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Essai de paléontologie philosophique/02

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Essai de paléontologie philosophique
Revue des Deux Mondes4e période, tome 134 (p. 174-204).
Essai de paléontologie philosophique


II. PROGRÈS DE L’ACTIVITÉ, DE LA SENSIBILITÉ ET DE L’INTELLIGENCE [1]


V

Progrès de l’activité dans le monde animé. — J’ai montré dans une étude précédente que les êtres se sont peu à peu multipliés, différenciés, agrandis pendant le cours des âges géologiques. Ces développemens ne sont point spéciaux au monde animal ; ils se retrouveraient aussi bien dans le monde végétal. Ce qui marque surtout le progrès chez les êtres animés, c’est l’expansion des facultés qui leur sont propres et qui ont leur couronnement dans les créatures humaines ; ces facultés sont la sensibilité, l’intelligence, l’activité.

Chez l’homme, dont la plupart des actes sont volontaires, l’activité est la faculté qui se développe la dernière. Le non-moi agit sur le moi, il excite ma sensibilité. Je me tourne vers le non-moi et sur moi-même ; je réfléchis ; je fais acte d’intelligence. Je détermine alors ce que je dois faire ; mon activité entre en jeu. Mais, chez les animaux dont les actes en général ne sont pas réfléchis, l’activité précède les faits de sensibilité et surtout d’intelligence. Beaucoup d’êtres ont eu une grande somme d’activité, avant que leur intelligence ait été développée. Je crois donc devoir étudier d’abord l’histoire de l’activité.

A l’Exposition universelle du Champ-de-Mars, en 1889, il y avait à l’entrée de la galerie des Arts Libéraux une gigantesque statue représentant Bouddha, immobile dans l’anéantissement de lui-même : cette statue était d’un aspect étrange. Chez les peuples de l’Orient, avoir une vie passive, plongée dans la contemplation, paraît être le meilleur moyen de se rapprocher de la divinité. En Occident, au contraire, nous pensons que la divinité est l’activité infinie et que les créatures les plus élevées sont celles qui sont le plus actives.

D’après ce que nous commençons à apercevoir du théâtre de la vie dans le cours des temps géologiques, nous pouvons dire que nous voyons se dérouler des scènes d’abord tranquilles, occupées par des figurans, pour la plupart personnages muets, jouant un rôle plus passif qu’actif, puis des scènes de plus en plus animées où les acteurs déploient successivement toutes leurs facultés. La vie de relation s’y manifeste surtout par les fonctions de locomotion et de préhension ; je parlerai seulement ici des premières.

Les fonctions de locomotion ont pris plus d’importance à mesure que le monde a vieilli. J’ai dit que c’est une curieuse chose de constater combien d’êtres ont été emprisonnés pendant les époques primaires. On peut ajouter que c’est une curieuse chose de voir combien d’êtres ont été enchaînés. Lorsque je visitai le musée de Dudley, où se trouve un des ensembles les plus complets de la faune silurienne, je fus très frappé à la fois de l’élégance des créatures qui vivaient dans les anciens tiges et de l’état d’immobilité qu’elles révèlent : toutes ces charmantes captives donnent l’idée d’une nature peu animée.

Les polypes comptent parmi les fossiles les plus abondans des terrains primaires ; ils ont été attachés au sol sous-marin parleur base et quelquefois aussi par des racines. La plupart des échinodermes anciens et des brachiopodes ont également été fixés.

Les mollusques ont été très répandus dès les temps primaires. Plusieurs des bivalves ont été attachés ; les genres qui étaient libres avaient une locomotion bornée, si on en juge par la plupart de ceux qui existent aujourd’hui. Les gastéropodes se déplacent davantage ; cependant leur ventre, avec lequel ils rampent, n’est pas un instrument de locomotion comparable aux membres des articulés et des vertébrés.

Les Gomphoceras et les autres céphalopodes à ouverture contractée des terrains primaires n’ont pas dû avoir une natation rapide. C’est seulement durant la période jurassique que les genres voisins de nos seiches et de nos calmars se sont développés. Alcide d’Orbigny, dans son grand ouvrage sur l’Amérique méridionale, s’exprime ainsi au sujet des céphalopodes sans coquille externe : Est-il rien de plus élégant que la marche de certaines espèces qui, avec la vivacité d’une flèche, vont également en avant et en arrière, s’aida ni tour à tour de leurs bras ou de leurs nageoires terminales ? C’est probablement à l’aide de ce refoulement des eaux par 1rs bras que certaines espèces, comme les sépioteuthes et quelques ommastrèphes, ont la faculté de s’élancer à plus de dix ou quinze pieds au-dessus de la surface des eaux, de manière à tomber sur le pont de très gros navires. Certainement les bélemnites et les autres genres à corps nu ont eu une locomotion plus rapide que les céphalopodes primaires.

Les crustacés ont joui dès l’époque cambrienne de mouvemens libres, car les Paradoxides ont 21 segmens qui pouvaient jouer les uns sur les autres ; les derniers travaux faits sur les trilobites siluriens, par MM. Walcott, Matthew, Beecher, montrent que ces animaux avaient, outre leurs antennes et leurs pattes-mâchoires, un grand nombre d’appendices locomoteurs. Mais sans doute leurs successeurs les décapodes, dont la queue a de larges lames natatoires et dont les membres sont bien articulés, ont plus de force soit pour marcher, soit pour nager.

Les poissons osseux, qui, une fois privés de vie, sont peu attractifs au point de vue esthétique, sont curieux à voir à l’état vivant à cause de leur extrême vivacité. Gerbe, le très ingénieux embryogéniste, qui a fondé avec Coste le laboratoire de Concarneau, a quelquefois introduit devant moi des salicoques dans des cuves où vivaient des labres : c’est une chose incroyable que la rapidité des mouvemens des poissons qui poursuivent et des crustacés qui s’esquivent. Je pense que les temps primaires n’ont pas offert des scènes aussi animées, car les salicoques étaient encore rares, et les poissons, à leur début, n’avaient pas l’agilité qu’ils ont aujourd’hui.

Il y a plusieurs raisons pour que les poissons aient eu dans les anciens âges une locomotion moins parfaite que de nos jours. D’abord, les muscles du tronc, au moyen desquels les poissons actuels se meuvent beaucoup plus que par les membres, ne pouvaient avoir une grande force chez les genres primaires, puisque la notocorde, incomplètement ossifiée, ne leur fournissait qu’un faible appui. En second lieu, la cuirasse qui protégeait leurs corps devait gêner leurs mouvemens. Comme je me trouvais en Amérique, je voulus goûter de la chair des lépidostées chez lesquels la cuirasse des poissons primitifs a persisté. On me répondit que la chair de ces animaux est tellement molle qu’elle n’est pas mangeable ; cela indique que les muscles spinaux ont bien peu de consistance. A plus forte raison devait-il en être ainsi pour les genres anciens qui avaient, sous leur cuirasse, une colonne vertébrale rudimentaire. Enfin les poissons primaires n’avaient pas leur nageoire caudale soutenue par une large pièce osseuse provenant de la coalescence des arcs des vertèbres, et par conséquent ils ne pouvaient donner les grands coups de queue dont le rôle est si important pour la natation.

Dans l’ère secondaire, les poissons ont éprouvé des changemens qui ont une singulière analogie avec ceux que la marine de guerre a cru devoir opérer. Aussitôt que l’on a eu imaginé de blinder les navires, on a inventé des projectiles plus forts, afin de percer leurs armures. Une fois que ces projectiles ont été obtenus, il a fallu renforcer les blindages. Comme, au fur et à mesure que ces blindages étaient plus épais, on faisait des projectiles plus énormes, on est arrivé à construire des navires tellement lourds qu’ils sont difficiles à mouvoir, et l’on se demande aujourd’hui s’il ne convient pas de revenir aux bateaux rapides. Chez les animaux aussi, les armes offensives ont augmenté en même temps que les armes défensives. Les dents ont été modifiées de manière à pouvoir entamer les cuirasses dures des ganoïdes ; les terrains secondaires sont caractérisés par les bêtes marines à dents broyantes ; on trouve ces dents chez les poissons osseux, les poissons cartilagineux, et même chez plusieurs reptiles marins du Trias. Les poissons, ayant des ennemis dont les instrumens d’attaque étaient proportionnés à leurs instrumens de défense, ont cherché leur salut dans la fuite ; alors leurs écailles formées d’os enduit d’un épais émail se sont amollies, leur colonne vertébrale s’est solidifiée pour fournir un puissant appui à leurs muscles spinaux, leur queue s’est raccourcie et élargie pour devenir un instrument d’énergique locomotion. Après que cette transformation s’est accomplie, les carnivores n’ont plus eu besoin d’avoir des dents broyantes, et ces sortes de dents ont presque disparu ; à l’époque tertiaire et de nos jours, il n’y a plus de reptiles marins à dents en pavé ; les poissons à grosses dents formant meule sont peu nombreux comparativement à ceux qui ont des dents minces et coupantes : la puissance réside surtout dans l’agilité pour atteindre ou pour fuir. En vérité les poissons actuels marquent une activité inconnue dans les océans des anciens âges, et justifient ces mots de Moquin-Tandon : L’agitation et l’inconstance de la mer semblent s’empreindre sur les êtres qui vivent au milieu de ses ondes, dans la souplesse, la rapidité et la vivacité de leurs allures.

Les reptiles se sont multipliés à la fin des temps primaires ; mais plusieurs d’entre eux n’étaient pas bien achevés ; les os de leurs membres avaient à leurs extrémités d’épais cartilages, leurs vertèbres étaient en plusieurs morceaux qui n’étaient pas encore soudés. De tels animaux ne devaient pas sans doute avoir une grande énergie musculaire. Il est curieux de noter que la plupart ont eu des pattes à cinq doigts avec des phalanges, au moyen desquelles ils s’accrochaient. Quand un enfant fait ses premiers pas, il se retient à tout ce qu’il rencontre afin d’assurer sa marche chancelante. Ainsi les quadrupèdes primaires ont soutenu leur corps mal affermi en s’accrochant avec leurs pattes. Lorsque j’ai décrit le premier Actinodon trouvé dans le Permien d’Autun, j’ai été frappé de la forme de ses phalanges unguéales, et j’ai dit : l’Actinodon a pu se servir de ses membres, non seulement pour nager, mais aussi pour s’accrocher.

