Entre la mort et la vie

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock .
Charpentier (pp. 139-192).


« C'est un samedi, à six heures du matin, que je suis mort. »
ÉMILE ZOLA.


I[modifier]

Il était huit heures du soir, quand le docteur approcha son oreille de mon cœur, porta un petit miroir à mes lèvres et, s’adressant à ma femme, lui dit d’un ton solennel et doux :

— Tout est fini !

À ces paroles, je compris que je venais de mourir.

À vrai dire, j’étais mort bien avant : depuis plus de mille heures j’étais inerte et muet ; mais, de loin en loin, je respirais encore. Pendant toute ma maladie je m’étais cru comme enchaîné à un mur par des chaînes tenaces ; mais peu à peu les souffrances avaient diminué, les chaînes s’étaient rompues et les deux derniers jours, seul, un fil léger me maintenait captif ; puis ce fil céda, et je ressentis une impression que je n’avais jamais ressentie encore. Autour de moi commençait un assourdissant brouhaha ; mon grand cabinet de travail, où on m’avait installé dès le début de ma maladie, se remplit de gens qui tous à la fois chuchotaient, parlaient, sanglotaient. La vieille sommelière Judichna clamait d’une voix méconnaissable. Avec un grand sanglot, ma femme s’abattit sur ma poitrine : elle avait tant pleuré durant ma maladie que je me demandais avec étonnement où elle puisait encore des larmes. Parmi ces voix, s’élevait, vieille, chevrotante, celle de mon valet de chambre Savieli ; depuis mon enfance il ne m’avait jamais quitté, et il était maintenant si âgé qu’il vivait presque inactif ; le matin, il me donnait ma robe de chambre et mes pantoufles ; pendant la journée, il buvait de l’eau-de-vie « à ma santé », et se querellait avec, les autres domestiques. Ma mort l’attristait ; elle l’inquiétait aussi et, en même temps, lui conférait de l’importance. De quel ton il prescrivit qu’on allât chercher mon frère, donna des ordres au fretin ! Mes yeux étaient clos ; mais je voyais, j’entendais tout ce qui se faisait, tout ce qui se disait autour de moi.

Mon frère, taciturne et hautain comme toujours, est entré ; ma femme ne pouvait le souffrir ; cependant elle se jeta à son cou et ses sanglots s’accrurent.

— Calme-toi, Zoé, calme-toi ; tes larmes ne changeront rien, lui disait mon frère d’une voix calme, comme étudiée. Soigne-toi pour les enfants. Crois-moi, il souffre moins, là-bas.

Il se dégagea à grand’peine des enlacements de Zoé, et il l’assit sur le divan.

— Il faut immédiatement donner des ordres. Tu me permettras de t’aider, Zoé ?

— Ah ! André, au nom de Dieu, fais tout... Puis-je penser à quelque chose.

Elle geignit de plus belle. Quant à mon frère, il s’assit au secrétaire, griffonna, puis il fit appeler le maître d’hôtel, Séméon.

— Tu enverras cette information au Novoïé Vrémia, tu m’enverras aussi le fabricant de cercueils, il faudra lui demander s’il ne connaît pas un bon chantre.

— Excellence, répondit Séméon en s’inclinant, il n’est pas nécessaire d’envoyer chercher le fabricant de cercueils : il y en a déjà quatre aux aguets près du perron ; nous les avons chassés ; mais ils tiennent bon. Si vous le désirez, je vais les appeler.

— Non, j’irai sur le perron.

Et mon frère lut à haute voix l’information qu’il avait rédigée :

« La princesse Zoé Borïsovna Troubchevskaïa annonce, avec une grande douleur, la mort de son époux, prince Dmitri Alexandrovitch Troubchevsky, survenue le vingt février, à huit heures du soir, après une longue et douloureuse maladie. Les messes seront dites à deux heures de l’après-midi et à neuf heures du soir. »

— Il ne faut rien dire de plus, Zoé ?

— Non, rien, mais pourquoi avez-vous écrit ce terrible mot : « la douleur » ; je ne puis souffrir ce mot. Mettez : « avec une profonde tristesse ».

Mon frère corrigea :

— J’envoie au Novoïé Vrémia... est-ce suffisant ?

— Oui, c’est assez... Ah !... on peut encore envoyer au Journal de Saint-Pétersbourg.

— Bien. J’écrirai la note en français.

— Inutile. Les rédacteurs traduiront.

Mon frère sortit : ma femme s’approcha de moi, s’assit sur une chaise près du lit, et me regarda longtemps d’un regard suppliant, interrogateur. Dans ce regard, je lus beaucoup plus d’amour et de douleur que dans ses lamentations. Elle se rappelait toute notre vie commune qu’avaient traversée tant d’orages. Maintenant elle s’accusait de tout et voyait clairement la façon dont elle eût dû agir. Elle était si absorbée dans ses réflexions qu’elle ne remarqua pas mon frère qui, revenu avec l’homme aux cercueils, se tenait près d’elle, depuis quelques minutes, respectueux de sa rêverie. En apercevant l’homme aux cercueils, elle poussa un cri sauvage et s’évanouit. On la transporta dans la chambre à coucher.

— Soyez tranquille, Excellence, disait l’homme, en prenant les mesures avec le même sang-froid que s’il se fût agi d’un costume : nous fournissons tout, même les cierges ; dans une heure, on pourra les allumer, et pour ce qui est de la bière, soyez sûr qu’elle sera si commode que même un vivant y serait à l’aise.

De nouveau, le cabinet s’emplissait : la gouvernante amena les enfants. Sonia se jeta sur moi et sanglota tout à fait comme sa mère ; mais le petit Nicolas s’arrêta net, obstiné à ne pas s’approcher de moi et criait sa peur. Puis vint la servante favorite de ma femme, Nastasia, qui avait épousé, l’an dernier, le maître d’hôtel Séméon et se trouvait maintenant dans la dernière période de la grossesse ; elle fit un grand signe de croix et voulut s’agenouiller, mais son ventre l’en empêcha, et elle sanglota doucement.

— Entends-tu, Nastia, lui disait Séméon à voix basse, ne te penche pas : il t’arriverait quelque chose ; retourne plutôt dans ta chambre : tu as assez prié.

— Mais comment ne pas prier pour lui ? répondit Nastia d’une voix chantante et assez haut pour que tout le monde pût l’entendre ; ce n’était pas un homme, mais un ange de Dieu. Aujourd’hui même, au moment de mourir, il pensait encore à moi : il a ordonné à Sophie Franzovna de ne pas me quitter.

Nastasia disait vrai ou à peu près. Toute la nuit précédente, ma femme était restée près de mon lit, sans cesser de pleurer, ce qui me fatiguait horriblement ; le matin, de bonne heure, pour dériver ses pensées et surtout pour vérifier si la parole m’était encore possible, j’avais fait une question la première venue : « Est-ce que Nastasia est accouchée ? » Ma femme, très heureuse que je puisse encore parler, me demanda s’il fallait envoyer chercher Sophie Franzovna, la sage-femme. Je répondis : « Oui, envoie... » Je crois bien qu’ensuite je n’ai absolument plus rien dit, et Nastasia crut naïvement que mes dernières. pensées étaient pour elle.

