Enquête sur l’évolution littéraire/Les Indépendants/M. Auguste Vacquerie

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Bibliothèque-Charpentier (p. 348-354).


M. AUGUSTE VACQUERIE


— Oh ! vous trouverez en moi un adversaire acharné de toutes les étiquettes et de toutes les classifications ! Symbolistes, psychologues, naturalistes, qu’est-ce que c’est que tout cela ? Vous savez que Victor Hugo a protesté toute sa vie contre cette épithète de romantique, et que, moi-même, je ne l’ai jamais acceptée. Malgré l’admiration très grande que j’ai pour Hugo, malgré le culte que je voue à son incomparable génie, je n’ai jamais consenti qu’on me prît pour un de ses disciples.

Car qu’y a-t-il de commun, par exemple, entre le génie de Hugo et celui de Gautier ? Prenez, dans leurs œuvres, des choses qu’on devrait pouvoir comparer : le Rhin, du premier, et le Voyage en Espagne, du second. Quel abîme entre les deux visions ! Et pourtant, l’admiration de Gautier pour Hugo tenait du délire, c’était le dieu dans lequel il aurait voulu s’absorber ! Eh bien ! si, pour deux hommes on ne peut trouver de classification commune, comment voulez-vous admettre que les écoles signifient quelque chose, et quelle peut bien en être l’utilité ?

Ce besoin de classifier et de faire des théories mène à d’étranges aberrations. Pour beaucoup de gens, même encore à l’heure qu’il est, le romantisme signifie Renaissance, Moyen-Age. C’est absolument faux ! Ni dans le théâtre, — à part les Burgraves, qui est un de ses derniers drames, — ni dans ses romans, à part Notre-Dame de Paris ni dans son œuvre poétique, on ne peut trouver le prétexte d’une telle théorie.

Le romantisme a signifié : Liberté ! Pas autre chose. Et nous tous, nous n’avons jamais obéi à une autre formule ! C’est ainsi que je considère Hugo comme le plus grand poète, mais que je ne partage pas du tout ses idées, que je ne n’accepte pas sa philosophie. Lui voyait Dieu partout ! l’Homme n’était qu’un mode de la divinité. Moi, au contraire, je pars de l’Homme. En philosophie, voyez-vous, je ne suis rien. Ni matérialiste, ni idéaliste, c’est-à-dire que je suis les deux en même temps ! N’avons-nous pas une âme et un corps ? Vous pouvez vous laisser aller aux rêves les plus extravagants ; parfait ! Mais ce n’est pas une raison pour ne pas surveiller vos boutonnières ! Voyez-vous, le moyen d’imiter Hugo c’est de faire autrement que lui ! Moi je veux être précis, scientifique si vous voulez…

Tenez, un exemple. Au deuxième acte de Lucrèce Borgia, que je considère comme son plus beau drame, Alphonse d’Este envoie Rustighello chercher le poison des Borgia enfermé dans un flacon, il lui décrit la porte, la serrure, qui est une guivre dorée, une guivre de Milan, le flacon, les coupes, etc., etc. Voilà ce que je ne ferai jamais ; moi, je ne comprends pas qu’au moment où on se dispose à empoisonner quelqu’un on s’arrête à ces détails ; je m’attacherais à peindre autre chose, les sentiments, les émotions, en un mot, l’état d’âme du personnage…

Mais cela n’empêche pas que ce ne soit intéressant et qu’on soutienne le droit qu’Hugo a eu de faire parler ainsi un personnage du seizième siècle, de cette époque où les œuvres d’art tenaient une telle place. Car, voyez-vous, moi, je suis pour la liberté ; la liberté ! il n’y a que cela ! Chacun libre. Lisez la pièce de Hugo, dans les Feuilles d’automne : Pan. Tout est de l’art ! tout ! Pan !

Et M. Vacquerie eut un large geste parabolique. Puis il se recueillit, et, d’une voix plus grave :

— Si vous aviez, comme moi, connu Victor Hugo dans l’exil…

Je sens que nous nous éloignons un peu du symbolisme, mais mon éloquent interlocuteur est illuminé par la grande figure de Victor Hugo qu’il me montre à Jersey, au haut d’un rocher, dans un belvéder, au-dessus de l’Océan, contemplant les flots, écoutant la grande voix du large…

— Hugo c’est la mer ! ses images ont la puissance, la grandeur, l’abondance des flots. Parbleu ! on a le droit d’aimer ou de ne pas aimer la mer et de la trouver toujours trop pareille à elle-même ; je connais pas mal de Parisiens qui sont dans ce dernier cas. Mais de là à la puérile insolence qu’on prête à quelques-uns des jeunes poètes d’à présent, il y a loin !