Une des particularités les plus remarquables du monde secondaire a été de montrer, à côté de ces reptiles à marche vacillante, des reptiles qui ne rampaient point et se tenaient fermes sur leurs jambes de derrière. On a l’habitude de les appeler dinosauriens ; mais dès 1832, Hermann de Meyer leur avait donné le nom significatif de pachypodes, et les avait définis sauriens avec des membres comme ceux des lourds mammifères terrestres. Ils ont laissé les empreintes de leurs pas dans plusieurs gisemens, notamment dans le Trias du Connecticut, de l’Allemagne et de la France. Les travaux nombreux qui ont été faits sur les dinosauriens prouvent que plusieurs d’entre eux avaient les allures des oiseaux coureurs. Quand les savans américains nous apprennent que le Brontozoum du Trias du Connecticut a laissé des empreintes de pas de 0m, 43 de longueur, et que l’on mesure 1m, 35 entre deux empreintes, ou bien quand nous regardons les membres de l’Iguanodon, nous sommes effrayés à la pensée des enjambées que pouvaient faire ces animaux, et nous nous félicitons d’être nés dans une époque où nous ne risquons plus d’être poursuivis par de semblables coureurs.

Au sein des océans secondaires, il y avait une agitation extraordinaire ; à la suite des bandes de poissons, d’ammonites variées et de bélemnites, on voyait des Ichthyosaurus, des Plesiosaurus, des Teleosaurus, des Pythonomorphes. Ce devait être un étrange spectacle que celui de ces grands reptiles poursuivant les poissons et les invertébrés qui s’enfuyaient ; la découverte d’un Ichthyosaurus entier, faite par M. Eberhard Fraas, confirme la croyance que cet animal avait de puissans instrumens de natation.

A en juger par le plus ancien genre connu, les premiers oiseaux n’ont pas eu un vol aussi rapide que la plupart des genres actuels. L’Archœoptéryx n’avait pas les plumes de sa queue concentrées sur un croupion ; son petit sternum indique de faibles muscles pectoraux ; les os de ses mains, encore peu atrophiés et peu soudés, ne formaient pas un solide appui pour ses ailes ; ce ne devait pas être un grand voilier. Vers la fin de l’époque crétacée, les oiseaux ont pris les caractères qu’ils ont maintenant. Selon M. Alix, on voit des oiseaux actuels parcourir 1 kilomètre par minute, soit 60 kilomètres en une heure.

L’histoire des mammifères, aussi bien que celle des oiseaux, montre que l’activité a été en croissant pendant les âges géologiques. Petits, rares dans le Secondaire, ils deviennent importans, dès le commencement du Tertiaire. Cependant ils ne devaient pas former des scènes animées comme dans les époques qui ont suivi. C’était alors le règne des animaux que M. Cope a nommés amblypodes, bêtes omnivores, qui, mangeant de tout, se trouvaient bien partout et n’avaient pas besoin de voyager ; leurs pattes étaient composées de cinq doigts singulièrement raccourcis et ramassés, ne servant qu’à former des bases de membres disposés comme des colonnes pour supporter un corps massif.

Si nous nous transportons par la pensée dans le milieu du Tertiaire, nous rencontrons beaucoup de pachydermes dont les pieds n’ont plus que trois ou quatre doigts. On en voit même qui ont une tendance vers nos solipèdes et nos ruminans.

A la fin du Tertiaire, apparaissent les vrais chevaux, dont chaque pied n’a plus qu’un seul doigt fonctionnel ; les ruminans ont également leurs pieds portés au summum de la simplification.

De nos jours, les chevaux de course, les cerfs et les gazelles présentent les types les plus parfaits de locomotion rapide sur la terre ferme. En même temps les océans voient le règne des cétacés. Moquin-Tandon prétend que les dauphins fendent les vagues plus rapidement qu’un oiseau ne traverse les airs. C’est seulement à l’époque actuelle que ces puissans nageurs ont eu leur plus grand développement.

L’homme n’est point particulièrement rapide à la course. Mais il est le mieux adapté de tous les êtres pour la station verticale. A cet égard le singe est très loin de lui. Dans le pied humain, les doigts occupent proportionnellement au tarse un espace plus large, la paume du pied forme par conséquent une plus large base ; le pouce est le plus gros des doigts, tandis que, chez le singe, le pouce est très court et n’est guère plus épais que les autres doigts. Chez l’homme, le premier cunéiforme a une facette plate en rapport avec un métatarsien peu mobile, mais très fort, au lieu que chez le singe le premier cunéiforme a une facette arrondie sur laquelle tourne un pouce opposable aux autres doigts ; le nom de quadrumanes, justement donné aux singes, ne saurait s’appliquer à l’homme. Le singe est fait pour grimper, non pour rester debout. Comme on l’a dit depuis longtemps, l’homme est le seul être qui, dans sa marche ordinaire, regarde droit devant et au-dessus de lui.

Ainsi, à notre époque, on voit les cétacés qui nagent le mieux, les oiseaux qui volent le mieux, les chevaux qui courent le mieux, l’homme qui marche le mieux. Les fonctions de locomotion ont progressé depuis les anciens temps jusqu’à nos jours. Nous pourrions montrer qu’il en a été de même pour celles de préhension. Les facultés d’activité, vaguement esquissées au début, sont aujourd’hui dans toute leur magnificence. Quand nous contemplons les progrès dont notre siècle a été le témoin, nous nous demandons où pourra parvenir l’activité humaine.


VI

Progrès de la sensibilité. — Les philosophes partagent les faits de sensibilité en deux ordres : les sensations, c’est-à-dire les impressions produites par des êtres ou des choses en dehors de nous ; les sentimens affectifs, qui nous portent pour ou contre les êtres et les choses faisant des impressions sur notre corps ou notre âme.

Les manifestations de la nature qui donnent lieu aux sensations de la vue, de l’ouïe, de l’odorat, du goût et du toucher semblent être devenues de plus en plus intenses, à mesure que les temps géologiques se déroulaient, et sans doute les sensations ont progressé en même temps.

Histoire de la vue. — La forme et la couleur n’ont pas une valeur purement subjective ; elles ont existé avant qu’il y eût des êtres pour les percevoir. Nous n’avons pas de raisons de douter que, pendant l’ère azoïque, le ciel et les eaux aient offert des spectacles magnifiques et qu’il y ait eu des minéraux de toute forme et de toute couleur.

Dans le monde animé, la forme et la couleur paraissent n’avoir acquis leur diversité qu’à une époque relativement peu ancienne. Lors des temps houillers, la vie était déjà loin de ses débuts ; elle avait accompli beaucoup plus de moitié de sa course dans l’immensité des âges passés. Pourtant ni les plantes, ni les animaux n’ont dû présenter des formes et des couleurs comparables à celles qu’elles ont aujourd’hui. Il n’y avait pas de fleurs. Les arbres houillers, qui atteignaient des dimensions élevées et composaient des forêts majestueuses, n’avaient pas les variétés de formes et de couleurs que nous admirons dans la nature actuelle. C’est seulement au milieu de l’ère secondaire qu’ont apparu les phanérogames chez lesquels les fleurs et les fruits ont des teintes magnifiques.

Les animaux, aussi bien que les plantes, se sont ornés de plus en plus pendant la succession dosages géologiques. Les créatures qui semblent avoir le privilège d’être le mieux peintes sont les insectes et les oiseaux. M. Charles Brongniart a constaté que plusieurs insectes houillers ont eu des colorations ; mais sans doute les coléoptères, les papillons, les hémiptères vivant sur les fleurs, ont des teintes plus éclatantes ; ils n’ont dû avoir leur complet développement qu’à l’époque tertiaire. C’est aussi à cette époque que le règne des oiseaux a commencé.

Comme tout est harmonie dans la nature, nous pensons que le sens de la vue a augmenté à mesure que les formes et les couleurs ont été mieux accusées. En effet, il est vraisemblable que les polypes et les échinodermes ont eu, ainsi que de nos jours, peu ou point de vision. Les brachiopodes actuels à l’état embryonnaire ont quelquefois des yeux, mais ils les perdent à l’état adulte ; je suppose qu’il en était de même dans les temps géologiques, car les yeux ne servaient à rien chez des êtres complètement enfermés dans leur coquille.

A en juger par les genres actuels, la plupart des mollusques anciens ont dû avoir une vision d’une faible portée.

M. Künckel d’Herculais, rappelant des expériences qui ont été faites sur de petits crustacés phyllopodes, les Daphnées, écrit : Il y a toute probabilité, pour ne pas dire certitude, que les crustacés voient les objets colorés comme nous les voyons, et, s’ils les voient avec leurs couleurs propres, il n’y a aucune raison pour qu’ils ne les voient pas avec leurs formes ; ils n’ont certes pas, étant donné les milieux, une vue à longue portée ; mais, à petite distance, ils doivent avoir une netteté absolue. D’après cela, nous pouvons croire que les crustacés inférieurs, dont le règne a eu lieu durant l’ère primaire, ont joui de la vision. M. Barrois, dans une récente communication à la Société géologique du Nord, où l’on étudie si bien tout ce qui se rapporte aux temps anciens, raconte que M. Matthew vient de signaler un fait curieux au sujet de la vision des premiers trilobites. Il a remarqué que dans le Cambrien le plus inférieur du Canada, tous les trilobites ont eu des bourrelets oculaires bien développés, que ces bourrelets ont diminué dans le Cambrien moyen et encore davantage dans le Cambrion supérieur : voilà des mutations très inattendues. Si on en découvrait beaucoup de cette sorte, il faudrait représenter les progrès du monde animé non par des lignes droites, mais par des lignes flexueuses.

