprimer ma gratitude, mais elle ne l’était pas moins à l’idée de l’entendre.

Elle nous pria instamment de ne pas perdre une minute, de ne pas dire un mot, en nous disant avec beaucoup d’à propos que le succès de notre entreprise demandait de la hâte et du silence, si bien que d’une chose à l’autre, elle finit par nous débarquer sur le rivage du Lothian, à peu de distance de Carriden.

Nous lui serrâmes les mains, puis elle se rembarqua, reprit les rames pour retourner à Limelkins avant qu’on eût dit un mot du service qu’elle nous avait rendu ou de notre reconnaissance.

Mais, après son départ, nous ne trouvions encore pas une parole.

Et d’ailleurs, il n’y avait pas de mots qui puissent égaler tant de bonté.

Alan seul resta longtemps sur le rivage en secouant la tête.

— C’est une très jolie fille, David, une très jolie fille.

Et moins d’une heure plus tard, comme nous étions couchés dans une horrible auberge sur la côte, et que je sommeillais, il recommença ses tirades élogieuses sur le compte de la jeune fille.

Quant à moi, je ne pouvais rien dire.

C’était une créature si simple que mon cœur était tourmenté à la fois de remords et de crainte ; de remords, parce que nous avions spéculé sur son ignorance et de la crainte que m’inspirait la possibilité de l’avoir entraînée dans les dangers de notre situation.


CHAPITRE XXVII

JE ME RENDS CHEZ M. RANKEILLOR


Le lendemain, il fut convenu qu’Alan s’occuperait, comme il l’entendrait, jusqu’au coucher du soleil, mais qu’aussitôt après, il attendrait dans les champs près de la route, aux environs de New-Halls, et n’en bougerait pas d’un pas jusqu’à ce qu’il m’entendît siffler.

Tout d’abord, je lui proposai de siffler, comme signal, l’air de : « Charmante maison d’Airlie », celui que je préférais ; mais il objecta que cette chanson était connue de trop de monde, et que le premier valet de charrue pouvait la siffler sans intention.

Pour la remplacer, il m’apprit quelques mesures d’un air des Hautes-Terres, qui m’a trotté dans la tête depuis cette époque, et qui y restera probablement jusqu’au jour de ma mort.

Toutes les fois qu’il me revient, il me reporte aux derniers jours de ma situation incertaine ; je revois Alan assis au fond de l’auberge, sifflant et marquant la mesure du doigt, pendant que les lueurs grises de l’aube commencent à éclairer sa figure.

J’étais dans la grande rue de Queen’s ferry avant que le soleil fût levé.

C’était un bourg régulièrement bâti, avec des maisons en bonne pierre, un bon nombre avec des toits d’ardoises.

L’hôtel de ville n’était pas aussi beau que celui de Peebles, à ce qu’il me parut, et la rue n’avait pas aussi grand air, mais tels quels, ils me firent rougir de mes hideuses guenilles.

Dès que vint le matin, que les foyers commencèrent à s’allumer, les fenêtres à s’ouvrir, les gens à sortir des maisons, l’embarras et le découragement m’enveloppèrent comme d’un nuage noir.

Je vis alors que je n’avais aucune preuve à donner, qu’il m’était impossible de démontrer mes droits, et même mon identité.

Si tout cela n’était qu’une bulle de savon, j’étais vraiment bien dépouillé, et je restais dans une piteuse situation.

Et même si les choses étaient telles que je les concevais, il faudrait évidemment du temps pour établir mes revendications, et avais-je si peu de temps que ce fût, avec moins de trois shellings en poche, et l’obligation de faire embarquer un homme condamné et traqué ?

Vraiment, si mon espérance se brisait sous moi, il pouvait s’agir de la potence pour nous deux.

Et je continuai à aller et venir ; je voyais les gens me regarder de travers dans la rue ou aux fenêtres, se faire des signes ou se dire quelques mots en souriant.

J’eus dès lors de nouvelles appréhensions ; ne serait-ce pas déjà chose malaisée que d’obtenir une entrevue avec l’homme de loi, et plus malaisée encore de le convaincre de la vérité de mon histoire ?

Si nécessaire que cela fût, je ne pus prendre sur moi de m’adresser à un de ces respectables bourgeois.

Je trouvais même honteux de leur parler dans ce costume fait de guenilles boueuses, et si je leur avais demandé où demeurait un personnage tel que M. Rankeillor, je supposais qu’ils m’auraient éclaté de rire au nez.

J’allai de-ci, de-là. Je traversai la rue. Je descendis jusqu’au port, comme un chien qui a perdu son maître, éprouvant au dedans de moi je ne sais quelle douleur rongeante et de temps à autre un accès de désespoir.

Enfin, il était déjà grand jour, peut-être neuf heures du matin. J’étais las de cette marche sans but. Le hasard me fit arrêter devant une très belle maison, tournée vers la campagne.

Cette maison avait de belles fenêtres claires, garnies de caisses contenant des pots de fleurs ; les murs avaient été recrépis à neuf, et un chien de chasse s’étirait en bâillant sur le seuil, en chien qui se sent chez lui.

Eh bien ! j’enviais même le sort de cette bête dépourvue de la parole, quand la porte s’ouvrit, et j’en vis sortir un homme à la physionomie fine, hâlée, bienveillante, à l’air important, en perruque bien poudrée, et portant des lunettes.

J’étais dans un tel état que personne jusqu’alors n’avait arrêté son regard sur moi ; mais lui, il me regarda une seconde fois, et ce gentleman, à ce qu’il parut, fut si frappé de ma pauvre mine, qu’il vint droit à moi, et me demanda ce que je faisais.

Je lui dis que je m’étais rendu à Queensferry pour affaires, et prenant mon courage à deux mains, je le priai de m’indiquer où demeurait Rankeillor.

— Ah ! dit-il, cette maison est celle dont je sors à l’instant, et par une chance assez singulière, je suis M. Rankeillor en personne.

— Eh bien, monsieur, dis-je, je vous demanderai de vouloir bien m’accorder un entretien.

— Je ne sais pas votre nom, dit-il, et votre figure m’est inconnue.

— Je me nomme David Balfour, lui répondis-je.

— David Balfour ! répéta-t-il, en élevant beaucoup la voix. Et d’où venez-vous, monsieur David Balfour, demanda-t-il en me regardant bien en face, d’un air froid.

— J’ai passé par bien des endroits étranges, monsieur, dis-je, mais je crois qu’il serait préférable de vous dire où et comment, dans un lieu moins public.

Il parut réfléchir un moment en appuyant la main sur ses lèvres, et me regardant de temps à autre, sur la chaussée de la rue.

— Oui, en effet, cela vaudra mieux, dit-il.

Et il me fit entrer chez lui, cria à une personne, que je ne voyais pas, qu’il serait occupé toute la matinée, et me conduisit dans une petite chambre poudreuse, pleine de livres et de dossiers.

Là, il s’assit, et me fit asseoir, tout en jetant des regards inquiets qui allaient de sa belle chaise à mes haillons boueux.

— Et maintenant, dit-il, si vous avez quelque affaire, soyez bref, et arrivez promptement au fait : Nec gemino bellum Trojanum orditur ab ovo[44].

— Je me conformerai au conseil d’Horace, monsieur, dis-je en souriant, et j’entrerai de plain-pied in medias res.

Il hocha la tête, comme s’il était satisfait, et en effet, le bout de latin qu’il m’avait cité avait pour but de m’éprouver.

Néanmoins, et malgré ce petit encouragement, le sang me monta à la figure quand j’ajoutai :

— Je crois avoir quelque motif de réclamer la possession du domaine de Shaws.

Il prit dans un tiroir un dossier et l’ouvrit devant lui.

— Bon ! fit-il.

Mais j’avais tiré mon coup de feu, et je restai muet.

— Allons, allons, monsieur Balfour, dit-il, continuez…

Où êtes-vous né ?

— À Essendean, monsieur, l’an 1734, le 22 mars.

Il me sembla qu’il vérifiait cette indication dans son dossier, mais je ne savais pas où il voulait en venir.

— Votre père ? Votre mère ?

— Mon père était Alexandre Balfour, maître d’école de cette localité ; ma mère se nommait Grace Pitarrow ; je crois que sa famille était d’Angus.

— Avez-vous des papiers qui établissent votre identité ? demanda M. Rankeillor.

— Non, monsieur, répondis-je. Ils sont entre les mains du ministre, M. Campbell, et il serait aisé de les avoir. M. Campbell répondrait aussi pour moi, et sur ce point, je ne crois pas que mon oncle oppose de dénégation.

— Vous voulez parler de M. Ebenezer Balfour ? demanda-t-il.

— Lui-même.

— Vous l’avez vu ? dit-il.

— J’ai été reçu par lui-même dans sa propre maison.

— Avez-vous jamais rencontré un homme qui porte le nom de Hoseason ? demanda M. Rankeillor.

