Essai philosophique concernant l’entendement humain/Livre 2/Chapitre 27

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CHAPITRE XXVII.
Ce que c’eſt qu’Identité, & Diverſité.


§. 1.En quoi conſiſte l’Identité.
Une autre ſource de comparaiſons dont nous faiſons un aſſez fréquent uſage, c’eſt l’exiſtence même des choſes, lorsque venant à conſiderer une choſe comme exiſtant dans un tel temps & dans un tel lieu déterminé, nous la comparons avec elle-même exiſtant dans un autre temps, par où nous formons les Idées d’Identité & de Diverſité. Quand nous voyons une choſe dans une telle place durant un certain moment, nous ſommes aſſûrez (quoi que ce puiſſe être) que c’eſt la choſe même que nous voyons, & non une autre qui dans le même temps exiſte dans un autre lieu, quelque ſemblables & difficiles à diſtinguer qu’elles ſoient, à tout autre égard. Et c’eſt en cela que conſiſte l’Identité, je veux dire en ce que les Idées auxquelles on l’attribuë, ne ſont en rien différentes de ce qu’elles étoient dans le moment que nous conſiderons leur prémiére exiſtence, & à quoi nous comparons leur exiſtence préſente. Car ne trouvant jamais & ne pouvant même concevoir qu’il ſoit poſſible, que deux choſes de la même eſpèce exiſtent en même temps dans le même lieu, nous avons droit de conclurre, que tout ce qui exiſte quelque part dans un certain temps, en exclut toute autre choſe de la même eſpèce, & exiſte là tout ſeul. Lors donc que nous demandons, ſi une choſe eſt la même, ou non, cela ſe rapporte toûjours à une choſe qui dans un tel temps exiſtoit dans une telle place, & qui dans cet inſtant étoit certainement la même avec elle-même, & non avec une autre. D’où il s’enſuit, qu’une choſe ne peut avoir deux commencemens d’exiſtence, ni deux choſes un ſeul commencement, étant impoſſible que deux choſes de la même eſpèce ſoient ou exiſtent, dans le même inſtant, dans un ſeul & même lieu, eſt la même choſe, & ce qui à ces deux égards à un commencement différent de celle-là, n’eſt pas la même choſe qu’elle, mais en eſt actuellement different. L’embarras qu’on a trouvé dans cette eſpece de Relation, n’eſt venu que du peu de ſoin qu’on a pris de ſe faire des notions préciſes des choſes auxquelles on l’attribuë.

§. 2. Nous n’avons d’idée que de trois ſortes de Subſtances, qui ſont, 1. Dieu ; les Intelligences Finies ; 3. & les Corps.

Prémiérement, Dieu eſt ſans commencement, éternel, inaltérabe, & préſent par-tout, c’eſt pourquoi l’on ne peut former aucun doute ſur ſon Identité.

En ſecond lieu, les Eſprits finis ayant eu chacun un certain temps & un certain lieu qui a déterminé le commencement de leur exiſtence, la relation à ce temps & à ce lieu déterminera toûjours l’Identité de chacun d’eux, auſſi long temps qu’elle ſubſiſtera.

En troiſiéme lieu, l’on peut dire de même à l’égard de chaque particule de Matiére, que, tandis qu’elle n’eſt ni augmentée ni diminuée par l’addition ou la ſouſtraction d’aucune matiére, elle eſt la même. Car quoi que ces trois ſortes de Subſtances, comme nous ne pouvons nous empêcher de concevoir, que chacune d’elles doit néceſſairement exclurre du même lieu tout autre qui eſt de la même eſpèce. Autrement, les notions & les noms d’Identité & de Diverſité ſeroient inutiles ; & il ne pourroit y avoir aucune diſtinction de Subſtances ni d’aucunes choſes differentes l’une de l’autre. Par exemple, ſi deux Corps pouvoient être dans un même lieu tout à la fois, deux particules de Matiére ſeroient une ſeule & même particule, ſoit que vous les ſuppoſiez grandes ou petites ; ou plûtôt, tous les Corps ne ſeroient qu’un ſeul & même Corps. Car par la même raiſon que deux particules de Matiére peuvent être dans un ſeul lieu, tous les Corps peuvent être auſſi dans un ſeul lieu : ſuppoſition qui étant une fois admiſe détruit toute diſtinction entre l’Identité & la Diverſité, entre un & pluſieurs, & la rend tout-à-fait ridicule. Or comme c’eſt une contradiction, que deux ou plus d’un ne ſoient qu’un, l’Identité & la Diverſité ſont des rapports & des moyens de comparaiſon très-bien fondez, & de grand uſage à l’entendement.

ToutesIdentité des Modes. les autres choſes n’étant, après les Subſtances, que des Modes ou des Relations qui ſe terminent aux Subſtances, on peut déterminer encore par la même voye l’Identité & la Diverſité de chaque exiſtence particuliére qui leur convient. Seulement à l’égard des choſes dont l’exiſtence conſiſte dans une perpetuelle ſuceſſion, comme ſont les actions des Etres finis, le Mouvement & la Penſée, qui conſiſtent l’un & l’autre dans une continuelle ſucceſſion, on ne peut douter de leur diverſité ; car chacune périſſant dans le même moment qu’elle commence, elles ne ſauroient exiſter en différens temps, ou en différens lieux, ainſi que des Etres permanens peuvent en divers temps exiſter dans des lieux différens ; & par conſéquent, aucun mouvement ni aucune penſée qu’on conſidere comme dans différens temps ne peuvent être les mêmes, puisque chacune de leurs parties a un différent commencement d’exiſtence.

§. 3.Ce que c’eſt qu’on nomme dans les Ecoles Principium Individuationis. Par tout ce que nous venons de dire il eſt aiſé de voir ce que c’eſt qui conſtituë un Individu & le diſtingue de tout autre Etre, (ce qu’on nomme Principium Individuationis dans les Ecoles, où l’on ſe tourmente ſi fort pour ſavoir ce que c’eſt) il eſt, dis-je, évident, que ce Principe conſiſte dans l’exiſtence même qui fixe chaque être, de quelque ſorte qu’il ſoit, à un temps particulier, & un lieu incommunicable à deux Etres de la même eſpèce. Quoi que cela paroiſſe plus aiſé à concevoir dans les Subſtances ou Modes les plus ſimples, on trouvera pourtant, ſi l’on y fait reflexion, qu’il n’eſt pas plus difficile de le comprendre dans les Subſtances, ou Modes les plus complexes, ſi l’on prend la peine de conſiderer à quoi ce Principe eſt préciſément appliqué. Suppoſons par exemple un Atome, c’eſt-à-dire, un Corps continu ſous une ſurface immuable, qui exiſte dans un temps & dans un lieu déterminé, il eſt évident, que dans quelque inſtant de ſon exiſtence qu’on le conſidere, il eſt dans cet inſtant le même avec lui-même. Car étant dans cet inſtant ce qu’il eſt effectivement & rien autre choſe, il eſt le même & doit continuer d’être tel, auſſi long-temps que ſon exiſtence eſt continuée : car pendant tout ce temps il ſera le même, & non un autre. Et ſi deux, trois, quatre Atomes, & davantage, ſont joints enſemble dans une même Maſſe, chacun de ces Atomes ſera le même, par la règle que je viens de poſer ; & pendant qu’ils exiſtent joints enſemble, la maſſe qui eſt compoſée des mêmes Atomes, ou qu’on y en ajoûte un nouveau, ce n’eſt plus la même maſſe, ni le même corps. Quant aux créatures vivantes, leur Identité ne dépend pas d’une maſſe compoſée des mêmes particules, mais de quelque autre choſe. Car en elles un changement de grande parties de matiére ne donne point d’atteinte à l’Identité. Un Chêne qui d’une petite plante devient un grand arbre, & qu’on vient d’émonder, eſt toûjours le même Chêne ; & un Poulain devenu Cheval, tantôt gras, & tantôt maigre, eſt durant tout ce temps-là le même Cheval, quoi que dans ces deux cas il y aît un manifeſte changement de partie : de ſorte qu’en effet ni l’un ni l’autre n’eſt une même maſſe de matiere, bien qu’ils ſoient veritablement, l’un le même Chêne ; & l’autre, le même Cheval. Et la raiſon de cette difference eſt fondée ſur ce que dans ces deux cas concernant une maſſe de matiére, & un Corps vivant, l’Identité n’eſt pas appliquée à la même choſe.

