Esquisses marocaines/01

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Esquisses marocaines
Revue des Deux Mondes6e période, tome 11 (p. 124-151).
II  ►



ESQUISSES MAROCAINES


SOUVENIRS


————

I

————



I. — LA CUEILLEUSE D’IRIS

A Tanger, après les longues et désespérantes pluies du tardif automne, tout d’un coup, un matin, le ciel est lavé, pur et rajeuni. Alors, de la terrasse où je suis venue tant de fois essayer de percer l’obscurité du ciel et le triste voile de grisaille uniforme qui enveloppe la terre, je revois enfin la forme et la couleur des choses.

C’est une impression qui fait penser au mot de la Bible : « Et Dieu sépara la terre des eaux. » Sous la tempête, nous n’avons vu et senti pendant une si longue série de jours que deux forces : le vent et l’eau ! On ne savait plus, au bas des falaises de sable, où finissait la mer et où commençaient les côtes. La pluie éternelle et souvent furieuse tombait sur les toits plats et sur les terrasses des jardins avec un crépitement monotone de petites balles qui frappent la pierre. Aujourd’hui nous revoyons la terre. Au delà du détroit les monts d’Espagne se révèlent en vapeurs bleues ; les sables de Tarifa étincellent comme des gemmes dans la lumière du matin ; la mer, dans le détroit, sur ses deux bords, dessine les côtes. Les vagues jouent, bondissent et jappent comme de jeunes chiens en venant mordre le ruban d’or des plages.

En rade, à l’arrière de nos bateaux de guerre, s’éploie dans l’espace vide et clair le pavillon aux trois couleurs : sur la hampe invisible, le bleu, le blanc, le rouge transpercés de la flamme du soleil ressemblent à trois colonnes de lumière, debout dans le ciel. Je les vois, immobiles et fulgurantes, comme le signe d’un impérieux message inscrit dans le bleu divin du matin.

Et, — je n’ai pas besoin d’y aller voir, — je sais que dans notre jardin, toute droite contre la petite maison des Algériens au burnouss bleu, soldats de garde, bien voilée, bien cachée dans son haïk, dont elle retient le bord entre ses dents pour qu’on ne voie pas son visage, m’attend, m’attendra, obstinée, confiante en ma venue et mon accueil, la marchande de fleurs, la cueilleuse d’iris des champs : Lialah !

Lialah ! je ne sais qui nous dit son nom, ou si peut-être nous le lui avons donné. Elle n’a pas plus l’air d’avoir un nom à elle que la régulière hirondelle qui vient, à peu près au même moment, voleter autour de la maison. Lialah porte sur sa tête une charge qui ferait plier son cou robuste, si elle ne se tenait si droite, appuyée contre le mur blanc, les bras un peu écartés pour mieux assurer l’équilibre de ce poids si lourd : une gerbe tassée, faite des grands iris sauvages tout gonflés des pluies récentes qu’on voit hauts et droits dans les champs.

C’est comme si on disait que le beau temps va revenir. Cette Lialah ! de tout le torride été passé, de toute la saison grise des pluies, on ne l’a pas seulement aperçue. Jamais on ne la rencontre, avec les femmes, aux fontaines, jamais on ne la devine parmi les groupes familiers des indolentes qui s’attardent le soir à rêver ou à babiller, assises sur les pierres blanches dans le champ désolé du cimetière. Mais une fois que nous avions laissé nos chevaux courir à l’aventure dans la campagne sauvage, le soldat algérien, le caïd Achmet m’a montré une minuscule hutte de terre au toit de chaume tressé. Elle était cachée sous les épineux remparts des cactus et des aloès. Par le trou ménagé dans le toit pointu passait la fumée, deux autres trous faisaient les fenêtres, un quatrième faisait la porte. Et le caïd Achmet, penché sur sa selle, me dit tout bas avec son rire fin : « Ç’i là qu’y demeure si qu’t’y aimes bien : ta Lialah. »

La petite hutte ! elle ressemblait bien à un nid d’hirondelle, bâti brin à brin. Elle était un peu branlante au vent, malgré les grands aloès et les cactus bleutés. Un bel amandier sauvage, unique dans la campagne, faisait pleuvoir la neige rosée de ses fleurs sur le toit pointu. L’ingénieuse hirondelle comptait sur l’amandier pour l’ombrage de l’été et les rudes remparts de cactus, qui présentent leurs raquettes plates au vent, l’abritaient des tourbillons si froids de l’Est, des tempêtes venues de l’Atlantique qui font courir au ciel ces rouleaux de nuées noires, grosses des pluies torrentielles.

C’est là, dans les champs de la solitude, que vivait Lialah, celle qui apportait au premier printemps, avec les gerbes d’iris bleutés, le rayon du matin. L’œil embrasse un horizon circulaire de terre nue, un peu vallonnée, où un seul bouquet d’arbres au-dessus du village des Beni-Macada fait une tache d’ombre. En été, c’est le désert : le soleil appelle à lui et dévore toute l’eau, brûle les brousses, les fougères, les lentisques ; c’est comme le ravage d’un incendie où ne restent debout, comme des murs démantelés, que les indestructibles cactus. Quand la brousse brûlée craque et crépite sous le pas des chevaux et que la cendre de la terre vole dans les yeux, on a soif. Mais aux premières pluies, la terre se ranime. Alors, le paysan marocain amène ses bœufs, vient dans les murs de cactus repérer ses champs méconnaissables, ouvrir avec sa charrue l’écorce de cette terre durcie et morte, pareille à une pierre calcinée. Péniblement, le soc de bois l’ouvre enfin aux semailles.

Et quand les grandes pluies sont passées, que le blé pointe, que les acanthes, dans les espaces non cultivés, se lèvent et couvrent le sol de ces grandes feuilles lustrées et découpées qui font toujours penser au couronnement des pilastres dans les temples, alors, c’est l’heureux temps de Lialah, de l’hirondelle ; elle sent venir le printemps, on la voit tresser des chaumes pour réparer les brèches faites dans son toit par les intempéries d’hiver, et un jour, au matin, une petite faucille à la main, elle sort de sa hutte où elle est restée blottie, effrayée, grelottante, toute la mauvaise saison. On la voit alors, seule et blanche, dans les champs.

J’aimais la surprendre ainsi dans son royaume. Quand elle n’est plus voilée de son grand haïk, elle est comme délivrée d’une majesté mystérieuse : elle apparaît si mince et petite, dans l’étroit caftan rose, pâli sous le caftan blanc. Sa figure est toute brune, lisse et sèche comme une châtaigne dorée ; le fichu à ramages éclatans qui lui serre la tête et les tempes, pend sur sa nuque en franges de soie vive ; la lumière y joue et chatoie comme sur un plumage d’oiseau. A chaque mouvement du cou, c’est un éclair bleu comme sur un cou de colombe. Juste au-dessus des sourcils s’échappe du bandeau de soie une onde de cheveux noirs. Sous les yeux, le grand trait noir du kohl, et sur le menton, trois raies de tatouage bleu nous disent que Lialah ne néglige pas les secrets de beauté.

Dans ce triste Islam, où, pour l’étranger, la femme est absente, un sourire féminin, deux yeux gais et confians qui se posent sur vous sont chose si rare ! Il faut guetter Lialah d’un peu loin, comme on regarderait un oiseau qui attend la sécurité de la solitude pour chercher son grain ou le brin de paille de son nid. Si elle entend le pas des chevaux ou si, surprise, elle voit un cavalier surgir tout près d’elle, derrière les murs d’aloès, d’un geste instinctif elle cache sa figure ou bien elle disparaît dans sa hutte pointue, et le paysage, animé de cette unique créature vivante, semble tout d’un coup immobile et vide. Mais, si elle reconnaît une femme, elle n’a plus peur et salue d’un beau : « Psal’rherr » sonore. C’est son bonjour. On sent alors tout l’accord rythmique de cette créature simple et sans beauté avec cette campagne nue dont le charme impérieux et pauvre, à la longue, prend le cœur. C’est un accord secret des êtres et des choses. La vie humaine est à peine séparée de la nature. Rencontrer Lialah toute seule, qui moissonne avec sa petite faucille les fleurs des champs, c’est comme apercevoir de loin l’amandier sauvage, aussi solitaire qu’elle, qui fait neiger ses fleurs là où il puise sa vie modique, dans cette terre misérable où les blés ne montent jamais plus haut qu’une petite coudée.