Suivant Barrande, l’œil est composé de 12 000 lentilles chez le trilobite du genre Asaphus, de 15 000 chez les Remopleurides, soit pour les deux yeux 30 000 lentilles, ayant sans doute chacune un cristallin et une branche de nerf optique ; on a là un exemple de répétition de parties semblables portée à l’extrême. Assurément nous sommes émerveillés d’une telle complication dans des créatures d’une si grande antiquité. Mais nous ne saurions eu conclure que l’organe de la vue eût atteint tout son perfectionnement dès les temps primaires, car sans doute les 30 000 ocelles de Remopleurides ne valaient pas les deux beaux yeux des mammifères actuels.

Quoique les organes de vision aient été déjà bien développés chez les crustacés primaires, ils n’ont eu tout leur perfectionnement que dans l’ère secondaire. Alors que nul naturaliste ne pensait à l’évolution des êtres des temps géologiques, M. Henri Milne Edwards a divisé les crustacés ordinaires en deux groupes suivant la disposition des yeux : il a appelé édriophthalmes ceux dont les yeux ne sont point portés sur un pédoncule mobile, et podophthalmes ceux qui ont les yeux portés sur un pédoncule, comme les homards et les crabes. Cette division coïncide avec l’histoire paléontologique des crustacés : les édriophtalmes ont régné dans le Primaire ; les podophtalmes ont eu des avant-coureurs dans le Primaire, mais c’est seulement à partir du Secondaire qu’ils ont pris de l’importance ; leurs yeux, portés sur des pédoncules qui tournent en tous sens, doivent leur donner une supériorité.

Dès leurs débuts, les quadrupèdes paraissent avoir eu des organes de vision bien développés. Les Archegosaurus du Primaire, les Ichthyosaurus du Secondaire ont dans leurs orbites un cercle de pièces osseuses qui, renforçant la sclérotique, servaient à comprimer l’œil plus ou moins, et par conséquent à varier la distance de la vision ; c’était un instrument d’optique très perfectionné. Les animaux marins n’étaient pas les seuls dont la sclérotique fût ossifiée ; les reptiles volans avaient une conformation semblable.

Quoique la vision ait été bien constituée chez les êtres des temps primaires et secondaires, elle a sans doute été plus parfaite à partir de 1ère tertiaire, car alors a eu lieu le règne des oiseaux qui passent à juste titre pour les animaux dont la vue est la plus perçante, et celui des mammifères, chez lesquels les yeux ont moins de portée, mais possèdent le merveilleux privilège de laisser lire les sentimens de crainte ou de plaisir, de haine ou d’amour. Les phoques, sur les rivages des mers, les cerfs dans nos forêts, ont un regard si doux, au moment où les chasseurs vont leur donner le coup mortel, que ceux-ci éprouvent parfois une sorte de remords à tuer ces inoffensives créatures. On ne peut avoir possédé un chien sans avoir aimé l’expression de ses yeux. J’ai connu dans mon enfance un chien qui était borgne ; le seul œil qui lui restât était si pénétrant, que son souvenir me suit après bien des années écoulées. Et que dirons-nous donc des yeux des créatures humaines ? Il en est de si beaux, de si tendres qu’ils allument des passions ardentes et inspirent des dévouemens sublimes. Ainsi le sens de la vue, qui est le plus indispensable au complet épanouissement de nos facultés, s’est perfectionné depuis les anciens temps géologiques jusqu’à nos jours.

Histoire de l’ouïe. — De même que les formes et les couleurs, les chants de la nature ont progressé pendant le cours des âges. Lorsque nous entendons dans le lointain une troupe de chanteurs, les sons arrivent si vagues à nos oreilles que tout d’abord nous pouvons nous demander si nous rêvons ou si vraiment nous distinguons quelque chose. A mesure que la troupe des chanteurs se rapproche, nous entendons mieux, et enfin, lorsqu’elle est près de nous, la musique paraît dans tout son éclat. Ainsi en a-t-il été des chants de la nature, entendus à travers les âges du monde ; peu perceptibles à leur début, ils ont progressé et ils ont fini par acquérir des sonorités incomparables.

Dans les jours cambrions et siluriens, la terre était silencieuse. On peut croire que des sons faibles ont commencé à l’époque dévonienne ; car au Canada un terrain de celte époque a fourni à M. Dawson l’aile d’un insecte, le Xenoneura, dont la base avait des stries qui, suivant l’habile entomologiste M. Scudder, rappelleraient l’appareil stridulant des cri-cri actuels : Cette structure, dit M. Dawson, si, elle a été bien interprétée par M. Scudder, nous fait connaître les bruits du monde dévonien ; elle apporte à notre imagination le chant cadencé et le murmure (trill and hum) de la vie des insectes qui animaient les solitudes des étranges forêts d’autrefois.

J’ai rappelé que les campagnes houillères manquaient de couleur ; j’ajoute qu’elles n’étaient pas plus avancées au point de vue de la musique qu’au point de vue de la peinture ; la nature était triste ; on n’entendait ni cris de mammifères, ni chants d’oiseaux : alors nul n’aurait pu dire comme le bon Livingstone sur les bords du Liambye : On voit partout des fleurs d’une forme curieuse et d’une admirable beauté… Des chants d’oiseaux retentissent dans l’air aussitôt que le jour parait, chants sonores et variés qui étonnent par leur puissance.

Peut-être les bruits de la nature ont-ils augmenté dans les temps secondaires. De nos jours, le crocodile ulule, le serpent siffle. la grenouille coasse. Il y a des crapauds dont la voix a des notes très pures. M. Lataste, auquel on doit beaucoup d’observations sur les mœurs des animaux, a écrit à propos du sonneur (Bombinator) : Un soir je m’étais approché d’une mare… j’entends s’élever une voix excessivement faible. C’était un ramage assez varié, une broderie très délicate, comme le gazouillement d’un oiseau qui rêve. J’allais croire ce chant produit par un oiseau endormi, quand peu à peu il se renforça, se modifia et passa avec ménagement aux houhou habituels du sonneur. Je venais d’entendre les préludes de cet artiste. Agassiz, sur les rives de l’Amazone, a été surpris du vacarme produit par les grenouilles et les crapauds. Si de modestes batraciens troublent ainsi le silence des campagnes, il est permis de croire que les dinosauriens gigantesques et d’autres reptiles, ont fait retentir les continens secondaires des échos de leurs fortes voix ; mais leurs cris devaient être assez monotones. Les oiseaux et les mammifères n’avaient pas commencé leurs grands concerts. C’est seulement à partir de l’ère tertiaire que ces concerts ont pu avoir toute leur magnificence.

Aujourd’hui les jolies chansons des oiseaux sont un des charmes du monde animé. J’ai connu M. Lescuyer, le naturaliste cham penois qui a publié des livres si intéressans sur les mœurs des oiseaux. Quand il était déjà dans un âge avancé, il me racontait qu’un de ses plus vifs plaisirs était d’aller passer des nuits dans les bois ; il écoutait la voix des oiseaux et prenait note de leurs chants. Pendant que ces musiciens incomparables font entendre les airs les plus variés, les mammifères ont aussi des cris divers : les ruminans bêlent, beuglent, mugissent ou brament ; les solipèdes braient ou hennissent ; le sanglier grogne, le chien aboie, le loup hurle, le renard glapit, le chat miaule, le lion rugit, le singe crie, l’homme parle. Ainsi au point de vue de la musique comme de la peinture, le monde a progressé.

Les organes de l’ouïe ont dû se perfectionner en même temps que les bruits de la nature. Ils semblent avoir été peu développés chez les êtres du commencement du Primaire. Il y avait parmi eux des polypes et des spongiaires qui sans doute ont été dépourvus de vésicules auditives comme ceux d’aujourd’hui. Les premiers êtres qui ont joui du privilège de recueillir des sons, ont pu être les méduses. M. Nathorst, en Suède et M. Walcott, aux Etats-Unis, ont attribué à ces animaux d’étranges empreintes trouvées dans le Cambrien inférieur. On prétend que, malgré leur apparence d’extrême simplicité, les méduses ont, au bord de leur ombelle, des corpuscules dont les uns sont des ocelles et les autres sont des vésicules auditives ; il n’est pas impossible que ces corpuscules aient existé autrefois et aient eu les mêmes fonctions.

Les brachiopodes des genres Lingula et Discina, qui vivaient déjà à l’époque cambrienne, ont aujourd’hui des vésicules auditives (otocystes) avec des otolithes (pierres de l’oreille). Il en est de même des mollusques de différentes classes. Fischer a écrit : Malgré l’existence d’un appareil auditif, les mollusques paraissent insensibles au son. Nous pouvons donc supposer que, si les brachiopodes et les mollusques des temps anciens ont eu un organe de l’ouïe, cet organe avait des fonctions bien bornées.

Les crustacés ont également des vésicules auditives avec des otolithes. Plusieurs insectes ont un tympan ; chez d’autres, l’appareil auditif n’est pas encore connu ; il en est ainsi chez les arachnides. Cela n’empêche pas ces animaux d’entendre des sons ; il a pu en être de même dans les âges primaires.

Jusqu’à présent peu de paléontologistes ont eu l’occasion d’étudier les oreilles des vertébrés fossiles ; aussi, pour comprendre ce qu’a été le sens de l’ouïe dans les espèces fossiles, nous sommes le plus souvent réduits à faire des suppositions fondées sur leurs analogies avec les vertébrés actuels. Lorsque l’oreille a son complet développement, on y distingue trois parties : l’oreille externe avec le pavillon et le conduit auriculaire terminé par le tympan ; l’oreille moyenne ou caisse avec ses quatre os ; l’oreille interne ou vestibule avec les canaux semi-circulaires et le limaçon.