§. 4.Identité des Vegetaux. Il reſte donc de voir en quoi un Chêne différe d’une maſſe de Matiére ; & c’eſt, ce me ſemble, en ce que la derniére de ces choſes n’eſt que la cohéſion de certaines particules de Matiére, de quelque maniére qu’elles ſoient unies, au lieu que l’autre eſt une diſpoſition de ces particules telle qu’elle doit être pour conſtituer les parties d’un Chêne, & une telle organization de parties dans un ſeul Corps qui participe à une commune vie ; une Plante continuë d’être la même Plante auſſi long-temps qu’elle a part à la même vie, quoi que cette vie vienne à être communiquée à de nouvelles parties de matiére, unies vitalement à la Plante déja vivante, en vertu d’une pareille organization continuée, laquelle convient à cette eſpèce de Plante. Car cette organization étant en un certain moment dans un certain amas de Matiére, eſt diſtinguée dans ce compoſé particulier de toute autre organization, & conſtituë cette vie individuelle, qui exiſte continuellement dans ce moment, tant avant, qu’après, dans la même continuité de parties inſenſibles qui ſe ſuccedent les unes aux autres, unies au Corps vivant de la Plante, par où la Plante a cette identité qui la fait être la même Plante, qui fait que toutes ſes parties ſont les parties d’une même Plante, pendant tout le temps qu’elles exiſtent jointes à cette organization continuée, qui eſt propre à tranſmettre cette commune vie à toutes les parties ainſi unies.

§. 5.identité des Animaux. Le cas n’eſt pas ſi différent dans les Brutes que chacun ne puiſſe conclurre de là, que leur Identité conſiſte dans ce qui conſtituë un Animal & le fait continuer d’être le même. Il y a quelque choſe de pareil dans les Machines artificielles, & qui peut ſervir à éclaircir cet article. Car par exemple, qu’eſt-ce qu’une Montre ? Il eſt évident que ce n’eſt autre choſe qu’une organization ou conſtruction de parties, propre à une certaine fin, qu’elle eſt capable de remplir, lorſqu’elle reçoit l’impreſſion d’une force ſuffiſante pour cela. De ſorte que ſi nous ſuppoſions que cette Machine fût un ſeul Corps continu, dont toutes les parties organizées fuſſent reparées, augmentées, ou diminuées par une conſtante addition ou ſeparation de parties inſenſibles par le moyen d’une commune vie qui entretînt toutes la machine, nous aurions quelque choſe de fort ſemblable au Corps d’un Animal, avec cette différence, Que dans un Animal la juſteſſe de l’organization & du mouvement, en quoi conſiſte la vie, commence tout à la fois, le mouvement venant de dehors, manque ſouvent lorſque l’organe eſt en état & bien diſpoſé à en recevoir les impreſſions.

§. 6.Identité de l’Homme. Cela montre encore en quoi conſiſte l’Identité du même homme, ſavoir, en cela ſeul qu’il jouït de la même vie, continuée par des particules de Matiére qui ſont dans un flux perpetuel, mais qui dans cette ſucceſſion ſont vitalement unies au même Corps organizé. Quiconque attachera l’Identité de l’Homme à quelque autre choſe qu’à ce qui conſtituë celle des autres Animaux, je veux dire à un Corps bien organizé dans un certain inſtant, & qui dès lors continuë dans cette organization vitale par une ſucceſſion de diverſes particules de Matiére qui lui ſont unies, aura de la peine à faire qu’un Embryon, un homme âgé, un fou & un ſage ſoient le même homme en vertu d’une ſuppoſition d’où il ne s’enſuive qu’il eſt poſſible que Seth, Iſmaël, Socrate, Pilate, St. Auguſtin, & Céſar Borgia ſont un ſeul & même homme. Car ſi l’Identité de l’Ame ſait toute ſeule qu’un homme eſt le même, & qu’il n’y aît rien dans la nature de la Matiére qui empêche qu’un même Eſprit individuel ne puiſſe être uni à différens Corps, il ſera fort poſſible que ces hommes qui ont vécu en différens ſiécles & ont été d’un temperament différent, ayent été un ſeul & même homme : façon de parler qui ſeroit fondée ſur l’étrange uſage qu’on feroit du mot homme en l’appliquant à une idée dont on exclurroit le Corps & la forme extérieure. Cette maniére de parler s’accorderoit encore plus mal avec les notions de ces Philoſophes qui reconnoiſſant la Tranſmigration, croyent que les Ames des hommes peuvent êtres envoyées pour punition de leurs déreglemens, dans des Corps de Bêtes, comme dans des habitations propres à l’aſſouvissement de leurs paſſions brutales. Car je ne croi pas qu’une perſonne qui ſeroit aſſûrée que l’Ame d’Heliogabale exiſtoit dans l’un de ſes Pourceaux, voulût dire que ce Pourceau étoit un homme, ou le même homme qu’Heliogabale.

§. 7.L’identité répond à l’idée qu’on ſe fait des choſes. Ce n’eſt donc pas l’unité de Subſtance qui comprend toute ſorte d’Identité, ou qui la peut déterminer dans chaque rencontre. Mais pour ſe faire une idée exacte de l’Identité, & en juger ſainement, ([1]) il faut voir quelle idée eſt ſignifiée par le mot auquel on l’applique ; car être la même Subſtance, le même homme, & la même perſonne ſont trois choſes différentes, s’il eſt vrai que ces trois termes, Perſonne, Homme, & Subſtance emportent trois différentes idées ; parce que telle qu’eſt l’idée qui appartient à un certain nom, telle doit être l’identité. Cela conſideré avec un peut plus d’attention & d’exactitude auroit peut-être prévenu une bonne partie des embarras où l’on tombe ſouvent ſur cette matiére, & qui ſont ſuivis de grandes difficultez apparentes, principalement à l’égard de l’Identité perſonnelle que nous allons examiner par cet effet avec un peut d’application.

§. 8.Ce qui fait le même Homme. Un Animal eſt un Corps vivant organizé ; & par conſéquent, le même Animal eſt, comme nous avons déja remarqué, la même vie continuée, qui eſt communiquée à différentes particules de Matiére, ſelon qu’elles viennent à être ſucceſſivement unies à ce Corps organizé qui a de la vie : & quoi qu’on diſe des autres définitions, une obſervation ſincere nous fait voir certainement, que l’idée que nous avons dans l’Eſprit de ce dont le mot Homme eſt un ſigne dans notre bouche, n’eſt autre que l’idée d’un Animal d’une certaine forme. C’eſt dequoi je ne doute en aucune maniére ; car je croi pouvoir avancer hardiment, que qui de nous verroit une Créature faite & formée comme ſoi-même, quoi qu’elle n’eût jamais fait paroître plus de raiſon qu’un Chat ou un Perroquet diſcourir raiſonnablement & en Philoſophe, il ne l’appelleroit ou ne le croiroit que Perroquet, & qu’il diroit du prémier de ces Animaux que c’eſt un Homme groſſier, lourd & deſtitué de raiſon, & du dernier que c’eſt un Perroquet plein d’eſprit & de bon ſens. Un fameux ([2]) Ecrivain de ce temps nous raconte une hiſtoire qui ſuffire pour autoriſer la ſuppoſition que je viens de faire, d’un Perroquet raiſonnable. Voici ſes paroles : « J’avois toûjours eu envie de ſavoir de la propre bouche du Prince Maurice de Naſſau, ce qu’il y avoit de vrai dans une hiſtoire que j’avois ouï dire pluſieurs fois au ſujet d’un Perroquet qu’il avoit pendant qu’il étoit dans ſon Gouvernement du Breſil. Comme je crus que vraiſemblablement je ne le verrois plus, je le priai de m’en éclaircir. On diſoit que ce Perroquet faiſoit des queſtions & des réponſes auſſi juſtes qu’une créature raiſonnable auroit pû faire, de ſorte que l’on croyoit dans la Maiſon de ce Prince que ce Perroquet étoit poſſedé. On ajoûtoit qu’un de ſes Chapelains qui avoit vêcu ce temps là en Hollande, avoit pris une ſi forte averſion pour les Perroquets à cauſe de celui-là, qu’il ne pouvoit pas les ſouffrir, diſant qu’ils avoient le Diable dans le Corps. J’avois appris toutes ces circonſtances & pluſieurs autres qu’on m’aſſuroit être véritables ; ce qui m’obligeat de prier le Prince Maurice de me dire ce qu’il y avoit de vrai en tout cela. Il me répondit avec ſa franchiſe ordinaire & en peu de mots, qu’il y avoit quelque choſe de véritable, mais que la plus grande partie de ce qu’on m’avoit dit, étoit faux. Il me dit que lorſqu’il vient dans le Breſil, il avoit ouï parler de ce Perroquet ; & que lorſqu’il vient dans la Sale où le Prince étoit avec pluſieurs Hollandois auprès de lui ; le Perroquet dit, dès qu’il les vit, Quelle compagnie d’hommes blancs eſt celle-ci ? On lui demanda en lui montrant le Prince, qui il étoit ? Il répondit que c’étoit quelque Général. On le fit approcher, & le Prince lui demanda, D’où venez-vous ? Il répondit, de Marinan. Le Prince, A qui êtes-vous ? Le perroquet, A un Portugais. Le Prince, Que fais tu là ? Le Perroquet, Je garde les poules. Le Prince ſe mit à rire, & dit, Vous gardez les poules ? Le Perroquet répondit, Oui, moi ; & je ſai bien faire chuc, chuc ; ce qu’on a accoûtumé de faire quand on appelle les poules, & ce que le Perroquet repeta pluſieurs fois. Je rapporte les paroles de ce beau Dialogue en François, comme le Prince me les dit. Je lui demandai encore quelle langue parloit le Perroquet. Il me répondit, que c’étoit en Braſilien. Je lui demandai s’il entendoit cette Langue. Il me répondit, que non, mais qu’il avoit eu ſoin d’avoir deux Interpretes, un Braſilien qui parloit Hollandais, & l’autre Hollandais qui parloit Braſilien, qu’il les avoit interrogez ſeparemment, & qu’ils lui avoient rapporté tous deux les mêmes paroles. Je n’ai pas voulu omettre cette Hiſtoire, parce qu’elle eſt extrêmement ſinguliére, & qu’elle peut paſſer pour certaine. J’oſe dire au moins que ce Prince croyoit ce qu’il me diſoit, ayant toûjours paſſé pour un homme de bien & d’honneur. Je laiſſe aux Naturaliſtes le ſoin de raiſonner ſur cette avanture, & aux autres hommes la liberté d’en croire ce qu’il lui plairra. Quoi qu’il en ſoit, il n’eſt peut-être pas mal d’égayer quelquefois la ſcene par de telles diſgreſſions, à propos ou non. »