Judichna, cessant enfin de crier, se pencha sur la table à écrire pour y regarder quelque chose. Savieli se précipita vers elle fort en colère :

— Allons ! Prascovie Judichna, ne vous occupez donc pas de la table du prince. Est-ce que c’est votre affaire ?

— Eh bien ! quoi, Savieli Petrovitch ? siffla Judichna, froissée. Je ne veux pas voler !

— Je ne sais pas ce que vous voulez faire ; mais tant que les scellés ne seront pas posés, je ne permettrai à personne d’approcher de la table. Ce n’est pas pour rien que j’ai servi pendant quarante ans le prince défunt.

— Que me jetez-vous là à la tête ? vos quarante années ! mais, moi aussi, je suis dans cette maison depuis quarante ans... et davantage, et voilà que, maintenant, je ne puis même pas prier pour l’âme du prince !

— Vous pouvez prier, mais n’approchez pas de la table.

Tous deux, par respect pour moi, s’insultaient à mi-voix ; mais, quand même, j’entendais très clairement chacune de leurs paroles, — ce qui m’étonnait fort. « Suis-je en léthargie ? » pensais-je avec effroi. Il y a deux ans, j’ai lu une nouvelle française où étaient décrites, en grand détail, les impressions d’un homme enseveli vivant. Je m’efforçais de reconstruire, cette nouvelle dans ma mémoire ; mais je ne pouvais me rappeler le principal : comment le héros s’y était pris pour sortir du cercueil.

La pendule de la salle à manger sonna. Je comptai onze coups. Vasutka, la petite bonne, entra, annonçant que le prêtre était arrivé, et que dans le salon tout était prêt. On apporta une grande bassine d’eau ; on me déshabilla et l’on se mit à me frotter avec une éponge mouillée, dont je ne sentais pas le contact : il me semblait qu’on lavait la poitrine et les pieds d’un autre. « Évidemment, pensais-je, tandis qu’on m’habillait de linge propre, ce n’est pas une léthargie, mais qu’est-ce donc ? » Le docteur a dit : « Tout est fini ! » On pleure sur moi ; dans un instant, on va me mettre au cercueil ; dans deux jours on m’ensevelira ; mon corps, qui, tant d’années, m’a obéi, n’est plus mien ; sûrement je suis mort ; et cependant je continue à voir, à entendre, à comprendre. La vie persiste peut-être quelque temps dans le cerveau ; mais, en somme, le cerveau lui aussi, fait partie du corps. Ce corps est un logement que j’ai habité bien des années et que j’ai enfin résolu de quitter : portes et fenêtres sont larges ouvertes, tous les meubles ont déjà été emportés, tous ses hôtes l’ont quitté, sauf le maître qui, au moment de sortir, s’arrête et jette un dernier regard sur les chambres où bruissait sa vie et dont le vide et le silence maintenant l’étonnent.

Alors, pour la première fois, dans l’obscurité ambiante, une petite lueur brilla. Sensation ou souvenir, il me sembla que ce qui m’arrive maintenant, que cet état m’est connu, que je l’ai vécu autrefois, il y a longtemps, très longtemps.

II[modifier]

La nuit vint. Je fus étendu sur la table, dans le grand salon, qu’on avait tendu de noir ; les meubles étaient enlevés, les stores baissés, les tableaux cachés sous un voile noir. Une couverture de brocart d’or me couvrait les jambes. Dans de hauts chandeliers d’argent, des bougies de cire brûlaient. À ma droite, contre le mur, immobile, se tenait Savieli ; avec ses pommettes jaunes en saillie, son crâne poli, sa bouche sans dents, et ses yeux mi-clos cerclés de rides, il avait plus que moi l’air d’un cadavre. À ma gauche, devant le lutrin, un homme pâle, à longue redingote, lisait, d’une voix monotone qui résonnait dans la salle vide : « Ma bouche est muette et fermée, et sur ton ordre j’ai disparu. »

Il y a juste deux mois, cette même salle était pleine des musiques, du tournoiement des amabilités et des médisances d’un bal. J’ai toujours détesté cette sorte d’exercice et d’ailleurs, depuis la mi-novembre, ma santé n’était pas très solide : aussi avais-je protesté contre ce bal ; mais ma femme tenait absolument à le donner, car elle espérait, et avec raison, que de très hauts personnages y viendraient. C’est tout juste si nous ne nous sommes pas querellés ; enfin elle eut gain de cause... Au gré de tous, le bal fut brillant : pour moi, il fut insupportable. Ce soir-là, je sentis pour la première fois les fatigues de la vie et, nettement, qu’il me restait peu de temps à vivre.

Toute ma vie a été une série de bals, et ce fut là le tragique de mon existence : J’aimais la campagne, la lecture, la chasse, la vie calme et familiale, et cependant j’ai passé toute ma vie dans le monde ; d’abord, ce fut pour complaire à mes parents, puis, pour complaire à ma femme. J’ai toujours pensé que l’homme naît avec des goûts absolus et avec tous les germes de son caractère futur ; son but est précisément de réaliser son caractère. Tout le mal vient de ce que les circonstances mettent parfois des obstacles à cette réalisation. Je passais en revue toutes mes mauvaises actions, tous les actes qui autrefois troublaient ma conscience, et je pus constater que tous provenaient du désaccord entre mon caractère et la vie que j’ai menée.

Mes pensées furent interrompues par un léger bruit à droite : Savieli, qui dormait depuis déjà longtemps, chancela et faillit tomber. Il fit le signe de la croix, passa dans l’antichambre et en rapporta une chaise, puis il s’endormit franchement dans un coin du salon. Le chantre psalmodiait plus paresseusement et plus bas ; enfin il se tut et suivit l’exemple de Savieli. Il y eut alors un silence de mort.

Dans ce silence, toute ma vie se déroula comme une chose inévitable, terrible par sa sévère logique. Je ne voyais pas de faits distincts, mais une ligne droite qui allait du jour de ma naissance au soir d’aujourd’hui. Elle ne pouvait aller plus loin : c’était clair. Mais j’ai déjà dit que, deux mois avant, j’avais senti l’approche de la mort, et tous les hommes la sentent de même. Le pressentiment a son rôle dans la vie de chacun de nous, et il ne déçoit pas. Le poète parle avec une admirable justesse quand il dit : « Les événements futurs jettent une ombre devant eux. » Si les hommes se plaignent quelquefois d’avoir été trompés par le pressentiment, c’est parce que leurs sensations leur restent obscures : toujours ils désirent ou appréhendent, et ils prennent leur peur ou leur espoir pour le pressentiment.

Sans doute, je ne pouvais discerner avec précision le jour et l’heure de ma mort, mais je les savais approximativement. J’ai eu toute ma vie une santé florissante, et tout à coup, au commencement de novembre, sans aucune cause, j’ai commencé à être indisposé ; je n’avais encore aucune maladie, mais je me suis senti appelé à la mort aussi clairement que je me suis senti parfois appelé au sommeil.

