Erewhon (fragments)

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Traduction par Valery Larbaud.
NRF (Tome XIVp. 38-60).




EREWHON


(fragments)


I


QUELQUES PROCÈS EREWHONIENS


En Erewhon, comme dans les autres pays, il existe certains tribunaux qui connaissent de certains délits. Ainsi que je l’ai dit déjà, chez cette nation toute espèce d’infortune est tenue pour plus ou moins criminelle. Mais comme on peut distinguer plusieurs sortes d’infortunes, les Erewhoniens ont créé un tribunal spécial pour chacune des catégories sous lesquelles ils sont convenus de ranger ces différentes sortes.

Peu de temps après mon arrivée dans la capitale je pénétrai un jour dans la Cour des Deuils Privés, et je fus très intéressé, et très peiné à la fois, d’assister au procès d’un homme accusé d’avoir récemment perdu sa femme à laquelle il était tendrement attaché et qui l’avait laissé avec trois enfants dont l’aîné n’avait que trois ans.

L’argument sur lequel était basée la plaidoirie de son défenseur était que le prisonnier n’avait en réalité jamais aimé sa femme. Mais sa thèse fut réduite à néant : en effet, le procureur du roi fit venir témoin sur témoin qui tous déposèrent que ces époux ne vivaient que l’un pour l’autre ; et le prisonnier sanglota plusieurs fois lorsque les témoins rappelèrent des incidents qui lui remirent en mémoire toute l’étendue de la perte irréparable qu’il avait faite. Le jury, après une courte délibération, rendit un verdict affirmatif entraînant la condamnation du prisonnier, mais il admit des circonstances atténuantes, eu égard au fait que peu de temps auparavant le coupable avait pris une forte assurance sur la vie de sa femme, et qu’on pouvait le considérer comme heureux, puisque la compagnie lui avait payé la somme entière sans faire de difficultés, bien qu’il n’eût versé que deux primes.

Je viens de dire que le jury déclara le prisonnier coupable. Or, quand le juge prononça la sentence, je fus frappé de l’entendre réprimander le défenseur du condamné pour avoir cité un ouvrage dans lequel la criminalité des infortunes analogues à celle du prisonnier était atténuée à tel point que toute la cour s’en montra indignée.

— Nous verrons paraître encore, dit le juge, de ces livres malsains et subversifs jusqu’au jour où l’on considérera enfin comme un des axiomes de la morale que la chance est la seule chose qui soit digne de la vénération des hommes. Jusqu’à quel point un homme a le droit d’être plus fortuné et par conséquent plus respectable que ses voisins, c’est une question qui a toujours été et qui sera toujours décidée en premier ressort par une espèce de marchandage et de compromis, et en dernier ressort par la violence ; mais, quoiqu’il en soit, la raison nous dit qu’on ne devrait permettre à personne de pousser l’infortune au-delà de certaines limites très étroites. ”

Puis, se tournant vers le prisonnier, le juge poursuivit : “ Vous avez fait une grande perte. Le nature attache une sanction sévère à de tels crimes, et la loi humaine a le devoir de renforcer les décrets de la Nature. Si le jury n’avait pas admis des circonstances atténuantes je vous aurais condamné à six mois de travaux forcés. Cependant, je vais commuer cette sentence en une condamna- tion à trois mois, ou en une amende de vingt-cinq pour cent sur la somme que vous avez touchée de la compagnie d’assurances ”.

Le prisonnier remercia le juge, et dit que, comme il n’avait personne qui pût s’occuper de ses enfants pendant qu’il serait en prison, il profiterait du choix que lui laissait la mansuétude de son juge, et paierait la somme qu’il avait fixée. Là-dessus on l’emmena.

L’affaire qui vint ensuite concernait un jeune homme, tout juste majeur, accusé d’avoir été dépouillé d’une grosse fortune, pendant sa minorité, par son tuteur qui était aussi un de ses plus proches parents. Il avait perdu son père de bonne heure, et c’était pour cette raison que son affaire venait devant la Cour des Deuils Privés. Le pauvre garçon, qui n’avait pas d’avocat, dit pour sa défense qu’il était jeune et sans expérience ; qu’il tremblait devant son tuteur, et qu’il n’avait eu personne pour lui donner des conseils désintéressés.