J’ai eu ſoin de faire voir à mon Lecteur cette Hiſtoire tout au long dans les propres termes de l’Auteur, parce qu’il me ſemble qu’il ne l’a pas jugée incroyabe, car on ne ſauroit s’imaginer qu’un ſi habile homme que lui, qui avoit aſſez de capacité pour autoriſer tous les temoignages qu’il nous donne de lui-même, eût pris tant de peine dans un endroit où cette Hiſtoire ne fait rien à ſon ſujet, pour nous reciter ſur la foi d’un homme qui étoit non ſeulement ſon ami, comme il nous l’apprend lui-même, mais encore un Prince qu’il reconnoit homme de bien & d’honneur, un conte qu’il ne pouvoir croire incroyabe ſans le regarder comme fort ridicule. Il eſt viſible que le Prince qui garentit cette Hiſtoire, & que notre Auteur qui la rapporte après lui, appellent tous deux ce cauſeur, un Perroquet : & je demande à toute autre perſonne à qui cette Hiſtoire paroit digne d’être racontée, ſi, ſuppoſé que ce Perroquet & tous ceux de ſon Eſpèce euſſent toûjours parlé, comme ce Prince nous aſſure que celui-là parloit, je demande, dis-je s’ils n’auroient pas paſſé pour une race d’Animaux raiſonnables : mais ſi malgré tout cela ils n’auroient pas été reconnus pour des Perroquets plûtôt que pour des hommes. Car je m’imagine, que ce qui conſtituë l’idée d’un homme, dans l’Eſprit de la plûpart des gens, n’eſt pas ſeulement l’Idée d’un Etre penſant & raiſonnable, mais auſſi celle d’un Corps formé de telle & de telle maniére qui eſt joint à cet Etre. Or ſi c’eſt là l’idée d’un Homme, le même Corps formé de partie ſucceſſives qui ne ſe diſſipent pas toutes à la fois, doit concourir auſſi bien qu’un même Eſprit Immateriel à faire le même homme.

§. 9.En quoi conſiſte l’identité perſonnelle. Cela poſé, pour trouver en quoi conſiſte l’Identité perſonnelle, il faut voir ce qu’emporte le mot de Perſonne. C’eſt, à ce que je croi, un etre penſant & intelligent, capable de raiſon & de reflexion, & qui ſe peut conſiderer ſoi-même comme le même, comme une même choſe qui penſe en différens temps & en différens lieux ; ce qu’il fait uniquement par le ſentiment qu’il a de ſes propres actions, lequel eſt inſeparable de la penſée, & lui eſt, ce me ſemble, entiérement eſſentiel, étant impoſſible à quelque Etre que ce ſoit d’appercevoir, ſans appercevoir qu’il apperçoit. Lorſque nous voyons, que nous entendons, que nous flairons, que nous goûtons, que nous ſentons, que nous méditons, ou que nous voulons quelque choſe, nous le connoiſſons à meſure que nous le faiſons. cette connoiſſance accompagne toûjours nos Senſations & nos perceptions préſentes ; & c’eſt par-là que chacun eſt à lui-meme ce qu’il appelle ſoi même. On ne conſidére pas dans ce cas ſi le même ([3]) Soi eſt continué dans la même Subſtance, ou dans diverſes Subſtances. Car puiſque la ([4]) con-ſcience accompagne toûjours la penſée, & que c’eſt là ce qui fait que chacun eſt ce qu’il nomme ſoi-même, & par où il ſe diſtingue de toute autre choſe penſante : c’eſt auſſi en cela ſeul que conſiſte l’Identité perſonnelle, ou ce qui fait qu’un Etre raiſonnable eſt toûjours le même. Et auſſi loin que cette con-ſcience peut s’étendre ſur les actions ou les penſées déja paſſées, auſſi loin s’étend l’Identité de cette perſonne : le ſoi eſt préſentement le même qu’il étoit alors ; & cette action paſſée a été faite par le même ſoi que celui qui ſe la remet à préſent dans l’Eſprit.

§. 10.La Con-ſcience fait l’identité perſonnelle. Mais on demande outre cela, ſi c’eſt préciſément & abſolument la même Subſtance. Peu de gens penſeroient être en droit d’en douter, ſi les perceptions avec la con-ſcience qu’on en a ſoi-même, ſe trouvoient toûjours préſentes à l’Eſprit, par où la même Choſe penſante ſeroit toûjours ſciemment préſente, &, comme on croiroit, évidemment la même à elle-même. Mais ce qui ſemble faire de la peine dans ce point, c’eſt que cette con-ſcience eſt toûjours interrompuë par l’oubli, n’y ayant aucun moment dans notre vie, auquel tout l’enchaînement des actions que nous avons jamais faites, ſoit préſent à notre Eſprit ; c’eſt que ceux qui ont le plus de mémoire perdent de vûë une partie de leurs actions, pendant qu’ils conſiderent l’autre ; c’eſt que quelquefois, ou plûtôt la plus grande partie de notre vie, au lieu de reflêchir ſur notre ſoi paſſé, nous ſommes occupez de nos penſées préſentes, & qu’enfin dans un profond ſommeil, nous n’avons abſolument aucune penſée, ou aucune du moins qui ſoit accompagnée de cette con-ſcience qui eſt attachée aux penſées que nous avons en veillant. Comme, dis-je, dans tous ces cas le ſentiment que nous avons de nous-mêmes eſt interrompu, & que nous nous perdons nous-mêmes de vûë par rapport au paſſé, on peut douter ſi nous ſommes toûjours la même Choſe penſante, c’eſt-à-dire, la même Subſtance, ou non. Lequel doute, quelque raiſonnable ou déraiſonnable qu’il ſoit, n’intereſſe en aucune maniére l’Identité perſonnelle. Car il s’agit de ſavoir ce qui fait la même perſonne, & non ſi c’eſt préciſément la même Subſtance qui penſe toûjours dans la même perſonne, ce qui ne fait rien dans ce cas : parce que différentes Subſtances peuvent être unies dans une ſeule perſonne par le moyen de la même con-ſcience à laquelle ils ont part, tout ainſi que différens Corps ſont unis par la même vie dans un ſeul animal, dont l’Identité eſt conſervée parmi le changement de Subſtances, à la faveur de l’unité d’une même vie continuée. En effet, comme c’eſt la même con-ſcience qui fait qu’un homme eſt le même à lui-même, l’Identité perſonnelle ne dépend que de là, ſoit que cette conſcience ne ſoit attachée qu’à une ſeule Subſtance individuelle, ou qu’elle puiſſe être contiuée dans différentes Subſtances qui ſe succedent l’une à l’autre. En effet, tant qu’un Etre intelligent peut repeter en ſoi-même l’idée d’une action paſſée avec la même con-ſcience qu’il en avoit eu prémiérement, & avec la même qu’il a d’une action préſente, juſque-là il eſt le même ſoi. Car c’eſt par la con-ſcience qu’il a en lui-même de ſes penſées & de ſes actions préſentes qu’il eſt dans ce moment le même à lui-même ; & par la même raiſon il ſera le même ſoi, auſſi long-temps que cette con-ſcience peut s’étendre aux actions paſſées ou à venir : de ſorte qu’il ne ſauroit non plus être deux Perſonnes par la diſtance des temps, ou par le changement de Subſtance, qu’un homme être deux hommes, parce qu’il porte aujourd’hui un habit qu’il ne portoit pas hier, après avoir dormi entre-deux pendant un long ou un court eſpace de temps. Cette même con-ſcience réunit dans la même Perſonne ces actions qui ont exiſté en différens temps, quelles que ſoient les Subſtances qui ont contribué à leur production.

