Entretien d’un philosophe chrétien et d’un philosophe chinois

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher


Entretien d’un philosophe chrétien, et d’un philosophe chinois, sur l’existence et la nature de Dieu


Par l’auteur de la Recherche de la vérité
MDCCVIII




AVIS AU LECTEUR touchant l’Entretien d’un philosophe chrétien avec un philosophe chinois, composé par le Père Malebranche, Prêtre de l’Oratoire


Une personne très respectable, et digne de foi, s’il en fut jamais, m’ayant assuré que par le commerce qu’il avait eu avec les Chinois lettrés, il avait appris que leurs sentiments sur la divinité étaient tels que je vais les exposer ; et m’ayant sollicité plusieurs fois de les réfuter, de manière néanmoins que je me servisse des vérités qu’ils reçoivent pour rectifier la fausse idée qu’ils ont de la nature de Dieu, je me suis cru dans une espèce d’obligation de lui obéir ; espérant que peut-être mes raisons serviraient aux missionnaires qui travaillent à la conversion de ces peuples. Je ne sais si pour justifier mon obéissance, je puis ajouter, que la personne dont je parle, m’a assuré que les Chinois goûtaient fort mes sentiments ; et que dans une lettre d’un père jésuite de la Chine à leurs pères de France, j’ai lu le sens de ces paroles : ne nous envoyez point ici de vos savants dans la philosophie, mais ceux qui savent les mathématiques, et les ouvrages du père Malebranche. Au reste ce n’est ni par les ordres de la personne dont je viens de parler, ni par mes soins, que l'Entretien a été imprimé. On en a obtenu l’approbation sans même que je le susse. Je ne regardais pas ce livret comme un présent digne d’être offert au public. J’avoue cependant que je me suis rendu au désir que mes amis avaient qu’il fût imprimé, et cela pour deux raisons : la première, parce que l’on m’a représenté que j’y démontrais des vérités d’une extrême conséquence, et qu’il pouvait servir à réfuter le libertinage ; ceux qui le liront avec attention, jugeront de ce qui en est. La seconde raison, c’est que les copies manuscrites, s’étant répandues dans le monde, il courait un bruit que j’écrivais contre les pères jésuites. J’ai cru que mon écrit paraissant, ce bruit mal fondé se dissiperait.

Voici donc ce qu’on m’a appris des erreurs des philosophes chinois, et ce que j’ai prétendu combattre dans mon écrit. Si je l’avais fait imprimer moi-même, je les aurais exposées d’abord dans un Avertissement ; cela paraissant nécessaire pour préparer l’esprit à la lecture de ce petit ouvrage.

Les Chinois lettrés, du moins ceux avec lesquels s’est entretenue la personne qui m’a instruit de leurs sentiments, croient :

  1. Qu’il n’y a que deux genres d’êtres, savoir le Ly ou la souveraine Raison, règle, sagesse, justice, et la matière.
  2. Que le Ly et la matière sont des êtres éternels.
  3. Que le Ly ne subsiste point en lui-même, et indépendamment de la matière. Apparemment ils le regardent comme une forme, ou comme une qualité répandue dans la matière.
  4. Que le Ly n’est ni sage ni intelligent, quoique la sagesse et l’intelligence souveraine.
  5. Que le Ly n’est point libre, et qu’il n’agit que par la nécessité de sa nature, sans savoir ni vouloir rien de ce qu’il fait.
  6. Qu’il rend intelligent, sage, juste, les portions de matières disposées à recevoir l’intelligence, la sagesse, la justice. Car selon les lettrés dont je parle, l’esprit de l’homme n’est que de la matière épurée, ou disposée à être informée par le Ly, et par là rendue intelligente ou capable de penser. C’est apparemment pour cela qu’ils accordent que le Ly est la lumière qui éclaire tous les hommes, et que c’est en lui que nous voyons toutes choses.

Ce sont là en général les erreurs et les paradoxes que j’ai eus en vue dans mon écrit, et que l’on a souhaité que je réfutasse.

Comme il y a quatre ou cinq mois qu’il a été imprimé, il est venu à la connaissance des journalistes de Trévoux. Quelqu’un d’entre eux l’a lu apparemment avec un peu trop de précipitation et de prévention, et il en a fait une critique. Je vais la rapporter toute entière, afin que par la comparaison des pièces qu’on aura entre les mains, on puisse juger solidement, non de la capacité de l’auteur, qui sans doute pourrait mieux faire, mais de son équité à mon égard. Car il tâche, ce me semble, de faire naître des soupçons sur lesquels il ne m’est pas permis de me taire ; non seulement à cause de la qualité des auteurs, mais aussi à cause de la multiplicité des exemplaires de leurs jouraux, qui parlent et parleront dans la suite des temps à tous ceux qui les voudront lire. Voici cette critique des Mémoires de Trévoux de l’an 1708.

[Nous n’avons pas reproduit ce texte ici]



LE CHINOIS : Quel est ce Seigneur du ciel, que vous venez de si loin nous annoncer ? Nous ne le connaissons point, et nous ne voulons croire que ce que l’évidence nous oblige à croire. Voilà pourquoi nous ne recevons que la matière et le Ly cette souveraine vérité, sagesse, justice, qui subsiste éternellement dans la matière, qui la forme et la range dans ce bel ordre que nous voyons, et qui éclaire aussi cette portion de matière épurée et organisée, dont nous sommes composés. Car c’est nécessairement dans cette souveraine vérité, à laquelle tous les hommes sont unis, les uns plus les autres moins, qu’ils voient les vérités et les lois éternelles, qui sont le lien de toutes les sociétés.

LE CHRÉTIEN : Le Dieu, que nous vous annonçons est celui-là même dont l’idée est gravé en vous, et dans tous les hommes. Mais faute d’y faire assez attention, ils ne la reconnaissent point telle qu’elle est, et ils la défigurent étrangement. Voilà pourquoi Dieu, pour nous renouveler son idée, nous a déclaré par son prophète, qu’il est celui qui est ; c’est-à-dire, l’Être qui renferme dans son essence tout ce qu’il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, l’Être infini en tout sens, en un mot l’Être.

Lorsque nous nommons Seigneur du ciel le Dieu, que nous adorons, vous vous imaginez que nous le concevons seulement comme un grand et puissant empereur. Votre Ly, votre souveraine justice, approche infiniment plus de l’idée de notre Dieu, que celle de ce puissant empereur. Détrompez-vous sur notre doctrine. Je vous le répète, notre Dieu c’est celui qui est, c’est l’Être infiniment parfait, c’est l’Être. Ce roi du ciel que vous regardez comme notre Dieu, ne serait qu’un tel être, qu’un être particulier, qu’un être fini. Notre Dieu c’est l’Être sans aucune restriction ou limitation. Il renferme en lui-même d’une manière incompréhensible à tout esprit fini, toutes les perfections, tout ce qu’il y a de réalité véritable dans tous les êtres et créés et possibles. Il renferme en lui ce qu’il y a même de réalité ou de perfection dans la matière, le dernier et le plus imparfait des êtres ; mais sans son imperfection, sa limitation, son néant ; car il n’y a point de néant dans l’Être, de limitation dans l’infini en tout genre. Ma main n’est pas ma tête, ma chaise, ma chambre, ni mon esprit ni le vôtre. Elle renferme pour ainsi dire, une infinité de néants, les néants de tout ce qu’elle n’est point. Mais dans l’Être infiniment parfait il n’y a point de néant. Notre Dieu est tout ce qu’il est partout où il est, et il est partout. Ne vous efforcez pas de comprendre comment cela est ainsi. Car vous êtes fini, et les attributs de l’infini ne seraient point ses attributs, si un esprit fini les pouvait comprendre. On peut démontrer que cela est ainsi : mais on ne peut pas expliquer comment cela est : on peut seulement prouver que cela doit être incompréhensible et inexplicable à tout esprit fini.

LE CHINOIS : Je conviens que l’idée que vous me donnez de votre Dieu, est la plus excellente de toutes, car il n’y a rien de plus grand que l’infini en toutes manières. Mais nous nions que cet infini existe. C’est une fiction, une imagination sans réalité.

LE CHRETIEN : Vous soutenez, et avec raison, qu’il n’y a qu’une souveraine règle et une souveraine vérité, qui éclaire tous les hommes, et qui met ce bel ordre dans l’univers. Si l’on vous disait que cette souveraine vérité n’est qu’une fiction de votre esprit, comment en prouveriez-vous l’existence ? Certainement la preuve de son existence n’est qu’une suite de celle de l’Être infiniment parfait. Vous le verrez bientôt. Voici cependant une démonstration fort simple et fort naturelle de l’existence de Dieu, et le plus simple de toutes celles que je pourrais vous donner.

Penser à rien et ne point penser, apercevoir rien et ne point apercevoir, c’est la même chose. Donc tout ce que l’esprit aperçoit immédiatement et directement, est quelque chose ou existe : je dis immédiatement et directement, prenez-y garde. Car je sais bien, par exemple, que quand on dort, et même en bien des rencontres quand on veille, on pense à des choses qui ne sont point. Mais ce ne sont point alors ces choses-là qui sont l’objet immédiat et direct de notre esprit. L’objet immédiat de notre esprit, même dans nos songes, est très réel. Car si cet objet n’était rien, il n’y aurait point de différence dans nos songes ; car il n’y a point de différence entre des riens. Donc encore un coup, tout ce que l’esprit aperçoit immédiatement, est réellement. Or je pense à l’infini, j’aperçois immédiatement et directement l’infini. Donc il est. Car s’il n’était point, en l’apercevant, je n’apercevrais rien, donc je n’apercevrais point. Ainsi en même temps j’apercevrai et je n’apercevrais point, ce qui est une contradiction manifeste.

LE CHINOIS : J’avoue que si l’objet immédiat de votre esprit était l’infini, quand vous y pensez il faudrait nécessairement qu’il existât : mais alors l’objet immédiat de votre esprit n’est que votre esprit même. Je veux dire, que vous n’apercevez l’infini, que parce que cette portion de matière organisée et subtilisée, que vous appelez esprit, vous le représente : ainsi il ne s’ensuit point que l’infini existe absolument et hors de nous, de ce que nous y pensons.