— Jeune homme, dit le juge avec sévérité, ne nous dites pas de sottises. On n’a pas le droit d’être jeune et sans expérience, de trembler devant son tuteur, et de n’avoir personne de qui recevoir des conseils désintéressés. Et si, par de telles fautes, on outrage le sens moral de ses amis, il faut qu’on s’attende à en subir les conséquences. ” Puis il donna au prisonnier l’ordre de faire des excuses à son tuteur et le condamna à recevoir douze coups de martinet.

Mais peut-être le lecteur pourra-t-il se faire une notion encore plus exacte du complet renversement d’idées qui existe chez ce peuple extraordinaire, si je lui raconte le procès public d’un homme accusé de phtisie pulmonaire, crime qui était, il n’y a pas encore très longtemps, puni de mort. Ce procès eut lieu plusieurs mois après mon installation dans le pays, et je m’écarte de l’ordre chronologique en le racontant dès maintenant ; mais il me semble que cela vaut mieux ainsi : j’épuise ce sujet avant de passer à d’autres. D’ailleurs je n’en finirais jamais si je narrais de point en point mes aventures, et si je rapportais chacune des innombrables absurdités que je rencontrais à chaque pas.

On fit asseoir le prisonnier au banc des accusés et le jury prêta serment à peu près de la même manière qu’en Europe. Presque toutes nos formes de procédure se trouvaient reproduites, jusqu’à la question posée au prisonnier s’il plaidait coupable ou non-coupable. Il plaida non-coupable, et le procès commença. L’accusation s’appuyait sur de fortes présomptions ; mais je dois dire, pour rendre justice à la Cour, que le procès fut conduit avec la plus grande impartialité. Le défenseur de l’accusé put faire valoir tous les arguments capables d’exonérer son client. Sa thèse était que l’accusé faisait semblant d’être phtisique afin de frauder une compagnie d’assurances sur la vie, à laquelle il était sur le point d’acheter une rente viagère, qu’il espérait obtenir, par ce moyen, à meilleur compte. Si on avait pu démontrer que cela était vrai l’accusé aurait été absout et envoyé dans un hôpital comme atteint d’un mal moral. Mais cette thèse ne pouvait raisonnablement pas se soutenir, en dépit de toute l’ingéniosité et de toute l’éloquence d’un des plus célèbres avocats du pays. La chose n’était que trop évidente, car l’accusé était presque mourant, et il était surprenant qu’il n’eût pas été jugé et condamné depuis longtemps déjà. Il ne cessa pas de tousser tant que durèrent les débats, et les deux geôliers qui le gardaient eurent toutes les peines du monde à le maintenir debout jusqu’à la un.

Les conclusions du juge furent admirables. Il s’appesantit sur chaque point qui pouvait s’interpréter en faveur du prisonnier ; mais il devint bientôt évident que les preuves étaient trop fortes pour laisser place au moindre doute et, lorsque le jury se retira pour délibérer, toute l’assistance comprit quel allait être le verdict. Au bout de dix minutes les jurés rentrèrent et leur président déclara l’accusé coupable. Il y eut un léger bruit d’applaudissements dans l’assistance, mais il fut immédiatement réprimé. Puis le juge prononça la sentence en des termes que je n’oublierai jamais, et que je notai dans un carnet, le lendemain, d’après le compte-rendu publié par un des grands journaux. Je suis obligé de le condenser un peu, mais tout ce que je pourrais dire ne parviendrait qu’à donner une faible idée de la sévérité solennelle, pour ne pas dire majestueuse, avec laquelle cette sentence fut rendue. La voici :