§. 11.L’identité perſonnelle ſubſiſte dans le changement des Subſtances. Que cela ſoit ainſi, nous en avons une eſpèce de démonſtration dans notre propre Corps, dont toutes les particules font partie de nous-mêmes, c’eſt-à-dire, de cet Etre penſant qui ſe reconnoit interieurement le même, tandis que ces particules ſont vitalement unies à ce même ſoi penſant, de ſorte que nous ſentons le bien ou le mal qui leur arrive par l’attouchement ou par quelque autre voye que ce ſoit. Ainſi les Membres du Corps de chaque homme ſont une partie de lui-même : il prend part & eſt intereſſé à ce qui les touche. Mais qu’une main vienne à être coupée, & par-là ſeparée du Sentiment que nous avions du chaud, du froid, & des autres affections de cette main, dès ce moment elle n’eſt non plus une partie de ce que nous appellons nous-mêmes, que la partie de Matiére qui eſt la plus éloignée de nous. Ainſi nous voyons que la Subſtance dans laquelle conſiſtoit le ſoi perſonnel en un temps, peut être changée dans un autre temps, ſans qu’il arrive aucun changement à l’Identité perſonnelle : car on ne doute point de la continuation de la même Perſonne, quoi que les membres qui en faiſoient partie il n’y a qu’un moment, viennent à être retranchez.

§. 12.Si elle ſubſiſte dans le changement des Subſtances penſantes. Mais la Queſtion, eſt, ſi la même Subſtance qui penſe, étant changée, la Perſonne peut être la même, ou ſi cette Subſtance demeurant la même, il peut y avoir différentes Perſonnes.

A quoi je répons en prémier lieu, que cela ne ſauroit être une Queſtion pour ceux qui font conſiſter la penſée dans une conſtitution animale, purement materielle, ſans qu’une Subſtance immaterielle y aît aucune part. Car que leur ſuppoſition ſoit vraye ou fauſſe, il eſt évient qu’ils conçoivent que l’Identité perſonnelle eſt conſervée dans quelque autre choſe que dans l’Identité de Subſtance, tout de même que l’Identité de l’Animal eſt conſervée dans une Identité de vie & non de Subſtance. Et par conſéquent, ceux qui n’attribuent la penſée qu’à une Subſtance immaterielle, doivent montrer, avant que de pouvoir attaquer ces prémiers, pourquoi l’Identité perſonnelle ne peut être conſervée dans un changement de Subſtances immaterielles, ou dans une varieté de Subſtances particuliéres immaterielles, auſſi bien que l’Identité animale ſe conſerve dans un changement de Subſtances materielles, ou dans une varieté de Corps particuliers ; à moins qu’ils ne veuillent dire qu’un ſeul Eſprit immateriel fait la même vie dans les Brutes, comme un ſeul Eſprit immateriel fait la même perſone dans les Hommes, ce que les Carteſiens au moins n’admettront pas, de peur d’ériger auſſi les Bêtes Brutes en Etres penſans.

§. 13. Mais, ſuppoſé qu’il n’y aît que des Subſtances immaterielles, qui penſent, je dis ſur la prémiére partie de la Queſtion, qui eſt, ſi la même Subſtance penſante étant changée, la Perſonne peut être la même ; je répons, dis-je, qu’elle ne peut être réſoluë que par ceux qui ſavent qu’elle eſt l’eſpèce de Subſtance qui penſe en eux, & ſi la con-ſcience qu’on a de ſes actions paſſées, peut être transferée d’une Subſtance penſante à une autre Subſtance penſante. Je conviens, que cela ne pourroit ſe faire, ſi cette con-ſcience étoit une ſeule & même action individuelle. Mais comme ce n’eſt qu’une repréſentation actuelle d’une action paſſée, il reſte à prouver comment il n’eſt pas poſſible que ce qui n’a jamais été réellement, puiſſe être repréſenté à l’Eſprit comme ayant été véritablement. C’eſt pourquoi nous aurons de la peine à déterminer juſques où le ** Conſciousneſs. ſentiment des actions paſſées eſt attaché à quelque Agent individuel, en ſorte qu’un autre Agent ne puiſſe l’avoir ; il nous ſera, dis-je, bien difficile de déterminer cela, juſqu’à ce que nous connoiſſions quelle eſpèce d’Actions ne peuvent être faites ſans un Acte refléchi de perception, qui les accompagne, & comment ces ſortes d’actions ſont produites par des Subſtances penſantes qui ne ſauroient penſer ſans en être convaincuës en elles-mêmes. Mais parce que ce que nous appellons la même con-ſcience n’eſt pas un même Acte individuel, il n’eſt pas facile de s’aſſurer par la nature des choſes, comment une Subſtance intellectuelle ne ſauroit recevoir la repréſentation d’une choſe comme faite par elle-même, qu’elle n’auroit pas faite, mais qui peut-être auroit été faite par quelque autre Agent, tout auſſi bien que pluſieurs repréſentations en ſonge, que nous regardons comme véritables pendant que nous ſongeons. Et juſques à ce que nous connoiſſions plus clairement la nature des Subſtances penſantes, nous n’aurons point de meilleur moyen pour nous aſſûrer que cela n’eſt point ainſi, que de nous en remettre à la Bonté de Dieu : car autant que la felicité ou la miſére de quelqu’une de ſes créatures capables de ſentiment, ſe trouve intereſſée en cela, il faut croire que ce Etre ſuprême dont la Bonté eſt infinie, ne tranſportera pas de l’une à l’autre en conſéquence de l’erreur où elles pourroient être, le ſentiment qu’elles ont de leurs bonnes ou de leurs mauvaiſes actions, qui entraîne après lui la peine ou la récompenſe. Je laiſſe à d’autres à juger juſqu’où ce raiſonnement peut être preſſé contre ceux qui font conſiſter la Penſée dans un aſſemblage d’Eſprits Animaux qui ſont dans un flux continuel. Mais pour revenir à la Queſtion que nous avons en main, on doit reconnoître que ſi la même con-ſcience, qui eſt une choſe entiérement différente de la même figure ou du même mouvement numerique dans le Corps, peut être tranſportée d’une Subſtance penſante à une autre Subſtance penſante, il ſe pourra faire que deux Subſtances penſantes ne conſtituent qu’une ſeule perſonne. Car l’Identité perſonnelle eſt conſervée, dès là que la même con-ſcience eſt préſervée dans la même Subſtance, ou dans differentes Subſtances.

§. 14. Quant à la ſeconde partie de la Queſtion, qui eſt, Si la même Subſtance immaterielle reſtant, il peut y avoir deux Perſonnes diſtinctes ; elle me paroît fondée ſur ceci, ſavoir, ſi le même Etre immateriel convaincu en lui-même de ſes actions paſſées, peut être tout-à-fait dépouillé de tout ſentiment de ſon exiſtence paſſée, & le perdre entiérement, ſans le pouvoir jamais recouvrer ; de ſorte que commençant, pour ainſi dire, un nouveau compte depuis une nouvelle période, il aît une con-ſcience, qui ne puiſſe s’étendre au delà de ce nouvel état. Tous ceux qui croyent la préexiſtence des Ames, ſont viſiblement dans cette penſée, puiſqu’ils reconnoiſſent que l’Ame n’a aucun reſte de connoiſſance de ce qu’elle a fait dans l’état où elle a préexiſté, ou entierement ſeparée du Corps, ou dans un autre Corps. Et s’ils faiſoient difficulté de l’avoûër, l’Experience ſeroit viſiblement contre eux. Ainſi, l’Identité perſonnelle ne s’étendant pas plus loin que le ſentiment intérieur qu’on a de ſa propre exiſtence, un Eſprit préexiſtant qui n’a pas paſſé tant de ſiécles dans une parfaite inſenſibilité, doit néceſſairement conſtituer différentes perſonnes. Suppoſez un Chrétien Platonicien ou Pythagorien qui ſe crût en droit de conclurre de ce que Dieu auroit terminé le ſeptiéme jour tous les Ouvrages de la Création, que ſon Ame a exiſté depuis ce temps-là, & qu’il vînt à s’imaginer qu’elle auroit paſſé dans différens Corps Humains, comme un homme que j’ai vû, qui étoit perſuadé que ſon Ame avoit été l’Ame de Socrate ; (je n’examinerai point ſi cette prétenſion étoit bien fondée, mais ce que je puis aſſûrer certainement, c’eſt que dans le poſte qu’il a rempli, & qui n’étoit pas de petite importance, il a paſſé pour un homme fort raiſonnable ; & il a paru par ſes Ouvrages qui ont vû le jour, qu’il ne manquoit ni d’eſprit ni de ſavoir) cet homme ou quelque autre qui crut la Tranſmigration des Ames, diroit-il qu’il pourroit être la même perſonne que Socrate, quoi qu’il ne trouvât en lui-même aucun ſentiment des actions ou des penſées de Socrate ? Qu’un homme, après avoir refléchi ſur ſoi-même, concluë qu’il a en lui-même une Ame immaterielle qui eſt ce qui penſe en lui, & le fait être le même, dans le changement continuel qui arrive à ſon Corps, & que c’eſt là ce qu’il appelle ſoi-même : Qu’il ſuppoſe encore, que c’eſt la même Ame qui étoit dans Neſtor ou dans Therſite au ſiege de Troye ; car les Ames étant indifférentes à l’égard de quelque portion de Matiére que ce ſoit, autant que nous le pouvons connoître par leur nature, cette ſuppoſition ne renferme aucune abſurdité apparente, & par conſéquent cette Ame peut avoir été alors auſſi bien celle de Neſtor ou de Therſite, qu’elle eſt préſentement celle de quelque autre homme. Cependant ſi cet homme n’a préſentement aucun ** Ou con-ſcience. ſentiment de quoi que ce ſoit que Neſtor ou Therſite ait jamais fait ou penſé ; conçoit-il, ou peut-il concevoir qu’il eſt la même perſonne que Neſtor ou Therſite ? Peut-il prendre part aux actions de ces deux anciens Grecs ? Peut-il ſe les attribuer, ou penſer qu’elles ſoient plûtôt ſes propres Actions que celles de quelque autre homme qui ait jamais exiſté ? Il eſt viſible que le ſentiment qu’il a de ſa propre exiſtence, ne s’étendant à aucune des actions de neſtor ou de Therſite, il n’eſt pas une même perſonne avec l’un des deux, que ſi l’Ame ou l’Eſprit immateriel qui eſt préſentement en lui, avoit été créé, & avoit commencé d’exiſter, lorſqu’il commença d’animer le Corps qu’il a préſentement ; quelque vrai qu’il fût d’ailleurs que le même Eſprit qui avoit animé le Corps de Neſtor ou de Therſite, étoit le même en nombre que celui qui anime le ſien préſentement. Cela, dis-je, ne contribueroit pas davantage à le faire la même perſonne que Neſtor, que ſi quelques-unes des particules de matiére qui une fois ont fait partie de Neſtor, étoient à préſent une partie de cet homme-là : car la même Subſtance immaterielle ſans la même con-ſcience, ne fait non plus la même perſonne pour être unie à quelque Corps ſans une con-ſcience commune, peuvent faire la même perſonne. Mais que cet homme vienne à trouver en lui-même que quelqu’une des actions de Neſtor lui appartient comme émanée de lui-même, il ſe trouve alors la même perſonne que Neſtor.