Les poissons, qui sont les plus anciens vertébrés, ont leur organe de l’ouïe encore très incomplet ; on ne voit chez eux ni oreille externe, ni oreille moyenne. L’oreille interne est elle-même imparfaitement développée, car elle n’a pas un vrai limaçon ; elle est constituée par un sac membraneux (otocyste) duquel partent les canaux semi-circulaires ; le sac renferme soit une quantité de petits cristaux de carbonate de chaux (otoconies), soit un otolithe. On recueille souvent des otolithes dans les terrains tertiaires. Dans les terrains crétacés, ils sont moins nombreux. Je ne crois pas qu’on en ait signalé dans des assises plus anciennes.

Les reptiles actuels ont une ouïe beaucoup plus développée que les poissons. Les charmeurs égyptiens font danser les serpens najas avec une flûte grossière. Le lézard aime le son de la flûte ; il entend voler une mouche à plusieurs pieds de distance. En sifflant un air gai et mélodieux, on approche de l’iguane. Cependant les reptiles n’ont pas d’oreille externe ; seulement, chez les crocodiles, la peau forme un repli au-dessus delà membrane du tympan. Le tympan manque quelquefois ou est caché sous la peau. La caisse ne renferme qu’un seul os ; le limaçon n’est pas encore tourné en spirale.

M. Cope a été assez habile pour préparer une oreille d’un reptile primaire. On voit les canaux semi-circulaires ; on n’aperçoit ni les petits os de l’oreille, ni le limaçon. Peut-être les dinosauriens secondaires ont-ils été mieux doués ; mais leur appareil de l’ouïe n’a pas sans doute égalé celui des animaux à sang chaud.

Chez les mammifères, l’appareil de l’ouïe est complet ; il y a généralement un grand pavillon ; la caisse renferme quatre os ; le limaçon est tourné en spirale. Puisque la classe des mammifères est celle dont l’évolution s’est achevée le plus tardivement, nous devons croire que le sens de l’ouïe n’a eu son perfectionnement qu’à une époque relativement récente.

L’homme, le dernier venu du monde animé, combine des sons au moyen desquels il rend matériellement les impressions les plus diverses de son âme. Les organes de l’ouïe ont chez lui une telle délicatesse qu’une de ses suprêmes jouissances est d’entendre des concerts où il s’enivre de mélodie et d’harmonie : la musique est une des formes du génie humain.

Histoire de l’odorat. — L’appréciation des odeurs est beaucoup plus subjective que celle des formes et des sons. Lorsque je dis qu’un objet est triangulaire ou carré, j’exprime une réalité objective qui existe en dehors de nia vision, au lieu que la qualité d’une odeur n’est pas indépendante de mon tempérament ; ce qui semble bon à l’un, semble mauvais à un autre. Mais, si je ne peux affirmer que des odeurs sont bonnes ou mauvaises, il m’est permis de prétendre que les odeurs des êtres organisés doivent être plus intenses et plus variées de nos jours que dans les premiers âges. En effet, les animaux pendant leur vie ont des odeurs, et, après leur mort, leur décomposition produit de l’ammoniaque, de l’hydrogène sulfuré, etc. Comme ils sont plus grands et plus nombreux qu’ils ne l’ont été dans les temps primaires, ils forment une plus grande somme de particules odorantes. Les plantes aussi en fournissent davantage ; ce sont surtout les fleurs qui donnent des parfums ; or j’ai rappelé que les fleurs, inconnues pendant longtemps, n’ont eu qu’à partir de l’ère tertiaire leur épanouissement.

L’olfaction n’est pas nulle chez tous les invertébrés : lorsqu’on jette un poisson gâté sur un rivage, des crabes, des nasses et d’autres gastéropodes s’y réunissent ; place-t-on des gousses de fèves à deux mètres de distance des limaces, elles savent se détourner de leur route pour aller les dévorer. Cependant les invertébrés, n’ayant pas de narines, ne peuvent avoir le sens de l’odorat très développé, et, comme leur règne a précédé celui des vertébrés, nous sommes fondés à croire que, dans les temps anciens, l’olfaction avait peu de finesse.

Aussitôt que les vertébrés ont paru, ils ont eu des narines. On en observe chez les plus anciens poissons. En regardant des encéphales de poissons séparés de la tête, on serait porté à supposer que l’odorat est développé chez ces animaux, parce que leurs lobes olfactifs sont proportionnellement plus forts que dans les autres vertébrés ; pourtant, si on dissèque leurs narines, on reconnaît qu’au lieu d’être des conduits par lesquels passe une partie de l’air respirable, ce sont des culs-de-sac qui ne peuvent recevoir une grande quantité de principes odorans ; ainsi leur odorat est moindre que chez les vertébrés supérieurs dont les lobes olfactifs sont plus petits. Puisque à l’époque dévonienne il n’y avait encore que des poissons, nous devons penser que le sens de l’olfaction était peu avancé.

Les reptiles des temps passés diffèrent pour la position de leurs narines, ils s’accordent en ce sens que tous en sont pourvus : l’olfaction leur est nécessaire pour prendre leur nourriture avec discernement. Mais il n’y a pas de raisons de croire que le sens de l’odorat ait été plus perfectionné chez eux que dans les reptiles actuels. Sauvage dit : Les organes de l’odorat sont très peu développés chez les batraciens… chez la sirène et le protée les narines consistent en deux petits culs-de-sac creusés dans la lèvre ; elles ne livrent point passage à l’air. Les reptiles proprement dits ont les organes de l’odorat moins imparfaits que les batraciens, mais moins parfaits que les mammifères.

Les mammifères ont un nez, c’est-à-dire des cartilages qui soutiennent des muscles et forment des cavités tapissées d’une muqueuse capable de recevoir les moindres effluves. Pendant les temps tertiaires, le nez de plusieurs mammifères s’est allongé au point de former une trompe ; chez l’éléphant de l’Inde, suivant M. Blanford, et chez l’éléphant d’Afrique, d’après Delegorgue, l’odorat est extrêmement développé. Il ne l’est pas moins chez beaucoup de mammifères où le nez est moins proéminent. Chacun sait combien est fine l’olfaction du chien. Les récits des grandes chasses des Indiens de l’Amérique ou des explorateurs de l’Afrique et de l’Asie nous apprennent qu’il faut s’y prendre de très loin pour éviter de se mettre sous le vent des animaux que l’on cherche à surprendre.

Dans les sociétés humaines, la faculté de l’olfaction ne sert plus seulement pour découvrir ou apprécier les alimens, reconnaître les amis ou les ennemis ; d’utilitaire qu’elle était, elle devient une source de jouissances. L’homme se plaît à composer des parfums, il les classe et en fait une étude qu’on pourrait presque appeler esthétique. Ainsi nous pouvons assurer que le sens de l’odorat a été en se perfectionnant.

Histoire du goût. — Le sens du goût est réalisé dans des organes mous qui ne sont pas de nature à être conservés par la fossilisation ; cependant, en procédant par voie d’analogie des êtres anciens avec les êtres actuels, nous devons penser que le sens du goût a progressé durant le cours des âges.

En effet, bien que nous voyions plusieurs invertébrés, notamment des insectes, des mollusques choisir leur nourriture, nous ne trouvons pas chez eux d’organes de gustation bien caractérisés ; il est probable qu’il en a été de même chez les invertébrés du Cambrien et du Silurien.

Les vertébrés qui leur ont succédé ont été des poissons. De nos jours ces animaux ont un goût très obtus ; il ne peut en être autrement, puisque le palais et la langue, qui sont le principal siège de la gustation, sont souvent hérissés de papilles dures, ou même couverts de dents multiples et très grandes. Il devait en être ainsi dans les temps secondaires, car on y voit de nombreux poissons dont les mâchoires étaient garnies de dents serrées les unes contre les autres.

J’ai pu constater chez des reptiles primaires que le palais a été également muni de parties dures qui ont gêné la gustation. Une tête d’Actinodon, découverte par M. Frossard dans le Permien d’Autun, laisse apercevoir à la loupe sur les vomers et sur les ptérygoïdes une multitude de dents en carde, comme chez les poissons. Nous n’avons pas de motifs de supposer que les reptiles, si répandus dans les temps secondaires, aient eu un goût plus parfait que les reptiles actuels. Ceux-ci discernent les alimens qu’on leur présente : M. Vaillant a observé qu’on fait accepter facilement des mulots aux vipères, mais qu’elles répugnent à manger la souris domestique. Cependant M. Sauvage nous dit : Le sens du goût paraît être fort obtus chez tous les reptiles, la langue étant surtout un organe de tact ou de préhension des alimens ; cette langue est le plus souvent mince, sèche, recouverte de squames.

Les mammifères, qui ont eu leur règne plus récemment que les reptiles, ont le goût plus délicat. Les chiens, les chats montrent des préférences pour leur nourriture ; nous les voyons journellement laisser un aliment que nous leur avons donné pour en prendre un autre. Dans mes voyages en Orient, lorsqu’on plantait ma tente près d’un ruisseau, et qu’on laissait mes chevaux se désaltérer librement, je m’étonnais de voir avec quel soin ils choisissaient leur eau, changeant plusieurs fois de place jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé la boisson la plus parfaite.

Quant à l’homme, la finesse de son goût est telle qu’il distingue les moindres nuances dans la saveur des alimens ; le goût, aussi bien que la vue, l’ouïe, l’odorat, devient pour lui une source de voluptés. Quoique la gourmandise soit regardée par quelques moralistes comme un défaut, il faut convenir qu’elle prouve la finesse de notre sens du goût et constitue une différence avec les animaux.

Histoire du toucher. — Le sens du toucher s’est manifesté dans tous les temps, depuis le jour où la vie a paru, car les animaux, se distinguant des végétaux parce [qu’ils ont une activité propre, ont nécessairement la faculté de toucher. Mais, puisque les premiers êtres ont eu une activité moins grande que ceux des temps actuels, ils ont dû aussi avoir le sens du toucher moins développé.