LE CHRETIEN : On pourrait apparemment vous faire la même réponse à l’égard du Ly ou de la souveraine vérité que vous recevez pour le premier de vos principes : mais ce ne serait vous répondre qu’indirectement. Prenez donc garde je vous prie. Cette portion de matière organisée et subtilisée que vous appelez esprit, est réellement finie. On ne peut donc, en la voyant immédiatement, voir l’infini. Certainement où il n’y a que deux réalités, on ne peut en apercevoir quatre. Car il y aurait deux réalités que l’on apercevrait, et qui néanmoins ne seraient point. Or ce qui n’est point, ne peut être aperçu. Apercevoir rien, et ne rien apercevoir, c’est la même chose. Il est donc évident que dans une portion de matière finie ou dans un esprit fini, on ne peut y trouver assez de réalité pour y voir l’infini. Faites attention à ceci. L’idée que vous avez seulement de l’espace n’est-elle pas infinie ? Celle que vous avez de cieux est bien vaste : mais ne sentez-vous pas en vous-même, que l’idée de l’espace la surpasse infiniment ? Ne vous répond-elle pas, cette idée, que quelque mouvement que vous donniez à votre esprit pour la parcourir, vous ne l’épuiserez jamais, parce que en effet elle n’a point de bornes. Mais si votre esprit, votre propre substance ne renferme point assez de réalité pour y découvrir l’infini en étendue, un tel infini, un infini particulier ; comment pourriez-vous voir l’infini en tout genre d’être, l’Être infiniment parfait, en un mot l’Être. Je pourrais vous demander comment la matière subtilisée tant qu’il vous plaira, peut représenter ce qu’elle n’est pas ? comment des organes particuliers et sujets au changements, peuvent ou voir, ou se représenter des vérités et des lois éternelles, immuables, et communes à tous les hommes ; car vos opinions me paraissent des paradoxes insoutenables ?

LE CHINOIS : Votre raisonnement paraît juste, mais il n’est pas solide, car il est contraire à l’expérience. Ne savez-vous pas qu’un petit tableau peut nous représenter de grandes campagnes, un grand et magnifique palais. Il n’est donc pas nécessaire que ce qui représente, contienne en soi toute la réalité qu’il représente.

LE CHRETIEN : Un petit tableau peut nous représenter de grandes campagnes : un simple discours, une description d’un palais peut nous le représenter. Mais ce n’est ni le tableau ni le discours qui est l’objet immédiat de l’esprit, qui voit des palais ou des campagnes. Les palais même matériels, que nous regardons, ne sont point l’objet immédiat de l’esprit qui les voit : c’est l’idée des palais : c’est ce qui touche ou qui affecte actuellement l’esprit, qui est son objet immédiat. Il est certain qu’un tableau ne représente des campagnes, que parce qu’il réfléchit la lumière, qui entrant dans nos yeux, et ébranlant le nerf optique, et par lui le cerveau, de même que le feraient des campagnes, en excite, en conséquence des lois naturelles de l’union de l’âme et du corps, les idées qui seules représentent véritablement les objets, qui seules sont l’objet immédiat de l’esprit. Car vous devez savoir qu’on ne voit point les objets matériels en eux-mêmes. On ne les voit point immédiatement et directement, puisqu’on en voit souvent qui ne sont point. C’est une vérité qu’on peut démontrer en cent manières.

LE CHINOIS : Je le veux. Mais on vous dira que c’est dans le Ly que nous voyons toutes choses. Car c’est lui qui est notre lumière. C’est la souveraine vérité, aussi bien que l’ordre et la règle. C’est en lui que je vois les cieux, et que j’aperçois ces espaces infinis qui sont au-dessus des cieux que je vois.

LE CHRETIEN : Comment dans le Ly ? Reprenez le principe. Apercevoir le néant et ne point apercevoir, c’en la même chose. Donc on ne peut apercevoir cent réalités où il n’y en a que dix : car il y en aurait quatre-vingt-dix qui n’étant ne pourraient être aperçues. Donc on ne peut apercevoir dans le Ly toutes choses, s’il ne contient éminemment tous les êtres : si le Ly n’est l’Être infiniment parfait, qui est le Dieu que nous adorons. C’en en lui que nous pouvons voir le ciel et ces espaces infinis que nous sentons bien ne pouvoir épuiser, parce que en effet il en renferme en lui la réalité. Mais rien de fini ne contenant l’infini ; de cela seul que nous apercevons l’infini, il faut qu’il soit. Tout cela est fondé sur ce principe si évident et si simple, que le néant ne peut être directement aperçu, et qu’apercevoir rien et ne point apercevoir, c’en la même chose.

LE CHINOIS : Je vous avoue de bonne foi que je n’ai rien à répliquer à votre démon ration de l’existence de l’Être infini. Cependant je n’en suis point convaincu. Il me semble toujours que quand je pense à l’infini, je ne pense à rien.

LE CHRETIEN : Mais comment à rien ? Quand vous pensez à un pied d’étendue ou de matière, vous pensez à quelque chose. Quand vous en apercevez cent ou mille, assurément ce que vous apercevez a cent ou mille fois plus de réalité. Augmentez encore jusqu’à l’infini, et vous concevrez sans peine que qui pense à l’infini, est infiniment éloigné de penser à rien, puisque ce à quoi vous penseriez est plus grand que tout ce à quoi vous aviez pensé. Mais voici ce que c’en. La perception, dont l’infini vous touche, est si légère que vous comptez pour rien ce qui vous touche si légèrement. Je m’explique. Lorsqu’une épine vous pique, l’idée de l’épine produit dans votre âme une perception sensible, qu’on appelle douleur. Lorsque vous regardez l’étendue de votre chambre, son idée produit dans votre âme une perception moins vive, qu’on appelle couleur. Mais lorsque vous regardez dans les airs, la perception que ces espaces, ou plutôt que l’idée de ces espaces produit en vous, n’a plus, ou presque plus de vivacité. Enfin quand vous fermez les yeux, l’idée des espaces immenses que vous concevez alors, ne vous touche plus que d’une perception purement intelletuelle. Mais, je vous prie, faut-il juger de la réalité des idées par la vivacité des perceptions qu’elles produisent en vous ? Si cela est, il faudra croire qu’il y a plus de réalité dans la pointe d’une épine qui nous pique, dans un charbon qui nous brûle, ou dans leurs idées, que dans l’univers entier, ou dans son idée. Il faut assurément juger de la réalité des idées, par ce qu’on voit qu’elles renferment. Les enfants croient que l’air n’est rien, parce que la perception qu’ils en ont n’est pas sensible. Mais les philosophes savent bien qu’il y a autant de matière dans un pied cube d’air, que dans un pied cube de plomb. Il semble au contraire que les idées doivent nous toucher avec d’autant moins de force qu’elles sont plus grandes. Et si le ciel nous paraît si petit en comparaison de ce qu’il est, c’est peut-être que la capacité que nous avons d’apercevoir est trop petite pour avoir une perception vive et sensible de toute sa grandeur. Car il est certain que plus nos perceptions sont vives, plus elles partagent notre esprit, et remplissent davantage la capacité que nous avons d’apercevoir ou de penser : capacité qui certainement a des bornes fort étroites. L’idée de l’infini en étendue, renferme donc plus de réalité que celle des cieux ; et l’idée de l’infini en tous genres d’êtres, celle qui répond à ce mot l’Être, l’Être infiniment parfait en contient encore infiniment davantage, quoique la perception dont cette idée nous touche soit la plus légère de toutes ; d’autant plus légère qu’elle est plus vaste, et par conséquent infiniment légère, parce qu’elle est infinie. Afin que vous compreniez mieux tout ceci, la réalité et l’efficacité des idées, il est bon que vous fassiez beaucoup de réflexion sur deux vérités. La première, qu’on ne voit point les objets en eux-mêmes, et qu’on ne sent point même son propre corps en lui-même, mais par son idée. La seconde, qu’une même idée peut nous toucher de perceptions toutes différentes.

La preuve qu’on ne voit point les objets en eux-mêmes, est évidente : car on en voit souvent qui n’existent point au-dehors, comme lorsqu’on dort, ou que le cerveau est trop échauffé par quelque maladie. Ce qu’on voit alors n’est certainement pas l’objet, puisque l’objet n’est point, et que le néant n’est pas visible : car voir rien et ne point voir, c’est la même chose. C’est donc par l’a&ion des idées sur notre esprit que nous voyons les objets. C’est aussi par l’action des idées que nous sentons notre propre corps. Car il y a mille expériences que des gens à qui on a coupé le bras, sentent encore longtemps après que la main leur fait mal. Certainement la main qui les touche alors, et qui les affecte d’un sentiment de douleur, n’est pas celle qu’on leur a coupée. Ce ne peut donc être que l’idée de la main, en conséquence des ébranlements du cerveau, semblables à ceux que l’on a, quand on nous blesse la main. C’est qu’en effet la matière dont notre corps est composé, ne peut agir sur notre esprit, il n’y a que celui qui lui est supérieur, et qui l’a créé, qui le puisse par l’idée du corps, c’est-à-dire par son essence même, en tant qu’elle est représentative de l’étendue ; ce que je vous expliquerai dans son temps.