“ Inculpé qui comparaissez ici, vous avez été accusé d’un grand crime : celui d’être atteint de phtisie pulmonaire ; et, après un procès impartial fait en présence d’un jury composé de vos concitoyens, vous avez été jugé coupable. Je n’ai rien à dire contre la justice du verdict ; les preuves contre vous sont accablantes, et il ne me reste qu’à prononcer un jugement qui remplisse les intentions de la loi. Ce jugement sera sévère. Ce n’est pas sans douleur que je vois un homme si jeune encore, et dont l’avenir s’annonçait si brillant, conduit à cette situation déplorable par une constitution physique que je ne puis que considérer comme radicalement viciée. Mais votre cas à vous n’est pas digne de compassion ; ce n’est pas là votre première faute : vous avez vécu une vie de crimes, et n’avez mis à profit l’indulgence avec laquelle on vous a traité plusieurs fois déjà, que pour enfreindre encore plus gravement les lois et les institutions de votre pays. L’année dernière vous avez été reconnu coupable de bronchite aiguë ; et je constate que, malgré que vous n’ayez que vingt-trois ans vous avez été condamné déjà quatorze fois pour des maladies d’un genre plus ou moins odieux ; enfin, il n’y a pas d’exagération à dire que vous avez passé la plus grande partie de votre existence dans les prisons.

“ Vous avez beau dire que vous êtes né de parents malsains et que vous avez eu dans votre enfance un grave accident qui a complètement ruiné votre santé ; de telles excuses sont la ressource habituelle des criminels ; mais la justice ne saurait leur prêter l’oreille un seul instant. Je ne suis pas ici pour m’occuper de certaines questions métaphysiques assez délicates sur l’origine de ceci ou de cela, questions avec lesquelles on n’en finirait jamais, du jour où on leur aurait entr’ouvert la EREWHON 45

porte de cette enceinte, et dont le résultat serait de rejeter toute culpabilité sur les tissus de la cellule primitive ou sur les gaz élémentaires. On ne cherche pas à savoir comment ou pourquoi vous êtes devenu criminel, mais uniquement ceci : Etes- vous,oui ou non, criminel? La question est tranchée par l'affirmative, et je déclare sans la moindre hési- tation que cette décision est juste. Vous êtes un individu mauvais et dangereux, et vous portez aux yeux de tous vos compatriotes le stigmate d'un des crimes les plus abominables qu'on connaisse.

" Ce n'est pas à moi à justifier la loi : dans cer- tains cas la loi peut avoir des sévérités inévitables, et il peut m'arriver parfois de regretter de n'avoir pas la possibilité de rendre un jugement moins sévère que celui que je suis obligé de rendre. Mais votre cas n'a rien de commun avec ceux-là ; au contraire, si la loi qui punissait de mort la phtisie n'avait pas été abrogée, je vous l'appliquerais.

" 11 n'est pas admissible que l'exemple d'une telle dépravation puisse impunément s'étaler au grand jour. Votre présence au milieu de personnes respectables pourrait induire les gens les moins vigoureux à regarder toutes les maladies comme des fautes sans gravité ; et on ne saurait tolérer que vous ayez la possibilité de corrompre des êtres non encore nés qui pourraient dans la suite venir vous importuner. Il ne faut pas laisser les non-nés s'approcher de vous, et cela, non pas tant en vue

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de leur protection (car ils sont nos ennemis naturels) que de la nôtre ; car, puisqu'il est impossible de les exclure tout à fait, il faut veiller à ce qu'ils soient logés chez les personnes qui sont les moins capables de les corrompre.

" Mais indépendamment de cette considération, et sans tenir compte de la culpabilité physiologique qu'entraîne un crime aussi grand que le vôtre, il y a encore une autre raison qui nous obligerait à vous traiter sans pitié, même si nous étions enclins à l'indulgence. Je veux parler d'une certaine classe de gens qui vivent cachés au milieu de nous, et qui s'appellent médecins. Si jamais la sévérité des lois ou le patriotisme du public se relâchait tant soit peu, ces gens sans aveu, qui sont à présent obligés d'exercer en secret leur industrie et qu'on ne peut consulter qu'en courant les plus grands risques, deviendraient les familiers de tous les foyers. Leur organisation et leur connaissance de tous les plus intimes secrets des familles, leur donnerait une puissance, à la fois sociale et poli- tique, à laquelle rien ne pourrait résister. Le chef de famille deviendrait le subalterne du médecin de la maison, qui s'interposerait entre le mari et la femme, entre le maître et le serviteur, si bien qu'enfin les médecins deviendraient les uniques détenteurs du pouvoir dans l'Etat, et que tout ce à quoi nous attachons du prix serait à leur discré- tion. Alors une ère de déphysicalisation s'ouvrirait;

