Envers et contre tous/8

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Michel Lévy frères (p. 70-76).

VIII

L’HÔTELLERIE DE MAÎTRE INNOCENT Tandis que maître Innocent passait le long du corridor, une porte entrebâillée laissa voir subitement le capuchon d’un moine qui avançait la tête discrètement.

— Les oiseaux sont en cage, dit tout bas maître Innocent.

Le capuchon du moine disparut.

Au bas de l’escalier, maître Innocent rencontra Magnus et Carquefou.

— Les chambres de Vos Seigneuries sont tout en haut, dit-il ; j’ai quelque regret de les avoir placées sous les combles, mais…

— Ne vous inquiétez pas, interrompit Magnus. Nos Seigneuries couchent auprès de leurs chevaux.

C’était leur habitude, en effet, depuis leur départ de Magdebourg. Il fallait voyager vite, et leur salut, comme celui des deux captives, dépendait peut-être de leurs montures. Magnus savait par expérience qu’un cheval négligé est souvent un cheval volé ; en conséquence, Carquefou et lui ne quittaient jamais l’écurie. Ils dormaient et veillaient tour à tour.

— Quoi ! des bottes de paille quand vous pourriez goûter le repos dans des lits mollets ! reprit maître Innocent. Et il s’efforça de faire remarquer à Magnus que mille courants d’air rendaient l’écurie un lieu malsain, où les courbatures et les rhumatismes semblaient pleuvoir du milieu des toiles d’araignée.

— Les fenêtres sont brisées et les portes mal closes, ajouta-t-il en finissant.

— C’est précisément pour cela, répondit Magnus ; je ne veux pas que mes chevaux s’enrhument.

Maître Innocent n’insista plus. Le visage de Magnus lui indiquait que c’était un de ces hommes têtus qui tiennent à leurs idées comme un chêne à ses racines.

— Diable ! diable ! murmura l’aubergiste en s’éloignant, il est heureux que les maîtres n’aient pas la même opinion touchant le respect qu’on doit aux chevaux.

Vers le milieu de la nuit, la dernière chandelle s’éteignit dans la cuisine de l’auberge ; le silence se fit partout, interrompu seulement par le bruit sourd des chevaux qui s’ébrouaient ou mâchaient la provende répandue dans les auges.

En ce moment une porte s’ouvrit doucement dans le corridor, et un moine sortit à pas sourds de sa chambre. Sa robe entrouverte laissait voir une casaque de peau serrée à la taille par une ceinture d’où saillissait le pommeau de fer d’une lourde épée. Maître Innocent parut presque aussitôt au sommet de l’escalier, tenant à la main une lanterne opaque dont la lumière filtrait à volonté par une ouverture étroite dont un ressort faisait jouer la charnière.

Le moine se dirigea vers la chambre d’Armand-Louis, l’aubergiste vers celle de Renaud, et tous deux penchèrent l’oreille au trou de la serrure. Une respiration profonde, égale, presque insensible, les avertit que les deux cavaliers dormaient. Le moine renversa son capuchon et jeta sa robe. On vit apparaître la figure sinistre de Mathéus Orlscopp.

— À l’œuvre maintenant ! dit-il.

Et précédé de maître Innocent, qui l’avait rejoint, il s’enfonça dans un passage noir dont la porte était habilement dissimulée dans un angle du corridor.

Armand-Louis et Renaud dormaient toujours, couchés tout habillés sur leurs lits.

Peu de minutes après, un panneau de la boiserie qui entourait la chambre de M. de la Guerche glissa silencieusement dans une rainure invisible. Ce ne fut d’abord qu’une fente dans laquelle on aurait pu difficilement glisser la lame d’un couteau, puis la fente s’élargit, s’ouvrit encore, et dans la profonde échancrure noire qui se dessinait sur la muraille, la silhouette de deux hommes se montra. L’un était Mathéus Orlscopp, l’autre maître Innocent. Tous deux retenaient leur souffle et tous deux tenaient à la main des bouts de lanières minces et solides.

Ils posèrent leurs pieds sur les carreaux sans faire plus de bruit qu’un chat dont les pattes soyeuses frôlent la crête d’un mur.

Derrière eux venaient deux moines qui, pareils à des ombres, les suivirent dans la chambre d’Armand-Louis.

L’esprit du gentilhomme huguenot voyageait alors dans le pays des songes. Il rêvait que la porte d’un palais s’ouvrait et lui faisait voir dans un jardin tout resplendissant de lumière, Adrienne, qui tendait vers lui ses mains chargées de chaînes. Il faisait un pas vers elle, mais un mur de cristal s’élevait tout à coup entre eux. Des nains hideux et d’horribles géants qui riaient s’emparaient de Mlle de Souvigny et l’entraînaient. Armand étendait les bras pour la délivrer, mais partout le mur de cristal, plus dur que le diamant, s’opposait à ses efforts. Plein d’une mortelle angoisse, il se débattait ; il voulait crier, mais sa gorge serrée ne laissait échapper aucun son ; ses membres se crispaient sous la tension des muscles, et il ne parvenait pas à se soulever. Tout à coup, enfin, il ouvrit les yeux. Quatre visages terribles étaient penchés sur sa tête ; des lanières de cuir liaient ses pieds ; d’autres s’enroulaient autour de ses poignets, et, avant même qu’un seul cri pût jaillir de ses lèvres, une main violente s’appesantissait sur sa gorge et le bâillonnait.

Tout cela n’avait pas pris deux minutes depuis l’instant où le panneau s’était ouvert jusqu’au moment où M. de la Guerche, pareil à un mort qu’on va clouer dans sa bière, gisait devant Mathéus Orlscopp.

