Essai sur l’apparition des esprits et ce qui s’y rattache

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Traduction par Georges Platon.
Paul Leymarie, éditeur (p. 112-292).

III


Essai sur l’apparition des esprits et ce qui s’y rattache.




Les spectres, dans le siècle supercritique qui vient de s’écouler, en dépit de tout, moins complètement bannis que dédaignés, ont été, comme déjà précédemment la magie dans ces 25 dernières années, l’objet d’une réhabilitation en Allemagne. Et ce n’est peut-être pas à tort. Les preuves qu’on donnait contre leur existence étaient, en effet, en partie des preuves métaphysiques, comme telles donc reposant sur des bases peu sûres, en partie des preuves empiriques ; mais des preuves empiriques démontrant seulement que, dans les cas où n’apparaissait aucune fraude accidentelle, aucune fraude consciente, il n’y a rien eu qui aurait pu agir par le moyen des rayons lumineux sur la rétine, ou par le moyen de la vibration de l’air sur le tympan. Mais cela ne prouve que contre la présence de corps dont personne même n’aurait affirmé l’existence, et dont la connaissance, par la voie dite physique, anéantirait la réalité de l’apparition des esprits.

Car il est dans l’essence de l’esprit que sa présence ne nous soit révélée que d’une toute autre manière que celle d’un corps. Ce qu’affirmerait un voyant, se comprenant lui-même et sachant s’exprimer, c’est simplement la présence dans son intellect visuel (anschauend) d’une image ne se distinguant pas du tout de l’image provoquée, là même, par les corps agissant par l’intermédiaire de la lumière et de ses rayons ; et cela cependant sans la présence réelle de tels corps ; et de même manière pour ce qui est des sensations auditives, des bruits, des sons de voix, c’est comme si les vibrations des corps ou de l’air affectaient nos oreilles, sans qu’il y ait cependant aucun corps en mouvement. Et c’est justement là la source de la méprise qu’on constate dans tout ce qui se dit pour ou contre la réalité des apparitions d’esprits. L’apparition d’esprit se présente, en effet, tout à fait comme une apparition corporelle, et cependant elle n’en est pas une et ne doit pas l’être. C’est là une distinction difficile, qui exige une connaissance réelle, un savoir philosophique et physiologique. Il s’agit en effet de comprendre qu’une action comme analogue à celle d’un corps ne suppose pas nécessairement la présence d’un corps.

Il faut, avant tout, nous rappeler ici et avoir présent à l’esprit, dans tout ce qui va suivre, ce que j’ai démontré plusieurs fois tout au long (en particulier dans la 2e édit.) de mon Mémoire sur le principe de raison suffisante, § 21, et en outre sur la vision et les couleurs, § 1 — Theoria Colorum, II. — Welt als W. und V., t. 1, p. 12–14 (3e édit., p. 13–14, t. II, chap. 2) — que notre vision du monde extérieur n’est pas simplement sensuelle, mais qu’elle est surtout intellectuelle, c’est-à-dire (pour parler objectivement) cérébrale. Les Sens ne donnent jamais qu’une simple sensation dans leur organe, donc une matière très pauvre en soi, avec laquelle la raison, avant tout par l’emploi de la loi, dont elle a conscience a priori, de la causalité, et des formes, également a priori et innées en elles, de l’espace et du temps, édifie ce monde des corps. À l’état de veille et à l’état normal, le point de départ de cet acte d’intuition c’est du reste l’impression sensible, cette impression qui est l’action dont la raison assigne la cause. Mais pourquoi ne se pourrait-il pas que, exceptionnellement, une excitation, ayant un point de départ tout autre, venant donc de l’intérieur, de l’organisme lui-même, vînt au cerveau pour être, par ce dernier, par le moyen de sa fonction propre et conformément à son mécanisme, élaborée tout comme la première ? Mais cette élaboration terminée, on ne connaîtrait plus la diversité de la matière primitive. Tout comme dans le chyle on ne reconnaît pas l’aliment dont il provient.

Dans tout cas réel de cette sorte, la question se poserait alors de savoir si la cause plus éloignée du phénomène provoqué par cela ne serait jamais à chercher plus loin que dans l’intérieur de l’organisme ; ou si cette cause, n’étant pas une impression sensible, ne pourrait cependant pas être une cause extérieure qui n’aurait pas agi, il est vrai, dans ce cas physiquement ou corporellement. Et alors, quel pourrait être le rapport du phénomène donné à la nature de cette cause extérieure lointaine ? Et encore la question de savoir si ce phénomène contient des révélations (indicia) sur cette cause, ou même en exprime l’essence. Nous serions donc ici aussi, comme en ce qui concerne le monde corporel, ramenés à la question du rapport du phénomène à la chose en soi. Mais ceci est le point de vue transcendant, par lequel on aboutirait peut-être à ce résultat, que l’apparition des esprits n’est ni plus ni moins idéale que l’apparition des corps, laquelle, comme on sait, relève immanquablement de l’idéalisme et par suite ne peut que par un lointain détour être ramenée à la chose en soi, c’est-à-dire à une véritable réalité. Comme maintenant nous avons reconnu pour cette chose en soi la volonté, nous avons lieu de conjecturer, que c’est cette même volonté que l’on trouve à la base des apparitions d’esprits comme à celles des apparitions corporelles. Toutes les explications qu’on a données jusqu’ici des apparitions d’esprit ont été des explications spiritualistes : justement comme telles, elles tombent sous le coup de la critique de Kant, dans la première partie de ses « Rêves d’un voyant. » Je tente ici une explication idéaliste.

Ces remarques générales faites en guise d’introduction aux recherches suivantes et anticipant sur le sujet, je reprends la voie qui lui convient le mieux et qui est une voie plus lente. Que je remarque seulement que je suppose connu du lecteur l’état de fait auquel se rapportent ces recherches. D’une part, en effet, ma tâche n’est pas de raconter, de faire une exposition des faits ; d’autre part, il me faudrait écrire un gros livre si je voulais reprendre toutes les histoires magnétiques de malades, de visions de rêve, d’apparitions d’esprits, etc., qui sont la matière et la base de notre thème et que l’on trouve rassemblées dans un grand nombre de volumes. Finalement aussi je ne me sens aucun goût de combattre le scepticisme de l’ignorance, dont les manières trop avisées perdent chaque jour plus de crédit et qui bientôt n’auront plus cours qu’en Angleterre. Celui, qui, aujourd’hui, met en doute les faits du magnétisme animal et sa clairvoyance n’est pas un incroyant, mais de son vrai nom, un ignorant. Il faut plus encore ; il me faut supposer la connaissance tout au moins de quelques-uns des livres existant en grand nombre, relatifs aux apparitions d’esprits, ou une toute autre connaissance de ces faits. Quant aux citations qui ont ces livres pour objet, je ne les mentionne que quand il s’agit de faits spéciaux et de points contestés. Du reste je suppose chez mon lecteur, — que je m’imagine me connaissant déjà par ailleurs, — la confiance que, lorsque j’admets que réellement quelque chose existe, je connais cela de bonne source ou par ma propre expérience.

La question se pose donc d’abord de savoir si, — réellement dans notre intellect intuitif ou cerveau, — des images visibles, tout à fait et indistinctement égales à celles que provoque dans le même cerveau la présence des corps agissant sur les sens extérieurs, — si des images visibles de cette sorte peuvent naître en dehors de cette influence. Heureusement il y a un phénomène bien connu de nous qui supprime tout doute, c’est le rêve.

Vouloir faire du rêve un simple jeu de pensées, un simple produit de l’imagination, témoigne d’un manque de sens ou de sincérité : puisque manifestement c’est une chose spécifiquement distincte. Les produits de l’imagination sont faibles, ternes, inconsistants ; tout particuliers (einseitig) et si fugitifs qu’on peut retenir l’image d’un absent présenté à l’esprit à peine quelques secondes ; et, en vérité, le cours de l’imagination la plus vive n’a rien de comparable avec cette réalité immédiate en présence de laquelle nous met le rêve. Notre capacité de représentation dans le rêve dépasse notre force de représentation imaginatrice de toute la distance du ciel à la terre. Dans le rêve, l’objet perçu a une vérité, une perfection, une complexité cohérente qui en reproduit jusqu’aux propriétés les plus accidentelles, tout comme la réalité même dont l’imagination reste infiniment éloignée. La réalité, par suite, nous offrirait les plus merveilleux spectacles, s’il nous était donné de choisir l’objet de nos rêves. Il est tout à fait faux de vouloir expliquer cela par ce fait que les produits de l’imagination seraient troublés et affaiblis par l’impression simultanée du monde extérieur réel ; vu que dans le plus profond silence de la nuit la plus noire, l’imagination ne peut rien produire qui se rapproche un peu de l’apparence objective et corporelle du rêve. En outre, les produits de l’imagination sont toujours dominés par la loi de l’association des idées, ou par des motifs et sont accompagnés de la conscience qu’ils sont quelque chose de volontaire. Le rêve au contraire est comme quelque chose de tout à fait étranger, comme quelque chose qui, comme le monde extérieur, s’impose à nous sans notre concours, et même contre notre volonté. Ce qu’il y a en lui de tout à fait inattendu, même dans les manifestations les plus insignifiantes, lui imprime le sceau de l’objectivité et de la réalité. Tous les objets du rêve paraissent clairs et déterminés comme la réalité elle-même, non seulement par rapport à nous, donc d’une façon superficielle et restreinte, ou seulement en gros et dans leurs traits essentiels ; mais dans leurs détails précis jusqu’aux particularités les plus insignifiantes et les plus accidentelles et aux circonstances accessoires perturbatrices ou contraires : là tout corps a son ombre, tout corps tombe avec une lourdeur correspondante à son poids spécifique, tout obstacle doit être surmonté comme dans la réalité. Le caractère tout à fait objectif du rêve se montre ensuite en ce que les événements qui s’y déroulent la plupart du temps se produisent contre notre attente, souvent contre nos désirs, provoquant parfois notre étonnement ; en ce que les personnes agissantes se comportent vis-à-vis de nous avec un sans-gêne révoltant. Ce caractère se montre d’une manière générale dans l’objectivité, dans l’exactitude dramatique des caractères et des actions qui a donné lieu à l’aimable remarque que tout homme, quand il rêve, est un Shakespeare. Or, la même plénitude de science qui est en nous, qui fait qu’en rêve tout corps naturel agit exactement d’une manière conforme à ses qualités essentielles ; cette plénitude de science fait aussi que tout homme agit et parle d’une manière tout à fait conforme à son caractère. Par suite de tout cela l’erreur que le rêve engendre est si forte que la réalité même, que nous avons devant nous à l’état de veille, doit tout d’abord lutter et a besoin d’un certain temps pour pouvoir se faire entendre, et nous convaincre de la fausseté du rêve qui n’est plus là, mais qui a simplement été. Même en ce qui concerne le souvenir, nous sommes parfois dans le doute, à propos d’événements insignifiants, si nous les avons rêvés ou s’ils se sont effectivement produits. Si, au contraire, quelqu’un s’avise de poser la question, si un événement s’est produit ou s’il est simplement imaginé, alors il s’expose au soupçon de folie. Tout ceci démontre que le rêve est une fonction tout à fait propre de notre cerveau et diffère totalement de la simple faculté imaginative et de son pouvoir de rumination. Aristote dit lui-même : τὸ ενυπνιον εστιν αισθημα, τροπον τινα (sommium quodammodo sensum est) : de somno et vigilià C. 2. Même il fait la belle et juste remarque que, dans le rêve même c’est encore par l’imagination que nous nous représentons les choses absentes. La conséquence de cela, c’est que pendant le rêve l’imagination est encore disponible, donc qu’elle n’est pas elle-même le medium ou l’organe du rêve.

D’autre part en retour, le rêve a une ressemblance indéniable avec la folie. Ce qui notamment distingue essentiellement la conscience dans l’état de rêve de la conscience à l’état de veille, c’est l’absence de souvenirs, ou plutôt l’absence de réminiscence cohérente et réfléchie. Nous nous rêvons dans des situations et des rapports étonnants, et même impossibles, sans qu’il nous arrive de nous demander quelles relations peuvent exister entre ces conditions et les absents, ou quelles peuvent être les causes qui les ont amenées. Nous accomplissons des actes saugrenus parce que nous n’avons pas le sentiment des choses qui leur font obstacle. Dans nos rêves, des personnes mortes depuis longtemps, figurent comme vivantes, toujours parce qu’en rêve nous ne réfléchissons pas qu’elles sont mortes. Souvent nous nous revoyons dans les conditions qui étaient celles de notre jeunesse, entourés des personnes d’alors ; nous revoyons tout dans l’ancien état. Tous les changements survenus depuis, toutes les transformations sont oubliées. Il semble donc réellement qu’en rêve, alors que toutes les forces de l’esprit sont agissantes, la mémoire seule ne soit pas tout à fait disponible. C’est ce qui fait la ressemblance du rêve avec la folie, laquelle, comme je l’ai démontré (Welt als W. und V., t. I, § 36 et t. II, chap. xxxii) se ramène essentiellement à une désorganisation de la puissance du souvenir. De ce point de vue le rêve se laisse par suite désigner comme une folie passagère, la folie comme un long rêve. En somme on a, dans le rêve, la vision parfaite et même minutieuse de la réalité présente ; et au contraire le champ de vision se trouve là borné à une sphère très limitée, dans la mesure où ce qui est absent et ce qui est passé, même ce qui est imaginé, ne vient que peu à la conscience. De même que tout changement dans le monde réel ne peut se produire qu’en conséquence d’un autre qui le précède, c’est-à-dire de sa cause : de même l’apparition dans notre conscience de toute pensée et de toute représentation est soumise d’une manière générale au principe de raison suffisante. Toute pensée et toute représentation doit donc toujours être provoquée soit par une impression extérieure sur nos sens, ou bien encore, d’après les lois de l’association (voir là-dessus le chap. xiv du second tome de mon principal ouvrage) par une pensée antérieure, sans quoi elle ne pourrait pas se produire. Ce principe de raison, qui n’est autre que le principe absolu de la dépendance et de la conditionnabilité de tout ce qui existe pour nous, doit aussi régir d’une certaine façon les rêves, la façon dont ils se produisent ; mais de quelle façon ce principe les régit, c’est ce qu’il est très difficile de dire. Car la caractéristique du rêve est la condition, qui lui est essentielle, du sommeil, c’est-à-dire la cessation de l’activité normale du cerveau et des sens. Ce n’est que quand cette activité vaque que se produit le rêve : précisément tout comme les images de la lanterne magique n’apparaissent que lorsqu’on a fait l’obscurité dans la chambre. D’après cela la naissance du rêve, donc sa matière, n’est pas amenée par les impressions de l’extérieur sur les sens : quelques cas où, dans un léger assoupissement, les voix extérieures, de simples bruits pénètrent encore dans le sensorium et exercent leur influence sur le rêve, ces cas, dis-je, sont des exceptions spéciales dont je fais abstraction ici. Maintenant il est très digne de remarque que les rêves ne sont pas amenés par l’association des idées. Ils naissent soit au milieu d’un profond sommeil, ce repos propre du cerveau que nous avons toute raison d’admettre pour un repos complet, donc sans conscience aucune : par suite se trouve exclue toute possibilité d’association d’idées ; soit au moment où la conscience passe de l’état de veille à l’état de sommeil, au début du sommeil : là ils ne font proprement jamais complètement défaut, et ils nous donnent l’occasion de nous convaincre pleinement, qu’ils ne sont rattachés par aucune association d’idées à nos représentations à l’état de veille, qu’ils en laissent intacte la trame pour emprunter la matière dont ils sont faits et leur cause d’ailleurs, nous ne savons d’où. Les premières images de rêve de l’individu qui s’endort sont — et cela se laisse facilement observer — toujours sans lien aucun avec les pensées sous l’empire desquelles il s’est endormi ; que dis-je ? elles sont si étonnamment différentes qu’il semble qu’entre toutes les choses du monde elles sont allées volontairement choisir ce à quoi nous n’avons pas du tout pensé ! Par suite pour celui qui réfléchit à cela la question se pose : qu’est-ce qui peut donc ainsi déterminer le choix et la nature de ces images ? Elles présentent en outre, (comme le remarque justement et finement Burdach dans le t. III de sa Physiologie) ceci de distinctif qu’elles n’ont rien de cohérent, et que même la plupart du temps nous n’intervenons pas nous-mêmes comme, acteurs, comme dans les autres rêves. Elles forment un spectacle purement objectif consistant en images isolées, qui surgissent soudain au moment où nous nous endormons, ou encore ce sont des événements tout simples. Comme nous nous réveillons souvent aussitôt là-dessus, nous pouvons tout à fait nous convaincre qu’ils n’ont jamais la moindre ressemblance, pas la plus lointaine analogie ou le moindre rapport avec les pensées qui nous étaient à l’instant même auparavant présentes à l’esprit. Ils nous surprennent plutôt par le caractère inattendu de leur contenu qui est aussi étranger à notre cours de pensée antérieure qu’aucun objet du monde réel qui, à l’état de veille, peut de la manière la plus accidentelle faire soudainement irruption dans notre perception ; qui souvent est tiré de si loin, est si étonnamment et si aveuglément choisi qu’on dirait le jeu du sort ou un coup de dé ! — Le fil donc, que le principe de causalité nous met dans la main, nous paraît ici coupé aux deux bouts, à l’intérieur et à l’extérieur. Seulement ceci n’est pas possible ni concevable. Nécessairement il faut qu’il y ait une cause qui provoque ces formes du rêve et les détermine toutes distinctement, une cause qui devrait expliquer exactement pourquoi, par exemple, à moi, que jusqu’au moment où je me suis endormi ont préoccupé de tout autres pensées, soudainement s’offre un arbre en fleur, mollement balancé par le vent, et rien d’autre ; une autre fois au contraire une jeune fille avec une corbeille sur la tête, une autre fois encore une file de soldats, etc.