D’habitude, au commencement de l’hiver, ma femme et moi faisions nos plans pour l’été ; cette année, je ne pouvais rien combiner ; le tableau de l’été ne se dessinait pas ; d’une manière générale, il me semblait qu’il n’y aurait pas d’été. La maladie cependant ne se précisait pas. Comme une hôtesse cérémonieuse, il lui fallait quelque occasion ; mais bientôt les occasions abondèrent. À la fin de décembre, je devais partir pour la chasse à l’ours : le temps était très froid, et ma femme, qui, sans nulle raison, commençait à s’inquiéter de ma santé (c’était sans doute, pour elle aussi, le pressentiment), me supplia de n’y pas aller. J’étais un chasseur passionné, aussi je résolus d’aller quand même à la chasse ; mais au moment du départ je reçus un télégramme : les ours s’étaient enfuis et la chasse était ajournée. Cette fois, l’hôtesse cérémonieuse n’entra pas dans ma maison. Une semaine plus tard, une dame avec qui je fleuretais organisa un pique-nique avec troïkas, tziganes et montagnes russes ; un rhume était inévitable ; mais inopinément ma femme tomba malade et me demanda de passer la soirée à la maison ; peut-être était-ce une feinte, car, le lendemain, elle était au théâtre. Quoi qu’il en fût, l’hôtesse cérémonieuse passa encore une fois. Deux jours après, mon oncle Vassili Ivanovitch mourut ; mon frère, très vain de son origine, disait quelquefois de lui : « C’est notre comte de Chambord. » Cette considération à part, j’aimais beaucoup l’oncle : comment ne pas aller à ses funérailles. Je suivis le cercueil à pied, le temps était affreux, je me refroidis : l’hôtesse cérémonieuse, ravie de l’occasion, vint chez moi le même soir...

Le troisième jour, le médecin diagnostiquait une pneumonie avec toutes les complications possibles et déclarait que je ne vivrais pas plus de deux jours ; mais le 20 février était encore loin, et je ne pouvais mourir avant. Et alors a commencé une lente agonie qui embarrassa fort l’homme de science ; j’allais un peu mieux, puis je m’affaissais ; je souffrais beaucoup ; je cessais absolument de souffrir ; et, en dépit de toutes les règles, je ne suis pas mort avant le jour fixé dès ma naissance. Comme un acteur consciencieux,. j’ai joué mon rôle, sans ajouter ni retrancher un mot à ce qui m’était prescrit par le dramaturge. Cette comparaison si banale de la vie avec un rôle a pour moi un sens profond. Si je remplis mon rôle en acteur consciencieux, c’est probablement que j’ai joué d’autres rôles, que j’ai pris part à d’autres pièces. Si je ne suis pas mort au moment où il était évident pour tous que je mourais, c’est que probablement je ne mourrai jamais et vivrai tant que durera le monde. Ce que j’ai perçu hier si vaguement s’est comme solidifié en une certitude ; mais quels étaient ces rôles et dans quelles pièces les ai-je donc joués ?

Je me mis à chercher dans ma vie passée la clef de ce problème. D’abord je poursuivis tels rêves où vivaient des pays et des personnages qu’avaient ignorés mes veilles... Je me remémorai telles rencontres qui m’avaient ému profondément, insolitement, et, soudain, je me rappelai le château de la Roche-Maudin.

III[modifier]

Ce fut l’un des plus intéressants et des plus mystérieux épisodes de ma vie. Il y a quelques années, pour la santé de ma femme, nous avons passé presque la moitié de l’année dans le midi de la France. Là, nous fîmes connaissance d’une famille très sympathique, celle du comte de La Roche-Maudin. Le comte nous invita. Je me rappelle que, ce jour-là, ma femme et moi étions particulièrement gais. Nous avons pris pour nous rendre au château une voiture découverte. Il faisait une de ces tièdes journées d’octobre si charmantes dans ce pays ; les champs nus, les vignes dépouillées, les feuilles des arbres colorées puissamment ; tout cela, sous les rayons du soleil encore chaud, avait un aspect de fête ; l’air pur disposait à la gaieté, et nous bavardâmes tout le long du chemin. Mais, dès qu’on entra sur le domaine du comte, ma gaieté s’envola. Il me semblait connaître ces lieux et, confusément, les avoir habités jadis. Cette sensation, assez angoissante, s’augmentait d’instant en instant, et, quand nous débouchâmes sur la large avenue qui conduit au château, j’en dis un mot à ma femme.

— Quelle niaiserie ! s’exclama-t-elle. Tu me disais encore hier que, même dans ton enfance, quand tu habitais Paris avec ta mère, vous n’étiez jamais venus dans cette région.

Je me tus, n’étant pas en veine de contradiction ; l’imagination, comme un éclaireur, m’annonçait tout ce que j’allais voir. Voici la grande cour d’honneur couverte de sable rouge ; voilà le porche timbré du blason des La Roche-Maudin ; ici, la salle aux deux étages de fenêtres ; là, le grand salon orné des portraits de famille ; et même l’odeur particulière de ce salon, odeur de musc et d’acajou, me revint comme dès longtemps familière.

Je me laissais aller à la dérive de profondes réflexions, quand le comte de La Roche-Maudin me proposa une promenade au parc. Là, de tous côtés, je fus assailli de souvenirs, vagues, mais si vivants que j’écoutais à peine le maître de la maison, qui déployait toute son amabilité pour me faire parler. Comme, à une de ses questions, je venais de répondre quelque chose d’incohérent, il me regarda furtivement avec une expression évidente de pitié.

— Ne vous étonnez pas de ma distraction, comte, lui dis-je. J’éprouve une sensation très étrange : évidemment, je suis pour la première fois dans votre château, et, néanmoins, il me semble que j’ai vécu ici des années entières.

— À cela, rien d’étonnant : tous nos vieux châteaux se ressemblent.

— Oui, mais c’est expressément ce château que j’ai vu... Croyez-vous à la métempsycose ?

— Comment vous dire ?... Ma femme y croit ; moi, pas beaucoup ; mais tout est possible.

— Oui, tout est possible, j’en suis de plus en plus persuadé.

D’une phrase aimable et plaisante, le comte exprima le regret de n’avoir pas habité le château cent ans plus tôt, pour avoir déjà le plaisir de m’y rencontrer.

Vous cesseriez peut-être de rire, lui dis-je, en faisant un immense effort de mémoire, si je vous disais que tout à l’heure nous allons voir une grande allée de marronniers.

— Une grande allée de marronniers, certes : la voici à gauche.

— Et, en passant par cette allée, nous verrons un lac.

— Vous êtes trop aimable d’appeler cette pièce d’eau un lac : nous verrons simplement un étang.

— Bien, je vous fais la concession, mais ce sera un très grand étang.

— Laissez que je vous en fasse une autre : ce sera un petit lac.

Je ne marchai pas, je courus jusqu’au bout de l’allée de marronniers ; là, je vis dans tous ses détails le tableau que, depuis quelques instants, mon imagination me dessinait : de jolies fleurs rouges bordant un large étang ; près du ponton, un canot ; de l’autre côté de l’eau, des bouquets de vieux saules. Mon Dieu ! mais, sincèrement, je suis venu ici, je me suis promené dans ce canot, je me suis assis sous ces saules, j’ai cueilli de ces fleurs rouges !

Nous nous promenâmes en silence au bord du lac.

— Permettez, dis-je, en regardant vers la droite, il doit y avoir par ici un deuxième étang, puis un troisième.

— Non, mon cher prince, cette fois votre mémoire ou votre imagination vous trahit : il n’y a pas d’autre étang.