— Je l’ai rencontré, pour mes péchés, monsieur, répondis-je, car ce fut par son ordre, et par suite de son entente avec mon oncle, que j’ai été enlevé de force en vue de cette ville, emmené en mer, que j’ai souffert un naufrage et cent autres malheurs, et que me voici devant vous dans ce misérable accoutrement.

— Vous dites que vous avez été victime d’un naufrage ? dit Rankeillor. Où cela s’est-il passé ?

— Au large, vers le sud de l’île de Mull. L’île sur laquelle j’ai été jeté se nomme l’île Earraid.

— Ah ! fit-il, en souriant, vous êtes plus fort que moi en géographie. Mais jusqu’à présent, je puis vous le dire, tout cela concorde parfaitement avec d’autres informations que je possède… Vous dites donc que vous avez été enlevé ? Qu’entendez-vous par là ?

— J’entends enlevé dans le sens propre de ce mot, monsieur, dis-je. Je me rendais chez vous, quand j’ai été attiré perfidement à bord du brick, cruellement frappé, jeté à fond de cale, et je n’ai rien pu savoir jusqu’au moment où nous avons été en pleine mer. J’étais destiné aux plantations, et la bonté de Dieu m’a fait échapper à un tel sort.

— Le brick s’est perdu le 27 juin, dit-il, en regardant son dossier, et nous sommes le 24 août. Il y a là une lacune considérable, monsieur Balfour, près de deux mois. Cela a déjà causé bien des ennuis à vos amis, et j’avoue que je ne serai pas très content, tant qu’elle ne sera pas expliquée entièrement.

— Vraiment, monsieur, dis-je, l’emploi de ces mois sera aisé à indiquer, mais avant de raconter mon histoire, je serais heureux de savoir que je parle à un ami.

— C’est tourner dans un cercle vicieux, dit le légiste. Je ne puis être convaincu avant de vous avoir entendu. Je ne puis être votre ami tant que je ne serai pas exactement mis au fait. Un peu de confiance conviendrait mieux à votre âge. Et vous savez, monsieur Balfour, il y a dans notre pays un proverbe selon lequel ceux qui font le mal sont toujours ceux qui le craignent.

— Vous n’oublierez pas, monsieur, que j’ai déjà eu à souffrir de ma confiance, que j’ai été embarqué comme esclave par cet homme même, qui, à ce que je crois, vous charge de ses affaires.

Pendant tout cela, j’avais fait du progrès dans la bienveillance de M. Rankeillor, et j’avais gagné en hardiesse à mesure que sa bienveillance devenait plus marquée.

Mais à cette saillie, que je fis avec une sorte de sourire, il éclata franchement de rire.

— Non, non, la chose n’est pas aussi mauvaise que cela, dit-il, Fui, non sum[45]. J’ai été effectivement l’homme d’affaire de votre oncle, mais pendant que vous, imberbis juvenis custode remoto[46], vous vagabondiez dans l’Ouest, il a coulé pas mal d’eau sous les ponts, et si les oreilles ne vous ont pas tinté, ce n’est pas faute d’avoir parlé de vous ? Le jour même de votre désastre en mer, M. Campbell s’est présenté dans mon étude. Il vous demandait à tous les vents. Je n’avais jamais entendu parler de votre existence, mais j’avais connu votre père, et d’après les informations qui dépendent de ma compétence, j’étais porté à tout craindre, même le pire.

M. Ebenezer reconnaissait vous avoir vu, déclarait, chose improbable, qu’il vous avait remis de grosses sommes, et que vous étiez parti pour le continent européen, afin de compléter votre éducation, ce qui était probable et digne d’éloge.

Quand on lui demanda pourquoi vous n’aviez pas écrit un mot à M. Campbell, il déposa que vous aviez exprimé vivement le désir d’en finir avec votre vie antérieure.

Interrogé où vous étiez alors, il répondit qu’il l’ignorait, mais qu’il vous croyait à Leyde.

Voilà le résumé exact de ses réponses.

Je ne suis pas absolument sûr que personne l’ait cru, reprit M. Rankeillor, en souriant, et en particulier, il prit si mal certaines expressions dont je me servis, que, je dois le dire, il me mit à la porte.

Là, nous étions invinciblement arrêtés.

Quelques soupçons que nous eussions, nous n’avions pas l’ombre d’une preuve.

À ce moment même, arrive le capitaine Hoseason, avec l’histoire de votre noyade, ce qui fit tomber toute l’affaire.

Elle aboutit tout simplement à du chagrin pour M. Campbell, à des dépenses pour moi, à une tache nouvelle sur la réputation de votre oncle, qui n’en avait certes pas besoin.

Et, maintenant, monsieur Balfour, conclut-il, vous voilà au courant de tout ce qui s’est passé, et vous êtes en état de juger du degré de confiance que vous pouvez m’accorder.

En réalité, il fut plus pédant que je ne l’ai représenté, et il cita plus souvent des bouts de latin, mais tout cela était débité avec tant de vivacité dans le regard, et tant de bonhomie qu’il eût bientôt triomphé de ma défiance.

De plus, il m’était facile de voir qu’il me traitait comme s’il admettait la certitude de mon identité, de sorte que ce premier point me parut tout à fait établi.

— Monsieur, dis-je, si je vous raconte mon histoire, je dois confier à votre discrétion la vie d’un ami. Donnez-moi votre parole qu’elle vous sera sacrée, et quant à ce qui me regarde, je ne demanderai pas d’autre garantie que votre physionomie.

Il me donna sa parole d’un air très sérieux.

— Mais, dit-il, ce sont là des préliminaires assez inquiétants, et s’il y a dans votre histoire quelques détails qui impliquent le fait de jongler avec la loi, je vous prie de vous souvenir que je suis un légiste, et de ne pas trop appuyer.

Alors, je lui racontai mon histoire depuis le commencement.

Il m’écouta en relevant ses lunettes et fermant les yeux, si bien que, parfois, je craignais qu’il ne se fût endormi.

Mais non, pas le moins du monde. Il ne perdait pas un mot, et comme je le vis plus tard, il avait tout écouté avec une telle justesse d’ouïe et avait gardé de tout un souvenir si précis, que j’en étais souvent surpris.

Même ces étranges noms gaéliques à physionomie si barbare, et qu’il entendait pour la première fois, il les avait retenus et me les répétait des années plus tard.

Cependant, quand je nommai Alan Breck en toutes lettres, nous eûmes une singulière scène.

Le nom d’Alan avait, comme on le pense bien, fait le tour de l’Écosse, avec la nouvelle du meurtre commis à Appin et l’offre de la récompense, et à peine ce nom m’était-il échappé, que le légiste s’agita sur son siège et ouvrit les yeux.

— Je ne prononcerais pas de noms qui ne sont pas nécessaires, monsieur Balfour, dit-il, surtout s’il s’agit d’Highlanders, dont un grand nombre sont sous le coup de quelque mesure légale.

— Sans doute, dis-je, il eût été préférable de taire ce nom, mais puisque je l’ai laissé échapper, je puis bien continuer.

— Pas du tout, fit M. Rankeillor. J’ai l’oreille un peu dure, comme vous avez pu le remarquer, et je suis loin d’être sûr que j’ai saisi ce nom exactement. Si vous le voulez bien, vous appellerez votre ami, M. Thomson, cela supprimera toute observation. Et désormais je vous prierai d’en agir de même pour tout Highlander que vous aurez à mentionner, qu’il soit mort ou vivant.

Je vis par là qu’il avait parfaitement entendu, qu’il avait deviné que j’allais lui parler du meurtre.

S’il lui plaisait de jouer l’ignorant, cela ne me regardait pas.

Je souris donc, je dis que Thomson était un nom à consonnance très highlander et je fis comme il le demandait.

Pendant tout le reste de mon histoire, Alan Breck devint M. Thomson.

C’était d’autant plus divertissant, que c’était une précaution inventée par lui.

Dans le même ordre d’idées, James Stewart fut indiqué comme le parent de M. Thomson ; Colin Campbell devint M. Vallon ; pour Cluny, lorsque je fus arrivé à cet endroit de mon récit, je lui donnai le nom de M. Jameson, un chef highlander.

C’était vraiment une farce à ne tromper personne, et je m’étonnais que le légiste tînt autant à la continuer, mais après tout, elle était tout à fait en rapport avec l’esprit de l’époque, alors que l’État était divisé entre deux partis, et que les gens paisibles, qui n’étaient pas engagés à fond dans le leur, recouraient à toutes sortes de moyens pour éviter de choquer le parti opposé.

— Bien, très bien ! dit le légiste, quand je fus arrivé au bout. C’est tout un poème épique, une véritable odyssée que vos aventures.

Vous devriez la conter, monsieur, en bon latin quand vos études seront plus avancées, ou en anglais, si vous le préférez, car pour mon compte, je préfère la langue plus énergique.