Comme maintenant donc, quand nait le rêve, que ce soit au moment de s’endormir ou en plein sommeil, le cerveau, ce siège et cet organe unique de toutes les représentations, est sans excitation du dehors par les sens, comme sans excitation du dedans par le cours des pensées, il ne nous reste plus qu’à admettre qu’il n’y a là qu’une simple excitation physiologique qui vient de l’intérieur de l’organisme. Pour cette influence de l’organisme deux voies donnent accès au cerveau : la voie des nerfs et celle des vaisseaux sanguins. La force vitale s’est pendant le sommeil, c’est-à-dire pendant la suspension de toutes les fonctions de relation, totalement rejetée sur la vie organique, et elle est occupée, avec un léger ralentissement du souffle, du pouls, de la chaleur, de presque même toutes les autres secrétions ; elle s’occupe principalement de la reproduction lente, de la réfection des parties consumées, de la guérison des parties lésées, de la réparation des désordres survenus. Le sommeil est par suite le moment où la vis naturæ medicatrix, dans toutes les maladies, provoque les crises salutaires, où elle remporte la victoire décisive sur le mal existant, où le malade par suite, plein du sentiment de la guérison prochaine, éprouve du soulagement et se réveille joyeux. Mais chez les bien portants aussi cette même vis naturæ medicatrix agit de la même façon, seulement en proportion incomparablement moindre, sur tous les points où cela est nécessaire. Par suite l’homme bien portant, lui aussi, a, quand il se réveille, le sentiment d’être renouvelé et restauré : tout particulièrement le cerveau a dans le sommeil reçu sa nutrition qui ne s’accomplit pas à l’état de veille. Et la conséquence en est une conscience devenue beaucoup plus claire. Toutes ces opérations s’accomplissent sous la conduite et le contrôle du système nerveux plastique, donc de tous les grands ganglions ou des centres nerveux qui, dans toute la longueur du tronc, reliés les uns aux autres par des filets conducteurs, constituent les nerfs du grand sympathique ou le foyer nerveux intérieur. Mais ce foyer nerveux intérieur est tout à fait séparé du foyer des nerfs extérieurs, je veux dire le cerveau, auquel incombe exclusivement la direction des rapports extérieurs et qui, à cause de cela, a un appareil nerveux dirigé vers l’extérieur et des représentations dont cet appareil est cause. À l’état normal les opérations de ce foyer nerveux intérieur n’arrivent pas jusqu’à la conscience, ne sont pas senties. Parfois cependant ce système nerveux intérieur se trouve faiblement et indirectement relié au système cérébral par quelques minces et longs filets nerveux jouant tant bien que mal le rôle de nerfs anastomotiques. Par le moyen de ces mêmes nerfs, dans les états anormaux, ou quand il y a lésion des parties internes, l’isolement du cerveau, dont nous avons parlé, se trouve jusqu’à un certain point suspendu ; et ces états viennent alors plus ou moins clairement comme souffrance à la conscience. Dans l’état normal et de santé, au contraire, il n’arrive par là au sensorium, de tous les procès et mouvements qui s’accomplissent dans les officines si compliquées et si actives de la vie organique ; de tous les événements insignifiants ou sérieux de cette vie, il n’arrive, dis-je, au sensorium qu’un écho extrêmement faible, comme un écho perdu. Cet écho, dans l’état de veille, quand le cerveau est pleinement occupé à ses opérations propres, occupé donc à recevoir les impressions extérieures, à voir ce qu’elles lui apportent, et à penser, cet écho alors n’est pas perçu ; il a tout au plus une influence secrète et inconsciente, dont naissent ces changements d’humeur dont on ne peut rendre compte par aucune cause objective. Au moment de s’endormir cependant, lorsque les impressions extérieures cessent d’agir, et que l’excitabilité de la pensée, à l’intérieur du sensorium, disparait complètement peu à peu, ces impressions faibles qui, par une voie indirecte, s’échappent du foyer intérieur de la vie organique, et également les moindres changements s’accomplissant dans le cours de la circulation du sang, et qui se communiquent aux vaisseaux sanguins du cerveau, — tout cela devient sensible, — comme la lumière commence à paraître quand vient le crépuscule du soir, ou comme la nuit nous entendons le murmure des sources qui passe pour nous inaperçu le jour. Les impressions qui sont trop faibles pour pouvoir agir sur le cerveau à l’état de veille, sur le cerveau en pleine activité, peuvent, quand cette activité cesse, amener une légère excitation de chacune de ses parties et de ses facultés représentatives ; tout comme une harpe ne vibre pas aux bruits étrangers quand on en joue, mais bien quand elle est pendue silencieuse. C’est donc ici qu’il faut placer la cause de la naissance et par suite aussi le principe constant de détermination des rêves qui se forment au commencement du sommeil, et non moins aussi la cause et le facteur déterminant de ces rêves qui naissent dans le repos absolu de l’esprit en plein sommeil et qui sont de véritables drames ; sauf que pour ces derniers, il faut, comme ils ne se produisent que quand le cerveau est déjà plongé dans un profond repos et tout entier occupé à sa nutrition, il faut une excitation beaucoup plus forte venue de l’intérieur. Par suite encore ce sont seulement ces rêves qui dans des cas particuliers très rares ont une signification prophétique ou fatidique ; et Horace dit avec raison :

« Post mediam noctem, cum somnia vera. »

Les derniers rêves du matin, en effet, sont sous ce rapport comme les rêves au commencement du sommeil ; en ce moment le cerveau reposé et rassasié redevient facilement excitable.

Ce sont donc ces faibles retentissements du travail des officines de la vie organique, qui se fraient une voie dans l’activité sensorielle du cerveau tombant à l’insensibilité ou s’y trouvant en plein, et qui l’excitent faiblement et d’autre part d’une manière inaccoutumée et par une autre voie qu’à l’état de veille. C’est de ces retentissements de la vie organique que l’activité sensorielle du cerveau — puisque la voie est fermée à toute autre excitation — doit tirer l’occasion et la matière de ses rêves, quelque hétérogènes que puissent être ces causes pour de telles impressions. De même donc que l’œil, par un simple choc mécanique ou par une convulsion intérieure du nerf, peut recevoir des sensations de clarté et de lumière tout à fait de même nature que celles qui peuvent être occasionnées par la lumière extérieure ; tout comme parfois l’oreille, par suite de changements anormaux qui l’ont affectée intérieurement, entend des bruits de toutes sortes ; tout comme également le nerf olfactif, sans cause extérieure, perçoit des odeurs spécifiquement distinctes ; tout comme les nerfs du goût peuvent être affectés de même ; tout comme donc tous les nerfs sensitifs peuvent être excités et recevoir les impressions qui leur sont propres aussi bien du dedans que du dehors : de la même manière le cerveau, lui aussi, peut être déterminé, par les excitations qui lui viennent de l’intérieur de l’organisme, à accomplir sa fonction qui est de voir des formes étendues. En quoi donc les apparitions se produisant ainsi ne seront pas à distinguer de celles qui auront pour cause les impressions reçues par les organes des sens et qui auront été provoquées par des causes extérieures. Comme l’estomac, de tout ce qu’il peut s’assimiler, fait du chyme et les intestins de ce chyme du chyle où l’on ne distingue plus la matière primitive ; de même ainsi réagit le cerveau sur toutes les excitations, qui lui viennent, conformément à sa fonction propre.

Cette fonction consiste tout d’abord à projeter des images dans l’espace, l’espace à trois dimensions étant la forme d’intuition propre au cerveau ; elle consiste ensuite à faire mouvoir ces images dans le temps et suivant le fil de la causalité, le temps et la causalité étant également les fonctions de l’activité qui lui est propre. Le cerveau, à toute époque, ne doit donc parler que sa propre langue ; il traduira, par suite, aussi dans cette langue ces impressions faibles qui lui arrivent de l’intérieur pendant son sommeil, tout comme s’il s’agissait des impressions fortes et bien distinctes qui lui viennent, à l’état de veille, du dehors par la voie régulière. Les premières de ces impressions aussi lui fournissent donc la matière d’images tout à fait semblables à celles qui naissent en lui par l’excitation des sens extérieurs : quoiqu’il puisse y avoir difficilement une ressemblance quelconque entre les deux sortes d’impressions qui donnent lieu à ces images. Mais l’attitude du cerveau se laisse comparer ici à celle d’un sourd qui de quelques voyelles qui lui arrivent à l’oreille se construit une phrase entière — combien différente de la vraie ; ou bien encore à celle d’un fou qu’un mot dit au hasard ramène aux sauvages imaginations correspondantes à son idée fixe. En tout cas ce sont ces faibles échos de certains faits accomplis dans l’intérieur de l’organisme qui, allant se perdre dans le cerveau, donnent lieu à ses rêves. Les rêves sont par suite aussi déterminés dans leur forme spéciale par la nature de ces impressions, puisque ce sont ces dernières qui donnent au rêve comme son thème fondamental. Oui, ces rêves, quelque divers qu’ils puissent être de ces impressions, présenteront cependant certaines analogies avec elles, leur correspondront tout au moins symboliquement et surtout correspondront le plus exactement à celles qui peuvent exciter le cerveau au plus fort du sommeil ; vu que de telles impressions doivent déjà, nous l’avons dit, être beaucoup plus fortes que les autres. Comme maintenant, ensuite, ces procès intérieurs de la vie organique agissent sur le sensorium, commis à la compréhension du monde extérieur, également à la façon de quelque chose qui lui est étranger et extérieur : les visions qui naissent en lui de cette manière seront des formes tout à fait inattendues, tout à fait différentes du cours de pensées existant chez lui l’instant d’auparavant peut-être et étrangères : comme nous avons lieu de l’observer quand nous nous endormons et que nous nous réveillons soudain.

Toute cette analyse, visiblement, ne nous apprend à connaitre rien de plus que ceci : quelle est la cause la plus immédiate de la naissance du rêve ou son occasion : lesquelles cause et occasion influent à la vérité aussi sur le contenu du rêve et cependant doivent être en elles-mêmes très différentes de ce dernier, de telle sorte que la nature de leur étroit rapport, de leur parenté reste un mystère. Encore plus énigmatique est le procès physiologique, qui s’accomplit dans le cerveau, en quoi proprement consiste le rêve. Le sommeil est, comme on le sait, le repos du cerveau ; le rêve en est cependant une certaine activité : mais nous devons alors, pour ne pas nous contredire, comprendre que ce repos du cerveau est un repos simplement relatif et cette activité une activité limitée et simplement partielle. Dans quel sens maintenant cette activité est cela, si c’est par certaines parties du cerveau, par le degré de son excitation, par la nature de son mouvement intérieur, et par quoi proprement cette activité du rêve se distingue de l’état de veille — c’est ce que nous ne savons encore pas. — Il n’y a pas une faculté de l’esprit qui n’entre en action dans le rêve : cependant par le cours même du rêve et par notre propre attitude en ce moment, il apparaît que dans le rêve souvent la faculté du jugement et également de la mémoire, comme nous l’avons déjà vu, font extraordinairement défaut.

En ce qui concerne notre objet principal, il reste le fait que nous avons un pouvoir de nous représenter intuitivement les objets étendus et de percevoir et de saisir les bruits et les voix de toutes sortes ; et ces deux choses sans l’excitation extérieure de ces impressions sensibles (Sinnesempfindungen) qui au contraire, livrent à notre intuition, à l’état de veille, l’occasion, la matière ou la base empirique nécessaire à son activité, sans cependant être le moins du monde identique avec elle : vu que cette intuition est tout à fait intellectuelle et pas seulement sensuelle, comme je l’ai déjà souvent démontré, en citant les principaux passages relatifs à cela. Mais maintenant ce fait indiscutable, il faut nous y fermement tenir : c’est le phénomène primaire auquel se ramènent toutes nos explications ultérieures, qui ne feront que montrer, s’étendant plus loin encore, l’activité du susdit pouvoir. La dénomination la plus convenable de ce pouvoir serait celle que les Écossais ont très judicieusement choisie pour désigner une sorte particulière de sa manifestation ou de son emploi, guidés en cela par le tact exquis que donne l’expérience la plus sûre ; c’est la dénomination de second sight, de seconde vue. La capacité, dont il s’agit ici, de rêver est, en fait, un second pouvoir de vision qui ne se réalise pas, il est vrai, comme le premier, par le moyen des sens ; un pouvoir de vision dont les objets cependant, par leur nature et leur forme, sont les mêmes que celles du premier. D’où il faut conclure que ce pouvoir, tout comme le premier, est une fonction du cerveau. Cette dénomination écossaise serait par là la plus convenable pour désigner l’espèce tout entière des phénomènes relatifs à cela et pour les ramener à un pouvoir fondamental. Comme cependant ceux qui ont créé l’expression s’en sont servi pour désigner une manifestation particulière, rare et remarquable au plus haut point, de cette faculté, je ne dois pas l’employer, quelque envie que j’en ai, pour désigner l’espèce tout entière de ces visions ou plus exactement le pouvoir subjectif qui se manifeste en elles toutes. Pour désigner ce pouvoir il ne me reste, par suite, pas de désignation plus convenable que celle d’organe du rêve : une désignation qui, seule entre toutes, désigne tout entier ce mode de vision dont il s’agit par ce qui en est une manifestation connue de tous et courante. Je me servirai donc de cette expression pour désigner le pouvoir de vision dont nous venons de parler, qui s’exerce indépendamment de toute impression du dehors sur les sens.