— Mais assurément il y en a eu, regardez ces fleurs rouges, elles bordent ce terre-plein comme elles bordent le premier étang ; le deuxième étang était là : on l’a comblé, c’est évident.

— Malgré tout mon désir d’être de votre avis, je ne puis, mon cher prince, souscrire à ce que vous dites là. J’ai bientôt cinquante ans ; je suis né dans ce château ; or je vous assure qu’ici il n’y a jamais eu de deuxième étang.

— Mais peut-être avez-vous au château quelque vieillard...

— Joseph, mon gérant, est beaucoup plus âgé que moi ; nous le questionnerons tout à l’heure.

Dans les paroles du comte, à travers sa politesse exquise, perçait la peur évidente d’avoir affaire à un de ces maniaques qu’il est imprudent de contredire.

Un instant avant qu’on se mît à table, comme nous entrions dans son cabinet de toilette, je rappelai au comte qu’il m’avait parlé du vieux gérant. Aussitôt il le fit venir. À toutes nos questions, le vieillard répondit avec assurance que le parc n’avait jamais eu de deuxième étang.

— Du reste, ajouta-t-il, j’ai chez moi tous les vieux plans du domaine, et si Monsieur le comte permet...

— Oui, oui, apportez-les et tout de suite : il faut élucider cette affaire, sinon notre cher hôte ne mangerait pas de bon appétit.

Joseph apporta les plans, le comte y jeta les yeux, et, tout à coup, il poussa un cri de surprise : sur un vieux plan, sans date, trois étangs étaient dessinés, et toute cette partie du parc était dénommée « les Étangs ».

— Je baisse pavillon devant le vainqueur, me dit le comte avec une gaîté feinte et en pâlissant un peu.

Mais je n’avais nullement l’attitude d’un vainqueur ; cette constatation m’avait accablé.

En descendant à la salle à manger, le comte me pria de ne rien dire devant sa femme, très nerveuse, expliqua-t-il, et encline au mysticisme.

Il y avait beaucoup de monde à dîner ; mais le maître de la maison et moi nous restâmes silencieux pendant le repas, et nos femmes nous reprochèrent notre peu d’entrain.

Depuis, ma femme revint souvent au château de La Roche-Maudin ; quant à moi, je ne pus jamais me décider à y retourner ; je restai en relations très intimes avec le comte, et, quand je refusais ses invitations, il n’insistait pas. Le temps a effacé peu à peu l’impression que m’avait faite cet étrange épisode ; je m’étais efforcé de l’oublier. Maintenant que je suis au cercueil, j’essaye de me le rappeler dans tous ses détails et de le juger avec calme, parce que, maintenant, je sais pertinemment que j’étais déjà venu au monde avant de m’appeler prince Dmitri Troubchevsky. Que j’aie habité jadis le château de La Roche-Maudin, cela ne fait pour moi aucun doute. Mais en quelle qualité ? Étais-je le maître, l’hôte, un domestique, un paysan ! Une chose me semblait indiscutable : j’y avais été très malheureux. Comment expliquer autrement le sentiment de douleur poignante qui m’avait saisi dès l’entrée, et que j’éprouve encore maintenant à l’évocation de ces choses. Par instants, mes idées à ce sujet se précisaient un peu ; les images, les sons se coordonnaient ; mais le ronflement de Savieli et du chantre m’a distrait ; le fil de mes pensées se rompt et elles s’éparpillent de nouveau. Savieli et le chantre ont dormi longtemps. La lumière des cierges faiblit, et les premières lueurs d’un jour froid et clair m’ont regardé longtemps derrière les stores baissés des grandes fenêtres.

IV[modifier]

Savieli, se levant de sa chaise, fit le signe de la croix, se frotta les yeux, et, constatant que le chantre sommeillait, il le réveilla et ne manqua pas de lui faire les plus amers reproches. Puis il sortit pour se débarbouiller et s’habiller, but sans doute un bon verre d’eau-de-vie et revint encore plus hargneux.

— « À quoi sert votre sang après la mort ? », commençait le chantre d’une voix nasillarde.

La maison s’éveillait bruyante. La gouvernante amena de nouveau les enfants. Cette fois, Sonia fut beaucoup plus tranquille et la couverture de soie plut beaucoup à Nicolas, qui se mit sans scrupule à jouer avec les franges. Puis vint Sophie Franzovna, la sage-femme, qui adressa une observation quelconque à Savieli, et manifesta en matière funéraire une compétence qu’on n’eût jamais soupçonnée d’une personne de sa spécialité. Les domestiques, les palefreniers, le concierge et même des gens inconnus de tout le monde vinrent me dire adieu ; tous prièrent très ardemment, les vieilles femmes sanglotaient, et je remarquai que, parmi ceux qui venaient me présenter leurs devoirs, les gens du peuple non seulement m’embrassaient sur la bouche, mais même le faisaient avec une certaine satisfaction, tandis que les personnes de mon monde, même les plus intimes, s’approchaient de moi avec une répugnance qui eût outragé mes yeux de jadis. Nastasia vint de nouveau ; elle avait une robe de chambre bleue à fleurs roses. Ce costume ne plut pas à Savieli, et il lui en fit l’observation sévèrement.

— Mais je n’y peux rien, Savieli Petrovitch, répondit Nastasia, j’aurais voulu mettre une robe foncée, mais aucune n’a la ceinture assez large.

— Ah bien ! alors tu n’avais qu’à rester dans ton lit ; une autre à ta place aurait honte de s’approcher du cercueil du prince avec un tel ventre.

— Pourquoi l’insultez-vous, Savieli Petrovitch, objecta Séméon ; elle est ma femme légitime, il n’y a donc aucun péché.

— Je connais ces salopes légitimes, grommela Savieli en retournant dans son coin.

Nastasia, très confuse, voulait répondre par quelque grossièreté, mais elle ne trouva pas le mot approprié ; sa bouche se contracta et dans ses yeux parurent des larmes.

— « Et tu vaincras le serpent », disait le chantre.

Nastasia s’approcha tout près de Savieli et lui dit à voix basse :

— Vous êtes, vous aussi, un serpent.

— Quoi ! moi, un serpent ? ah ! toi...

Savieli n’acheva pas : un coup de sonnette venait de retentir à la porte d’entrée, et Vasutka parut, annonçant l’arrivée de la comtesse Marie Mikhaïlovna.

Le salon se vida aussitôt. Marie Mikhaïlovna, la tante de ma femme, était une vieille dame très importante. Elle s’approcha de moi à pas lents, pria avec majesté et voulut m’embrasser ; mais, après avoir réfléchi quelques instants, elle hocha au-dessus de moi sa tête grise nonchalamment encapuchonnée de noir ; après quoi, soutenue avec respect par sa dame de compagnie, elle se dirigea vers la chambre de ma femme. Elle revint un quart d’heure après ramenant sa nièce, laquelle était en robe de chambre blanche et avait les cheveux défaits. Ses paupières gonflées lui permettaient à peine d’ouvrir les yeux.

— Voyons, Zoé, mon enfant, lui dit la comtesse, sois courageuse ; rappelle-toi comment, en de pareilles circonstances, j’ai supporté la douleur...

— Oui, tante, je serai courageuse, répondit ma femme, et, d’un pas assuré, elle se dirigea vers moi ; mais, sans doute, j’avais beaucoup changé pendant la nuit, car elle chancela en poussant un cri et tomba dans les bras de ses femmes.