Vous avez beaucoup roulé. Quæ regio in terris, quelle paroisse de l’Écosse, pour traduire ces mots en un langage familier, n’a pas été le théâtre de vos pérégrinations ?

Vous avez, en outre, fait preuve d’une singulière aptitude à vous mettre dans de fausses positions, et je dois le dire, pour vous y bien conduire.

Ce M. Thomson me fait l’effet d’un gentilhomme doué de quelques hautes qualités, bien qu’il soit un peu buveur de sang.

Il ne me plairait pas moins, si avec tous ses mérites, il avait fait le plongeon dans la mer du Nord, car cet homme, je dois vous le dire, va nous embarrasser terriblement. Mais vous êtes évidemment libre de lui rester attaché, comme il vous est resté attaché.

It comes, pourrions-nous dire, il a été votre vrai compagnon, rien de moins, et je pense que chacun de vous a, de temps à autre, eu l’idée qu’il serait pendu.

Bien, bien, heureusement ces temps-là sont passés, et je crois (humainement parlant) que vous êtes bien près de la fin de vos ennuis.

Tout en moralisant sur mes aventures, il me considérait d’un air si plaisant et si bonhomme, que je pouvais à peine contenir ma satisfaction.

Pendant mes pérégrinations, il m’avait fallu subir si longtemps la compagnie de gens sans aveu, me faire une couchette sur les collines, à la belle étoile, que le fait d’être assis dans une chambre propre, sous un bon toit, et de causer amicalement avec un gentleman habillé de bon drap, me faisait l’effet d’une immense amélioration.

Au moment même où j’y pensai, mes yeux tombèrent sur mes haillons peu décents, et je me sentis de nouveau tout confus.

Mais le légiste me vit et me comprit.

Il se leva, appela par-dessus l’escalier, donna l’ordre de mettre un couvert de plus, attendu que M. Balfour resterait à dîner.

Puis il me conduisit dans une chambre à coucher, en haut de la maison.

Là, il m’apporta de l’eau, du savon et un peigne, ainsi que quelques vêtements qui appartenaient à son fils, puis me donnant une tape significative sur l’épaule, il me laissa procéder à ma toilette.


CHAPITRE XXVIII

JE PARS À LA RECHERCHE DE MON HÉRITAGE


Je m’arrangeai de mon mieux pour me donner bonne apparence, et je fus enchanté lorsque, me contemplant dans la glace, j’y vis David Balfour, en personne, et non plus cet individu qui avait l’air d’un mendiant.

Et cependant, j’éprouvai encore quelque honte, surtout dans ces habits qui n’étaient pas à moi.

Quand j’eus fini, je retrouvai sur l’escalier M. Rankeillor qui me complimenta et me ramena dans le cabinet.

— Asseyez-vous, monsieur David, dit-il, et maintenant que vous avez un peu mieux l’air de ce que vous êtes, voyons si je puis vous donner quelques nouvelles.

Vous vous demandez sans doute avec étonnement ce qu’étaient votre père et votre oncle.

Assurément, c’est là une singulière histoire, et j’éprouve quelque embarras à vous en donner l’explication. Car, ajouta-t-il avec une hésitation visible, il y a au fond de cela une question d’amour.

— Vraiment, dis-je, j’ai bien de la peine à voir un rapport entre cette idée et mon oncle.

— Mais votre oncle, monsieur David, n’a pas toujours été vieux, répliqua le légiste, et ce qui vous surprendra peut-être davantage, il n’a pas toujours été laid. Il avait belle et galante tournure. Les gens se mettaient sur le seuil de leur porte pour le regarder, quand il passait sur un cheval plein de feu.

Je l’ai vu de mes propres yeux, et je l’avoue sans détour, je l’ai vu avec quelque envie, car j’étais moi-même un jeune homme d’une figure très commune, et mon père était comme moi.

À cette époque-là, on pouvait appliquer la phrase : Odi te, qui bellus es, Sabelle[47].

— Cela m’a tout l’air d’un rêve.

— Oui, oui, reprit le légiste. C’est bien l’effet que produit la vieillesse sur la jeunesse. Mais ce n’est pas tout.

Il avait un entrain à lui qui semblait promettre de grandes choses pour l’avenir.

En 1715, ne s’avisa-t-il pas de s’enfuir pour rejoindre les rebelles ? Ce fut votre père qui le poursuivit, le retrouva dans un fossé et le ramena multum gementem[48] au grand divertissement de tout le pays. Mais majora canamus[49]. Les deux jeunes gens tombèrent amoureux, et de la même jeune fille. M. Ebenezer, qui était l’admiré, le préféré, l’enfant gâté, comptait évidemment sur le succès, et quand il dut reconnaître son erreur, il poussa des cris de paon. Tout le monde l’entendit.

Le voilà qui tombe malade, et sa sotte famille s’empressa toute éplorée autour de son lit.

Puis, il chevauche d’une auberge à l’autre, versant le récit de ses déboires dans le gilet de Tom, de Dick, de Harry.

Votre père, monsieur David, était un gentleman plein de bonté, mais d’une faiblesse… d’une faiblesse pitoyable.

Sa figure s’allongeait désespérément à toutes ces frasques, et un beau jour — permettez-moi de le dire, — il renonça à la dame. Elle n’était pas sotte à ce point, cependant ; c’est d’elle que vous devez tenir votre grand bon sens. Elle refusa de se laisser transférer de l’un à l’autre. Tous deux se jetèrent à genoux devant elle, et pour cette fois, le seul résultat qu’ils obtinrent fut qu’elle les mit tous deux à la porte. Cela se passait au mois d’août, mon Dieu ! l’année même où je quittai le collège.

Cette scène dut être d’un haut comique. Je me disais à part moi que c’était là une bien sotte affaire, mais je ne pouvais oublier que mon père y jouait un rôle.

— Assurément, monsieur, dis-je, il y avait là quelque chose qui tient de la tragédie.

— Mais non, monsieur, pas du tout, repartit le légiste, car la tragédie exige qu’on se chamaille pour quelque chose de pondérable, pour un dignus vindice nodus[50], et tout cet imbroglio avait pour origine l’étourderie d’un petit âne qui avait été gâté, et le seul traitement qui lui convînt était d’être attaché et dûment corrigé.

Pourtant, ce ne fut pas ainsi que votre père envisageât la chose.

Bref, votre père, de concession en concession, et votre oncle, à force d’égoïsme de plus en plus braillard et sentimental, en vinrent à conclure une sorte de marché, dont les résultats ont été des plus douloureux pour vous jusqu’en ces derniers temps. L’un d’eux prit la dame, l’autre eut le domaine.

Or, monsieur David, on parle beaucoup de charité, de générosité mais dans cette existence si sujette à des disputes, j’estime qu’un gentleman obtient les meilleurs résultats possible, quand il consulte son homme d’affaires et qu’il prend tout ce que la loi lui donne.

En tout cas, ce déploiement de don-quichottisme de la part de votre père, outre qu’il était injuste en soi, a engendré toute une famille de monstrueuses injustices.

Votre père et votre mère ont vécu et sont morts dans la pauvreté. Vous avez été pauvrement élevé, et pendant tout ce temps, comment ont été traités les fermiers du domaine ? Et je pourrais ajouter, si c’était un sujet qui me tînt au cœur, quelle existence a été celle de M. Ebenezer !

— Et pourtant, la chose la plus étrange de toutes, dis-je, c’est que le caractère d’un homme puisse changer à ce point-là.

— C’est vrai, dit M. Rankeillor, et cependant, je m’imagine que cela était assez naturel.

Il ne pouvait se figurer qu’il avait joué un beau rôle.

Ceux qui connaissaient l’histoire lui faisaient froide mine. Ceux qui ne la connaissaient pas, et qui avaient vu l’un des frères disparaître, l’autre le remplacer dans le domaine, crièrent à l’assassinat, de sorte qu’il vit qu’on l’évitait de tous côtés.

Tout ce que ce marché lui avait rapporté, c’était de l’argent.

Jeune, il était égoïste, il l’est maintenant qu’il a vieilli, et vous avez vu par vous-même où ont abouti ces belles manières, ces beaux sentiments.

— Très bien, monsieur, dis-je, et dans tout cela, quelle est ma situation ?

— Le domaine vous appartient ; cela ne fait pas de doute, répondit l’homme de loi. Quoi que votre père ait signé, peu importe : vous êtes héritier privilégié. Mais votre oncle est homme à défendre jusqu’au bout ce qui est indéfendable, et il est très probable qu’il mettrait en question votre identité.

Un procès est toujours chose coûteuse, et un procès entre parents donne toujours lieu à des scandales.

De plus, si l’on venait à connaître vos relations avec votre ami, M. Johnson, nous pourrions bien nous brûler les doigts.

