Envers et contre tous/21

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Michel Lévy frères (p. 207-216).

XXI

UNE HALTE AUTOUR D’UN MUR

La marche de l’escadron se poursuivit hardiment et sans obstacle à travers un pays que sillonnaient en tous sens des bandes de soldats venus de cent pays divers. Il n’était presque pas d’heure où l’on n’en rencontrât quelqu’une chevauchant dans la plaine. La plupart passaient sans s’arrêter. Lorsque par hasard un capitaine questionnait Magnus, qui avait pris, ainsi que Rudiger, le cheval blanc et le clairon d’un trompette, ou quelquefois aussi M. de la Guerche, qui marchait à la tête des cavaliers, la réponse n’était jamais lente à venir.

On appartenait un jour au corps du feld-maréchal Wallenstein, et l’on allait en garnison dans une place de la Souabe.

Le lendemain, on faisait partie des régiments de M. de Pappenheim, et on était en marche pour les frontières de la Bohême, menacées par les Suédois.

Le jour suivant, on était au service du duc Charles de Lorraine, et on exécutait une marche de flanc.

Selon les occurrences et les officiers qu’on rencontrait, on était Italien, Espagnol, Hongrois ou Polonais.

Et l’on gagnait chaque jour du terrain. Toutes les fois qu’on rompait une halte, Carquefou soupirait.

— Nous sommes comme des poissons qui auraient cent lieues de filets autour de leurs nageoires, disait-il, les mailles se resserrent.

Cette inquiétude qu’éprouvait l’honnête Carquefou, d’autres la partageaient, mais en sens inverse. Il leur semblait que c’était un pèlerinage, quelque chose comme une promenade pour voir des sites nouveaux.

Quelques gentilshommes murmuraient. M. de Collonges prit à partie M. de Chaufontaine.

— Monsieur le marquis, vous vous êtes joué de notre crédulité, lui dit-il : où sont les périls ? où sont les batailles ?

— Patience ! répondait Renaud, étonné qu’un tel mot pût sortir de ses lèvres.

— Vous nous aviez promis une tempête de coups d’épée, reprenait M. de Bérail : j’en cherche et je n’en trouve pas.

— M. de Pappenheim est-il un fantôme ? vous êtes tenu de nous le faire voir, ajoutait M. d’Aigrefeuille.

— Ce n’est plus une expédition, c’est un voyage… Que ne fait-on venir les carrosses ? s’écriait M. de Saint-Paer.

— Avec quelques violons et des flûtes on ferait un bal, poursuivait M. d’Arrandes.

Quelque chose de ces discours arrivait aux oreilles de Magnus, qui souriait.

— Messieurs, ne vous impatientez pas, disait-il alors, tout vient à point à qui sait attendre ; aller n’est rien, revenir c’est tout. Magnus a chanté beaucoup de chansons qui commençaient par un éclat de rire et finissaient par un De Profundis.

Un matin, il annonça aux dragons que les frontières de la Bohême étaient franchies. — Si bien que nous sommes au cœur de la place, reprit M. de Collonges.

— C’est-à-dire dans la fournaise, poursuivit Carquefou tristement.

— Maintenant, messieurs, je n’ai plus qu’une recommandation à vous faire, continua Magnus : une imprudence et nous sommes tous morts.

— C’est court, mais c’est clair, répondit M. de Bérail, qui salua.

Rudiger, qui connaissait la Bohême comme un propriétaire connaît son jardin, pour avoir fait la guerre sous le comte de Thurn, fut expédié en éclaireur aussitôt qu’on se trouva dans le voisinage de Drachenfeld.

C’était, comme on a pu le voir, un homme de la race de Magnus, rompu à toutes les entreprises et toujours prêt à jouer sa vie sur un coup de dé. La surprise de vivre en compagnie de gens pour qui l’honneur et le dévouement représentaient autre chose que des mots, n’était égalée que par son désir de les imiter. Il partit donc seul, à pied, sous la veste d’un bûcheron et la tête coiffée d’un bonnet en peau de renard, tandis que les dragons asseyaient leur bivac dans un bois.