On l’emmena.

Ma femme était sans doute très attristée de ma mort ; mais, dans toute manifestation extérieure de douleur, il y a presque toujours une certaine dose d’effet théâtral : l’homme même le plus sincèrement attristé ne peut oublier que les autres le regardent.

À deux heures, les visiteurs commencèrent à venir. Ce fut d’abord un célèbre général encore jeune, avec des moustaches grises en crocs et une poitrine constellée. Il s’approcha de moi, voulut aussi m’embrasser ; mais il réfléchit, et fit un ample signe de croix sans toucher de ses doigts son front ni sa poitrine, puis s’adressant à Savieli :

— Eh quoi ! cher Savieli ! nous avons perdu notre prince !

— Oui, Excellence, j’ai servi le prince quarante ans, et pouvais-je penser...

— Ce n’est rien, rien, la princesse ne t’abandonnera pas.

Et, tapant sur l’épaule de Savieli, le général se dirigea à la rencontre d’un sénateur jeune, petit, qui, sans s’approcher de moi, se laissa tomber sur la chaise où Savieli avait dormi.

La toux l’étouffait.

— Ainsi, Ivan Jéfimitch, disait le général, nous avons encore un membre de moins !

— Oui, c’est déjà le quatrième depuis le nouvel an.

— Comment, le quatrième ? pas possible !

— Comment, pas possible ? Juste le jour de l’an, est mort Polzikoff, après, Boris Antonovitch, ensuite le prince Vassili Ivanovitch...

— Oh ! le prince Vassili lvanovitch ne peut compter, depuis deux, années il ne venait plus au club.

— Pourtant il avait renouvelé sa cotisation.

— Polzikoff était vieux lui aussi ; mais le prince Dmitri Alexandrovitch ! dans la force de l’âge, un homme bien portant, plein de vie, c’est trop !

— Que faire ? « Nous ne savons ni le jour, ni l’heure. »

— Oui, tout cela est très beau, nous ne connaissons, nous ne connaissons... c’est bien. Mais ce n’en est pas moins triste de quitter le club, le soir, et de n’être pas sûr d’y retourner le lendemain ; et ce qui est encore plus triste, c’est que vous ne pouvez pas savoir où cette canaille vous attrapera. Ainsi, par exemple, le prince Dmitri Alexandrovitch... il est allé aux funérailles de Vassili Ivanovitch et s’y est enrhumé ; vous et moi y étions aussi, et nous ne nous sommes pas enrhumés.

Le sénateur eut un nouvel accès de toux et son humeur acariâtre s’accentua.

— Oui, il a eu un sort admirable, ce prince Vassili Ivanovitch ; toute sa vie, il a fait des canailleries de tout genre. Bien ! et voilà qu’il meurt... On pourrait croire que c’est la fin de toutes ses canailleries... Pas du tout ! À ses propres funérailles, il a réussi à tuer son neveu.

— Quelle langue, Ivan Jéfimitch ! Vous attaquez non seulement les vivants, mais les morts ? Il y a un proverbe : de mortis, de mortibus...

— Vous voulez dire : de mortuis exat bene, aut nihil ? mais ce proverbe est idiot, je le corrige un peu et dis : de mortuis aut bene aut male, sans quoi l’histoire disparaît ; on ne pourrait prononcer un arrêt juste sur aucun gredin historique, du fait que tous sont morts, et le prince Vassili était dans son genre un personnage historique : ce n’est pas pour rien qu’il a eu tant de méchantes histoires.

— Cessez, cessez, Ivan Jéfimitch. Vous avez la langue trop bien pendue. Mais, du moins, vous ne pouvez dire de mal de notre cher Dmitri Alexandrovitch, vous conviendrez que c’était un homme charmant.

— Pourquoi exagérer, général ? Disons que c’était un homme aimable et poli, ce sera bien assez, et chez un prince Troubchevsky ce n’est pas un mince mérite, car, en général, les princes Troubchevsky ne sont pas connus pour leur amabilité. Sans aller plus loin, prenez son frère André...

— Ah ! sur lui, je ne discuterai pas avec vous : André m’est tout à fait antipathique. Pourquoi diable est-il si poseur ?

— Il n’a pas lieu d’être poseur, mais ce n’est pas la question... Si un homme comme le prince André Alexandrovitch est toléré dans notre société, cela prouve notre admirable indulgence... On ne devrait pas donner la main à un tel homme. Voici ce que j’ai appris sur lui, de source sûre, il n’y a pas longtemps...

À ce moment parut mon frère, et les deux interlocuteurs se précipitèrent à sa rencontre, lui exprimant leurs bien vives condoléances.

Ensuite, à pas timides, entra mon vieux camarade Michel Sviaguine, brave homme très viveur. Au commencement d’octobre, il était venu chez moi, m’avait expliqué sa grave situation et m’avait demandé, pour deux mois, cinq mille roubles qui devaient le sauver. Après quelque hésitation, je lui signai un chèque ; il me proposa un billet à ordre, mais je lui répondis que ce n’était pas nécessaire. Naturellement, au bout de deux mois, il ne put me payer et commença à m’éviter. Durant ma maladie, il envoyait de temps en temps demander des nouvelles de ma santé ; lui-même ne se montra jamais. Comme il s’approchait de mon cercueil, je lus dans ses yeux les sentiments les plus divers : la tristesse, la honte, la peur, et même, là-bas, tout au fond des yeux, une petite joie à la pensée qu’il avait un créancier de moins. Mais cette pensée même le rendit tout honteux, et il se mit à prier avec ardeur. Une lutte s’engageait dans son cœur : d’une part, il était tenté de faire sur l’heure la déclaration de sa dette ; d’autre part, il se disait : « À quoi bon faire cette déclaration, puisque je ne puis payer. Je me libérerai plus tard... Mais peut-être quelqu’un a-t-il connaissance de cette dette ; peut-être est-elle inscrite sur quelque carnet ?... Il faut l’avouer immédiatement. »

D’un air très résolu, Michel Sviaguine s’approchait de mon frère et se mettait à lui parler de ma maladie. Mon frère répondait comme à contre-cœur et en regardant d’un autre côté ; ma mort lui donnait le droit d’être distrait et revêche.

— Voyez-vous, prince, commença Sviaguine en hésitant, j’étais débiteur du défunt.

Mon frère devint attentif et le regarda interrogativement.

— Je voulais dire que j’avais de grandes obligations envers feu Dmitri Alexandrovitch. Pendant de longues années...

Mon frère se détourna de nouveau, et Michel Sviaguine revint à sa place ; ses joues rouges étaient agitées d’un tressaillement ; ses yeux exploraient la salle, timides. Pour la première fois depuis ma mort, je regrettai de ne pouvoir parler ; j’aurais tant voulu lui dire : « Garde ces cinq mille roubles, mes enfants ont assez d’argent. »

Le salon fut bientôt plein, les dames entraient, la plupart deux par deux, et s’immobilisaient le long du mur. Presque personne qui s’approchât de moi : je faisais horreur à tout le monde. Les dames les plus intimes demandaient à mon frère si elles pouvaient voir ma femme ; mon frère, saluant silencieusement, leur montrait la porte du salon. Instinctivement elles s’arrêtaient au moment d’entrer, puis, baissant la tête, elles se plongeaient dans le salon comme les baigneurs qui, après une courte hésitation, piquent une tête dans l’eau froide.