L’enlèvement, certes, serait un bel atout dans votre jeu, si nous pouvions seulement en faire la preuve. Mais il est bien difficile de la fournir, cette preuve, et tout bien considéré, mon avis serait de conclure un arrangement avec votre oncle, peut-être même de lui laisser les Shaws, où il a pris racine depuis un quart de siècle et de vous contenter provisoirement d’une bonne pension.

Je lui dis que je ne demandais pas mieux que de me montrer conciliant, et qu’étaler publiquement nos affaires de famille me répugnait naturellement beaucoup.

En même temps, à part moi, je commençais à distinguer les grandes lignes du plan que nous mîmes ensuite à exécution.

— La grande affaire, demandai-je, n’est-elle pas de lui mettre l’enlèvement devant le nez ?

— Assurément, dit M. Rankeillor, et il faut faire cela extra-judiciairement. Car, remarquez-le bien, monsieur David, nous arriverions sans doute à découvrir quelques hommes de l’équipage du Covenant, qui déposeraient sous serment que vous avez été enfermé, mais une fois qu’ils seraient à la barre des témoins, nous ne pourrions plus limiter leur déposition, et il pourrait bien en résulter quelque allusion à votre ami M. Thomson. Et, d’après ce qu’il vous est échappé à ce sujet, je ne puis croire que cela soit avantageux.

— Parfaitement, monsieur, dis-je, c’est aussi ma manière de voir.

Et je lui développai ma combinaison.

— Mais, cela implique que j’aurai à me rencontrer avec M. Thomson, dit-il, quand j’eus fini.

— Je le crois, en effet, monsieur, répondis-je.

— Cher docteur ! s’écria-t-il en se grattant le front, cher docteur ! Non, monsieur David, je crains que votre projet ne soit inexécutable.

Je ne dis rien contre votre ami, M. Thomson, je ne sais rien contre lui, et si je savais quelque chose, remarquez-le bien, monsieur David, mon devoir serait de l’arrêter.

Mais je vous soumets, le cas : est-il prudent de se rencontrer avec lui ? Il se peut qu’il y ait des charges contre lui ? Il peut ne vous avoir pas tout dit.

Il est même possible qu’il ne se nomme pas Thomson, s’écria le légiste en clignant de l’œil, car il y a de ces gens qui ramassent des noms le long des routes, comme un autre cueillerait des noisettes.

— Vous en jugerez vous-même, monsieur, lui dis-je.

Mais il était clair que mon plan avait pris possession de son imagination, car il continua à rêver jusqu’à ce qu’on nous appelât pour dîner en compagnie de mistress Rankeillor.

Et à peine cette dame nous avait-elle quittés, nous laissant en tête-à-tête avec une bouteille de vin, qu’il se remit à exécuter des variations sur ma proposition :

— Quand et où retrouverais-je mon ami, M. Thomson ? Étais-je assuré de la discrétion de M. Thomson ?

En supposant que nous trouvions le vieux renard en excursion hors du gîte, consentirais-je à telle ou telle condition d’arrangement ?

Ces questions-là et quelques autres, il me les fit à de longs intervalles, tout en dégustant son vin et faisant claquer sa langue d’un air pensif. Quand j’eus répondu à toutes, et à son gré, semblait-il, il retomba dans des réflexions plus profondes, au point d’en oublier son vin.

Alors il prit du papier et un crayon, se mit à écrire en pesant chaque mot, enfin il appuya sur un timbre et fit venir son clerc dans la pièce.

— Torrance, lui dit-il, il faudra m’avoir recopié cela convenablement avant ce soir. Cela fait, vous aurez l’obligeance de prendre votre chapeau et de vous tenir prêt à partir avec ce gentilhomme et moi, car on aura sans doute besoin de vous comme témoin.

— Comment, monsieur, m’écriai-je, dès que le clerc fut sorti, allez-vous risquer la chose ?

— Oui, on le dirait, répondit-il en remplissant son verre. Mais ne parlons plus d’affaires.

La seule vue de Torrance me remet en mémoire une singulière petite affaire.

C’est, il y a quelques années, quand j’eus un rendez-vous avec ce nigaud à la croix d’Édimbourg.

Chacun était allé à ses propres affaires, et quand quatre heures sonnèrent, Torrance avait bu un verre et ne reconnaissait plus son maître.

De mon côté, j’avais oublié mes lunettes, et sans elles, j’y voyais si peu que, je vous donne ma parole, je ne reconnaissais pas mon propre clerc.

Et sur ces mots, il se mit à rire avec bonhomie.

Je lui dis que c’était là un singulier hasard, et je souris par politesse, mais ce qui m’étonna le plus, ce fut que pendant toute l’après-midi, il revint avec insistance sur cette histoire.

Il la conta avec de nouveaux détails et en riant toujours, si bien qu’à la fin, je perdis tout à fait contenance, et me sentis tout confus de la manie de mon ami.

Vers le moment dont j’étais convenu avec Alan, nous sortîmes de la maison, M. Rankeillor et moi, bras dessus, bras dessous, suivis de Torrance qui portait l’acte dans sa poche, et au bras un panier fermé.

Pendant tout le trajet dans la ville, le légiste ne cessa de rendre des saluts à droite et à gauche, et il fut maintes fois arrêté par des gentilshommes qui voulaient le consulter sur des affaires municipales ou personnelles, et je pus voir qu’il jouissait d’une grande considération dans le comté.

Enfin, nous arrivâmes hors des maisons, pour suivre les bords du port ; et nous parvînmes ainsi à l’auberge de Hawes, au quai du lac, où avait eu lieu ma mésaventure.

Je ne pus regarder sans émotion cet endroit en me souvenant combien de gens avaient passé de vie à trépas depuis cette époque : Rançon enlevé, du moins je l’espérais, à un avenir de souffrance, Shuan parti pour un endroit où ma pensée n’osait le suivre, et les pauvres diables qui avaient péri quand le brick fit le suprême plongeon.

À tout cela, à la perte même du brick, j’avais survécu. J’avais traversé sans une égratignure ces privations et ces terribles dangers.

Ma seule pensée eut dû être une pensée de reconnaissance, et cependant je ne pouvais contempler cet endroit sans m’apitoyer sur autrui et éprouver un frisson au ressouvenir de mon effroi.

J’étais tout occupé par ces réflexions quand, soudain, M. Rankeillor poussa un cri, fourra brusquement ses mains dans ses poches, et se mit à rire.

— Ah ! bien, s’écria-t-il, voilà qui est une vraie farce. Après vous en avoir tant dit, j’ai oublié mes lunettes.

À ces mots, tout naturellement, je compris où il voulait en venir avec son histoire.

Je devinai que, s’il avait laissé ses lunettes chez lui, c’était à dessein, pour profiter de l’aide qu’Alan pourrait lui donner sans se trouver dans une fausse position, et obligé de le reconnaître.

Et en effet, c’était là une bonne idée, car en mettant les choses au pire, qui pouvait obliger M. Rankeillor à indiquer, sous la foi du serment, l’identité de mon ami, et qui pouvait le contraindre à porter un témoignage qui me fût désavantageux ?

Et pourtant, il avait mis bien du temps à s’apercevoir de ce qui lui manquait. Il avait parlé à un bon nombre de gens qu’il avait reconnus pendant que nous traversions la ville, et j’avais quelque raison de croire qu’il y voyait assez bien.

Dès que nous eûmes dépassé l’auberge de Hawes, où j’aperçus le patron fumant sa pipe sur la porte, et qui à ma grande surprise n’avait pas vieilli depuis notre dernière rencontre, M. Rankeillor changea l’ordre de marche ; il alla derrière Torrance, et m’envoya en avant pour jouer le rôle d’éclaireur.

Je montai sur la hauteur et me mis à siffler de temps à autre mon air gaélique, jusqu’à ce que j’eus enfin le plaisir d’entendre une réponse et de voir Alan surgir derrière un buisson.

Il avait un peu perdu de son entrain, après toute une journée passée à marcher dans les endroits les plus déserts du comté, et un très mauvais repas pris dans une auberge près de Dundas.

Mais la seule vue de mes habits lui rendit toute sa vivacité et dès que je lui eus appris que nos affaires étaient en très bonne voie, et qu’il sut quel rôle je lui destinais dans le reste, il fut un tout autre homme.

— Ah ! c’est une fameuse idée que vous avez eue là, dit-il, et j’ose affirmer que vous ne pouviez trouver personne de mieux pour la mener à bien qu’Alan Breck.

Remarquez-le bien, c’est une affaire qui ne peut se confier qu’à un gentilhomme doué de perspicacité. Mais j’ai quelque idée que votre homme de loi grille d’envie de me voir.

Aussitôt je m’empressai d’appeler par la voix et le geste M. Rankeillor, qui s’avança seul et que je présentai à mon ami, M. Thomson.