§. 15. Et par-là, nous pouvons concevoir ſans aucune peine ce qui à la Reſurrection doit faire la même perſonne, quoi que dans un Corps qui n’ait pas exactement la même forme & les mêmes parties qu’il avoit dans ce Monde, pourvû que la même con-ſcience ſe trouve jointe à l’Eſprit qui l’anime. Cependant l’Ame toute ſeule, le Corps étant changé, peut à peine ſuffire pour faire le même homme, horſmis à l’égard de ceux qui attachent toute l’eſſence de l’Homme à l’Ame qui eſt en lui. Car que l’Ame d’un Prince accompagnée d’un ſentiment intérieur de la vie de Prince qu’il a déja menée dans le Monde, vînt à entrer dans le Corps d’un Savetier, auſſitôt que l’Ame de ce pauvre homme auroit abandonné ſon Corps, chacun voit que ce ſeroit la même perſonne que le Prince, uniquement reſponſable des actions qu’elle auroit fait étant Prince. Mais qui voudroit dire que ce ſeroit le même homme ? Le Corps doit donc entrer auſſi dans ce qui conſtitue l’Homme ; & je m’imagine qu’en ce cas-là le corps détermineroit l’Homme, au jugement de tout le monde ; & que l’Ame accompagnée de toutes les penſées de Prince qu’elle avoit autrefois, ne conſtitueroit pas un autre homme. Ce ſeroit toûjours le même Savetier, dans l’opinion de chacun, ([5]) lui ſeul excepté. Je ſai que dans le langage ordinaire la même perſonne, & le même homme ſignifient une ſeule & même choſe. A la vérité, il ſera toûjours libre à chacun de parler comme il voudra, & d’attacher tels ſons articulez à telles idées qu’il jugera à propros, & de les changer auſſi ſouvent qu’il lui plaira. Mais lorsque nous voudrons rechercher ce que c’eſt qui fait le même Eſprit, le même homme, ou la même perſonne, nous ne ſaurions nous dispenſer de fixer en nous-mêmes les idées d’Eſprit, d’Homme & de Perſonne ; & après avoir ainſi établi ce que nous entendons par ces trois mots, il ne ſera pas mal-aiſé de déterminer à l’égard d’aucune de ces choſes ou d’autres ſemblables, quand c’eſt qu’elle eſt, ou n’eſt pas la même.

§. 16.La Con-ſcience fait la même perſonne. Mais quoi que la même Subſtance immaterielle ou la même Ame ne ſuffiſe pas toute ſeule pour conſtituer l’Homme, où qu’elle ſoit, & dans quelque état qu’elle exiſte ; il eſt pourtant viſible que la con-ſcience, auſſi loin qu’elle peut s’étendre, quand ce ſeroit juſqu’aux ſiécles paſſez, réunit dans une même perſonne les exiſtences & les actions les plus éloignées par le temps, tout de même qu’elle unit l’exiſtence & les actions du moment immédiatement précedent ; de ſorte que quiconque a une con-ſcience, un ſentiment intérieur de quelques actions préſentes & paſſées, eſt la même perſonne à qui ces actions appartiennent. Si par exemple, je ſentois également en moi-même, que j’ai vû l’Arche & le Deluge de Noé, comme je ſens que j’ai vû, l’hyver paſſé, l’inondation de la Tamiſe, ou que j’écris préſentement, je ne pourrois non plus douter, que la Moi qui écrit dans ce moment, qui a vû, l’hyver paſſé inonder la Tamiſe, & qui a été préſent au Déluge Univerſel, ne fût le même ſoi, dans quelque Subſtance que vous mettiez ce ſoi, que je ſuis certain, que moi qui écris ceci, ſuis, à préſent que j’écris, le même moi que j’étois hier, ſoit que je ſois tout compoſé ou non de la même Subſtance materielle ou immaterielle. Car pour être le même ſoi, il eſt indifférent que ce même ſoi ſoit compoſé de la même Subſtance, ou de différentes Subſtances ; car je ſuis autant intereſſé, & auſſi juſtement reſponſable pour une action faite il y a mille ans, qui m’eſt préſentement adjugée par cette ([6]) con-ſcience que j’en ai comme ayant été faite par moi-même, que je le ſuis pour ce que je viens de faire dans le moment précedent.

§. 17.Le Soi dépend de la con-ſcience. Le ſoi eſt cette choſe penſante, intérieurement convaincuë de ſes propres actions (de quelque Subſtance qu’elle ſoit formée, ſoit ſpirituelle ou materielle, ſimple ou compoſée, il n’importe) qui ſent du plaiſir & de la douleur, qui eſt capable de bonheur ou de miſére, & par-là eſt intereſſée pour ſoi-même, auſſi loin que cette con-ſcience peut s’étendre. Ainſi chacun éprouve tous les jours, que, tandis que ſon petit doigt eſt compris ſous cette con-ſcience, il fait autant partie de ſoi-même, que ce qui y a le plus de part. Et ſi ce petit doigt venant à être separé du reſte du Corps, cette conſcience accompagnoit le petit doigt, & abandonnoit le reſte du Corps, il eſt évident que le petit doigt ſeroit la perſonne, la même perſonne ; & qu’alors le ſoi n’auroit rien à démêler avec le reſte du Corps. Comme dans ce cas ce qui fait la même perſonne & conſtituë ce ſoi qui en eſt inſéparable, c’eſt la conſcience qui accompagne la Subſtance lorsqu’une partie vient à être ſeparée de l’autre ; il en eſt de même par rapport aux Subſtances qui ſont éloignées par le temps. Ce à quoi la con-ſcience de cette préſente choſe penſante ſe peut joindre, fait la même perſonne & le même ſoi avec elle, & non avec aucune autre choſe ; & ainſi il reconnoit & s’attribuë à lui-même toutes les actions de cette choſe comme des actions qui lui ſont propres, autant que cette con-ſcience s’étend, & pas plus loin, comme l’appercevront tous ceux qui y feront quelque reflexion.

§. 18.Ce qui eſt l’objet des Recompenſes & des Châtimens. C’eſt ſur cette Identité perſonnelle qu’eſt fondé tout le droit & toute la juſtice des peines & des récompenſes, du bonheur & de la miſère, puisque c’eſt ſur cela que chacun eſt intereſſé pour lui-même, ſans ſe mettre en peine de ce qui arrive d’aucune Subſtance qui n’a aucune liaiſon avec cette con-ſcience ou qui n’y a point de part. Car comme il paroit nettement dans l’exemple que je viens de propoſer, ſi la con-ſcience ſuivoit le petit-doigt, lorsqu’il vient à être coupé, le même ſoi qui hier étoit intereſſé pour tout le Corps comme faiſant partie de lui-même, ne pourroit que regarder les actions qui furent faites hier, comme des actions qui lui appartiennent préſentement. Et cependant, ſi le même Corps continuoit de vivre & d’avoir, immédiatement après la ſeparation du petit doigt, ſa con-ſcience particulière à laquelle le petit doigt n’eût aucune part, le ſoi attaché au petit doigt n’auroit garde de prendre aucun intérêt comme à une partie de lui-même, il ne pourroit avoûër aucune de ſes actions, & l’on ne pourroit non plus lui en imputer aucune.