Les objets, que ce pouvoir de vision nous met sous les yeux dans le rêve ordinaire, nous sommes habitués à les considérer comme tout à fait illusoires, parce qu’ils s’évanouissent à notre réveil. Il n’en est cependant pas toutes les fois ainsi ; et il est très important pour notre sujet d’apprendre à connaître par notre propre expérience les exceptions à cette règle : ce que chacun pourrait faire peut-être à la condition de consacrer à la chose l’attention qu’il faut. Il y a notamment un état dans lequel nous dormons et nous rêvons ; mais ce que nous rêvons c’est justement la réalité qui nous entoure ; nous voyons alors notre chambre à coucher, avec tout ce qu’elle contient, nous voyons par exemple entrer les personnes ; nous avons conscience que nous sommes au lit : tout cela très exactement. Et cependant nous dormons, même les yeux tout à fait fermés. Nous rêvons : seulement ce que nous rêvons est vrai et réel. C’est comme si notre cerveau était devenu transparent et que le monde extérieur désormais, au lieu de faire le détour et de passer par l’étroite porte des sens, vint tout droit et immédiatement au cerveau. Cet état est beaucoup plus difficile à distinguer de l’état de veille que le rêve ordinaire ; parce que, avec le réveil, on ne constate aucune transformation des alentours, aucun changement objectif. Maintenant (V. Le Monde comme Volonté : die welt a. W. und V. Bd i, § 5, p. 19 [3e édit., p. 19 et suiv.), le réveil est le seul critère entre l’état de veille et le sommeil, un critère qui, ici, on le voit, fait défaut quant à son côté objectif et essentiel. En effet quand nous nous éveillons, sortant d’un rêve de la nature de celui dont il s’agit ici, nous avons simplement à faire à un changement subjectif qui consiste en ceci que nous ressentons soudainement un changement dans notre organe de perception. Ce changement est cependant à peine sensible et peut facilement passer inaperçu parce qu’il n’est accompagné d’aucun changement objectif. À cause de cela, ces rêves reproduisant la réalité, la plupart du temps, ne nous seront connus que s’il s’y mêle des formes qui n’appartiennent pas à cette réalité, et qui par suite s’évanouissent au réveil ; ou même si un rêve semblable a reçu une confirmation, un accroissement de réalité plus haut encore, dont je parlerai bientôt. L’espèce de rêve, que je viens de décrire, c’est ce qu’on a appelé veiller en dormant (Schlafwachen) ; non point peut-être que ce soit un état intermédiaire entre le sommeil et la veille, mais que cet état peut être désigné comme le fait de devenir éveillé dans le sommeil même. J’aimerai mieux, par suite, l’appeler un rêve vrai. À la vérité on constatera que ce rêve ne se produit la plupart du temps que le matin de bonne heure et aussi le soir, quelque temps après qu’on s’est endormi : la raison en est simplement que ce n’est que quand le sommeil n’était pas profond que le réveil pouvait assez facilement se produire pour laisser subsister le souvenir de ce qu’on a rêvé. Il est certain que ce rêve se produit beaucoup plus souvent au plus fort du sommeil, suivant la règle que le somnambule est d’autant plus clairvoyant que le sommeil est plus profond : mais alors il ne subsiste aucun souvenir de cela. Que, au contraire, un souvenir de cette sorte trouve parfois place quand le rêve se produit dans un sommeil léger, cela n’explique pas ce fait que même dans le sommeil magnétique, exceptionnellement, un souvenir des choses vues peut arriver à la conscience à l’état de veille, si le sommeil était tout à fait léger. On trouvera un exemple de cela dans l’« Archiv für thier. Magn. » de Kieser Bd III, 2e partie, p. 139. D’après cela, le souvenir de ces rêves d’une vérité objective immédiate ne subsiste donc que s’ils se produisent quand le sommeil est léger, par exemple le matin, quand le réveil se fait immédiatement après.

Maintenant, en outre, cette sorte de rêve, dont le propre consiste en ceci que l’on rêve la réalité présente la plus immédiate, se montre parfois à nous d’une nature plus énigmatique encore par ce fait que le champ de vision du rêveur s’étend bien plus, de manière à dépasser les limites de la chambre à coucher : — les rideaux des fenêtres ou les contrevents cessent d’être des empêchements à la vue et on perçoit alors nettement ce qu’il y a derrière, la cour, le jardin, la rue avec les maisons en face. Notre étonnement de cela sera moins grand si nous considérons qu’ici ce n’est pas de la vue physique qu’il est question, mais d’un simple rêve : mais c’est un rêve de ce qui est là, de ce qui est réel, un rêve vrai ; donc une perception qui a lieu par l’organe du rêve, qui, comme tel, n’est naturellement pas lié à la condition du cours ininterrompu des rayons de lumière. La partie supérieure du crâne était, elle-même, comme nous l’avons dit, le premier mur de séparation existant, par lequel cette espèce particulière de perception restait empêchée. Que cette dernière croisse un peu plus d’intensité : et alors aussi les rideaux, les portes et les murs ne sont plus un obstacle. Comment maintenant cela est-il possible ? c’est un profond mystère. Nous savons ceci : qu’ici le rêve est un rêve vrai ; qu’il y a perception par l’organe du rêve ; et rien de plus. Et cette perception est, pour nous, un fait élémentaire. Ce que nous pouvons faire pour l’expliquer, — dans la limite où une explication est possible — c’est tout d’abord de rassembler et d’ordonner en série et d’une manière convenable tous les phénomènes se rapportant à ce mode de perception dans le but de reconnaître les rapports existants entre eux et dans l’espoir d’arriver peut-être par là un jour à une vue plus exacte de la chose.

En attendant, celui-là même auquel l’expérience propre fait défaut se voit contraint de croire à la perception par l’organe du rêve, que nous venons de décrire, par le somnambulisme spontané, le somnambulisme propre, les promenades nocturnes. Que les personnes affectées de cette maladie dorment fortement et qu’elles ne puissent du reste rien voir avec leurs propres yeux, cela est tout à fait certain. Cependant elles perçoivent tout dans leur entourage le plus immédiat. Ils évitent tous les obstacles, ils vont par les voies larges, ils vont par les abîmes les plus redoutables, font des sauts formidables sans manquer leur but : quelques-uns d’entre eux même règlent, pendant leur sommeil, leurs affaires quotidiennes, leurs affaires domestiques, d’une manière très exacte et très correcte ; d’autres composent et écrivent sans faire la moindre erreur. Les personnes plongées artificiellement dans le sommeil magnétique perçoivent de la même manière ce qui forme leur entourage et même les objets les plus éloignés. Il faut sans doute faire entrer encore dans la même catégorie de faits la perception qu’ont de tout ce qui se passe autour d’eux certains morts apparents, qui gisent là, immobiles pendant tout le temps et incapables de remuer un membre : eux aussi rêvent leur entourage présent, apportent jusqu’à leur conscience la connaissance de cet entourage, par une autre voie que celle des sens. On s’est donné beaucoup de peine pour découvrir l’organe physiologique ou le siège de cette perception : on n’y est cependant pas encore arrivé jusqu’ici. Que si l’état somnambulique est complet, les sens extérieurs aient tout à fait abdiqué leurs fonctions : cela est incontestable : alors, même le plus subjectif de tous les sens, le sentiment qu’on a de son corps, est si complètement évanoui, qu’on a fait, pendant le sommeil magnétique, les opérations chirurgicales les plus douloureuses, sans que le patient ait trahi avoir le moins du monde conscience de cela. Le cerveau paraît, à ce moment, être dans l’état de sommeil le plus profond, dans un état de complète inactivité. Ceci, avec certaines expressions et déclarations des somnambules, a donné lieu à l’hypothèse que l’état somnambulique consiste dans une impuissance passagère complète du cerveau et l’accumulation de toute la force vitale dans les nerfs sympathiques, dont les plus grands complexus, notamment le plexus solaris, seraient tranformés en un sensorium, et donc, se substituant au cerveau, en prendraient les fonctions, qu’ils rempliraient sans l’aide d’aucun organe extérieur des sens et cependant d’une manière incomparablement plus parfaite que le cerveau lui-même. Cette hypothèse émise, si je ne me trompe, la première fois par Reil, n’est pas sans vraisemblance, et se trouve, depuis ce temps, en grand honneur. Ses principaux points d’appui, ce sont les déclarations de presque tous les somnambules clairvoyants, que, dans le sommeil somnambulique, le siège de la conscience, est, chez eux, le creux de l’estomac (Herzgrube), où se déroulent la pensée et la sensation, comme cela a lieu autrement dans la tête. La plupart d’entre eux se font tout même appliquer sur la région de l’estomac les objets qu’ils veulent voir exactement. Je tiens cependant la chose pour impossible. Qu’on considère seulement le plexus solaris, ce prétendu cerebrum abdominale : combien petite est sa masse, combien au plus degré simple sa structure composée d’anneaux de substance nerveuse, avec quelques légers renflements ! Si un tel organe était capable de remplir les fonctions de voir et de penser, ce serait le renversement de la loi dont on trouve la confirmation partout : natura nihil facit frustra. Pourquoi autrement alors la masse, pesant le plus souvent trois livres et dans quelques cas cinq, la masse si précieuse et si bien protégée du cerveau, avec la structure si extraordinairement artificielle de ses parties, dont la complication est telle qu’il est besoin de plusieurs modes d’analyse tout à fait divers et de s’y reprendre mainte et mainte fois, pour seulement comprendre un peu la construction cohérente de cet organe, et pouvoir se faire une idée passablement claire de la merveilleuse forme et du merveilleux enchaînement de ses parties ! En second lieu il faut considérer que les pas et les mouvements d’un promeneur nocturne s’adaptent avec la promptitude la plus grande et l’exactitude la plus parfaite aux alentours les plus immédiats perçus seulement par l’organe du rêve ; et qu’il est tenu compte de la manière la plus rapide et, comme ne pourrait le faire aucun homme éveillé, des obstacles qui s’offrent pour atteindre ainsi le but plus habilement poursuivi. Mais maintenant les nerfs moteurs sortent de la moelle épinière qui, par la medulla oblongata, est reliée au cervelet, le régulateur des mouvements ; lequel à son tour l’est au cerveau proprement dit, le lieu des motifs qui sont les représentations : par quoi il est alors possible que les mouvements s’adaptent avec une promptitude instantanée aux perceptions les plus fugitives.

Mais si les représentations, qui doivent déterminer les mouvements à titre de motifs, sont transportées dans le plexus ganglionnaire intestinal, qui ne peut avoir qu’indirectement de rares, difficiles et indirectes communications avec le cerveau (c’est pour cela qu’à l’état de santé nous ne savons rien de l’activité et de l’œuvre si considérable et si incessante de notre vie organique) ; comment les représentations qui auraient là leur siège pourraient-elles, et cela avec la rapidité de l’éclair, servir à guider les pas du promeneur nocturne si exposé[1] ? — Enfin sur ce point que tout au moins les rêves sont une fonction du cerveau, le fait suivant, rapporté par Treviranus (Über die Erscheinungen des organischen Lebens, Bd. 2, abtheil. 2, p. 117), d’après Pierquin, nous donne une certitude de fait. « Chez une jeune fille dont les os du crâne avaient été tellement détruits en partie que le cerveau était tout à fait à nu, on voyait ce dernier se soulever à l’état de veille et s’affaisser au moment de s’endormir. Quand elle reposait doucement la dépression était la plus forte. Quand elle rêvait beaucoup le cerveau devenait turgescent. » Mais entre le somnambulisme et le rêve il n’y a visiblement qu’une différence de degré : les perceptions du somnambulisme se produisent également par l’organe du rêve ; c’est, comme on l’a dit, un rêve immédiatement vrai[2].

