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Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain/09

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NEUVIÈME ÉPOQUE.

Depuis Descartes jusqu’à la formation de
la République Françoise.




Nous avons vu la raison humaine se former lentement par les progrès naturels de la civilisation ; la superstition s’emparer d’elle pour la corrompre, et le despotisme dégrader et engourdir les esprits sous le poids de la crainte et du malheur.

Un seul peuple échappe à cette double influence. L’esprit humain, affranchi des liens de son enfance, s’avance vers la vérité, d’un pas ferme, de cette terre heureuse où la liberté vient d’allumer le flambeau du génie. Mais la conquête ramène bientôt avec elle la tyrannie, que suit la superstition, sa compagne fidelle, et l’humanité tout entière est replongée dans des ténèbres qui semblent devoir être éternelles. Cependant, le jour renaît peu à peu ; les yeux, long-temps condamnés à l’obscurité, l’entrevoient, se referment, s’y accoutument lentement, fixent enfin la lumière, et le génie ose se remontrer sur ce globe, d’où le fanatisme et la barbarie l’avoient exilé.

Déjà nous avons vu la raison soulever ses chaînes, en relâcher quelques-unes ; et acquérant sans cesse des forces nouvelles, préparer, accélérer l’instant de sa liberté.

Il nous reste à parcourir l’époque où elle acheva de les rompre ; où forcée d’en traîner encore les restes, elle s’en délivre peu à peu ; où, libre enfin dans sa marche, elle ne peut plus être arrêtée que par ces obstacles, dont le renouvellement est inévitable à chaque nouveau progrès, parce qu’ils ont pour cause nécessaire la constitution même de notre intelligence, ou ce rapport établi par la nature entre nos moyens pour découvrir la vérité, et la résistance qu’elle oppose à nos efforts. L’intolérance religieuse avoit forcé sept des provinces belges à secouer le joug de l’Espagne, et à former une république fédérative. Elle seule avoit réveillé la liberté angloise, qui, fatiguée par de longues et sanglantes agitations, a fini par se reposer dans une constitution long-temps admirée par la philosophie, et désormais réduite à n’avoir plus pour appui que la superstition nationale et l’hypocrisie politique.

Enfin, c’étoit encore aux persécutions sacerdotales que la nation suédoise avoit dû le courage de ressaisir une partie de ses droits.

Cependant, au milieu de ces mouvemens, causés par des querelles théologiques, la France, l’Espagne, la Hongrie, la Bohême, avoient vu s’anéantir leurs foibles libertés, ou ce qui, du moins, en avoit l’apparence.

On chercheroit en vain, dans les pays appelés libres, cette liberté qui ne blesse aucun des droits naturels de l’homme ; qui non-seulement lui en réserve la propriété, mais lui en conserve l’exercice. Celle qu’on y trouve fondée sur un droit positif inégalement réparti, accorde plus ou moins de prérogatives à un homme, suivant qu’il habite telle ou telle ville, qu’il est né dans telle ou telle classe, qu’il a telle ou telle fortune, qu’il exerce telle ou telle profession ; et le tableau rapproché de ces distinctions bizarres dans les diverses nations, sera la meilleure réponse que nous puissions opposer à ceux qui en soutiennent encore les avantages et la nécessité.

Mais, dans ces mêmes pays, les lois garantissent la liberté individuelle et civile. Mais si l’homme n’y est pas tout ce qu’il doit être, la dignité de sa nature n’y est point avilie : quelques-uns de ces droits sont au moins reconnus ; on ne peut plus dire qu’il soit esclave, mais seulement qu’il ne sait pas encore être vraiment libre.

Chez les nations où, pendant le même temps, la liberté a fait des pertes plus ou moins réelles, les droits politiques dont la masse du peuple jouissoit, étoient renfermés dans des limites si étroites, que la destruction de l’aristocratie presque arbitraire sous laquelle il avoit gémi, semble en avoir plus que compensé la perte. Il a perdu titre de citoyen, que l’inégalité rendoit presque illusoire ; mais la qualité d’homme a été plus respectée ; et le despotisme royal l’a sauvé de l’oppression féodale, l’a soustrait à cet état d’humiliation, d’autant plus pénible, que le nombre et la présence de ses tyrans en renouvellent sans cesse le sentiment.

Les lois ont dû se perfectionner dans les constitutions demi-libres, parce que l’intérêt de ceux qui y exercent un véritable pouvoir, n’est pas habituellement contraire aux intérêts généraux du peuple ; et dans les états despotiques, soit parce que l’intérêt de la prospérité publique se confond souvent avec celui du despote, soit parce que cherchant lui-même à détruire les restes du pouvoir des nobles ou du clergé, il en résultoit dans les lois un esprit d’égalité, dont le motif étoit d’établir celle de l’esclavage, mais dont les effets pouvoient souvent être salutaires.

Nous exposerons en détail les causes qui ont produit en Europe ce genre de despotisme dont, ni les siècles antérieurs, ni les autres parties du monde, n’ont offert d’exemple ; où l’autorité presque arbitraire, contenue par l’opinion, réglée par les lumières, adoucie par son propre intérêt, a souvent contribué aux progrès de la richesse, de l’industrie, de l’instruction, et quelquefois même à ceux de la liberté civile.

Les mœurs se sont adoucies par l’affoiblissement des préjugés qui en avoient maintenu la férocité, par l’influence de cet esprit de commerce et d’industrie, ennemi des violences et des troubles qui font fuir la richesse, par l’horreur qu’inspiroit le tableau encore récent des barbaries de l’époque précédente, par une propagation plus générale des idées philosophiques, d’égalité et d’humanité ; enfin, par l’effet lent, mais sûr, du progrès général des lumières.

L’intolérance religieuse a subsisté, mais comme une invention de la prudence humaine, comme un hommage aux préjugés du peuple, ou une précaution contre son effervescence. Elle a perdu ses fureurs ; les bûchers, rarement allumés, ont été remplacés par une oppression souvent plus arbitraire, mais moins barbare ; et dans ces derniers temps, on n’a plus persécuté que de loin en loin, et en quelque sorte par habitude ou par complaisance. Par-tout, et sur tous les points, la pratique des gouvernemens avoit suivi, mais lentement et comme à regret, la marche de l’opinion, et même celle de la philosophie.

En effet, si, dans les sciences morales et politiques, il existe à chaque instant une grande distance entre le point où les philosophes ont porté les lumières, et le terme moyen où sont parvenus les hommes qui cultivent leur esprit, et dont la doctrine commune forme cette espèce de croyance généralement adoptée, qu’on nomme opinion ; ceux qui dirigent les affaires publiques, qui influent immédiatement sur le sort du peuple, quel que soit le genre de leur constitution, sont bien loin de s’élever au niveau de cette opinion ; ils la suivent, mais sans l’atteindre, bien loin de la devancer, et se trouvent constamment au-dessous d’elle, et de beaucoup d’années, et de beaucoup de vérités.

Ainsi, le tableau des progrès de la philosophie et de la propagation des lumières, dont nous avons exposé déjà les effets les plus généraux et les plus sensibles, va nous conduire à l’époque où l’influence de ces progrès sur l’opinion, de l’opinion sur les nations ou sur leurs chefs, cessant tout-à-coup d’être lente et insensible, a produit dans la masse entière de quelques peuples, une révolution, gage certain de celle qui doit embrasser la généralité de l’espèce humaine.

Après de longues erreurs, après s’être égarés dans des théories incomplètes ou vagues, les publicistes sont parvenus à connoître enfin les véritables droits de l’homme, à les déduire de cette seule vérité, qu’il est un être sensible, capable de former des raisonnemens et d’acquérir des idées morales.

Ils ont vu que le maintien de ces droits étoit l’objet unique de la réunion des hommes en sociétés politiques, et que l’art social devoit être celui de leur garantir la conservation de ces droits avec la plus entière égalité, comme dans la plus grande étendue. On a senti que ces moyens d’assurer les droits de chacun, devant être soumis dans chaque société à des règles communes, le pouvoir de choisir ces moyens, de déterminer ces règles, ne pouvoit appartenir qu’à la majorité des membres de la société même ; parce que chaque individu ne pouvant, dans ce choix, suivre sa propre raison sans y assujettir les autres, le vœu de la majorité est le seul caractère de vérité qui puisse être adopté par tous, sans blesser l’égalité.

Chaque homme peut réellement se lier d’avance à ce vœu de la majorité, qui devient alors celui de l’unanimité ; mais il ne peut y lier que lui seul : il ne peut être engagé même envers cette majorité, qu’autant qu’elle ne blessera pas ses droits individuels, après les avoir reconnus.

Tels sont à la fois les droits de la majorité sur la société ou sur ses membres, et les limites de ces droits. Telle est l’origine de cette unanimité, qui rend obligatoires pour tous, les engagemens pris par la majorité seule : obligation qui cesse d’être légitime quand par le changement des individus, cette sanction de l’unanimité a cessé elle-même d’exister. Sans doute, il est des objets sur lesquels la majorité prononceroit peut-être plus souvent en faveur de l’erreur et contre l’intérêt commun de tous ; mais c’est encore à elle à décider quels sont ces objets sur lesquels elle ne doit point s’en rapporter immédiatement à ses propres décisions ; c’est à elle à déterminer, qui seront ceux dont elle croit devoir substituer la raison à la sienne ; à régler la méthode qu’ils doivent suivre pour arriver plus sûrement à la vérité ; et elle ne peut abdiquer l’autorité de prononcer si leurs décisions n’ont point blessé les droits communs à tous.

Ainsi, l’on vit disparoître, devant des principes si simples, ces idées d’un contrat entre un peuple et ses magistrats, qui ne pourroit être annulé que par un consentement mutuel, ou par l’infidélité d’une des parties ; et cette opinion moins servile, mais non moins absurde, qui enchaînoit un peuple aux formes de constitution une fois établies, comme si le droit de les changer n’étoit pas la première garantie de tous les autres, comme si les institutions humaines, nécessairement défectueuses et susceptibles d’une perfection nouvelle à mesure que les hommes s’éclairent, pouvoient être condamnées à une éternelle durée. Ainsi, l’on se vit obligé de renoncer à cette politique astucieuse et fausse, qui, oubliant que tous les hommes tiennent des droits égaux de leur nature même, vouloit tantôt mesurer l’étendue de ceux qu’il falloit leur laisser, sur la grandeur du territoire, sur la température du climat, sur le caractère national, sur la richesse du peuple, sur le degré de perfection du commerce et de l’industrie ; et tantôt partager avec inégalité ces mêmes droits entre diverses classes d’hommes, en accorder à la naissance, à la richesse, à la profession, et créer ainsi des intérêts contraires, des pouvoirs opposés, pour établir ensuite entre eux un équilibre que ces institutions seules ont rendu nécessaire, et qui n’en corrige même pas les influences dangereuses.

Ainsi, l’on n’osa plus partager les hommes en deux races différentes, dont l’une est destinée à gouverner, l’autre à obéir ; l’une à mentir, l’autre à être trompée ; on fut obligé de reconnoître que tous ont un droit égal de s’éclairer sur tous leurs intérêts, de connoître toutes les vérités, et qu’aucun des pouvoirs établis par eux sur eux-mêmes, ne peut avoir le droit de leur en cacher aucune.

Ces principes, que le généreux Sydney paya de son sang, auxquels Locke attacha l’autorité de son nom, furent développés depuis par Rousseau, avec plus de précision, d’étendue et de force, et il mérita la gloire de les placer au nombre de ces vérités qu’il n’est plus permis, ni d’oublier, ni de combattre.