Lialah cueille dans les champs les iris violets au cœur d’or. Ils se dressent lisses et brillans comme des cierges dans toute la plaine. Ce n’est pas le champ de fleurs ou toutes les têtes pressées s’inclinent ensemble sous la houle du vent. Non, les grands iris poussent un peu séparés les uns des autres, chacun sort royalement de la touffe de feuilles lamées, arrondies en arc, et monte seul au soleil. Les six pétales qu’un ciseau tranchant a découpés, s’évasent, s’irradient régulièrement et se recourbent, striés de jaune et de violet, fermes et lumineux. C’est la précision et l’éclat des émaux. Vraiment, quand les iris des plaines sont dans leur splendeur debout dans la campagne on croit voir un luminaire immense porté sur ces tiges, hautes et droites comme des chandeliers. La voilà, la moisson de Lialah ! C’est pour ce jour de printemps précoce qu’elle a subi les ardeurs de l’été, et langui pendant la saison des pluies monotones. Depuis bien des jours, elle guette au ciel inquiet le matin qui sera celui de la première éclosion des fleurs sauvages. Ces champs vides sont à elle, les grandes fleurs rigides dans lesquelles la lumière met d’abord sa gloire lui appartiennent, et sous le ciel limpide qui révèle à nouveau sa beauté elle marche, elle cueille, elle moissonne aussi fière qu’une Sémiramis en ses jardins. Aujourd’hui les iris, demain les grandes asphodèles légères, rayées de noir comme des ailes d’abeille, puis la gentiane bleue, et la petite fleur pourpre qui fait sur le sol une trainée rouge comme la trace d’une blessure et qu’on appelle la « goutte de sang, » les cystes impalpables qui meurent sous les doigts en y laissant une poussière de soie blanche comme font les ailes des papillons. Lialah est heureuse ; j’entends de loin son chant du matin, sa mélopée hésitante comme l’appel plaintif d’un oiseau et puis le trille aigu qui bat dans sa gorge et par où sa voix s’élance. Penchée, elle coupe sa moisson tige à tige ; elle en fait une gerbe que ses deux bras peuvent à peine étreindre et puis, un peu plus tard, enroulée dans le grand haïk blanc dont elle mord un pan entre ses dents blanches pour cacher une moitié de son visage, la voilà, son fardeau lié, ajusté sur sa tête, en marche, les pieds nus dans la poussière, sur la route de Tanger.

La route ! ce sont les champs ravinés de sillons noirs où pointe le blé nouveau, les grands espaces informes, les allongemens de terre inculte revêtue des brousses courtes ou des tapis de fleurs qui s’épanouissent au ras du sol et brillent avec des reflets métalliques. Les bœufs dans ce demi-désert trouvent encore à paître. On les voit qui cheminent lentement et ruminent, chacun d’eux religieusement suivi du grand oiseau blanc qu’on appelle « l’oiseau des bœufs. » Cet oiseau, on ne le voit jamais voler, mais toujours marcher lentement derrière le bœuf dont il épouse tous les pas, comme un page attentif qui suit un maître solennel et indifférent. C’est que le bœuf à chaque coup de queue se débarrasse de moucherons que l’oiseau guette et happe de son grand bec qui s’ouvre et se referme avec un claquement régulier. Ces processions lentes de bœufs et d’oiseaux blancs caudataires ressemblent à un rite secret de la nature qui s’accomplit avec ordonnance.

Après les champs, c’est la large sente, éternellement battue sous les pieds mous et pesans des chameaux. Les longues caravanes couleur de terre ondulent à l’horizon, comme des rouleaux de sable mouvant ; les mules patientes se suivent en longues files mornes sous les vociférations des muletiers. Elles passent… et puis plus rien que le grand silence. Et dans ce renouveau du silence, Lialah, toute mystérieuse sous son haïk, qui porte sur sa tête les fleurs éblouissantes, c’est le printemps qui marche et vient vers nous. Aux buissons de genêts blancs elle s’arrête pour arracher et couper, avec ses dents s’il le faut, les longues grappes folles, souples, qu’elle enlace autour des iris, les grappes blanches comme la neige, légères comme des lianes, caprices d’un matin de printemps, fleurs éphémères qui s’émiettent déjà et font un chemin blanc sous les pas de Lialah en répandant leur odeur un peu sucrée. Et puis, ce sont autour de Tanger les premiers jardins d’orangers où, sur le feuillage dense et lustré, les boutons de cire blanche se gonflent sans s’ouvrir encore, où les dernières oranges se chauffent et se sucrent, et puis les sables dorés qui montent et descendent en grandes vagues au bord de la mer, sur lesquels, l’éperon prêt à mordre, il faut que le cavalier passe vite parce que les chevaux, dans ces sables si doux à leurs pas et qui fléchissent sous eux, sont tentés de jeter d’un coup d’échiné impatient le cavalier de côté. Alors, avec jubilation et des hennissemens fous, les quatre jambes en l’air, ils se roulent dans la vague chaude. Enfin voici la mer, la plage lisse, le luisant noir sur lequel glisse le flot, et où les chevaux aiment courir. Les pieds nus de Lialah se reposent et se rafraîchissent quand l’ourlet blanc de l’écume les touche. Tanger est là, qui ferme la plage et dévale comme une seule coulée de roches, lavées de pluies, dans la mer bruissante.

C’est le terme de la course matinale de Lialah : la petite ville basse, aux terrasses plates, d’où fusent seulement les deux minarets de faïence verdie et un seul dattier très haut sur sa colonne mince. Vite Lialah a grimpé les ruelles tortueuses où l’hiver a laissé sa boue fétide ; la voilà au socco au milieu des petits marchands accroupis sous les tentes en lambeaux ou sous les grands parapluies de coton délavé fichés en terre, qui les abritent aussi bien de la pluie que du vent et du soleil. Les chameaux encore assoupis mugissent sous les grands coups de trique des chameliers et font effort, balançant leurs têtes endormies, pour se relever gauchement sur les genoux ; la colle des dattes confites se mêle à la boue séchée sur leurs flancs. Vite Lialah passe, elle n’a rien à faire ici, c’est pour les madames roumis qu’elle cueille ses fleurs ; elle reçoit bien quelque algarade et quelque quolibet des vendeurs de légumes, d’oranges, de ferrailles, de vaisselle cassée. Ils se perdent dans la rumeur assourdissante des ânes qui braient, des femmes qui se disputent, des cimbales qui sonnent, du charmeur de serpens qui harangue le monde et du sorcier qui vend ses amulettes. C’est la pauvreté brutale et vraiment misérable. Vite Lialah passe ; elle sait où on l’attend depuis bien des jours et où chaque matin une piécette blanche assurera son modique pain quotidien. Et par le petit chemin parfumé, bordé d’acacias où pendent les grappes, le petit chemin familier où s’alignent patiemment sur le passage des roumis les mendians, les estropiés, les aveugles supplians, elle enfile l’allée de sable fauve au fond de laquelle est la maison aux volets gris, au toit pareil à ceux de France qui porte à son sommet un pavillon à trois couleurs.

Et là Lialah se repose : elle sent l’accueil prochain, elle ne demande rien et vient en silence, toute droite, s’appuyer contre la petite maison des soldats algériens. Ils jouent aux dés sur le seuil et ne lèvent pas seulement la tête pour la voir. Elle attend, patiente, cachée dans son haïk qui a la blancheur terne des marbres bruts, et tombe en plis rigides depuis la tête jusqu’aux pieds. C’est une statue : les lourdes tiges des fleurs sont stables sur sa tête comme un fragment d’architrave. Seulement elle mord toujours le bord du haïk pour respirer et voir clair. Son œil mobile renvoie en éclairs noirs la lumière du matin et suit tous les mouvemens du vieux petit jardinier le rifain, le gnome toujours courbé à terre, qui balaye toujours avec une verge de brindilles mortes toutes les feuilles et les aiguilles des pins qui tourbillonnent. Quand il a fini, il attend et recommence. Lialah attend, les soldats algériens attendent. Pour ces humbles de la vie primitive, tout est attente et habitude. On attend toujours, et rien ne suspend l’attente que la mort. Peut-être qu’il se passera des heures avant qu’une fenêtre s’ouvre. Mais alors une voix française dira : « Ah ! voilà Lialah. » Et Lialah s’avancera, elle écartera son voile, je la verrai debout dans l’allée, ses lèvres avec leurs blessures de tatouage me souriront. Son visage fin, un peu vieilli déjà, se plissera de plaisir. Elle montrera sur sa tête les gerbes des iris, restés raides et luisans dans la floraison humide des genêts blancs. Et baissant la tête, elle me la présentera comme une offrande.