Il est encore certain qu’une même idée peut toucher notre âme de perceptions toutes différentes. Car si votre main était dans de l’eau trop chaude, et qu’en même temps vous y eussiez la goutte, et de plus que vous la regardassiez, l’idée de la même main vous toucherait de trois sentiments différents, douleur, chaleur, couleur. Ainsi il ne faut pas juger que l’idée que l’on a, quand on pense à l’étendue les yeux fermés, soit différente de celle qu’on a, quand on les ouvre au milieu d’une campagne : ce n’est que la même idée de l’étendue qui nous touche de différentes perceptions. Quand vos yeux sont fermés, vous n’avez qu’une perception très faible ou de pure intellection, et toujours la même des diverses parties idéales de l’étendue. Mais quand ils sont ouverts, vous avez diverses perceptions sensibles, qui sont diverses couleurs, lesquelles vous portent à juger de l’existence et de la variété des corps, parce que l’opération de Dieu en vous n’étant pas sensible, vous attribuez aux objets, que vous n’apercevez point en eux-mêmes, toute la réalité que leurs idées vous représentent. Or tout cela se fait en conséquence des lois générales de l’union de l’âme et du corps. Mais il faudrait faire une trop longue digression pour vous expliquer le détail de tout ceci. Revenons à notre sujet, que ce que je viens de dire peut d’autant plus éclaircir, que vous y ferez plus de réflexion. Croyez-vous encore que penser à l’infini, c’est ne penser à rien, c’est ne rien apercevoir ?

LE CHINOIS : Je suis bien convaincu que quand je pense à l’infini, je suis très éloigné de penser à rien. Mais alors je ne pense point à un tel être, à un être particulier et déterminé. Or le Dieu que vous adorez n’est-ce pas un tel être, un être particulier ?

LE CHRETIEN : Le Dieu que nous adorons n’est point un tel être en ce sens, que son essence soit bornée : il est bien plutôt tout être. Mais il est un tel être en ce sens, qu’il est le seul Être qui renferme dans la simplicité de son essence, tout ce qu’il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, qui ne sont que des participations (je ne dis pas des parties) infiniment limitées, que des imitations infiniment imparfaites de son essence. Car c’est une propriété de l’Être infini d’être un, et en un sens toutes choses : c’est-à-dire parfaitement simple, sans aucune composition de parties, de réalités, de perfections, et imitable ou imparfaitement participable en une infinité de manières par différents êtres.

C’est ce que tout esprit fini ne saurait clairement comprendre : mais c’est ce qu’un esprit, quoique fini, peut clairement déduire de l’idée de l’Être infiniment parfait. Est-ce que vous-même vous croyez que votre Ly, votre souveraine sagesse, règle, vérité, soit un composé de plusieurs réalités différentes, de toutes les idées différentes qu’elle vous découvre : car j’ai ouï dire que la plupart de vos douleurs croient que c’est dans le I y que vous voyez tout ce que vous voyez.

LE CHINOIS : Nous trouvons dans le Ly bien des choses que nous ne pouvons comprendre, entre autres l’alliance de sa simplicité avec sa multiplicité. Mais nous sommes certains qu’il y a une sagesse, et une règle souveraine qui nous éclaire, et qui règle tout. Vous mettez apparemment en votre Dieu cette sagesse, et nous croyons qu’elle subsiste dans la matière : elle existe certainement la matière : mais jusqu’à présent nous n’avons point été convaincus de l’existence de votre Dieu. Il est vrai que la preuve que vous venez de me donner de son existence est fort simple, et telle que je ne sais maintenant qu’y répliquer : mais elle est si abstraite qu’elle ne me convainc pas tout à fait. N’en auriez-vous point de plus sensible ?

LE CHRETIEN : Je vous en donnerai tant qu’il vous plaira. Car il n’y a rien de visible dans le monde que Dieu a créé, d’où on ne puisse s’élever à la connaissance du Créateur, pourvu qu’on raisonne juste. Et certainement je vous convaincrai de son existence, pourvu que vous observiez cette condition, prenez-y garde, de me suivre, et de ne me rien répliquer que vous ne le conceviez distinctement.

Lorsque vous ouvrez les yeux au milieu d’une campagne, dans l’instant même que vous les ouvrez’, vous découvrez un très grand nombre d’objets, chacun selon sa grandeur, sa figure, son mouvement ou son repos, sa proximité ou son éloignement, et vous découvrez tous ces objets par des perceptions de couleurs toutes différentes. Cherchons quelle est la cause de ces perceptions si promptes que nous avons de tant d’objets. Cette cause ne peut être, ou que ces mêmes objets, et les organes de notre corps qui en reçoivent l’impression, ou notre âme, si vous la distinguez maintenant de ces organes, ou le Ly, ou le Dieu que nous adorons, et que nous croyons agir sans cesse en nous à l’occasion des impressions des objets sur notre corps.

Je crois que vous convenez que les objets ne font que réfléchir la lumière vers nos yeux. Comme je suppose que vous savez comment sont faits les yeux, je crois que vous convenez encore, qu’ils ne font que rassembler les rayons qui sont réfléchis de chaque point des objets, en autant de points sur le nerf optique, où se trouve le foyer des humeurs transparentes de l’œil. Or il est évident que cette réunion des rayons ne fait qu’ébranler les fibres de ce nerf, et par lui les parties du cerveau où ces nerfs aboutissent, et aussi les esprits animaux ou’ ces petits corps, qui peuvent être entre ces fibres. Or jusques ici il n’y a point de sentiment, ni aucune perception d’objets.

LE CHINOIS : C’est ce que nos docteurs vous nieront. Car ce que nous appelons esprit ou âme n’est, selon eux, que de la matière organisée et subtilisée. Les ébranlements des fibres du cerveau, joints avec les mouvements de ces petits corps, ou de ces esprits animaux, sont la même chose que nos perceptions, nos jugements, nos raisonnements, en un mot sont la même chose que nos diverses pensées.

LE CHRETIEN : Me voilà arrêté tout court : mais c’est que vous manquez à la condition prescrite. Vous me répliquez ce que vous ne concevez point clairement : car je conçois clairement tout le contraire. Je conçois clairement par l’idée de l’étendue ou de la matière, qu’elle est capable de figures et de mouvements, de rapports de distance ou permanents ou successifs, et rien davantage ; et je ne dis que ce que je conçois clairement. Je trouve même qu’il y a moins de rapport entre le mouvement des petits corps, l’ébranlement des fibres de notre cerveau, et nos pensées, qu’entre le carré et le cercle, que personne ne prit jamais l’un pour l’autre. Car le carré et le cercle conviennent du moins en ce qu’ils sont l’un et l’autre des modifications d’une même substance : mais les divers ébranlements du cerveau et des esprits animaux, qui sont des modifications de la matière, ne conviennent en rien avec les pensées de l’esprit, qui sont certainement des modifications d’une autre substance.

J’appelle une substance ce que nous pouvons apercevoir seul, sans penser à autre chose, et modification de substance ou manière d’être ce que nous ne pouvons pas apercevoir seul. Ainsi je dis que la matière ou l’étendue créée est une substance, parce que je puis penser à de l’étendue, sans penser à autre chose ; et je dis que les figures, que la rondeur par exemple, n’est qu’une modification de substance ; parce que nous ne pouvons pas penser à la rondeur sans penser à l’étendue, car la rondeur n’est que l’étendue même de telle façon. Or comme nous pouvons avoir de la joie, de la tristesse, du plaisir, de la douleur, sans penser à l’étendue ; comme nous pouvons apercevoir, juger, raisonner, craindre, espérer, haïr, aimer, sans penser à l’étendue, je veux dire sans apercevoir de l’étendue, non dans les objets de nos perceptions, objets qui peuvent avoir de l’étendue, mais dans les perceptions mêmes de ces objets.

Il est clair que nos perceptions ne sont pas des modifications de notre cerveau, qui n’est que de l’étendue diversement configurée, mais uniquement de notre esprit, substance seule capable de penser. Il est vrai néanmoins que nous pensons presque toujours en conséquence de ce qui se passe dans notre cerveau, d’où on peut conclure, que notre esprit lui est uni, mais nullement que notre esprit et notre cerveau ne soient qu’une même et unique substance. De bonne foi concevez-vous clairement, que les divers arrangements et mouvements des corps petits ou grands soient diverses pensées ou divers sentiments ? Si vous le concevez clairement, dites-moi en quel arrangement de fibres du cerveau consiste la joie ou la tristesse, ou tel autre sentiment qu’il vous plaira ?

LE CHINOIS : J’avoue que je ne le conçois pas clairement. Mais il faut bien que cela soit ainsi, et que nos perceptions ne soient que des modifications de la matière. Car par exemple, dès qu’une épine nous pique le doigt, nous sentons de la douleur, et nous la sentons dans le doigt piqué ; marque certaine que la douleur n’est que la piqûre, et que la douleur n’est que dans le doigt.

LE CHRÉTIEN : Je n’en conviens pas. Comme l’épine est pointue, je conviens qu’elle fait un trou dans le doigt ; car je le conçois clairement, puisqu’une étendue est impénétrable à toute autre étendue. Il y a contradiction que deux ne soient qu’un : ainsi il n’est pas possible que deux pieds cubes d’étendue n’en fassent qu’un. L’épine qui pique le doigt y fait donc nécessairement un trou. Mais que le trou du doigt soit la même chose que la douleur que l’on souffre, et que cette douleur soit dans le doigt piqué, ou une modification du doigt, je n’en conviens pas. Car on doit juger que deux choses sont différentes, quand on en a des idées différentes, quand on peut penser à l’une sans penser à l’autre. Un trou dans un doigt n’est donc pas la même chose que la douleur. Et la douleur n’est pas dans le doigt, ou une modification du doigt. Car l’expérience apprend que le doigt fait mal à ceux-mêmes à qui on a coupé le bras, et qui n ont plus de doigt. Ce ne peut donc être, comme je vous l’ai déjà dit, que l’idée du doigt qui modifie d’un sentiment de douleur notre âme, c’est-à-dire, cette substance de l’homme capable de sentir. Or cela arrive en conséquence des lois générales de l’union de l’âme et du corps que le Créateur a établies, afin que nous retirions la main, et que nous conservions le corps qu’il nous a donné. Je ne m’explique pas davantage : car la condition que j’ai supposée, ce que vous ne devez me répliquer que ce que vous concevez clairement. Je vous prie de vous en souvenir.

LE CHINOIS : Eh bien, que la matière soit ou ne soit pas capable de penser, on vous répondra que ce qui est en nous capable de penser, que notre âme sera la vraie cause de toutes ces perceptions différentes que nous avons des objets, lorsque nous ouvrons les yeux au milieu d’une campagne. On vous dira que de la connaissance que l’âme a des diverses projections ou images que les objets tracent sur le nerf optique, elle en forme cette variété de perceptions et de sentiments. Cela me paraît assez vraisemblable.