§. 19. Nous pouvons voir par-là en quoi conſiſte l’Identité perſonnelle ; & qu’elle ne conſiſte pas dans l’Identité de Subſtance, mais comme j’ai dit, dans l’Identité de con-ſcience : de ſorte que ſi Socrate & le préſent Roi du Mogol participent à cette dernière Identité, Socrate & le Roi du Mogol ſont une même perſonne. Que ſi le même Socrate veillant, & dormant, ne participe pas à une ſeule & même con-ſcience : Socrate veillant, & dormant, n’eſt pas la même perſonne. Et il n’y auroit pas plus de juſtice à punir Socrate veillant pour ce qu’auroit penſé Socrate dormant, & dont Socrate veillant n’auroit jamais eu aucun ſentiment, qu’à punir un Jumeau pour ce qu’auroit fait ſon frère & dont il n’auroit aucun ſentiment, parce que leur extérieur ſeroit ſi ſemblable qu’on ne pourroit les diſtinguer l’un de l’autre ; car on a vû de tels Jumeaux.

§. 20. Mais voici une Objection qu’on fera peut-être encore ſur cet article : ſuppoſé que je perde entierement le ſouvenir de quelques parties de ma vie, ſans qu’il ſoit poſſible de le rappeller, de ſorte que je n’en aurai peut-être jamais aucune connoiſſance ; ne ſuis-je pourtant pas la même perſonne qui a fait ces actions, qui a eu ces penſées, desquelles j’ai eu une fois en moi-même une ſentiment poſitif, quoi que je les aye oubliées préſentement ? Je répons à cela ; Que nous devons prendre garde à quoi ce mot JE eſt appliqué dans l’occaſion. Il eſt viſible que dans ce cas il ne deſigne autre choſe que l’homme. Et comme on préſume que le même homme eſt la même perſonne, on ſuppoſe aiſément qu’ici le mot JE ſignifie auſſi la même perſonne. Mais s’il eſt poſſible à un même homme d’avoir en différens temps une con-ſcience diſtincte & incommunicable, il eſt hors de doute que le même homme doit conſtituer différentes perſonnes en différens temps ; & il paroit par des Déclarations ſolemnelles que c’eſt là le ſentiment du Genre Humain, car les Loix Humaines ne puniſſent pas l’homme fou pour les actions que fait l’homme de ſens raſſis, ni l’homme de ſens raſſis pour ce qu’à fait l’homme fou, par où elles en font deux perſonnes : ce qu’on peut expliquer en quelque ſorte par une façon de parler dont on ſe ſert communément en François, quand on dit, un tel Tel n’eſt plus le même, ou, ([7]) Il eſt hors de lui-même : expreſſions qui donnent à entendre en quelque maniére que ceux qui s’en ſervent préſentement ou du moins, qui s’en ſont ſervis au commencement, ont crû que le ſoi étoit changé, que ce ſoi, dis-je, qui conſtituë la même perſonne, n’étoit plus dans cet homme.

§. 21.Différence entre l’identité d’homme et celle de perſonne. Il eſt pourtant bien difficile de concevoir que Socrate, le même homme individuel, ſoit deux perſonnes. Pour nous aider un peu nous-mêmes à ſoudre cette difficulté, nous devons conſiderer ce qu’on peut entendre par Socrate, ou par le même homme individuel.

On ne peut entendre par-là que ces trois choſes :

Prémiérement, la même Subſtance individuelle, immaterielle & penſante, en un mot, la même Ame en nombre, & rien autre choſe.

Ou, en ſecond lieu, le même Animal ſans aucun rapport à l’Ame immaterielle.

Ou, en troiſième lieu, le même Eſprit immateriel uni au même Animal.

Qu’on prenne telle de des ſuppoſitions qu’on voudra, il eſt impoſſible de faire conſiſter l’identité perſonnelle dans autre choſe que dans la con-ſcience, ou même de la porter au delà.

Car par la prémiére de ces ſuppoſitions on doit reconnoître qu’il eſt poſſible qu’un homme né de différentes femmes & en divers temps, ſoit le même homme. Façon de parler qu’on ne ſauroit admettre ſans avoûër qu’il eſt poſſible qu’un même homme ſoit auſſi bien deux perſonnes diſtinctes, que deux hommes qui ont vêcu en différens ſiecles ſans avoir eû aucune connoiſſance mutuelle de leurs penſées.

Par la ſeconde & la troiſiéme ſuppoſition, Socrate dans cette vie, & après, ne peut être en aucune maniére le même homme qu’à la faveur de la même con-ſcience ; & ainſi en faiſant conſiſter l’Identité humaine dans la même choſe à quoi nous attachons l’Identité perſonnelle, il n’y aura point d’inconvénient à reconnoître que le même homme eſt la même perſonne. Mais en ce cas-là, ceux qui ne placent l’Identité humaine que dans la con-ſcience, & non dans aucune autre choſe, s’engagent dans un fâcheux défilé ; car il leur reſte à voir comment ils pourront faire que Socrate Enfant ſoit le même homme que Socrate après la reſurrection. Mais quoi que ce ſoit qui, ſelon certaines gens, conſtituë l’Homme & par conſéquent le même homme individuel, ſur quoi peut-être il y en a peu qui ſoient d’un même avis ; il eſt certain qu’on ne ſauroit placer l’Identité perſonnelle dans aucune autre choſe que dans la con-ſcience, qui ſeule fait ce qu’on appelle ſoi-même, ſans s’embarraſſer dans de grandes abſurditez.

§. 22. Mais ſi un homme qui eſt yvre, & qui enſuite ne l’eſt plus, n’eſt pas la même perſonne, pourquoi punit-on pour ce qu’il a fait étant yvre, quoi qu’il n’en ait plus aucun ſentiment ? Il eſt tout autant la même perſonne qu’un homme qui pendant ſon ſommeil marche & fait pluſieurs autres choſes, & qui eſt reſponſable de tout le mal qu’il vient à faire dans cet état, les Loix humaines puniſſant l’un & l’autre par une juſtice conforme à leur maniére de connoître les choſes. Comme dans ces cas-là, elles ne peuvent pas diſtinguer certainement ce qui eſt réel, & ce qui eſt contrefait, l’ignorance n’eſt pas reçuë pour excuſe de ce qu’on a fait étant yvre ou endormi. Car quoi que la punition ſoit attachée à la perſonalité, & la perſonalité à la con-ſcience, & qu’un homme yvre n’aît peut-être aucune con-ſcience de ce qu’il fait eſt prouvé contre lui, & qu’on ne ſauroit prouver pour lui le défaut de con-ſcience. Mais au grand & redoutable Jour du Jugement, où les ſecrets de tous les cœurs ſeront découverts, on a droit de croire que perſonne ne ſera reſponſable de ce qui lui eſt entiérement inconnu, mais que chacun recevera ce qui lui eſt dû, étant accuſé ou excuſé par ſa propre Conſcience.

§. 23.La Con-ſcience ſeule conſtitue le ſoi. Il n’y a que la con-ſcience qui puiſſe réunir dans une même Perſonne des exiſtences éloignées. L’identité de Subſtance ne peut le faire. Car quelle que ſoit la Subſtance, de quelque maniére qu’elle ſoit formée, il n’y a point de perſonalité ſans con-ſcience ; & un Cadavre peut auſſi bien être une Perſonne, qu’aucune ſorte de Subſtance peut l’être ſans con-ſcience.

Si nous pouvions ſuppoſer deux Con-ſciences diſtinctes & incommunicables, qui agiroient dans le même Corps, l’une conſtamment pendant le jour, & l’autre durant la nuit, & d’un autre côté la même con-ſcience agiſſant par intervalle dans deux Corps différens ; je demande ſi dans le prémier cas l’homme de jour & l’homme de nuit, ſi j’oſe m’exprimer de la ſorte, ne ſeroient pas deux perſonnes auſſi diſtinctes que Socrate & Platon ; & ſi dans le ſecond cas ce ne ſeroit pas une ſeule Perſonne dans deux Corps diſtincts, tous de même qu’un homme eſt le même homme dans deux différens habits ? Et il n’importe en rien de dire, que cette même con-ſcience qui affecte deux differens Corps, & ces con-ſciences diſtinctes qui affectent le même Corps en divers temps, appartiennent l’une à la même Subſtance immaterielle, & les deux autres à deux diſtinctes Subſtances immaterielles qui introduiſent ces diverſes con-ſciences dans ces Corps-là. Car que cela ſoit vrai ou faux, le cas ne change en rien du tout, puisqu’il eſt évident que l’Identité perſonnelle ſeroit également déterminée par la con-ſcience, ſoit que cette con-ſcience fût attachée à quelque Subſtance individuelle immaterielle, ou non. Car après avoir accordé que la Subſtance penſante qui eſt dans l’Homme, doit être ſuppoſée néceſſairement immaterielle, il eſt évident qu’une choſe immaterielle qui penſe, doit quelquefois perdre de vûë ſa con-ſcience paſſée & la rappeller de nouveau, comme il paroit en ce que les hommes oublient ſouvent leurs actions paſſées, & que pluſieurs fois l’Eſprit rappelle le ſouvenir de choſes qu’il avoit faites, mais dont il n’avoit eu aucune reminiſcence pendant vingt ans de ſuite. Suppoſez que ces intervalles de mémoire & d’oubli reviennent par tour, le jour & la nuit, dès-là vous avez deux Perſonnes avec le même Eſprit immateriel, tout ainſi que dans l’Exemple que je viens de propoſer, on voit deux Perſonnes dans un même Corps. D’où il s’enſuit que le ſoi n’eſt pas déterminé par l’Identité ou la Diverſité de Subſtance, dont on peut être aſſuré, mais ſeulement par l’Identité de con-ſcience.

