Enquête sur l’évolution littéraire/Les Parnassiens/M. Leconte de Lisle

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Bibliothèque-Charpentier (p. 278-286).


M. LECONTE DE LISLE


Il fallait commencer par l’auteur des Poèmes Barbares ; c’est l’auguste maître qui, depuis de longues années, a groupé autour de lui le plus de disciples ; quand « le Père était là-bas dans l’île », la jeunesse poétique s’approchait passionnément du grand Parnassien. Son avis sur les tentatives symbolistes aura certainement beaucoup de retentissement dans les chapelles de la rive gauche et dans toute l’Europe littéraire.

64, boulevard Saint-Michel, un petit cabinet de travail sur la rue ; des rayons de bibliothèque, quelques sièges, une table où sont épars des volumes de poésie piqués de coupe-papier. Tout le monde connaît la physionomie du maître, sa figure entièrement rasée, sa longue chevelure grisonnante, et le monocle encadré d’écaille rivé à son œil droit. Il a aujourd’hui sur le tête une calotte de velours rouge vénitienne, qui s’érige en tiare.

— Ce que vous venez me demander, me dit le maître, est très délicat… Je connais beaucoup de ces jeunes gens, et je ne voudrais pas leur faire de la peine. Il est vrai, ajoute-t-il en riant, que je leur ai assez souvent dit mon opinion à eux-mêmes… D’ailleurs, mon opinion, elle est bien simple : comme je ne comprends absolument pas ce qu’ils disent, ni ce qu’ils veulent dire… je n’en pense absolument rien !

— Pourtant…

— Pourtant, quoi ? Oui, je pense qu’ils gâchent leur temps, leur jeunesse à faire des choses qu’ils brûleront dans quelques années. C’est vraiment extraordinaire et c’est triste aussi, cela ! J’en vois quelques-uns ici qui parlent très bien, très clairement, comme des Français et comme des gens sensés, et puis, aussitôt qu’ils mettent leur encre sur leur papier, c’est fini, éclipse totale de français, de clarté et de bon sens ! C’est prodigieux, une pareille aberration ! Et cette langue ! Tenez, prenez un chapeau, mettez-y des adverbes, des conjonctions, des prépositions, des substantifs, des adjectifs, tirez au hasard et écrivez : vous aurez du symbolisme, du décadentisme, de l’instrumentisme et de tous les galimatias qui en dérivent. Vous riez ? Mais je vous assure que c’est sérieux ; ce qu’ils font n’est pas autre chose. Ce sont les « amateurs de délire » dont parle Baudelaire : lancez en l’air, disait-il, des caractères d’imprimerie, et cela retombera en vers sur le papier ! Eh bien ! les symbolistes ont cru Baudelaire, ah ! ah ! ce sont des amateurs de délire !

Un moment, on rit. Je regardais M. Leconte de Lisle dont le monocle glissait sur la peau, moite sans doute de la chaleur du foyer et de l’animation de la conversation. Il riait et ses joues glabres rosissaient, ses lèvres minces frémissaient un peu, et son œil enfoui sous les barbes des sourcils s’allumait d’une lumière malicieuse.

— Ceci c’est pour les œuvres, dis-je. Mais de la technique du vers symboliste, que pensez-vous ?

— Je leur demande pourquoi, quand ils font deux phrases de quinze pieds, sans rime, ils s’acharnent à appeler cela des vers ? C’est de la prose tout bonnement, — et de la mauvaise, puisque les vers y sont ! Tenez, regardez-moi cela : c’est le dernier opuscule de Viellé-Griffin. Voyez le prélude. Est-ce que ce sont des vers ? Ils prétendent que oui ! c’est invraisemblable. Il serait si simple d’écrire de jolie prose rythmée, puisqu’ils en veulent tant à la poésie ! Sérieusement, Monsieur, le vers français vit d’équilibre, il meurt si l’on touche à sa parité. Qu’on rompe comme on voudra l’alexandrin intime, que même on change la césure de place, je veux bien… parce que je ne suis pas maître de l’empêcher ! — mais qu’on lui conserve au moins son harmonie externe ! Banville a écrit :

Elle filait pensivement la blanche laine.