On attendit son retour jusqu’au soir. La nuit vint, et il ne reparaissait pas ; déjà Renaud se demandait si Rudiger n’avait pas vendu le secret de leur expédition à Mme d’Igomer, lorsqu’on le vit entrer au camp. Le partisan avait la mine basse, le front soucieux.

— Eh bien ! quelles nouvelles ? dit M. de la Guerche.

— L’homme de Rabennest est à Drachenfeld, dit Rudiger.

— Mathéus Orlscopp ?

— Il a le commandement du château.

— Tant mieux ! s’écria Renaud, cette fois je le pendrai. Au point du jour, on se remit en marche, Armand-Louis et Renaud, parfaitement déguisés, la barbe et les cheveux teints, chevauchaient en tête de la bande ; Rudiger avait conservé les vêtements d’un bûcheron. Magnus portait le costume d’un charbonnier, et Carquefou celui d’un flotteur, la perche à croc de fer sur l’épaule, les grandes bottes autour des jambes ; tous trois marchaient à pied.

Vers midi, on aperçut sur la croupe d’une colline les tourelles d’un château.

— Drachenfeld, dit tranquillement Rudiger.

Ces trois syllabes firent passer le frisson dans les veines de M. de la Guerche et de Renaud. Derrière ces murs formidables, Adrienne et Diane respiraient.

— À présent, messieurs, le siège commence, reprit Magnus.

Et d’un pas lent, il se dirigea vers la poterne du château.

Depuis le jour où elle avait reçu Renaud dans le pavillon de Nuremberg, Mme d’Igomer était retournée à Drachenfeld. Dès son retour, l’expression de son visage avait fait comprendre à Mlle de Souvigny et à Mlle de Pardaillan que quelque chose de grave s’était passé ; mais elles n’en purent rien tirer. Avec Mathéus, Thécla fut plus ouverte.

— Redoublez de surveillance, dit-elle : les loups savent où est la bergerie.

— Plaise à Dieu qu’ils y viennent ! Ma seule crainte est qu’ils n’en trouvent la route trop difficile, répondit Mathéus.

— On dirait que vous ne les connaissez pas ! répliqua Mme d’Igomer.

Cependant, les jours se passaient sans qu’on découvrît rien qui fût de nature à justifier l’assurance de Mme d’Igomer. Les émissaires expédiés par Mathéus sur toutes les routes n’apercevaient aucun cavalier aux allures suspectes, personne enfin qui pût éveiller ses soupçons.

Deux ou trois d’entre eux avaient rencontré l’escadron de M. de la Guerche ; mais quelle apparence que des capitaines d’aventure osassent paraître à la tête de trois cents hommes dans une province soumise aux lieutenants de l’empereur !

On avait donc causé avec quelques dragons, et on n’avait pas seulement averti de leur présence le gouverneur de Drachenfeld.

Un matin, un charbonnier se présenta au château et demanda à parler à l’intendant.

— Il y a dans un vallon, à une petite lieue d’ici, une troupe de cavalerie qui demande à déjeuner ici, dit-il ; ça m’a l’air de Polonais ou d’Espagnols qui ont grand appétit ; ils n’ont fait qu’une bouchée de tout ce qu’il y avait dans nos cabanes. Je me suis offert pour chercher des provisions de bouche. Ces gens-là vont à l’armée. Voyez si ça vous convient de les nourrir. J’ai vu une grosse bourse bien ronde dans la ceinture du chef. Les autres ont des sabres et des pistolets. Ils jurent qu’ils payeront tout.

L’intendant se rendit chez Mathéus ; Mathéus commanda à cinq ou six laquais de monter à cheval, et partit pour voir quels hommes c’étaient que ces Polonais qui passaient pour des Espagnols.

Pendant ce temps, Magnus eut grand soin de s’égarer dans le château, où il fureta d’un air bête dans tous les coins. Il rencontra force gens de guerre, et ne vit pas plus Mlle de Souvigny que Mlle de Pardaillan.