LE CHRÉTIEN : Cela peut paraître vraisemblable, mais certainement cela n’est pas vrai. Car t°. Il n’est pas vrai que l’âme connaisse qu’il se fait telles et telles projections sur le nerf optique : elle ne sait pas même comment l’œil est fait, et s’il est tapissé du nerf optique. Supposé qu’elle connût tout cela, comme elle ne sait ni l’optique ni la géométrie, elle ne pourrait de la connaissance des projections des objets dans ses yeux, en conclure ni leur figure, ni leur grandeur : leur figure, parce que la projection d’un cercle, par exemple, n’est jamais un cercle, excepté dans un seul cas ; leur grandeur, parce qu’elle n’est pas proportionnée à celle des projections, lorsqu’ils ne sont pas dans une égale distance. 3°. Supposé qu’elle sût parfaitement l’optique et la géométrie, elle ne pourrait pas dans le même instant qu’elle ouvre les yeux, avoir tiré ce nombre comme infini de conséquences, toutes nécessaires pour placer tous ces objets dans leur distance, et leur attribuer leurs figures, sans compter cette variété surprenante de couleurs dont on les voit comme couverts ; tout cela aujourd’hui comme hier, sans erreur ou avec les mêmes erreurs, et convenir en cela avec un grand nombre d’autres personnes. 4°. Nous avons sentiment intérieur que toutes nos perceptions des objets se font en nous sans nous, et même malgré nous, lorsque nos yeux sont ouverts et que nous les regardons. Je sais par exemple, que quand le soleil touche l’horizon, il n’est pas plus grand que quand il est dans notre méridien, et même que la projection qui s’en trace sur mon nerf optique, est quelque peu plus petite ; et cependant malgré mes connaissances je le vois plus grand. Je crois qu’il est au moins un million de fois plus grand que la terre, et le vois sans comparaison plus petit. Si je me promène d’occident en orient en regardant la lune, je vois qu’elle avance du même côté que moi ; et je sais cependant qu’elle se va coucher à l’occident. Je sais que la hauteur de l’image qui se peint dans mon œil, d’un homme qui est à dix pas de moi, diminue de la moitié quand il s’est approché à cinq ; et cependant je le vois de la même grandeur : et tout cela indépendamment de la connaissance des raisons sur lesquelles sont réglées les perceptions que nous avons de tous ces objets : car bien des gens, qui aperçoivent les objets mieux que ceux qui savent l’optique, ne les savent pas, ces raisons. Il est donc évident que ce n’est point l’âme qui se donne cette variété de perceptions qu’elle a des objets, dès qu’elle ouvre les yeux au milieu d’une campagne.

LE CHINOIS : Je l’avoue, il faut nécessairement que ce soit le Ly.

LE CHRETIEN : Oui sans doute, si par le Ly vous entendez un Être infiniment puissant, intelligent, agissant toujours d’une manière uniforme, en un mot l’Etre infiniment parfait. Remarquez surtout deux choses. La première, qu’il est nécessaire que la cause de toutes les perceptions que nous avons des objets, doit savoir parfaitement la géométrie et l’optique, comment les yeux et les membres du corps de tous les hommes sont composés, et les divers changements qui s’y passent à chaque instant, j’entends du moins ceux sur lesquels il est nécessaire de régler nos perceptions. z°. Que cette cause raisonne si juste et si promptement, qu’on voit bien qu’elle est infiniment intelligente, qualité que vous refusez au Ly, et qu’elle découvre de simple vue les conséquences les plus éloignées des principes, selon lesquels elle agit sans cesse dans tous les hommes et en un instant. Pour vous faire concevoir plus distinctement ce que je pense sur cela, je dis que supposé que ce soit moi-même qui me donne la perception de la distance d’un objet, qui serait seulement à trois ou quatre pieds de moi, il est nécessaire que je sache la géométrie, comment mes yeux sont composés, et les changements qui s’y passent, et que je raisonne ainsi. Par la connaissance que j’ai de mes yeux, je sais la distance qui est entre eux. Je sais aussi par leur situation, les deux angles que leurs axes qui concourent au même point de l’objet, font avec la distance de mes yeux. Voilà donc trois choses connues dans un triangle, sa base et deux angles. Donc la perpendiculaire tirée du point de l’objet sur le milieu de la distance qui est entre mes yeux, laquelle marque l’éloignement de l’objet qui m’est directement opposé, peut être connue par la connaissance que j’ai de la géométrie. Car cette science m’apprend qu’un triangle est déterminé quand un côté est donné avec deux angles et que de là on en peut déduire ce que je cherche. Mais si je me fermais un œil, comme il n’y aurait plus que deux choses connues, la distance des yeux et un angle, le triangle serait indéterminé, et par conséquent je ne pourrais plus par ce moyen apercevoir la distance de l’objet. Je pourrais la connaître par un autre, mais moins exactement, comme par celui-ci. Par la connaissance supposée que j’ai de ce qui se passe dans mes yeux, je connais la grandeur de l’image qui se peint dans le fond de mon œil. Or l’optique m’apprend que plus les objets sont éloignés, plus leurs images ou leurs projections sont petites. Donc par la grandeur de l’image, je dois juger que l’objet, dont je sais d’ailleurs à peu près la grandeur ordinaire, est aussi à peu près à telle distance. Mais ce moyen n’étant pas si exact, il faut que je me serve de mes deux yeux, pour connaître plus exactement la distance de l’objet. De même lorsqu’un homme s’approche de moi, je juge par les moyens précédents ou d’autres semblables, que la distance de lui à moi diminue : mais comme par la connaissance que j’ai de ce qui se passe dans mes yeux, je sais que la projection qui s’en trace dans le fond de mes yeux, augmente à proportion qu’il est plus proche ; et que l’optique m’apprend, que les hauteurs des images des objets sont en raison réciproque de leurs distances, je juge avec raison que je dois me donner de cet homme une perception de grandeur toujours égale, quoique son image diminue sans cesse sur mon nerf optique. Quand je regarde un objet et que la projection qui s’en trace dans le fond de mon œil, y change sans cesse de place, je dois apercevoir que cet objet est en mouvement. Mais si je marche en même temps que je le regarde, comme je sais aussi la quantité de mouvement que je me donne, quoique 1 image de cet objet change de place dans le fond de mes yeux, je dois le voir immobile ; si ce n’est que le mouvement que je sais que je me donne en marchant, ne soit pas proportionné au changement de place que je sais qu’occupe sur mon nerf optique l’image de cet objet.

Il est évident que si je ne savais pas exactement la grandeur des projections qui se tracent sur le nerf optique, la situation et le mouvement de mon corps, et divinement pour ainsi dire l’optique et la géométrie ; quand il dépendrait de moi de former en moi les perceptions des objets, je ne pourrais jamais apercevoir la distance, la figure, la situation et le mouvement d’aucun corps. Donc il est nécessaire que la cause de toutes les perceptions que j’ai, lorsque j’ouvre les yeux au milieu d’une campagne, sache exactement tout cela, puisque toutes nos perceptions ne sont réglées que par là. Ainsi la règle invariable de nos perceptions, est une géométrie ou optique parfaite : et leur cause occasionnelle ou naturelle est uniquement ce qui se passe dans nos yeux, et dans la situation et le mouvement de notre corps. Car par exemple, si je suis transporté d’un mouvement si uniforme, comme on l’est quelquefois dans un bateau, que je ne sente point ce mouvement, le rivage me paraîtra se mouvoir. De même si je regarde un objet au travers d’un verre convexe ou concave, qui augmente ou diminue l’image qui s’en trace dans l’œil, je le verrai toujours ou plus grand ou plus petit qu’il n’est : et quoique je sache d’ailleurs la grandeur de cet objet, je n’en aurai jamais de perception sensible, que proportionnée à l’image qui s’en forme dans les yeux. C’est que le Dieu que nous adorons, le Créateur de nos âmes et de nos corps, pour unir ensemble ces deux substances, dont l’homme est composé, s’est fait une loi générale de nous donner à chaque mstant toutes les perceptions des objets sensibles que nous devrions nous donner à nous-mêmes, si sachant parfaitement la géométrie et l’optique, et ce qui se passe dans nos yeux et dans le reste de notre corps, nous pouvions outre cela, uniquement en conséquence de cette connaissance, agir en nous-mêmes, et y produire toutes nos sensations par rapport à ces objets. En effet, Dieu nous ayant faits pour nous occuper de lui, et de nos devoirs envers lui, il a voulu nous apprendre sans application de notre part, par la voie courte et sûre des sensations, tout ce qui nous est nécessaire pour la conservation de la vie ; non seulement la présence et la situation des objets qui nous environnent, mais encore leurs diverses qualités, soit utiles soit nuisibles.

Faites maintenant une sérieuse attention sur la multitude des sensations que nous avons des objets sensibles, non seulement par la vue, mais par les autres sens : sur la promptitude avec laquelle elles se produisent en nous, sur l’exactitude avec laquelle elles nous avertissent, sur les divers degrés de force ou de vivacité de ces sensations, proportionnés à nos besoins, non seulement en vous et en moi, mais dans tous les hommes, et cela à chaque instant. Considérez enfin les règles invariables et les lois générales de toutes nos perceptions, et admirez profondément l’intelligence et la puissance infinie du Dieu que nous adorons, l’uniformité de sa conduite, sa bonté pour les hommes, son application à leurs besoins à l’égard de la vie présente. Mais que sa bonté paternelle, que notre religion nous apprend qu’il a pour ses enfants, ce au-dessus de celle-ci ! Un ouvrier aime sans doute infiniment davantage son enfant, que son ouvrage.

LE CHINOIS : Il me paraît que votre doctrine ressemble fort à celle de notre secte, et que le Ly et le Dieu que vous honorez, ont entre eux assez de rapport. Le peuple de ce pays est idolâtre’ : il invoque la pierre et le bois, ou certains dieux particuliers qu’ils se sont imaginés être en état de les secourir. Je croyais aussi que ce Seigneur du ciel que vous nommez votre Dieu, était de même espèce, plus excellent et plus puissant que celui du peuple : mais toujours un Dieu imaginaire. Mais je vois bien que votre religion mérite qu’on l’examine sérieusement.