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et des marchands de drogues de toute espèce pul- luleraient dans nos rues et mettraient des annonces dans tous nos journaux. A cela, il y a un remède, et il n'y en a qu'un seul. C'est celui que les lois de ce pays ont depuis longtemps admis et appliqué, et il consiste dans la répression impitoyable de toutes les maladies quelles qu'elles soient, dès que les preuves en sont rendues manifestes aux yeux de la loi ; et plût au ciel que ces yeux fussent encore plus vigilants !

" Mais je ne veux pas m'étendre davantage sur des considérations qui sont si évidentes par elles- mêmes. Vous pouvez prétendre que ce n'est pas votre faute. Cette réponse, certes, est facile à faire, et elle revient à dire que si vous étiez né de parents sains et aisés, et si on vous avait bien soigné dans votre enfance, vous n'auriez pas violé les lois de votre pays, et vous ne vous trouveriez pas dans cette situation déshonorante. Vous me direz peut- être que vous n'êtes responsable ni de votre naissance, ni de votre éducation, et que par con- séquent, il est injuste de vous les reprocher. Mais je vous répondrai que votre phtisie, qu'elle vienne ou non de votre faute, est une faute en vous, et qu'il est de mon devoir de veiller à ce que la république soit protégée contre des fautes de cette nature. Vous pouvez dire que c'est par infortune que vous êtes criminel ; moi, je vous réponds que votre crime, c'est d'être infortuné.

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" Enfin, je dois faire remarquer que même si le jury vous avait acquitté, supposition que je ne puis admettre un seul instant, j'aurais considéré qu'il était de mon devoir de vous punir presque aussi sévèrement que je le fais à présent. Car moins vous auriez été trouvé coupable du crime dont on vous accusait, et plus vous auriez été coupable d'un autre crime à peine moins odieux : celui d'avoir été injustement diiFamé.

" Aussi je n'hésite pas à vous condamner à la prison et aux travaux forcés jusqu'à la fin de votre misérable existence. Et je vous demande instam- ment de mettre à profit ce temps pour vous re- pentir des fautes que vous avez commises, et pour réformer de fond en comble toute votre constitu- tion. Je n'ai pas grand espoir que vous suiviez mes conseils ; car vous avez déjà fait trop de chemin dans le crime. Si cela dépendait de moi, je n'ajou- terais rien qui pût adoucir la sentence que je viens de rendre, mais la loi compatissante stipule que même le criminel le plus endurci pourra prendre un des trois médicaments officiels, à prescrire au moment de sa condamnation. En conséquence je vous ordonne de prendre deux grandes cuillerées d'huile de ricin tous les jours jusqu'à ce qu'il plaise à la Cour de donner de nouvelles instructions ".

Lorsque le prononcé de l'arrêt fut achevé, le prisonnier, en quelques paroles qu'on entendit à peine, reconnut qn'il était puni justement et qu'il

�� � avait été jugé d’une manière impartiale. Puis on le conduisit à la prison d’où il ne devait jamais plus sortir. On essaya encore d’applaudir quand le juge eut fini de parler, mais cette fois encore la manifestation fut réprimée ; et bien que l’assistance fût très hostile au prisonnier, personne ne tenta de le brutaliser d’une manière quelconque ; toutefois le public poussa quelques huées lorsqu’on l’emporta dans la voiture cellulaire. En vérité, pendant toute la durée de mon séjour, rien ne me frappa davantage que le respect que tous avaient pour l’ordre et pour la loi.