Quand la tempête marocaine a soufflé trop longtemps, quand les jeunes eucalyptus ont tracé sur le sable, du bout de leurs tiges ployées sous la force du vent, des demi-cercles comme font les roseaux sur nos plages, quand on a vu pendant de longs jours, sur la mer, les vagues fouettées par le vent monotone accourir toutes ensemble avec leurs crinières d’écume blanche comme une chevauchée guerrière, quand la maison légère a tremblé sous les grondemens du vent, quand les courriers de France ont apporté tous les jours la rumeur nostalgique des vies chères dont le devoir sépare, ou bien quand ils ont manqué parce que la côte était trop inhospitalière, il y a des matins, au réveil, où le cœur fléchit sous un poids de mélancolie : malheureux celui qui n’a jamais connu le mal du pays ! Une religieuse qu’une obédience avait retenue toute sa vie en Palestine montrait un jour de la terrasse de son couvent de Sion, à Jérusalem, l’horizon bleu où l’on devinait les monts de Moab, la vallée, creusée plus bas que la Méditerranée, au fond de laquelle la Mer Morte roule ses eaux lourdes, et comme on lui disait, regardant l’accord de ses yeux mystiques avec ce paysage où chaque nom lui était sacré : « Ma sœur, vous êtes heureuse ici, sous ce ciel, au milieu de ces souvenirs, » elle répondit : « Oui, mais on regrette parfois les orages de France. »

Les orages de France ! Lequel de ceux qu’une autre obédience retenait, il y a quelques années, dans une de ces villas blanches qui cherchent l’air et la lumière hors du vieux Tanger, lequel de ceux-là ne les a regrettés durant les beaux étés arides ? Et quand s’apaise sur le détroit la tempête, et que, déchirant tous les voiles, le soleil brusquement sépare de sa volonté impérieuse « la terre des eaux, » lequel ne regrettait aussi les longs frémissemens incertains des printemps de France ?

Mais en ces jours de mélancolie, deux visions toujours ranimaient le cœur. Sous la fenêtre, j’aimais voir Lialah relever son haïk et montrer ses fleurs transpercées de lumière où le violet, le jaune, le blanc avaient des éclats de verrières. C’était comme après l’orage, un prisme soudain d’arc-en-ciel qui promet la clémence, les bourgeons, les fleurs, les moissons, les parfums dans les jardins.

Et derrière Lialah, au bas des jardins et des vagues de sable, on voyait sur la mer deux grands vaisseaux à tourelles, immobiles sur la houle qui faisait danser les barcasses. A l’arrière, les pavillons haussés sur les hampes invisibles se déployaient. Le vent les ouvrait tout grands. Ils se détachaient avec une précision lumineuse sur l’infinie coupole bleue où les monts d’Espagne ne sont que des ondulations de vapeurs. C’était comme une apparition. Les couleurs de France barrant trois fois en trois colonnes l’espace sans fond semblaient y inscrire un message.

Alors le cœur inquiet des orages de France et de tous les orages croyait entendre la voix qui raffermit un jour un espoir incertain, la voix qui dit : « Hoc signo vinces. »


Lialah ! maintenant que les temps s’accomplissent, que peu à peu les ombres se lèvent devant le signe qui vole sur ta terre d’Islam, tu es le premier être auquel je songe. Tu m’apparais, fantôme blanc, muet, un doigt sur la bouche. Je me souviens du jour où, te trouvant belle et singulière, une jeune fille voulut avec son pinceau de sépia faire ton portrait. Je me souviens de l’air sauvage et timide avec lequel, hirondelle, un matin de printemps, tu passas notre seuil, et de la curiosité effrayée avec laquelle tu observais ton image à mesure qu’elle se dessinait sur le grand papier bleuté. Tes lèvres étaient muettes, mais tu semblais nous aimer et, petit à petit, tu savais nous révéler le mystère de ta vie simple et de ton âme solitaire. Rien qu’avec des signes et l’éclair de tes yeux, tu nous disais, en touchant tes joues creusées : « Ma jeunesse est finie. » Et une fois qu’on voulait avancer sous ton bandeau de soie une onde de tes cheveux, tout d’un coup, tu fis avec tes bras le geste de dessiner un grand manteau qui te couvrait les épaules, abritait ta pudeur et te descendait jusqu’aux genoux. Et la tristesse passant soudain dans tes yeux, nous comprimes que tu pensais à la belle chevelure que les années t’avaient prise dont il ne restait plus qu’une toison amincie, encore noire, et qui retombait un peu sur ton front. Enfin un jour, faisant semblant de bercer dans tes bras un enfant que tes yeux couvraient d’amour, tu nous contas ta maternité douloureuse. « C’était une fille, » semblais-tu dire en montrant la jeune fille qui te dessinait, « grande comme elle, pareille, toute pareille, » disait ton doigt qui montrait ses yeux et ses cheveux noirs. Et puis, l’expression d’horreur crispant soudain ton visage, tes bras retombèrent et sur les dalles noires et blanches où tu t’affaissas agenouillée, ton doigt farouche dessina une tombe.

Pauvre mère, devenue fille solitaire de cette invincible nature qui prend paisiblement possession de nous quand elle nous a tout repris, tu semblas, en nous voyant, ranimer ton cœur mort et l’ouvrir à l’amitié des étrangères. Et quand un jour on te montra le vaisseau qui allait les emporter de l’autre côté du détroit, quand tu compris qu’elles allaient disparaître dans ces vapeurs qui représentent pour toi des régions aussi lointaines et aussi mystérieuses que celles au-dessus de ta tête derrière les nuages, quand tu vis qu’elles allaient partir, des larmes roulèrent en silence dans tes yeux. Tu leur donnas les dernières fleurs de tes champs et de petits anneaux d’argent qui me remuent le cœur lorsque, touchant les choses du passé, j’entends leur petit bruit de sonnailles.

Tu ignores encore pourquoi les roumis vont, partent et reviennent, toujours plus nombreux et plus forts. Tes champs sont libres et pour toi rien ne sera changé si longtemps que les iris sauvages dresseront dans la campagne leur grand luminaire. Tu ne sais pas… mais moi qui sais, je t’aime d’un cœur deux fois fraternel, ô femme innocente, ô mère sœur de toutes les mères, fille incarnée de cette nature élémentaire, si belle et

si pauvre, qui s’imposait à nos cœurs, ô Lialah !
II. — LE RAKKAS

Le rakkas, au Maroc, c’est ou c’était (hâtons-nous de nous souvenir) le courrier, le vrai courrier qui va sur ses jambes, porte et rapporte les lettres d’une ville à l’autre, traverse la dangereuse Montagne Rouge pour aller de Tanger à la côte Atlantique, fait la navette à travers les premières ondulations de l’Atlas, de Tanger à Fès et de Fès à Tanger. Il n’y a pas de cheval, pas de mule qui soutienne aussi longtemps que le rakkas une marche régulière et rapide. Sur les deux cent quarante kilomètres qui séparent Tanger de Fès le rakkas qui marche, s’il le faut, jour et nuit, gagne un jour sur le cavalier.

De tous les rakkas que nous voyions indéfiniment aller et venir, celui que j’aimais le mieux était Hadj’ Ali. C’était un grand Berbère mince. Son visage jeune avait la régularité des types intacts qu’aucun jeu de pensée ou de sensibilité n’a modifiés. Il avait l’air d’un Adam éveillé à la vie avec le soleil du matin. Mais, au lieu d’être modelé dans le limon de la terre, le visage d’Hadj’ Ali semblait avoir été sculpté dans un beau bois de forêt encore tout brillant de sève, un bois fin qui s’évide bien aux angles, et un peu doré. Toutes les lignes en étaient si parfaitement nettes ! L’arête mince du nez descendait si droite sur les lèvres bien dessinées ! Les cheveux tondus ras ne faisaient qu’une ombre bleue sur la tète, et on voyait toute la structure du crâne long qui brillait comme une boite d’ivoire. On y suivait le chemin bleu des veines, toutes les saillies et les creux des os, on croyait voir jouer toute l’horlogerie intérieure d’une tête d’homme jeune et saine et qui ne pense pas. Hadj’ Ali était habituellement grave et indifférent. Mais quand il nous voyait, il riait subitement. Alors il avait l’expression d’un chien intelligent qui regarde son maître avec ses yeux tout pleins des ténèbres de l’ignorance et tout criblés de petites flammes jaunes, qui s’alimentent de la joie de vivre. Ai-je besoin de le dire ? Hadj’ Ali ne savait pas lire, mais ses yeux lisaient dans les nôtres. Quand nous étions gais, il souriait. Un des rares assemblages de mots français qu’il eût appris était celui-ci : « Quand toi conn’tent, moi conn’tent, » et quand il était conn’tent, la raie blanche de ses dents illuminait son visage ? Il ne savait pas écrire, mais ses pensées simples s’inscrivaient toute seules dans ses yeux mobiles et rapides, — des yeux qui voient, des yeux qui devinent, qui enregistrent, des yeux qui ne lisent pas dans les livres, mais dans les autres yeux et dans les choses.