— Monsieur Thomson, dit-il, je suis enchanté de vous rencontrer, mais j’ai oublié mes lunettes, et notre ami, M. David que voici (et il me frappa sur l’épaule), vous dira que je n’y vois guère plus qu’un aveugle. Vous ne serez donc pas surpris si demain je passe à côté de vous sans vous reconnaître.

Il croyait être agréable à Alan, en lui parlant ainsi, mais la vanité de l’homme des Hautes-Terres était prête à faire explosion pour moins que cela.

— Monsieur, lui dit-il avec raideur, cela importe d’autant moins que nous nous rencontrons ici pour atteindre un certain but, qui est de faire rendre à M. Balfour ce qui lui appartient, et d’après ce que je vois, il est peu probable que nous ayons par la suite quelque autre chose de commun.

— Et c’est plus que je ne devais attendre, monsieur Thomson, répondit Rankeillor d’un ton cordial.

Or, maintenant que vous et moi nous jouerons les rôles essentiels dans cette entreprise, je crois que nous ferons bien de nous entendre sur tous les points.

Pour cela, je vous demanderai de m’offrir votre bras.

Comme il fait sombre et que je n’ai pas mes lunettes, je ne distingue pas très bien la route.

Pour vous, monsieur David, vous trouverez certainement la conversation de Torrance fort amusante.

Permettez-moi seulement de vous rappeler qu’il est absolument inutile de lui en dire davantage sur vos aventures avec monsieur........ Ahem !..... Thomson.

Ils prirent donc les devants, en causant avec beaucoup d’animation.

Torrance et moi, nous formions l’arrière-garde.

Il faisait tout à fait nuit quand nous arrivâmes en vue de la maison de Shaws.

Il était alors plus de dix heures.

La nuit était sombre et douce, et un agréable vent du sud-ouest fit bruire les feuilles et couvrit le bruit de notre approche.

Quand nous fûmes tout près, nous n’aperçûmes pas le moindre filet de lumière dans toute la maison.

Selon toute vraisemblance, mon oncle était déjà couché, et c’était ce qui favorisait le plus notre projet.

Nous échangeâmes à voix basse nos derniers accords à une cinquantaine de yards de là.

Puis le légiste, Torrance et moi, nous nous glissâmes avec précaution dans l’angle de la maison.

Dès que nous fûmes à nos places, Alan s’avança d’un pas délibéré vers la porte et se mit à frapper.


CHAPITRE XXIX

JE RENTRE DANS MON ROYAUME


Alan passa quelques instants à battre la porte à coups redoublés, sans que ses chocs réveillassent autre chose que les échos de la maison et du voisinage.

À la fin pourtant, je pus entendre le bruit d’une fenêtre qui s’ouvrait lentement, et je devinai que mon oncle s’était mis à son observatoire.

Avec le peu de lumière qui régnait, il pouvait apercevoir Alan debout comme une ombre noire sur les marches.

Les trois témoins étaient cachés de sorte qu’il ne pouvait les voir, et il n’y avait rien qui pût inquiéter un honnête homme chez lui.

Néanmoins, il resta quelques instants à examiner silencieusement son visiteur, et quand il parla, sa voix était agitée par la crainte d’une imprudence.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-il, ce n’est pas une heure convenable pour de braves gens, et je n’ai rien à voir avec les faucons de nuit. Qui est-ce qui vous amène ? J’ai une espingole.

— Est-ce vous M. Balfour ? répliqua Alan, en reculant de quelques pas et fouillant les ténèbres du regard. Méfiez-vous de votre espingole, ce sont des armes dangereuses qui vous éclatent dans les mains.

— Qui est-ce qui vous amène ? Qui êtes-vous, demanda mon oncle d’un ton colère.

— Je ne suis pas du tout disposé à crier mon nom dans l’espace, dit Alan.

Quant à ce qui m’amène, c’est une autre affaire, qui vous intéresse plus que moi, et si vous êtes sûr que vous la trouverez à votre goût, je vais la mettre en musique et vous la chanter.

— Et qu’est-ce ? interrogea mon oncle.

— David, répondit Alan.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda mon oncle dont la voix se modifia étrangement.

— Faut-il que je vous dise le nom tout au long, alors ? dit Alan.

Il y eut un silence, puis :

— Je crois que je ferai mieux de vous introduire, fit mon oncle avec hésitation.

— Je le crois aussi, répondit Alan ; mais il y a une autre question : voudrai-je entrer ?

Je préfère vous dire ce que je pense.

Eh bien, je pense que c’est sur le seuil de cette maison que nous devons causer de cette affaire, là ou nulle part, vous entendez.

D’ailleurs, je vous apprendrai que je suis aussi entêté que vous, et que je suis un gentilhomme d’une meilleure famille.

Ce changement de ton déconcerta Ebenezer.

Il lui fallut quelques instants pour le digérer.

Puis il reprit :

— Bon, bon, s’il le faut, nous en passerons par là.

Et il ferma la fenêtre.

Mais il lui fallut longtemps pour descendre l’escalier et plus longtemps encore pour enlever les barres qui consolidaient la porte.

Je crois bien qu’il ne se décidait qu’à regret, et qu’il était saisi d’un nouveau sursaut de frayeur à chaque marche, et ensuite à chaque verrou, à chaque barre.

À la fin, pourtant, nous entendîmes grincer les gonds.

Il me sembla que mon oncle se glissait tout doucement au dehors, et qu’en voyant Alan reculer d’un pas ou deux, il s’était assis sur le dernier degré du perron, l’espingole toute prête, entre ses mains.

— Maintenant, dit-il, faites attention que j’ai mon espingole, et que si vous faites un pas de plus, vous êtes un homme mort.

— Voilà un accueil charmant, certes, fit Alan.

— Non, répliqua mon oncle, mais c’est une bien dangereuse manière de traiter les affaires, et je dois être en mesure d’y répondre. Maintenant que nous savons à quoi nous en tenir, vous pouvez me dire ce qui vous amène.

— Eh bien, dit Alan, vous qui êtes un homme aussi intelligent, vous aurez sans aucun doute compris que je suis un gentilhomme des Hautes-Terres.

Mon nom n’importe nullement à l’affaire, mais le comté qu’habitent mes amis n’est pas loin de l’île de Mull, dont vous avez entendu parler.

Il paraît qu’un vaisseau s’est perdu dans ces parages.

Le lendemain même, un gentilhomme de mes amis, qui cherchait sur la côte du bois d’épaves pour faire son feu, rencontra un jeune garçon qui était à moitié noyé.

Il le remit sur pied. Lui et quelques autres gentilshommes le prirent et l’enfermèrent dans un vieux château en ruines, et depuis ce jour, il a occasionné de grandes dépenses à mes amis.

Ces amis-là sont un brin sauvages, et ils ne sont pas aussi forts sur le chapitre de la légalité que certaine personne que je pourrais nommer.

Ils ont découvert que le jeune garçon appartenait à une bonne famille, qu’il était votre propre neveu, monsieur Balfour, et ils m’ont prié de vous faire une petite visite, pour m’entendre avec vous à ce sujet.

Et je puis vous le dire tout d’abord, si nous n’arrivons pas à nous mettre d’accord sur certaines conditions, il est extrêmement probable que vous ne le verrez plus. Car mes amis, ajouta Alan d’un air naïf, mes amis ne sont pas très à leur aise.

Mon oncle toussa pour s’éclaircir la voix.

— Je ne m’en soucie pas beaucoup, dit-il. Après tout, il s’en fallait que ce fût un brave garçon, et je n’ai aucune raison pour intervenir.

— Oui, oui, fit Alan, je vois bien où vous voulez en venir, vous prétendez que vous ne vous souciez guère de lui, pour diminuer le chiffre de la rançon.

— Non, dit mon oncle, c’est la pure vérité. Je ne m’intéresse nullement à lui ; je ne paierai pas un penny pour sa rançon et vous pouvez en faire une église et un moulin. Pour ce que je m’en soucie…

— Ho ! monsieur, dit Alan, le sang est plus épais que l’eau, de par le diable ! N’auriez-vous pas honte d’abandonner le propre fils de votre frère !

C’est impossible, et si vous le faisiez et que cela vînt à se savoir, vous ne seriez pas très bien vu dans votre pays, ou je me tromperais beaucoup.

— Je ne suis pas déjà si bien vu, après tout, répliqua Ebenezer, et je ne sais pas comment la chose serait connue. Ce ne serait pas grâce à moi, oh ! non, ni grâce à vous et à vos amis. Donc, mon garçon, tout cela, ce sont des propos en l’air.

— Alors vous préférez que ce soit David lui-même qui vous le dise ? répondit Alan.

— Comment cela, demanda mon oncle d’un ton sec.

— Oh ! vous allez le voir, fit Alan. Mes amis ne demanderaient certes pas mieux que de garder votre neveu tant qu’il y aura quelque chance d’en tirer de l’argent, mais s’il n’y en a point, je suis convaincu qu’ils le laisseraient aller où il voudrait, fût-ce au diable.