II


LE MONDE DES NON-NÉS


Les Erewhoniens disent que nous sommes entraînés à reculons à travers la vie ; ou encore, que nous nous avançons dans l’avenir comme dans un corridor obscur. Le Temps marche à nos côtés et ouvre les volets à mesure que nous avançons. Mais souvent la lumière ainsi reçue nous éblouit et augmente l’obscurité qui s’étend devant nous. Nous ne distinguons que peu de choses à la fois et ce que nous voyons nous préoccupe bien moins que la crainte de ce que nous allons voir. Toujours à regarder avidement à travers la clarté du présent dans l’obscurité de l’avenir, nous devinons les 50 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

grandes lignes de ce qui est devant nous grâce à des lueurs faiblement réfléchies par de mornes miroirs placés derrière nous, et nous nous avançons en trébuchant, de notre mieux, jusqu'au moment où la trappe cède sous nos pieds et nous avale. Quelquefois ils disent que l'avenir et le passé sont comme un panorama qui se dévide entre deux rouleaux. Ce qui est sur le rouleau de l'avenir se déroule pour s'enrouler sur celui du passé. Nous ne pouvons ni accélérer le mouvement, ni l'arrêter. Nous sommes obligés de voir tout ce qu'on nous en déroule, bon ou mauvais ; et ce que nous avons une fois vu, nous ne devons plus jamais le revoir. Le panorama se déroule et s'enroule sans un moment de répit ; nous saisissons une seconde de son passage et l'appelons " le présent ". Nos sens troublés reçoivent l'impression qu'ils peuvent, et nous essayons de deviner ce qui va venir d'après l'aspect de ce qui vient de passer. C'est la même main qui a peint toute la toile, et les détails varient peu : fleuves, bois, plaines, montagnes, villes et peuples ; l'amour, le chagrin, et la mort ; — et pourtant l'intérêt ne faiblit jamais et, pleins d'espoir, nous nous attendons à quelque grand bonheur, ou, pleins de crainte, nous regardons si nos propres personnes ne vont pas faire partie de quelque spectacle horrible. Quand la scène est passée, nous nous imaginons que nous la connaissons, mais il y avait tant de choses à y voir et nous avons eu si

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peu de temps pour les regarder, que l'idée que nous connaissons bien notre passé est, la plupart du temps, fort mal fondée. Et du reste nous nous en soucions fort peu, sauf en ce qui concerne la partie de notre passé qui peut avoir quelques conséquences pour notre avenir, sur lequel tout notre intérêt est concentré.

Les Erewhoniens disent que ce ne fut que par l'effet du hasard que la terre, les étoiles, et tous les corps célestes, commencèrent à tourner d'Orient en Occident et non d'Occident en Orient, et ils disent de même que c'est par l'effet du hasard que l'homme est tiré à travers la vie la figure tournée vers le passé et non vers l'avenir. Car l'avenir existe aussi bien que le passé ; seulement, nous ne pouvons pas le voir, voilà tout. Car n'est- il pas contenu dans les flancs du passé, et ne faut-il pas que le passé change pour que l'avenir puisse changer aussi ?

Quelquefois encore ils disent qu'on fit l'essai, sur la Terre, d'une race d'hommes qui connaissaient l'avenir mieux que le passé, mais qu'ils moururent au bout d'une année de la souffrance que leur causait cette connaissance. Et si quelque homme naissait, de nos jours, avec une prescience trop grande de l'avenir, il disparaîtrait par sélection naturelle avant d'avoir eu le temps de transmettre à ses descendants une faculté si contraire à notre tranquillité.

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Etrange destinée de l'homme ! Il meurt de trouver cette même connaissance dont la recherche seule l'empêche de mourir. S'il ne la recherche pas, il n'est pas différent des bêtes, et s'il la trouve, il est plus malheureux que les démons.