Hadj’ Ali n’était pas un rakkas ordinaire. Il ne faisait que les courses de « rakkas spécial, » c’est-à-dire que, pour une somme spécifiée à l’avance, et dans un délai convenu, il devait porter un pli et souvent rapporter la réponse sans s’arrêter comme les rakkas ordinaires aux étapes, aux repas, aux routes défoncées par les pluies, au fleuve Sebou trop grossi pour être passé à gué ! Il s’agissait de marcher vite, de manger peu, de dormir moins encore. Tant pis pour les pluies, les routes, le soleil, le gué ! Si le fleuve est trop gros, il passe à la nage, tout nu en nageant d’un bras, l’autre tenant la djellab repliée sur la tête. Le taleb qui envoyait Hadj ’Ali, rakkas spécial, inscrivait sur l’enveloppe l’heure du départ, le délai prévu pour la marche, la somme fixée. Et pour chaque heure d’avance, c’étaient des pesetas supplémentaires qui le faisaient rire de plaisir.

Quand une lettre était importante ou pressée, on disait dans un certain cabinet de travail : « Ah ! il faut s’assurer de Hadj’ Ali. »

Et quand on voulait s’assurer de Hadj’ Ali, le soldat algérien, le grand caïd Achmet dont le burnouss bleu était décoré de médailles, homme de ressources, et qui savait tout, disait en riant toujours : « Un quart d’heure, et je vas te l’amener. » Et, selon l’heure, on trouvait Hadj’ Ali endormi au soleil sur les pierres blanches du cimetière ou bien assis sur ses talons au socco, les coudes ramassés sur les genoux, le menton dans ses mains, les yeux brillans comme des escarboucles, absorbé devant le conteur d’histoires qui, tous les jours, le marché fini, les petits campemens volans levés, tisse et retisse, brode et rebrode pour un quadruple cercle d’auditeurs les aventures du grand Haroun al Rachid.

Le caïd Achmet touchait Hadj’ Ali à l’épaule et lui disait, toujours avec son rire un peu narquois : « Viens-y, c’est pour aujourd’hui, » et Hadj’ Ali, levé d’un bond, venait à la légation. Pour commencer, il n’avait qu’à attendre. Il se tenait immobile et silencieux, tout droit contre le mur, ou bien il dormait accroupi sur ses talons, le capuchon rabattu sur la tête, quelquefois des heures, pendant que les dépêches se terminaient, se signaient, se scellaient. Quand elles étaient prêtes, le caïd Achmet paraissait sur le grand perron. Il avait l’air d’un rajah avec ses grands burnouss, ses décorations, son énorme turban et les gestes impérieux qu’il avait pour parler au petit monde. Il frappait trois fois dans ses mains.

Alors, c’était fini, plus d’attente, plus de sommeil, plus de langueur, le rakkas bondissait, et, les yeux fixés sur le grand pli, couvert d’écritures pour lui hiéroglyphiques et de cachets, il écoutait les instructions que lui transmettait, avec une autorité royale, le caïd qui venait lui-même de les recevoir avec autant d’attention et de respect que lui en témoignait maintenant le rakkas. J’ai toujours admiré et aimé chez les Arabes la souplesse, l’intelligence instinctive des rapports sociaux qui les font tour à tour, selon l’heure et l’occasion, maîtres ou serviteurs. Ils plient et se redressent avec leur aisance grave.

Quand le caïd avait, avec l’approbation du taleb, passé le marché, fixé le prix, le temps, Hadj’ Ali recevait avec une gravité religieuse le pli spécial enveloppé de toiles imperméables. Il l’enfermait dans la djellab blanche que recouvrait l’autre djellab en laine de chameau à petites bouffettes de soie vertes, bleues et rouges. On lui disait : « Pour chaque heure que tu gagneras, c’est un douro. » Il répondait par un geste brusque de la tête qui voulait toujours dire : « Oui… oui… oui, j’ai compris, » et les mains vides, les pieds nus dans ses babouches jaunes, sans autre bagage qu’un morceau de beurre enveloppé dans une feuille de chou et du papier gommé, il partait aussi léger, aussi insouciant qu’un chien qui porte et rapporte, doux comme un mouton, prêt pourtant à découdre le premier qui viendrait en travers de son but. On le voyait obliquer à droite, d’un pas rapide, mais sans courir, les bras ballans, sur la grande piste de Fès battue des caravanes où les seigneurs aux voiles blancs montés sur les belles mules trottinantes, l’avaient vite dépassé. Il allait, sachant bien que le soir, pendant que les belles mules et leurs seigneurs se prélasseraient au camp, il serait, lui, le rakkas, le courrier, le coureur, blotti peut-être sous une mauvaise hutte, mais bien en avant d’eux sur la route de Fès.

Car il ne s’arrêtait plus guère, il marchait toujours du même pas, qui n’est pas du tout rythmé comme le pas de course, un pas plus glissant : les pieds peuvent à peine quitter le sol à cause des babouches ballantes. Ils vont, c’est comme une pierre qui roulerait toujours du même train, épousant les moindres petits accidens du sol. Où mangeait Hadj’ Ali ? où dormait-il ? je ne l’ai jamais bien su, car il ne répondit que par un bon rire à nos questions le jour où il arriva, ayant franchi les deux cent quarante kilomètres en quarante-sept heures. Il avait à compter non seulement avec les heures, mais encore avec les pluies, le vent, le soleil. Rien de fixe. Si la nuit est tranquille et claire, on marche. Si, le matin, la pluie tombe à rafales, on dort, Dieu sait où ! dans un creux de rocher, sous une hutte hospitalière dans un village, ou sous une tente, au campement d’un personnage en voyage ; on dort, la tête sur le bras replié, le grand capuchon pointu rabattu sur le visage. Quand on voit ainsi un Arabe couché à terre, écroulé, sous la djellab et le grand capuchon, on croit toujours frôler un mort. Manger ! il y a les vieilles dans les villages, celles qui restent à la maison, pendant que les jeunes sont aux champs, les vieilles qui fabriquent les sorts, les amulettes, qui vitupèrent, bénissent et maudissent, qui surveillent et dispensent le lait caillé. Le rakkas les connaît, les bonnes et vieilles sorcières qui font sonner leurs boucles d’oreilles. Elles sont rudes ou caressantes selon l’heure. Elles lui rient de leurs bouches édentées, lui tendent le bol de lait caillé, si doux au gosier. Il rit, et les grumeaux blancs lui restent au coin des lèvres. Quelquefois, avec les pièces hassani, il achète un peu de riz cuit, un morceau de mouton et, si c’est l’été, dans les champs séchés un feu flambe vite. Le riz se chauffe, le mouton se cuit et se recuit et, ouvrant sa djellab, le rakkas retire le petit morceau de beurre ranci, enveloppé dans la feuille de chou et qui voisine avec le pli marqué des sceaux de France. Ce pli, quand il arrive, sent de si drôles d’odeurs : le beurre, le chou, le poil de chameau et la sueur humaine, — et l’on y voit toutes les empreintes des doigts qui ont déchiré le mouton, et puis assujetti sur la poitrine la grande enveloppe lourde, le repas fini, avant de reprendre la route interminable.