On pourrait cependant modifier l’hypothèse que nous examinons ici en ce sens qu’on admettrait que le plexus ganglionnaire intestinal ne serait pas lui-même le sensorium, mais jouerait seulement le rôle des organes extérieurs, donc des organes des sens réduits ici en tout cas à la complète impuissance, conséquemment recevrait les impressions du dehors qu’il livrerait au cerveau ; lequel, travaillant ces impressions conformément à sa fonction, en tirerait et construirait les formes du monde extérieur, tout comme autrement elle les tire et construit avec les sensations des organes des sens. Seulement encore ici se représente la difficulté de ce transport, rapide comme l’éclair, des impressions au cerveau, le cerveau si complètement isolé de ce centre nerveux intérieur. Ensuite le plexus solaris par sa structure est aussi impropre à faire un organe de la vue et de l’ouïe qu’un organe de la pensée ; et outre cela encore il est, par un mur épais de peau, de graisse, de muscles, de péritoine et de viscères, tout à fait soustrait aux impressions de la lumière. Quand donc la plupart des somnambules (de même van Helmont dans les passages cités par plusieurs de l’Ortus medicinæ), (Lugd. bat. 1667, demens idea, § 12, p. 171) disent que leur pouvoir de vision et de pensée se transporte dans la région du ventre, nous ne devons pas admettre cela comme quelque chose d’objectivement certain : d’autant moins qu’il y a des somnambules qui le nient formellement : par exemple la bien connue Auguste Müller de Karlsruhe déclare (dans la relation qui a été faite sur elle, p. 53 et suivantes) que ce n’est pas avec le creux de l’estomac qu’elle voit, mais avec les yeux. Elle dit cependant que la plupart des autres somnambules y voyaient avec le creux de l’estomac. Et à la question : « La faculté de penser peut-elle passer au creux de l’estomac ? » elle répond : « Non, mais bien la faculté de voir et d’entendre. » À cela correspond la déclaration d’une autre somnambule, dans l’Archiv de Kieser, t. X, partie 2, p. 154, qui à la question : « Penses-tu avec ton cerveau tout entier ou seulement avec une partie de ton cerveau ? » répond : « Je pense avec le cerveau tout entier et je suis très fatiguée. » Le résultat vrai de toutes les déclarations des somnambules paraît être que l’excitation et la matière pour l’activité intuitive du cerveau ne vient pas, comme dans l’état de veille, du dehors et par les sens, mais comme nous l’avons expliqué ci-dessus pour le rêve, vient de l’intérieur de l’organisme, dont l’activité est sous le contrôle et la direction des grands plexus des nerfs sympathiques, lesquels, par suite, relativement à l’activité nerveuse, représentent tout l’organisme, à l’exception du système cérébral, et en tiennent la place. Ces déclarations des somnambules sont à comparer avec le fait que nous prétendons ressentir dans le pied la douleur que cependant nous ressentons en réalité dans le cerveau, que par suite cette douleur cesse dès que l’afflux de la force au cerveau est interrompue. C’est donc une erreur quand les somnambules s’imaginent voir avec la région de l’estomac, ou même lire, ou, dans les cas rares, quand ils prétendent remplir cette fonction avec les doigts, les doigts de pieds ou la pointe du nez (par ex. le jeune Arst dans l’Archiv de Kieser, t. III, 2e partie, puis la somnambule Koch, ibid., t. X, 3e partie, p. 8–21, et aussi la jeune fille, dont il s’agit dans la « Geschichte zweier somnambulen » de Just. Kerner, 1824, p. 323–30, qui ajoute que « le lieu de cette vision est le cerveau, comme dans l’état de veille »). Même à supposer, en effet, la sensibilité nerveuse de ces parties encore plus développée, on ne saurait parler de vision, au sens propre du mot, de vision par le moyen des rayons de lumière dans des organes manquant de tout appareil optique, en admettant même que ces organes ne soient pas recouverts d’enveloppes épaisses et soient accessibles à la lumière. Ce n’est pas seulement, en effet, la grande sensibilité de la rétine, qui la rend capable de voir, mais c’est aussi l’appareil si artificiel et si compliqué de la prunelle de l’œil. La vision physique exige donc tout d’abord une surface sensible à la lumière, mais elle exige aussi que sur cette surface les rayons de lumière divergent au dehors, par le moyen de la pupille et des appareils réfringents à travers lesquels passe la lumière, et infiniment compliqués, se réunissent et se concentrent, de manière qu’une image, — ou mieux une impression nerveuse correspondant exactement à l’objet externe — naisse, par laquelle seule, semble-t-il, sont livrées à la raison les données subtiles dont elle tire ensuite par un procès intellectuel, qui comporte l’emploi de la loi de causalité, la vision dans l’espace et le temps. Au contraire, le creux de l’estomac et la pointe des doigts, même si la peau et les muscles, etc., étaient transparents, ne pourraient toujours recevoir que des réflexes de lumière isolés l’un de l’autre. Par suite il serait aussi impossible de voir avec eux qu’à un daguerréotype de faire des obscura dans une chambre ouverte et sans verre de concentration. Une autre preuve que ces prétendues fonctions des sens sont des paradoxes et qu’il n’y a pas là proprement de fonctions des sens, et qu’on ne voit pas par l’action physique des rayons de lumière, c’est la circonstance que le susdit garçon de Kieser lisait avec les doigts de pieds même quand il avait d’épais bas de laine, et qu’il ne voyait avec la pointe des doigts que s’il le voulait expressément, du reste, dans la chambre avec les mains devant et en tâtonnant. Le fait nous est confirmé par ses propres déclarations relatives à ses perceptions anormales : (v. un autre passage, p. 128). « Il n’appelait jamais cela voir, mais à la question qu’on lui posait comment il sait ce qu’il se passe là, il répondait qu’il sait justement même ce qu’il y a de nouveau. » « C’est de la même façon que dans l’Archiv de Kieser, t. VII, p. 1, p. 52, une somnambule décrit sa perception comme une vue qui n’est pas une vue, une vue immédiate. » Dans l’histoire de la clairvoyante Auguste Müller, Stuttgart, 1818, il est rapporté à la page 36 « qu’elle voit très nettement et reconnaît toutes les personnes et les objets dans l’obscurité la plus profonde, là où il nous serait impossible de distinguer notre main devant nos yeux. » C’est ce que nous prouve encore, en ce qui concerne l’ouïe des somnambules, une déclaration de Kieser (Tellurismus, t. II, p. 172, 1re édit.) que les rubans de laine, sont particulièrement bons conducteurs du son, — tandis que la laine, comme on le sait, est de toutes choses celle qui conduit le plus mal le son. Mais particulièrement instructif est sur ce point le passage suivant du livre dont nous venons de parler sur Auguste Müller : « Il est digne de remarque — chose au reste qu’on observe chez d’autres somnambules — qu’elle n’entend rien de tout ce qui se dit entre les personnes qui se trouvent dans la chambre, même tout à fait à côté d’elle, si les paroles qui se disent ne lui sont pas directement adressées. Tout mot, au contraire, adressé à elle, même proféré encore plus bas, plusieurs personnes parlassent-elles en même temps, sur les sujets les plus divers, est immédiatement entendu d’elle et reçoit sa réponse. Il en est de même en ce qui concerne la lecture. Si la personne qui lit devant elle pense à quelque autre chose qu’à sa lecture, elle n’entend rien de ce qu’on lit ; p. 40. » — On trouve encore p. 89 : « Elle n’entend pas comme on entend d’ordinaire par l’oreille, vu qu’on peut obstruer cette oreille sans que cela l’empêche d’entendre. » — De la même manière on trouve répété dans les « Mitteilungen aus dem Schlafleben der somnambule Auguste K. an Dresden, » 1843, qu’elle entendait parfois tout à fait uniquement par la surface de la main, et en vérité ce qui était exprimé sans voix par le seul mouvement des lèvres, p. 32 ; elle avertit elle-même qu’on ne doit pas voir là un fait d’audition au sens littéral du mot.

Il ne faut donc pas voir, chez les somnambules de toute sorte, des perceptions sensibles au sens propre du mot ; mais leur perception consiste à rêver directement le vrai, et se produit donc par l’organe énigmatique du rêve. Que les objets à percevoir soient placés sur le front de la somnambule ou sur le creux de l’estomac, ou que, dans quelques cas mentionnés, elle dirige sur ces objets, la pointe de ses doigts écartés, c’est simplement un moyen pour elle de diriger l’organe du rêve sur ces objets, en le mettant en contact avec eux, pour qu’ils deviennent le thème de son rêve vrai. Cela n’a lieu que pour diriger nettement l’attention de l’organe, ou, en langage technique, pour mettre cette attention en rapport plus étroit avec ces objets. Sur quoi alors la somnambule rêve ces objets ; et non seulement elle les voit, mais elle les entend, elle leur parle, même elle les sent : beaucoup de clairvoyants disent, en effet, que tous leurs sens sont transportés au creux de l’estomac (Dupotet, Traité complet du magnétisme, p. 449–452). C’est une chose tout à fait analogue à l’usage des mains pour magnétiser : les mains n’agissent pas proprement au physique ; ce qui agit c’est la volonté du magnétiseur : mais l’emploi des mains sert justement au magnétiseur à diriger sa volonté d’une manière décisive. Pour bien comprendre, en effet, toute l’action du magnétiseur, cette action s’exerçant par toutes sortes de gestes, avec ou sans contact, même de loin et à travers les murs de séparation, il faut forcément en venir à cette vue de ma philosophie, que le corps est identique à la volonté, qu’il n’est rien d’autre que l’image, de la volonté, qui se forme dans le cerveau. Que la vision du somnambule ne soit pas une vision au sens où nous l’entendons, une vision physiquement déterminée par la lumière, cela résulte déjà de ce fait que cette vision, quand elle s’élève à la clairvoyance, n’est pas empêchée par les murs, parfois même s’étend aux terres lointaines. Une explication particulière de cette même vision, c’est cette vue intérieure, qui se rencontre quand la clairvoyance est poussée à un haut degré ; par laquelle les somnambules de cette espèce perçoivent clairement et nettement toutes les parties de leur propre organisme, bien qu’ici, tant par suite d’absence complète de lumière qu’à cause des nombreux murs de séparation existant entre les parties perçues et le cerveau, toutes les conditions fassent absolument défaut pour la vision physique. Nous pouvons de là conjecturer en quelle sorte toute perception somnambulique, donc aussi la perception dirigée au dehors et au loin, et d’une manière générale toute vision, existe par l’organe du rêve ; donc toute vision somnambulique d’objets extérieurs, tout rêve, toutes visions à l’état de veille : la seconde vue, l’apparition corporelle des absents et notamment des mourants, etc… La vision, dont nous venons de parler des parties intérieures de notre propre corps, ne se produit visiblement que par une action du dedans, vraisemblablement par le moyen du système ganglionnaire, sur le cerveau ; lequel, fidèle à sa nature, élabore ces impressions intérieures comme celles qui lui viennent du dehors, versant, pour ainsi dire, comme une matière étrangère dans les formes ordinaires qui lui sont propres. Et de là sortent justement, comme le font celles provenant des impressions sur les sens extérieurs, ces intuitions qui correspondent aussi, dans la même mesure, dans le même sens que les premières, aux choses vues. Toute vision par l’organe du rêve, est, d’après cela, le résultat de l’activité du cerveau fonctionnant comme organe de vision, de l’activité du cerveau excitée par des impressions intérieures au lieu de l’être, comme autrefois, par des impressions extérieures[3]. Que cette activité, même s’exerçant sur des choses extérieures et même sur des choses éloignées, puisse cependant avoir une certaine réalité objective et comporter d’être vraie, c’est un fait, dont l’explication ne peut être trouvée que par la voie de la métaphysique, à la condition de limiter à la sphère du phénomène, considéré comme s’opposant à la chose en soi, le fait de l’individuation et de la séparation des êtres. Nous reviendrons là-dessus plus tard. Mais que, d’une manière générale, la somnambule soit rattachée au monde extérieur d’une manière fondamentalement autre que nous ne le sommes à l’état de veille ; ce qui le démontre de la manière la plus claire, c’est la circonstance qui se produit, souvent au plus haut degré, que, tandis que les propres sens de la clairvoyante sont inaccessibles à toute impression, elle sent avec les sens du magnétiseur, par exemple elle éternue quand son magnétiseur prise, elle goûte, elle détermine exactement ce qu’il mange ; et la musique qui résonne aux oreilles de ce dernier, dans une chambre éloignée d’elle, elle l’entend comme lui (Kieser’s Archiv., t. I, pp. I, p. 117).

Le processus physiologique, dans la perception somnambulique, est une énigme difficile, pour la solution de laquelle le premier pas à faire serait une physiologie effective du rêve, c’est-à-dire une connaissance claire et certaine de l’activité particulière du cerveau dans le rêve, de ce qui distingue particulièrement cette activité de l’activité à l’état de veille ; — finalement il faudrait connaître d’où vient l’excitation de cette activité, donc la connaissance précise de tout son cours. En ce qui concerne le domaine entier de l’activité intuitive et pensante du cerveau dans le sommeil, nous ne pouvons aujourd’hui affirmer en toute sécurité que ceci : d’abord l’organe matériel de cette activité, malgré le repos relatif du cerveau, ne peut être que ce cerveau lui-même ; et en second lieu, l’excitation de cette vision de rêve (Traum-Anschauung), ne pouvant venir du dehors par les sens, doit venir de l’intérieur de l’organisme. Pour ce qui est du rapport exact, précis de cette vision de rêve au monde extérieur, qu’on ne saurait méconnaître dans le somnambulisme, ce rapport reste pour nous une énigme dont je n’entreprends pas la solution : je me contenterai de donner plus loin quelques indications là-dessus. Je me suis, au contraire, forgé, comme base de cette physiologie du rêve dont j’ai parlé, donc pour expliquer toute notre vision de rêve, l’hypothèse suivante qui a, à mes yeux, une grande vraisemblance.

Comme le cerveau, pendant le sommeil, est incité, comme nous l’avons dit, du dedans, au lieu de l’être, comme à l’état de veille, du dehors, à voir les formes étendues ; cette action agit sur lui nécessairement dans une direction opposée à la direction ordinaire, celle qui vient des sens. En conséquence de quoi toute l’activité cérébrale, dont la vibration interne, l’ondulation des fibres du cerveau se fait dans une direction opposée à la direction ordinaire, aboutit pour ainsi dire à un mouvement antipéristaltique. Tandis que d’ordinaire elle se produit dans la direction des impressions des sens, donc des nerfs sensitifs à l’intérieur du cerveau, elle s’accomplit alors dans la direction et le sens opposés et par suite parfois par le moyen d’autres parties, en sorte qu’alors ce n’est pas la surface inférieure du cerveau, au lieu de la surface supérieure, qui doit fonctionner, mais peut-être la substance blanche au lieu de la substance corticale grise et vice versa. Le cerveau travaille alors comme à rebours. Par là on s’explique d’abord pourquoi aucun souvenir de l’activité somnambulique ne subsiste à l’état de veille, puisque cet état de veille est justement produit par la vibration des fibres du cerveau dans un sens tout opposé et que cette direction a pour conséquence de supprimer toute trace de ce qui a été antérieurement. On pourrait citer, en passant, comme une confirmation spéciale de cette conjecture, le fait très ordinaire, quoique rare, que, si nous nous réveillons subitement de notre premier sommeil, nous éprouvons souvent une désorientation totale de telle sorte que tout se présente à nous dans un ordre renversé. Ce qui est à droite du lit est à gauche, ce qui est derrière nous paraît devant, et cela tellement que même la réflexion justifiée, que c’est cependant là l’ordre renversé, ne peut pas venir à bout de cette fausse imagination, et qu’il nous faut, pour cela, le secours du toucher. Mais tout particulièrement notre hypothèse fait bien comprendre cette vitalité remarquable de la vision de rêve, cette réalité, que nous avons dite, si manifeste, cette corporalité de tous les objets perçus dans le rêve. Et la raison en est principalement ce fait que l’excitation de l’activité cérébrale venant de l’intérieur de l’organisme et partant du centre, suivant une direction opposée à la direction ordinaire, finit par se frayer une voie, donc par gagner jusqu’aux nerfs des organes sensitifs, lesquels, sous l’influence de l’incitation intérieure, comme d’ordinaire sous celle de l’excitation extérieure, tombent dans un état d’activité réelle. D’après cela nous éprouvons donc, dans le rêve, des sensations réelles de lumière, de couleur, d’odeur, de goût, mais sans l’action des causes extérieures qui les provoquent d’ordinaire, simplement par l’effet d’une incitation intérieure, par suite d’une action qui se produit en sens inverse et dans un ordre renversé des temps. Par là s’explique cette corporalité des rêves, par laquelle ils se distinguent si puissamment des simples imaginations. Le produit de l’imagination (à l’état de veille) est toujours simplement dans le cerveau : ce n’est, en effet, que la réminiscence, mettons modifiée, d’une excitation ancienne, matérielle, occasionnée par les sens, de l’activité cérébrale intuitive. La vue de rêve, au contraire, n’est pas simplement dans le cerveau, mais même dans les nerfs sensitifs, et elle est sortie d’une excitation matérielle des nerfs sensitifs bien réelle, venant de l’intérieur et gagnant le cerveau. Parce que donc il est bien réel que nous voyons dans le rêve, Apulée a eu bien et profondément raison de faire dire à Charite, laquelle est au moment d’arracher les deux yeux à Thrasylle plongé dans le sommeil : Vivo tibi morientur oculi ; nec quidquam videbis nisi dormiens (Metam. VIII, p. 172, éd. Bib.). L’organe du rêve est donc le même que l’organe de la conscience à l’état de veille et de la vision du monde extérieur seulement pris pour ainsi dire par l’autre bout et utilisé dans un ordre renversé. Les nerfs sensitifs qui fonctionnent dans l’un et l’autre cas peuvent être mis en activité aussi bien dans leur extrémité intérieure que par leur extrémité extérieure, — peut-être comme une boule de fer creuse peut être portée à l’incandescence aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur. Comme dans ce cas les nerfs sensitifs sont la dernière chose qui entre en activité, il peut se faire que cette activité commence juste et soit encore en cours quand le cerveau déjà est à l’état de veille : c’est-à-dire la vision de rêve se confond avec la vision ordinaire. Alors nous percevrons, tout juste éveillés, peut-être des bruits comme des voix, des coups frappés à la porte, des coups de fusils, etc., avec une clarté et une objectivité, qui ne laissent rien à désirer de la réalité même ; et nous croyons fermement que ce sont des bruits réels du dehors qui nous auraient tirés de notre sommeil ou bien même, ce qui est plus rare, nous verrons des formes se présentant à nous tout à fait dans les conditions de la réalité empirique, comme le mentionne déjà Aristote, De insomniis, c. 3 ; ad finem. — Mais c’est par l’organe du rêve, que nous venons de décrire, comme nous l’avons suffisamment expliqué, que se produisent la vue somnambulique, la clairvoyance, et les visions de toutes sortes.

