Enlevé ! (traduction Varlet)/Chapitre I

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Traduction par Théo Varlet.
Albin Michel (p. 391-394).

I. Je me mets en route pour le château de Shaws

Je commence le récit de mes aventures à une certaine matinée des premiers jours de juin, l’an de grâce 1751, celle où pour la dernière fois je fermai à double tour la porte de la maison paternelle. Le soleil brillait déjà sur les cimes des montagnes lorsque je descendis la route ; et quand j’atteignis le presbytère, les merles sifflaient dans les lilas du jardin, et la brume qui flottait dans la vallée au lever de l’aurore commençait à se dissiper.

M. Campbell, le ministre d’Essendean, m’attendait à la porte de son jardin. L’excellent homme me demanda si j’avais déjeuné. Je lui répondis que je n’avais besoin de rien. Alors il prit ma main entre les siennes, et la mit affectueusement sous son bras.

– Allons, Davie, mon petit, dit-il ; je vais vous accompagner jusqu’au gué, pour vous donner un pas de conduite.

Et nous nous mîmes en route silencieusement.

– Êtes-vous triste de quitter Essendean ? dit-il, après un temps.

– Ma foi, monsieur, dis-je, si je savais où je vais, ou ce qui doit advenir de moi, je vous répondrais ingénuement. Essendean est un endroit sympathique, et j’y ai été assez heureux ; mais je n’en suis jamais sorti. Mon père et ma mère étant morts, je ne serais pas plus près d’eux à Essendean que dans le royaume de Hongrie ; et, à dire vrai, si je me croyais destiné à me perfectionner là où je vais, j’irais très volontiers.

– Bien, répliqua M. Campbell, très bien, Davie. C’est donc à moi de vous dire votre bonne aventure, autant que je sache. Après le décès de votre mère, lorsque votre père (ce digne et bon chrétien) commença sa dernière maladie, il me confia une lettre qui renferme, paraît-il, votre héritage. « Dès que je serai mort, dit-il, et que la maison et le mobilier seront vendus (et c’est chose faite, Davie), remettez cette lettre à mon fils, et envoyez-le au château de Shaws, non loin de Cramond. C’est là que je suis né, et c’est là que mon fils doit retourner. Mon fils est un garçon sérieux (dit votre père) ; il peut faire le voyage sans crainte, je n’en doute pas, et il sera bien reçu partout où il ira. »

– Le château de Shaws ! Qu’est-ce que mon père avait à voir avec le château de Shaws ?

– Ma foi, je ne saurais vous le dire, Mais le nom de cette famille, petit Davie, est celui que vous portez : Balfour de Shaws. C’est une maison ancienne, probe et respectable. Votre père, d’ailleurs, était un homme de savoir comme il convenait à sa situation ; il dirigeait son école mieux que n’importe qui ; et il n’avait pas non plus les manières ni le langage d’un simple magister ; car (vous vous en souvenez) j’étais heureux de l’avoir à la cure lorsque je recevais la noblesse ; et ceux de ma famille, les Campbell de Kilremont, les Campbell de Dunswire, les Campbell de Minch, et les autres, tous gentilshommes réputés, se plaisaient en sa compagnie. Enfin, pour vous mettre en possession de tous les éléments du problème, voici la lettre testamentaire elle-même, que notre frère défunt vous adressa de sa main.

Il me donna la lettre, qui portait ces mots : « À Ebenezer Balfour de Shaws, Esquire, en son château de Shaws, pour lui être remise par mon fils Davie Balfour. » Mon cœur battit violemment à la pensée de l’avenir grandiose qui s’ouvrait ainsi devant un garçon de dix-sept ans, fils d’un magister de village dans la forêt d’Ettrick.

– Monsieur Campbell, bégayai-je, si vous étiez à ma place, iriez-vous ?

– À coup sûr, dit le ministre, j’irais, et tout de suite. Un vaillant garçon comme vous doit arriver à Cramond (qui est tout près d’Édimbourg) en deux jours de marche. Au pis-aller, en supposant que vos hautes relations (bien que vous leur soyez apparenté, il me semble) vous reçoivent mal, vous en serez quitte pour revenir sur vos pas, frapper à la porte du presbytère. Mais j’espère que vous serez bien reçu, comme votre pauvre père le prévoit, et que vous finirez par devenir un grand personnage… Et maintenant, mon petit Davie, avant votre départ, ma conscience m’ordonne de vous mettre en garde contre les dangers du monde.

Il chercha autour de lui un siège commode, avisa une grosse pierre sous un hêtre de la route, s’y installa en faisant une lippe sérieuse, et, comme le soleil tombait sur nous entre deux cimes, il étala, pour s’abriter, son mouchoir de poche sur son tricorne. Puis, l’index levé, il me mit en garde contre un grand nombre d’hérésies, qui ne me tentaient nullement, et m’exhorta à réciter attentivement mes prières et à lire la Bible. Ensuite, il me traça le tableau de la grande maison où j’allais m’introduire, et de la conduite que je devais garder avec ses hôtes.