Après être venu à bout de maintes dissertations dans le genre de celle-ci, j'arrivai enfin aux non- nés eux-mêmes, et découvris qu'ils les considé- raient comme des âmes pures et simples, sans corps matériel, mais vivant une sorte d'existence gazeuse et pourtant plus ou moins anthropo- morphe, comme celle d'un esprit ; et que par conséquent ils n'ont ni chair, ni sang, ni chaleur. Cependant on croit qu'ils ont des habitations et des villes où ils demeurent, quoique celles-ci soient aussi immatérielles que leur habitants. On suppose même qu'ils mangent et boivent une sorte d'aliment fluide, une espèce d'ambroisie, et qu'ils peuvent faire tout ce que font les hommes, mais d'une manière idéale et fantastique, comme en rêve. D'autre part, tant qu'ils résident dans leur monde ils ne meurent pas ; pour eux la seule façon de mourir consiste à quitter leur monde pour le nôtre. On croit qu'ils sont extrêmement nombreux, beaucoup plus nombreux que les hom- mes. Ils viennent de planètes inconnues, com- plètement développés, et en grandes quantités à la fois. Mais il ne peuvent quitter le monde des non-nés qu'en faisant les démarches nécessaires

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pour passer dans le nôtre ; c'est-à-dire, en somme, en se suicidant.

Ce devrait être un peuple extrêmement heureux, puisqu'ils ne connaissent aucun excès de plaisir ou de douleur et jamais ne se marient, mais vivent dans un état très voisin de celui dans lequel les poètes font vivre les premiers hommes. Et cepen- dant ils se plaignent sans cesse. Ils savent que nous autres, dans ce monde-ci, possédons des corps ; et du reste ils savent tout ce qui se passe chez nous, car ils se mêlent à nous et vont partout où ils veulent, et lisent nos pensées, et peuvent à volonté observer nos actions. On pourrait croire que cela devrait leur suffire, et la plupart d'entre eux connaissent fort bien le risque effroyable qu'ils courront pour avoir voulu jouir de ce corps "doué de mouvement sensible et chaud " qu'ils désirent tant. Mais il en est parmi eux pour qui l'ennui d'une existence incorporelle est si intolérable qu'ils sont prêts à tout risquer pour en changer ; et ils décident de s'en aller. Les conditions qu'ils sont contraints d'accepter sont si incertaines qu'il n'y a que les plus sots d'entre les non-nés qui veuillent s'y soumettre ; et c'est parmi ceux-là seulement que se recrutent nos rangs.

Une fois que leur décision de s'en aller est bien prise, ils sont obligés de se présenter devant le magistrat de la ville la plus proche, et de signer une attestation par laquelle ils déclarent leur désir

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de quitter leur existence actuelle. Cette formalité remplie, le magistrat leur lit les conditions qu'ils doivent accepter et qui sont si nombreuses que je n'en puis extraire que quelques-uns des points les plus importants, qui sont, en gros, les suivants :

En premier lieu, ils doivent prendre un breu- vage qui anéantira leur mémoire et le sentiment de leur indentité ; ils doivent aller dans le monde sans secours et sans volonté propre ; tirer au sort leur caractère avant de s'en aller, et l'accepter quel qu'il soit, à tout hasard. Ils n'ont pas non plus le droit de choisir ce corps qu'ils désirent tant; ils sont simplement donnés en partage, au hasard et sans appel, à deux personnes qu'ils doivent se charger de trouver et d'importuner jusqu'à ce qu'ils se soient fait adopter par elles. Quelles seront ces personnes: riches ou pauvres, bonnes ou méchantes, saines ou malades, on ne peut pas le savoir. En somme, ils doivent se confier pour de nombreuses années aux soins de gens dont la bonne constitu- tion et le bon sens ne leur sont nullement garantis.

Il est curieux de lire les avertissements que les plus sages d'entre eux donnent à ceux qui songent à changer d'existence. Ils leur parlent comme nous parlerions à un prodigue, et avec à peu près autant de succès.

" Naître, leur disent-ils, est une trahison, un crime capital, dont le châtiment peut fondre sur vous à n'importe quel moment après que la

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faute a été commise. Ils se peut que vous viviez soixante-dix ou quatre-vingts ans ; mais qu'est-ce que cela, comparé à Téternité dont vous jouissez ici ? Et même si la peine était commuée, et qu'on vous permît de vivre toujours, vous finiriez par être si horriblement las de la vie que la plus grande marque de clémence qu'on pourrait vous donner serait de vous exécuter.