Quand Hadj’ Ali était parti depuis cinq ou six jours et qu’on attendait de Fès quelque réponse, celui qui l’avait envoyé était tenté souvent de tromper l’éternelle impatience qu’engendre un pays où tout est attente et incertitude. La journée finie, il ne pouvait se retenir d’aller faire sa promenade sur la route de Fès et de lancer son cheval au galop dans cette plaine que traversait la sente et dont un léger vallonnement fermait l’horizon. Dans ces champs où les arbres sont si rares, les blés si bas, où les buissons sauvages, les rhododendrons et les lentisques habillent si chichement le sol de leurs fourrés courts, une silhouette qui surgit sur le ciel vide se voit de si loin et semble si grande ! Et il arrivait que le caïd qui savait tout et devinait l’attente et l’impatience dont on ne parlait pas, tenant ses yeux perçans tendus sur l’horizon, disait : « Le rakkas là-bas. » On voyait un point noir grandir et suivre la pente douce, « une pierre qui roule. » Le rakkas descendait la côte de son pas glissant et dérythmé. Le Caïd lançait son cheval dans un nuage de poussière au galop de fantasia ; le vent enflait son burnous bleu. Nous voyions le rakkas s’arrêter net, ouvrir sa djellab, en tirer religieusement le pli caché sur sa poitrine comme un scapulaire et puis s’asseoir tranquille sur ses talons, les yeux perdus dans la grande rêverie morne qu’apportent au Marocain le flamboiement du couchant, ses gloires d’or et ses crépuscules où l’incendie du soir se fait si vite cendre froide et grise, où l’homme primitif, immobile dans une sorte d’extase triste, a l’air, avec la nuit qui descend, d’entrer lui-même dans la mort.

Un jour, nous étions nous-mêmes en voyage sur cette route de Fès, au delà de ce Sebou qu’on avait passé laborieusement la veille dans les grandes barcasses. La matinée avait été si mauvaise, la pluie si rude, qu’on avait décidé de ne pas lever le camp. Il fallait attendre. Ah ! ce pays d’attente, ce pays de Belle au Bois dormant, qui touchait à la fin de sa longue léthargie, dont on guettait toutes les respirations, chaque battement de cœur faible et irrégulier, avec la certitude que l’enchantement triste et séculaire allait se briser aujourd’hui, demain, au son des fanfares françaises, et qu’il allait vivre. On attendait, ce n’était qu’un jour, mais on ne savait plus attendre. Des rumeurs inquiétantes venues des villages étaient arrivées au camp : les tribus en mouvement, des troubles à Fès, la route coupée peut-être, les Zemmours en campagne, le rakkas qui portait le courrier allemand, dévalisé et laissé pour mort la veille. On n’avait d’autre certitude que celle des crépitemens de la pluie sur les toiles. Tous étaient à table, un peu mornes, dans un de ces silences où le cœur se ronge d’impatience. Tout à coup un pan de la tente se releva. Un soldat algérien parut et dit : « C’est le rakkas. » Et nous vîmes Hadj’ Ali qui se pliait en deux pour passer sous les cordages et la porte basse. Il avait l’air d’un gnome, d’un être aquatique, tout ruisselant de pluie, tout sale, tout rapetissé dans la djellab de toile imperméable que l’eau et la boue avaient raidie et qui luisait sur lui avec les reflets irisés comme des écailles, qu’y jetait notre petite lampe incertaine. Il entra presque en rampant, il était méconnaissable. On le fit interroger sur l’état des routes, sur les rencontres qu’il avait faites. Il répondit très vite avec beaucoup de gestes, il riait, je voyais l’éclair de ses yeux et de ses dents blanches.

Le soir, tard, comme le déluge cessait, nous voulûmes respirer un peu dans le camp l’air froid de la nuit de janvier. Notre promenade était embarrassée dans les cordages, les piquets et les petits fossés circulaires que l’on creuse autour des tentes par les mauvais jours, pour que la pluie, glissant sur les toiles, s’y écoule. C’est toujours une impression singulière que de sortir de la tente le soir, à l’heure où le camp s’endort, où les rumeurs une à une s’assourdissent jusqu’au moment où on n’entend plus que les hennissemens espacés des chevaux et les cris lointains et réguliers des gardes qui veillent autour de la petite ville de toile et se jettent ces appels stridens qui sont la sécurité du voyageur et aussi son tourment, son insomnie. Les petites portes de toile s’étaient toutes rabattues et les lumières qui font ressembler les tentes à des lanternes allumées dans la nuit s’éteignaient une à une. Mais un dernier et persistant grattement de guitare résonnait encore et une flamme à l’extrémité du camp nous attira. Hadj’ Ali était là, devant une petite tente encore ouverte, avec deux soldats algériens, tous trois assis sur leurs talons. Ils avaient fait un feu avec des racines de figuier, ces sarmens noueux et biscornus qui brûlent avec des flammes fantastiques, des crépitemens de fusillade et des étincelles qui sautent avec fracas et retombent comme des fusées. Hadj’ Ali délivré de ses écailles se chauffait, grattait sa guitare, grignotait des dattes. Il faisait à son tour le conteur d’histoires, nos soldats l’écoutaient. Il contait avec ces intonations gutturales, cette ardeur et cette gesticulation un peu démoniaques qu’ont entre eux les Arabes qui ne se savent point aperçus. C’est une passion sans cesse traversée de gaités d’enfans, de brusques colères, de longs silences, pendant lesquels la main inhabile cherche sur la guitare un accord, un commencement de chanson, trois notes brèves, tristes comme un cri d’oiseau de nuit, qui ne s’achèvent pas. Ils faisaient tous trois un étrange tableau, serrés les uns contre les autres, les visages éclairés d’en bas par ces flammes aux éclats saccadés qui tournoyaient avec le vent et semblaient par momens leur entrer dans les yeux.

Nous étions à peine rentrés dans le silence toujours grandissant, sous le ciel tragique, que nous entendîmes le pas connu et régulier du caïd Achmet qui faisait une sorte de ronde autour de nos tentes. Et quand le grand caïd se promenait ainsi très tard, d’un pas solennel, on savait bien que c’était dans l’espoir de faire part des bruits venus au camp, des histoires de pillage, de révoltes, de mouvemens de tribus et de leurs conciliabules. On connaissait l’air confidentiel du caïd, ses pas prudens, ses tousseries discrètes, et le taleb algérien, docile à l’indication du loyal serviteur, ne manquait jamais d’apparaître alors au seuil de la tente et de prêter l’oreille à ces rumeurs, qui volent en terre d’Islam et bourdonnent dans l’air à toute heure, véridiques parfois, toujours incertaines comme des présages.

Ce soir-là, le caïd dit au taleb, toujours avec son rire amusé de vieux finaud : « Tu sais pas, quand le rakkas a passé chez les Zemmours, ils y ont tiré dessus avec leurs remingtons. Hadj’ Ali, il m’a montré le trou dans sa djellab. La balle… Mais Hadj’ Ali, y s’en fiche. » Le lendemain, je voulus voir Hadj’ Ali. Il venait de partir ; au petit matin on lui avait remis des plis tout prêts pour Fès. Je pus tout juste, sur la large sente dont les deux bords se perdaient dans les champs d’asphodèles, apercevoir un point noir qui montait la côte sans hâte, sans effort. Le caïd dit avec son sourire de vieil enfant rusé qui aime les niches : « Y est content, y va passer encore chez les Zemmours. »


Il y a quelques jours, au coin d’un bon feu de France, nous rappelions avec un ami ces souvenirs ; ils ont, pour ceux qui les ont vécus, l’attirance et le charme triste des ombres.

Les jeux rapides de la politique et de l’histoire les feront reculer demain dans la nuit des temps. L’ami qui nous parlait avait subi le siège de Fès. Il nous le contait avec la sobriété traversée de ce petit sourire propre à tant de Français qui ont appris, dans la lutte, dans la vigilance perpétuelle, dans le danger quotidien, à se garder du pathétique.

J’écoutais X… et croyais le voir encore à Fès, dans la maison mauresque où nous l’avions connu et sur la terrasse de laquelle nous avions si souvent, le soir, essayé d’imaginer la destinée proche et mystérieuse de la ville du silence, toute blanche dans ses murailles, sous le cirque de monts et de forêts, d’où montait, à l’heure où sonne chez nous l’Angelus, la voix stridente du muezzin.