— Oui, mais quant à cela, je ne m’en soucie guère plus, dit mon oncle, cela ne m’avancerait pas beaucoup.

— C’est ce que je pensais, dit Alan.

— Et pourquoi ? demanda Ebenezer.

— Pourquoi ? fit Alan. D’après ce que j’ai pu savoir, il peut arriver deux choses : ou vous aviez de l’affection pour David, et vous auriez payé pour le ravoir ; ou bien vous pouviez avoir les meilleures raisons du monde pour ne point le retrouver, et vous nous auriez payé pour le garder.

Il paraît que ce n’est point la première supposition qui est vraie ; soit ! Alors c’est la seconde, et cela, je suis enchanté de le savoir, voilà qui mettra plus d’une belle pièce d’argent dans ma poche et dans celle de mes amis.

— Je ne vous suis pas jusque-là, dit mon oncle.

— Non ? fit Alan. Eh bien, voyons, vous ne vouliez pas que le jeune garçon reparaisse. Eh bien, que voulez-vous qu’on en fasse, et combien paierez-vous pour cela ?

Mon oncle ne répondit pas et se retourna avec embarras sur son siège.

— Eh bien, monsieur, s’écria Alan, je désire vous faire savoir que je suis un gentilhomme ; je porte un nom de roi, et je n’entends pas passer mon temps à faire le pied de grue à votre porte. Vous allez me répondre, civilement, et cela tout de suite, ou je vous enfonce trois pieds de fer dans les entrailles.

— Ah ! monsieur, s’écria mon oncle en se redressant avec effort, donnez-moi une minute ! Pourquoi vous fâchez-vous ?

Je suis un homme sans façon et non pas un professeur de maintien, et je fais tout mon possible, moralement parlant, pour être poli.

Quant à vos propos menaçants, ils ne sont guère honorables pour vous. Mes entrailles, dites-vous. Et ne suis-je pas là, avec mon espingole, dit-il avec un ricanement.

— La poudre et vos vieilles mains ne sont pas plus promptes que des escargots en comparaison de la lame d’acier qui brille aux mains d’Alan, dit celui-ci. Avant que votre doigt tremblant ne se pose sur la détente, mon arme vous sera entrée dans le corps jusqu’à la garde.

— Eh ! mon garçon, qui vous dit le contraire ? fit mon oncle, faites comme vous voudrez.

On ne vous contrariera pas, je ne ferai rien pour vous déplaire. Dites-moi au juste ce que vous voulez, et vous verrez que nous arriverons parfaitement à nous entendre.

— Par ma foi, monsieur, dit Alan, je ne demande qu’à m’expliquer simplement. En deux mots, voulez-vous qu’on garde le jeune garçon ou qu’on le tue.

— Oh ! Seigneur ! s’écria Ebenezer. Seigneur, quel langage ?

— Qu’on le tue ou qu’on le garde ? répéta Alan.

— Qu’on le garde ! qu’on le garde ! gémit mon oncle. Pas d’effusion de sang, je vous prie.

— Bon, dit Alan, comme il vous plaira ; cela coûtera plus cher.

— Plus cher, s’écria Ebenezer. Souillerez-vous vos mains d’un crime ?

— Peuh ! fit Alan, c’est un crime dans les deux cas, n’est-ce pas ? Le tuer est plus facile, plus prompt, plus sûr.

Garder le garçon, c’est une ennuyeuse corvée ; une méchante affaire.

— Je veux pourtant qu’on le garde, répondit mon oncle. Je n’ai jamais voulu rien faire qui soit moralement coupable, et je ne veux pas commencer, pour faire plaisir à un sauvage Highlander.

— Vous avez de singuliers scrupules ! railla Alan.

— Je suis un homme de principes, dit simplement Ebenezer, et s’il faut payer pour cela, je paierai. En outre, ajouta-t-il, vous oubliez que c’est le fils de mon frère.

— C’est bon ! c’est bon ! dit Alan, maintenant parlons du prix. Ce n’est pas chose aisée pour moi de fixer un chiffre ; je voudrais d’abord savoir à quoi m’en tenir sur certains points ; je serais content, par exemple, d’apprendre combien vous avez donné la première fois à Hoseason.

— Hoseason ! s’écria mon oncle, pris au dépourvu, pourquoi ?

— Pour l’enlèvement de David, dit Alan.

— C’est un mensonge ! un noir mensonge, cria mon oncle ; il n’a jamais été enlevé.

Celui qui vous a dit cela vous a menti impudemment. Enlevé ! il ne l’a jamais été.

— Ce n’est pas ma faute, ce n’est pas davantage la vôtre, fit Alan, et moins encore celle d’Hoseason, car c’est un homme à qui on peut se fier.

— Que voulez-vous dire ? s’écria Ebenezer. Est-ce que Hoseason vous a dit.....

— Mais oui, vieil imbécile. Sans cela, est-ce que je le saurais ?

Hoseason et moi, nous sommes associés, nous faisons part à deux.

Alors vous voyez que cela ne vous sert à rien de mentir. Et je puis vous dire franchement que vous vous êtes conduit d’une façon stupide en mettant un vieux loup de mer, comme celui-là, de moitié dans vos affaires privées.

Mais ce qui est fait est fait ; comme on fait son lit, on se couche. Le point essentiel est celui-ci : quelle somme lui avez-vous payée ?

— Est-ce qu’il vous l’a dit lui-même ? demanda mon oncle.

— Cela, c’est mon affaire, répliqua Alan.

— Eh bien, dit mon oncle, peu m’importe ce qu’il vous a dit.

Il a menti. Et je le jure devant Dieu, la vérité est que je lui ai donné vingt livres.

Mais je veux être parfaitement honnête avec vous.

En outre de cela, il devait avoir le prix de la vente du jeune garçon dans la Caroline, ce qui devait lui rapporter tout autant, sans sortir de ma poche, comme vous voyez.

— Je vous remercie, monsieur Thompson. Cela fera parfaitement l’affaire, dit le légiste en s’avançant.

Et alors il s’adressa à mon oncle.

— Bonsoir, monsieur Balfour, lui dit-il avec force politesse.

— Bonsoir, oncle Ebenezer, dis-je à mon tour.

— Voilà une bien belle nuit, monsieur Balfour, ajouta Torrance.

Mon oncle n’articula pas un mot, pas un seul. Il resta assis, comme pétrifié sur le seuil en nous regardant d’un air stupéfait.

Alan lui escamota son espingole.

Le légiste, le prenant sous le bras, le fit lever de son seuil, le conduisit dans la cuisine, où nous le suivîmes tous, et l’assit sur une chaise près du foyer, où le feu était éteint.

À la lumière d’une mèche de roseau, nous le contemplâmes quelques instants, triomphant de notre succès et néanmoins apitoyés en quelque sorte par la honte de cet homme.

— Allons, allons, monsieur Ebenezer, dit le légiste, ne vous laissez pas abattre. Je vous promets que nous vous ferons des conditions très acceptables.

En attendant, donnez-nous la clef de la cave, Torrance ira nous y chercher une bouteille de vin de votre père, pour fêter l’événement.

Puis s’adressant à moi, et me prenant par la main :

— Monsieur David, dit-il, je vous souhaite de jouir de votre fortune, car vous l’avez méritée, à ce que je crois.

Enfin, il se tourna vers Alan, et lui dit d’un air plaisant et même narquois :

— Monsieur Thompson, agréez tous mes compliments.

L’affaire a été menée de main de maître. Mais il y a un point que je ne puis fixer dans mon intelligence.

Vous vous nommez James ou Charles ? Vous vous appelez George, peut-être.

— Pourquoi voulez-vous que ce soit un de ces trois noms-là ? dit Alan en se reculant un peu, en homme qui flaire une offense.

— Oh ! simplement parce que vous avez fait allusion à un nom royal, repartit Rankeillor, et comme il n’y a pas eu de roi Thomson, ou du moins comme sa gloire n’est point encore arrivée à mes oreilles, j’ai pensé que vous aviez voulu parler de votre nom de baptême.

Un coup de poignard comme celui-là, c’était bien ce qu’Alan devait ressentir le plus vivement, et j’avouerai volontiers qu’il le prit de très mal.

Il ne répondit pas un mot ; mais il alla jusqu’au fond de la cuisine, s’assit et se mit à bouder.

Il me fallut aller le chercher, lui prendre la main, le remercier en lui attribuant le principal rôle dans le succès de mon affaire.

Il eut d’abord un faible sourire, et finit par se décider à reprendre sa place au milieu de nous.

Pendant ce temps-là, on avait rallumé le feu, et débouché une bouteille.

On tira du panier tout ce qu’il fallait pour un bon souper, auquel Torrance, Alan et moi nous fîmes honneur.

Le légiste et mon oncle s’étaient retirés dans la pièce voisine pour traiter de l’arrangement.