De ces considérations physiologiques je reviens maintenant au phénomène, que j’ai exposé ci-dessus, du rêve vrai, qui peut déjà se produire dans le sommeil ordinaire, le sommeil nocturne, où il reçoit sa confirmation du simple réveil, notamment si c’est, comme la plupart du temps, un rêve immédiat c’est-à-dire s’étendant seulement aux alentours les plus près. Dans des cas, déjà plus rares il est vrai, il dépasse un peu ces limites notamment de manière à franchir le mur de séparation le plus immédiat. Mais cet agrandissement du cercle de vision peut même aller beaucoup plus loin, non seulement dans l’espace mais aussi dans le temps. La preuve nous en est fournie par les somnambules clairvoyants qui, au moment où leur état particulier se trouve porté au plus haut point, peuvent porter aussitôt dans leur champ de vision et de perception de rêve n’importe quel lieu, sur lequel on les dirige, et indiquer exactement ce qui s’y passe ; parfois même peuvent faire connaître d’avance ce qui n’existe pas encore mais qui git caché dans le secret de l’avenir et ne viendra à réalisation que dans le cours du temps et grâce à des causes intermédiaires sans nombre, concourant ensemble par le fait du hasard. Toute clairvoyance, en effet, aussi bien dans le sommeil provoqué artificiellement que dans le sommeil somnambulique naturel, toute perception, devenue alors possible, de ce qui est caché, de ce qui est absent, de ce qui est lointain, et même de l’avenir, n’est rien d’autre qu’un rêve vrai de cela, dont les objets se présentent à notre intellect visibles et corporels, comme nos rêves ; et, pour cela, les somnambules parlent de la vision de ces choses. Nous avons cependant dans ces phénomènes, comme dans les faits de somnambulisme nocturne spontané, une preuve sûre que cette vision mystérieuse, que n’occasionne aucune impression du dehors et que nous devons au rêve, peut se trouver vis-à-vis du monde extérieur dans un rapport qui est celui de la perception, quoique cela reste une énigme pour nous de savoir comment se fait cet accord du rêve avec la réalité. Ce qui distingue le rêve ordinaire, nocturne, de la clairvoyance, de l’état de veille en plein sommeil, c’est tout d’abord l’absence de tout rapport avec le monde extérieur, donc avec la réalité ; et en second lieu ce fait que très souvent un souvenir de cet état persiste à l’état de veille, tandis qu’il n’est rien de tel dans le sommeil somnambulique. Mais ces deux particularités peuvent être entre elles dans un étroit rapport et se ramener l’une à l’autre. Notamment, le rêve ordinaire, lui aussi, ne laisse de souvenir qu’alors seulement que nous nous réveillons aussitôt ; et ce souvenir a alors vraisemblablement pour cause ce fait seul que, quand il s’agit du sommeil naturel, nous nous éveillons très facilement, parce que ce sommeil n’est pas de beaucoup aussi profond que le sommeil somnambulique, dont nous ne pouvons pas sortir justement pour cela immédiatement, donc, promptement : le retour à la conscience et à l’état de veille ne nous est permis dans ce dernier cas que par une lente transition et graduellement. Le sommeil somnambulique n’est qu’un sommeil incomparablement plus profond, plus dominateur, plus complet ; dans lequel, justement pour cela, l’organe du rêve arrive à déployer sa capacité tout entière, par laquelle il lui devient alors possible d’entrer exactement en communication avec le monde extérieur, de faire des rêves vrais, suivis et cohérents. Vraisemblablement cela peut se produire aussi parfois dans le sommeil ordinaire mais à coup sûr seulement si ce sommeil est si profond que nous ne puissions pas en sortir immédiatement. Cependant même les rêves, qui nous révèlent ce qui se passe au loin ou même l’avenir, il se peut exceptionnellement que nous en gardions le souvenir ; et ce souvenir dépend alors surtout du fait que nous nous éveillons soudain. C’est pour cela qu’à toutes les époques et dans tous les peuples, on a admis qu’il y a des rêves qui ont une valeur réelle, objective ; et que les rêves ont été pris très au sérieux dans toute l’histoire ancienne de manière à y jouer un rôle important ; cependant les rêves fatidiques n’ont toujours été considérés que comme de rares exceptions entre la foule sans nombre des rêves vains et mensongers. C’est pour cela qu’Homère parle déjà des deux portes par lesquelles se glissent les rêves dans le monde (Od. XIX. 560) : l’une la porte d’ivoire, par laquelle nous viennent les rêves sans conséquence ; l’autre, la porte de corne par laquelle passent les rêves fatidiques. Un anatomiste pourrait peut-être tenter de rapporter cela à la distinction de la substance blanche et de la substance grise du cerveau. Le plus souvent les rêves qui se trouvent prophétiques, sont ceux qui se rapportent à l’état de santé du patient, et ils annonceront la plupart du temps des maladies, même des attaques mortelles (Fabius a rassemblé des exemples de cela dans son livre de Somniis, Amstelod., 1836, p. 195 et suiv.). Et c’est là une chose tout à fait analogue à ce fait que même les somnambules clairvoyants prédisent le plus souvent et de la manière la plus certaine le cours de leurs propres maladies, y compris les crises, etc… Ce sont encore, outre cela, les accidents extérieurs, comme les incendies, les explosions de poudre, les naufrages, mais particulièrement les cas de mort, que nous annoncent parfois les rêves. Ce sont enfin d’autres événements encore, parfois assez insignifiants, qui sont rêvés par certaines personnes dans leurs derniers détails ; et de ceci je me suis convaincu moi-même par une expérience irrécusable. Je veux communiquer cette expérience, parce qu’elle met en même temps en pleine lumière la rigoureuse nécessité de ce qui arrive, même de ce qui est le plus accidentel. Un matin, j’écrivais avec grande attention une longue et très importante lettre d’affaire en anglais : arrivé à la fin de la troisième page, je pris, au lieu du sablier, l’encrier, et je le versai sur la lettre. L’encre coula de mon bureau sur le plancher. La servante, venue à mon coup de sonnette, prit un seau d’eau et se mit à laver le plancher pour enlever les taches. Tout en faisant cela elle me dit : « J’ai rêvé cette nuit que j’enlèverai ici en frottant des taches d’encre sur le plancher. » « Ce n’est pas vrai, » lui dis-je. « C’est vrai, reprit-elle ; et j’ai raconté cela à mon réveil à l’autre servante qui couche avec moi. » — Alors vient par hasard cette autre servante, âgée de dix-sept ans peut-être, pour appeler celle qui lavait le plancher. Je m’avance vers elle et je lui demande : « Qu’a-t-elle rêvé cette nuit ? » — Réponse : « Je ne sais pas. » — Moi de nouveau : « Cependant elle te l’a raconté à son réveil. » — La jeune fille alors : « Ah ! oui : elle avait rêvé qu’elle enlèverait ici une tache d’encre sur le plancher. » — Cette histoire, qui, j’en garantis l’authenticité parfaite, met hors de doute la réalité des rêves théorématiques, n’est pas moins remarquable par ce fait que ce qu’on rêvait ainsi d’avance était l’effet d’un acte qu’on peut qualifier d’involontaire, puisqu’il se produisit tout à fait contre ma volonté, résultat d’une très insignifiante méprise de ma main. Et cependant cet acte était tellement nécessaire et si inévitablement déterminé d’avance que son effet, plusieurs heures d’avance, existait à l’état de rêve dans la conscience d’un autre. C’est ici qu’apparaît de la manière la plus claire la vérité de ma proposition : tout ce qui arrive arrive nécessairement (Die beiden Grundprobleme der Ethik, p. 62 ; 2e édit., p. 60). — Nous avons, pour ramener les rêves prophétiques à leur cause la plus immédiate, à considérer la circonstance qu’aucun souvenir ne subsiste, comme on le sait, à l’état de veille, du somnambulisme aussi bien naturel que magnétique, tandis que parfois un souvenir nous reste des rêves du sommeil naturel ordinaire, à notre réveil. Le rêve est donc l’anneau, le pont qui relie la conscience à l’état somnambulique à la conscience à l’état de veille. En conséquence de cela, il nous faut donc attribuer les rêves prophétiques, d’abord à ce fait que c’est dans le sommeil profond que le rêve s’élève à l’état de clairvoyance somnambulique. Mais comme ordinairement, dans les rêves de cette sorte, il ne se produit pas de réveil soudain et qu’on ne conserve par suite aucun souvenir de ces rêves ; les rêves, qui font exception à cela et qui donc représentent l’avenir immédiatement et sensu proprio et qu’on nomme les rêves théorématiques, ces rêves, dis-je, sont les plus rares de tous. Au contraire, il arrive plus souvent que le patient, ayant par hasard tout à fait à cœur le contenu d’un rêve, sera en état de garder le souvenir d’un rêve de cette sorte par la raison qu’il emprunte ce souvenir au rêve du sommeil léger, dont il s’éveille immédiatement : mais cela ne peut pas se faire directement, mais seulement à la condition de transposer le contenu de ce rêve en une allégorie, sous le couvert de laquelle maintenant le rêve originaire, prophétique arrive à la conscience à l’état de veille, où il a conséquemment alors besoin d’explication, d’interprétation. Le rêve allégorique forme donc une autre sorte de rêves fatidiques plus nombreuse. Ces deux sortes de rêves ont déjà été distingués par Artémidore dans son Oneirokritikon le plus ancien des livres relatifs aux rêves ; et le même auteur a donné à la première espèce le nom de rêves théorématiques. C’est dans la possibilité, toujours existante, des faits dont nous venons de parler, et dont nous avons conscience, qu’il faut chercher la raison du penchant, qui n’est pas du tout accidentel ou artificiel, mais naturel à l’homme, de faire des conjectures sur la signification des rêves, qui lui viennent : c’est de là que naît, quand on fait cela avec discipline et méthode, l’Oneiromantique. Seulement pour l’Oneiromantique, il faut encore cette condition que les diverses particularités du rêve aient une signification constante, la même toujours, qui permette de faire un Lexicon. Mais tel n’est pas le cas : c’est d’une manière tout à fait propre et particulière que l’allégorie s’adapte selon les cas à chaque objet et sujet du rêve théorématique qui sert de base au rêve allégorique. L’explication des rêves fatidiques allégoriques est par suite, pour la plupart, si difficile que la plupart du temps nous ne les comprenons que lorsque la prophétie s’est réalisée, et nous sommes forcés de nous étonner de la malice d’esprit diabolique qui a présidé à la conception et à toute la conduite de l’allégorie. Mais que ces rêves soient restés à ce point dans notre mémoire, il faut imputer cela à ce fait qu’ils ont laissé une empreinte plus profonde que les autres ayant quelque chose de plus visible, de plus corporel que ces derniers. Du reste l’usage, l’expérience seront nécessaires pour l’art aussi d’expliquer les songes. Mais ce n’est pas du livre bien connu de Schubert, où il n’y a de bon que le titre, mais du vieil Artémidore qu’on peut apprendre la véritable « Symbolique du rêve », surtout des deux derniers livres de son ouvrage où il nous fait comprendre, par des centaines d’exemples, la manière et la façon, la méthode et le tour dont notre Toute Science de Rêve se sert pour, quand c’est possible, venir quelque peu au secours de notre ignorance de l’état de veille. Il y a beaucoup plus à apprendre avec ses exemples que par les théorèmes et les règles dont il les fait précéder. — Que Shakespeare ait tout à fait connu le fond de la chose, il nous le montre dans son Henri IV, partie II, acte III, scène ii, où, à l’annonce inattendue de la mort soudaine du duc de Gloster, ce coquin de cardinal Beaufort, qui sait au mieux ce qu’il en est, s’écrie : « Mystérieux tribunal de Dieu ! J’ai rêvé cette nuit que le duc était muet et ne pouvait dire un mot[4]. »

C’est ici maintenant qu’il nous faut intercaler l’importante remarque que nous trouvons, dans les sentences des anciens oracles grecs, le rapport dont venons de parler entre le rêve fatidique théorématique et le rêve fatidique allégorique qui le reproduit. Ces oracles justement, comme il est naturel de rêves fatidiques, rendent très rarement leurs sentences directement et sensu proprio, mais ils les déguisent sous une allégorie qui a besoin d’explication, qui même souvent n’est comprise pour la première fois que lorsque l’oracle a reçu son accomplissement, justement à la façon des rêves allégoriques. Entre beaucoup d’exemples je citerai seulement, pour faire connaître la chose, ce passage d’Hérodote par exemple : III. 57. La Pythie avait mis en garde les Siphniens contre l’armée en bois et le héraut rouge : par quoi il fallait entendre un vaisseau de Samos portant un envoyé et peint en rouge : ce que les Siphniens cependant ne comprirent ni aussitôt, ni lorsque le navire arriva, mais pour la première fois plus tard. Au livre IV, chap. clxiii, Hérodote nous raconte encore que l’oracle de la Pythie avertit le roi Arcésilaos de Cyrène que, s’il trouve le four plein d’amphores, il se garde bien de les brûler, mais qu’il les congédie. Mais pour la première fois, lorsqu’il eût fait brûler les rebelles qui s’étaient réfugiés dans une tour, et la tour avec, il comprit le sens de l’oracle et il devint anxieux. Les nombreux cas de cette sorte indiquent clairement que les sentences de l’oracle de Delphes avaient pour base des rêves fatidiques artificiellement provoqués ; et que ces rêves parfois pussent aller jusqu’à la plus extrême clairvoyance, suivie d’une déclaration directe et sensu proprio, c’est ce que témoigne l’histoire de Crésus (Hérodote I, 47, 48), qui mit la Pythie à l’épreuve en enjoignant à ses envoyés de lui demander ce qu’il faisait le centième jour après qu’ils l’avaient quitté en Lydie. La Pythie leur dit exactement ce que nul autre que le roi ne savait ; que de sa propre main il faisait cuire dans une chaudière d’airain, avec un couvercle d’airain, de la chair de tortue et de la chair d’agneau mêlées ensemble. — La source que nous attribuons ici aux sentences des oracles de la Pythie correspond bien à ce fait qu’on la consulte au point de vue médicinal, pour lésions corporelles. Voir un exemple de cela dans Hérodote IV, 155.