L’intendant, qui le cherchait partout, le trouva couché sur le rempart, et fronça le sourcil. — Monsieur, dit Magnus, j’ai cru que vous m’aviez oublié. Voilà une heure que je rôde pour chercher une issue. Mettez-moi à la porte, s’il vous plaît. Pour sûr, les Espagnols m’écorcheront tout vif si je ne leur apporte pas une réponse.

L’intendant le poussa par l’épaule.

— La réponse ! ils l’ont déjà. File, animal ! dit-il.

Magnus traversa le pont-levis lestement, et arriva au bivac des dragons au moment où Mathéus en sortait.

Pour plus de sûreté, M. de Bérail avait pris le commandement à la place de M. de la Guerche. M. de Bérail, qui parlait l’italien et l’espagnol avec une grande facilité, se donna pour le capitaine d’une compagnie franche que l’on envoyait du Milanais à l’armée de Wallenstein.

Mathéus lui adressa quelques questions, moins peut-être dans la crainte d’une surprise que par habitude ; M. de Bérail eut réponse à tout et montra une grande aisance. Ce jeu lui plaisait.

— Toute ma troupe a besoin de repos, dit-il en finissant ; si j’étais assuré d’avoir des vivres et des fourrages, je resterais bien ici quelques jours.

— Vous aurez ce qu’il vous faudra, répondit Mathéus. En retour, si j’ai besoin de quelques cavaliers pour battre le pays, vous me les fournirez.

Le gouverneur et le capitaine se séparèrent, enchantés l’un et l’autre.

— Il y avait là cependant une branche morte au bout de laquelle il aurait fait belle figure ! dit Renaud, qui regardait Mathéus s’éloigner.

— Bah ! s’écria M. de Collonges, la branche morte ne s’en ira pas !

Magnus de retour, on tint conseil.

— Le campement est assuré pour huit jours au moins, dit M. de Bérail. C’est plus de temps qu’il n’en faut pour réduire la place.

— Surtout si nous montons à l’assaut dès ce soir, répondit M. de Saint-Paer. Mon épée se rouille dans le fourreau.

— Toi qui as vu Drachenfeld, qu’en penses-tu ? demanda M. de la Guerche à Magnus.

— L’assaut est impossible. Il y a deux cents hommes de garnison, sans compter les valets. J’ai vu des canons, des fauconneaux, des espingoles. Les fossés sont profonds, les murailles épaisses, les ponts-levis garnis de herses. Il faut que les lions fassent place aux renards ; mais nous serions bien malheureux si nous ne trouvions pas un moyen de nous introduire dans la forteresse.

— N’est-ce point ici comme au château de Rabennest ? dit Carquefou, qui se mêlait volontiers aux conversations ; et ne connaîtriez-vous pas un souterrain complaisant par lequel on eût commodité de se glisser dans l’une des caves de Drachenfeld ?… J’aurais un sensible plaisir à surprendre de nouveau le seigneur Mathéus dans son lit.

Magnus secoua sa tête grise.

— Hélas ! non ! il n’y a ni trou dans la muraille, ni soupirail au pied des tours, ni fissure dans le rocher… Mais puisque j’y suis entré une fois, nous y entrerons bien tous.