§. 24. A la vértié, le ſoi peut concevoir que la Subſtance dont il eſt préſentement compoſé, a exiſté auparavant, uni au même Etre qui ſe ſent le même. Mais ſeparez-en la con-ſcience, cette Subſtance ne conſtituë non plus le même ſoi, on n’en fait pas non plus partie, que quelque autre Subſtance que ce ſoit, comme il paroit par l’exemple que nous avons déja donné, d’un Membre retranché du reſte du Corps, dont la chaleur, la froideur, ou les autres affections n’étant plus attachées au ſentiment intérieur que l’Homme a de ce qui le touche, ce Membre n’appartient pas plus au ſoi de l’Homme qu’aucune autre matiére de l’Univers. Il en ſera de même de toute Subſtance immaterielle qui eſt deſtituée de cette con-ſcience par laquelle je ſuis moi-même à moi-même : car s’il y a quelque partie de ſon exiſtence dont je ne puiſſe rappeller le ſouvenir pour la joindre à cette con-ſcience préſente par laquelle je ſuis préſentement moi-même, elle n’eſt non plus moi-même par rapport à cette partie de ſon exiſtence, que quelque autre Etre immateriel que ce ſoit. Car qu’une Subſtance ait penſé ou fait des choſes que je ne puis rappeller en moi-même, ni en faire mes propres penſées & mes propres actions par ce que nous nommons con-ſcience, tout cela, dis-je, a beau avoir été fait ou penſé par une partie de moi, il ne m’appartient pourtant pas plus, que ſi un autre Etre immateriel qui eût exiſté en tout endroit, l’eût fait ou penſé.

§. 25. Je tombe d’accord que l’opinion la plus probable, c’eſt, que ce ſentiment intérieur que nous avons de notre exiſtence & de nos actions, eſt attaché à une ſeule Subſtance individuelle & immaterielle.

Mais que les Hommes décident ce point comme ils voudront ſelon leurs différentes hypotheſes, chaque Etre Intelligent ſenſible au bonheur ou à la miſère, doit reconnoitre, qu’il y a en lui quelque choſe qui eſt lui-même, à quoi il s’intereſſe, & dont il deſir le bonheur, que ce ſoi a exiſté dans une durée continuë plus d’un inſtant, qu’ainſi il eſt poſſible qu’à l’avenir il exiſte comme il a déja fait, des mois & des années, ſans qu’on puiſſe mettre des bornes préciſes à ſa durée ; & qu’il peut être le même ſoi, à la faveur de la même con-ſcience, continuée pour l’avenir. Et ainſi par le moyen de cette con-ſcience il ſe trouve être le même ſoi qui fit, il y a quelques années, telle ou telle action, par laquelle il eſt préſentement heureux ou malheureux. Dans cette expoſition de ce qui conſtituë le ſoi, on n’a point d’égard à la même Subſtance numerique comme conſtituant le même ſoi, mais à la même con-ſcience continuée, & quoi que différentes Subſtances puiſſent avoir été unies à cette Con-ſcience, & en avoir été ſeparées dans la ſuite, elles ont pourtant fait partie de ce même ſoi, tandis qu’elles ont perſiſté dans une union vitale avec le Sujet où cette con-ſcience reſidoit alors. Ainſi chaque partie de notre Corps qui vitalement unie à ce qui agit en nous avec con-ſcience fait une partie de nous-mêmes ; mais dès qu’elle vient à être ſeparée de cette union vitale, par laquelle cette con-ſcience lui eſt communiquée, ce qui étoit partie de nous-mêmes il n’y a qu’un moment, ne l’eſt non plus à préſent, qu’une portion de matiére unie vitalement au Corps d’un autre homme eſt une partie de moi-même ; & il n’eſt pas impoſſible qu’elle puiſſe devenir en peu de temps une partie réelle d’une autre perſonne. Voilà comment une même Subſtance numerique vient à faire partie de deux différentes Perſonnes ; & comme une même perſonne eſt conſervée parmi le changement de différentes Subſtances. Si l’on pouvoit ſuppoſer un Eſprit entiérement privé de tout ſouvenir & de toute con-ſcience de ſes actions paſſées, comme nous éprouvons que les nôtres le ſont à l’égard d’une grande partie, & quelquefois de toutes, l’union ou la ſeparation d’une telle Subſtance ſpirituelle ne ſeroit non plus de changement à l’Identité perſonnelle, que celle que fait quelque particule de Matiére que ce puiſſe être. Toute Subſtance vitalement unie à ce préſent Etre penſant, eſt une partie de ce même ſoi qui exiſte préſentement ; & toute Subſtance qui lui eſt unie par la con-ſcience des actions paſſées, fait auſſi partie de ce même ſoi, qui eſt le même tant à l’égard de ce temps paſſé qu’à l’égard du temps préſent.

§. 26.Le mot de Perſonne eſt un terme de Barreau. Je regarde le mot de Perſonne comme un mot qui a été employé pour déſigner préciſement ce qu’on entend par ſoi-même. Par-tout où un homme trouve ce qu’il appelle ſoi-même, je croi qu’un autre peut dire que là reſide la même Perſonne. Le mot de Perſonne eſt un terme de Barreau qui approprie des actions, & le mérite ou le démerite de ces actions ; & qui par conſéquent n’appartient qu’à des Agents Intelligens, capables de Loi, & de bonheur ou de miſére. La perſonalité ne s’étend au delà de l’exiſtence préſente jusqu’à ce qui eſt paſſé, que par le moyen de la con-ſcience, qui fait que la perſonne prend intérêt à des actions paſſées, en devient reſponſable, les reconnoit pour ſiennes, & ſe les impute ſur le même fondement & pour la même raiſon qu’elle s’attribuë les actions préſentes. Et tout cela eſt fondé ſur l’intérêt qu’on prend au bonheur qui eſt inévitablement attaché à la con-ſcience : car ce qui a un ſentiment de plaiſir & de douleur, deſire que ce ſoi en qui reſide ce ſentiment, ſoit heureux. Ainſi toute action paſſée qu’il ne ſauroit adapter ou approprier par la con-ſcience à ce préſent ſoi, ne peut non plus l’intereſſer que s’il ne l’avoit jamais faite, de ſorte que s’il venoit à recevoir du plaiſir ou de la douleur, c’eſt-à-dire, des récompenſes ou des peines en conſéquence d’une telle action, ce ſeroit autant que s’il devenoit heureux ou malheureux dès le premier moment de ſon exiſtence ſans l’avoir merité en aucune maniére. Car ſuppoſé qu’un homme fût puni préſentement pour ce qu’il a fait dans une autre vie, mais dont on ne ſauroit lui faire avoir abſolument aucune con-ſcience, il eſt tout viſible qu’il n’y auroit aucune difference entre un tel traitement, & celui qu’on lui feroit en le créant miſerable. C’eſt pourquoi S. Paul nous dit, qu’au Jour du Jugement où Dieu rendra à chacun ſelon ſes œuvres, les ſecrets de tous les Cœurs ſeront manifeſtez. La ſentence ſera juſtifiée par la conviction même où ſeront tous les hommes, que dans quelque Corps qu’ils paroiſſent, où à quelque Subſtance que ce ſentiment intérieur ſoit attaché, ils ont Eux-mêmes commis telles ou telles actions, & qu’ils méritent le châtiment qui leur eſt infligé pour les avoir commiſes.

§. 27. Je n’ai pas de peine à croire que certaines ſuppoſitions que j’ai faites pour éclaircir cette matiére, paroîtront étranges à quelques-uns de mes Lecteurs ; & peut-être le ſont-elles effectivement. Il me ſemble pourtant qu’elles ſont excuſables, vû l’ignorance où nous ſommes concernant la nature de cette Choſe penſante qui eſt en nous, & que nous regardons comme Nous-mêmes. Si nous ſavions ce que c’eſt que cet Etre, ou Comment il eſt uni à un certain aſſemblage d’Eſprits Animaux qui ſont dans un flux continuel, ou s’il pourroit ou ne pourroit pas penſer & ſe reſſouvenir hors d’un Corps organizé comme ſont les nôtres ; & ſi Dieu a jugé à propos d’établir qu’un tel Eſprit ne fût uni qu’à un tel Corps, en ſorte que ſa faculté de retenir ou de rappeller les Idées dépendît de la juſte conſtitution des organes de ce Corps, ſi, dis-je, nous étions une fois bien inſtruits de toutes ces choſes, nous pourrions voir l’abſurdité de quelques-unes des ſuppoſitions que je viens de faire. Mais ſi dans les ténèbres où nous ſommes ſur ce ſujet, nous prenons l’Eſprt de l’Homme, comme on a accoûtumé de faire préſentement, pour une Subſtance immaterielle, indépendante de la Matiére, à l’égard de laquelle il eſt également indifférent, il ne peut y avoir aucune abſurdité, fondée ſur la nature des choſes, à ſuppoſer que le même Eſprit peut en divers temps être uni à différens Corps, & compoſer avec eux un ſeul homme durant un certain temps, tout ainſi que nous ſuppoſons que ce qui étoit hier une partie du Corps d’une Brebis peut être demain une partie du Corps d’un homme, & faire dans cette union une partie vitale de Melibée auſſi bien qu’il faiſoit auparavant une partie de ſon Belier.