En conséquence de ce que nous venons de dire, les rêves fatidiques théorématiques sont le plus haut et le plus rare degré de la prévoyance dans le sommeil naturel ; les rêves fatidiques allégoriques en sont le second degré, le plus faible. À ces derniers se rattache maintenant encore, comme la dernière et la plus faible dérivation de la même source, le simple pressentiment. Ces pressentiments sont plus souvent de nature triste que de nature gaie, parce que justement la vie est faite plutôt de tristesse que de joie. Une disposition sombre, une attente anxieuse de ce qui doit arriver s’est, à notre réveil, emparée de nous sans cause apparente. Il faut expliquer cela, d’après ce que nous avons dit, par ce fait que la transposition en question du rêve que nous avons eu, au plus fort de notre sommeil, du rêve théorématique vrai, annonçant un malheur, en rêve allégorique du sommeil léger, n’a pu se produire ; et que, par suite, de ce rêve il n’est rien resté dans notre conscience que son impression sur notre humeur, c’est-à-dire sur la volonté même, qui est proprement et en dernière analyse l’essence de l’homme. Cette impression, maintenant, se répercute comme un pressentiment prophétique, un pressentiment obscur. Parfois cependant ce pressentiment ne s’emparera de nous qu’au moment où se réaliseront les premières conjonctures du malheur annoncé dans le rêve théorématique, par exemple au moment où l’individu est sur le point de monter sur le navire qui doit sombrer, ou quand il s’approche de la poudrière qui doit le faire sauter. Beaucoup de personnes ont été sauvées pour avoir cédé au sentiment de peur qui s’est ainsi emparé d’elles au dernier moment, à l’angoisse intérieure qui les a prises. La seule explication de cela, c’est que du rêve théorématique, tout oublié qu’il est, il est resté cependant une faible connaissance, un souvenir obscur qui ne peut pas, à la vérité, venir clairement à la conscience, mais dont la trace est rafraîchie par la vue même des choses, la vue réelle des choses, qui, dans le rêve oublié, avaient agi si malheureusement sur nous. C’est de cette sorte qu’était le démon de Socrate, cette voix intérieure qui l’avertissait ; qui, quand il était décidé à entreprendre quelque chose de funeste, l’en détournait, n’intervenant toutefois toujours que pour le détourner, jamais pour l’inciter à faire. Nous ne pouvons trouver une confirmation immédiate de cette théorie des pressentiments que dans le somnambulisme magnétique, par qui nous sont divulgués les mystères du sommeil. Une confirmation de cette sorte nous est donnée dans l’histoire connue de Auguste Müller de Karlsruhe, p. 78. « Le 15 décembre la somnambule eut connaissance, la nuit, dans son sommeil (un sommeil magnétique), d’un accident désagréable qui lui arrivait et qui l’abattit profondément. Elle fit en même temps la remarque qu’elle serait tout le jour suivant anxieuse et abattue sans savoir pourquoi. » — Une autre confirmation de la chose c’est l’impression, dont il est parlé dans la « Voyante de Prévorst » (Seherin von Prevorst) (1re édit., t. II, p. 73, 3e édit., p. 325), que faisaient sur la voyante, à l’état de veille et ne se souvenant de rien, certains vers relatifs à certains incidents qui s’étaient déroulés dans le sommeil somnambulique. Même dans le « Tellurismus » de Kieser, § 271, on trouve des faits qui mettent ce point en lumière.

Relativement à tout ce qui vient d’être dit, il est très important de bien comprendre et de maintenir ferme la vérité fondamentale suivante. Le sommeil magnétique n’est que le sommeil naturel porté à un plus haut degré ; si l’on veut, le sommeil naturel à une plus haute puissance : c’est un sommeil incomparablement plus profond. Parallèlement la clairvoyance n’est que le rêve à un plus haut degré : c’est un rêve vrai durable, mais qui ici peut être dirigé du dehors et sur l’objet que l’on veut. En troisième lieu donc encore, l’action immédiatement bienfaisante du magnétisme, vérifiée dans tant de cas de maladie, n’est rien autre qu’une intensification de la puissance médicatrice naturelle du sommeil. C’est le sommeil qui est la véritable et grande panacée, et à la vérité par cette raison qu’avant toutes choses, grâce à lui, la force vitale, débarrassée des fonctions animales, est tout à fait libre pour agir alors de toute sa force comme vis naturæ medicatrix, et, en cette qualité, remettre dans le droit chemin toutes les parties de l’organisme profondément troublé. C’est pour cela aussi que partout l’absence complète de sommeil ne permet pas de guérison. Mais ce résultat est atteint à un bien plus haut degré par le sommeil magnétique incomparablement plus profond : c’est pour cela aussi que le sommeil, quand il se produit de lui-même pour faire cesser une maladie sérieuse, déjà chronique, dure parfois plusieurs jours, comme par exemple, dans le cas publié par le comté Szapary (« Ein Wort über anim. Magn. », Leipzig, 1840). Même une fois en Russie une somnambule, sujette au vertige, dans une crise de clairvoyance, ordonna à son médecin de la plonger dans une mort apparente 9 jours : temps pendant lequel ses poumons jouirent d’un complet repos et guérirent, de sorte qu’elle se réveilla complètement rétablie. Mais comme maintenant l’essence du sommeil consiste dans l’inactivité du système cérébral et que son action bienfaisante vient justement de ce qu’il ne dépense plus du tout, qu’il ne fait plus de consommation, pour les fonctions de la vie animale, de force vitale, et que cette force vitale peut se porter alors tout entière vers la vie organique, — il peut paraître contraire au principal but poursuivi que, dans le sommeil magnétique, on voie apparaître un pouvoir de connaissance extraordinairement accru, qui, de sa nature, doit forcément être de quelque façon de l’activité cérébrale. Seulement il faut nous rappeler avant toutes choses que ce cas n’est qu’une rare exception. Entre 20 malades sur qui le magnétisme agit d’une manière générale, il y en a seulement un de somnambule, c’est-à-dire un qui perçoive et parle dans son sommeil ; et sur 5 somnambules il y a seulement un clairvoyant (si l’on croit Deleuze, Histoire critique du magnétisme. Paris, 1813, vol. I, p. 138). Quand le magnétisme agit d’une manière bienfaisante, sans provoquer le sommeil, c’est simplement en stimulant la force médicatrice de la nature et en la portant sur la partie malade. Mais, à part cela, son action n’est qu’un sommeil tout à fait profond qui est sans rêve, qui même réduit le système cérébral à un tel degré d’impuissance que ni les impressions des sens, ni les lésions qui peuvent leur survenir ne sont senties. C’est pour cela qu’on peut au mieux utiliser ce sommeil pour les opérations chirurgicales : une fonction dont le chloroforme l’a cependant dépouillé. Pour ce qui est de la clairvoyance, dont le prélude est le somnambulisme ou le sommeil où l’on parle, la nature ne permet qu’on y arrive que lorsque il ne suffit pas, pour écarter la maladie, que sa force médicatrice agisse aveuglément et que cette force a besoin de trouver au dehors des moyens auxiliaires, qui sont indiqués par le patient lui-même, dans l’état de clairvoyance, avec la plus grande justesse. C’est dans ce but de permettre au patient d’être son propre médecin que la nature provoque l’état de clairvoyance : car natura nihil facit frustra. La façon dont elle procède ici est tout à fait analogue à celle qu’elle a suivie en grand, lors de la première apparition des êtres, lorsqu’elle a fait le pas décisif pour passer du règne végétal au règne animal. Pour les plantes il avait encore suffi du mouvement sur simple excitation. Mais à ce moment des besoins plus spéciaux et plus compliqués, dont la satisfaction exigeait des choses qu’il fallait chercher, choisir, dont il fallait s’emparer par force ou par ruse, rendirent nécessaire le mouvement sur motifs, et par suite la connaissance à ses divers degrés, la connaissance qui est donc le caractère propre de l’animalité ; — rendirent nécessaire ce qui n’est pas accidentel pour l’animal, mais qui lui est essentiellement propre, que nous trouvons comme caractère essentiel et nécessaire dans son concept. Je renvoie sur ce point à mon principal ouvrage, t. I, p. 170 et suiv. (3e édit. 178) ; puis à mon Ethik, p. 33 (2e édit. p. 32), et au « Willen in der Natur », p. 54 et suiv. et 70–80 (2e édit. 46 et suiv. et 63–69). Dans l’un et l’autre cas, la nature s’allume elle-même un flambeau pour pouvoir chercher et se procurer les secours du dehors dont l’organisme a besoin. L’emploi des dons de voyant du somnambule, ainsi apparus, pour d’autres objets que son propre état de santé, n’est qu’un emploi accidentel, et même, proprement, constitue déjà un abus de ces dons. C’est encore un abus de même nature de provoquer arbitrairement, contre la volonté de la nature, le somnambulisme et la clairvoyance par une magnétisation prolongée. Quand, au contraire, le somnambulisme et la clairvoyance sont réellement nécessaires, ils se produisent naturellement d’eux-mêmes après une courte magnétisation et parfois même sous forme de somnambulisme spontané. Ils se présentent alors, comme j’ai déjà dit, comme un rêve vrai d’abord seulement de l’entourage immédiat, puis avec un champ de vision de plus en plus large, jusqu’à ce que ce rêve, quand la clairvoyance est au plus haut degré, puisse embrasser toutes les choses de la terre, sur lesquelles on attire l’attention du patient, et même perce l’avenir. Du même coup et parallèlement va se développant la faculté de porter des diagnostics pathologiques et de formuler des prescriptions thérapeutiques, pour soi-même et abusivement pour les autres.

Même dans le somnambulisme au sens originaire et le plus propre du mot, donc dans la maladie de la noctambulation, nous avons encore à faire à un rêve vrai de la nature que nous avons dit ; mais ici le rêve n’est que pour l’usage immédiat, par suite ne s’étend qu’à l’entourage le plus près ; c’est que justement par cela le but de la nature, dans ce cas, est déjà atteint. Dans cet état, notamment, la force vitale, agissant comme vis medicatrix, n’a pas suspendu, comme elle fait dans le sommeil magnétique, dans le somnambulisme spontané et dans la catalepsie, la vie animale, pour concentrer toute son efficacité sur la vie organique, et pouvoir faire cesser les désordres qui s’y produisent, Elle se présente là, par suite d’une disposition maladive par laquelle on passe le plus souvent à l’âge de la puberté, comme un degré excessif et anormal d’irritabilité, dont maintenant la nature s’efforce de se débarrasser : ce qui se fait, comme on sait, par la marche, le travail, les exercices d’acrobatie qui vont jusqu’aux tentatives où l’on risque le plus de se casser le cou et aux sauts les plus dangereux. Alors la nature provoque, en même temps, comme pour veiller sur ses démarches si dangereuses, ce rêve vrai, énigmatique pour nous, mais qui ne s’étend ici qu’à l’entourage le plus immédiat, vu que cela suffit pour parer aux accidents que pourrait amener cette irritabilité lâchée et agissant à l’aveugle. Ce rêve vrai n’a donc ici que le but négatif d’éviter des dommages ; tandis qu’accompagné de clairvoyance, il a le but positif de chercher au dehors les secours nécessaires : de là la grande différence qu’on constate dans l’étendue de son champ de vision.

Si mystérieuse que soit l’action du magnétiseur, une chose est certaine, c’est qu’elle consiste à suspendre les fonctions animales. La force vitale est détournée du cerveau, qui est un simple pensionnaire ou un parasite de l’organisme, ou plutôt refoulée vers la vie organique, qui est sa fonction primitive, parce qu’alors c’est sa présence sans partage, et son action, qui est exigée là comme celle de la vis medicatrix. Mais, à l’intérieur du système nerveux, donc du siège exclusif de toute vie sensible quelconque, la vie organique est représentée par les organes qui règlent et dominent ses fonctions : les nerfs sympathiques et les ganglions. Par suite on peut considérer tout ce procès comme le refoulement de la force vitale du cerveau vers ces derniers, mais en même temps aussi, d’une manière générale, considérer les deux organes comme des pôles s’opposant l’un à l’autre : le cerveau avec les organes du mouvement qui s’y rattachent comme le pôle positif et conscient, les nerfs sympathiques avec leurs ganglions comme le pôle négatif et inconscient. En ce sens se laisserait alors formuler, sur ce qui se passe dans le magnétisme, l’hypothèse suivante : supposons qu’il y ait action du pôle cérébral (donc du pôle des nerfs extérieurs) du magnétiseur sur le pôle de même nom du patient : le magnétiseur agit alors, conformément à la loi générale de polarité, sur le pôle de même nom, que représente le patient, d’une manière répulsive : ce qui fait que la force nerveuse se trouve refoulée sur l’autre pôle du système nerveux, le pôle intérieur, le système ganglionnaire intestinal. C’est pour cela que ce sont les hommes, — chez qui prédomine le pôle cérébral, — qui peuvent le mieux magnétiser ; au contraire les femmes, chez qui prédomine le système ganglionnaire, sont les plus propres à être magnétisées et à tout ce qui s’ensuit. S’il était possible que le système ganglionnaire féminin pût agir de la même façon sur le système ganglionnaire masculin, donc aussi d’une manière répulsive, il devrait se produire, par un procédé inverse, chez l’homme, une vie cérébrale d’une intensité extraordinaire, une manifestation passagère de génie. Cela n’est pas faisable parce que le système ganglionnaire n’est pas capable d’agir au dehors. Au contraire, on pourrait fort bien considérer le fameux baquet comme une magnétisation attractive résultant de l’action des pôles de nom opposé l’un sur l’autre, de sorte que les nerfs sympathiques de tous les patients, assis autour du baquet et reliés au baquet par des baguettes de fer et des rubans de laine aboutissant au creux de l’estomac, les nerfs sympathiques de tous ces patients, ne formant qu’un tout et ayant leur force accrue par la masse inorganique du baquet, attirent à eux individuellement le pôle cérébral de chacun d’entre eux, donc réduisent la vie animale à sa plus simple expression, la faisant se perdre dans le sommeil magnétique de tous, — tout comme le lotus, le soir venu, s’enfonce dans les flots. Avec ceci s’accorde aussi le fait que, lorsqu’on a appliqué les baguettes et les bandes, qui font l’office de conducteurs du baquet, sur la tête au lieu de les mettre au creux de l’estomac, il se produit une vive congestion et des douleurs de tête (Kieser, Tellurisme, 1re édition, t. I, p. 439). Que, dans le baquet sidérique, les simples métaux, non magnétisés, exercent la même influence, cela paraît se rattacher au fait que le métal est la chose la plus simple, la plus primitive, le degré le plus bas de l’objectivation de la volonté, conséquemment donc quelque chose qui s’oppose directement au cerveau, ce degré le plus haut de cette même objectivation ; donc quelque chose qui s’éloigne le plus de lui ; qui, outre cela, offre la plus grande masse sous le plus petit volume. Le métal rappelle donc la volonté à son point de départ, à sa forme originaire, et est tout près du système ganglionnaire, comme en retour la lumière est tout près du cerveau. C’est pour cela que les somnambules craignent pour les organes du pôle conscient le contact des métaux. C’est par là que s’explique également la faculté qu’ont certains organismes particuliers d’avoir une sensibilité spéciale pour les métaux et l’eau. — S’il est vrai que, pour le baquet ordinaire, le baquet magnétisé, ce qui agit ce sont les systèmes ganglionnaires, reliés au baquet, de toutes les personnes rassemblées autour, — lesquels, de toutes leurs forces réunies, attirent le pôle cérébral, — on comprendra qu’on puisse voir là l’explication de la contagion qu’on remarque en général dans le somnambulisme, et l’explication aussi du fait tout voisin de la communication, au moment même, du don de seconde vue, résultant du contact de ceux qui ont les premiers ce don avec les autres, tout comme en général de la communauté des visions, simple conséquence de la réunion momentanée de tous ces hommes.