Tandis que les dragons se concertaient sous les murs du château fort, le moine franciscain et Mme de Liffenbach tour à tour ne laissaient point de répit aux deux cousines. Oraisons et admonestations se suivaient. Malgré leur patience et leur bon courage, les forces commençaient à trahir Adrienne et Diane. Elles avaient des accès de fièvre et des heures d’abattement durant lesquelles elles se fuyaient l’une l’autre. Cette pensée que M. de la Guerche et M. de Chaufontaine les avaient oubliées se présentait parfois à leur esprit ; c’était alors d’horribles tressaillements ; repoussée, cette pensée revenait à la charge comme ces ennemis légers et tenaces qui harcèlent un bon chevalier errant dans les sables. Peut-être aussi étaient-ils morts. Des pleurs succédaient alors aux déchirements de leur cœur. On ne se lassait pas non plus d’entretenir les prisonnières de Jean de Werth, et de M. de Pappenheim. Les fleurs qu’elles trouvaient dans leur appartement, les fruits dorés qu’on leur présentait dans des corbeilles d’argent, c’étaient eux qui les leur envoyaient. Avec eux, elles auraient richesses, honneurs, plaisirs, le rang, la considération, tous les biens qu’on peut envier. Si elles s’obstinaient, au contraire, à les repousser, la solitude serait leur partage jusqu’à ce que leur jeunesse s’éteignît dans les austérités glacées d’un cloître. Il ne fallait donc pas qu’elles se fissent aucune illusion. Il n’était pas question sans doute de les marier par surprise et contre leur gré, l’intervention du légat les avait délivrées de ce péril ; mais, après le légat, le duc de Friedland ayant prononcé, on leur donnait un temps pour réfléchir : c’était comme une sorte de noviciat. Elles ne sortiraient du château, où on leur ménageait encore quelques plaisirs, que pour être ensevelies dans un couvent. Inflexibles, elles étaient leurs bourreaux et ne pouvaient s’en prendre à personne qu’à elles-mêmes du sort qui leur était réservé.

Ces discours revenaient sous toutes les formes ; le moine franciscain les commentait d’une voix mielleuse ; Mme de Liffenbach les développait d’un air d’autorité. On espérait ainsi lasser les deux cousines et les amener par la fatigue et le désenchantement à une capitulation qui devait combler tous les vœux de Mme d’Igomer. Elle avait, pour l’attendre patiemment, les longs plaisirs du supplice moral qu’elle infligeait aux deux captives.

L’attente, l’inquiétude, le tourment de ne rien savoir et de tout craindre, la persécution quotidienne, les incertitudes versées par le temps goutte à goutte, le silence qui donne accès à toutes les chimères, la nostalgie, l’emprisonnement dans un château où tout parle de ceux qu’on déteste, des jours monotones pleins de menaces, des plaisirs offerts par des mains exécrées et auxquels il fallait se résigner au milieu de visages ennemis, l’imagination en proie à tous les songes et comme affolée de doucereuses exhortations chaque matin renouvelées et qui produisaient sur l’esprit irrité des prisonnières la sensation cruelle, intolérable, d’une goutte d’eau tombant sans relâche sur le front endolori d’un malade : cela valait les barbaries corporelles que Mathéus avait infligées à M. de la Guerche et à Renaud.

La femme délicate et nerveuse se montrait l’égale de l’homme farouche et brutal. Il s’adressait à la chair, elle flagellait le cœur.

— Si maintenant Mlle de Pardaillan et Mlle de Souvigny meurent à la peine, disait Mme d’Igomer, ce ne sera pas de ma faute… Je ne les ai pas touchées et n’ai pas permis qu’on les touchât.

Le jour même où l’escadron de M. de la Guerche bivaquait sous les canons du château, Mme d’Igomer entra dans l’appartement des deux cousines.

— Bonne nouvelle, leur dit-elle gaiement, Jean de Werth nous rendra visite bientôt… Il ne peut plus vivre sans vous voir, ma chère Adrienne… Quand il saura que le Bavarois est ici, je suis sûre que le comte de Pappenheim désertera pour tomber aux pieds de sa Diane bien-aimée… Apprêtez-vous l’une et l’autre à vous faire belles pour les recevoir.

Adrienne et Diane prirent aussitôt la résolution de ne plus porter que des vêtements simples ; mais au réveil, tous leurs ajustements de toile et de laine avaient disparu, et elles n’eurent plus qu’à choisir entre la soie, la dentelle et le velours répandus à profusion sur les meubles. Mme d’Igomer, qui les revit en grande toilette, battit des mains.

— Ah ! les coquettes, dit-elle, elles n’ont pas perdu une minute !

Attendrie par cet excès de zèle féminin, Mme d’Igomer leur fit confidence qu’elle se proposait de célébrer par des fêtes magnifiques l’arrivée de Jean de Werth.

— Vous en serez la reine, dit-elle à Mlle de Souvigny.

Et se tournant vers Mlle de Pardaillan :

— Point de jalousie, ma chère Diane, ajouta-t-elle d’un air de bonté, votre tour viendra plus tard.