Je dis à X… :

« Ainsi, vous et les autres Européens, vous désespériez d’être secourus ? »

Il répondit :

« Oui, nous n’avions aucune nouvelle, la pression des tribus autour des vieux murs qui serrent la ville était toujours plus forte, plus serrée, le Maghzen ne se défendait pas, nous ne savions rien de la marche de la colonne de secours, nos rakkas ne passaient plus. »

Il se tut, hésitant un instant, et dit : « Savez-vous quand nous avons perdu espoir ? Un jour j’ai fait venir Hadj’ Ali. C’était son tour. Je voulais tenter de communiquer avec Tanger. Je dis au rakkas : « Quand peux-tu être revenu ? » il me dit en arabe : « Si je ne suis pas là dans huit jours »… et il fît avec ses deux mains le signe de se trancher la tête. On savait que des têtes de rakkas avaient été vues hissées au sommet des tentes des chefs de tribu. Il prit ma lettre et la colla dans la semelle d’une de ses babouches. Il partit avec son air de chien en quête qui flaire la route, le gibier, les trous, les pièges, il partit de son pas glissant. Vous souvenez-vous, madame, de ce que vous disiez : « une pierre qui roule. »

Un silence se fit, je compris et dis : « Et Hadj’ Ali n’est pas revenu ? »

« Hadj’ Ali n’est pas revenu, » dit notre ami de sa voix brève. Quand on prit le camp des révoltés, sur la tente du chef, la tête de Hadj’ Ali fut reconnue piquée au poteau du centre. »

X… se tut : les flammes dansaient dans la cheminée, et chacun de nous y lisait ses pensées et ses souvenirs en silence.

Et, tout d’un coup, j’eus la vision triste des grandes plaines nues, incendiées de soleil ou ravagées des pluies et des vents de l’Atlantique, la vision des larges sentes incertaines que le pauvre rakkas a tant de fois battues de ses pieds fidèles quand il allait insouciant, d’une maison de France à une autre maison de France, montant et descendant ces échines de montagne qui font l’une derrière l’autre des vagues bleues. Je revis dans les flammes dansantes les paysages indigens, les villages de huttes sordides, le campement inquiet du soir d’hiver sous la pluie glacée, et puis les beaux vieux murs crénelés de Fès qui semblaient prêts à s’écrouler, à la fin de l’enchantement triste, et mortel au son d’une trompe victorieuse. Je revis tout le Maroc vétuste qui meurt pour renaître, enfant barbare, aux bras de la France. Je revis l’humble Hadj’ Ali et tous les aspects des choses avec la même nostalgie qu’on a là-bas en pensant aux hautes moissons dorées, aux beaux villages serrés autour des clochers dans nos plaines, la même nostalgie qu’on a, les jours d’hiver, devant les diaboliques feux de racines de figuier, en pensant aux grandes flammes tranquilles qui brûlent aux foyers de France.

III. — LE VIZIR

Le vizir n’est pas content.

Ah ! non, il n’est pas content. Un grand pli barre son front de vieux Fasi, son front presque rose. Sa bouche s’abaisse aux coins sous la floconneuse barbe blanche. Et les pommettes vermillonnées de ses joues pâlissent. Il tourne autour de son doigt l’anneau d’argent où luit le rayon vert d’une émeraude. Il tortille, d’un air contrarié, le pan de son burnous blanc qui flotte aérien sur le caftan couleur d’azur. Si son visage de vieillard citadin, doucement rosé dans la neige des mousselines et des laines, n’avait cette ombre de maussaderie, il aurait l’air, le vizir, du patriarche des anges. Mais, hélas ! il n’est pas content !

Quoi ! des embarras, des soucis dans ces yeux, d’habitude rians, de vieillard débonnaire, sous ces voiles liliaux ?

Hier encore, quand il a quitté les roumis après une longue palabre, le vizir n’était que sourires. C’étaient la grâce pliante des salutations, le miel des lèvres, les bénédictions qui s’en remettaient à toute la nature de nous épargner tous les maux et de nous combler de bienfaits. Il remontait lentement avec ses pas de velours la longue salle étroite où se captent l’ombre et la fraîcheur. Arrivé sur le seuil, il prit longuement le jardin, les fleurs, les oiseaux du ciel, et le jour à témoin de sa tendresse. Il salua, le dos ployé, égrenant ses mystérieuses litanies de politesse. On le vit remonter sur le dos de sa mule et partir au pas, sous l’abri des grands chasse-mouches. Les blancheurs de ses burnous, quand sa silhouette s’est estompée au bout de l’allée d’orangers, dans la grisaille du jour finissant, se mélangeaient à celles des nuages. Il avait l’air d’un enchanteur de conte qui s’envole dans la fumée blanche, laissant derrière lui une douceur, un bien-être, une vertu d’espérance, un baume odorant d’amitié.

Alors, les roumis qui prenaient congé de lui se sont regardés. Leurs bouches étaient graves, mais un sourire rehaussait le coin de leurs yeux. Ils ne parlaient pas.

Et aujourd’hui le vizir n’est pas content ! C’est que les roumis l’attendent encore pour les palabres : et le ciel de printemps est si limpide ! l’air si léger ! Les citronniers dans la cour carrée du palais ouvrent leurs cœurs parfumés ; des pousses nouvelles sur les amandiers rosissent ; des trilles d’oiseaux vibrent dans la joie du matin. Le vizir fronce le sourcil : son pied gras bat d’impatience dans la babouche jaune. Faut-il vraiment encore aller parler d’affaires avec ces roumis qui s’obstinent à dire « aujourd’hui » au lieu de « demain ? » Autrefois, les roumis, c’était tout plaisir ; ils venaient avec leurs cortèges de mules toutes chargées de joujoux splendides et ingénieux. Ils en vendaient, ils en donnaient. Et maintenant, il vient d’autres roumis, non pour vendre les joujoux magnifiques, mais pour discuter très sérieusement pendant de mortelles heures. Ils ne veulent plus qu’on « prenne le bien de Dieu sur sa route, » ni qu’on dise : Inch Allah : « La destinée est comme un oiseau que l’on porte au cou et qui n’est pas libre ; » ils parlent comme si la volonté d’Allah ne tissait pas à son gré tous les jours et toutes les heures et ne réglait pas à elle seule la plénitude du trésor chérifien : Que Dieu le remplisse !

Oui, que Dieu le remplisse, car le vizir aide puissamment à le vider.

Et le vizir, rabaissant ses paupières, pousse un grand soupir. Il entend dans la cour carrée les rires des petites esclaves qui font voler avec leurs souffles et se jettent à la figure les pétales qui tombent des orangers ; il hume par la porte étroite, découpée en trèfle dans le haut, l’air chaud chargé de parfums, il voit le jet d’eau qui bruit sur la mosaïque. Il appelle le taleb, — il le regarde et dit seulement : « Boukra. »

Et le taleb a très bien compris. Car boukra, c’est le mot que tout le monde aime, le mot magique qui délivre du travail, des soucis, des peines et des roumis. Boukra veut dire : demain. C’est le mot cabalistique qui s’est prononcé il y a des siècles quand a commencé le sommeil léthargique, le sommeil de l’enchantement dont la fin s’annonce à mille présages et que le vizir voudrait prolonger quelques heures, ses yeux clos, ses narines ouvertes aux parfums, aux fumées de benjoin et de nard qui montent des cassolettes, en croisant ses mains blanches l’une sur l’autre et en disant : Boukra…, boukra.

Et le taleb, ayant entendu ce mot chéri de boukra, arrive avec son encrier de terre verte aux sept trous, sa plume de roseau. Il écrit aux roumis les excuses du vizir, des excuses douces comme la myrrhe : « O roumi, — que Dieu t’accorde ses félicités, — impatient comme le cerf qui s’approche des fontaines, je m’approcherai de tes sources de sagesse, j’y tremperai mes lèvres altérées de tes conseils. Permets seulement dans ta générosité qui s’épand sur le pays d’Allah comme le rayon du matin sur la terre encore tout épeurée des ténèbres, permets que ce ne soit pas aujourd’hui, mais seulement demain : boukra. »

Et le taleb se retire à reculons avec ces pas silencieux qui laissent toute leur amplitude aux sonorités des eaux fraîches. Les eaux montent et retombent dans la cour en pluie de cristal. La fleur d’eau s’épanouit sur le jet mince, s’arrondit comme un calice et se soutient éternellement jeune et vivace, secouant sa rosée comme un trop-plein de vie importune.