LE CHRÉTIEN : Comparez donc sans prévention votre doctrine avec la nôtre. Vous y êtes d’autant plus obligé, que votre bonheur éternel dépend de cet examen. La religion que nous suivons n’est point une production de notre esprit. Elle nous a été enseignée par cette souveraine vérité que vous appelez le Ly, et il l’a confirmée par un grand nombre de miracles, que vous regarderez comme des fables, prévenus comme vous l’êtes de la sublimité de vos connaissances. Je tâche de vous désabuser par des raisonnements humains. Mais ne croyez pas que notre foi en dépende. Elle est appuyée sur l’autorité divine et proportionnée à la capacité de tous les hommes.

Vous dites que le Ly est la souveraine vérité. Je le dis aussi : mais voici comme je l’entends. Dieu, l’Être infiniment parfait, contenant en lui tout ce qu’il y a de réalité ou de perfection, comme je vous l’ai déjà et prouvé et expliqué, il peut en me touchant par ses réalités efficaces, car il n’y a rien en Dieu d’impuissant ; c’est-à-dire en me touchant par son essence, en tant que participable par tous les êtres, me découvrir ou me représenter tous les êtres. Je dis en me touchant, car quoique mon esprit soit capable de penser ou d’apercevoir, il ne peut apercevoir que ce qui le touche ou le modifie : et telle est sa grandeur, qu’il n’y a que son Créateur qui puisse agir immédiatement en lui. C’est dans le vrai Ly qu’est la vie des intelligences, la lumière qui les éclaire. Mais c’est ce que les hommes charnels et grossiers ne comprennent pas. Voilà pourquoi je dis que le vrai Ly est la souveraine vérité : c’est qu’il renferme dans son essence, en tant qu’imparfaitement imitable en une infinité de manières, les idées ou les archétypes de tous les êtres, et qu’il nous les découvre, ces idées. Otez les idées, vous ôtez les vérités, car il est évident que les vérités ne sont que les rapports qui sont entre les idées. Dieu est encore la souveraine vérité en ce sens, qu’il ne peut nous tromper, manquer à ses promesses, etc. Mais il n’est pas nécessaire de s’arrêter à ces divers sens selon lesquels on peut dire que Dieu est la souveraine vérité.

Dites-moi maintenant : comment entendez-vous que le Ly est la vérité ? Mais faites attention que ce mot, vérité, ne signifie que rapport. Car 2 et 2 sont 4 n’est une vérité, que parce qu’il y a un rapport d’égalité entre 2 et 2 et 4. De même 2 et 2 ne sont pas S, n’est aussi une vérité, que parce qu’il y a un rapport d’inégalité entre z et 2 et 5. Qu’entendez-vous donc par souveraine vérité ou souverain rapport ? Quel genre d’être est-ce, quelle réalité trouvez-vous dans un rapport, ou un souverain rapport ? Si un corps est double d’un autre je conçois qu’il a plus de réalité. Mais ôtez la réalité des corps, vous ôtez leur rapport. Le rapport qui est entre les corps, n’est donc dans le fond que les corps mêmes. Ainsi le Ly ne peut être la souveraine vérité, que parce que étant infiniment parfait, il renferme dans la simplicité de son essence, les idées de toutes les choses qu’il a créées, et qu’il peut créer.

Vous dites que le Ly ne peut subsister que dans la matière. Est-ce que vous prétendez qu’il ne consiste que dans les diverses figures qu’ont les corps qui composent l’univers, et que le Ly n’est que l’ordre et l’arrangement qui esst entre eux ? Que votre Ly serait peu de chose s’il ne consistait qu’en cela. Et que la matière elle-même, la dernière et la plus méprisable des sub9tances serait au-dessus de ce Ly, dont vous dites cependant tant de merveilles. Car assurément la substance sut mieux que ses divers arrangements, ce qui ne périt point, que ce qui est périssable.

LE CHINOIS : Par le Ly nous n’entendons pas simplement l’arrangement de la matière, mais cette souveraine sagesse qui range dans un ordre merveilleux les parties de la matière.

LE CHRÉTIEN : En cela votre doctrine ce semblable à la nôtre. Mais pourquoi soutenez-vous que le Ly ne subsiste point en lui-même, et qu’il ne peut subsister que dans la matière : qu’il n’est point intelligent, et qu’il ne sait ni ce qu’il est, ni ce qu’il fait ? Cela nous fait juger que vous croyez que le Ly n’est que la figure et l’arrangement des corps car la figure et l’arrangement des corps ne peuvent subsister sans les corps mêmes, et manquent d’intelligence. La rondeur par exemple, d’un corps, n est assurément que le corps même de telle façon, et elle ne connaît point ce qu’elle est. Quand vous voyez un bel ouvrage, vous dites qu’il y a là bien du Ly. Si vous voulez dire par là que celui qui l’a composé, a été éclairé par le Ly, par la souveraine sagesse, vous penserez comme nous. Si vous voulez dire que l’idée qu’a l’ouvrier de son ouvrage, est dans le Ly, et que c’est cette idée qui a éclairé l’ouvrier, nous y consentirons. Mais qu’on brise l’ouvrage, l’idée qui éclaire l’ouvrier subsiste toujours. Le Ly ne subsiste donc pas dans l’arrangement des parties dont l’ouvrage est composé, ni par la même raison dans l’arrangement des parties du cerveau de l’ouvrier. Le Ly est une lumière commune à tous les hommes, et tous ces arrangements de matière ne sont que des modifications particulières. Ils peuvent périr et changer ces arrangements : mais le Ly est éternel et immuable. Il subsiste donc en lui-même, non seulement indépendamment de la matière, mais indépendamment des intelligences les plus sublimes, qui reçoivent de lui l’excellence de leur nature et la sublimité de leurs connaissances.

Pourquoi donc rabaissez-vous le Ly, la souveraine sagesse, jusqu’à soutenir qu’elle ne peut subsister sans la matière. Mais encore un coup, quels étranges paradoxes s’il est vrai que vous les souteniez ! Votre Ly n’est point intelligent. Il est la souveraine sagesse, et il ne sait ni ce qu’il est ni ce qu’il fait. Il éclaire tous les hommes, il leur donne la sagesse et l’intelligence, et il n’est pas sage lui-même. Il arrange certainement les parties de la matière pour certaines fins : il place dans l’homme les yeux au haut de la tête, afin qu’il voie de plus loin, mais sans le savoir ni même sans le vouloir. Car il n’agit que par une impétuosité aveugle de sa nature bienfai santé. Voilà ce que j’ai ouï dire que vous pensiez de votre Ly. Est-ce là rendre justice à celui de qui vous tenez tout ce que vous êtes ?

LE CHINOIS : Nous disons que le Ly est la souveraine sagesse et la souveraine justice : mais par respect pour lui, nous n’oserions dire qu’il est sage ni qu’il est juste. Car c’est la sagesse et la justice qui rendent sage et juste : et par conséquent la sagesse vaut mieux que le sage, la justice que le juste. Comment pouvez-vous donc dire de votre Dieu, de l’Être infiniment parfait, qu’il est sage. Car la sagesse qui le rendrait sage serait plus parfaite que lui, puisqu’il tirerait d’elle sa perfection.

LE CHRÉTIEN : L’Être infiniment parfait est sage. Mais il est à lui-même sa sagesse ; il est la sagesse même. Il n’est point sage par une sagesse étrangère et chimérique : il est à lui-même sa lumière, et la lumière qui éclaire toutes les intelligences. Il est juste et la justice essentielle et originale. Il est bon et la bonté même. Il est tout ce qu’il est nécessairement et indépendamment de tout autre être, et tous les êtres tiennent de lui tout ce qu’ils ont de réalité et de perfection : car l’Être infiniment parfait se suffit à lui-même, et tout ce qu’il a fait a sans cesse besoin de lui.

LE CHINOIS : Quoi, la souveraine sagesse serait sage elle-même. Il me paraît clair que cela se contredit : car les formes et les qualités sont différentes des sujets. Une sagesse sage ! comment cela ? c’est la sagesse qui rend sage, mais elle n’est pas sage elle-même.

LE CHRETIEN : Je vois bien que vous vous imaginez qu’il y a des formes et des qualités abstraites, et qui ne sont les formes et les qualités d’aucun sujet : qu’il y a une sagesse, une justice, une bonté abstraite, et qui n’est la sagesse d’aucun être. Vos abstractions vous trompent : quoi, pensez-vous qu’il y ait une figure aberrante, une rondeur, par exemple, qui rende ronde une boule, et sans laquelle un corps dont tous les points de la surface seraient également éloignés du centre ne serait point rond ? Lorsque je rends cette justice au Ly de dire de lui, qu’il est indépendant de la matière, sage, juste, tout-puissant, en un mot infiniment parfait, et que je l’adore en cette qualité ; pensez-vous qu’en cela je ne sois pas juste, indépendamment de votre justice abstraite et imaginaire, si en cela je rends au Ly l’honneur qui lui ce dû ? Encore un coup vos abstractions vous trompent. Mais il faut que je vous (explique comment je conçois que Dieu est à lui-même sa sagesse ; et en quel sens il est la nôtre.