— Me reconnaissez-vous ? dit le faux moine, tandis que deux de ses complices chargeaient Armand-Louis sur leurs épaules robustes ; vous avez eu la première manche, à moi la revanche !

Les deux hommes et leur fardeau vivant disparurent dans la muraille, et Mathéus Orlscopp se tournant vers maître Innocent, qui tremblait un peu :

— À l’autre, maintenant, dit-il.

Bientôt après, la scène qui venait de se jouer chez M. de la Guerche se jouait chez M. de Chaufontaine. Le même panneau de bois glissait dans sa rainure, les mêmes hommes armés des mêmes lanières se penchaient autour du lit de Renaud, la même main impitoyable serrait son cou, tandis que des nœuds indestructibles emprisonnaient ses bras et ses jambes, et il sortait de sa chambre par le même chemin qu’avait suivi M. de la Guerche pour sortir de la sienne.

— Surtout ne faisons pas de bruit, murmurait maître Innocent, que le moindre son faisait tressaillir. Il y a là-bas deux coquins qui n’entendent pas raillerie. Nous sommes dix, c’est vrai, mais ils ont force pistolets à la ceinture.

— Je connais l’un d’eux, répondit Mathéus. Sa peau ne vaut pas un florin… Cependant, que quelqu’un aille voir ce qu’ils font, son camarade et lui.

Un moine se glissa du côté des écuries et revint promptement.

— L’un des valets ronfle sur un tas de paille, dit-il ; l’autre veille le pistolet au poing, l’épée sur le genou. Je n’ai point osé me faire voir.

— Et vous avez bien fait ; dépêchons seulement, reprit maître Innocent, que de petits frissons faisaient continuellement trembler.

Le passage traversé et l’escalier descendu, les deux complices parvinrent dans une arrière-cour, au milieu de laquelle une litière était préparée, attelée de deux mules. On coucha les prisonniers dans la litière côte à côte, après que Mathéus Orlscopp eut touché du doigt chacune des lanières qui les garrottaient.

— Gardez-vous de faire aucun mouvement, leur dit-il avant de fermer les rideaux ; à la première alerte deux balles vous casseraient la tête.

Maître Innocent comptait dans un coin les pièces d’or que Mathéus Orlscopp avait versées dans sa main.

— Elles sont peut-être un peu légères, dit-il ; mais, entre amis, on ne s’arrête pas à ces bagatelles.

Le son d’une trompette le fit sauter sur ses pieds :

— Les Suédois, peut-être ! reprit-il en pâlissant.

Mathéus Orlscopp fronça le sourcil, et, armant ses pistolets :

— Tant pis pour vous, messieurs, dit-il, en appuyant la main sur la litière.

Il venait de s’envelopper d’une robe de bure et d’en rabattre le capuchon. D’un geste hautain, il fit ouvrir la porte de l’arrière-cour, et, les mains cachées sous les larges manches de sa robe, le capuchon tombant sur son visage, une ceinture de corde autour de la taille, il sortit.

Derrière lui venait une file de moines ; la litière marchait en tête. L’aube blanchissait à l’horizon, mais quelques étoiles brillaient encore dans le ciel. Une troupe de cavaliers saxons, qui rejoignaient l’armée suédoise, buvaient le coup de l’étrier sur la porte. Maître Innocent allait de l’un à l’autre, portant dans ses bras une cruche au ventre pansu. Il tremblait malgré lui, et n’osait pas regarder du côté de la litière, ni du côté de l’écurie.

Magnus était alors debout sur la porte de l’écurie ; Carquefou, assis sur une borne, étendait méthodiquement des tranches de saucisses sur un morceau de pain.

— Maudite trompette ! murmurait-il, je dormais si bien !

Magnus fit un pas vers la litière.

— Un de nos jeunes moines que la fièvre a saisi cette nuit, dit Mathéus. Priez pour lui, mon frère.

Une sorte de gémissement sortit de la litière ; la voix des moines qui psalmodiaient l’étouffa, et le cortège s’éloigna.

Magnus regarda du côté de l’horizon, où l’on voyait une mince bande couleur d’opale.

« Allons ! pensa-t-il, dans une heure nous partirons aussi. »

Et il rentra dans l’écurie.

Carquefou le suivit en bâillant et s’étendit sur une botte de paille.

— Maudite trompette ! répéta-t-il en fermant les yeux.

Maître Innocent gagna au pied, tandis que les cavaliers saxons distribuaient à leurs chevaux quelques bottes de foin et quelques poignées d’avoine, et, sautant sur un bidet vigoureux caché au fond d’un caveau, il se dirigea sournoisement d’abord au pas, puis au galop, vers un bois de sapins que l’on voyait à une demi-lieue de l’auberge.

Il y trouva toute la bande de Mathéus en train de faire peau neuve. La plupart des moines avaient endossé la casaque de peau de buffle et enfourché de robustes chevaux qui les attendaient dans l’épaisseur du taillis. D’autres auxquels maître Innocent se joignit, portaient le costume d’honnêtes marchands qui vont de foire en foire pour trafiquer. On ne voyait plus nulle trace de robes ni de capuchons. La litière, poussée par des bras vigoureux, venait de rouler au fond d’un ravin, et les deux prisonniers, liés sur la croupe de deux chevaux et bien garrottés, semblaient deux malfaiteurs qu’une escouade de soldats vient d’arrêter en flagrant délit de vol et d’assassinat. Ils étaient vêtus de loques et coiffés d’un débris de feutre.

— Bonne chance ! cria Mathéus Orlscopp à maître Innocent en donnant le signal du départ.

— Bon voyage ! répondit le tavernier.

Et les deux bandes, se séparant, poussèrent au galop chacune de son côté.