Il y avait dans les âges anciens de nombreux polypes, sans doute munis de tentacules comme ceux de notre époque ; chacun a remarqué la sensibilité des tentacules des anémones de mer.

Les crinoïdes avaient de grands bras garnis de pinnules, employés, ainsi que de nos jours, pour palper plutôt que pour saisir.

Les brachiopodes, beaucoup de mollusques et de crustacés ont le sens du toucher affaibli ou même annihilé dans la plus grande partie de la surface du corps par leur coquille ou leur carapace. Mais ils sont munis d’organes de tact : les brachiopodes ont leurs bras ciliés, les bryozoaires leurs lophophores, les lamellibranches leurs palpes labiaux, les gastéropodes et les céphalopodes leurs tentacules ou leurs bras, les articulés leurs antennes. Il en était sans doute de même dans les temps géologiques.

J’ignore si les premiers poissons osseux ont eu des organes tactiles comme les tentacules des silures actuels ; ce qui est certain, c’est qu’ils ont eu des enveloppes plus dures que dans les genres de notre époque ; cela indique un toucher plus obtus.

Chez la plupart des reptiles actuels, le sens du toucher est très imparfait ; jusqu’à preuve du contraire, nous pensons qu’il en a été ainsi chez les reptiles secondaires.

Les mammifères sont aujourd’hui les animaux dont le toucher a le plus de délicatesse. Mais, au début, cette délicatesse n’a pas été aussi grande que de nos jours. Cuvier a imaginé le nom de pachydermes pour les genres tels que les sangliers qui ont un cuir dur, soutenu par une épaisse couche de graisse ; ce sont en général des bêtes sédentaires, d’allures peu vives, de formes lourdes. Il me paraîtrait fâcheux de supprimer, comme plusieurs savans le veulent, le nom proposé par Cuvier ; il représente un faciès paléontologique qui fait date dans l’histoire du monde animé. Les pachydermes ont dominé durant la première moitié des temps tertiaires ; ils indiquent un stade où la sensibilité, aussi bien que l’activité, était encore imparfaite. Pendant les derniers temps tertiaires et de nos jours, la plupart des mammifères méritent le nom de leptodermes plutôt que celui de pachydermes ; car, en même temps que leurs membres sont devenus plus légers pour favoriser leur vivacité, la peau s’est amincie et a perdu son soutien graisseux qui gênait les mouvemens ; ainsi la fonction du toucher a progressé en même temps que la faculté d’activité. Nous pouvons dire qu’au point de vue de la sensibilité et de l’activité, le pachyderme établit un intermédiaire entre le stade reptile peu animé, peu sensible, et le stade des êtres actuels si vifs, si délicats.

Chez les onguiculés, le bout des doigts n’est pas enveloppé par un sabot comme chez les ongulés ; mais le plus souvent il est encore en grande partie couvert par l’ongle, de telle sorte que le tact ne s’exerce que faiblement ; en outre le corps est entièrement couvert de poils.

L’homme seul a un corps tout nu avec une peau très tine. Cette nudité contribue à sa beauté, non seulement parce qu’elle laisse voir ses moindres mouvemens, mais parce qu’elle communique à toute la surface de son corps une impressionnabilité qui en fait une créature d’une exquise sensibilité.

Il faut donc reconnaître que l’histoire des temps géologiques marque un progrès dans le domaine des sensations ; les cinq sens qui nous donnent la connaissance des merveilles du monde, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher, ont pris de plus en plus d’intensité, depuis le jour où ils aidèrent au développement des premiers êtres, jusqu’à celui où ils éclairent la grande âme de l’homme.

Histoire des sentimens affectifs. — Suivant les impressions que nous recevons, des sentimens d’amour ou de haine se développent en nous. Les sensations vont du non-moi au moi ; les sentimens affectifs vont du moi au non-moi ; ils sont subjectifs, tandis que les sensations sont objectives. Ce qui se passe en nous se passe chez les animaux, mais avec une force d’autant moins grande que l’énergie du moi est plus faible.

Les sentimens affectifs sont de plusieurs sortes ; le plus répandu est l’amour sexuel.

L’amour sexuel a sans doute été peu développé dans le commencement des temps primaires, car il n’y avait que des invertébrés parmi lesquels beaucoup ne pouvaient avoir de relations les uns avec les autres. Au règne des invertébrés a succédé celui des poissons ; de nos jours, les poissons cartilagineux ont des rapports sexuels ; quelques poissons osseux en ont aussi. Cependant la plupart ne s’accouplent point ; quand les femelles abandonnent leurs œufs, les mâles qui les suivent versent leur laitance ; c’est au sein des eaux que se fait la fécondation. Sans doute, il en a été de même dans les anciens âges.

Après le règne des poissons primaires est venu celui des reptiles secondaires. Certains d’entre eux ont eu des rapports sexuels ; on a trouvé des petits dans le ventre des Ichthyosaurus. Mais si les reptiles d’autrefois étaient, comme ceux d’aujourd’hui, des animaux à sang froid, on peut croire qu’ils ont eu des amours moins ardentes que les oiseaux et les mammifères ; j’ai déjà rappelé que ceux-ci n’ont eu leur apogée qu’à partir des temps tertiaires.

Chez l’homme, l’amour sexuel s’est tellement ennobli que souvent l’union des âmes y joue un rôle égal à l’union des corps. Assurément l’homme, qui est une créature libre, peut abuser de l’amour comme de toutes choses ; pourtant il est certain que l’amour le détermine à faire une multitude d’actes de dévouement, et qu’ainsi il contribue à l’activité humaine ; au point de vue esthétique, on peut dire qu’il est le plus grand charmeur qui soit en ce monde.

L’amour maternel s’est développé tardivement sur notre globe. Pour nous rendre compte de ce qui s’est passé chez les êtres des premiers temps géologiques, nous devons considérer les invertébrés actuels. Quelques-uns ont certains soins de leurs œufs. Agassiz, dans ses admirables lectures sur l’embryogénie. prétend que l’étoile de mer, après avoir pondu ses œufs, les prend avec ses suçoirs, les attache contre elle et, que, si on les enlève, elle les reprend. Les huîtres arrivent à un état de développement assez avancé dans le manteau de leur mère. M. Edmond Perrier a observé dans le laboratoire de l’île de Tatihou un mollusque nudibranche, la tritonie, qui avait suspendu ses œufs à l’une des glaces du bac où il était enfermé ; chaque jour la tritonie venait visiter ses œufs disposés en ruban, et le ruban s’étant un jour décollé en partie, elle le remit en place. M. Perrier a ajouté : Il y a dans ce fait un exemple d’instinct et de conservation de l’espèce d’autant plus remarquable qu’il s’agit d’un animal hermaphrodite. Les crustacés supérieurs gardent longtemps leurs œufs attachés à leurs fausses pattes, et leurs larves en sortent déjà assez perfectionnées : les œufs de crabes y deviennent zoés, les œufs de langoustes s’y changent en phyllosomes, et même les homards sont déjà homards quand ils quittent leur mère. Mais c’est là une sorte de gestation qui ne prouve pas un grand développement de l’amour maternel, car lorsque les petits prennent leur liberté, la mère ne s’en occupe plus.

La plupart des poissons cartilagineux et quelques poissons osseux tels que les épinoches, les pœcilies, sont vivipares ou ovovivipares ; les épinoches pondent leurs œufs dans des nids. M. de Lacaze-Duthiers a entretenu l’Académie des observations de plusieurs zoologistes qui montrent certains poissons s’intéressant à leur progéniture. Pourtant la plupart de ces animaux abandonnent, comme les invertébrés, leurs petits aussitôt qu’ils sont nés. S’il en a été de même des poissons anciens, nous pouvons croire qu’ils n’ont pas eu un sentiment bien vif de la maternité.

Quelques reptiles actuels prennent soin de leurs œufs. Le Pipa de Surinam mâle dépose sur le dos de sa femelle les œufs qu’elle vient de pondre. Le crapaud accoucheur porte ses œufs attachés à son train de derrière. On a vu dans le Muséum de Paris un Python molure s’enrouler en pyramide au-dessus de quinze œufs qu’il avait pondus et rester deux mois et demi ainsi enroulé jusqu’à leur éclosion ; huit serpens en sortirent. Mais si les reptiles s’occupent parfois de leurs œufs, ils ne s’occupent pas de leurs petits après l’éclosion ou la parturition. Nous n’avons point jusqu’à présent de motifs de croire qu’il en a été autrement pour les reptiles des temps secondaires.

Il n’en est pas ainsi pour les oiseaux et les mammifères, qui ont leur règne dans les temps tertiaires. Les premiers chauffent et nourrissent leurs petits, les seconds leur donnent leur lait, leur prodiguant leur propre substance. Ce serait une banalité que de rappeler combien sont touchans la sollicitude et le courage avec lesquels l’oiseau et le mammifère gardent leur famille. Livingstone fait la peinture suivante d’un éléphant jouant avec son petit : Un éléphant s’éventait avec ses deux grandes oreilles ; un éléphanteau se roulait joyeusement dans la vase, il agitait sa trompe suivant la mode éléphantine. La mère et lui se roulaient dans une fosse remplie de vase où ils se barbouillaient de fange, la mère remuait la queue et les oreilles pour exprimer sa joie.

En dehors de l’amour sexuel et de l’amour maternel, les animaux témoignent des sentimens affectifs. Ces sentimens ont sans doute été peu manifestes dans les époques où ont régné les invertébrés, les poissons et même les reptiles : Les reptiles, a dit M. Sauvage, n’engagent de relations amicales ni avec les autres membres de leur classe, ni surtout avec d’autres animaux… Tant que la passion sensorielle n’est pas réveillée, chacun d’eux ne songe qu’à lui-même… jamais collectivité ne vient en aide à l’individu.