Le matin s’avance et s’alanguit. Avant que le cruel midi jette la mort de feu sur les sentes, le vizir, délivré encore un jour des roumis, ira dans ses jardins. Il fait un signe et les esclaves noirs plient la tente, assemblent les soies couleur de lune et de soleil qu’on jettera sur les divans minces ; les petits vases de bronze où brûlera le benjoin, les théières pointues, les bouquets de menthe fraîche. Les musiciens arrivent avec les cithares, les tambourins, les longs pipeaux et les cornemuses. Sur les guitares déjà les cordes résonnent.

Et dans les longues salles sans fenêtres, où les divans recouverts de tapis s’alignent sous les haïtis bariolés, les femmes du vizir, épouses ou concubines, font tourner, dans leurs petites mains inhabiles, les grandes clés des coffrets rouges cloutés de cuivre. Elles tirent les mouchoirs de soie, les caftans jaspés de fleurs d’or, les énormes ceintures de brocart qui se tournent six fois autour des hanches et les emprisonnent comme une gaine. C’est jour de fête ; les femmes s’étirent de la longue paresse et, pour se parer, se raniment : elles rient, en tirant des grands coffrets les colliers à boules d’or, les anneaux barbares d’or serti d’émail, qui pendent avec un fil aux oreilles ; les écheveaux de perles s’enroulent tout embrouillés autour des cous et des épaules et retombent en cascades sur les seins. Pour les bras et les chevilles, il y a des bracelets d’or souple où pendent de grandes émeraudes toutes striées de fêlures ; le rayon de lumière s’y brise comme dans des yeux blessés qui ne voient plus. Les jeunes femmes reçoivent les avis de leurs aînées, les vieilles épouses assagies devenues maternelles et qui vont, les reins épais, les hanches roulantes, les seins ballans, apostrophant de leurs gronderies verbeuses les petites créatures minces tour à tour triomphantes et timides, les petites mariées d’hier ou de l’an passé. Le kohl s’allonge sous les yeux noirs un peu stupéfiés, le carmin arrondit la bouche en un trou saignant, et des dessins bleus font sur les joues comme des lignes symétriques de blessures volontaires. Est-ce un mystère de volupté qui donne à ces femmes prêtes pour l’amour une apparence de suppliciées ? Mais, avec leurs grands yeux attristés de kohl et leurs visages blessés, elles rient et jacassent : c’est le ramage d’une volière où il y a des roucoulemens et des cris que suivent des coups de bec et d’ongles.

Et puis, quand elles sont toutes parées avec les beaux caftans, les ceintures rutilantes, les mouchoirs de soie bien collés sur la tête, les franges qui pendent comme des plumages, les émeraudes, les écheveaux de perles aux reflets dorés, quand tout luit et chatoie sur elles comme les frissons nacrés sur des corps de sirènes, le grand et rugueux haïk blanc, le masque de soie noire percé de deux trous viennent subitement, comme un sortilège triste, tout éteindre. Elles sont comme changées en pierre. Tout le ramage cesse. Quand les épouses sont hissées à califourchon sur les larges mules, ce n’est plus qu’une file de petites pyramides blanches. Mais leurs yeux brillent comme ceux des chauves-souris sous l’ombre des masques noirs. On dirait un cortège de criminelles vouées au silence, privées à jamais de la lumière du jour, qu’on mène, au train du deuil, à la potence.

Le vizir (qu’Allah l’inonde de ses béatitudes !) est debout dans la grande cour intérieure dallée de marbre. Il commande et il attend, les yeux perdus sur les arabesques des murs où se mêlent le bleu, l’or et le rouge. Sur les piliers engagés qui coupent les murailles aux angles, il peut lire des versets du Coran. Pour coupole au-dessus de la grande cour, il voit le ciel indigo d’où tombent, quand le soleil est haut, comme d’une batterie meurtrière, des flèches de feu, et où passent, le soir, dans le train régulier des nuits transparentes, les légions d’étoiles.

Un grand esclave noir vient s’incliner devant le maître. Tout est prêt. Alors le vizir passe sous l’ogive qui s’ouvre sur le jardin, il suit l’allée d’orangers au fond de laquelle est une petite porte basse. Il lui faut baisser la tête, ramasser autour de lui ses voiles blancs. C’est comme s’il s’échappait par une trappe. Et le voilà dans la ruelle étroite où la mule l’attend, les larges flancs couverts des neuf tapis de feutre qui portent la haute seridja de velours. Les larges étriers d’argent ciselé, où le pied chaussé de babouches s’engage tout entier, pendent. Un esclave plie le genou et le vizir monte en selle. Il prend la tête du petit cortège de fête qui s’ordonne à grands cris et à coups de trique, dans la mince ruelle où deux mules ne se croisent que si, sous le bâton, l’une se colle au mur.

Vers les jardins ! Passé la porte de Bab Segma et la grande Kasbah des Cherarda, la procession blanche, d’une allure religieuse, va son chemin, précédée des joueurs de luth. La dernière enceinte franchie, c’est tout de suite la campagne, la vraie campagne, comme en Europe, comme en France par les jours d’été. Sur les montagnes, il y a de vraies forêts vivantes que l’eau des torrens arrose, des toisons touffues qui se dorent, se plissent, se sèchent et meurent à l’automne, revivent au printemps en frondaisons vertes pointillées de fleurs. Ah ! oui, c’est beau ! et le Fasi sait goûter l’enchantement des eaux descendues des neiges de l’Atlas et qui ont fait surgir la ville sainte comme le miracle de la grande oasis. Il sait bien que tout près c’est déjà la plaine aride. Il fait bon se reposer de la fatigue et du souci de vivre ; il fait bon dire boukra aux roumis, être porté au balancement tranquille des mules, dans les effluves des arbres en fleurs. Sur le ciel sans tache les amandiers s’épanouissent en bouquets blancs : la nature célèbre encore une fois ses noces éternelles dans la musique du vent qui frémit sur les oliviers et les saules. Les feuillages bruissent et se retournent avec des miroitemens d’argent. On se laisse envahir par cette griserie tranquille où s’exalte le simple plaisir d’être, de respirer, d’ouvrir et de fermer les yeux à la palpitation de la lumière. C’est le grand silence des grandes voluptés : le vizir, les esclaves, les épouses, tout est muet. Seul le petit serin jaune chante dans sa cage. Car il est de la fête, bien arrimé, tout en l’air sur un bât au-dessus de tout l’attirail des tentes, des piquets, des bouilloires et des théières pointues qui dansent au pas des mules avec un bruit de cymbales.

Et voici, entre ses murailles, le jardin clos, la retraite parfumée, l’abri sacré des doux sommeils, des longues rêveries oisives que berce le jasement de l’eau, l’eau qui court dans les canaux de faïence, et baigne à gros bouillons froids les pieds des orangers. La tente se dresse, et le sol s’adoucit, sous les tapis de haute laine verte, diaprée de rouge et de blanc, qui ressemblent aux prés où s’étirent les marguerites au cœur jaune et les coquelicots. Les divans, les coussins, brodés à petits points serrés par les jeunes filles, au fil des longues heures, derrière les murs inviolables, tout se prépare pour le repos du vizir. Le triste voile noir tombe du visage des épouses, et de leurs corps les grands haïks où elles étaient enfermées comme dans des gangues.

Et l’on voit à nouveau dans l’ombre dense, sous les branches lustrées, le chatoiement des perles, les rayons brisés des émeraudes barbares, les frissons de feu sur les têtes serrées dans les mouchoirs à ramages, et la paresse voluptueuse des corps qui s’allongent, des membres qui s’étirent, des yeux qui brillent avec de longs éclairs noirs, et s’éteignent subitement dans la langueur des paupières closes.

Beauté ! Sommeil ! Silence ! « El Kessel Kif el Assel, » le repos est pareil au miel. Les abeilles bourdonnent, enivrées par les fleurs de cire dont le parfum met dans l’air une pesanteur. Elles oublient leurs aiguillons. Heureuses, bienveillantes, elles tournent inlassablement, et tracent dans l’ombre avec leurs corps jaunes, leurs ailes brillantes, de minces cercles de flamme.

« Chante, » dit le vizir.

Les musiciens déjà sont assis les jambes croisées, en file, près de la rivière qui traverse les jardins, y dessine deux méandres bleus, où cheminent des processions de tortues, dont on voit affleurer les têtes branlantes. Guitaristes et batteurs de tambourins cherchent le rythme, l’accord, essais gémissans qui passent au ras de l’eau comme des plaintes d’oiseaux blessés.