" Considérez les innombrables risques que vous courez ! Naître de parents mauvais, et être instruit dans le vice 1 Ou naître de parents sots et être nourri de billevesées et d'idées fausses ! Ou de parents qui vous considéreront comme une espèce de bien meuble, de propriété, dépendant bien plus d'eux que de vous-même ! Et puis, vous pouvez tomber sur des parents tout à fait antipathiques qui ne pourront jamais vous comprendre, et feront tout leur possible pour vous contrecarrer (comme la poule qui a fait éclore un caneton) et qui ensuite vous traiteront de fils ingrat parce que vous ne les aimerez pas. Ou bien encore vous pouvez tomber sur des parents qui ne verront en vous qu'un être à hébéter pendant qu'il est encore jeune, de crainte qu'il ne leur donne des ennuis plus tard en se permettant d'avoir des désirs et des sentiments personnels.

" Ensuite, quand enfin il vous aura été permis de vous faire recevoir comme membre actif de la Société, vous deviendrez vous-même sujet aux

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importunités des non-nés, et vraiment c'est une jolie existence qu'on vous fera mener alors ! Car nos sollicitations sont tellement véhémentes que très peu seulement — et ce ne sont pas les meil- leurs — sont capables de nous refuser. Et pourtant ne pas nous refuser, cela revient en somme à s'associer avec une demi-douzaine de personnes différentes sur lesquelles on ne peut avoir absolu- ment aucun renseignement préalable, pas même savoir si c'est avec des hommes ou des femmes qu'on va s'associer ni avec combien de personnes. N'allez pas vous figurer que vous serez plus sage que vos parents. Vous pouvez être d'une généra- tion en avance sur ceux que vous avez importunés, mais à moins que vous ne soyez un des plus grands parmi les hommes, vous serez toujours d'une génération en retard sur ceux qui vous importuneront à votre tour.

" Imaginez ce que cela peut être que d'avoir à loger un non-né qui est d'un tempérament et d'un caractère entièrement différents du vôtre ; et non pas, même, un seul, mais une demi-douzaine de non-nés : qui ne vous aimeront pas malgré que vous vous soyez imposé mille contraintes afin de pourvoir à leurs besoins et à leur bien-être ; qui oublieront tous vos sacrifices, et dont vous ne serez jamais certain qu'ils ne vous gardent pas rancune pour des erreurs de jugement que vous pouvez avoir commises à leur égard, alors que

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VOUS aviez pu espérer que ces erreurs avaient été rachetées depuis longtemps. Une ingratitude de ce genre n*est pas rare, mais imaginez ce que cela peut être que de la supporter ! Il est pénible pour le petit canard d'avoir été couvé par la poule ; mais n'est-il pas pénible aussi pour la poule d'avoir couvé le petit canard ?

" Songez y encore, nous vous en prions, non pas dans notre intérêt, mais dans le vôtre. Vous allez tirer au sort votre personnalité à l'état brut ; mais quelle que soit cette personnalité, elle ne peut arriver à se développer à peu près bien qu'à la suite d'une longue éducation, et souvenez-vous que vous n'aurez aucun pouvoir sur cette éduca- tion. Il est possible, même probable, que tout ce que vous pourrez acquérir dans la suite qui vous soit véritablement agréable ou utile, vous serez obligé de l'acquérir non pas avec l'aide de ceux que vous êtes sur le point d'aller importuner, mais plutôt en dépit d'eux, et que vous ne vous libérerez de leur tutelle qu'après des années d'une lutte douloureuse au cours de laquelle il sera difficile de dire si vous avez moins souffert que vous n'aurez fait souffrir.

" Rappelez-vous aussi que si vous allez dans le monde votre volonté sera libre ; que c'est une condition absolue ; qu'il n'y a pas moyen d'y échapper ; que vous serez enchaîné à ce libre- arbitre pendant toute la durée de votre vie, et qu'en