Je ne sais quels ont été, à l’époque tertiaire, les sentimens des abeilles et des fourmis qui vivaient déjà en société, des Paloplotherium, des Cainotherium, des Prodremotherium, des Hipparion, des antilopes, réunis en vastes bandes. Mais il est permis d’affirmer que plusieurs des mammifères actuels témoignent énergiquement leurs sentimens d’amour ou de haine.

L’attachement des chevaux arabes pour leurs maîtres est connu de tous les voyageurs en Orient. Quand vient le soir, ils se renversent complètement sur le sol, leur ventre sert d’oreiller aux femmes et aux enfans couchés entre leurs jambes ; jamais ces bonnes créatures ne bougent. Chacun sait que des lions prennent en affection des chiens ou des chats. Les chiens sont des amis incomparables ; souvent ils refusent toute nourriture quand ceux qu’ils aiment ne sont pas là ; on en a vu mourir sur la tombe de leur maître. Sans doute l’homme a exercé son influence sur les sentimens des animaux ; mais ces sentimens il ne les a pas créés, il les a trouvés tout formés, il n’en a fait qu’augmenter l’intensité. Lorsque l’histoire naturelle sera plus répandue, nous aimerons davantage les botes charmantes qui nous entourent ; nous comprendrons que c’est un crime envers l’Auteur de la nature de maltraiter des êtres auxquels il a donné des sentimens affectifs.

Quant aux hommes, quelques-uns ne savent pas aimer ; ce sont des types incomplets. Les hommes dignes de leur nom aiment si fort leurs parens, leurs amis, leur patrie, leur Dieu qu’ils s’exposent pour eux à la mort. Ils ne sont point portés seulement vers ce qui leur a donné des sensations physiques. Leurs passions les plus ardentes sont celles qui embrasent les urnes et l’Etre infini qu’ils ne voient pas, qu’ils ne touchent pas. Ainsi nous pouvons dire que la sensibilité a augmenté dans le monde.


VII

Progrès de l’intelligence. — La plus haute de nos facultés, l’intelligence a été rudimentaire dans les anciens âges géologiques, et elle a été en grandissant jusqu’à l’époque actuelle, où elle présente un si merveilleux épanouissement. Ses progrès peuvent être constatés, car ils sont liés dans une certaine mesure au développement de la substance nerveuse.

L’intelligence, dans tout individu, doit être une ; pour juger, il est nécessaire de comparer ; pour comparer, il faut que les notions soient centralisées à un même point ; donc la concentration de la substance nerveuse est un indice de supériorité. En outre, on constate que, chez les êtres vivans, la masse de la substance nerveuse est généralement en proportion de la somme de l’intelligence.

Si nous pouvons nous faire une idée de ce que les animaux ont été pendant les temps primaires d’après ce qu’ils sont dans la nature actuelle, nous devons supposer que leur substance nerveuse était encore peu concentrée et ne formait pas un grand volume. Il y avait alors beaucoup de polypes, d’échinodermes, de brachiopodes ; de nos jours, le système nerveux est très faiblement développé chez ces animaux. Il y avait aussi des mollusques de différentes classes. Aujourd’hui les bivalves ont leurs ganglions nerveux éloignés les uns des autres ; les gastéropodes les ont plus rapprochés, leur état est encore rudimentaire ; nous n’avons pas de raison de croire qu’il fût plus parfait dans les animaux des temps primaires. Chez les céphalopodes actuels, le système nerveux est bien plus concentré que dans les autres mollusques ; peut-être en était-il ainsi chez les nautilidés des temps primaires.

Pour juger ce qu’était le système nerveux des trilobites, nous devons le considérer chez les animaux actuels, tels que les apus, qui semblent en différer le moins ; il y est très simple. Les autres crustacés et les insectes avaient sans doute leurs ganglions nerveux peu concentrés. On n’a pas encore étudié l’encéphale des poissons primitifs ; s’il a été semblable à celui des espèces qui vivent aujourd’hui, il était dans un état assez imparfait. Chez les poissons, les lobes olfactifs sont proportionnellement énormes, les hémisphères cérébraux sont séparés et d’une petitesse singulière, les lobes optiques sont très grands et à découvert, le cervelet est petit comparativement aux lobes optiques et à la moelle allongée. Non seulement l’encéphale est peu concentré ; il est aussi fort exigu ; on ne saurait disséquer un poisson sans être frappé des faibles dimensions de son cerveau proportionnellement à l’ensemble du corps. Chacun du reste suit que les poissons ont peu d’intelligence.

Les reptiles primaires ont eu une grande tête, mais la portion réservée au cerveau était fort restreinte. L’état de compression dans lequel se trouvent les débris de quadrupèdes d’une antiquité reculée rend leur étude très difficile ; j’ai pu examiner un crâne d’Actinodon qui montre la place où était logé l’encéphale ; cette place est réduite. M. Cope a été assez habile pour dégager l’encéphale d’un reptile permien du Texas ; le cerveau était moins large que la région des lobes optiques et du cervelet ; il n’est pas aisé d’établir sa limite avec les lobes olfactifs ; il y avait une énorme glande pinéale ; le cervelet est simple et légèrement concave. M. Cope pense que cet encéphale se rapproche de celui des batraciens plus que de celui des reptiles proprement dits.

Une des plus curieuses choses que les paléontologistes américains nous aient révélées a été le contraste des dimensions gigantesques des dinosauriens secondaires et de la petitesse de leur cerveau : j’en ai été très impressionné aux Etats-Unis, en voyant les collections formées par MM. Marsh et Cope ; quand on regarde les colonnes vertébrales des êtres qu’ils ont tirés des Montagnes Rocheuses, on est exposé à prendre tout d’abord le cou pour la queue, car le cou et surtout la tête ont une ténuité à laquelle nous ne sommes pas habitués ; la cavité encéphalique est parfois beaucoup moindre que la cavité médullaire du sacrum. Si donc le développement de l’intelligence est lié dans une certaine mesure à celui de la substance nerveuse, on peut croire que les grands reptiles secondaires en avaient plus dans la partie postérieure du corps que dans la tête. C’étaient sans doute des bêtes stupides qui montrent que la force matérielle ne se confond pas avec la force intellectuelle.

Nous n’avons donc pas de motifs pour croire que les reptiles anciens, malgré leurs gigantesques proportions, aient été mieux doués que les reptiles actuels. Or ceux-ci ont une faible intelligence ; parfois, lorsque je les contemple dans notre ménagerie du Muséum, je me prends à m’étonner que l’Etre infiniment beau et bon ait fait des créatures si dépourvues de grâce et d’intelligence. Il y a quelque temps, après un de mes cours au Muséum, je conduisis mes auditeurs à la ménagerie des reptiles ; je désirais leur montrer le contraste que les continens secondaires, peuplés de reptiles, ont dû offrir avec les pays actuels qu’égaient les mammifères et les oiseaux. C’était par une brûlante journée de juin ; le ciel était éclatant de lumière, je pensais que les reptiles seraient dans l’état le plus favorable. Mais rien ne put les tirer de leur langueur ; il fallut les violenter pour les faire sortir de leurs couvertures ; quand on leur donnait quelque proie, ils s’élançaient sur elle ; autrement, ils ne bougeaient pas. Tout ce monde était morne, silencieux ; ces êtres traînent leur vie ainsi qu’ils traînent leur corps rampant. Quand nous fûmes sortis de la ménagerie des reptiles, nous retrouvâmes les oiseaux qui sautillaient et chantaient comme pour célébrer le bleu du ciel ; les singes se jouaient entre eux, les antilopes bondissaient, joyeuses, ou fixaient sur nous leurs jolis yeux. Et nous disions merci à Dieu de ne pas nous avoir fait naître à l’époque des dinosauriens, car ces étranges et gigantesques créatures devaient inspirer non seulement la peur, mais aussi l’ennui. En vérité nous sommes arrivés sur terre dans le bon temps ; la nature présente nous sourit, et la nature à venir sera peut-être encore meilleure !

Les mammifères ont des cerveaux incomparablement plus grands et plus parfaits que tous les autres animaux. Leurs progrès se sont produits peu à peu. M. Cope a clairement établi que les premiers mammifères tertiaires d’Amérique ont eu leur cerveau beaucoup moins développé que leurs successeurs. Ainsi le Periptychus, genre du Puerco, c’est-à-dire du plus ancien terrain tertiaire, avait des lobes olfactifs énormes, des hémisphères cérébraux petits et lisses, des lobes optiques à découvert ; le Phenacodus et le Coryphodon avaient aussi un cerveau peu perfectionné. Grâce au docteur Lemoine, nous connaissons les encéphales de quelques-uns des plus anciens mammifères tertiaires de l’Europe ; leurs lobes olfactifs sont assez grands ; les hémisphères cérébraux, bien que surpassant beaucoup ceux des reptiles, sont encore assez petits et simples ; les lobes optiques, larges et à découvert, rappellent les reptiles ; mais le cervelet est plus grand et la moelle allongée est proportionnellement plus petite. Ainsi l’encéphale des mammifères a commencé par être supérieur à celui des reptiles secondaires, inférieur à celui des mammifères actuels.

Plus tard ont paru les fameux dinocératidés dont les caractères ont été si bien mis en lumière par le magnifique ouvrage de M. Marsh. Ces grands mammifères avaient encore un cerveau petit, comparativement à ceux de l’époque actuelle. Cuvier a décrit une tête d’Anoplotherium, brisée de manière à montrer son encéphale : Un hasard heureux, dit-il, ma procuré quelque idée de la forme du cerveau dans l’Anoplotherium ;… il était peu volumineux à proportion… ses hémisphères ne montraient pas de circonvolutions, mais on voyait seulement un enfoncement longitudinal peu profond sur chacun. Toutes les lois de l’analogie nous autorisent à conclure que notre animal était fort dépourvu d’intelligence.