§. 28. Enfin, toute Subſtance qui commence à exiſter, doit néceſſairement être la même durant ſon exiſtence : de même, quelque compoſition de Subſtances qui vienne à exiſter, le compoſé doit être le même pendant que ces Subſtances ſont ainſi jointes enſembles ; & tout Mode qui commence à exiſter, eſt auſſi le même durant tout le temps de ſon exiſtence. Enfin la même Règle a lieu, ſoit que la compoſition renferme des Subſtances diſtinctes, ou différens Modes. D’où il paroît que la difficulté ou l’obſcurité qu’il y a dans cette matiére vient plûtôt des Mots mal appliquez, que de l’obſcurité des Choſes mêmes. Car quelle que ſoit la choſe qui conſtituë une idée ſpecifique, deſignée, par un certain nom, ſi cette idée eſt conſtamment attachée à ce nom, la diſtinction de l’Identité ou de la Diverſité d’une Choſe ſera fort aiſée à concevoir, ſans qu’il puiſſe naître aucun doute ſur ce ſujet.

§. 29. Suppoſons par exemple qu’un Eſprit raiſonnable conſituë l’Idée d’un Homme, il eſt aiſé de ſavoir ce que c’eſt que le même Homme ; car il eſt viſible qu’en ce cas-là le même Eſprit, ſeparé du Corps, ou dans le Corps, ſera le même homme. Que ſi l’on ſuppoſe qu’un Eſprit raiſonnable, vitalement uni à un Corps d’une certaine configuration de partie conſtituë un homme, l’homme ſera le même, tandis que cet Eſprit raiſonnable reſtera uni à cette configuration vitale de parties, quoi que continué dans un Corps dont les particules ſe ſuccedent les unes aux autes dans un flux perpetuel. Mais ſi d’autres gens ne renferment dans leur idée de l’Homme que l’union vitale de ces parties avec une certaine forme extérieure, un Homme reſtera le même auſſi long-temps que cette union vitale & cette frome reſteront dans un compoſé, qui n’eſt le même qu’à la faveur d’une ſucceſſion de particules, continuée dans un flux perpetuel. Car quelle que ſoit la compoſition dont une Idée complexe eſt formée, tant que l’exiſtence la fait une choſe particuliére ſous une certaine denomination, la même exiſtence continuée fait qu’elle continuë d’être le même individu ſous la même denomination.


  1. Ceci ſert à expliquer la fin du prémier Paragraphe de ce Chapitre.
  2. Mr. le Chevalier Temple dans ſes Memoires, p. 66. Edit. de Hollande, an. 1692.
  3. Le Moi de Mr. Paſcal m’autoriſe en quelque maniére à me ſervir du mot ſoi, ſoi-même ; ou pour mieux dire, j’y ſuis obligé par une néceſſité indiſpenſable, car je ne ſaurois exprimer autrement le ſens de mon Auteur qui a pris la même liberté dans ſa Langue. Les Périphraſes que je pourrois employer dans cette occaſion, embarraſſeroient le Diſcours, & le rendroient peut-être tout-à fait inintelligible.
  4. Le mot Anglois eſt conſciousneſs qu’on pourroit exprimer en Latin par celui de conſcientia, ſi ſumature pro actu illo hominis quoi ſili eſt conſcius. Et c’eſt en ce ſens que les Latins ont ſouvent employé ce mot, témoin cet endroit de Ciceron (Epiſt. ad. Famil. Lib VI. Epiſt. 4) Conſcientia recta voluntatis maxima conſolatio eſt rerum incommodarum. En François nous n’avons à mon avis que les mots ſentiment & de conviction qui répondent en quelque ſorte à cette idée. Mais en pluſieurs endroits de ce Chapitre il s ne peuvent qu’exprimer fort imparfaitement la penſée de Mr. Locke qui fait abſolument dépendre l’Identité perſonnelle de cet acte de l’Homme quo ſibi eſt conſcius. J’ai apprehendé que tous les raiſonnements que l’Auteur fait ſur cette matiére, ne fuſſent entierement perdus, ſi je me ſervois en certaines rencontres du mot de ſentiment pour exprimer ce qu’il entend par conſciouneſs & que je viens d’expliquer. Après avoir ſongé quelque temps aux moyens de remedier à cet inconvenient, je n’en ai point trouvé de meilleur que de me ſervir du terme de Conſcience pour exprimer cet acte même. C’eſt pourquoi j’aurai ſoin de le faire imprimer en italique, afin que le Lecteur ſe ſouvienne d’y attacher toûjours cette idée. Et pour faire qu’on diſtingue encore mieux cette ſignification d’avec celle qu’on donne ordinairement à ce mot, il m’eſt venu dans l’eſprit un expedient qui paroîtra d’abord ridicule à bien des gens, mais ſera au goût de pluſieurs autres, ſi je ne me trompe, c’eſt d’écrire conſcience en deux mots joints par un tiret, de cette maniére, con-ſcience. Mais, dira-t-on, voila une étrange licence, de détourner un mot de ſa ſignification ordinaire, pour lui en attribuer une qu’on ne lui a jamais donnée dans notre Langue. A cela je n’ai rien à répondre. Je ſuis choqué moi-même de la liberté que je prens, & peut-être ſerois-je des prémiers à condamner un autre Ecrivain qui auroit eu recours à un tel expedient. Mais j’aurois tort, ce me ſemble, ſi après m’être mis à la place de cet Ecrivain, je trouvois enfin qu’il ne pouvoit ſe tirer autrement d’affaire. C’eſt à quoi je souhaite qu’on faſſe reflexion, avant que de décider ſi j’ai bien ou mal fait. J’avoûe que dans un Ouvrage qui ne ſeroit pas comme celui-ci, de pur raiſonnement, une pareille liberté ſeroit tout-à-fait inexcuſable. Mais dans un Diſcours Philoſofique non ſeulement on peut, mais on doit employer des mots nouveaux, ou hors d’uſage, lorſqu’on n’en a point qui expriment l’idée Préciſe de l’Auteur. Se faire un ſcrupule d’uſer de cette liberté dans un pareil cas, ce ſeroit vouloir perdre ou affoiblir un raiſonnement de gayeté de cœur ; ce qui ſeroit, à mon avis, une délicateſſe fort mal placée. J’entens, lorſqu’on y eſt réduit par une néceſſité indiſpenſable, qui eſt le cas où je me trouve dans cette occaſion, ſi je ne me trompe. Je vois enfin que j’aurois pû ſans tant de façon employer le mot de conſcience dans le ſens que M. Locke l’a employé dans ce Chapitre & ailleurs, puiſqu’un de nos meilleurs Ecrivains, le fameux Pére Malebranche, n’a pas fait difficulté de s’en ſervir dans ce même ſens en pluſieurs endroits de la Recherche de la Verité. Après avoir remarqué dans le Chap. VII. du troiſiéme Livre, qu’il faut diſtinguer quatre maniéres de connoître les choſes, il dit que la troiſieme eſt de les connoître par conſcience ou par ſentiment interieur. Sentiment interieur & conſcience ſont donc, ſelon lui, des termes ſynonymes. On connoit par conſcience, dit-il un peu plus bas, toutes les choſes qui ne ſont point diſtinguées de ſoi. ---- Nous ne connoiſſons point notre Ame, dit-il encore, par ſon idée, nous ne la connoiſſons que par conſcience. - La conſcience que nous avons de nous mêmes ne nous montre que la moindre partie de notre Etre. Voilà qui ſuffit pour faire voir en quel ſens j’ai employé le mot de conſcience, & pour en autoriſer l’uſage.
  5. Si lui ſeul doit être excepté, & qu’on convienne qu’il fait mieux que perſonne qu’il n’eſt pas le même Savetier, ce qu’on ne ſauroit nier, il ſemble qu’ici cet exemple eſt beaucoup plus propre à brouiller le point en queſtion qu’à l’éclaircir. Car puisqu’en effet, & de l’aveu de M. Locke, cet homme n’eſt point le même Savetier, c’eſt donc un autre homme.
  6. Self-Conſciouſneſſ : mot expreſſif en Anglois qu’on ne ſauroit rendre en François dans toute ſa force. Je le mets ici en faveur de ceux qui entendent l’Anglois.
  7. Ce ſont des expreſſions plus populaires que Philoſophiques, comme il paroît par l’uſage qu’on en a toûjours fait. Tu fac apud te ut fies, dit Terence dans l’Andrienne, Acte II.