À deux heures, le Tout-Pétersbourg était là. Si j’eusse été vaniteux, l’aspect de la salle m’eût fait grand plaisir ; il vint même des personnages si considérables que mon frère, instruit de leur arrivée, se précipita à leur rencontre dans l’escalier.

J’ai toujours entendu avec attendrissement la messe des morts, bien que, de longues années, elle me soit restée incompréhensible. « La vie infinie » me troublait surtout ; cette expression, dans cette messe, me semblait une ironie ; maintenant ces paroles ont pour moi un sens profond, moi-même ai vécu cette vie infinie ; moi-même ai vécu là « où il n’y a ni maladie, ni douleur, ni soupirs », et, de fait, les soupirs terrestres me semblaient maintenant quelque chose d’étrange, d’incompréhensible. Quand le chœur chantait : « Les sanglots sur le cercueil », comme en réponse on entendait dans les coins de la salle des sanglots contenus. Ma femme se trouva mal de nouveau ; on l’emmena.

La messe finissait. D’une voix basse le diacre prononçait :

« Dans l’heureux sommeil... » ; mais, à ce moment, il se produisit quelque chose d’insolite : la salle devint toute sombre, comme si le crépuscule était descendu sur la terre ; je cessai de distinguer les personnages, je ne vis que des figures noires. La voix du diacre s’affaiblit, puis se tut ; les cierges s’éteignirent ; tout disparut pour moi, et je cessai à la fois de voir et d’entendre.

V[modifier]

Je me trouvais en quelque lieu vague et trouble... Je dis « lieu » par habitude, car maintenant toute conception de distance et de durée était abolie pour moi, et je ne puis déterminer combien de temps je restai en cet état. Je n’entendais rien, ne voyais rien, je pensais seulement et avec force et persistance.

Le grand problème qui m’avait tourmenté toute ma vie était résolu : la mort n’existe pas, la vie est infinie. J’en étais convaincu bien avant ; mais jadis je ne pouvais formuler clairement ma conviction : elle se basait sur cette seule considération que, astreinte à des limites, la vie n’est qu’une formidable absurdité. L’homme pense ; il perçoit ce qui l’entoure, il souffre, jouit et disparaît ; son corps se décompose et fournit ses éléments à des corps en formation : cela, chacun le peut constater journellement, mais que devient cette force apte à se connaître soi-même et à connaître le monde qui l’entoure ? Si la matière est immortelle, pourquoi faudrait-il que la conscience se dissipât sans traces, et, si elle disparaît, d’où venait-elle et quel est le but de cette apparition éphémère ? Il y avait là des contradictions que je ne pouvais admettre.

Maintenant je sais, par ma propre expérience, que la conscience persiste, que je n’ai pas cessé et probablement ne cesserai jamais de vivre. Voici que derechef m’obsèdent ces terribles questions : si je ne meurs pas, si je reviens toujours sur la terre, quel est le but de ces existences successives, à quelles lois obéissent-elles et quelle fin leur est assignée ? Il est probable que je pourrais discerner cette loi et la comprendre si je me rappelais mes existences passées, toutes, ou du moins quelques-unes ; mais pourquoi l’homme est-il justement privé de ce souvenir ? pourquoi est-il condamné à une ignorance éternelle, si bien que la conception de l’immortalité ne se présente à lui que comme une hypothèse, et si cette loi inconnue exige l’oubli et les ténèbres, pourquoi dans ces ténèbres, d’étranges lumières apparaissent-elles parfois, comme il m’est arrivé quand je suis entré au château de La Roche-Maudin ?

De toute ma volonté, je me cramponnais à ce souvenir comme le noyé à une épave ; il me semblait que si je me rappelais clairement et exactement ma vie dans ce château je comprendrais tout le reste. Maintenant qu’aucune sensation du dehors ne me distrayait, je m’abandonnais aux houles du souvenir, inerte et sans pensée pour ne pas gêner leur mouvement, et tout à coup, du fond de mon âme comme des brumes d’un fleuve, commençaient à s’élever de fugaces figures humaines ; des mots au sens effacé résonnaient, et dans tous ces souvenirs étaient des lacunes... Les visages étaient vaporeux, les paroles étaient sans lien, tout était décousu. Voilà bien le cimetière de la famille des comtes de La Roche-Maudin ; sur une plaque de marbre blanc je lis clairement en caractères noirs : « Ci-gît très haute et vénérable dame... » ; plus loin, s’inscrit le nom, mais je ne puis le déchiffrer. À coté, il y a un sarcophage avec une urne de marbre sur laquelle je lis : « Ci-gît le cœur du marquis... »

Tout à coup à mes oreilles une voix impatiente glapit : « Zo... zo ». Un effort de mémoire, et j’entends nettement le nom : « Zorobabel... Zorobabel. » Ce nom bien connu éveille en moi une série de scènes. Je suis dans la cour du château, parmi une grande foule : « À la chambre du roi... à la chambre du roi ! » crie la même voix perçante, impatiente. Dans tout vieux château français, il y avait la chambre du roi, c’est-à-dire la chambre qu’occupait le roi s’il lui prenait fantaisie d’habiter le château ; et jusqu’en ses moindres détails je vois cette chambre du château de La Roche-Maudin : au plafond, des amours roses avec des guirlandes dans les mains ; aux murs, des Gobelins figurant des épisodes de chasse. Je revois un dix cors qui, dans une pose désespérée, s’arrête devant un ruisseau, tandis que trois chasseurs le visent. Dans le fond de la chambre, l’alcôve est ornée d’un baldaquin d’or, d’où tombe une draperie bleue brodée de lis. De l’autre côté, un portrait en pied du roi ; poitrine chamarrée, jambes longues, un peu arquées dans de hautes bottes ; mais je ne puis distinguer le visage. Si je voyais le visage, peut-être saurais-je à quel moment j’ai vécu là, mais je ne le vois pas ; dans ma mémoire, il y a une soupape dure qui ne veut s’ouvrir. « Zorobabel... Zorobabel ! » crie la voix impérieuse. Je fais mille efforts, et spontanément dans ma mémoire capricieuse s’ouvre une autre soupape... Le château de La Roche-Maudin disparaît : un nouveau et inattendu tableau se déroule.