Voyez, l’harmonie en est tout de même superbe ! L’alexandrin se retrouve pour ainsi dire inviolé.

Ils viennent me dire aussi : Corneille a fait des vers ternaires :

Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir ;

Mais ce n’est pas un vers ternaire ! La césure subsiste, puisqu’il y a un temps fort à la sixième syllabe, sur toujours !

C’est comme pour la rime ! Sans aller aussi loin que Banville qui soutenait que tout le vers était dans la rime, je crois, raisonnablement, n’est-ce pas ? que la rime est la raison d’être du vers français. Eh bien ! non, eux la suppriment tout à fait ! Ils se disent : Ah ! ah ! on a abusé de la rime riche, nous allons la faire crever de misère !

Et puis, ils nous parlent de musique ! Hélas ! y a-t-il rien de moins musical que leurs vers ? Ouït-on jamais pareille cacophonie ? L’un d’eux, un jeune homme charmant, d’ailleurs, très bien élevé, Henri de Régnier, m’a dit un jour :

— Mais nous tâtonnons, cher Maître !

— Tâtonnez tant que vous voudrez ! lui ai-je répondu ; c’est votre droit ; mais au moins conservez vos tâtonnements pour vous, ne tâtonnez pas dans des livres imprimés ! Tout le monde a tâtonné ! Moi, j’ai conservé sept ans dans un tiroir mon premier recueil, j’ai brûlé quatre mille vers, j’ai refait la plupart de mes morceaux plusieurs fois. Eux, font du tâtonnement une école, et ils veulent l’imposer au monde ! C’est un peu fort !


Il rit de nouveau. La chaleur de la pièce empêchait décidément le monocle de tenir, il retomba. Au bout d’un instant de silence, M. Leconte de Lisle reprit :

— Ils ont cherché la nouveauté dans la désarticulation de la langue, oubliant que nous avions déjà le volapuck, avec lequel le leur faisait double emploi. Ils n’ont rien inventé, d’ailleurs, ils n’ont fait qu’étendre à beaucoup de phrases le procédé de M. Jourdain : Belle Marquise, vos yeux me font mourir d’amour. D’amour, belle marquise ; etc. Ils chavirent la langue de fond en comble, sans rime ni raison, et ils prétendent que c’est évocatoire ! Eh bien ! ça n’évoque chez moi que le désir de m’en aller !…

— À quoi attribuez-vous, mon cher Maître, ce développement pourtant indéniable du symbolisme ?

— À l’impuissance d’abord. C’est dur d’avoir du talent ! Il faut travailler longtemps, avec ténacité, avant d’obtenir un résultat d’art ; ils ont trouvé plus simple, eux, de se créer de toutes pièces une langue d’enfant, comme vous l’a dit très justement M. Joseph Garaguel, une langue balbutiante et incompréhensible, qui cachait et le vide de leurs pensées et la pauvreté de leur forme.

Ensuite, cela doit être une épidémie d’esprits. Jean-Jacques l’a dit quelque part : il y a des contagions d’esprits, je crois que c’est cela. Mon vieil ami Stéphane Mallarmé, avec lequel je fus très lié et que je comprenais fort bien autrefois, eh bien, je ne le comprends plus à présent !

— Considérez-vous le symbolisme comme une suite du Parnasse ou comme une réaction contre lui ?

— Ni comme l’une ni comme l’autre. Ou plutôt si, c’est évidemment, comme je vous l’ai dit, une réaction d’enfants et d’impuissants, contre un art viril et difficile à atteindre.

— Et contre l’impassibilité… ?

— En aura-t-on bientôt fini avec cette baliverne ! Poète impassible ! Alors quand on ne raconte pas de quelle façon on boutonne son pantalon, et les péripéties de ses amourettes, on est un poète impassible ? C’est stupide.