L’homme a des besoins et des facultés pour y pourvoir ; du produit de ces facultés, différemment modifié, distribué, résulte une masse de richesses destinées à subvenir aux besoins communs. Mais quelles sont les lois suivant lesquelles ces richesses se forment ou se partagent, se conservent ou se consomment, s’accroissent ou se dissipent ? Quelles sont aussi les lois de cet équilibre, qui tend sans cesse à s’établir entre les besoins et les ressources, et d’où il résulte plus de facilité pour satisfaire les besoins, par conséquent, plus de bien-être quand la richesse augmente, jusqu’à ce qu’ils ayent atteint le terme de son accroissement ; et au contraire, quand la richesse diminue, plus de difficultés, et par conséquent, de la souffrance jusqu’à ce que la dépopulation et les privations ayent ramené le niveau ? Comment, dans cette étonnante variété de travaux et de produits, de besoins et de ressources, dans cette effrayante complication d’intérêts, qui lient la subsistance, le bien-être d’un individu isolé, au systême général des sociétés, qui le rend dépendant de tous les accidens de la nature, de tous les événemens de la politique, qui étend en quelque sorte au globe entier sa faculté d’éprouver, ou des jouissances, ou des privations ; comment, dans ce chaos apparent, voit-on néanmoins, par une loi générale du monde moral, les efforts de chacun pour lui-même servir au bien-être de tous, et malgré le choc extérieur des intérêts opposés, l’intérêt commun exiger que chacun sache entendre le sien propre, et puisse y obéir sans obstacle ?

Ainsi, l’homme doit pouvoir déployer ses facultés, disposer de ses richesses, pourvoir à ses besoins avec une liberté entière. L’intérêt général de chaque société, loin d’ordonner d’en restreindre l’exercice, défend au contraire d’y porter atteinte, et dans cette partie de l’ordre public, le soin d’assurer à chacun les droits qu’il tient de la nature est encore à la fois la seule politique utile, le seul devoir de la puissance sociale, et le seul droit que la volonté générale puisse légitimement exercer sur les individus.

Mais ce principe une fois reconnu, il reste encore à la puissance publique des devoirs à remplir ; elle doit établir des mesures reconnues par la loi, qui servent à constater, dans les échanges de toute espèce, le poids, le volume, l’étendue, la longueur des choses échangées.

Elle doit créer une mesure commune des valeurs qui les représente toutes, qui facilite le calcul de leurs variations et de leurs rapports ; qui, ayant ensuite elle-même sa propre valeur, puisse être échangée contre toutes les choses susceptibles d’en avoir une ; moyen sans lequel le commerce, borné à des échanges directs, ne peut acquérir d’activité.

La reproduction de chaque année offre une portion disponible, puisqu’elle n’est destinée à payer, ni le travail dont cette reproduction est le fruit, ni celui qui doit assurer une nouvelle reproduction égale ou plus abondante. Le possesseur de cette portion disponible ne la doit point immédiatement à son travail ; il la possède indépendamment de l’usage qu’il peut faire de ses facultés, pour subvenir à ses besoins. C’est donc sur cette portion disponible de la richesse annuelle que, sans blesser aucun droit, la puissance sociale peut établir les fonds nécessaires aux dépenses qu’exigent la sûreté de l’état, sa tranquillité intérieure, la garantie des droits des individus, l’exercice des autorités instituées pour la formation ou pour l’exécution de la loi ; enfin, le maintien de la prospérité publique.

Il existe des travaux, des établissemens, des institutions utiles à la société générale, qu’elle doit établir, diriger ou surveiller, et qui suppléent à ce que les volontés personnelles et le concours des intérêts individuels ne peuvent faire immédiatement, soit pour les progrès de l’agriculture, de l’industrie, du commerce, soit pour prévenir, pour atténuer les maux inévitables de la nature, ou ceux que des accidens imprévus viennent y ajouter.

Jusqu’à l’époque dont nous parlons, et même long-temps après, ces divers objets avoient été abandonnés au hasard, à l’avidité des gouvernemens, à l’adresse des charlatans, aux préjugés ou à l’intérêt de toutes les classes puissantes ; mais un disciple de Descartes, l’illustre et malheureux Jean de Witt, sentit que l’économie politique devoit, comme toutes les sciences, être soumise aux principes de la philosophie et à la précision du calcul.

Elle fit peu de progrès jusqu’au moment où la paix d’Utrecht promit à l’Europe une tranquillité durable. À cette époque, on vit les esprits prendre une direction presque générale vers cette étude jusqu’alors négligée ; et cette science nouvelle a été portée par Stewart, par Smith, et sur-tout par les économistes françois, du moins, pour la précision et la pureté des principes, à un degré qu’on ne pouvoit espérer d’atteindre si promptement, après une si longue indifférence.

Mais ces progrès dans la politique et dans l’économie politique avoient pour première cause ceux de la philosophie générale ou de la métaphysique, en prenant ce mot dans son sens le plus étendu.

Descartes l’avoit réunie au domaine de la raison ; il avoit bien senti qu’elle devoit émaner tout entière des vérités évidentes et premières que l’observation des opérations de notre esprit devoit nous révéler. Mais bientôt son imagination impatiente l’écarta de cette même route qu’il avoit tracée, et la philosophie parut quelque temps n’avoir repris son indépendance que pour s’égarer dans des erreurs nouvelles.

Enfin, Locke saisit le fil qui devoit la guider ; il montra qu’une analyse exacte, précise, des idées, en les réduisant successivement à des idées plus immédiates dans leur origine, ou plus simples dans leur composition, étoit le seul moyen de ne pas se perdre dans ce chaos de notions incomplètes, incohérentes, indéterminées, que le hasard nous a offertes sans ordre, et que nous avons reçues sans réflexion.

Il prouva, par cette analyse même, que toutes sont le résultat des opérations de notre intelligence sur les sensations que nous avons reçues, ou plus exactement encore des combinaisons de ces sensations que la mémoire nous représente simultanément, mais de manière que l’attention s’arrête, que la perception se borne à une partie seulement de chacune de ces sensations composées.

Il fait voir qu’en attachant un mot à chaque idée, après l’avoir analysée et circonscrite, nous parvenons à nous la rappeler constamment la même, c’est-à-dire, toujours formée des mêmes idées plus simples, toujours renfermée dans les mêmes limites, et par conséquent, à pouvoir l’employer dans une suite de raisonnemens, sans jamais risquer de nous égarer.

Au contraire, si les mots ne répondent point à une idée bien déterminée, ils peuvent successivement en réveiller de différentes dans un même esprit, et telle est la source la plus féconde de nos erreurs.

Enfin, Locke osa, le premier, fixer les bornes de l’intelligence humaine, ou plutôt, déterminer la nature des vérités qu’elle peut connoître, des objets qu’elle peut embrasser.

Cette méthode devint bientôt celle de tous les philosophes, et c’est en l’appliquant à la morale, à la politique, à l’économie publique, qu’ils sont parvenus à suivre dans ces sciences une marche presque aussi sûre que celle des sciences naturelles ; à n’y plus admettre que des vérités prouvées, à séparer ces vérités de tout ce qui peut rester encore de douteux et d’incertain ; à savoir ignorer, enfin, ce qu’il est encore, ce qu’il sera toujours impossible de connoître.

Ainsi, l’analyse de nos sentimens nous fait découvrir, dans le développement de notre faculté d’éprouver du plaisir et de la douleur, l’origine de nos idées morales, le fondement des vérités générales qui, résultant de ces idées, déterminent les lois immuables, nécessaires du juste et de l’injuste ; enfin, les motifs d’y conformer notre conduite, puisés dans la nature même de notre sensibilité, dans ce qu’on pourrit appeler, en quelque sorte, notre constitution morale.

Cette même méthode devint en quelque sorte un instrument universel ; on apprit à l’employer pour perfectionner celle des sciences physiques, pour en éclaircir les principes, pour en apprécier les preuves ; on l’étendit à l’examen des faits, aux règles du goût.

Ainsi, cette métaphysique s’appliquant à tous les objets de l’intelligence humaine, analysoit les procédés de l’esprit dans chaque genre de connoissances, faisoit connoître la nature des vérités qui en forment le systême, celle de l’espèce de certitude, qu’on peut y atteindre ; et c’est ce dernier pas de la philosophie qui a mis, en quelque sorte, une barrière éternelle entre le genre humain et les vieilles erreurs de son enfance ; qui doit l’empêcher d’être jamais ramené à son ancienne ignorance par des préjugés nouveaux, comme il assure la chute de tous ceux que nous conservons, sans peut-être les connoître tous encore ; de ceux même qui pourront les remplacer, mais pour ne plus avoir qu’une foible influence et une existence éphémère.

Cependant, en Allemagne, un homme d’un génie vaste et profond jetoit les fondemens d’une doctrine nouvelle. Son imagination ardente, audacieuse, ne put se reposer dans une philosophie modeste, qui laissoit subsister des doutes sur ces grandes questions de la spiritualité, ou de la persistance de l’ame humaine, de la liberté de l’homme ou de celle de Dieu, de l’existence de la douleur et du crime dans un univers gouverné par une intelligence toute-puissante, dont la sagesse, la justice et la bonté semblent devoir les exclure. Il trancha le nœud qu’une sage analyse n’auroit pu dénouer. Il composa l’univers d’êtres simples, indestructibles, égaux par leur nature. Les rapports de chacun de ces êtres avec chacun de ceux qui entrent avec lui dans le systême de l’univers, déterminent ses qualités par lesquelles il diffère de tous les autres ; l’ame humaine et le dernier atome qui termine un bloc de pierre, sont également une de ces monades. Elles ne diffèrent que par la place différente qu’elles occupent dans l’ordre de l’univers.

Parmi toutes les combinaisons possibles de ces êtres, une intelligence infinie en a préféré une, et n’en a pu préférer qu’une seule, la plus parfaite de toutes. Si celle qui existe nous afflige par le spectacle du malheur et du crime, c’est que toute autre combinaison eût encore présenté des résultats plus douloureux.

Nous exposerons ce systême qui adopté, ou du moins soutenu par les compatriotes de Leibniz, a retardé parmi eux les progrès de la philosophie. On vit une école entière de philosophes anglais embrasser avec enthousiasme et défendre avec éloquence, la doctrine de l’optimisme ; mais moins adroits et moins profonds que Leibniz, qui la fondoit principalement sur ce qu’une intelligence toute-puissante, par la nécessité même de sa nature, n’avoit pu choisir que le meilleur des univers possibles ; ils cherchèrent, dans l’observation du nôtre, la preuve de sa supériorité, et perdant tous les avantages que conserve ce systême, tant qu’il reste dans une abstraite généralité, ils s’égarèrent trop souvent dans des détails ou révoltans, ou ridicules.

Cependant, en Écosse, d’autres philosophes ne trouvant point que l’analyse du développement de nos facultés réelles conduisît à un principe, qui donnât à la moralité de nos actions une base assez pure, assez solide, imaginèrent d’attribuer à l’ame humaine une faculté nouvelle, distincte de celles de sentir ou de raisonner, mais se combinant avec elles, faculté dont ils ne prouvoient l’existence qu’en assurant qu’il leur étoit impossible de s’en passer. Nous ferons l’histoire de ces opinions, et nous montrerons comment, si elles ont nui à la marche de la philosophie, elles ont été utiles à la propagation plus rapide des idées philosophiques.

Jusqu’ici nous n’avons montré les progrès de la philosophie que dans les hommes qui l’ont cultivée, approfondie, perfectionnée ; il nous reste à faire voir quels ont été ses effets sur l’opinion générale, et comment, tandis que s’élevant enfin à la connoissance de la méthode certaine de découvrir, de reconnoître la vérité, la raison apprenoit à se préserver des erreurs, où le respect pour l’autorité et l’imagination l’avoient si souvent entraînée : elle détruisoit en même-temps, dans la masse générale des individus, les préjugés qui ont si long-temps affligé et corrompu l’espèce humaine.

Il fut enfin permis de proclamer hautement ce droit si long-temps méconnu, de soumettre toutes les opinions à notre propre raison, c’est-à-dire, d’employer, pour saisir la vérité, le seul instrument qui nous ait été donné pour la reconnoître. Chaque homme apprit, avec une sorte d’orgueil, que la nature ne l’avoit pas absolument destiné à croire sur la parole d’autrui ; et la superstition de l’antiquité, l’abaissement de la raison devant le délire d’une foi surnaturelle, disparurent de la société comme de la philosophie.