VI[modifier]

En Russie... à la campagne... Des isbas de bois couvertes de chaume bordent une large route qui va jusqu’à la montagne. C’est une grise journée d’automne, ou, peut-être, le soir. Une pluie, fine et froide, filtre d’un ciel monotone ; le vent siffle, arrache la paille des toits. Une rivière roule rapidement ses eaux clapoteuses. Je la traversai sur un pont bossu, chancelant et sans parapet, de l’extrémité duquel partaient deux chemins : l’un, à gauche, allait vers la montagne et se continuait à- travers champs ; à droite, une vieille église de bois à dôme vert paraissait se pencher sur un précipice. J’allai à droite ; derrière l’église le sol se bossuait de monticules que dominaient des croix vermoulues, et, entre les tombes, le vent secouait les branches mouillées et presque nues de jeunes saules ; plus loin, s’étendait un champ inculte et noir et, malgré toute la tristesse de ce paysage, j’avais l’indistinct souvenir de quelque chose d’agréable qui s’y serait écoulé. Mais pourquoi cette obscurité ? pourquoi n’y a-t-il là nul être vivant ? pourquoi toutes les isbas sont-elles ouvertes ? à quelle époque ai-je vécu dans cette campagne ? est-ce pendant la guerre des Tatars ? quelque invasion a-t-elle ruiné ce nid, ou bien les voleurs qui vivaient dans le village en ont-ils chassé les habitants sur la foret et le steppe ? Je rebroussai chemin jusqu’au pont et me dirigeai à gauche vers la montagne : même solitude, même spectacle de désolation. Près d’un puits en ruine, je vis enfin un être vivant : un très vieux chien, étique et pelé, et qui paraissait sur le point de mourir de faim ; ses vertèbres et ses côtes étaient presque à nu ; avec des efforts convulsifs, il se dressa sur ses pattes, mais ne put se mouvoir, et, retombant dans la boue, il se mit désolément à ululer. De toute mon âme je m’efforçai de voir cette campagne sous un autre aspect : un soleil pourpre se lever, puis disparaître nonchalamment derrière la montagne, des moissons onduler, le fleuve et la montagne briller comme de l’argent dans les nuits glacées de lune. Or je ne pus me remémorer rien de semblable, comme si, là, toute l’année, le ciel dût être gris, qu’une petite pluie dût arroser la campagne, tandis que le vent entrerait librement dans les isbas vacantes et regagnerait l’espace par les cheminées inutiles.

Mais tout à coup, parmi le silence mortel, voici le son des cloches. Il est si brisé, si lamentable qu’on le croirait d’une voix qu’expire une poitrine agonisante. Je marche dans la direction d’où viennent ces sons, et j’entre dans l’église : elle est pleine de gens du plus humble peuple. La messe a quelque chose d’extraordinaire. Par instants, de coins du temple partent des gémissements. Les larmes coulent sur les rudes visages halés. Je fends la foule, péniblement, car elle est compacte et le sol inégal. Sur la droite un grand nombre de cierges brûlent devant l’icône miraculeuse de la mère de Dieu. L’icône est noire, sans auréole ; à peine si une mince couronne d’or nimbe la tête révérée, dont les yeux regardent avec une miséricorde infinie ; devant l’icône, une énorme quantité de mains, de pieds, d’yeux d’argent et d’ivoire sont suspendus, ex-votos des malades qui sollicitent la guérison. De l’autel part la voix vieillie, mais nette, du prêtre qui récite une prière que je ne connais point : « Dieu miséricordieux, regarde tes esclaves ici présents et pardonne-leur. Tu nous punis pour nos péchés, mais ta colère est trop lourde pour nous. Ô Dieu, arrête ta main vengeresse et pardonne-nous. L’ennemi cruel nous a vaincus, nous n’avons plus ni chef, ni maison, ni pain. Soit, et nous expions ainsi nos péchés ; mais pourquoi nos enfants innocents doivent-ils périr ? Nous avons patienté, nous avons supporté ta volonté ; mais nous sommes des hommes et nos forces défaillent. Aucun secours ne nous arrive et, pour la dernière fois, nous t’implorons. Ô Dieu ! ne nous accule pas à la révolte et au désespoir ; tu nous a donné la vie ; ne nous l’ôte pas avant le terme. »

Mais, aussitôt, parmi les fidèles, un mouvement se produit ; la foule se divise, et le prêtre, à pas rapides, s’approche de l’icône miraculeuse. Le prêtre est petit, vieux ; sa courte barbe grise est mal peignée ; son habit usé, décoloré, n’est pas fait à sa taille et traîne sur le sol : « Ô Reine du Ciel, crie-t-il d’une voix haute et chevrotante, tu connais nos souffrances humaines, tu sais ce qu’est souffrir, pleurer, tu as vu ton fils bien-aimé mourir sur une croix ; tu as vu ses bourreaux rire de lui à sa dernière heure... Quelle douleur peux-tu comparer à la tienne ? Dis à ton fils... » Le prêtre ne peut continuer, sa voix meurt et, en sanglotant, il s’affaisse. Aussitôt la foule, dix mille personnes, tombe à genoux, et maintenant c’est elle tout entière qui gémit...

Mon cœur était douloureusement fraternel à cette désolation du peuple : je me jetai aussi à genoux et oubliai tout. Quand je revins à moi, l’église était vide, toutes les bougies étaient éteintes ; seule une petite lampe brûlait devant la sainte image de la Reine du Ciel. Sous cette faible lumière, l’expression de son visage changeait : il n’était plus miséricordieux, mais indifférent et peut-être sévère.

Je sortis de l’église avec le faible espoir de rencontrer quelqu’un. Hélas ! autour de moi, même silence et même solitude. Comme auparavant, le ciel était obstinément gris ; comme auparavant tombait une pluie serrée, les feuilles étaient jaunes, et le vent, insupportablement, courbait jusqu’à terre les branches nues des saules et effrayait l’âme par un sifflement monotone.

VII[modifier]

Le cadre de mes souvenirs s’élargissait. Devant moi passaient des pays lointains oubliés depuis si longtemps qu’il me semblait ne les avoir jamais vus ; des forêts sauvages et des luttes gigantesques dans lesquelles aux hommes se mêlaient des animaux. Mais c’étaient de vagues croquis, sans aucune image précise. À travers ces tableaux circulait une petite fille en robe bleue, qui depuis longtemps m’était connue. Durant ma dernière existence, elle m’était rarement apparue en rêve, mais toujours ces rêves m’avaient semblé de mauvais augure. Elle avait dix ans ; elle était maigre, pâle, pas jolie, mais ses yeux étaient remarquablement noirs et profonds, et leur expression n’avait rien d’enfantin. Parfois ils exprimaient une telle angoisse qu’à rencontrer son regard je m’éveillais immédiatement inondé d’une sueur froide et le cœur battant. Il m’était impossible de me rendormir, et, pendant plusieurs jours, je restais étrangement nerveux. Maintenant je suis convaincu que cette fillette a existé, que je l’ai connue jadis ; mais qui était-elle ? Ma fille, ma sœur ou une étrangère, et pourquoi ses yeux navrés d’une souffrance surhumaine ? Quel bourreau avait torturé cette enfant ? Moi peut-être, et cela eût expliqué pourquoi son apparition, dans mes rêves, revêtait le caractère d’une punition. Chose étrange, de tous mes souvenirs, aucun n’était gai, mes yeux spirituels ne voyaient que des pages de douleur et de cruauté. Il y a eu sans doute dans mes existences des jours joyeux, mais en très petit nombre, faut-il croire, puisqu’ils ont disparu, enfouis dans un océan de souffrances, et si c’est ainsi, pourquoi ? On ne peut admettre que la vie soit faite pour la seule souffrance ; elle doit avoir quelque autre but ; mais le connaîtrai-je jamais ? Au prix de cette ignorance, mon état actuel, c’est-à-dire l’immobilité et la tranquillité absolue, devrait me sembler le bonheur, et pourtant, dans tout ce chaos de souvenirs indécis, de pensées éparses, je sentis s’affirmer en moi un sentiment étrange et qui m’attirait encore dans ces régions de ténèbres et de douleur d’où je venais de sortir. Je voulus résister à cette attirance, mais elle se fortifia, vainquit tous mes arguments, et enfin se manifesta à nu comme le désir passionné et incoercible de vivre.

