Enquête sur l’évolution littéraire/Les Naturalistes/M. J.-K. Huysmans

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Bibliothèque-Charpentier (p. 176-185).


M. J.-K. HUYSMANS


Un petit appartement au commencement de la rue de Sèvres, au cinquième étage, dans l’ancien couvent des Prémontrés. On traverse un salon minuscule dont les murs sont couverts de tableaux hollandais, de dessins d’Odilon Redon, d’aquarelles de Rafaëlli, de Forain, de rayons bondés de vieilles reliures, de Bibles in-folio ; une antique chasuble rose pâle et or couvre la glace de la cheminée. Dans le cabinet de travail qui fait suite, tout petit aussi, un feu de bois est en train de mourir ; il y a là des bois sculptés du moyen âge, des statuettes, des vieux cuivres, des fragments de bas-reliefs bibliques ; dans un cadre un curieux morceau de sculpture, le baptême de saint Jean-Baptiste, avec des détails ingénus : l’eau qui baigne les pieds du saint, au fond le soleil figuré par des traits rayonnants ; puis des gravures de Dürer et de Rembrandt et deux anges habillés de plis extraordinaires.

M. Huysmans a une quarantaine d’années, sa barbe et ses cheveux grisonnent, des cheveux taillés en brosse, une barbe courte et une moustache d’un pli naturel et gracieux ; le nez droit aux narines dilatées, la bouche large fendue, sensuelle et comme crispée, pourtant, par de l’amertume, de grands yeux verts ou gris.

Quand je fus assis, près du feu, dans un antique fauteuil, et que j’eus exposé mes questions :

— Évidemment, fit-il, le naturalisme est fini… Une pouvait pas toujours durer ! Tout a été fait, tout ce qu’il y avait à faire de nouveau et de typique dans le genre. Oh ! je sais bien qu’on peut continuer jusqu’à la fin des temps : il n’y aurait qu’à prendre un par un les sept péchés capitaux et leurs dérivés, toutes les professions du Bottin toutes les maladies des cliniques ! La masturbation a été traitée, la Belgique vient de nous donner le roman de la syphilis, oui ! Je crois que, dans le domaine de l’observation pure, on peut s’arrêter là !

— Et, selon vous, cette fin était fatale ?

— C’était une impasse, un tunnel bouché ! Aiguillé par Zola dans cette direction, oui, le naturalisme, fatalement, devait périr. Je dis : par Zola, sachant très bien que c’est à Flaubert et aux Goncourt qu’il faut remonter, mais ce n’est pas d’eux ce formidable coup de tampon qui, d’un coup, a fait arriver le naturalisme aux dernières limites de sa carrière. Ah ! quels reins, ce Zola !

Mais, là où il a passé, il ne reste plus rien à faire : de même qu’après Flaubert, la peinture de la vie médiocre est interdite à quiconque, et qu’après Balzac il est inutile de reprendre des Goriot ou des Hulot ; de même encore… Tenez, dans ce quartier de la rue de Sèvres et de Vaugirard, il y a des coins de couvent qui me tenteraient bien… mais quoi ! comment oser même essayer, quand on a lu les Misérables ! Non je vous dis, après des êtres pareils, il n’y a plus qu’à s’asseoir…

Mon interlocuteur s’était lové, et à présent, les mains dans les poches, il arpentait les deux mètres de plancher qui font la larg-eur libre du cabinet. Selon une méthode excellente dans ce genre d’entretien, je l’stais silencieux ; et, comme il vit que je souriais vaguement d’un air d’incrédulité, il leva les bras et dit :

— Mais qu’est-ce que vous voulez faire ? L’adultère de l’épicière et du marchand de vin du coin ?

Puis, rêveur, les yeux au plafond :

— Ah ! oui, peut-être… chercher des exceptions rares, énormes…

Et il continua :

— Ah ! il y a bien le prêtre ! On ne l’a jamais fait, celui-là ! Mais je crains bien qu’il ne reste toujours à faire. Il faudrait l’avoir été soi-même, avoir vécu jeune de cette vie de séminaire qui vous triture le cerveau, qui vous transforme un être de fond en comble, qui fait qu’à travers les bouleversement futurs, qu’après la foi niée, la barbe poussée, la tonsure effacée, toujours se reconnaît, à un coin de la conversation, à l’esquisse d’un geste, à un son de voix, l’ancien séminariste.