Il se forma bientôt en Europe une classe d’hommes moins occupés encore de découvrir ou d’approfondir la vérité, que de la répandre ; qui, se dévouant à poursuivre les préjugés dans les asiles où le clergé, les écoles, les gouvernemens, les corporations anciennes les avoient recueillis et protégés, mirent leur gloire à détruire les erreurs populaires, plutôt qu’à reculer les limites des connoissances humaines, manière indirecte de servir à leurs progrès, qui n’étoit ni la moins périlleuse, ni la moins utile.

En Angleterre, Collins et Bolingbroke, en France, Bayle, Fontenelle, Voltaire, Montesquieu et les écoles formées par ces hommes célèbres, combattirent en faveur de la vérité, employant tour à tour toutes les armes que l’érudition, la philosophie, l’esprit, le talent d’écrire peuvent fournir à la raison ; prenant tous les tons, employant toutes les formes, depuis la plaisanterie jusqu’au pathétique, depuis la compilation la plus savante et la plus vaste, jusqu’au roman, ou au pamphlet du jour ; couvrant la vérité d’un voile qui ménageoit les yeux trop foibles, et laissoit le plaisir de la deviner ; caressant les préjugés avec adresse, pour leur porter des coups plus certains ; n’en menaçant presque jamais, ni plusieurs à la fois, ni même un seul tout entier ; consolant quelquefois les ennemis de la raison, en paroissant ne vouloir dans la religion qu’une demi-tolérance, dans la politique qu’une demi-liberté ; ménageant le despotisme quand ils combattoient les absurdités religieuses, et le culte quand ils s’élevoient contre la tyrannie ; attaquant ces deux fléaux dans leur principe, quand même ils paroissoient n’en vouloir qu’à des abus révoltans ou ridicules, et frappant ces arbres funestes dans leurs racines, quand ils sembloient se borner à élaguer quelques branches égarées ; tantôt apprenant aux amis de la liberté que la superstition, qui couvre le despotisme d’un bouclier impénétrable, est la première victime qu’ils doivent immoler, la première chaîne qu’ils doivent briser ; tantôt, au contraire, la dénonçant aux despotes comme la véritable ennemie de leur pouvoir, et les effrayant du tableau de ses hypocrites complots et de ses fureurs sanguinaires : mais ne se lassant jamais de réclamer l’indépendance de la raison, la liberté d’écrire comme le droit, comme le salut du genre humain ; s’élevant, avec une infatigable énergie, contre tous les crimes du fanatisme et de la tyrannie ; poursuivant dans la religion, dans l’administration, dans les mœurs, dans les lois, tout ce qui portoit le caractère de l’oppression, de la dureté, de la barbarie ; ordonnant au nom de la nature, aux rois, aux guerriers, aux magistrats, aux prêtres de respecter le sang des hommes ; leur reprochant avec une énergique sévérité celui que leur politique ou leur indifférence prodiguoit encore dans les combats ou dans les supplices ; prenant enfin, pour cri de guerre, raison, tolérance, humanité.

Telle fut cette philosophie nouvelle, objet de la haine commune de ces classes nombreuses qui n’existent que par les préjugés, ne vivent que d’erreurs, ne sont puissantes que par la crédulité ; presque par-tout accueillie, mais persécutée, ayant des rois, des prêtres, des grands, des magistrats pour disciples et pour ennemis. Ses chefs eurent presque toujours l’art d’échapper à la vengeance, en s’exposant à la haine, de se cacher à la persécution, en se montrant assez pour ne rien perdre de leur gloire.

Souvent un gouvernement les récompensoit d’une main, en payant de l’autre leurs calomniateurs, les proscrivoit, et s’honoroit que le sort eût placé leur naissance sur son territoire, les punissoit de leurs opinions, et auroit été humilié d’être soupçonné de ne pas les partager.

Ces opinions devoient donc devenir bientôt celles de tous les hommes éclairés, avouées par les uns, dissimulées par les autres avec une hypocrisie plus ou moins transparente, suivant que leur caractère étoit plus ou moins timide, et qu’ils cédoient aux intérêts opposés de leur profession ou de leur vanité. Mais déjà celui-ci étoit assez puissant, pour qu’au lieu de cette dissimulation profonde des âges précédens, on se contentât pour soi-même et souvent pour les autres d’une réserve prudente.

Nous suivrons les progrès de cette philosophie dans les diverses parties de l’Europe, où l’inquisition des gouvernemens et des prêtres ne put empêcher la langue française, devenue presque universelle, de la porter avec rapidité. Nous montrerons avec quelle adresse la politique et la superstition employèrent contre elle tout ce que la connoissance de l’homme peut offrir de motifs pour se défier de sa raison, d’argumens pour en montrer les bornes et la foiblesse, et comment on sut faire servir le pyrrhonisme même à la cause de la crédulité.

Ce systême si simple, qui plaçoit dans la jouissance d’une liberté indéfinie les plus sûrs encouragemens du commerce et de l’industrie, qui délivroit les peuples du fléau destructeur et du joug humiliant de ces impôts répartis avec tant d’inégalité, levés avec tant de dépense, et souvent avec tant de barbarie, pour y substituer une contribution juste, égale et presque insensible ; cette théorie qui lioit la véritable puissance et la richesse des états au bien-être des individus, et au respect pour leurs droits ; qui unissoit par le lien d’une félicité commune les différentes classes entre lesquelles ces sociétés se divisent naturellement ; cette idée si consolante d’une fraternité du genre humain, dont aucun intérêt national ne devoit plus troubler la douce harmonie ; ces principes, séduisans par leur générosité comme par leur simplicité et leur étendue, furent propagés avec enthousiasme par les économistes français. Leur succès fut moins prompt, moins général que celui des philosophes ; ils avoient à combattre des préjugés moins grossiers, des erreurs plus subtiles. Ils avoient besoin d’éclairer avant de détromper, et d’instruire le bon sens avant de le prendre pour juge.

Mais s’ils n’ont pu faire à l’ensemble de leur doctrine qu’un petit nombre de partisans ; si on a été effrayé de la généralité de leurs maximes, de l’inflexibilité de leurs principes ; s’ils ont nui eux-mêmes à la bonté de leur cause, en affectant un langage obscur et dogmatique, en paroissant trop oublier pour les intérêts de la liberté du commerce, ceux de la liberté politique, en présentant, d’une manière trop absolue et trop magistrale, quelques portions de leur systême qu’ils n’avoient point assez approfondies ; du moins ils sont parvenus à rendre odieuse et méprisable cette politique lâche, astucieuse et corrompue, qui plaçoit la prospérité d’une nation dans l’appauvrissement de ses voisins, dans les vues étroites d’un régime prohibitif, dans les petites combinaisons d’une fiscalité tyrannique.

Mais les vérités nouvelles dont le génie avoit enrichi la philosophie, la politique et l’économie publique, adoptées avec plus ou moins d’étendue par les hommes éclairés, portèrent plus loin leur salutaire influence.

L’art de l’imprimerie s’étoit répandu sur tant de points, il avoit tellement multiplié les livres, on avoit su les proportionner si bien à tous les degrés de connoissances, d’application, et même de fortune ; on les avoit pliés avec tant d’habileté à tous les goûts, à tous les genres d’esprit ; ils présentoient une instruction si facile, souvent même si agréable ; ils avoient ouvert tant de portes à la vérité, qu’il étoit devenu presque impossible de les lui fermer toutes, qu’il n’y avoit plus de classe, de profession à laquelle on pût l’empêcher de parvenir. Alors, quoiqu’il restât toujours un très-grand nombre d’hommes condamnés à une ignorance volontaire ou forcée, la limite tracée entre la portion grossière et la portion éclairée du genre humain, s’étoit presque entièrement effacée, et une dégradation insensible remplissoit l’espace qui en sépare les deux extrêmes, le génie et la stupidité.

Ainsi une connoissance générale, des droits naturels de l’homme, l’opinion même que ces droits sont inaliénables et imprescriptibles, un vœu fortement prononcé pour la liberté de penser et d’écrire, pour celle du commerce et de l’industrie, pour le soulagement du peuple, pour la proscription de toute loi pénale contre les religions dissidentes, pour l’abolition de la torture et des supplices barbares ; le désir d’une législation criminelle plus douce, d’une jurisprudence qui donnât à l’innocence une entière sécurité, d’un code civil plus simple, plus conforme à la raison et à la nature ; l’indifférence pour les religions, placées enfin au nombre des superstitions ou des inventions politiques ; la haine de l’hypocrisie et du fanatisme ; le mépris des préjugés ; le zèle pour la propagation des lumières ; ces principes passant peu-à-peu des ouvrages des philosophes dans toutes les classes de la société, où l’instruction s’étendoit plus loin que le catéchisme et l’écriture, devinrent la profession commune, le symbole de tous ceux qui n’étoient ni machiavélistes ni imbécilles. Dans quelques pays ces principes formoient une opinion publique assez générale, pour que la masse même du peuple parût prête à se laisser diriger par elle et à lui obéir. Le sentiment de l’humanité, c’est-à-dire, celui d’une compassion tendre, active pour tous les maux qui affligent l’espèce humaine, d’une horreur pour tout ce qui, dans les institutions publiques, dans les actes du gouvernement, dans les actions privées, ajoutoit des douleurs nouvelles aux douleurs inévitables de la nature ; ce sentiment d’humanité étoit une conséquence naturelle de ces principes ; il respiroit dans tous les écrits, dans tous les discours, et déjà son heureuse influence s’étoit manifestée dans les lois, dans les institutions publiques même des peuples soumis au despotisme.

Les philosophes des diverses nations embrassant, dans leurs méditations, les intérêts de l’humanité entière sans distinction de pays, de race ou de secte, formoient, malgré la différence de leurs opinions spéculatives, une phalange fortement unie contre toutes les erreurs, contre tous les genres de tyrannie. Animés par le sentiment d’une philanthropie universelle, ils combattoient l’injustice, lorsqu’étrangère à leur patrie, elle ne pouvoit les atteindre ; ils la combattoient encore, lorsque c’étoit leur patrie même qui s’en rendoit coupable envers d’autres peuples ; ils s’élevoient en Europe contre les crimes dont l’avidité souille les rivages de l’Amérique, de l’Afrique ou de l’Asie. Les philosophes de l’Angleterre et de la France s’honoroient de prendre le nom, de remplir les devoirs d’amis de ces mêmes noirs, que leurs stupides tyrans dédaignoient de compter au nombre des hommes. Les éloges des écrivains français étoient le prix de la tolérance accordée en Russie et en Suède, tandis que Becaria réfutoit en Italie les maximes barbares de la jurisprudence française.


On cherchoit en France à guérir l’Angleterre de ses préjugés commerciaux, de son respect superstitieux pour les vices de sa constitution et de ses lois, tandis que le respectable Howard dénonçoit aux Français la barbare insouciance qui, dans leurs cachots et leurs hôpitaux, immoloit tant de victimes humaines.

Les violences ou la séduction des gouvernemens, l’intolérance des prêtres, les préjugés nationaux eux-mêmes, avoient perdu le funeste pouvoir d’étouffer la voix de la vérité, et rien ne pouvoit soustraire, ni les ennemis de la raison, ni les oppresseurs de la liberté, à un jugement qui devenoit bientôt celui de l’Europe entière.

Enfin, on y vit se développer une doctrine nouvelle, qui devoit porter le dernier coup à l’édifice déjà chancelant des préjugés : c’est celle de la perfectibilité indéfinie de l’espèce humaine, doctrine dont Turgot, Price et Priestley ont été les premiers et les plus illustres apôtres ; elle appartient à la dixième époque, où nous la développerons avec étendue. Mais nous devons exposer ici l’origine et les progrès d’une fausse philosophie, contre laquelle l’appui de cette doctrine est devenu si nécessaire au triomphe de la raison.