La figure de M. Vacquerie, — cette figure calme et sereine de vieil évêque de pierre, s’éclaira d’un sourire malicieux.

— Ah ! ah ! dit-il, on ne lit plus Victor Hugo ! Eh bien ! je me suis amusé à calculer, avec l’aide des éditeurs, ce qui sortait de chez eux par an, d’ouvrages de Hugo. Depuis sa mort, c’est-à-dire depuis six ans, il en a été vendu pour près de huit millions ! Plus d’un million par an ! Et nous n’avons compté avec les éditeurs que le prix brut payé par le public ; — non le prix marqué sur les couvertures : ainsi les livres à 7 fr. 50 sont vendus 5 francs ! Non, voyez-vous ! il faut laisser dire !

Ainsi, quand je suis arrivé à Paris — c’est déjà loin, ajouta le poète en souriant, je vous parle de 1835 — c’était déjà la même chose ! Hugo était passé de mode ! Je venais de Rouen, j’avais le vif désir de finir mes études dans la capitale ; mon père avait bien voulu, et m’avait accompagné pour me faire entrer à l’Institution Favart près Charlemagne, la pension à la mode, à cette époque. Bref, mon père, au moment de la présentation, dit au directeur :

— Oui ! mon fils désirait beaucoup venir à Paris, et il rêve ardemment de faire la connaissance de Monsieur Victor Hugo, dont il est l’admirateur enthousiaste ! (Remarquez que nous sommes en 1835 !)

Le monsieur eut un sourire condescendant pour le pauvre petit provincial que j’étais, et répondit :

— Mon Dieu ! cela ne m’étonne pas ! Il y a deux ans, nous étions tous dans son cas ! Tout le monde ici était très emballé. C’était une mode. Mais maintenant il n’en est plus question. Et s’adressant à moi : Dans quinze jours, allez ! vous penserez comme nous !

Ainsi, vous voyez, il faut laisser dire.


Je demandai :

— Connaissez- vous les « Jeunes ? »

— Non. Je n’ai presque rien lu d’eux, des bribes de ci, de là… Dernièrement, quelques vers sur les cristaux, les lustres, comment donc ?…

Du Silence, peut-être ? de M. Rodenbach.

— C’est cela, c’est cela. Est-ce un symboliste ? Oui, bien sûr, il y a du talent là-dedans, mais c’est difficile à lire. Ça ne se comprend qu’après réflexion et avec beaucoup d’attention ; il faut lire et relire et chercher… Au milieu de tant de productions, car c’est effrayant tout ce qui paraît, maintenant (on ne sait plus où mettre les livres, tant les bibliothèques sont encombrées), il faudrait être clair, précis. Autrement ça ne restera pas.

— Vous avez lu les psychologues ?

— Oui, je les connais un peu. — Bourget. Du talent. Mais voyez-vous, moi je ne voudrais pas rien que de la psychologie, il faut mélanger. De la psychologie et de l’action. — Barrès : j’ai lu de lui l’Homme libre ; du talent, évidemment. Je l’ai connu quand il est arrivé à Paris. Oui, du talent. Il avait fait sur moi un article très élogieux dans une Revue de Jeunes. Mais il a versé dans le boulangisme et, depuis lors, vous comprenez… il y a un fossé entre nous.

Enfin, pour me résumer, je veux bien qu’on fasse tout, qu’on essaie tout : faites du nouveau, tout ce que vous voudrez ! La liberté absolue ! c’est la seule formule, encore une fois ; pas d’école.

Et puis, il ne faut pas qu’on oublie que c’est à 1830 qu’on doit, en même temps que la liberté de l’art, la vérité ! Quand don Carlos demanda dans Hernani : « Quelle heure est-il ? » et qu’on lui répondit : « Minuit » et que, dans Othello on osa prononcer « mouchoir » au lieu de « royal tissu », les salles de théâtre tremblèrent sous les sifflets : c’est de ces simples mots que date l’avènement de la vérité dans l’art.

Donc, si l’on peut se permettre tant de privautés à présent, c’est au romantisme qu’on le doit, c’est à Victor Hugo, c’est à nous : le naturalisme lui-même est un produit direct du romantisme. Même Zola n’est-il pas au moins aussi romantique qu’Hugo ! Cette accumulation d’images, cette abondance de descriptions, qu’est-ce que c’est, sinon du romantisme ?

Quant aux jeunes, je vous le redis, je ne les connais pas assez pour les juger, et je ne veux pas me prononcer sur une chose que je ne sais pas ! Mais, encore une fois, la liberté ! la liberté ! Relisez la pièce de Victor Hugo : Pan. Voyez-vous, il n’y a que cela ! Pan !