Le Dieu que nous adorons c’est l’Être infiniment parfait, comme je vous l’ai déjà expliqué, et dont je vous ai prouvé l’existence. Or se connaître soi-même est une perfection. Donc l’Être infiniment parfait se connaît parfaitement. Et par conséquent il connaît aussi toutes les manières dont son essence infinie peut être imparfaitement participée, ou imitée par tous les êtres particuliers et finis, soit créés, soit possibles : c’est-à-dire, qu’il voit dans son essence les idées ou les archétypes de tous ces êtres. Or l’Être infiniment parfait est aussi tout-puissant, puisque la toute-puissance ce une perfection. Donc il peut vouloir, et par conséquent créer ces êtres. Ainsi Dieu voit dans son essence infinie l’essence de tous les êtres finis, je veux dire l’idée ou l’archétype de tous ces êtres. Il voit aussi leur existence et toutes leurs manières d’exister par la connaissance qu’il a de ses propres volontés, puisque ce sont ses volontés qui leur donnent l’être. Ainsi l’Être infiniment parfait est à lui-même sa sagesse : il ne tire ses connaissances que de lui-même. Et s’il connaît la matière qu’il arrange avec tant d’art par rapport aux fins qu’il se propose, comme il paraît évidemment dans la construction des animaux et des plantes, il ne la connaît que parce qu’il l’a faite. Car si elle était éternelle, il n’en aurait pas formé tant d’ouvrages admirables, puisqu’il n’en aurait pas même la connaissance ; l’Être infiniment parfait ne pouvant tirer ses connaissances que de lui-même. Vous voyez donc comment Dieu est sage, et comment il est à lui-même sa sagesse.

Dieu est aussi notre sagesse et l’auteur de nos connaissances, parce que lui seul agit immédiatement dans nos esprits, et qu’il leur découvre les idées qu’il renferme des êtres qu’il a créés, et qu’il peut créer : c’est-à-dire parce qu’il nous touche l’esprit par sa substance toujours efficace, non selon tout ce qu’elle est, mais seulement selon qu’elle est représentative de ce que nous voyons. Pour vous rendre sensible ce que je veux dire ; imaginez-vous que le plan de ce mur soit visible immédiatement et par lui-même, capable d’agir sur votre esprit et de se faire voir à lui. Je vous ai prouvé que cela n’est pas vrai ; car il y a une différence infinie entre le corps qu’on voit immédiatement et directement, je veux dire entre les idées des corps, ou les corps intelligibles, et entre les corps matériels, ceux que l’on regarde en tournant et fixant ses yeux vers eux. Supposons, dis-je, que le plan de ce mur soit capable d’agir sur votre esprit et de se faire voir à lui, il est clair qu’il pourrait vous y faire voir toutes sortes de lignes courbes et droites, et toutes sortes de figures, sans que vous vissiez, le plan. Car si le plan vous touchait seulement en tant que ligne et telle ligne, et que le reste de ce plan ne vous touchât point, et devint parfaitement transparent, vous verriez la ligne sans voir le plan, quoique vous ne vissiez la ligne que dans le plan, et par l’action du plan sur votre esprit : parce que en effet ce plan renferme la réalité de toutes sortes de lignes, sans quoi il ne pourrait vous les représenter en lui-même. Ainsi Dieu, l’Être infiniment parfait, renfermant éminemment en lui-même tout ce qu’il y a de réalité ou de perfection dans tous les êtres, il peut nous les représenter, en nous touchant par son essence, non prise absolument, mais prise en tant que relative à ces êtres, puisque son essence infinie renferme tout ce qu’il y a de réalité véritable dans tous les êtres finis. Ainsi Dieu seul agit immédiatement dans nos âmes, lui seul est notre vie, notre lumière, notre sagesse. Mais il ne nous découvre maintenant en lui que les sciences humaines, et ce qui nous est nécessaire par rapport à la société et à la conservation de la vie présente, tantôt en conséquence de notre attention, et tantôt en conséquence des lois générales de l’union de l’âme et du corps. Il s’est réservé de nous instruire de ce qui a rapport à la vie future par son Verbe, qui s’est fait homme’, et qui nous a appris la religion que nous professons. Vous voyez donc qu’on ne rabaisse point la souveraine sagesse, le vrai Ly, en soutenant qu’il est sage ; puisqu’il est à lui-même sa sagesse et sa lumière, et la seule lumière de nos esprits. Mais si le Ly ne se connaissait pas lui-même, et ne savait ce qu’il fait ; s’il n’avait ni volonté ni liberté ; s’il faisait tout dans le monde par une impétuosité aveugle et nécessaire ; quelque excellents que fussent ses ouvrages, je ne vois pas que dans la dépendance où vous le mettez encore de la matière, il méritât les éloges que vous lui donnez.

LE CHINOIS : Je vois bien qu’il n’y a pas de contradiction que Dieu soit sage, et aussi la sagesse même de la manière que vous l’expliquez. Mais nous concevons encore notre Ly comme l’ordre immuable, la loi éternelle, la règle et la justice même. Comment accorder encore le Ly avec votre Dieu ? Comment sera-t-il juste, et en même temps la justice et la règle ? Nos docteurs même ne savent point si votre Dieu existe : mais tout le monde sait bien qu’il y a une loi éternelle, une règle immuable, une justice souveraine bien au-dessus de votre Dieu, s’il est juste, puisqu’il ne peut être juste que par elle. Notre Ly est une loi souveraine à laquelle votre Dieu même est obligé de se soumettre.

LE CHRETIEN : Vos abstractions vous séduisent encore. Quel genre d’être, est-ce que cette loi et cette règle : comment subsiste-t-elle dans la matière : quel en est le législateur ? Elle est éternelle dites-vous. Concevez donc que le législateur est éternel. Elle est nécessaire et immuable dites vous encore : dites donc aussi que le législateur est nécessaire, et qu’il ne lui est pas libre ni de former, ni de suivre ou de ne pas suivre cette loi. Concevez que cette loi n’est immuable et éternelle, que parce qu’elle est écrite pour ainsi dire en carastères éternels dans l’ordre immuable des attributs ou des perfections du législateur, de l’Être éternel et nécessaire, de l’Être infiniment parfait. Mais ne dites pas qu’elle subsiste dans la matière. Je m’explique. L’Être infiniment parfait se connaît parfaitement, et il s’aime lui-même invinciblement, et par la nécessité de sa nature. Vous ne sauriez concevoir autrement l’Être infiniment parfait. Car sa volonté n’est point comme en nous une impression qui lui vienne d’ailleurs : ce ne peut être que l’amour naturel qu’il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Il suit de là qu’il estime et qu’il aime nécessairement davantage les êtres qui participent davantage à ses perfections. Il estime donc et il aime davantage l’homme par exemple que le cheval ; l’homme vertueux et qui lui ressemble, que l’homme vicieux, qui défigure l’image qu’il porte de la divinité, car nous savons que Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance,. L’ordre éternel, immuable et nécessaire qui est entre les perfections que Dieu renferme dans son essence infinie, auxquelles participent inégalement tous les êtres, est donc la loi éternelle nécessaire et immuable. Dieu même est obligé de la suivre : mais il demeure indépendant : car il n’est obligé de la suivre que parce qu’il ne peut ni errer ni se démentir, avoir honte d’être ce qu’il est, cesser de s’estimer et de s’aimer, cesser d’estimer et d’aimer toutes choses à proportion qu’elles participent à son essence. Rien ne l’oblige à suivre cette loi que l’excellence immuable et infinie de son être, excellence qu’il connaît parfaitement et qu’il aime invinciblement. Dieu est donc juste essentiellement, et la justice même, et la règle invariable de tous les esprits qui se corrompent s’ils cessent de se conformer à cette règle, c’est-à-dire s’ils cessent d’estimer et d’aimer toutes choses à proportion qu’elles sont estimables et aimables, à proportion qu’elles participent davantage aux perfections divines.

Comme c’est dans l’Être infiniment parfait, ou pour parler comme vous dans le Ly, que nous voyons toutes les vérités, ou tous les rapports, qui sont entre les idées éternelles et immuables qu’il renferme ; il est clair que nous y voyons les rapports de perfection, aussi bien que les simples rapports (le grandeur ; les rapports qui règlent les jugements de l’esprit, et en même temps les mouvements du cœur, aussi bien que ceux qui ne règlent que les jugements de l’esprit ; en un mot les rapports qui ont force de loi, aussi bien que ceux qui sont purement spéculatifs. Ainsi la loi éternelle est en Dieu et Dieu même ; puisque cette loi ne consiste que dans l’ordre éternel et immuable des perfections divines. Et cette loi est notifiée à tous les hommes par l’union naturelle, quoique maintenant fort affaiblie, qu’ils ont avec la souveraine Raison, ou’ en tant que raisonnables ; et de plus par les sentiments d’approbation ou de reproche intérieur dont cette même raison les console lorsqu’ils obéissent à cette loi, ou les désole lorsqu’ils ne lui obéissent pas, ils sont convaincus qu’elle leur est commandée, mais parce que les hommes sont devenus trop charnels, grossiers, esclaves de leurs passions, en un mot incapables de rentrer en eux-mêmes, pour consulter attentivement cette souveraine loi, et pour la suivre constamment, ils ont tous besoin des lumières et des secours de NOTRE SAINTE RELIGION. Car non seulement elle expose clairement tous nos devoirs, mais elle nous donne encore tous les secours nécessaires pour les pratiquer.

Comparez donc sans prévention votre doctrine sur le Ly avec celle que je viens de vous exposer. Vos docteurs étaient fort éclairés, j’en conviens : mais ils étaient hommes comme vous et comme nous. Et nous savons qu’il y a un Dieu, un Être infiniment parfait, non seulement par une infinité de preuves que nous croyons démonstratives, mais parce que Dieu lui-même s’est fait connaître aux auteurs de nos Écritures. Mais laissant maintenant à part l’autorité divine de nos Livres sacrés, et celle de vos docteurs, examinez s’il est possible que votre Ly sans devenir le nôtre, c’est-à-dire l’Etre infiniment parfait, puisse être la lumière, la sagesse, la règle qui éclaire tous les hommes. Pourrions-nous voir en lui tout ce que nous y voyons, s’il n’en contenait éminemment la réalité ? Est-ce qu’on pourrait voir dans un plan, s’il était visible par lui-même, des solides qui n’y sont point ? N’est-il pas évident que ce qu’on voit immédiatement et directement n’est pas rien, et que voir rien et ne point voir c’est la même chose ? Comment trouveriez-vous dans votre Ly ces espaces infinis, j’entends ceux que votre esprit aperçoit immédiatement, et qu’il sait n’avoir point de bornes : car je ne parle pas de ces espaces matériels qu’on ne voit point en eux-mêmes, et par conséquent qu’on pourrait voir ou plutôt croire qu’on les voit, sans qu’ils fussent ; et auxquels cependant vous attribuez une existence éternelle qui ne convient certainement qu’à leur idée. Car l’idée de ces espaces où les espaces qui sont l’objet immédiat et direct de votre esprit, sont nécessaires et éternels ; puisque ce n’est que l’essence de l’Être infiniment parfait en tant que représentative des espaces, matériels. Dites donc comme nous, que le vrai Ly qui nous éclaire immédiatement, et en qui nous découvrons tous les objets de nos connaissances, est infiniment parfait, et contient éminemment dans la simplicité parfaite de son essence, tout ce qu’il y a de vraie réalité dans tous les êtres finis.