– Soyez souple, Davie, dans les petites choses, dit-il. Souvenez-vous bien que, malgré votre bonne naissance, vous avez un passé rustique. Ne nous faites pas honte, Davie, ne nous faites pas honte ! Dans ce vaste château là-bas, avec toute cette domesticité, du plus grand au plus petit, montrez-vous aussi fin, circonspect, prompt d’idées et lent à parler que quiconque. Pour le laird[1]… souvenez-vous que c’est le laird ; je ne vous en dis pas plus. C’est un plaisir que d’obéir à un laird ; du moins pour la jeunesse.

– Oui, monsieur, peut-être ; en tout cas, je vous promets de faire tous mes efforts.

– Voilà qui est bien dit, répliqua gaiement M. Campbell. Et maintenant, venons-en à la matérielle, ou (pour faire un jeu de mots) à l’immatérielle. J’ai ici un paquet qui contient quatre choses. (Il le tira, tout en parlant, et non sans difficulté de la poche intérieure de son habit.) De ces quatre choses, la première est votre dû légitime : le petit pécule provenant des livres et du mobilier de votre père, que j’ai rachetés dans le but de les revendre à bénéfice au magister son remplaçant. Les trois autres sont des cadeaux que Mme Campbell et moi serions heureux de vous voir accepter. Le premier, qui est rond, vous servira surtout comme premier viatique ; mais, ô Davie, c’est une goutte d’eau dans la mer : il vous aidera durant quelques pas, puis s’évanouira comme la rosée du matin. Le second, qui est plat et carré, et chargé d’écriture, vous accompagnera dans la vie comme un bon bâton pour la route, et un bon oreiller pour votre tête dans les maladies. Et quant au dernier, qui est cubique, il vous aidera, et c’est l’objet de mes prières, à passer dans un monde meilleur.

Là-dessus, il ôta son chapeau, et se mit à prier à haute voix et en termes émouvants, pour un jeune homme qui s’en allait vers le monde ; puis soudain il m’attira contre lui et m’embrassa très fort ; puis me tenant à bout de bras, il me regarda d’un visage qui luttait contre la tristesse ; et puis faisant une pirouette et me criant : bon voyage, il s’en retourna par où il était venu, mi-trottinant, mi-courant. Il y avait de quoi rire pour tout autre ; mais je n’avais nulle envie de rire. Je le suivis des yeux aussi longtemps qu’il fut visible et il ne cessa de se hâter, sans se retourner une seule fois. Je compris alors qu’il avait du chagrin de mon départ ; et ma conscience me fit d’amers reproches parce que, de mon côté, j’étais au comble de la joie de quitter ce paisible coin rustique, pour m’en aller vers une grande maison animée, chez des nobles riches et respectés, et de mon nom et de mon sang.

« Davie, Davie, me dis-je, fut-il jamais si noire ingratitude ? Se peut-il que le seul prestige d’un nom te fasse oublier bienfaits et amis anciens ? Fi ! rougis donc ! »

Je m’assis sur la pierre que venait de quitter le brave homme, et j’ouvris le paquet afin d’examiner mes cadeaux. Celui qu’il appelait cubique ne m’avait pas inspiré de doutes : je savais que c’était cette petite Bible de poche. Celui qu’il appelait rond était une pièce de un shilling. Le troisième, destiné à m’aider si merveilleusement toute ma vie, en santé comme en maladie, était une petite feuille de gros papier jauni, qui portait écrite à l’encre rouge la formule suivante :

Pour confectionner l’eau de lis de la vallée

– Prendre des fleurs de lis de la vallée, les mettre dans un sachet et faire infuser. Boire une cuillerée ou deux selon le cas, de cette infusion. Elle rend la parole aux muets par paralysie de la langue. Elle est bonne contre la goutte ; elle ranime le cœur et fortifie la mémoire ; et si l’on met les fleurs dans un flacon bien bouché que l’on dépose dans une fourmilière pendant un mois, on trouve, en les retirant, un suc provenant des fleurs, que l’on garde dans une fiole. Ce suc est bon, en maladie comme en santé, et aux hommes comme aux femmes…

Plus bas, le ministre avait ajouté, de sa main :

Pour les foulures également frottez-en la partie malade ; et pour la colique, une grande cuillerée toutes les heures.

À coup sûr, je ris de ces naïvetés ; mais ce fut d’un rire mal assuré ; et je me hâtai de mettre mon paquet au bout de mon bâton pour aller passer le gué et gravir la colline de l’autre rive. Bientôt, en arrivant sur l’herbeuse route charretière qui traverse la lande, j’aperçus pour la dernière fois l’église d’Essendean, les arbres entourant la cure, et les grands cyprès du cimetière où mon père et ma mère étaient enterrés.