Oui, il y a, dans cette existence de prêtre, quelque chose de vraiment spécial qui échappe à toute investigation étrangère, qu’il nous est, pour ainsi dire, défendu d’aborder. J’en ai connu des prêtres, d’anciens prêtres, et ces temps-ci, pour mon feuilleton Là-Bas, j’en ai fréquenté pas mal. Ils sont inanalysables. Tenez, l’un d’eux dernièrement me disait : « Moi qui vis chaste, certaines lectures me troublent, certains spectacles m’oppressent. » — « Et le confessionnal ? » lui demandai-je. — « Ho ! là, jamais rien, une fois dans cette boîte, jamais l’ombre d’une pensée mauvaise… Mes sens n’existent plus… » Expliquez cela ! Ils disent que c’est une grâce d’état. Quelle psychologie tenterait de nous la faire entendre !

… Mais pardon, dit-il en riant, il me semble que nous avons quitté le sujet qui vous amène ! Et on dirait que vous avez envie de me parler des symbolistes !

— Justement ! fis-je.

— Pourquoi faire ? Puisque ça n’existe pas… Vous croyez aux symbolistes, vous ? Moi, je crois que c’est une immense mystification montée par Anatole France pour embêter les Parnassiens, et par Barrés qui en a fait une bonne blague ! Ce n’est pas possible de croire Anatole France emballé là-dessus ! Voyons ! voyons ! Quelle fumisterie ! Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ? Moréas ! qui a repris les anciens fabliaux français, et qui les a démarqués ! Savez-vous l’effet qu’il me fait ? Imaginez une poule (et encore ! une poule de Valachie) qui picorerait des verroteries dans le Lacurne de Sainte-Palaye (oui, c’est l’auteur d’un dictionnaire de la langue du moyen âge). Avec cela si, au moins, il picorait les jolis mots ! Mais non ! c’est qu’il a un goût de Caraïbe !

Il roula une cigarette, et se mit à rire :

— Ce rêve ! Faire du moderne avec la langue romane ! Quelle folie !… Enfin… n’en parlons plus !

— Mais si, au conlraire, parlons-en !

— Vous croyez donc que c’est malin un bonhomme qui met « coulomb » pour ne pas mettre « pigeon » !

Un gros angora gris-roux soudain fit irruption ; son maître plongea ses doigts amoureusement dans son épaisse fourrure. « Au moins, dit-il, voilà une bête intéressante ! C’est si vivant, et ça aime tant le silence ! Celui-là est castré ! [1] ». Puis, reprenant :

— Non, voyez-vous, le symbolisme, ça n’est ni neuf, ni humain, ni intéressant. Oh ! je sais bien qu’il faut qu’il sorte quelque chose de tout ce chaos. À l’heure actuelle, Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Villiers de l’Isle-Adam, étant morts sans postérité, il nous reste Goncourt, Zola, et, dans les vers, Verlaine, Mallarmé qui demeure isolé, avec une fausse école derrière lui, une queue lamentable qui n’a d’ailleurs aucun rapport avec lui. Et puis, des jeunes de beaucoup de talent, Descaves, Rosny, Margueritte, et votre collaborateur Jean Lorrain, tenez, qui fait admirablement grouiller la pourriture parisienne bien gratinée, bien faisandée… Il le ferait palpitant, s’il le faisait, son roman de la pourriture !…


Et, les traits comme allumés d’une concupiscence compliquée de dégoût, M. Huysmans articulait largement et appuyait, et répétait en traînant : « Cette bonne pourriture ! » pendant que sa main caressait lentement l’angora accroupi à côté de lui sur un canapé, et qui ronronnait les yeux mi-clos.

Brusquement il me dit :

— Voulez-vous sentir de la pâte à exorcisme ?

— Oui, dis-je, vous en avez ?

Il se leva, ouvrit une boîte et y prit un carré de pâte brunâtre ; puis il puisa un peu de cendre rouge dans la cheminée, sur une pelle, et y posa la pâte qui grésilla : un nuage épais s’éleva, et une odeur très forte envahit la pièce étroite, une odeur où se mêlait au parfum de l’encens la note acre et entêtante du camphre.

— C’est un mélange de myrrhe, d’encens, de camphre et de clou de girofle, la plante de saint Jean-Baptiste, me dit-il. De plus, c’est béni de toutes sortes de façons. Cela m’a été envoyé de Lyon : « Comme ce roman va susciter autour de vous une foule de mauvais esprits, je vous envoie ceci pour vous en débarrasser », m’a-t-on dit.