Née dans les uns de l’orgueil, dans les autres de l’intérêt, ayant pour but secret de perpétuer l’ignorance, et de prolonger le règne des erreurs, on en a vu les nombreux sectateurs, tantôt corrompre la raison par de brillans paradoxes, ou la séduire par la paresse commode d’un pyrrhonisme absolu ; tantôt mépriser assez l’espèce humaine pour annoncer que le progrès des lumières seroit inutile ou dangereux à son bonheur comme à sa liberté ; tantôt enfin, l’égarer par le faux enthousiasme d’une grandeur ou d’une sagesse imaginaires, qui dispensent la vertu d’être éclairée, et le bon sens de s’appuyer sur des connoissances réelles ; ici, parler de la philosophie et des sciences profondes comme de théories trop supérieures à un être borné, entouré de besoins, et soumis à des devoirs journaliers et pénibles ; ailleurs, les dédaigner comme un ramas de spéculations incertaines, exagérées, qui doivent disparoître devant l’expérience des affaires et l’habileté d’un homme d’état. Sans cesse on les entendoit se plaindre de la décadence des lumières au milieu de leurs progrès, gémir sur la dégradation de l’espèce humaine, à mesure que les hommes se ressouvenoient de leurs droits, se servoient de leur raison ; annoncer même l’époque prochaine d’une de ces oscillations qui doivent la ramener à la barbarie, à l’ignorance, à l’esclavage, au moment où tout se réunissoit pour prouver qu’elle n’avoit plus à les redouter. Ils sembloient humiliés de son perfectionnement, parce qu’ils ne partageoient point la gloire d’y avoir contribué, ou effrayés de ses progrès, qui leur annonçoient la chute de leur importance ou de leur pouvoir. Cependant, quelques charlatans plus habiles que ceux qui, d’une main mal-adroite, s’efforçoient d’étayer l’édifice des superstitions antiques, dont la philosophie avoit sapé les fondemens, tentèrent, les uns d’en employer les ruines à l’établissement d’un systême religieux, où l’on exigeroit de la raison, rétablie dans ses droits, qu’une demi-soumission ; où elle resteroit presque libre dans sa croyance, pourvu qu’elle consentît à croire quelque chose d’incompréhensible ; tandis que d’autres essayoient de ressusciter dans des associations secrètes, les mystères oubliés de l’ancienne théurgie ; et laissant au peuple ses vieilles erreurs, enchaînant leurs disciples par des superstitions nouvelles, ils osoient espérer de rétablir, en faveur de quelques adeptes, l’ancienne tyrannie des rois-pontifes de l’Inde et de l’Égypte. Mais la philosophie, appuyée sur cette base inébranlable que les sciences lui avoient préparée, leur opposoit une barrière contre laquelle leurs impuissans efforts devoient bientôt se briser.

En comparant la disposition des esprits, dont j’ai ci-dessus tracé l’esquisse, avec ce systême politique des gouvernemens, on pouvoit aisément prévoir qu’une grande révolution étoit infaillible : et il n’étoit pas difficile de juger qu’elle ne pouvoit être amenée que de deux manières ; il falloit, ou que le peuple établît lui-même ces principes de la raison et de la nature, que la philosophie avoit su lui rendre chers ; ou que les gouvernemens se hâtassent de le prévenir, et réglassent leur marche sur celle de ses opinions. L’une de ces révolutions devoit être plus entière et plus prompte, mais plus orageuse ; l’autre plus lente, plus incomplète, mais plus tranquille ; dans l’une, on devoit acheter la liberté et le bonheur par des maux passagers ; dans l’autre, on évitoit ces maux, mais en retardant pour long-temps, peut-être, la jouissance d’une partie des biens que cependant elle devoit infailliblement produire.

La corruption et l’ignorance des gouvernemens ont préféré le premier moyen, et le triomphe rapide de la raison et de la liberté a vengé le genre humain.

Le simple bon sens avoit appris aux habitans des colonies britanniques, que des Anglois, nés au delà de l’Océan Atlantique, avoient reçu de la nature, précisément les mêmes droits que d’autres Anglois nés sous le méridien de Greenwich, et qu’une différence de soixante-dix degrés de longitude n’avoit pu les changer. Ils connoissoient, peut-être mieux que les Européens, quels étoient ces droits communs à tous les individus de l’espèce humaine, et ils y comprenoient celui de ne payer aucune taxe sans y avoir consenti. Mais le gouvernement britannique faisoit semblant de croire que Dieu avoit créé l’Amérique comme l’Asie, pour le plaisir des habitans de Londres, et vouloit en effet tenir entre ses mains, au delà des mers, une nation sujette, dont il se serviroit, quand il en seroit temps, pour opprimer l’Angleterre européenne. Il ordonna aux dociles représentans du peuple anglois, de violer les droits de l’Amérique, et de la soumettre à des taxes involontaires. Elle prononça que l’injustice avoit brisé ses liens, et déclara son indépendance.

On vit alors, pour la première fois, un grand peuple délivré de toutes ses chaînes, se donner paisiblement à lui-même la constitution et les lois qu’il croyoit les plus propres à faire son bonheur ; et comme sa position géographique, son ancien état politique l’obligeoient à former une république fédérative, on vit se préparer à la fois dans son sein treize constitutions républicaines, ayant pour base une reconnoissance solemnelle des droits naturels de l’homme, et, pour premier objet, la conservation de ces droits. Nous tracerons le tableau de ces constitutions ; nous montrerons ce qu’elles doivent aux progrès des sciences politiques, et ce que les préjugés de l’éducation ont pu y mêler des anciennes erreurs ; pourquoi, par exemple, le systême de l’équilibre des pouvoirs en altère encore la simplicité ; pourquoi elles ont eu pour principe l’identité des intérêts, plus encore que l’égalité des droits. Nous prouverons non-seulement, combien ce principe de l’identité des intérêts, si on en foientt la règle des droits politiques, en est une violation à l’égard de ceux auxquels on se permet de ne pas en laisser l’entier exercice, mais que cette identité cesse d’exister, précisément dans l’instant même où elle devient une véritable inégalité. Nous insisterons sur cet objet, parce que cette erreur est la seule qui soit encore dangereuse, parce qu’elle est la seule dont les hommes vraiment éclairés ne soient pas encore désabusés. Nous montrerons comment les républiques américaines ont réalisé cette idée, alors presque nouvelle en théorie, de la nécessité d’établir et de régler, par la loi, un mode régulier et paisible pour réformer les constitutions elles-mêmes, et de séparer ce pouvoir de celui de faire des lois.

Mais dans la guerre qui s’élevoit entre deux peuples éclairés, dont l’un défendoit les droits naturels de l’humanité, dont l’autre leur opposoit la doctrine impie qui soumet ces droits à la prescription, aux intérêts politiques, aux conventions écrites ; cette grande cause fut plaidée au tribunal de l’opinion, en présence de l’Europe entière ; les droits des hommes furent hautement soutenus et développés sans restriction, sans réserve, dans des écrits qui circuloient avec liberté des bords de la Néva à ceux du Guadalquivir. Ces discussions pénétrèrent dans les contrées les plus asservies, dans les bourgades les plus reculées, et les hommes qui les habitoient furent étonnés d’entendre qu’ils avoient des droits ; ils apprirent à les connoître ; ils surent que d’autres hommes osoient les reconquérir ou les défendre.

La révolution américaine devoit donc s’étendre bientôt en Europe ; et s’il y existoit un peuple où l’intérêt pour la cause des Américains eût répandu, plus qu’ailleurs, leurs écrits et leurs principes ; qui fût à la fois le pays le plus éclairé et un des moins libres ; celui où les philosophes avoient le plus de véritables lumières, et le gouvernement, une ignorance plus insolente et plus profonde ; un peuple où les lois fussent assez au-dessous de l’esprit public, pour qu’aucun orgueil national, aucun préjugé, ne l’attachât à ses institutions antiques ; ce peuple n’étoit-il point destiné, par la nature même des choses, à donner le premier mouvement à cette révolution, que les amis de l’humanité attendoient avec tant d’espoir et d’impatience ? Elle devoit donc commencer par la France.

La maladresse de son gouvernement a précipité cette révolution ; la philosophie en a dirigé les principes ; la force populaire a détruit les obstacles qui pouvoient arrêter les mouvemens.

Elle a été plus entière que celle de l’Amérique, et par conséquent moins paisible dans l’intérieur, parce que les Américains, contens des lois civiles et criminelles qu’ils avoient reçues de l’Angleterre, n’ayant point à réformer un systême vicieux d’impositions ; n’ayant à détruire, ni tyrannies féodales, ni distinctions héréditaires, ni corporations privilégiées, riches ou puissantes, ni un systême d’intolérance religieuse, se bornèrent à établir de nouveaux pouvoirs, à les substituer à ceux que la nation britannique avoit jusqu’alors exercés sur eux. Rien, dans ces innovations, n’atteignoit la masse du peuple ; rien ne changeoit les relations qui s’étoient formées entre les individus. En France, par la raison contraire, la révolution devoit embrasser l’économie tout entière de la société, changer toutes les relations sociales, et pénétrer jusqu’aux derniers anneaux de la chaîne politique ; jusqu’aux individus qui, vivant en paix de leurs biens ou de leur industrie, ne tiennent aux mouvemens publics ni par leurs opinions, ni par leurs occupations, ni par des intérêts de fortune, d’ambition ou de gloire.

Les Américains, qui paroissoient ne combattre que contre les préjugés tyranniques de la mère-patrie, eurent pour alliés les puissances rivales de l’Angleterre ; tandis que les autres, jalouses de ses richesses et de son orgueil, hâtoient, par des vœux secrets, le triomphe de la justice ; ainsi, l’Europe entière parut réunie contre les oppresseurs. Les François, au contraire, ont attaqué en même-temps, et le despotisme des rois, et l’inégalité politique des constitutions à demi-libres, et l’orgueil des nobles, et la domination, l’intolérance, les richesses des prêtres, et les abus de la féodalité, qui couvrent encore l’Europe presque entière ; et les puissances de l’Europe ont dû se liguer en faveur de la tyrannie. Ainsi, la France n’a pu voir s’élever en sa faveur, que la voix de quelques sages, et le vœu timide des peuples opprimés, secours que la calomnie devoit encore s’efforcer de lui ravir.

Nous montrerons pourquoi les principes sur lesquels la constitution et les lois de la France ont été combinées, sont plus purs, plus précis, plus profonds, que ceux qui ont dirigé les Américains ; pourquoi ils ont échappé bien plus complètement à l’influence de toutes les espèces de préjugés ; comment l’égalité des droits n’y a, nulle part, été remplacée par cette identité d’intérêt, qui n’en est que le foible et hypocrite supplément ; comment on y a substitué les limites des pouvoirs, à ce vain équilibre si long-temps admiré ; comment, dans une grande nation, nécessairement dispersée et partagée en un grand nombre d’assemblées isolées et partielles, on a osé, pour la première fois, conserver au peuple son droit de souveraineté, celui de n’obéir qu’à des lois dont le mode de formation, si elle est confiée à des représentans, ait été légitimé par son approbation immédiate ; dont, si elles blessent ses droits ou ses intérêts, il puisse toujours obtenir la réforme, par un acte régulier de sa volonté souveraine.

Depuis le moment où le génie de Descartes imprima aux esprits cette impulsion générale, premier principe d’une révolution dans les destinées de l’espèce humaine, jusqu’à l’époque heureuse de l’entière et pure liberté sociale, où l’homme n’a pu remplacer son indépendance naturelle, qu’après avoir passé par une longue suite de siècles d’esclavage et de malheur, le tableau du progrès des sciences mathématiques et physiques nous présente un horizon immense, dont il faut distribuer et ordonner les diverses parties, si l’on veut en bien saisir l’ensemble, en bien observer les rapports.

non-seulement, l’application de l’algèbre à la géométrie, devint une source féconde de découvertes dans ces deux sciences, mais en prouvant, par ce grand exemple, comment les méthodes du calcul des grandeurs en général, pouvoient s’étendre à toutes les questions qui avoient pour objet la mesure de l’étendue ; Descartes annonçoit d’avance qu’elles seroient employées, avec un succès égal, à tous les objets dont les rapports sont susceptibles d’être évalués avec précision, et cette grande découverte, en montrant pour la première fois ce dernier but des sciences, d’assujétir toutes les vérités à la rigueur du calcul, donnoit l’espérance d’y atteindre, et en faisoit entrevoir les moyens.