Musique arabe ! charme des jours d’Orient, simple et monotone, et pourtant intraduisible comme sont les cris de l’âme, élémentaire comme les premières syllabes que balbutièrent les hommes pour sortir des ténèbres du silence, et manifester les uns pour les autres l’obscure mélancolie de leur être, leur émerveillement devant la beauté des choses ! musique arabe, que l’on reconnaît dès qu’on a mis le pied sur la terre musulmane, la même aux rives d’Asie et au cœur de la sainte cité d’Afrique, signe personnel de l’Islam qui ne saurait tromper, pas plus que les bourdonnemens d’abeilles, les crissemens de cigales, ou les cris d’oiseaux dans les bois, musique naturelle de l’être ignorant qui ne sait qu’un rythme : le battement de son cœur troublé toujours des mêmes angoisses et des mêmes espérances : joie incertaine de vivre, d’aimer, de combattre, certitude triste de mourir ! musique arabe, qui ne varie qu’un thème : l’élan impatient de la vie, qui se précipite à l’amour, et puis s’arrête en soupirs tristes suivis de longs silences : soupirs pareils au souffle suprême de ceux qui meurent sans avoir tout dit !…

Le chanteur s’est levé. Pâle dans sa gandoura blanche, la tête renversée, le bras tendu, ses yeux semblent se retourner pour voir derrière lui dans le fond du passé. Qui ne connaît, chez le conteur ou le chanteur arabe, cette facilité apparente de l’extase, la mort vivante où il pénètre comme dans l’infini des siècles et où le suivent, comme pour une commémoration glorieuse et funèbre, ceux qui l’écoutent immobiles, les prunelles dilatées. Le chanteur a touché le thème éternel de victoire et de deuil : la conquête sarrasine, les architectures fabuleuses aux palais des Khalifes et puis la perte de Grenade, les larmes de Boabdil. Le vizir, les femmes, les esclaves, tout le cercle muet entre dans la contemplation de la beauté invisible, de la gloire incroyable. Ce sont les Paradis qui s’ouvrent ; les rêves passent, magnifiques et funèbres dans le bourdonnement confus des guitares dissonantes et l’humble battement des tam-tams. Chaque minute célèbre un siècle et meurt extasiée, emportée au fil des petits flots limpides qui se séparent de la rivière pour courir par les canaux de faïence, aux arbres altérés. Les fleurs de grenade y tombent dans la langueur du jour et y font comme des taches de sang.

Grenade ! Le Paradis perdu ! Le chanteur la voit-il avec ses yeux de visionnaire ? Son chant devient rauque quand la vieille rhapsodie rituelle qui descend du fond des âges évoque les combats, et puis, il s’adoucit, roucoule dans la gorge comme un chant d’amour quand il dénombre les noms des glorieux Khalifes, les jours de victoire, les trésors, les lions pacifiques, rangés en cercle, dont les gueules versent des eaux froides dans les bassins de marbre, les pierres précieuses qui brillent dans l’ombre savante comme des yeux toujours flamboyans, les galeries ajourées en dentelles où la lumière éclatante, rose le matin, bleue à midi et couleur d’incendie le soir, se tamise et se refroidit : et la salle des « bachadors » où, dans la joaillerie de mosaïque des murs, neuf ouvertures découpent sur trois pans, entre les colonnades, les Sierras, les vallées, les vignes et les jardins où, comme des colonnes funèbres, les cyprès se dressent.

J’ai vu un soir le silence passionné des lèvres closes, des yeux tendus, et la léthargie des corps stupéfiés d’extase. Un vizir entouré de son peuple, de ses femmes, de ses serviteurs, entrait dans le rêve séculaire. Dans ses yeux passaient des lueurs comme celles qui font flamber les prunelles d’or des chats lorsque, roulés en boule à nos foyers, ils ont l’air de se souvenir des pompes égyptiennes, et des siècles où l’esprit des dieux les habitait.

Alors plus de mensonges, plus de grâces rusées. L’artifice des sourires se détend en gravité noble. Ce qu’il aime, le vizir, ce sont ces musiques discordantes où tous les cris et les frénésies se mêlent, et c’est ce chant ténébreux écouté dans les jardins où l’eau épand sous les ombres sa fraîcheur. Alors il est comme devant l’être qu’on aime, et devant qui l’on ne saurait mentir. Son visage pâle, impassible, dit enfin la vérité, tandis que les rheïtas battent plus vite, que le vieux rêve monotone divague et s’exalte dans cette incantation de gloire et de douleur où renaît l’orgueil de domination et la passion des guerres. L’âme barbare et voluptueuse se repait du rêve effrené qui s’apaise dans la douceur du ciel, la blancheur des lys, l’arôme de leurs cœurs ouverts, le bruissement des eaux aux pieds des orangers. Le visage pâle dit la vérité comme un visage pâle aux lèvres scellées sur lequel on lit l’amour.

« Assez, » dit le vizir.

D’un seul geste de la main il suspend le vacarme heureux des guitaristes et des batteurs de tambourins qui subissent la contagion spasmodique. Les instrumens criaient sous les battemens dérhytmés de leurs doigts tremblans.

Et c’est le silence de nouveau. Toute la vision de gloires éteintes passe dans le cerveau du vizir, comme les fumées montent des cassolettes et s’évanouissent. Avec le dernier grincement des rheïtas s’enfuit l’ombre des splendeurs mortes : le vizir songe, il se reprend, son regard oblique, ses paupières clignotantes ressaisissent la réalité des choses… Il revoit ces « roumis » tenaces auxquels il a échappé un jour et qui le reprendront demain. Il leur a dit boukra. Le jour s’apaise, le soleil penche :

Et quand boukra s’est annoncé, qu’as-tu vu, ô vizir, qu’as-tu entendu ? la plainte et la révolte de ton peuple : le cri de « ceux qui ne sont pas morts dans leur jour, » le lugubre chant de misère qui monte dans la fumée des gourbis. Tu as vu le cercle fatal des tribus hostiles. Elles sont venues dresser leurs tentes et faire une seconde enceinte autour des vieux murs à créneaux. Elles ont battu comme un ras de marée les neuf portes de la cité sainte, et tu as tremblé aux cris de guerre des menaçans chefs de tribus, les chefs aux pommettes saillantes, aux longs yeux cruels, aux nez recourbés comme ceux des oiseaux de proie. Ils ont des boucles noires pareilles à des cheveux de femme qui donnent à leur barbarie une sorte de douceur astucieuse.

Alors tu n’as pas dit boukra. Tu as appelé au secours. Tu as couru éperdu dans les enceintes vides du Dar El Maghzen où l’on vous voyait, toi et tes frères les vizirs, aussi épeurés que les vanneaux innombrables qui viennent à la fin du jour tournoyer dans le désert des parvis. Ils battent des ailes et tracent de grands cercles affolés, comme si, les rayons froids du soir leur annonçant la fin du monde, ils voulaient échapper à la terreur des ténèbres mortelles qui descendent.

Pour toi aussi, c’était la fin du monde. Les grands coups des hordes révoltées battaient sur les neuf portes, sur les vieux murs que seule la main sacrée des siècles avait touchés. Alors, tandis que tes bras dans leurs voiles blancs suppliaient, appelant au secours, un bruit a retenti, un bruit régulier de colonnes en marche. C’est comme une respiration de la terre qui grandit : tu trembles d’espoir, tu montes sur les terrasses d’où tu ne contemplais jamais que le vol pacifique des cigognes et les Paradis du soir. Tu vois maintenant une nuée grise qui vient vers toi. Les pas qui font battre la terre font battre aussi ton cœur. Tu entends des voix inconnues, des fanfares claires. Tes sentinelles aux portes ont appris de « roumis » au dolman bleu le cri d’alarme. A Bab Segma, à Bab Ftou, à Bab-Djdid, leurs gorges rauques ont crié : « Qui vive ! »

Et une voix répond, une voix que ne couvrent ni les cris des hordes fuyantes, ni le vent des forêts, ni l’éternel roulement des eaux qui font la ceinture miraculeuse de la cité sainte : une voix pacifique et victorieuse. Ses timbres clairs sonnent comme une trompette d’archange sur les vieux murs où des siècles de soleil ont laissé des rayons dorés.

Tes sentinelles ont crié : « Qui vive ? » Et la voix a répondu : « France ! » Tes neuf portes se sont ouvertes.

O vizir, boukra est arrivé.


Claude Boringe.