C’est seulement vers la fin des temps tertiaires que les cerveaux des divers mammifères ont pris leur complet développement. Des sociétés animales où se trouvaient à la fois des solipèdes, des ruminans variés, des proboscidiens, des rongeurs, des carnivores nombreux, des insectivores, des singes, devaient représenter une somme d’intelligence bien supérieure à celle des âges antérieurs.

L’encéphale de l’homme, le dernier venu des êtres qui se sont succédé dans le monde, a surpassé par sa dimension et sa complication celui des singes ; vu en dessus, il ne laisse voir que de grands hémisphères riches en circonvolutions ; les lobes olfactifs, les tubercules optiques, le cervelet et même la moelle allongée sont ramenés en dessous des hémisphères ; la concentration est à son suprême degré.

Dès l’époque quaternaire, l’homme marque sa supériorité immense sur le monde animal. Il y eut un temps où, dans nos. contrées, on vit cheminer le gigantesque Elephas autiquus, le Rhinoceros de Merck, d’énormes bovidés ; des hippopotames se jouaient dans les rivières que bordaient des liguiers ; on entendait rugir les Machairodus, les hyènes et les ours. En face de bêtes géantes ou féroces, ont paru des hommes à peu près faibles comme nous le sommes, n’ayant pour se défendre que des bâtons et des instrumens en silex. Lutte inégale, combat rempli d’anxiété ! On dirait des pygmées qui s’essaient contre des géans. Eh bien ! les pygmées ont vaincu les géans. Le génie de l’homme a dominé la puissante nature.

Plus tard le spectacle avait changé ; la température était devenue glaciale et avait dû appauvrir la végétation ; les rivières gelées n’avaient plus d’hippopotames ; au cerf avait succédé le renne, à l’Elephas antiquus, le Mammouth couvert d’une épaisse toison, et au Rhinoceros de Merck, le Rhinocéros laineux. Il y avait encore de grands bovidés, de grands lions, de grands ours et des hyènes. Malgré ces ennemis, en dépit des frimas, nos aïeux cousaient des vêtemens, ébauchaient des gravures et des sculptures. Saluons-les avec respect, car c’étaient des braves et des artistes. Depuis eux, il y a eu développement progressif du génie humain. Dieu seul peut savoir où ce développement s’arrêtera.
VIII

Conclusion. — Avant les découvertes de la paléontologie, les naturalistes ont cru à la fixité des espèces. Ils avaient constaté que les animaux semblables s’unissent entre eux et ont des produits féconds, tandis que les animaux différens ou bien ne s’unissent pas entre eux, ou, s’ils s’unissent, engendrent des produits inféconds. On était frappé de voir les unions des jumens et des ânes ne donner que des produits stériles. On a alors appelé espèces les assemblages d’individus qui donnent en s’accouplant des produits féconds ; ces espèces ont été regardées comme immuables.

Les zoologistes ont eu raison de dire que les modifications des êtres ne proviennent pas du croisement des espèces ; car s’il en était ainsi, les animaux d’une même époque formeraient un terne mélange de nuances insensibles, au lieu des admirables contrastes qui s’offrent partout, et on ne verrait pas apparaître de caractères nouveaux ; la nature tournerait dans le même cercle. Mais, parce que les changemens ne résultent pas de croisemens, ce n’est pas une raison pour nier qu’ils aient eu lieu. Les hyènes, les ours, les rhinocéros, etc., n’ont pas toujours été identiques avec les espèces actuelles. Les temps passés nous donnent le spectacle d’incessantes mutations. Voici, à mon avis, comment les choses se sont produites : des individus descendus de mêmes parens ont été modifiés simultanément en passant d’une époque géologique à une autre ; restant semblables entre eux, quoiqu’ils ne fussent plus semblables à leurs parens, ils ont continué à s’accoupler et à fournir des produits féconds. D’autres individus, ayant les mêmes parens, se sont différenciés, soit par suite d’un changement de milieu, soit par toute autre cause ; ils ont alors cessé de donner par leur union des produits féconds. Ainsi, à toutes les époques, comme de nos jours, il y a eu des êtres de même espèce et des êtres d’espèce différente.

Mais l’espèce n’a eu qu’une durée limitée. A la lumière de la paléontologie, il faut, je crois, remplacer les anciennes définitions de l’espèce par la définition suivante : L’espèce est l’assemblage des individus qui ne sont pas encore assez différenciés pour cesser de donner ensemble des produits féconds.

S’il n’y a pas eu de croisemens entre les différentes espèces, comment les transformations ont-elles eu lieu ? Lamarck, et M. Cope plus récemment, ont parlé de l’influence que l’exercice a sur les organes ; Darwin a étudié le rôle qu’ont joué la sélection naturelle et la concurrence vitale ; les nombreux changemens physiques produits à la surface du globe ont eu une action ; les microbes n’ont pas été sans importance, etc. Cependant on doit avouer que jusqu’à présent on connaît très peu les causes des transformations des êtres. Je ne saurais m’en occuper. La tâche que j’ai entreprise me paraît déjà assez difficile.

Lorsque les naturalistes croyaient les espèces immuables, indépendantes de celles qui les ont précédées, ils n’avaient pas à s’inquiéter de leur développement. Aujourd’hui, non seulement nous admettons les changemens des espèces, mais nous pensons que chacun de ces changemens a sa signification ; il représente un stade d’évolution, de sorte que par l’enchaînement des espèces des époques successives, nous parvenons à établir l’histoire des familles et des ordres comme celle d’un individu ; nous assistons à leur début, à leur enfance, à leur apogée, et quelquefois à leur déclin. Ainsi commençons-nous à entrevoir une grande synthèse se poursuivant depuis les anciens temps jusqu’à nos jours. La nature, bien loin d’être un composé d’êtres immobiles, échelonnés les uns au-dessus des autres dans des étages successifs, est un composé d’êtres toujours en mouvement. Un plan a dominé l’histoire du monde animé : la paléontologie est l’étude de ce plan.

Descartes admettait l’automatisme des bêtes, il pensait que Dieu les faisait mouvoir en agissant directement sur leurs organes. Leibnitz a substitué à cette théorie celle des forces, c’est-à-dire la dynamique ; il a supposé que si les animaux agissent, sentent ou raisonnent, ce n’est point par une intervention directe de Dieu, mais par le jeu des forces que Dieu a déposées dans ces animaux. Comme je l’ai déjà déclaré, je crois avec Leibniz que l’être animé est une force ou une réunion de forces. Les forces sont diverses ; il y en a qui s’exercent sans avoir besoin de matière, elles constituent les faits de raison pure ; il y en a qui s’emparent de portions de matière et s’en façonnent des organes.

Nous ne savons pas quelles ont été les premières forces vitales, puisque l’Archéen nous est peu connu et que le Cambrien, le plus ancien terrain bien étudié, renferme beaucoup de types déjà avancés. Mais à partir de l’époque cambrienne, nous pouvons suivre le développement des êtres et assurer que ce développement a été progressif.

En effet, nous avons dit qu’au début des temps primaires les animaux étaient petits, qu’ils n’étaient pas très nombreux, très différenciés comparativement à ceux des époques récentes. Ils n’avaient guère de sensibilité, puisque la plupart étaient enfermés dans des coquilles ou des cuirasses. Us manifestaient peu d’activité, car plusieurs d’entre eux n’étaient pas seulement emprisonnés, mais aussi enchaînés ; leurs enveloppes devaient gêner leurs mouvemens ; j’ai rappelé que les premiers vertébrés ont eu une colonne vertébrale incomplètement ossifiée qui donnait un insuffisant appui à leurs muscles. Nous pouvons également assurer que les anciens êtres avaient une faible intelligence, à en juger par ceux d’aujourd’hui qui en diffèrent le moins.

Dans l’ère secondaire, les continens ont vu la force brutale parvenue à son apogée sous la forme des reptiles dinosauriens ; les invertébrés et les vertébrés se sont beaucoup multipliés et différenciés. Mais les facultés qui marquent le perfectionnement suprême des êtres animés étaient incomplètes ; il y avait encore dans le monde peu de sensibilité et d’intelligence.

Pendant l’ère tertiaire, la dimension du corps des animaux terrestres a un peu diminué ; les plus majestueux mammifères, dinotherium, mastodonte, éléphant, n’ont pas égalé les dinosauriens secondaires. En compensation, il y a eu progrès dans l’activité, la sensibilité et l’intelligence ; ces progrès ont été continus depuis l’aurore du Tertiaire jusqu’au temps miocène qui marque le summum du monde animal.

Enfin, dans l’ère quaternaire à laquelle l’époque actuelle appartient, pendant que les océans nourrissent les plus grands animaux marins, la force brutale diminue toujours sur les continens ; les mammifères ne sont plus aussi imposans ; mais voici le règne de l’homme où se résument, se complètent les merveilles des temps passés : il conçoit l’immatériel, et s’il ne peut bien comprendre l’œuvre de la création, du moins il l’entrevoit, rendant à son Auteur un hommage que nul être ne lui avait encore offert.

Ainsi, l’histoire du monde nous révèle un progrès qui s’est continué à travers les âges. Ce progrès s’arrêtera-t-il ? J’ignore si, dans l’avenir, les plantes porteront des fleurs plus belles, des fruits plus délicieux. Je ne sais si les animaux s’amélioreront, mais ce qu’on peut assurer, c’est que l’homme n’a pas atteint son perfectionnement. Nous n’avons pas fini la série des inventions qui changeront la face de la terre ; nous n’avons pas élevé nos âmes autant que nous pouvons le faire ; à côté de quelques heureux, il y a beaucoup d’hommes qui souffrent, et on n’a point efficacement pensé à employer, pour le bonheur de nos frères déshérités, les forces qui sont dépensées pour la guerre. Nous, paléontologistes, dont la vie se passe à constater les progrès des êtres animés à tous les âges, nous devons être pleins d’espoir ; nous affirmons qu’en dépit de maux passagers, nous progresserons encore.