Bientôt à cette découverte succéda celle d’un calcul nouveau, qui enseigne à trouver les rapports des accroissemens ou des décroissemens successifs d’une quantité variable, ou à retrouver la quantité elle-même, d’après la connoissance de ce rapport ; soit que l’on suppose à ces accroissemens une grandeur finie, soit qu’on n’en cherche le rapport que pour l’instant où ils s’évanouissent ; méthode qui, s’étendant à toutes les combinaisons de grandeurs variables, à toutes les hypothèses de leurs variations, conduit également à déterminer, pour toutes les choses dont les changemens sont susceptibles d’une mesure précise, soit les rapports de leurs élémens, soit les rapports des choses, d’après la connoissance de ceux qu’elles ont entre elles-mêmes, lorsque ceux de leurs élémens sont seulement connus.

On doit à Newton et à Leibnitz l’invention de ces calculs, dont les travaux des géomètres de la génération précédente avoient préparé la découverte. Leurs progrès, non interrompus depuis plus d’un siècle, ont été l’ouvrage et ont fait la gloire de plusieurs hommes de génie, et ils présentent, aux yeux du philosophe qui peut les observer, même sans les suivre, un monument imposant des forces de l’intelligence humaine. En exposant la formation et les principes de la langue de l’algèbre, la seule vraiment exacte, vraiment analytique qui existe encore ; la nature des procédés tecniques de cette science ; la comparaison de ces procédés avec les opérations naturelles de l’entendement humain, nous montrerons que, si cette méthode n’est, par elle-même, qu’un instrument particulier à la science des quantités, elle renferme les principes d’un instrument universel, applicables à toutes les combinaisons d’idées.

La mécanique rationnelle devient bientôt une science vaste et profonde. Les véritables lois du choc des corps, sur lesquelles Descartes s’étoit trompé, sont enfin connues.

Huyghens découvre celles du mouvement d’un corps dans le cercle ; il donne en même temps la méthode de déterminer à quel cercle chaque élément d’une courbe quelconque doit appartenir. En réunissant ces deux théories, Newton trouva la théorie du mouvement curviligne ; il l’applique à ces lois, suivant lesquelles Kepler a découvert que les planètes parcouroient leurs orbites elliptiques.

Une planète, qu’on suppose lancée dans l’espace en un instant donné, avec une vîtesse et suivant une direction déterminée, parcourt, autour du soleil, une ellipse en vertu d’une force dirigée vers cet astre, et proportionnelle à la raison inverse du carré des distances. La même force retient les satellites dans leurs orbites, autour de la planète principale. Elle s’étend à tout le systême des corps célestes ; elle est réciproque entre tous les élémens qui les composent.

La régularité des ellipses planétaires en est troublée, et le calcul explique, avec précision, jusqu’aux nuances les plus légères de ces perturbations. Elle agit sur les comètes, dont la même théorie enseigne à déterminer les orbites, à prédire le retour. Les mouvemens observés dans les axes de rotation de la terre et de la lune, attestent encore l’existence de cette force universelle. Elle est enfin la cause de la pesanteur des corps terrestres, dans lesquels elle paroît constante, parce que nous ne pouvons les observer à des distances assez différentes entre elles, du centre d’action.

Ainsi, l’homme a connu enfin, pour la première fois, une des lois physiques de l’univers, et elle est unique encore jusqu’ici, comme la gloire de celui qui l’a révélée.

Cent ans de travaux ont confirmé cette loi, à laquelle tous les phénomènes célestes ont paru soumis avec une exactitude pour ainsi dire miraculeuse ; toutes les fois qu’un d’eux a paru s’y soustraire, cette incertitude passagère est devenue bientôt le sujet d’un nouveau triomphe.

La philosophie est presque toujours forcée de chercher, dans les ouvrages d’un homme de génie, le fil secret qui l’a dirigé ; mais ici, l’intérêt inspiré par l’admiration a fait découvrir et conserver, des anecdotes précieuses qui permettent de suivre pas à pas la marche de Newton. Elles nous serviront à montrer comment les heureuses combinaisons du hasard concourent, avec les efforts du génie, à une grande découverte, et comment des combinaisons moins favorables auroient pu les retarder, ou les réserver à d’autres mains.

Mais Newton fit plus, peut-être, pour les progrès de l’esprit humain, que de découvrir cette loi générale de la nature ; il apprit aux hommes à n’admettre, dans la physique, que des théories précises et calculées, qui rendissent raison non-seulement de l’existence d’un phénomène, mais de sa quantité, de son étendue. Cependant, on l’accusa de renouveler ces qualités occultes des anciens, parce qu’il s’étoit borné à renfermer la cause générale des phénomènes célestes dans un fait simple, dont l’observation prouvoit l’incontestable réalité. Et cette accusation même prouve combien les méthodes des sciences avoient encore besoin d’être éclairées par la philosophie.

Une foule de problêmes de statique, de dynamique, avoient été successivement proposés et résolus, lorsque d’Alembert découvre un principe général, qui suffit seul pour déterminer le mouvement d’un nombre quelconque de points, animés de forces quelconques, et liés entre eux par des conditions. Bientôt il étend ce même principe aux corps finis d’une figure déterminée ; à ceux qui, élastiques ou flexibles, peuvent changer de figure, mais d’après certaines lois, et en conservant certaines relations entre leurs parties ; enfin, aux fluides eux-mêmes, soit qu’ils conservent la même densité, soit qu’ils se trouvent dans l’état d’expansibilité. Un nouveau calcul étoit nécessaire pour résoudre ces dernières questions, il ne peut échapper à son génie, et la mécanique n’est plus qu’une science de pur calcul.

Ces découvertes appartiennent aux sciences mathématiques ; mais la nature, soit de cette loi de la gravitation universelle, soit de ces principes de mécanique, les conséquences qu’on peut en tirer pour l’ordre éternel de l’univers, sont du ressort de la philosophie. On apprit que tous les corps sont assujétis à des lois nécessaires, qui tendent par elles-mêmes à produire ou à maintenir l’équilibre, à faire naître ou à conserver la régularité dans les mouvemens.

La connoissance de celles qui président aux phénomènes célestes, les découvertes de l’analyse mathématique qui conduisent à des méthodes plus précises d’en calculer les apparences, cette perfection dont on n’avoit pas même conçu l’espérance, à laquelle sont portés, et les instrumens d’optique, et ceux où l’exactitude des divisions devient la mesure de celle des observations ; la précision des machines destinées à mesurer le temps ; le goût plus général pour les sciences, qui s’unit à l’intérêt des gouvernemens pour multiplier les astronomes et les observatoires ; toutes ces causes réunies assurent les progrès de l’astronomie. Le ciel s’enrichit pour l’homme de nouveaux astres, et il sait en déterminer et en prévoir avec exactitude, et la position, et les mouvemens.

La physique, se délivrant peu à peu des explications vagues introduites par Descartes, comme elle s’étoit débarrassée des absurdités scolastiques, n’est plus que l’art d’interroger la nature par des expériences, pour chercher à en déduire ensuite, par le calcul, des faits plus généraux.

La pesanteur de l’air est connue et mesurée ; on découvre que la transmission de la lumière n’est pas instantanée, on en détermine la vîtesse ; on calcule les effets qui doivent en résulter, pour la position apparente des corps célestes ; le rayon solaire est décomposé en rayons plus simples, différemment réfrangibles et diversement colorés. L’arc-en-ciel est expliqué, et les moyens de produire ou de faire disparoître ses couleurs, sont soumis au calcul. L’électricité, qui n’étoit connue que par la propriété de certaines substances, d’attirer les corps légers, après avoir été frottées, devient un des phénomènes généraux de l’univers. La cause de la foudre n’est plus un secret, et Franklin dévoile aux hommes l’art de la tourner et de la diriger à leur gré. Des instrumens nouveaux sont employés à mesurer les variations du poids de l’atmosphère, celles de l’humidité de l’air et les degrés de température des corps. Une science nouvelle, sous le nom de météorologie, apprend à connoître, quelquefois à prévoir les phénomènes de l’atmosphère, dont elle nous fera découvrir un jour les lois encore inconnues.

En présentant le tableau de ces découvertes, nous montrerons comment les méthodes, qui ont conduit les physiciens dans leurs recherches, se sont épurées et perfectionnées ; comment l’art de faire les expériences, de construire les instrumens, a successivement acquis plus de précision ; de manière que la physique, non-seulement s’est enrichie chaque jour de vérités nouvelles, mais que les vérités déjà prouvées ont acquis une exactitude plus grande ; que non-seulement une foule de faits inconnus ont été observés, analysés, mais que tous ont été soumis, dans leurs détails, à des mesures plus rigoureuses.

La physique n’avoit eu à combattre que les préjugés de la scolastique, et l’attrait, si séduisant pour la paresse, des hypothèses générales. D’autres obstacles retardoient les progrès de la chimie. On avoit imaginé qu’elle devoit donner le secret de faire de l’or, et celui de rendre immortel.

Les grands intérêts rendent l’homme superstitieux. On ne crut pas que de telles promesses, qui caressoient les deux plus fortes passions des ames vulgaires, et allumoient encore celle de la gloire, pussent être remplies par des moyens ordinaires ; et tout ce que la crédulité en délire avoit jamais inventé d’extravagances sembloit s’être réuni dans la tête des chimistes.

Mais ces chimères cédèrent peu-à-peu à la philosophie mécanique de Descartes, qui rejetée elle-même, fit place à une chimie vraiment expérimentale. L’observation des phénomènes qui accompagnoient les compositions et les décompositions réciproques des corps, la recherche des lois de ces opérations, l’analyse des substances en élémens de plus en plus simples, acquirent une précision, une rigueur toujours croissante.

Mais il faut ajouter à ces progrès de la chimie, quelques-uns de ces perfectionnemens qui, embrassant le systême entier d’une science, et consistant encore plus à en étendre les méthodes, qu’à augmenter le nombre des vérités qui en forment l’ensemble, présagent et préparent une heureuse révolution. Telle a été la découverte des nouveaux moyens de retenir, de soumettre aux expériences les fluides expansibles qui s’y étoient jusqu’alors, dérobés ; découverte qui permettant d’agir sur une classe entière d’êtres nouveaux, et sur ceux déjà connus, réduits à un état où ils échappoient à nos recherches ; qui ajoutant un élément de plus à presque toutes les combinaisons, a changé pour ainsi dire le systême entier de la chimie. Telle a été la formation d’une langue, où les noms qui désignent les substances, expriment tantôt les rapports ou les différences de celles qui ont un élément commun, tantôt la classe à laquelle elles appartiennent ; on y peut ajouter encore, soit l’usage d’une écriture scientifique, où ces substances sont représentées par des caractères analytiquement combinés, et qui peut même exprimer les opérations les plus communes, et les lois générales des affinités ; soit l’emploi de tous les moyens, de tous les instrumens, qui servent dans la physique à calculer avec une rigoureuse précision le résultat des expériences ; soit enfin l’application du calcul aux phénomènes de la cristallisation, aux lois suivant lesquelles les élémens de certains corps, affectent, en se réunissant, des formes régulières et constantes.