Rendez justice au vrai Ly, en avouant de bonne foi qu’il est essentiellement juste ; puisque aimant nécessairement son essence, il aime aussi toutes choses à proportion qu’elles sont plus parfaites, puisqu’elles ne sont plus parfaites, que parce qu’elles y participent davantage. Dites aussi qu’il est la justice même, la loi éternelle, la règle invariable, puisque cette loi éternelle n’est que l’ordre immuable des perfections qu’il renferme dans l’infinité et la simplicité de son essence : ordre qui est la loi de Dieu même, et la règle de sa volonté et celle de toutes les volontés créées. Mais défiez-vous de vos abstractions, vaines subtilités de vos docteurs. Il n’y a point de ces formes ou de ces qualités abstraites. Toutes les qualités ne sont que des manières d’être de quelques substances. Si nous aimons Dieu sur toutes choses, et notre prochain comme nous-mêmes, en cela nous serons justes, sans être, si cela se peut dire, informés d’une forme abstraite de justice qui ne subsiste nulle part.

Vous croyez que c’est le Ly qui arrange la matière dans ce bel ordre que nous remarquons dans l’univers : que c’est lui qui donne aux animaux et aux plantes tout ce qui est nécessaire pour leur conservation et la propagation de leur espèce. Il est donc clair qu’il agit par rapport à certaines fins. Cependant vous soutenez qu’il n’est pas sage et intelligent, et qu’il fait tout cela par une impétuosité aveugle de sa nature bienfaisante. Quelle preuve avez-vous d’un si étrange paradoxe ?

LE CHINOIS : La voici. C’est que si le Ly était intelligent comme vous le pensez, étant bienfaisant par sa nature, il n’y aurait point de monstres ni aucun désordre dans l’univers. Pourquoi le Ly ferait-il naître aveugle un enfant avec deux yeux ? Pourquoi ferait-il croître les blés pour les ravager ensuite par les orages ? Est-ce qu’un Être infiniment sage et intelligent peut changer à tout moment de dessein, faire et aussitôt défaire ce qu’il a fait. L’univers est rempli de contradictions manifestes : marque certaine que le Ly qui le gouverne n’est ni sage ni intelligent.

LE CHRETIEN : Quoi ! celui qui nous a donné des yeux et les a placés au haut de la tête, n’a pas eu dessein que nous nous en servissions pour voir, et pour voir de plus loin ? Celui qui a donné des ailes aux oiseaux n’a ni su ni voulu qu’ils pussent voler dans l’air ? Que ne dites-vous plutôt touchant les désordres de l’univers, que votre esprit étant fini vous ne connaissez pas les diverses fins ou les divers desseins du Ly, dont la sagesse est infinie. De ce que l’univers est rempli d’effets qui se contredisent, vous en concluez que le Ly n’est pas sage : et moi j’en conclus démonstrativement tout le contraire. Voici comment.

Le Ly ou plutôt l’Être infiniment parfait que j’adore, doit toujours agir selon ce qu’il est, d’une manière conforme à ses attributs et qui en porte le caractère. Car prenez-y garde il n’a point et ne peut avoir d’autre loi ou d’autres règles de sa conduite, que l’ordre immuable de ses propres attributs. C’est nécessairement dans cet ordre qu’il trouve le motif ou la règle qui le détermine plutôt à agir d’une façon que d’une autre : car il ne se détermine que par sa volonté, et sa volonté n’est que l’amour qu’il se porte à lui-même et à ses divines perfections. Ce n’est point une impression qui lui vienne d’ailleurs et qui le porte ailleurs : ce que je vous dis est nécessairement renfermé dans l’idée de l’Etre infiniment parfait. Or se former des lois générales des communications des mouvements, des lois générales de l’union de l’âme et du corps, et d’autres semblables, après en avoir prévu toutes les suites, porte certainement le caractère d’une sagesse et d’une prescience infinie : et au contraire agir à tous moments par des volontés particulières marque une sagesse et une prévoyance bornée, telle qu’est la nôtre. De plus agir par des lois générales porte le caractère d’une cause générale, l’uniformité dans la conduite exprime l’immutabilité de la cause. Cela est évident et résout vos difficultés. Le Ly, dites-vous, ravage les moissons qu’il a fait croître : donc il n’est pas sage. Il fait et défait sans cesse, il se contredit : donc il change de dessein ou plutôt il agit par une impétuosité aveugle et naturelle. Vous vous trompez. Car au contraire, c’est à cause que le vrai Ly suit toujours les lois très simples des communications des mouvements, que les orages se forment et qu’ils ravagent les moissons, que les pluies produites aussi par les mêmes lois, avaient fait croître. Car tout ce qui arrive naturellement dans la matière n’est qu’une suite de ces lois. C’est une même conduite qui produit des effets si différents. C’est parce que Dieu ne change point sa manière d’agir qu’il suit toujours les mêmes lois, qu’on remarque dans l’univers tant d’effets qui se contredisent. C’est à cause de la simplicité de ces lois que les fruits sont ravagés ; mais la fécondité de ces mêmes lois est telle, qu’elles réparent bientôt le mal qu’elles ont fait. Elles sont telles en un mot ces lois, que leur simplicité et leur fécondité jointes ensemble, portent davantage le caractère des attributs divins, que toute autre loi plus féconde mais moins simple, ou plus simple mais moins féconde. Car Dieu ne s’honore pas seulement par l’excellence de son ouvrage, mais encore par la simplicité de ses voies, par la sagesse et l’uniformité de sa conduite.

Dieu a établi les lois générales de l’union de l’âme et du corps ; en conséquence desquelles selon les diverses impressions qui se font dans le cerveau, nous devons être avertis de la présence des objets, ou de ce qui arrive à notre corps. Dans le cerveau d’un homme qui a perdu un bras, il se fait la même impression que lorsqu’il avait la goutte au petit doigt. Il se fait de même dans le cerveau d’un homme qui dort, la même impression qu’y faisait autrefois son père mort depuis peu. D’où vient que celui-ci est averti de la présence de son père, et que l’autre souffre encore les douleurs de la goutte dans un doigt qu’il n’a plus ? C’est que Dieu ne veut pas composer ses voies, ni troubler l’uniformité et la généralité de sa conduite pour remédier à de légers inconvénients. En conséquence des mêmes lois, dès qu’un homme veut remuer le bras, il se remue, sans que l’homme sache seulement ce qu’il faudrait faire pour le remuer. On voit bien que la fin de cette loi est nécessaire à la conservation de la vie et de la société : mais d’où vient qu’il n’y a point d’exception, et que Dieu qui commande l’aumône et défend l’homicide, concourt également à celui qui étend la main pour secourir son prochain, et à celui qui tue son ennemi. C’est assurément que Dieu ne veut pas ôter à ses voies leur simplicité et leur généralité, et qu’il réserve au jour de ses vengeances spunir l’abus criminel que les hommes font de la puissance qu’il leur communique par l’établissement de ses lois.

Ne vous imaginez pas que le monde soit le plus excellent ouvrage que Dieu puisse faire, mais que c’est le plus excellent que Dieu puisse faire par des voies aussi simples et aussi sages que celles dont il se sert. Comparez si vous le pouvez l’ouvrage avec les voies, l’ouvrage entier et dans tous les temps avec toutes leurs voies ; car c’est le composé de l’ouvrage entier joint aux voies qui porte le plus le caractère des attributs divins, que Dieu a choisi. Car il ne s’est déterminé à tel ouvrage que par sa volonté, que suivant son motif et sa loi ; mais sa volonté n’est que l’amour qu’il se porte à lui-même, et son motif et sa loi n’est que l’ordre immuable et nécessaire qui est entre ses divines perfections. Comme l’Être infiniment parfait se suffit à lui-même, il lui est libre de ne rien faire. Mais il ne lui est pas libre de choisir mal, je veux dire de choisir un dessein qui ne soit pas infiniment sage, et par là de démentir ce qu’il est véritablement.

N’humanisez donc pas la divinité, ne jugez jamais par vous-mêmes de l’Être infiniment parfait. Un homme qui bâtit une maison et qui peu de jours après la jette par terre, marque très probablement par le changement de sa conduite, son inconstance, son repentir, son peu de prévoyance ; parce qu’il n’agit que par des volontés, ou avec des desseins particuliers et bornés. Mais la cause universelle agit et doit agir sans cesse par des volontés générales, et suivre exactement les lois sages qu’elle s’est prescrites après en avoir prévu toutes les suites. Après, dis-je, en avoir prévu, et voulu positivement et directement tous les effets qui rendent son ouvrage plus parfait, car c’est à cause de ces bons effets qu’il a établi ces lois : mais prévu et seulement permis les mauvais, c’est-à-dire indirectement voulu qu’ils arrivassent. Car il ne les veut point directement ces mauvais effets : il ne les veut que parce qu’il veut directement agir selon ce qu’il est, et conserver dans sa conduite la généralité et l’uniformité qui lui convient, afin qu’elle soit conforme à ses attributs. Ce n’est pas cependant que lorsque l’ordre de ces mêmes attributs demande ou permet qu’il agisse par des volontés particulières, il ne le fasse ; comme il est arrivé dans l’établissement de notre sainte religion, car nous savons qu’elle a été confirmée par plusieurs miracles.