Comme c’est curieux, ce besoin d’éreinter ses aînés ! Hugo, jusqu’à Hugo qu’on veut déboulonner ! Je sais bien qu’il n’est pas parfait, qu’il est plein de trous et de verrues, mais dans toutes ses œuvres il y a des morceaux de haute perfection et en telle quantité qu’il demeure encore un formidable poète. Eh bien ? il n’est pas jusqu’au dernier des symbolistes qui, à l’exemple de Jules Lemaître, ne s’ingénie à le représenter comme un simple jocrisse ! Au moins le Parnasse a ce mérite de n’avoir pas renié ses auteurs…

— Selon vous, Maître, vers où s’oriente la littérature ?

— Je n’en sais rien. Le naturalisme était, en théorie, une ineptie ; en résultat, ç’a été un amas d’ordures. C’est fini. Le romantisme, qui était surtout égotiste, a épuisé toutes les conceptions, ne laissant d’indéfrichées que les vieilles théogonies en lesquelles j’ai tâché de m’incarner. À présent, je ne vois plus trop ce qui reste à faire… C’est peut-être ce qu’ils se disent, les jeunes ! Et alors ils se mettent à traduire en incompréhensible les vieux sujets.

Oui, où va-t-on ? Il n’y a plus d’esthétique commune comme aux belles époques de l’histoire littéraire, au dix-septième siècle ! Chacun rentre dans l’indépendance de sa propre nature, et il en résulte le chaos, une anarchie toute naturelle, d’où émergent des individualités de beaucoup de talent, c’est vrai, mais qui s’opposent à la production harmonieuse des esprits… Nous sommes donc en décadence… et les décadents nous le prouvent !… Jusqu’au jour où quelqu’un de très fort arrivera, balayera tous les demi-talents et les doubles prétentions, et ramènera tout le monde à l’esthétique générale qu’il aura créée.

Mais, voyez-vous, ajouta-t-il, tout pourra arriver, les pires révolutions et les cataclysmes, et les cerveaux de génie, nous aurons des pensées basses et des pensées magnifiques, jamais la littérature française ne se passera de ces trois qualités-là : la netteté, la précision, la clarté.

— Quels sont les poètes, en dehors des premiers Parnassiens, qui représentent, selon vous, à l’heure qu’il est, la tradition poétique ?

M. Leconte de Lisle réfléchit un instant, et dit :

— Eh ! Haraucourt ! Il fait de très jolis vers. Et M. le vicomte de Guerne, dont nous venons de couronner à l’Académie les Siècles morts, une très belle œuvre. M. de Guerne est un vrai grand poète, le plus remarquable sans contredit depuis la génération parnassienne. Et Quillard qui, pourtant, est sur la pente…

J’allais partir, mais je dis :

— Pardon, Maître, j’ai oublié de vous parler des psychologues.

M. Leconte de Lisle sourit, hausse légèrement les épaules, et répond ensuite, d’un ton grave :

— Il y a un homme dont je ne vous parlerai pas, à qui j’ai donné dans le temps, de toutes les façons, des preuves d’amitié, mais qui, depuis, m’a odieusement offensé. C’est M. Anatole France[1]. Je reconnais son talent qui est délicat et subtil, mais j’estime peu son caractère. Il a inventé le symbolisme, sans y croire, dans l’espoir de jouer un vilain tour à son ami de Hérédia et à moi, et vraiment il y a peu réussi… Il en sera pour sa courte honte.

Il y a encore Bourget, un esprit ingénieux, surchauffé, plus apte, je crois, à la critique qu’au roman. Il nous raconte, dans un autre genre, les mêmes banalités fatigantes et puériles que le naturalisme qui sténographie les propos de trottoir.

Et puis encore, Maurice Barrès, un moiïste. Je me rappelle, je l’ai vu à son débarqué de Nancy, tout frais, tout pimpant ; il n’a presque pas changé ; il a du talent, mais je le crois très fumiste.

Nous rîmes de nouveau, lui en laissant dégringoler son monocle, moi d’un air entendu.

En me reconduisant, il me répéta :

— Tous fumistes, ces jeunes gens !

  1. Voir Appendice.