Les hommes, qui n’avoient su long-temps qu’expliquer par des rêves superstitieux ou philosophiques, la formation du globe, avant de chercher à le bien connoître, ont enfin senti la nécessité d’étudier avec une attention scrupuleuse, soit à la surface, soit dans cette partie de l’intérieur où leurs besoins les ont fait pénétrer, et les substances qui s’y trouvent, et leur distribution fortuite ou régulière, et la disposition des masses qu’elles y ont formées. Ils ont appris à y reconnoître les traces de l’action lente et long-temps prolongée de l’eau de la mer, des eaux terrestres et du feu ; à distinguer la partie de la surface et de la croûte extérieure du globe, où les inégalités, la disposition des substances qu’on y trouve, et souvent ces substances mêmes, sont l’ouvrage de ces agens ; d’avec cette autre portion, formée en grande partie des substances hétérogènes et portant des marques de révolutions plus anciennes, dont les agens nous sont encore inconnus.

Les minéraux, les végétaux, les animaux, se divisent en plusieurs espèces, dont les individus ne diffèrent que par des variétés insensibles, peu constantes, ou produites par des causes purement locales : plusieurs de ces espèces se rapprochent par un nombre plus ou moins grand de qualités communes qui servent à établir des divisions successives et de plus en plus étendues. Les naturalistes ont appris à classer méthodiquement les individus d’après des caractères déterminés, faciles à saisir, seul moyen de se reconnoître au milieu de cette innombrable multitude d’êtres divers. Ces méthodes sont une espèce de langue réelle, où chaque objet est désigné par quelques-unes de ses qualités les plus constantes, et au moyen de laquelle, en connoissant ces qualités, on peut retrouver le nom que porte un objet dans la langue de convention. Ces mêmes langues lorsqu’elles sont bien faites, apprennent encore quelles sont pour chaque classe d’êtres naturels, les qualités vraiment essentielles, dont la réunion emporte une ressemblance plus ou moins entière dans le reste de leurs propriétés.

Si l’on a vu quelquefois cet orgueil qui grossit aux yeux des hommes les objets d’une étude exclusive et de connoissances péniblement acquises, attacher à ces méthodes une importance exagérée, et prendre pour la science même ce qui n’étoit en quelque sorte que le dictionnaire et la grammaire de sa langue réelle, souvent aussi, par un excès contraire, une fausse philosophie a trop rabaissé ces mêmes méthodes, en les confondant avec des nomenclatures arbitraires, comme de futiles et laborieuses compilations.

L’analyse chimique des substances qu’offrent les trois grands règnes de la nature, la description de leur forme extérieure, l’exposition de leurs qualités physiques, de leurs propriétés usuelles ; l’histoire du développement des corps organisés, animaux ou plantes, de leur nutrition et de leur reproduction, les détails de leur organisation, l’anatomie de leurs diverses parties, les fonctions de chacune d’elles, l’histoire des mœurs des animaux, de leur industrie pour se procurer de la nourriture, des abris, un logement ; pour saisir leur proie ou se dérober à leurs ennemis ; les sociétés de famille ou d’espèce qui se forment entre eux ; cette foule de vérités où l’on est conduit, en parcourant la chaîne immense des êtres ; les rapports dont les anneaux successifs conduisent, de la matière brute au plus foible degré d’organisation, de la matière organisée à celle qui donne les premiers indices de sensibilité et de mouvement spontané ; enfin, de celle-ci jusqu’à l’homme ; les rapports de tous ces êtres avec lui, soit relativement à ses besoins, soit dans les analogies qui le rapprochent d’eux, ou dans les différences qui l’en séparent : tel est le tableau que nous présente aujourd’hui l’histoire naturelle.

L’homme physique est lui-même l’objet d’une science à part ; l’anatomie, qui, dans son acception générale, renferme la physiologie, cette science qu’un respect superstitieux pour les morts avoit retardée, a profité de l’affoiblissement général des préjugés, et y a heureusement opposé cet intérêt de leur propre conservation, qui lui a concilié le secours des hommes puissans. Ses progrès ont été tels, qu’elle semble en quelque sorte s’être épuisée, attendre des instrumens plus parfaits, et des méthodes nouvelles ; être presque réduite à chercher, dans la comparaison entre les parties des animaux et celles de l’homme, entre les organes communs à différentes espèces, entre la manière dont s’exercent des fonctions semblables, les vérités que l’observation directe de l’homme paroît aujourd’hui refuser. Presque tout ce que l’œil de l’observateur, aidé du microscope, a pu découvrir, est déjà dévoilé. L’anatomie paroît avoir besoin du secours des expériences, si utile au progrès des autres sciences, et la nature de son objet éloigne d’elle ce moyen maintenant nécessaire à son perfectionnement.

La circulation du sang étoit déjà connue ; mais la disposition des vaisseaux qui portent le chile destiné à se mêler avec lui pour en réparer les pertes ; mais l’existence d’un suc gastrique qui dispose les alimens à cette décomposition nécessaire, pour en séparer la portion propre à s’assimiler avec les fluides vivans, avec la matière organisée ; mais les changemens qu’éprouvent les diverses parties, les divers organes, et dans l’espace qui sépare la conception de la naissance, et depuis cette époque, dans les différens âges de la vie ; mais la distinction des parties douées de sensibilité, ou de cette irritabilité, propriété découverte par Haller, et commune à presque tous les êtres organiques ; voilà ce que la physiologie a su dans cette époque brillante, découvrir, et appuyer sur des observations certaines ; et tant de vérités importantes doivent obtenir grace pour ces explications mécaniques, chimiques, organiques, qui se succédant tour-à-tour, l’ont surchargée d’hypothèses funestes aux progrès de la science, dangereuse quand leur application s’est étendue jusqu’à la médecine.

Au tableau des sciences doit s’unir celui des arts qui, s’appuyant sur elles, ont pris une marche plus sûre, et ont brisé les chaînes où la routine les avoit jusqu’alors retenus.

Nous montrerons l’influence que les progrès de la mécanique, ceux de l’astronomie, de l’optique et de l’art de mesurer le temps, ont exercée sur l’art de construire, de mouvoir, de diriger les vaisseaux. Nous exposerons comment l’accroissement du nombre des observateurs, l’habileté plus grande du navigateur, une exactitude plus rigoureuse dans les déterminations astronomiques des positions, et dans les méthodes topographiques, ont fait connoître enfin ce globe encore presque ignoré vers la fin du siècle dernier.

Combien les arts mécaniques proprement dits, ont dû de perfectionnemens à ceux de l’art de construire les instrumens, les machines, les métiers ; et ceux-ci aux progrès de la mécanique rationnelle et de la physique ; ce que doivent ces mêmes arts, à la science d’employer les moteurs déjà connus, avec moins de dépense et de perte, ou à l’invention de nouveaux moteurs.

On verra l’architecture puiser dans la science de l’équilibre et dans la théorie des fluides, les moyens de donner aux voûtes des formes plus commodes et moins dispendieuses, sans craindre d’altérer la solidité des constructions ; d’opposer à l’effort des eaux une résistance plus sûrement calculée, d’en diriger le cours ; de les employer en canaux avec plus d’habileté et de succès.

On verra les arts chimiques s’enrichir de procédés nouveaux ; épurer, simplifier les anciennes méthodes, se débarrasser de tout ce que la routine y avoit introduit de substances inutiles ou nuisibles, de pratiques vaines ou imparfaites ; tandis qu’on trouvoit, en même-temps, les moyens de prévenir une partie des dangers, souvent terribles, auxquels les ouvriers y étoient exposés ; et qu’ainsi, en procurant plus de jouissance, plus de richesses, ils ne les faisoient plus acheter par des sacrifices si douloureux, et par tant de remords.

Cependant la chimie, la botanique, l’histoire naturelle, répandoient une lumière féconde sur les arts économiques, sur la culture des végétaux destinés à nos divers besoins ; sur l’art de nourrir, de multiplier, de conserver les animaux domestiques, d’en perfectionner les races, d’en améliorer les produits ; sur celui de préparer, de conserver les productions de la terre, ou les denrées que nous fournissent les animaux.

La chirurgie et la pharmacie, deviennent des arts presque nouveaux, dès l’instant où l’anatomie et la chimie viennent leur offrir des guides plus éclairés et plus sûrs.

La médecine qui, dans la pratique, doit être considérée comme un art, se délivre du moins de ses fausses théories, de son jargon pédantesque, de sa routine meurtrière, de sa soumission servile à l’autorité des hommes, aux doctrines des facultés ; elle apprend à ne plus croire qu’à l’expérience. Elle a multiplié ses moyens, elle sait mieux les combiner, et les employer ; et si dans quelques parties ses progrès sont en quelque sorte négatifs, s’ils se bornent à la destruction de pratiques dangereuses, des préjugés nuisibles, les méthodes nouvelles d’étudier la médecine chimique et de combiner les observations, annoncent des progrès plus réels et plus étendus.

Nous chercherons sur-tout à suivre cette marche du génie des sciences, qui tantôt descendant d’une théorie abstraite et profonde, à des applications savantes et délicates ; simplifiant ensuite ses moyens, les proportionnant aux besoins, finit par répandre ses bienfaits sur les pratiques les plus vulgaires ; et tantôt réveillé par les besoins de cette même pratique, va chercher dans les spéculations les plus élevées, les ressources que des connoissances communes auroient refusées.

Nous ferons voir que les déclamations contre l’inutilité des théories, même pour les arts les plus simples, n’ont jamais prouvé que l’ignorance des déclamateurs. Nous montrerons que ce n’est point à la profondeur de ces théories, mais au contraire à leur imperfection, qu’il faut attribuer l’inutilité ou les effets funestes de tant d’applications malheureuses.

Ces observations conduiront à cette vérité générale, que dans tous les arts, les vérités de la théorie sont nécessairement modifiées dans la pratique ; qu’il existe des inexactitudes réellement inévitables, dont il faut chercher à rendre l’effet insensible, sans se livrer au chimérique espoir de les prévenir ; qu’un grand nombre de données relatives aux besoins, aux moyens, au temps, à la dépense, nécessairement négligées dans la théorie, doivent entrer dans le problême relatif à une pratique immédiate et réelle ; et qu’enfin, en y introduisant ces données avec une habileté qui est vraiment le génie de la pratique, on peut à la fois, et franchir les limites étroites où les préjugés contre la théorie, menacent de retenir les arts, et prévenir les erreurs dans lesquelles un usage mal-adroit de la théorie pourroit entraîner.

Les sciences qui s’étoient divisées, n’ont pu s’étendre sans se rapprocher, sans qu’il se formât entre elles des points de contact.

L’exposition des progrès de chaque science suffiroit pour montrer quelle a été dans plusieurs, l’utilité de l’application immédiate du calcul ; combien dans presque toutes il a pu être employé à donner aux expériences et aux observations une précision plus grande ; ce qu’elles ont dû à la mécanique qui leur a donné des instrumens plus parfaits et plus exacts ; combien la découverte des microscopes et celles des instrumens météorologiques ont contribué au perfectionnement de l’histoire naturelle ; ce que cette science doit à la chimie, qui seule a pu la conduire à une connoissance plus approfondie des objets qu’elle considère ; lui en dévoiler la nature la plus intime, les différences les plus essentielles, en lui en montrant la composition et les élémens ; tandis que l’histoire naturelle offroit à la chimie tant de produits à séparer et à recueillir, tant d’opérations à exécuter ; tant de combinaisons formées par la nature, dont il falloit séparer les véritables élémens, et quelquefois découvrir ou même imiter le secret ; enfin quels secours mutuels la physique et la chimie se sont prêtés, et combien l’anatomie en a déjà reçus, ou de l’histoire naturelle, ou de ces sciences.

Mais on n’auroit encore exposé que la plus petite portion des avantages qu’on a reçus, qu’on peut attendre, de cette application. Plusieurs géomètres ont donné des méthodes générales de trouver, d’après les observations, les lois empiriques des phénomènes, méthodes qui s’étendent à toutes les sciences, puisqu’elles peuvent également conduire à connoître, soit la loi des valeurs successives d’une même quantité pour une suite d’instans ou de positions, soit celle suivant laquelle se distribuent, ou diverses propriétés, ou diverses valeurs d’une qualité semblable, entre un nombre donné d’objets.