Un silence se fit. Je compris des Esseintes et Gilles de Retz, et, dans les rayons rouges du couchant qui venaient se briser sur les vitres illuminées, je cherchai vaguement la fuite de formes tordues et tourmentées par l’exorcisme…

Pour rompre le calme qui devenait pesant, je jetai :

— Que pensez-vous des psychologues ?

M. Huysmans jeta les cendres dans la cheminée et sourit :

— Vous y revenez ? Vous y pensez encore ! Cela existe donc aussi ? Eh bien, ils auront beau faire, allez, ce n’est pas eux qui auront les reins assez solides pour fiche Goncourt bas ! Quand on a fait la Faustin, on peut être tranquille ; et, tenez, puisque nous parlions tout à l’heure d’exception, en voilà une, la Faustin. Goncourt l’a bien comprise. Terreur du naturalisme, et il l’a évitée ; sa comédienne est une exception, elle est surélevée, elle est superbe ! S’il nous avait dépeint Schneider, ou n’importe quelle autre dans le g-enre, ça n’aurait pas intéressé.

« D’abord qui ça, les psychologues ? Bourget ? Avec ses romans pour femmes juives, sa psychologie de théière, comme l’a si bien qualifiée Lorrain. Barrès avec ses joujoux anémiques ? Mais un prêtre, n’importe lequel, un prêtre de campagne en sait mille fois plus long qu’eux ! Il y a dans ce siècle-ci un certain Hello qui est tout de même un peu plus fort qu’eux tous ; et, quand vous êtes arrivé, j’en lisais un autre, un mystique flamand du treizième siècle, le dénommé Ruysbrock, que Mæterlinck vient de traduire et de préfacer d’une façon superbe. Eh bien, vraiment, vous savez, il y a plus de science et de compréhension du cœur humain dans une page de celui-là que dans tous les Stendhal, tous les Bourget et tous les Barrès du monde !

— Selon vous, où va-t-on ?

— À vrai dire, je n’en sais rien. Le matérialisme crève ; le spiritualisme pur est impossible ; le juste milieu, en cela, comme en tout, est écœurant… Je vous le dis, je n’en sais rien ; il faut attendre le Messie… s’il doit venir. Pourtant, il faut bien qu’on sorte de cette impasse ! Dans les Revues de Jeunes, quelquefois, on voit des bouts d’oreille. Le Mercure de France a quelques tempéraments, je vois là un M. Saint-Pol-Roux et un M. Rémy de Gourmont qui ont, évidemment, quelque chose dans le ventre. Quant aux symbolistes, ne m’en parlez plus ; ils ne soufflent pas mot de celui d’entre eux qui avait le plus de talent et qui est mort, c’est Jules Laforgue, et ils se mettent à renier Verlaine : c’est de la folie furieuse !

— Ah ! il me revient une idée : Zola ne vous a-t-il pas dit que, s’il avait le temps, il se mettrait lui-même à chercher l’autre chose ?

— En effet.

— Eh bien ! savez-vous qu’il en est capable ! Cela m’a frappé quand j’ai lu sa conversation avec vous. Il est encore jeune, et s’il veut, d’un coup de ses reins d’athlète, il peut percer le tunnel où il a acculé le naturalisme… Alors, ce sera intéressant : on pourra voir.

Avant de partir, je jetai un dernier coup d’œil sur le décor bizarre qui m’entourait.

— Ah ! j’ai là un superbe Forain que vous ne connaissez sûrement pas.

Je suivis M. Huysmans dans une troisième pièce ouvrant sur le cabinet où nous causions et qui est sa chambre à coucher. Ce tableau représentait une scène de lupanar : sur un fond rouge, quelques femmes nues, en bas et jarretières, liées par les bras, se cambraient en corbeille devant le vieux Monsieur de Forain. Le vieux était assis sur un canapé rouge ; attentif, mais très calme, les mains jointes sur sa canne, il contemplait l’ignoble blonde et la brune canaille, tendant les hanches dans une complaisance indifférente. Le morceau était, en effet, très beau.

— Je le mets là pour ne pas scandaliser des visiteurs inattendus, me dit M. Huysmans.

En repassant dans le cabinet, mes yeux se portent sur un petit reliquaire de cuivre auquel j’avais tourné le dos pendant ma visite. Je me penche, et je vois sous le verre quelque chose qui ressemble à des os blanchis.

— N’y touchez pas, surtout ! s’exclame mon interlocuteur, il y a là-dedans des reliques authentiques d’un saint célèbre…



  1. Voir. Appendice.