Le principe général de tout ceci c’est que les causes agissent selon ce qu’elles sont. Ainsi pour savoir comment elles agissent au lieu de se consulter soi-même, il faut consulter l’idée qu’on a de ces causes. Votre empereur e9t de même nature que vous : cependant ne vous imaginez pas qu’il doive agir comme vous agiriez vous-mêmes dans pareille occasion. Car s’il se glorifiait plus de sa dignité que de sa nature, il pourrait prendre des desseins auxquels vous ne penseriez jamais. Consultez donc l’idée de l’Être infiniment parfait si vous voulez connaître quelque chose dans sa conduite. Mais ne voyez vous pas d’ailleurs qu’il est absolument nécessaire pour la conservation du genre humain et l’établissement des sociétés, que le vrai Ly agisse sans cesse en nous en conséquence des lois générales de l’union de l’âme et du corps, dont les causes naturelles ou occasionnelles sont les divers changements qui arrivent dans les deux substances dont les hommes sont composés. Supposé seulement que Dieu ne nous donne pas toujours les mêmes perceptions, lorsque dans nos yeux ou dans notre cerveau il y a les mêmes impressions ; cela seul détruirait toutes les sociétés. Un père méconnaîtrait son enfant, et un ami son ami. On prendrait une pierre pour (lu pain’, et généralement tout sera dans une confusion effroyable. Ôtez la généralité des lois naturelles tout retombe dans un chaos où l’on ne connaît plus rien : car les volontés particulières du vrai Ly qui gouverne le monde nous sont entièrement inconnues. On croirait peut-être par exemple qu’en se jetant par la fenêtre on descendrait aussi sûrement de sa maison que par l’escalier, ou qu’en se confiant en Dieu dont la nature est bienfaisante, on marcherait sur les eaux sans se submergera. Ne jugez donc pas que le Ly agisse par une impétuosité aveugle à cause des maux qui vous arrivent. Il laisse à votre industrie éclairée par la connaissance des lois générales à vous garantir de ceux de la vie présente ; et il nous envoie pour nous apprendre ce qui est nécessaire pour éviter ceux de la vie future, qui sont certainement bien plus à craindre. Il est infiniment bon, il est naturellement bienfaisant : il fait même à ses créatures, je ne crains point de le dire, tout le bien qu’il peut leur faire, mais en agissant comme il doit agir, prenez garde à cette condition, en agissant selon l’ordre immuable de ses attributs : car Dieu aime infiniment plus sa sagesse que son ouvrage. Le bonheur de l’homme n’est pas la fin de Dieu, j’entends sa fin principale, sa dernière fin. Dieu est à lui-même sa fin : sa dernière fin c’est sa gloire ; et lorsqu’il agit, c’est d’agir selon ce qu’il est, toujours d’une manière qui porte le caractère de ses attributs, car il n’a point d’autre loi, ou d’autre règle de sa conduite.

LE CHINOIS : Je vous avoue qu’il est nécessaire que le Ly sache ce qu’il fait, et même qu’il le veuille ; et je suis assez content de la réponse que vous venez de rendre à l’objection que je vous ai faite. Mais vous supposez toujours que la matière a été créée de rien, ce que je ne crois pas véritable pour deux raisons. La première, c’est qu’il y a contradiction que de rien on puisse faire quelque chose. La deuxième, c’est que je puis affirmer d’une chose, ce que je connais être renfermé dans l’idée que j’en ai. Par exemple, je puis assurer qu’un carré peut être divisé en deux triangles égaux et semblables, parce que je le conçois clairement ; ainsi je puis assurer que l’étendue est éternelle, puisque je la conçois éternelle.

LE CHRÉTIEN : Je réponds à votre première objection, qu’il est vrai que Dieu même, ne peut pas de rien faire quelque chose en ce sens, que le rien soit la base ou le sujet de l’ouvrage, ou que l’ouvrage soit formé ou composé de rien : car il y aurait une contradiction manifeste. L’ouvrage serait et ne serait pas en même temps, ce qui seul fait la contradiction. Mais que l’Être infiniment parfait et par conséquent tout-puissant ; ( car la toute-puissance est renfermée dans l’idée de l’Être infiniment parfait), veuille et produise par conséquent les êtres dont les idées ou les modèles sont renfermés dans son essence qu’il connaît parfaitement ; il n’y a en cela nulle contradiction : car le néant et l’être peuvent se succéder l’un à l’autre. Dieu voit en lui-même l’idée de l’étendue : il peut donc vouloir en produire. S’il le veut, et que cependant elle ne soit pas produite, il n’est pas tout-puissant, ni par conséquent infiniment parfait. Niez donc l’existence d’un Être infiniment parfait, ou avouez qu’il a pu créer la matière, et même que lui seul l’a créée, puisqu’il la meut, et l’arrange dans l’ordre que nous admirons. Car étant infiniment parfait, indépendant, ne tirant ses connaissances que de lui-même, et sachant même de toute éternité tout ce qu’il sait devoir arriver, s’il n’avait pas fait la matière, il ne saurait pas seulement les changements qui lui arrivent, ni même si elle existe.

LE CHINOIS : Je vous avoue que je ne comprends pas le moindre rapport entre la volonté de votre Dieu, et l’existence d’un fétu.

LE CHRÉTIEN : Eh bien qu’en voulez-vous conclure, que l’Être infiniment parfait ne peut pas créer un fétu ? Niez donc qu’il y ait un Être infiniment parfait : ou plutôt avouez qu’il y a bien des choses que ni vous ni moi ne pouvons comprendre. Mais de bonne foi concevez-vous clairement quelque rapport entre l’action de votre Ly, quelle qu’elle puisse être, ou entre sa volonté (si maintenant vous convenez qu’il ne fait rien sans le savoir et le vouloir faire), et le mouvement d’un fétu. Pour moi je vous avoue aussi mon ignorance : je ne vois nul rapport entre une volonté et le mouvement d’un corps. Le vrai Ly m’a formé deux yeux d’une structure merveilleuse, et proportionnée à l’a&ion de la lumière. Dès que je les ouvre, j’ai malgré moi diverses perceptions de divers objets, chacun d’une certaine grandeur, couleur, figure et le reste. Qui fait tout cela en moi et dans tous les hommes ? C’est un être infiniment intelligent et tout-puissant. Il le fait parce qu’il le veut. Mais quel rapport entre la volonté de l’Être souverain et le moindre de ces effets ? Je ne le vois pas clairement ce rapport : mais je le conclus de l’idée que j’ai de cet être. Je sais que les volontés d’un être tout-puissant doivent nécessairement être efficaces, jusqu’à faire tout ce qui ne renferme point de contradiction. Quand je verrai Dieu tel qu’il est, ce que ma religion me fait espérer, je comprendrai clairement en quoi consiste l’efficace de ses volontés. Ce que je conçois maintenant, c’est qu’il y a contradiction que votre Ly Puisse mouvoir un fétu par son efficace propre si l’existence de ce fétu n’est l’effet de la volonté du vrai Ly. Car si Dieu veut et crée par conséquent ou conserve ce fétu en tel lieu, et il ne peut le créer qu’il ne le crée dans quelque endroit, il sera où il le veut et jamais autre part. C’est qu’il n’y a que celui dont la volonté toujours efficace donne l’existence aux corps qui les puisse mouvoir, ou les faire exister successivement en différents lieux.

LE CHINOIS : Cela est fort bien. Mais que répondez-vous à ma seconde preuve de l’éternité de l’étendue : n’est-elle pas démonstrative ? Ne peut-on pas affirmer ce qu’on conçoit clairement ? Or quand nous pensons à l’étendue, nous la concevons éternelle, nécessaire, infinie. Donc l’étendue n’est point faite : elle est éternelle, nécessaire, infinie.

LE CHRÉTIEN : Oui sans doute, l’étendue, celle que vous apercevez immédiatement et directement, l’étendue intelligible est éternelle, nécessaire, infinie. Car c’est l’idée ou l’archétype de l’étendue créée, que nous apercevons immédiatement : et cette idée est l’essence éternelle de Dieu même, en tant que relative à l’étendue matérielle, ou en tant que représentative de l’étendue dont cet univers est composé. Cette idée n’est point faite, elle est éternelle. Mais l’étendue dont il est question, celle dont cette idée est le modèle, est créée dans le temps par la volonté du Tout-Puissant. Est-ce que vous confondez encore les idées des corps avec les corps mêmes ? De l’existence de l’idée qu’on aperçoit d’un palais magnifique, en peut-on conclure l’existence de ce palais ?

Cette proposition est véritable : on peut affirmer d’une chose, ce que l’on conçoit clairement être renfermé dans l’idée de cette chose. La raison en est que les êtres sont nécessairement conformes aux idées de celui qui les a faits, et que l’on voit dans l’essence de celui qui les a créés, les mêmes idées sur lesquelles il les a créés. Car si nous les voyions ailleurs, ces idées, si nous les voyions par exemple chacun de nous dans les modifications de notre propre substance ; comme Dieu n’a pas fait le monde sur mes idées, mais sur les siennes, je ne pourrais pas affirmer d’aucun être ce que je verrais clairement être renfermé dans l’idée que j’en aurais. Mais de l’idée qu’on a des êtres, on ne peut conclure l’existence actuelle de ces êtres. De l’idée éternelle, nécessaire, infinie de l’étendue, on ne peut en conclure qu’il y a une autre étendue nécessaire, éternelle, infinie, on n’en peut pas même conclure qu’il y ait aucun corps. L’Être infiniment parfait voit dans son essence une infinité de mondes possibles de différents genres, dont nous n’avons nulle idée, parce que nous ne connaissons pas toutes les manières dont son essence peut être participée ou imparfaitement imitée ; en peut-on conclure que tous les modèles de ces mondes sont exécutés ? Il est donc évident que de l’existence nécessaire des idées, on n’en peut point conclure l’existence nécessaire des êtres, dont ces idées sont les modèles : on peut seulement dans les idées des êtres en découvrir les propriétés ; parce que ces êtres ont été faits par celui-là même en qui nous voyons leurs idées.