Déjà quelques applications ont prouvé, qu’on peut employer avec succès la science des combinaisons, pour disposer les observations de manière à en pouvoir saisir avec plus de facilité les rapports, les résultats et l’ensemble.

Celles du calcul des probabilités font présager combien elles peuvent concourir aux progrès des autres sciences ; ici en déterminant la vraisemblance des faits extraordinaires et en apprenant à juger s’ils doivent être rejetés, ou si au contraire ils méritent d’être vérifiés ; là en calculant celle du retour constant de ces faits qui se présentent souvent dans la pratique des arts, et qui ne sont point liés par eux-mêmes à un ordre déjà regardé comme une loi générale : tel est, par exemple, en médecine, l’effet salutaire de certains remèdes, le succès de certains préservatifs. Ces applications nous montrent encore, quelle est la probabilité qu’un ensemble de phénomènes résulte de l’intention d’un être intelligent, qu’il dépend d’autres phénomènes qui lui co-existent, ou l’ont précédé ; et celle qu’il doive être attribué à cette cause nécessaire et inconnue que l’on nomme hasard ; mot dont l’étude de ce calcul peut seule bien faire connoître le véritable sens.

Elles ont appris également à reconnoître les divers degrés de certitude où nous pouvons espérer d’atteindre, la vraisemblance d’après laquelle nous pouvons adopter une opinion, en faire la base de nos raisonnemens, sans blesser les droits de la raison et la règle de notre conduite, sans manquer à la prudence, ou sans offenser la justice. Elles montrent quels sont les avantages ou les inconvéniens des diverses formes d’élection, des divers modes de décisions prises à la pluralité des voix ; les différens degrés de probabilité qui en peuvent résulter ; celui que l’intérêt public doit exiger suivant la nature de chaque question ; les moyens, soit de l’obtenir presque sûrement lorsque la décision n’est pas nécessaire, ou que les inconvéniens de deux partis étant inégaux, l’un d’eux ne peut être légitime tant qu’il reste au-dessous de cette probabilité ; soit d’être assuré d’avance d’obtenir souvent cette même probabilité, lorsqu’au contraire la décision est nécessaire, et que la plus foible vraisemblance suffit pour s’y conformer.

On peut mettre encore au nombre de ces applications l’examen de la probabilité des faits, pour celui qui ne peut appuyer son adhésion sur ses propres observations ; probabilité qui résulte, ou de l’autorité des témoignages, ou de la liaison de ces faits avec d’autres immédiatement observés.

Combien les recherches sur la durée de la vie des hommes, sur l’influence qu’exerce sur cette durée, la différence des sexes, des températures, du climat, des professions, des gouvernemens, des habitudes de la vie ; sur la mortalité qui résulte des diverses maladies ; sur les changemens que la population éprouve ; sur l’étendue de l’action des diverses causes qui produisent ces changemens ; sur la manière dont elle est distribuée dans chaque pays, suivant les âges, les sexes, les occupations ; combien toutes ces recherches ne peuvent-elles pas être utiles à la connoissance physique de l’homme, à la médecine, à l’économie publique !

Combien celle-ci n’a-t-elle pas fait usage de ces mêmes calculs, pour les établissemens des rentes viagères, des tontines, des caisses d’accumulation et de secours, des chambres d’assurance de toute espèce !

L’application du calcul n’est-elle pas encore nécessaire à cette partie de l’économie publique qui embrasse la théorie des mesures, celles des monnoies, des banques, des opérations de finances, enfin celle des impositions, de leur répartition établie par la loi, de leur distribution réelle qui s’en écarte si souvent, de leurs effets sur toutes les parties du systême social ?

Combien de questions importantes dans cette même science, n’ont pu être bien résolues qu’à l’aide des connoissances acquises sur l’histoire naturelle, sur l’agriculture, sur la physique végétale, sur les arts mécaniques ou chimiques !

En un mot tel a été le progrès général des sciences, qu’il n’en est pour ainsi dire aucune qui puisse être embrassée tout entière dans ses principes, dans ses détails, sans être obligée d’emprunter le secours de toutes les autres.

En présentant ce tableau, et des vérités nouvelles dont chaque science s’est enrichie, et de ce que chacune doit à l’application des théories ou des méthodes qui semblent appartenir plus particulièrement à des connoissances d’un autre ordre ; nous chercherons quelle est la nature et la limite, des vérités auxquelles l’observation, l’expérience, la méditation peuvent nous conduire dans chaque science ; nous chercherons également en quoi, pour chacune d’elles, consiste précisément le talent de l’invention, cette première faculté de l’intelligence humaine, à laquelle on a donné le nom de génie ; par quelles opérations l’esprit peut atteindre les découvertes qu’il poursuit, ou quelquefois être conduit à celles qu’il ne cherchoit pas, qu’il n’avoit pu même prévoir. Nous montrerons comment les méthodes qui nous mènent à des découvertes, peuvent s’épuiser de manière que la science soit en quelque sorte forcée de s’arrêter, si des méthodes nouvelles ne viennent fournir un nouvel instrument au génie, ou lui faciliter l’usage de celles qu’il ne peut plus employer, sans y consommer trop de temps et de fatigues.

Si nous nous bornions à montrer les avantages qu’on a retirés des sciences dans leurs usages immédiats, ou dans leurs applications aux arts, soit pour le bien-être des individus, soit pour la prospérité des nations, nous n’aurions fait connoître encore qu’une foible partie de leurs bienfaits. Le plus important peut-être est d’avoir détruit les préjugés, et redressé en quelque sorte l’intelligence humaine, forcée de se plier aux fausses directions que lui imprimoient les croyances absurdes, transmises à l’enfance de chaque génération, avec les terreurs de la superstition et la crainte de la tyrannie.

Toutes les erreurs en politique, en morale, ont pour base des erreurs philosophiques, qui elles-mêmes sont liées à des erreurs physiques. Il n’existe, ni un systême religieux, ni une extravagance surnaturelle, qui ne soit fondée sur l’ignorance des lois de la nature. Les inventeurs, les défenseurs de ces absurdités, ne pouvoient prévoir le perfectionnement successif de l’esprit humain. Persuadés que les hommes savoient de leur temps tout ce qu’ils pouvoient jamais savoir, et croiroient toujours ce qu’ils croyoient alors, ils appuyoient avec confiance leurs rêveries sur les opinions générales de leur pays et de leur siècle.

Les progrès des connoissances physiques sont même d’autant plus funestes à ces erreurs, que souvent ils les détruisent sans paroître les attaquer, et en répandant sur ceux qui s’obstinent à les défendre le ridicule avilissant de l’ignorance.

En même temps l’habitude de raisonner juste sur les objets de ces sciences, les idées précises que donnent leurs méthodes, les moyens de reconnoître ou de prouver une vérité, doivent conduire naturellement à comparer le sentiment qui nous force d’adhérer à des opinions fondées sur ces motifs réels de crédibilité, et celui qui nous attache à nos préjugés d’habitude, ou qui nous force de céder à l’autorité : et cette comparaison suffit pour apprendre à se défier de ces dernières opinions, pour faire sentir qu’on ne les croit réellement pas, lors même qu’on se vante de les croire, qu’on les professe avec la plus pure sincérité. Or ce secret une fois découvert rend leur destruction prompte et certaine.

Enfin cette marche des sciences physiques que les passions et l’intérêt ne viennent pas troubler, où l’on ne croit pas que la naissance, la profession, les places donnent le droit de juger ce qu’on n’est pas en état d’entendre ; cette marche plus sûre ne pouvoit être observée sans que les hommes éclairés cherchassent dans les autres sciences à s’en rapprocher sans cesse ; elle leur offroit à chaque pas le modèle qu’ils devoient suivre, d’après lequel ils pouvoient juger de leurs propres efforts, reconnoître les fausses routes où ils auroient pu s’engager, se préserver du pyrrhonisme comme de la crédulité, et d’une aveugle défiance, d’une soumission trop entière même à l’autorité des lumières et de la renommée.

Sans doute l’analyse métaphysique conduisoit aux mêmes résultats ; mais elle n’eût donné que des préceptes abstraits, et ici les mêmes principes abstraits mis en action, étoient éclairés par l’exemple, fortifiés par le succès.

Jusqu’à cette époque les sciences n’avoient été que le patrimoine de quelques hommes ; déjà elles sont devenues communes, et le moment approche, où leurs élémens, leurs principes, leurs méthodes les plus simples deviendront vraiment populaires. C’est alors que leur application aux arts, que leur influence sur la justesse générale des esprits, sera d’une utilité vraiment universelle.

Nous suivrons les progrès des nations européennes dans l’instruction, soit des enfans, soit des hommes ; progrès foibles jusqu’ici, si l’on regarde seulement le systême philosophique de cette instruction, qui presque par-tout est encore livrée aux préjugés scolastiques ; mais très-rapides, si l’on considère l’étendue et la nature des objets de l’enseignement ; qui n’embrassant presque plus que des connoissances réelles, renferme les élémens de presque toutes les sciences, tandis que les hommes de tous les âges trouvent dans les dictionnaires, dans les abrégés, dans les journaux, les lumières dont ils ont besoin, quoiqu’elles n’y soient pas toujours assez pures. Nous examinerons quelle a été l’utilité de joindre l’instruction orale des sciences, à celle qu’on reçoit immédiatement par les livres et par l’étude ; s’il a résulté quelque avantage de ce que le travail des compilations est devenu un véritable métier, un moyen de subsistance, ce qui a multiplié le nombre des ouvrages médiocres, mais en multipliant aussi pour les hommes peu instruits les moyens d’acquérir des connoissances communes. Nous exposerons l’influence qu’ont exercée sur les progrès de l’esprit humain, ces sociétés savantes, barrière qu’il sera encore long-temps utile d’opposer à la charlatanerie, et au faux savoir ; nous ferons enfin, l’histoire des encouragemens donnés par les gouvernemens aux progrès de l’esprit humain, et des obstacles qu’ils y ont opposés souvent dans le même pays et à la même époque ; nous ferons voir quels préjugés ou quels principes de machiavélisme, les ont dirigés dans cette opposition, à la marche des esprits vers la vérité ; quelles vues de politique intéressée ou même de bien public les ont guidés, quand ils ont paru au contraire vouloir l’accélérer et la protéger.

Le tableau des beaux-arts n’offre pas des résultats moins brillans. La musique est devenue en quelque sorte un art nouveau, en même-temps que la science des combinaisons et l’application du calcul aux vibrations du corps sonore, et des oscillations de l’air, en ont éclairé la théorie. Les arts du dessin, qui déjà avoient passé d’Italie en Flandre, en Espagne, en France, s’élevèrent, dans ce dernier pays, à ce même degré où l’Italie les avoit portés dans l’époque précédente, et ils s’y sont soutenus avec plus d’éclat qu’en Italie même. L’art de nos peintres est celui des Raphaël et des Carraches. Tous ses moyens, conservés dans les écoles, loin de se perdre, ont été plus répandus. Cependant, il s’est écoulé trop de temps sans produire de génie qui puisse lui être comparé, pour n’attribuer qu’au hasard cette longue stérilité. Ce n’est pas que les moyens de l’art ayent été épuisés, quoique les grands succès y soyent réellement devenus plus difficiles. Ce n’est pas que la nature nous ait refusé des organes aussi parfaits que ceux des Italiens du seizième siècle ; c’est uniquement aux changemens dans la politique, dans les mœurs, qu’il faut attribuer, non la décadence de l’art, mais la foiblesse de ses productions.

Les lettres cultivées en Italie avec moins de succès, mais sans y avoir dégénéré, ont fait, dans la langue françoise, des progrès qui lui ont mérité l’honneur de devenir, en quelque sorte, la langue universelle de l’Europe.

L’art tragique, entre les mains de Corneille, de Racine, de Voltaire, s’est élevé, par des progrès successifs, à une perfection jusqu’alors inconnue. L’art comique doit à Molière d’être parvenu plus promptement à une hauteur qu’aucune nation n’a pu encore atteindre.