Je pense que les géologues accepteront volontiers la manière de voir qui est exposée ici, parce que, s’il est vrai que les étages géologiques ne sont autre chose que des stades dans l’histoire du développement des êtres, la connaissance de ces stades d’évolution fournira un précieux secours pour la détermination des Ages de la terre. Mais, au point de vue philosophique, mon étude est exposée à des critiques, car elle soulève des questions trop hautes et trop difficiles pour rencontrer l’adhésion de tous les esprits. Ces questions peuvent être ramenées à deux points principaux : limites des forces organiques et des forces pensantes, rapports du monde animé avec Dieu. Je dirai d’abord un mot de la première question.

Je dois avouer que, lorsque je suis les développemens des êtres à travers les âges géologiques, passant insensiblement de leur état dans les temps cambriens à leur état actuel, j’ai quelque peine à établir où commencent les facultés qui constitueront une créature intelligente. Il n’est pas aisé de marquer la limite de la sensibilité physique et de la sensibilité morale, de l’activité involontaire et de la volonté, de l’inconscience et de l’intelligence. Mais en considérant les êtres actuels et surtout en nous considérant nous-mêmes, nous rencontrons des difficultés du même genre. Nous sentons bien qu’il y a en nous une activité involontaire, inconsciente et une activité volontaire qui en est différente et en est parfois l’antagoniste ; cependant il nous est difficile de dire où l’une finît, où l’autre commence : c’est là un de ces nombreux problèmes qui oppressent l’âme de l’humanité. Je me rappelle que mon cher maître d’embryogénie, M. Gerbe, me fit suivre jour par jour des œufs qu’une poule couvait : il me montra qu’au moment où ils ont été pondus, le jaune ne formait qu’un petit disque blanc appelé cicatricule ; cette cicatricule grandit de manière à envelopper le jaune et devient un blastoderme. Un jour on y distingue autour d’un champ clair un champ opaque et cerné par une veine dite coronaire ; de cette veine il y a circulation vers un point central, et un autre jour ce point central devient un cœur qui bat. Je ressentis une étrange impression au moment où M. Gerbe me fit voir dans un œuf, sans mouvement la veille, un cœur qui battait. D’où vient ce mouvement ? Ce n’est pas de la mère, puisque l’œuf est séparé d’elle par une coque dure, et que la simple chaleur d’un four à éclosion produit le même effet qu’une couveuse. Encore une fois d’où vient cette force vitale ? Bientôt la vie va se répandre, le poussin sortira de son œuf, il deviendra un oiseau qui chantera, soignera ses petits et saura les défendre au péril de son existence.

Nous pouvons, au lieu de citer des animaux, citer l’homme lui-même, qui est de tous les problèmes le plus extraordinaire. Quel que doive être un jour son génie, un homme commence par être un vitellus microscopique, puis un blastoderme, puis un fœtus, ensuite il vient au monde ; sa sensibilité se manifeste, son activité augmente et plus tard brille une lueur d’intelligence qui grandit lentement. Il y a donc apparition de forces nouvelles, car il est difficile de prétendre que les ovules contenus dans les ovaires de la mère, ou les animalcules spermatiques du père avaient en eux un principe intellectuel. Un être qui pourra être un Raphaël, un saint Vincent de Paul, un Descartes, débute si simplement que tout d’abord il n’a pas les marques de l’humanité ; il n’a que des caractères propres au règne animal. Chacun constate cela. Pourquoi n’admettrait-on pas que ce qui se passe de nos jours se soit passé autrefois ? En quoi la difficulté d’établir la limite des phénomènes psychiques et matériels est-elle plus choquante s’il s’agit des temps passés que lorsqu’il s’agit du temps présent ? Schimper a dit très justement : Le commencement des phénomènes qui se passent journellement sous nos yeux est tout aussi obscur, aussi indéchiffrable que celui des grandes créatures passées.

La personnalité humaine, si manifeste chez les individus adultes, est confuse dans l’état embryonnaire. Parce qu’un être descend d’un autre, cela n’empêche pas que son intelligence devienne personnelle. Une femme a plusieurs enfans ; vous admettez que l’intelligence de chacun de ces enfans est distincte de celle de leur mère. Vous pouvez aussi bien admettre que l’intelligence des hommes est distincte de celle des animaux, alors même que vous découvrez entre eux d’étroits rapports qui vous font supposer une commune descendance. Il y a en chacun de nous, si nobles et si pures que soient nos aspirations, des tendances bestiales qui nous font rougir : c’est de l’atavisme. Il ne faut pas confondre dans la vie le point de départ et le point d’arrivée. Nous pouvons avoir un passé modeste ; cela n’empêche pas que nous ayons soif d’idéal, de concept, d’amour divin. Notre âme grandie entrevoit un magnifique avenir ; nous nous éloignons de plus en plus du monde matériel d’où notre corps est sorti pour nous élever vers l’infini.

J’arrive maintenant aux rapports du monde avec Dieu. Les êtres animés ne sauraient avoir eux-mêmes produit leurs forces vitales, car nul ne peut donner ce qu’il n’a pas. Quand nous imaginerons toutes les forces physiques ou chimiques, elles ne feront pas une force vitale et surtout une force pensante. C’est donc la cause première, c’est-à-dire Dieu, qui crée les forces.

Plusieurs philosophes ont cru que Dieu avait à l’origine créé des forces auxquelles il avait donné le pouvoir virtuel de se modifier. Lorsqu’on suit le développement des membres chez plusieurs des mammifères tertiaires, on voit que d’abord ils ont eu cinq doigts, puis qu’ils en ont eu quatre, puis trois, puis deux et enfin un seul ; on pourrait donc supposer qu’ils ont subi simplement des diminutions. Mais à côté de ces diminutions, il y a eu de nombreuses apparitions d’organes nouveaux et de fonctions nouvelles, de telle sorte qu’il faut bien admettre des créations successives de forces. Dans tous les cas, soit qu’on pense que Dieu a fait chaque force, soit qu’on suppose qu’il a multiplié et modifié une partie des forces qu’il a créées, il me semble que l’activité divine s’est manifestée d’une manière continue.

En faisant ainsi intervenir Dieu sans cesse dans la nature je me trouve très près du panthéisme qui met Dieu partout. M. Paul Janet a dit : Quel est le métaphysicien qui, après avoir distingué Dieu et le monde, cherchant ensuite à les réunir (car c’est à quoi il faut arriver), ait toujours montré une parfaite logique et une vraie lucidité ?… Si vous séparez trop Dieu et le monde, vous tombez dans le dualisme antique ; si vous les unissez trop, vous courez le risque de tomber dans le panthéisme. En vérité, quand on se place uniquement au point de vue de la nature, on a facilement des tendances vers le panthéisme ; ces tendances sont le résultat d’une admiration excessive des merveilles que nous découvrons toujours et partout. Qui donc a contemplé la voûte du ciel avec ses astres innombrables, sans être une seule nuit tenté de s’écrier : Indéfini des espaces, ne seriez-vous pas l’être infini lui-même ? Quel voyageur, rencontrant au sommet d’une montagne solitaire des fleurs charmantes, embaumées, n’a été disposé à leur dire : Fleurs dont la beauté m’entraîne vers l’idée du beau absolu, n’en seriez-vous pas un effluve ? Celui qui entrevoit le monde passé avec sa perpétuelle et incompréhensible fécondité peut le trouver tellement grand, tellement puissant qu’il se demande si ce n’est pas quelque chose de Dieu lui-même.

Mais on ne saurait faire abstraction de l’humanité qui semble la merveille à laquelle a abouti la création. Si le monde se confond avec Dieu, les hommes qui font partie du monde se confondent aussi ; ils n’ont plus de personnalité, et comme, sauf de rares exceptions, ils croient fermement à leur personnalité, il faudrait en conclure qu’ils ne sont que des insensés. Nous ne saurions admettre cela, car si nous pensions que nous sommes des malheureux dépourvus de sens, il nous serait inutile de raisonner davantage. Quand nous suivons l’histoire de tous les temps géologiques, nous y voyons une harmonie universelle et nous ne pouvons croire que l’homme soit une exception dans cette harmonie.

A cet argument et à plusieurs autres cités par les spiritualistes, j’en ajouterai un qui est tiré de nos études mêmes sur l’évolution des êtres des temps géologiques. Si proche que Dieu soit de la nature, il ne se confond pas avec elle, car l’histoire du monde nous révèle une unité de plan qui se poursuit à travers tous les âges, annonçant un organisateur immuable, tandis que la paléontologie nous offre le spectacle d’êtres se modifiant sans cesse. Il y a opposition entre ces êtres si mobiles et leur auteur qui reste toujours le même. J’ai dernièrement fait un travail sur l’éléphant fossile de Durfort, le plus imposant mammifère terrestre dont on possède un squelette entier ; en le contemplant dans notre galerie de paléontologie du Muséum, en pensant au Dinotherium gigantissimum plus puissant encore, aux mastodontes, aux dinosauriens des temps secondaires, j’ai cherché en vain quelle cause matérielle a pu les faire disparaître. Tout se transforme ou meurt, géant ou nain, peuple ou individu, lentement ou brusquement. Les mieux doués, ceux qui marquaient le complet épanouissement de leur classe et semblaient les plus invincibles, se sont éteints souvent sans laisser de postérité. Depuis le jour où la première créature reçut le souffle de vie, combien d’êtres sont tombés, que de naissances, d’amours, d’épanouissemens dont la trace s’est effacée ! Le changement paraît être la suprême loi de la nature. Il y a quelque mélancolie dans le spectacle de ces inexplicables disparitions. l’âme du paléontologiste, fatiguée de tant de mutations, de tant de fragilité, est portée facilement à chercher un point fixe où elle se repose ; elle se complaît dans l’idée d’un Etre infini, qui, au milieu du changement des mondes, ne change point.


ALBERT GAUDRY.

  1. Voyez la Revue du 15 février.