VIII[modifier]

Oh ! vivre ! seulement vivre ! Je ne demande pas la continuation de mon existence passée ; peu m’importe comment renaître, prince ou moujik, riche ou mendiant. Les hommes disent : l’argent ne fait pas le bonheur, et néanmoins ils tiennent pour le bonheur ces biens de la vie qui s’achètent par l’argent. Cependant, le bonheur n’est pas dans ces biens, mais dans la satisfaction intérieure. Où commence et où finit-elle ? Cela dépend de la condition, du milieu. Le mendiant qui tend la main pour avoir un kopek et reçoit un rouble éprouve peut-être plus de joie que le banquier qui en gagne à l’improviste cinquante mille. Les préjugés d’éducation avaient pu me masquer la relativité du bonheur ; mais maintenant qu’ils se sont évanouis, je vois tout d’un œil perspicace. J’aimais passionnément l’art et je pensais que le sentiment esthétique est fonction de la haute culture. Mais qu’est-ce que l’art ? La notion de l’art est aussi conditionnelle que celle du bien ou du mal : chaque siècle, chaque pays définit à sa façon le bien et le mal ; ce qui est vertu ici est crime là-bas. Et, en matière d’art, il faut tenir compte, non seulement du temps et du lieu, mais des goûts individuels. La France, qui se considère comme le pays le plus cultivé qui soit, a méconnu Shakespeare jusqu’au XIXe siècle. On citerait maints exemples semblables, et je ne crois pas qu’il y ait de mendiant ou de sauvage en qui ne brille parfois le sentiment de la beauté, mais leur conception de l’art est différente de la nôtre. Il est très probable que le moujik qui, par une chaude soirée de printemps, s’assied sur l’herbe près d’un gratteur de cithare, ne goûte pas un plaisir moins vif que le professeur du Conservatoire qui entend, dans une salle surchauffée, une fugue de Bach.

Oh ! seulement vivre, voir seulement des visages humains, entendre de nouveau le son de la voix humaine, entrer de nouveau en communion avec les hommes, avec tous les hommes, bons et mauvais ! Mais y a-t-il au monde des hommes absolument mauvais ? À tenir compte des conditions d’ignorance et de faiblesse dans lesquelles les hommes sont destinés à vivre, à agir, on s’étonnerait plutôt qu’il y ait parmi eux des justes. L’homme ne sait rien des choses essentielles : il ignore pourquoi il naît, pourquoi il vit, pourquoi il meurt ; il oublie ses existences passées et ne pressent pas les futures ? Et veut-il sortir des ténèbres, s’efforcer de comprendre, essayer d’améliorer son existence, ses efforts sont vains, ses inventions, même géniales, ne résolvent pas une seule des questions qui le troublent. De toutes parts, il se heurte à d’infranchissables limites. Par exemple, il sait, qu’outre la terre, existent des planètes, des mondes ; par la mathématique, il sait que ces planètes se meuvent, il sait quand elles s’approchent ou s’éloignent de la terre ; mais y a-t-il là-bas des êtres semblables à lui ? Sur ce point, il en est réduit aux hypothèses ; assurément il ne saura jamais à quoi s’en tenir, et cependant il espère et il cherche. Sur l’une des plus hautes montagnes d’Amérique, on projette d’allumer un foyer électrique qui soit un signe aux habitants de Mars. Ce foyer n’est-il pas touchant de naïveté enfantine !

Oh ! je veux revenir parmi ces pitoyables, patients et chers êtres. Je veux vivre de leur vie. Je veux de nouveau me mêler à leurs querelles, à leurs petits intérêts, qui leur paraissent si vastes ; j’aimerai nombre d’entre eux, je lutterai contre quelques-uns, je haïrai les autres ; mais je veux cet amour, cette haine, cette lutte.

Oh ! seulement vivre ! Je veux voir le soleil se coucher derrière la montagne, le ciel bleu se ponctuer d’étoiles, les vagues courir, crêtées d’écume, sur l’étendue de la mer ; je veux me jeter dans un canot à l’encontre de la tempête ; je veux, sur une troïka vertigineuse, traverser le steppe neigeux ; un couteau au poing, je veux lutter contre un ours ; je veux goûter à tous les émois de la vie, je veux voir l’éclair cingler le ciel, et le vert scarabée grimper sur les ramilles ; je veux humer l’odeur du foin coupé ; je veux entendre garruler le rossignol dans les lilas, les grenouilles coasser sur l’étang, les cloches sonner à toutes volées sur les campagnes, et les drochki rouler sur le pavé ; je veux entendre les triomphants accords d’une symphonie héroïque, et les stridulations d’un chant tzigane.

Oh ! seulement vivre ! seulement pouvoir respirer l’air de la terre, prononcer une seule parole humaine, crier, crier…

IX[modifier]

Et soudain j’ai crié, crié à pleins poumons, crié de toutes mes forces ; une joie folle m’a empoigné à ces cris ; mais le son de ma voix m’a étonné : ce n’était pas ma voix ordinaire, c’était un cri faible, grêle. J’ai ouvert les yeux, la lumière cruelle d’un matin glacial m’a presque aveuglé. Je me trouvais dans la chambre de Nastasia. Sophie Franzovna me tenait dans ses mains. Nastasia était au lit, toute rouge, entourée de coussins et respirait péniblement.

— Écoute, Vasutka, prononçait la voix de Sophie Franzovna, grimpe comme tu le pourras dans le salon et appelle Séméon pour un moment.

— Mais comment pourrais-je passer, petite tante ? répondit Vasutka. On est sur le point d’emmener le prince : c’est plein d’invités.

— Vas-y quand même. Après tout, c’est le père.

Vasutka disparut, et, un instant après, revint avec Séméon : il était en frac noir, avait un crêpe au bras, et tenait à la main une grande serviette.

— Quoi ? demanda-t-il de l’air d’un homme fort pressé.

— Tout va bien, je vous félicite, prononça triomphalement Sophie Franzovna.

— Grâce à Dieu ! dit Séméon qui, sans me regarder, s’éloigna en courant. Un garçon ou une fille ? demanda-t-il, déjà dans le couloir.

— Un garçon, un garçon.

— Grâce à Dieu ! répéta Séméon, et il disparut.

À ce moment Judichna achevait sa toilette devant une commode sur laquelle était une vieille glace dans un cadre de cuivre. Tout en se couvrant la tête d’un mouchoir noir pour aller à la levée du corps, elle jeta un regard indigné sur Nastasia :

— Tu as bien pris ton temps, il n’y a pas à dire... On emmène le prince et, juste à ce moment, elle se décide à accoucher. Que le diable...

Judichna cracha avec mépris, et, faisant le signe de la croix, sortit dans le corridor.

Nastasia ne répondit rien, mais elle sourit d’un sourire heureux. Et moi, on me lava dans une bassine, on m’emmaillota et l’on me mit au berceau. Je m’endormis immédiatement comme un voyageur fatigué d’une route longue et pénible. Au bout de quelques heures je m’éveillai. J’étais un être sans force, sans raison, dévolu à la souffrance.

J’étais entré dans une nouvelle vie.


(Fin d’Entre la mort et la vie.)