En Angleterre, dès le commencement de cette époque, et dans un temps plus voisin de nous, en Allemagne, la langue s’est perfectionnée. L’art de la poésie, celui d’écrire en prose, ont été soumis, mais avec moins de docilité qu’en France, à ces règles universelles de la raison et de la nature qui doivent les diriger. Elles sont également vraies pour toutes les langues, pour tous les peuples ; bien que jusqu’ici un petit nombre seulement ait pu les connoître, et s’élever à ce goût juste et sûr, qui n’est que le sentiment de ces mêmes règles ; qui présidoit aux compositions de Sophocle et de Virgile, comme à celles de Pope et de Voltaire ; qui enseignoit aux Grecs, aux Romains, comme aux Français, à être frappés des mêmes beautés et révoltés des mêmes défauts.

Nous ferons voir ce qui, dans chaque nation, a favorisé ou retardé les progrès de ces arts ; par quelles causes les divers genres de poésie ou d’ouvrages en prose, ont atteint, dans les différens pays, une perfection si inégale, et comment ces règles universelles peuvent, sans blesser même les principes qui en sont la base, être modifiées par les mœurs, par les opinions des peuples qui doivent jouir des productions de ces arts, et par la nature même des usages auxquels leurs différens genres sont destinés. Ainsi, par exemple, la tragédie, récitée tous les jours devant un petit nombre de spectateurs dans une salle peu étendue, ne peut avoir les mêmes règles pratiques que la tragédie chantée sur un théâtre immense dans des fêtes solemnelles où tout un peuple étoit invité. Nous essayerons de prouver que les règles du goût ont la même généralité, la même constance, mais sont susceptibles du même genre de modifications que les autres lois de l’univers moral et physique, quand il faut les appliquer à la pratique immédiate d’un art usuel.

Nous montrerons comment l’impression, multipliant, répandant les ouvrages même destinés à être publiquement lus ou récités, les transmettent à un nombre de lecteurs incomparablement plus grand que celui des auditeurs ; comment presque toutes les décisions importantes, prises dans des assemblées nombreuses, étant déterminées d’après l’instruction que leurs membres reçoivent par la lecture, il a dû en résulter, entre les règles de l’art de persuader chez les anciens et chez les modernes, des différences analogues à celle de l’effet qu’il doit produire, et du moyen qu’il employe ; comment enfin, dans les genres et même chez les anciens, on se bornoit à la lecture des ouvrages, comme l’histoire ou la philosophie ; la facilité que donne l’invention de l’imprimerie, de se livrer à plus de développemens et de détails, a dû encore influer sur ces mêmes règles.

Les progrès de la philosophie et des sciences ont étendu, ont favorisé ceux des lettres, et celles-ci ont servi à rendre l’étude des sciences plus facile, et la philosophie plus populaire. Elles se sont prêté un mutuel appui, malgré les efforts de l’ignorance et de la sottise pour les désunir, pour les rendre ennemies. L’érudition, que la soumission à l’autorité humaine, le respect pour les choses anciennes, sembloit destiner à soutenir la cause des préjugés nuisibles ; l’érudition a cependant aidé à les détruire, parce que les sciences et la philosophie lui ont prêté le flambeau d’une critique plus saine. Elle savoit déjà peser les autorités, les comparer entre elles ; elle a fini par les soumettre elles-mêmes au tribunal de la raison. Elle avoit rejetté les prodiges, les contes absurdes, les faits contraires à la vraisemblance ; mais en attaquant les témoignages sur lesquels ils s’appuyoient, elle a su depuis les rejeter, malgré la force de ces témoignages, pour ne céder qu’à celle qui pourroit l’emporter sur l’invraisemblance physique ou morale des faits extraordinaires.

Ainsi, toutes les occupations intellectuelles des hommes, quelques différentes qu’elles soient par leur objet, leur méthode, ou par les qualités d’esprit qu’elles exigent, ont concouru aux progrès de la raison humaine. Il en est, en effet, du systême entier des travaux des hommes, comme d’un ouvrage bien fait, dont les parties, distinguées avec méthode, doivent être cependant étroitement liées, ne former qu’un seul tout, et tendre à un but unique.

En portant maintenant un regard général sur l’espèce humaine, nous montrerons que la découverte des vraies méthodes dans toutes les sciences, l’étendue des théories qu’elles renferment, leur application à tous les objets de la nature, à tous les besoins des hommes, les lignes de communication qui se sont établies entre elles, le grand nombre de ceux qui les cultivent ; enfin, la multiplication des imprimeries, suffisent pour nous répondre qu’aucune d’elles ne peut descendre désormais au-dessous du point où elle a été portée. Nous ferons observer que les principes de la philosophie, les maximes de la liberté, la connoissance des véritables droits de l’homme et de ses intérêts réels, sont répandus dans un trop grand nombre de nations, et dirigent dans chacune d’elles les opinions d’un trop grand nombre d’hommes éclairés, pour qu’on puisse redouter de les voir jamais retomber dans l’oubli.

Et quelle crainte pourroit-on conserver encore, en voyant que les deux langues qui sont les plus répandues, sont aussi les langues des deux peuples qui jouissent de la liberté la plus entière ; qui en ont le mieux connu les principes ; en sorte que, ni aucune ligue de tyrans, ni aucune des combinaisons politiques possibles, ne peut empêcher de défendre hautement, dans ces deux langues, les droits de la raison, comme ceux de la liberté ?

Mais, si tout nous répond que le genre humain ne doit plus retomber dans son ancienne barbarie ; si tout doit nous rassurer contre ce systême pusillanime et corrompu, qui le condamne à d’éternelles oscillations entre la vérité et l’erreur, la liberté et la servitude, nous voyons en même-temps les lumières n’occuper encore qu’une foible partie du globe, et le nombre de ceux qui en ont de réelles, disparoître devant la masse des hommes livrés aux préjugés et à l’ignorance. Nous voyons de vastes contrées gémissant dans l’esclavage, et n’offrant que des nations, ici dégradées par les vices d’une civilisation dont la corruption rallentit la marche ; là, végétant encore dans l’enfance de ses premières époques. Nous voyons que les travaux de ces derniers âges ont beaucoup fait pour le progrès de l’esprit humain ; mais peu pour le perfectionnement de l’espèce humaine ; beaucoup pour la gloire de l’homme, quelque chose pour sa liberté, presque rien encore pour son bonheur. Dans quelques points, nos yeux sont frappés d’une lumière éclatante ; mais d’épaisses ténèbres couvrent encore un immense horizon. L’ame du philosophe se repose avec consolation sur un petit nombre d’objets ; mais le spectacle de la stupidité, de l’esclavage, de l’extravagance, de la barbarie, l’afflige plus souvent encore ; et l’ami de l’humanité ne peut goûter de plaisir sans mêlange, qu’en s’abandonnant aux douces espérances de l’avenir.

Tels sont les objets qui doivent entrer dans un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Nous chercherons, en les présentant, à montrer sur-tout l’influence de ces progrès sur les opinions, sur le bien-être de la masse générale des diverses nations, aux différentes époques de leur existence politique ; à montrer quelles vérités elles ont connues, de quelles erreurs elles ont été détrompées, quelles habitudes vertueuses elles ont contractées, quel développement nouveau de leurs facultés a établi une proportion plus heureuse entre ces facultés et leurs besoins ; et, sous un point de vue opposé, de quels préjugés elles ont été les esclaves, quelles superstitions religieuses ou politiques s’y sont introduites, par quels vices l’ignorance ou le despotisme les ont corrompues, à quelles misères la violence ou leur propre dégradation les ont soumises.

Jusqu’ici, l’histoire politique, comme celle de la philosophie et des sciences, n’a été que l’histoire de quelques hommes ; ce qui forme véritablement l’espèce humaine, la masse des familles qui subsistent presque en entier de leur travail, a été oubliée ; et même dans la classe de ceux qui, livrés à des professions publiques, agissent, non pour eux-mêmes, mais pour la société ; dont l’occupation est d’instruire, de gouverner, de défendre, de soulager les autres hommes ; les chefs seuls ont fixé les regards des historiens.

Pour l’histoire des individus, il suffit de recueillir les faits ; mais celle d’une masse d’hommes ne peut s’appuyer que sur des observations ; et pour les choisir, pour en saisir les traits essentiels, il faut déjà des lumières, et presque autant de philosophie que pour les bien employer.

D’ailleurs, ces observations ont ici pour objet des choses communes, qui frappent tous les yeux, que chacun peut, quand il veut, connoître par lui-même. Aussi, presque toutes celles qui ont été recueillies, sont dues à des voyageurs, ont été faites par des étrangers, parce que ces choses, si triviales dans le lieu où elles existent, deviennent pour eux un objet de curiosité. Or, malheureusement, ces voyageurs sont presque toujours des observateurs inexacts ; ils voyent les objets avec trop de rapidité, au travers des préjugés de leur pays, et souvent par les yeux des hommes de la contrée qu’ils parcourent. Ils consultent ceux avec qui le hasard les a liés, et c’est l’intérêt, l’esprit de parti, l’orgueil national ou l’humeur, qui dictent presque toujours la réponse.

Ce n’est donc point seulement à la bassesse des historiens, comme on l’a reproché avec justice à ceux des monarchies, qu’il faut attribuer la disette des monumens d’après lesquels on peut tracer cette partie la plus importante de l’histoire des hommes.

On ne peut y suppléer qu’imparfaitement par la connoissance des lois, des principes pratiques de gouvernement et d’économie publique, ou par celle des religions, des préjugés généraux.

En effet, la loi écrite et la loi exécutée, les principes de ceux qui gouvernent, et la manière dont leur action est modifiée par l’esprit de ceux qui sont gouvernés, l’institution telle qu’elle émane des hommes qui la forment, et l’institution réalisée ; la religion des livres et celle du peuple, l’universalité apparente d’un préjugé, et l’adhésion réelle qu’il obtient, peuvent différer tellement, que les effets cessent absolument de répondre à ces causes publiques et connues.

C’est à cette partie de l’histoire de l’espèce humaine, la plus obscure, la plus négligée, et pour laquelle les monumens nous offrent si peu de matériaux, qu’on doit sur-tout s’attacher dans ce tableau ; et, soit qu’on y rende compte d’une découverte, d’une théorie importante, d’un nouveau systême de lois, d’une révolution politique, on s’occupera de déterminer quels effets ont dû en résulter pour la portion la plus nombreuse de chaque société ; car c’est-là le véritable objet de la philosophie, puisque tous les effets intermédiaires de ces mêmes causes ne peuvent être regardés que comme des moyens d’agir enfin, sur cette portion qui constitue vraiment la masse du genre humain.

C’est en parvenant à ce dernier degré de la chaîne, que l’observation des événemens passés, comme les connoissances acquises par la méditation, deviennent véritablement utiles. C’est en arrivant à ce terme, que les hommes peuvent apprécier leurs titres réels à la gloire, ou jouir, avec un plaisir certain, des progrès de leur raison ; c’est-là qu’on peut juger seulement du véritable perfectionnement de l’espèce humaine.

Cette idée de tout rapporter à ce dernier point, est dictée par la justice et par la raison ; mais on seroit tenté de la regarder comme chimérique ; cependant, elle ne l’est pas : il doit nous suffire ici de le prouver par deux exemples frappans.

La possession des objets de consommation les plus communs, qui satisfont avec quelque abondance aux besoins de l’homme, dont les mains fertilisent notre sol, est due aux longs efforts d’une industrie secondée par la lumière des sciences ; et dès-lors cette possession s’attache, par l’histoire, au gain de la bataille de Salamine, sans lequel les ténèbres du despotisme oriental menaçoient d’envelopper la terre entière. Le matelot, qu’une exacte observation de la longitude préserve du naufrage, doit la vie à une théorie qui, par une chaîne de vérités, remonte à des découvertes faites dans l’école de Platon, et ensevelies pendant vingt siècles dans une entière inutilité.