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chacune des occasions qui se présenteront vous serez obligé de faire ce qui, tout bien considéré, vous paraîtra ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment donné, peu importe que vous ayez tort ou raison dans le choix de votre acte. Votre esprit sera une balance à considérations et ce sera toujours le plateau le plus lourd qui décidera votre action. De quel côté le plateau penchera-t-il, cela dépendra de l'espèce de balances que vous aurez tirées au sort en naissant, de l'inclinaison que l'usage leur donnera, et du poids des considérations immédiates. Si à l'origine les balances étaient bonnes, et si on ne les a pas trop dérangées pendant votre enfance, et si les combinaisons dans lesquelles vous entrez sont des combinaisons ordinaires, vous pouvez vous en tirer assez bien. Mais il y a trop de " si " là-dedans, et si l'un d'eux vient à manquer, votre malheur est certain. Réfléchissez à cela, et rappelez-vous que si vous avez un mauvais lot, c'est votre faute, car c'est vous qui avez voulu naître, et vous n'y étiez nullement obligé.

" Ce n'est pas que nous prétendions que l'hu- manité ne connaisse aucun plaisir : elle montre avec une certaine ostentation une quantité de moments heureux qui peuvent même arriver à constituer une grosse somme de bonheur. Mais remarquez de quelle façon ces moments heureux sont répartis sur l'étendue de la vie d'un homme ; tous les plus vifs appartiennent à la première

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partie, et fort peu, vraiment, appartiennent à la seconde. Peut-il y avoir des plaisirs qui vaillent la peine d'être payés au prix des souffrances d'une vieillesse décrépite ? Si vous êtes bon, fort et beau, c'est une belle fortune que vous avez à vingt ans ; mais que vous en reste-t-il à soixante? car vous êtes forcé de vivre sur votre capital ; vous n'avez aucun moyen de placer vos forces de manière à recevoir une petite rente de vie, tous les ans, pour toujours. Vous êtes forcé de manger votre capital morceau par morceau, et de le voir, avec épouvante, devenir de plus en plus petit, même si vous avez la chance qu'il ne vous soit pas brutalement arraché par un crime ou par un accident.

" Rappelez-vous aussi qu'il n'y a pas un seul homme de quarante ans qui ne serait heureux de rentrer dans le monde des non-nés, s'il pouvait le faire décemment, et sans déshonneur. Etant au monde, il y a toutes les chances pour qu'il y reste jusqu'à ce qu'il soit forcé de s'en aller ; mais pensez-vous qu'il consentirait à renaître, et à revivre sa vie, si on venait lui en offrir la possi- bilité ? Ne le croyez pas. Et s'il pouvait changer le passé au point de faire qu'il ne fût jamais né, ne pensez-vous pas qu'il le ferait avec joie ? Qu'est- ce que c'était donc qu'un de leurs poètes voulait dire, quand il maudit le jour où il était né et la nuit dans laquelle il fut dit qu'un enfant mâle avait été conçu ? " Car maintenant je serais couché et me

�� � 6o LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

reposerais, et je dormirais ; et dès lors j'aurais été en repos avec les rois et les gouverneurs de la terre, qui se bâtissent des solitudes ; ou avec les princes qui avaient de Tor et qui avaient rempli leur maison d'argent ; ou pourquoi n'ai-je pas été comme un avorton caché, comme les petits enfants qui n'ont jamais vu la lumière ? C'est là que les méchants ne tourmentent plus personne, et que ceux qui sont las se reposent. " Soyez bien assuré que la faute d'être né vaut ce châtiment à tous les hommes, à certains moments de leur vie ; mais comment peuvent-ils demander qu'on les plaigne, ou protester contre les malheurs qui leur arrivent, puisqu'ils sont entrés dans le piège les yeux grands ouverts ?

" Encore un mot, et nous vous laisserons. Si quelque vague souvenir, comme celui d'un rêve, passe en un instant de confusion, à travers votre esprit, et que vous sentiez que cette potion que vous allez prendre n'a pas bien fait son effet, et que le souvenir de cette existence que vous quittez essaie vainement de revenir, — eh bien, dans ces moments-là, quand vous cherchez à saisir le rêve et qu'il vous échappe, et que vous le regardez, comme Orphée regardait Eurydice, glisser et rentrer au royaume crépusculaire, courez, — si vous pouvez vous rappeler ce conseil, — courez vous réfugier au havre de votre devoir immédiat et présent, prenant toujours pour abri le travail

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