Ils y restèrent enfermés pendant une heure.

Au bout de ce temps, ils s’étaient mis d’accord.

Mon oncle et moi, nous signâmes en bonne et due forme une convention.

D’après sa teneur, mon oncle exprimait sa reconnaissance à M. Rankeillor pour son intervention et promettait de me payer les deux tiers du revenu des Shaws.

Ainsi le mendiant de la ballade avait retrouvé son foyer, et cette nuit-là, quand je me couchai sur les coffres de la cuisine, j’étais un homme riche, et j’avais un nom à moi dans le pays.

Alan, Torrance et M. Rankeillor dormirent sur leurs dures couchettes, et même ils ronflèrent.

Mais moi qui avais couché à la belle étoile, dans la boue et sur des pierres, tant de jours et tant de nuits, si souvent le ventre vide, cette amélioration si grande dans mon sort me rendait plus faible qu’aucune des aventures fâcheuses d’autrefois n’avait pu le faire, et je restai éveillé jusqu’à l’aurore, contemplant le feu et faisant des projets d’avenir.


CHAPITRE XXX

ADIEU


Pour moi, j’étais arrivé au port, mais j’avais toujours sur les bras Alan auquel je devais tant.

De plus, je sentais comme un poids très lourd peser sur moi l’affaire du meurtre et celle de James des Vaux.

Le lendemain, je me soulageai de tout cela par un aveu à M. Rankeillor. Je lui dis tout, en nous promenant vers six heures du matin, devant la maison des Shaws, d’où je n’avais vue que sur des champs et des bois appartenant à mes ancêtres et devenus ma propriété.

Même en m’entretenant de ces graves sujets, je promenais mes yeux satisfaits sur ce panorama, et mon cœur bondissait d’orgueil.

Quant à mes obligations si claires envers mon ami, le légiste n’y faisait aucune objection. Je devais l’aider à n’importe quel prix à quitter le pays.

En ce qui concerne James, il fut d’un autre avis.

— M. Thomson, dit-il, c’est une affaire, et le parent de M. Thomson, c’est une tout autre affaire. Je connais mal les faits, mais de ce peu que je sais, je conclus qu’un grand personnage, que j’appellerai, si vous le voulez, le duc d’A.[51], y est quelque peu intéressé et l’on suppose même, disposé à montrer quelque animosité dans cette affaire.

Le duc d’A. est sans nul doute un excellent gentilhomme, mais M. David, timeo qui nocuere deos[52].

Si vous vous mettez en avant pour tromper sa vengeance, rappelez-vous qu’il y a un moyen d’exclure votre témoignage, et ce moyen consiste à vous mettre aux fers.

Alors vous vous trouveriez dans le même local que le parent de M. Thomson.

Vous ferez valoir votre innocence, mais lui aussi est innocent.

Et passer en jugement pour une accusation capitale, devant un jury des Hautes-Terres, au sujet d’une mauvaise affaire de Highlanders, avec un juge des Hautes-Terres comme président, cela vous mènerait à la potence par le plus court chemin.

Or, j’avais fait déjà tous ces raisonnements, et je n’avais pas trouvé de bonnes réponses à y faire.

Je feignis donc toute la naïveté possible, et je dis :

— En ce cas, monsieur, je devrais m’attendre à être pendu ? Pendu, n’est-ce pas ?

— Mon cher enfant, s’écria-t-il, au nom du ciel, faites ce que vous croirez juste.

C’est bien malheureux qu’à cette période de ma vie, je vous conseille d’opter pour le parti sûr et honteux, et je reprends mes paroles en m’excusant.

Allez, faites votre devoir, et soyez pendu s’il le faut, comme un gentilhomme.

Il y a pire chose au monde que d’être pendu.

— Il n’y en a pas beaucoup, monsieur, dis-je en souriant.

— Si, si, monsieur, s’écria-t-il, il y en a beaucoup.

Et il serait dix fois préférable pour votre oncle (pour ne pas chercher plus loin) qu’il se balançât au bout d’une corde, d’un air décent.

Sur ces mots, il retourna dans la maison (l’air toujours très enthousiaste, si bien que je vis qu’il était enchanté de moi) et alors il écrivit pour moi deux lettres, qu’il commentait à mesure qu’il écrivait.

— Celle-ci, dit-il, est pour ma banque, la Compagnie britannique des Toiles, qui vous ouvrira un crédit à votre nom.

Consultez M. Thomson, il saura comment s’y prendre, et vous, avec ce crédit, vous lui fournirez les moyens.

Je suis certain que vous ferez bon usage de votre argent, mais quand il s’agit d’un ami comme M. Thomson, j’irais même jusqu’à la prodigalité.

Quant à son parent, il n’y a rien de mieux à faire que d’aller vous-même trouver l’avocat, de lui conter votre histoire et d’offrir votre témoignage.

L’acceptera-t-il ? Le refusera-t-il ?

C’est une tout autre question, qui dépendra du D. d’A.

Mais pour que vous puissiez arriver muni de bonnes recommandations jusqu’au Lord avocat, je vous donne ici une lettre pour un homme qui porte le même nom que vous, le savant M. Balfour, de Pilrig, pour lequel j’ai de l’estime.

Il est préférable que vous soyez présenté par quelqu’un qui porte votre nom ; le laird de Pilrig est très considéré dans la Faculté, et il est en très bons termes avec le Lord avocat Grant.

À votre place, je ne l’accablerais pas de détails, et puis, savez-vous ? je crois qu’il serait inutile de mentionner M. Thomson.

Guidez-vous d’après le Laird, c’est un bon modèle.

Quand vous aurez affaire au Lord avocat, soyez discret ; et que dans toutes ces choses, le Seigneur vous conduise, monsieur David.

Sur ces mots, il prit congé et partit avec Torrance pour retourner à Queen’s ferry, pendant qu’Alan et moi, nous nous mettions en route pour la cité d’Édimbourg.

Comme nous suivions le sentier, et que nous passions près des montants de la grande porte et de la loge inachevée, nous ne cessions de nous retourner pour voir la maison de mes pères.

Elle s’élevait nue, immense.

Nulle fumée n’en sortait.

On eût dit un lieu inhabité, à cela près qu’à une des fenêtres de l’étage le plus élevé, on voyait la pointe d’un bonnet de coton qui allait et venait, avançait et reculait comme la tête d’un lapin à l’entrée de son terrier.

J’avais été bien mal venu à mon arrivée, encore moins bien traité pendant mon séjour, mais au moins on épia mon départ avec attention.

Alan et moi, nous fîmes lentement la route. Nous n’avions ni l’un ni l’autre le cœur à marcher ou à causer.

Une même pensée dominait en nous toutes les autres : c’était celle que l’heure de notre séparation se rapprochait, et le souvenir de tous les jours passés pesait tristement sur nous.

À la vérité, nous parlâmes de ce qu’il y avait à faire.

Il fut décidé qu’Alan resterait dans le comté, habiterait tantôt à un endroit, tantôt à l’autre, mais qu’une fois par jour il se rendrait à un certain endroit, où je serais en mesure de communiquer avec lui, soit en personne, soit par l’intermédiaire d’un messager.

En attendant, je devrais m’enquérir d’un certain légiste, qui, étant un Appin Stewart, méritait toute confiance.

Son rôle à lui consisterait à trouver un vaisseau et à assurer à Alan un passage sûr par mer.

La chose à peine conclue, il nous sembla que la parole nous manquait.

J’avais beau essayer de plaisanter avec Alan sous le nom de M. Thomson, et lui de me railler sur mes habits neufs et mon domaine. On eût très bien vu alors que nous étions plus disposés à pleurer qu’à rire.

Nous prîmes le sentier qui passe par-dessus la colline de Corstorphine, et quand nous arrivâmes à l’endroit appelé « Repose-toi et remercie », que nous vîmes au-dessous de nous les marais de Corstorphine, et devant nous la Cité et le château sur sa hauteur, nous nous arrêtâmes tous deux car nous savions, sans avoir besoin d’échanger un mot, que nous étions arrivés à l’endroit où nos routes se séparaient.

Alors, Alan me répéta ce qui avait été convenu entre nous, l’adresse du légiste, l’heure de la journée où je retrouverais mon compagnon et les signaux qui devaient être faits par la personne qui le chercherait.

Je lui donnai tout l’argent que j’avais sur moi (une ou deux guinées, remises par M. Rankeillor) pour qu’il ne mourût pas de faim en attendant.

Nous restâmes là un instant, et nous contemplâmes silencieusement Édimbourg.

Eh bien, adieu, dit Alan, en me tendant la main gauche.

— Adieu, dis-je, en lui serrant faiblement la main.

Et nous descendîmes la colline.

Aucun de nous ne regarda l’autre en face, et aussi longtemps qu’il fut en vue, je ne me retournai pas pour regarder l’ami que je quittais.