Voudrait-on maintenant se permettre de faire de l’hypothèse ci-dessus, relative à ce qui se passe dans la magnétisation active et qui a pour fondement la loi de polarité, un usage plus audacieux encore ? on pourrait déduire de là, quand ce ne serait que d’une manière schématique, la façon dont, à un haut degré du somnambulisme, le rapport entre le magnétiseur et la magnétisée est tel que la somnambule est au fait de toutes les pensées, de toutes les connaissances, de toutes les langues connues, même de toutes les perceptions sensibles du magnétiseur ; donc qu’elle est présente dans son cerveau : tandis que en retour, c’est la volonté du magnétiseur qui influe directement sur elle et la domine au point de pouvoir l’immobiliser là. On sait que dans l’appareil galvanique le plus employé de nos jours, où les deux métaux sont plongés dans deux sortes d’acides séparés par de l’argile, le courant positif va, à travers ces liquides, du zinc au cuivre et ensuite, en dehors de ces liquides, dans l’électrode du cuivre au zinc. D’une manière tout à fait analogue, le courant positif de la force vitale, qui est la force, la volonté du magnétiseur, irait donc du cerveau de ce dernier à celui de la somnambule pour la dominer et refouler dans les nerfs sympathiques, donc dans la région du ventre, son pôle négatif, sa propre force vitale, par laquelle la conscience lui vient au cerveau. Mais ensuite le même courant reviendrait de là dans la personne du magnétiseur, à son pôle positif, à son cerveau, où s’offrent alors à lui les pensées et les sensations de ce dernier auxquelles, justement pour cela, participerait alors la somnambule. Ce sont là, à la vérité, des vues très osées ; mais quand il s’agit de choses aussi inexpliquées que celles qui constituent le problème présent, toute hypothèse est permise, qui nous en donne une explication quelconque, ne fut-elle que schématique ou analogique.

Ce qu’il y a de par trop merveilleux et par suite d’incroyable, tant que cela n’a pas été confirmé par l’accord unanime de cent sortes de témoins les plus dignes de foi, dans la clairvoyance somnambulique, cette clairvoyance à laquelle rien n’échappe, ce qui est caché, ce qui est absent, ce qui est lointain, même ce qui sommeille encore au sein de l’avenir ; tout cela perd tout au moins de son invraisemblance absolue, si nous voulons bien considérer que, comme je l’ai si souvent dit, le monde objectif est un simple phénomène cérébral. C’est l’ordre de ce monde, résultant de la loi et reposant sur l’espace, le temps et la causalité (qui sont des fonctions du cerveau) qui est, jusqu’à un certain point, mis de côté dans la clairvoyance somnambulique. Notamment comme conséquence de la doctrine kantienne de l’idéalité de l’espace et du temps, il est compréhensible que la chose en soi, donc ce qu’il y a de seul vraiment réel dans tous les phénomènes, en tant que libéré de ces deux formes de l’intelligence, ne connaît pas cette distinction du près et du loin, du présent, du passé et de l’avenir. Par suite les séparations, qui ont pour origine ces formes d’intuition, n’ont rien d’absolu, et, pour le mode de connaissance dont il s’agit ici, devenu essentiellement autre par la transformation de son organe, n’ont plus de limites infranchissables. Si, au contraire, le temps et l’espace étaient absolument réels et rentraient dans l’essence absolue des choses, les dons de voyante de la somnambule, comme en général toute faculté de voir au loin ou de prévoir, serait une merveille purement incompréhensible. D’autre part, la doctrine kantienne reçoit, jusqu’à un certain point, des constatations, dont il s’agit ici, une confirmation de fait. Si en effet, le Temps ne rentre pas dans l’essence propre des choses, le, avant, et le, après, n’ont pas de sens pour cette essence des choses : un fait quelconque peut donc nécessairement être connu aussi bien avant qu’il arrive, qu’après. Toute divination, que ce soit la divination en rêve, la prévision somnambulique ou la seconde vue, ou toute autre, toute divination ne consiste seulement qu’à trouver le moyen d’affranchir la connaissance de la condition du Temps. — La comparaison suivante montrera la chose. La chose en soi est le primum mobile dans le mécanisme, qui imprime son mouvement à l’amusette compliquée et diverse de ce monde tout entière. Ce primum mobile doit conséquemment être de toute autre sorte et manière que cette dernière. Nous voyons bien comment s’enchaînent toutes les parties de l’œuvre, avec les leviers et les roues volontairement mis à jour (la succession dans le temps et la causalité) ; mais ce qui imprime le premier mouvement à tout cela nous ne le voyons pas. Quand je lis maintenant comment les somnambules clairvoyantes connaissent l’avenir si longtemps d’avance et avec cette précision, c’est pour moi comme si elles étaient parvenues à atteindre le mécanisme qui se cache là derrière, duquel tout vient, et où par suite existe déjà à l’état présent ce qui, extérieurement, c’est-à-dire, vu à travers ce verre optique qu’est pour nous le temps, sera pour la première fois alors le futur, l’avenir.

Outre cela, le même magnétisme animal, auquel nous devons cette merveille, nous rend croyable de plusieurs façons une action immédiate de la volonté sur autrui et cela au loin. Mais une action de cette sorte, c’est le caractère fondamental de ce qu’on désigne par le nom maudit de magie. La Magie c’est en effet une action immédiate de notre volonté même, une action libre des conditions causales de l’action physique, libre donc de tout contact, au sens le plus large du mot ; comme je l’ai expliqué dans un chapitre particulier de mon écrit « über den Willen in der Natur. » L’action magique est, à l’action physique, ce que la mantique est à la conjecture rationnelle : l’action magique, c’est, tout entière, l’actio in distans, comme la véritable mantique, par exemple la clairvoyance somnambulique, est la passio a distante. Tout comme dans cette dernière il y a cessation de l’isolement individuel de la connaissance ; dans la première il y a cessation de l’isolement individuel de la volonté. Dans les deux, nous faisons donc, indépendamment des limitations qu’imposent l’Espace, le Temps et la Causalité, ce que dans tout autre cas et dans la vie de chaque jour nous ne pouvons faire que sous la condition de ces limitations. Là donc notre essence la plus intime ou la chose en soi s’est dépouillée de ces formes du phénomène et se présente à l’état libre. Mais par suite la crédibilité de la mantique et celle de la magie sont une seule et même chose et le doute que l’une et l’autre peuvent provoquer, toujours vient et s’évanouit en même temps.

Le magnétisme animal, les cures sympathiques, la magie, la seconde vue, le rêve vrai, les apparitions d’esprit, et les visions de toutes sortes sont des phénomènes voisins, des branches d’un même tronc, et témoignent, d’une manière sûre, irrécusable, d’un enchevêtrement des êtres, qui repose sur un ordre des choses, tout autre que n’est celui qu’est la nature : la nature qui a pour base les lois de l’espace, du temps et de la causalité. Cet autre ordre est un ordre bien plus profond, plus primitif, plus immédiat. Pour cet ordre donc, les lois de la Nature, les premières, les plus générales, étant simplement formelles sont comme si elles n’étaient pas. Conséquemment le temps et l’espace ne séparent plus les individus ; et l’individuation et l’isolement des êtres particuliers, reposant sur ces formes, n’opposent plus d’infranchissables limites à la communication des pensées et à l’action immédiate de la volonté ; en sorte que des changements se produisent par une toute autre voie que celle de la causalité physique et de l’enchaînement des causes secondes, notamment par un simple acte de volonté posé d’une façon spéciale et par cela agissant en dehors de l’individu. D’après cela le caractère propre de tous les phénomènes animaux, dont il est question ici, visio in distans et actio in distans se manifeste aussi bien relativement au temps que relativement à l’espace.

Disons-le en passant, la véritable notion de l’actio in distans est celle-ci : que l’espace entre celui qui agit et le patient, plein ou vide, n’a absolument aucune influence sur l’action, mais que c’est une chose parfaitement indifférente que cet espace soit d’un pouce ou représente des billions de fois l’orbite que décrit Uranus. Donc, si l’action s’affaiblit avec l’éloignement, c’est, ou bien qu’une matière remplissant déjà l’espace a à la propager et par suite, par l’effet de sa réaction constante, l’affaiblit dans la mesure de cet éloignement ; ou bien que la cause elle-même consiste dans un courant matériel, qui va se répandant dans l’espace et devient d’autant moins consistant qu’il se continue plus loin. Au contraire l’espace vide ne peut d’aucune façon faire obstacle et affaiblir la causalité. Là où donc l’action va décroissant dans la mesure où l’on s’éloigne du point où elle a sa cause initiale, comme l’action de la lumière, de la gravitation, du magnétisme, il n’y a pas d’actio in distans ; et il y en a tout aussi peu là où cette action est seulement retardée par l’éloignement. Ce qui se meut dans l’espace c’est, en effet, uniquement la matière ; c’est donc la matière qui devrait nécessairement être le véhicule d’une telle action, et conséquemment n’agir que quand elle est présente, donc que par contact, — donc pas in distans.

Au contraire les phénomènes dont il est question ici, et que nous avons considérés comme des branches d’un même tronc, ont, comme nous l’avons dit, pour caractères spécifiques l’actio in distans et la passio a distante. Mais par cela même ils sont pour nous, comme nous l’avons déjà dit, une confirmation de fait aussi inattendue que certaine de la théorie fondamentale de Kant, de l’opposition du phénomène et de la chose en soi, et de l’opposition entre elles des lois qui s’appliquent à chacun d’eux. La Nature, avec son ordre, est comme on sait, d’après Kant, simple phénomène. En parfaite opposition à cet ordre, nous voyons tous les faits, dont nous nous occupons ici et qu’on peut nommer magiques, avoir leur racine immédiate dans la chose en soi et introduire dans le monde phénoménal des phénomènes qu’on ne saurait jamais expliquer par les lois de ce monde phénoménal ; qu’on a niés par suite avec raison, jusqu’à ce que une expérience, se présentant sous cent formes diverses, n’ait plus enfin permis de le faire. Mais ce n’est pas seulement la philosophie kantienne, c’est aussi la mienne qui, par l’étude plus précise de ces phénomènes, trouve une confirmation importante dans ce fait que, en tout cela, c’est la Volonté seule qui proprement agit : par quoi elle se révèle comme la chose en soi. Aussi, frappé de cette vérité, pour lui une vérité empirique, un magnétiseur connu, le comte hongrois Szapary qui visiblement ne sait rien de ma philosophie et peut-être pas grand’chose de n’importe quelle autre, le comte Szapary intitule le premier mémoire de son écrit « Ein Wort über den animalischen Magnetismus », Leipzig, 1840 : « Preuve physique que la Volonté est le principe de toute vie spirituelle et corporelle. »

Outre cela, encore, et abstraction faite de cela, les phénomènes en question sont, en tout cas, une réfutation de fait et tout à fait certaine non seulement du matérialisme, mais même du naturalisme, tel que je l’ai caractérisé, au chapitre xvii du tome II de mon principal ouvrage, comme n’étant que la physique installée sur le trône de la métaphysique. Ces faits, en effet, nous montrent, dans l’ordre de la nature, que les deux susdites philosophies prétendent être l’ordre absolu et unique, un ordre purement phénoménal et conséquemment simplement superficiel, auquel l’essence même des choses en soi, indépendante des lois de cet ordre, sert de fondement. Mais les phénomènes en question sont, tout au moins considérés du point de vue philosophique, entre tous les faits que nous offre le champ entier de l’expérience, sans comparaison les plus importants ; c’est pour cela qu’il est de toute rigueur pour un savant d’en prendre une connaissance suffisante.

Pour faciliter cet examen, nous ferons la remarque suivante, plus générale encore. La croyance aux esprits est innée au cœur de l’homme : on la rencontre à toutes les époques et dans tous les pays, et peut-être n’y a-t-il pas d’homme qui en soit totalement affranchi. La grande masse, le peuple de tous les pays et de tous les temps, distingue le naturel et le surnaturel comme les deux ordres fondamentalement divers et cependant également existants des choses. Au surnaturel, elle attribue les miracles, les prophéties, les spectres, la sorcellerie, mais en outre elle voudrait, si on l’en croyait, qu’il n’y eût rien qui fût complètement naturel, jusqu’en ses derniers fondements, et que la Nature elle-même reposât sur un surnaturel. Par suite le peuple comprend très bien quand on pose la question : « Est-ce naturel ou non ? » Cette distinction populaire concorde essentiellement avec la distinction de Kant entre le phénomène et la chose en soi ; si ce n’est que la distinction de Kant présente quelque chose de plus précis et de plus exact, notamment en ce qu’elle ne fait pas du naturel et du surnaturel deux espèces d’êtres divers et séparés, mais un seul et même être qui, pris en lui-même, mérite le nom de surnaturel, parce que ce n’est qu’au moment où il paraît, c’est-à-dire devient un objet de perception pour notre intelligence, que la Nature se déploie elle aussi, la Nature dont c’est justement la soumission à des lois immuables que nous entendons désigner quand nous parlons du naturel. Pour ce qui me regarde, je n’ai fait que rendre plus claire l’expression de Kant lorsque j’ai appelé représentation (Vorstellung) ce qu’il avait appelé phénomène (Erscheinung). Et si maintenant encore on considère que, dans la Critique de la Raison pure, et dans les Prolégomènes, la chose en soi de Kant, si souvent, sort à peine un tout petit peu de l’obscurité où il la tient ; qu’elle se présente en même temps comme ce qui est capable en nous d’imputation morale, donc comme volonté, on reconnaîtra qu’en montrant dans la volonté la chose en soi, je n’ai justement fait que tirer au clair et complété la pensée de Kant.

Le magnétisme animal est, considéré, non à la vérité du point de vue économique et technologique mais du point de vue philosophique, la plus importante de toutes les découvertes qui aient jamais été faites, en admettant même qu’il pose parfois plus de questions qu’il n’en résout. C’est réellement la métaphysique pratique comme déjà Bacon de Verulam définit la magie ; c’est jusqu’à un certain point une métaphysique expérimentale : par lui sont, en effet, écartées les premières et les plus générales lois de la Nature ; et il fait par suite possible ce qui était considéré a priori comme impossible. Mais si déjà, quand il s’agit de la simple physique, l’expérience et les faits ne nous donnent pas de longtemps la juste vue des choses, et s’il faut, pour cela, une explication des faits souvent très difficile à trouver, combien plus faut-il s’attendre à cela quand il s’agit des faits mystérieux de cette métaphysique qui se présente ainsi empiriquement ! La métaphysique rationnelle ou théorique marchera donc, dans son développement, parallèlement à la première, recueillant les trésors que l’autre découvrira. Mais ensuite un temps viendra où la philosophie, le magnétisme animal et la science de la Nature, dans toutes ses branches alors ayant fait des progrès sans exemple, jetteront mutuellement l’une sur l’autre une si vive lumière que des vérités apparaîtront alors qu’on ne pouvait pas espérer atteindre sans cela. Seulement qu’on ne pense pas ici aux assertions métaphysiques et aux doctrines des somnambules : ce sont la plupart du temps de pauvres idées qui ont pour origine les doctrines apprises de la somnambule mêlées à ce qu’elle trouve dans la tête de son magnétiseur ; par suite indignes d’attention.