Mais, en me dirigeant vers la ville, je me sentis si isolé, que je fus sur le point de m’asseoir sur la digue, de pleurer et de gémir comme un petit enfant.

Il était près de midi quand je passai près de la West Kirk (église de l’Ouest) et du Marché au foin, et que je pénétrai dans les rues de la capitale.

La hauteur immense des édifices, qui avaient jusqu’à dix et quinze étages, les entrées étroites et voûtées qui ne cessaient de déverser un flot de passants, les marchandises étalées aux fenêtres des marchands, le vacarme, le mouvement continuel, les odeurs désagréables, les beaux habits et une foule de détails trop minces pour être cités, me plongèrent dans une sorte d’ébahissement, de stupeur, si bien que je me laissais dériver de côté et d’autre au gré de la foule.

Et cependant, je ne cessais de penser à Alan, à l’endroit nommé Repose-toi et remercie.

Pendant tout ce temps, malgré ma résolution de me laisser distraire par ces tableaux et ces nouveautés, je ressentais au dedans de moi une sorte de morsure glaciale comme un remords, de quelque chose qui n’était pas juste.

La main de la Providence me conduisit, dans le hasard de ma marche, à la porte même de la compagnie Britannique des marchands de toile.

Comment Alan parvint à s’échapper, ce qui advint du meurtre et quantité d’autres sujets intéressants, c’est ce que nous dirons peut-être un jour.

Mais pour ne pas être accusés de tourner court, nous nous hâtons de déclarer que tout alla au mieux pour l’un et l’autre, dans le sens humain et limité du mot bien et que ce qui leur arriva n’eut rien de déshonorant, et que quoi qu’il leur advînt, ils ne manquèrent jamais à eux-mêmes.



FIN



L’épisode qui suit Enlevé a pour titre Catriona.
  1. Robert-Louis Stevenson a eu, dès le lendemain de sa mort, de nombreux biographes. Voici une petite bibliographie des ouvrages écrits sur lui, sans parler des articles de revue :

    Prof. W. Raleigh, Robert-Louis Stevenson (Londres, 1896). — Mary Fraser, In Stevenson’s Samoa (Londres, 1895). — B. Carman, a sea mark, a threnody for R. L. Stevenson (Boston, 1895). — Marg. Armour, Home and early Haunts of. R. L. Stevenson (Londres, s. d.). — E. Bantyre Simpson, Robert Louis Stevenson’s Edinburgh days (Londres, 1898). — L. Cope Cornford, Robert Louis Stevenson (Edinburgh, 1899). — J. Geddie, The home coun, try of R. L. Stevenson (Edinburgh). — H. Bellyse Baildon, Robert Louis Stevenson, a life study in criticism (Londres, 1901). — Graham Balfour, The life of Robert Louis Stevenson (Londres, 1901).

  2. D’après J.-H. Stevenson d’Édimbourg, il faut renoncer à ces beaux rêves de lancettes et de claymores (Balfour, I, p. 14).
  3. R. L. Stevenson, Memoirs and portraits. Sur les Stevenson on peut voir les excellents articles du Dictionary of national biography.
  4. Balfour, I, p. 105. Les Balfour étaient alliés aux Whyte et, par sa mère, Stevenson cousinait avec le major George Whyte Melville, le romancier du high life.
  5. Balfour, I, p. 30, note.
  6. Alison Cunningham est le prototype d’Alison Hardie, la fille de Limekilns qui fait passer le Forth à David Balfour et à Alan Breck.
  7. Réflexions sérieuses pendant la vie et les surprenantes aventures de Robinson Crusoé, troisième partie du Robinson Crusoé de Defoé.
  8. R. L. Stevenson, Juvenilia, p. 310 (Rosa quo locorum).
  9. Cela n’empêche pas son biographe et parent Balfour, qui paraît bien renseigné, d’estimer que, s’il se fût par la suite occupé de politique, il eût été un ferme soutien de la politique Tory.
  10. Cité par Balfour, I, p. 84.
  11. Robert Fergusson (1750-1774), poète écossais, qui déçut les espérances qu’il avait fait concevoir et mourut à 24 ans dans un asile de fous, après une vie d’excès alternés de privations.
  12. Balfour, I, p. 96.
  13. Baildon, p. 62.
  14. Auteur de livres appréciés sur Rubens et Velasquez.
  15. Balfour, I, p. 98, note.
  16. The Athenœum, 23 décembre 1894.
  17. Century magazine, novembre 1895.
  18. Reflections and remarks on human life, p. 41 (cité par Balfour).
  19. R. L. Stevenson, Later Essays, p 279.
  20. Balfour I, p. 106.
  21. Le turkeying est cette sorte de timidité qui saisit un homme dans un milieu auquel il se juge inférieur.
  22. R. L. Stevenson’s letters, II, p. 94.
  23. Gosse, Criticals Kitcats, 1896, p. 278 et sq.
  24. Le mot est de Stevenson lui-même.

    Voici le passage : « Il est un refrain de la nature que personne n’a mis encore ni en paroles humaines ni en musique : on pourrait l’appeler l’invitation du grand chemin. C’est cet air qui murmure sans cesse à l’oreille du bohémien ; c’est sous son inspiration que nos ancêtres nomades errèrent tout le cours de leur vie. »

  25. Le lecteur français peut lire cet ouvrage dans la traduction française donnée par M. Lucien Lemaire sous le titre : À la pagaie sur l’Escaut, le canal de Willebroeck, la Sambre et l’Oise (Lechevallier, 1900).
  26. R. L. Stevenson, Voyages à dos d’âne, p. 310.
  27. Le salon de Californie c’est le bar, le cabaret et même le mauvais lieu (Voir la Vie au Rancho du Président Roosevelt trad. Savine).
  28. R. L. Stevenson, À travers les plaines, p. 179.
  29. Charles Warren Stoddard est l’auteur de South Seas idylls (1873), The lepers of Molokai (1885). Aucune de ces œuvres n’a encore été traduite en français. Me Bentzon a publié dans la Revue des Deux-Mondes du 1er décembre 1896 une remarquable étude : Un Loti américain : Charles Warren Stoddard.
  30. Hermann Melville a publié en 1846 et 1847 deux récits océaniens Typée et Omoo. Ni l’un ni l’autre ne sont traduits en français, mais nos compatriotes peuvent lire, de Louis Becke, Scènes de la vie polynésienne, traduction Henri Château (Dujarric, 1904), et il convient aussi, à propos des Mers du Sud, de signaler un ouvrage non littéraire mais documentaire d’Eugène Degrave, L’affaire Rorique : Le bagne (Stock).
  31. Cité par Balfour, I, p. 175.
  32. Chants de voyage, XXVI.
  33. Article dans la Pall Mall Gazette (5 mars 1881), cité par Balfour.
  34. Beau Austin fut joué à Haymarket en 1890.
  35. Il posa également l’année suivante en revenant des Adirondacks.
  36. Voir comment Stevenson décrit San-Francisco à cette époque : « Il y a des quartiers de bandits où il est dangereux d’aller la nuit, des caves où se donnent des spectacles, et que le chercheur de plaisirs qui est prudent préfère éviter. Le port d’armes cachées est prohibé mais la loi est violée continuellement. Un directeur de journal a été tué raide d’un coup de feu pendant mon séjour ici, un autre circulait dans les rues en compagnie d’un bravo, son ange gardien. J’ai mangé tranquillement des huîtres dans un restaurant et dans ce restaurant même, dix minutes à peine après mon départ, il s’échangeait des coups de feu qui ont porté. J’ai vu un homme qui, posté à un coin de rue, épiait attentivement, en tenant à la main derrière son dos un long Smith-Wesson qui brillait. Quelqu’un l’avait offensé de je ne sais quelle manière, et il l’attendait pour venger sur lui. Les capitales du Pacifique, édition d’Édimbourg, p. 198.
  37. Dans les Mers du Sud, p. 14.
  38. Il n’y a pas d’L en tahitien.
  39. Tusitala signifie le conteur d’histoires et Aolélé veut dire Belle comme un nuage qui vole.
  40. Chant indigène en l’honneur de Stevenson.
  41. Le terme de Whig ou Whigamore était appliqué dans la langue courante à ceux qui étaient fidèles partisans du roi George.
  42. Le cri de ralliement des Campbells.
  43. Un hameau.
  44. Et ne débutez point dans le récit de la guerre de Troie par l’œuf des Jumeaux.
  45. Je le fus, je ne le suis plus.
  46. Jeune homme imberbe qui n’a plus son gardien.
  47. Je te hais, Sabellus, toi qui es un bel homme.
  48. Geignant à fendre l’âme.
  49. Chantons de plus grands sujets.
  50. Pour un dénoûment digne du vengeur.
  51. Le duc d’Argyle.
  52. Je redoute les Dieux qui ont prouvé leur malveillance.