Même pour conclure sur ces apparitions d’esprit, si obstinément affirmées à toutes les époques et non moins obstinément niées, nous voyons le magnétisme nous ouvrir la voie. C’est de bien suivre cette voie qui ne sera pas facile, située qu’elle est à égale distance de la trop facile crédulité de notre Justinus Kerner, à tous autres égards si respectable et si plein de mérite, et de l’opinion dominant aujourd’hui uniquement en Angleterre, qui admet qu’il n’y a d’autre ordre de choses qu’un ordre naturel mécanique, pour pouvoir d’autant mieux soumettre et faire tourner tout ce qui dépasse cela autour d’un être personnel, tout à fait distinct du monde et se comportant avec ce dernier de la manière la plus arbitraire. Le clergé anglais, qui craint la lumière, qui a la haine impudente de toute connaissance scientifique, et pour cela le scandale de notre partie du monde, le clergé anglais est en dernière analyse responsable, pour le soin qu’il met à cultiver tous les préjugés favorables à cette froide superstition qu’il appelle « sa religion » et sa haine de toutes les vérités contraires, du tort qu’a dû subir le magnétisme animal en Angleterre, où, après que déjà depuis quarante ans il est reconnu, en théorie et en pratique, en Allemagne et en France, il n’a pas même encore été examiné ; où il a été ridiculisé et condamné comme un grossier mensonge. « Celui qui croit au magnétisme animal, m’a dit encore en 1850 un jeune pasteur anglais, celui-là ne peut pas croire en Dieu » : hinc illæ lacrymæ ! Finalement même sur l’île des préjugés et du mensonge sacerdotal, le magnétisme animal a planté sa bannière, pour que soit confirmé une fois de plus et d’une manière glorieuse le beau proverbe biblique : Magna est vis veritatis et prævalebit, μεγαλη ή αληθεια καὶ ύπερισχυει (v. ό ίερευς, i. e. Livre I. Esras, in LXX, ch. iv, 41), ce beau proverbe qui fait avec raison trembler d’effroi pour ses prébendes le cœur sacerdotal anglican. Il est grand temps d’envoyer en Angleterre des missions au nom de la raison, des lumières et de l’anticléricalisme, avec une Critique de la Bible de V. Bohlen et de Straussen d’une main et une Critique de la Raison pure de l’autre, pour empêcher d’exercer leur profession ces prêtres qui s’intitulent eux-mêmes révérends et qui sont les plus orgueilleux et les plus impudents de tous les prêtres du monde ; pour mettre fin au scandale dont ils donnent exemple. Cependant, à ce point de vue, nous devons encore attendre le plus des bateaux à vapeur et des chemins de fer, ces choses aussi nécessaires à l’échange des pensées qu’à celle des marchandises, et qui feront courir le plus grand danger à cette bigoterie vulgaire que l’Angleterre met tant de soin et de ruse à cultiver et qui règne même parmi les plus hautes classes. Quelques-uns, à coup sûr, lisent, mais tous bavardent ; et les institutions du pays donnent l’occasion et le loisir pour cela. Il ne faut cependant pas souffrir plus longtemps que ces prêtres fassent de la plus intelligente et, presque à tous les points de vue, de la première nation de l’Europe la dernière par leur bigoterie grossière et la rendent tout à fait méprisable. Et cela surtout si on pense au moyen par lequel ce clergé a atteint son but, c’est-à-dire à la façon dont il s’est acquitté de l’éducation populaire dont il était chargé et dont il a si bien usé que les deux tiers de la nation anglaise ne savent pas lire. Sur ce point, son impudence va si loin que les résultats les plus certains, les plus généraux de la géologie sont attaqués par ses membres dans les feuilles publiques avec colère, avec dédain ; avec un mépris amusant, parce qu’ils veulent faire prendre tout à fait au sérieux la légende de la création mosaïque, sans remarquer que tenter de telles attaques c’est heurter le pot de terre contre le pot de fer[5]. Du reste la source propre de cet obscurantisme anglais, qui trompe si scandaleusement le peuple, est la loi de primogéniture qui fait à l’aristocrate, au sens le plus large du mot, une nécessité de pourvoir à l’avenir de ses enfants les plus jeunes : c’est pour ceux d’entre ces enfants, qui ne sont bons ni pour la marine ni pour l’armée, que le Church-establishment (le nom est caractéristique) avec ses cinq millions de livres de revenu est l’établissement qui a charge de les pourvoir. On procure au jeune gentleman a living (encore un nom caractéristique) : une subsistance (Leberei) c’est-à-dire une paroisse tantôt par faveur, tantôt à prix d’or : très souvent la vente de ces bénéfices fait l’objet d’une annonce dans les périodiques (de véritables enchères publiques[6]). Il est vrai que par pudeur, ce n’est pas la paroisse elle-même qui est vendue, mais c’est le droit d’en disposer cette fois (le droit de patronage). Comme l’affaire se conclut nécessairement avant la vacance effective, on ajoute (pour comble de fumisterie) que le titulaire actuel est déjà vieux de soixante-dix-sept ans, sans manquer en même temps de signaler les commodités particulières que présente pour la chasse et la pêche la paroisse, et aussi les agréments de la maison d’habitation. C’est la simonie la plus impudente qui soit au monde. On comprend, après cela, pourquoi dans la bonne société, je veux dire la société distinguée anglaise, tout mépris de l’Église et de ses froides superstitions est considéré comme une chose de mauvais ton, comme une inconvenance, conformément à la maxime : quand le bon ton arrive, le bon sens se retire. Si grande est, en Angleterre, l’influence du clergé que, à la honte durable de la nation, la statue de Byron, de Thorwaldsen, de Byron, après l’incomparable Shakespeare, leur plus grand poète, n’a pas pu trouver de place, à côté de leurs autres grands hommes, dans l’abbaye de Westminster, leur Panthéon national. Cela parce que Byron a été assez consciencieux pour ne faire au mensonge du cléricalisme anglican aucune concession et pour aller sa voie librement ; tandis que Wordsworth, le médiocre poète, si souvent pour Byron son point de cible et l’objet de son mépris, a eu, comme il est juste, sa statue à Westminster dès l’année 1854. La nation anglaise, par une telle bassesse, se signale elle-même as a stultified and priestridden nation. Elle est, à juste titre, la dérision de l’Europe. Cependant cela ne durera pas. Une génération à venir plus sage portera en pompe la statue de Byron dans l’église de Westminster. Voltaire, au contraire, qui a cent fois plus que Byron, crié contre l’Église, repose glorieusement dans le Panthéon français, l’église Sainte-Geneviève, bien heureux d’appartenir à une nation qui ne se laisse pas conduire par le nez et gouverner par les prêtres. En Angleterre, ne manquent naturellement pas les effets démoralisants du mensonge clérical et de la bigoterie. Démoralisant doit forcément être ce mensonge du clergé au peuple, que la moitié de toutes les vertus consiste à paresser le dimanche et à criailler à l’église, et qu’un des plus grands péchés, qui fraie la voie à tous les autres, c’est de violer le repos du dimanche, c’est-à-dire de ne pas fainéanter ce jour-là. De là aussi dans leurs journaux la déclaration donnée très souvent par les pauvres qu’on va pendre, que c’est de la violation du dimanche, du Sabbathbreaking, cette abominable faute, qu’est sortie tout entière leur vie remplie de péchés. C’est encore justement parce que l’Église est cet établissement temporel, chargé de pourvoir aux besoins des cadets de l’aristocratie, qu’encore aujourd’hui la malheureuse Irlande, dont les habitants meurent de faim par milliers, doit entretenir, outre son propre clergé catholique qu’elle entretient volontairement sur ses propres ressources, une cléricature protestante qui ne fait rien, avec un archevêque, douze évêques, et une armée de Deans (doyens) et de rectors : tous vivant sinon directement aux dépens du peuple, du moins des biens de l’Église.


J’ai déjà fait remarquer que le rêve, la perception somnambulique, la clairvoyance, la vision, la seconde vue, peut-être les apparitions d’esprit sont des phénomènes tout voisins. Ces faits ont de commun ceci, que, par eux, nous avons une intuition qui se présente à nous comme objective et qui est due à un organe tout autre que celui qui entre en jeu à l’état ordinaire de veille, qui n’est pas due aux sens extérieurs et qui est aussi complète et aussi précise que si elle leur était due : cet organe je l’ai nommé pour cela l’organe du rêve. Ce qui, au contraire, distingue ces deux organes l’un de l’autre, c’est la diversité de leur rapport respectif avec le monde extérieur, ce monde empirique et réel que nous font percevoir les sens. Ce rapport, on le sait, dans le rêve, d’ordinaire, n’existe pas ; et même dans les rares rêves fatidiques qui se produisent, ce n’est le plus souvent qu’un rapport médiat et éloigné, très rarement un rapport direct : au contraire ce rapport, dans la perception somnambulique et la clairvoyance tout comme dans la noctambulation, est un rapport immédiat tout à fait exact ; dans la vision et les apparitions d’esprit (s’il en existe) c’est un rapport problématique. — La vision des objets dans le rêve, on le sait, est reconnue illusoire, donc proprement comme une vision purement subjective, tout comme la vision imaginative. Mais cette même sorte de vision devient, dans l’état de somnolence éveillée et dans le somnambulisme, une vision tout à fait objective et juste. Même dans l’état de clairvoyance, le cercle où elle s’étend dépasse incomparablement ce même cercle à l’état de veille. Mais s’il arrive maintenant que cette vision s’étende ici aux fantômes des morts, on veut alors que ce ne soit plus comme tout à l’heure qu’une simple vue subjective. C’est là cependant quelque chose qui ne s’accorde pas analogiquement avec cette marche progressive, dont nous venons de parler ; et la seule chose qu’on puisse prétendre, c’est que, alors, on voit des objets dont l’existence n’est pas confirmée par la vision ordinaire de l’individu à l’état de veille, qui se trouve là, peut-être, présent. Au degré qui précède immédiatement, au contraire, les objets étaient d’une nature telle que l’individu, à l’état de veille, n’a qu’à les chercher au loin ou à attendre qu’ils se produisent dans la série des temps. Au degré où nous sommes maintenant la clairvoyance se présente à nous comme une intuition qui s’étend à ce qui n’est pas immédiatement accessible à l’activité cérébrale à l’état de veille, mais qui cependant existe réellement et effectivement. Nous ne pouvons pas, par là, à ces perceptions, — sous prétexte que notre vision à l’état de veille ne peut pas parvenir à les réaliser à quelque distance que ce soit ou après quelque laps de temps que ce soit — nous ne pouvons pas refuser la réalité objective, tout au moins de prime abord et sans examen. Même nous pouvons conjecturer, par analogie, qu’un pouvoir de vision qui s’étend à ce qui est réellement à venir et qui n’est pas encore existant, pourrait être aussi bien capable de percevoir comme présent ce qui a été une fois et qui n’est plus. En outre, il n’a pas encore été démontré que les fantômes, dont il s’agit ici, ne peuvent pas arriver à la conscience à l’état de veille. Le plus souvent ils sont perçus dans l’état de somnolence éveillée, donc à ce moment où, encore que rêvant, on voit exactement l’entourage et le présent immédiat : comme là tout ce qu’on voit est objectivement réel, les fantômes qui peuvent apparaître à ce moment doivent être de prime abord présumés réels.

Mais maintenant l’expérience nous apprend, en outre, que la fonction de l’organe du rêve, qui d’ordinaire a pour condition de son activité le sommeil léger ordinaire, ou encore le sommeil magnétique profond, — que cette fonction peut exceptionnellement entrer en jeu même quand le cerveau est à l’état de veille, donc que cet œil, par lequel nous voyons les rêves, peut même parfois s’ouvrir dans l’état de veille. Alors nous avons devant nous des formes qui ressemblent tellement à celles qui viennent par les sens dans le cerveau que nous nous y trompons, que nous les confondons avec ces dernières, que nous les prenons les unes pour les autres, jusqu’à ce qu’il apparaisse que ce ne sont pas des anneaux de cette chaîne qui relie toutes choses dans la réalité expérimentale ; qu’elles ne figurent pas dans ce système de causes et d’effets, qu’on comprend sous le nom de monde des corps : ce qui se produit ou bien aussitôt par l’effet de leur nature ou bien, au contraire, seulement plus tard. À une forme se présentant ainsi, s’appliquera, selon qu’elle a en telle ou telle chose sa cause la plus lointaine, le nom d’hallucination, de vision, de seconde vue ou d’apparition d’esprit. Sa cause la plus immédiate doit toujours forcément être dans l’intérieur de l’organisme, puisque, comme il a été dit, c’est une action partant de l’intérieur, qui provoque le cerveau à voir et qui, le pénétrant, s’étend jusqu’aux nerfs sensitifs, par lesquels ensuite les formes ainsi produites prennent la couleur, l’éclat, même le ton et la voix de la réalité. Parfois cependant, la chose s’arrête à mi-chemin ; les formes en question ne sont que faiblement colorées ; elles restent pâles, grises, presque transparentes ou même, quand elles sont pour affecter l’oreille, la voix reste voilée, sourde, légère, enrouée ou stridente. Si le voyant concentre trop son attention sur elles, elles s’évanouissent d’ordinaire, parce que les sens, se tournant alors avec force pour percevoir l’impression extérieure, ne perçoit effectivement que celle qui, comme étant la plus forte et allant dans la direction opposée, maîtrise et repousse toute activité cérébrale venant de l’intérieur. Justement pour éviter cette collision, il arrive que, dans les visions, l’œil intérieur projette des formes, autant que possible, là où l’œil extérieur ne perçoit rien, dans un coin obscur, derrière des rideaux, devenus tout à fait transparents, et généralement dans l’obscurité de la nuit, devenue le temps de l’apparition des esprits, par cette simple raison que l’obscurité, le silence et la solitude, supprimant les impressions extérieures, laissent libre jeu à toute activité du cerveau venant de l’intérieur. À ce point de vue on peut comparer le fait au phénomène de la phosphorescence qui ne se produit que dans l’obscurité. Avec une société bruyante et la lumière de plusieurs bougies, le milieu de la huit, n’est plus le moment de l’apparition des esprits. C’est seulement le milieu de la nuit obscure, silencieuse, qui est cela, parce que déjà instinctivement nous redoutons alors la venue des apparitions qui se présentent comme quelque chose de tout à fait extérieur, quoique leur cause la plus immédiate se trouve en nous ; et nous nous craignons alors proprement nous-mêmes. C’est pourquoi celui qui craint la venue de telles apparitions s’adjoint une société.

Quoique, maintenant, l’expérience enseigne que les apparitions de toutes sortes, dont il s’agit ici, aient, du reste, lieu à l’état de veille, ce par quoi elles se distinguent des rêves, je doute cependant encore que cet état de veille, où elles se produisent, soit un état de veille complet, au sens le plus fort du mot. Le partage, forcé ici, du pouvoir de représentation du cerveau, paraît comporter que, si l’organe du rêve est très actif, cela ne peut pas se produire sans qu’il y ait décroissement de son activité normale ; sans que sa conscience de l’état de veille, l’activité de ses sens dirigés vers le dehors, ne soit jusqu’à un certain point affaiblie. D’où je conclus qu’au moment d’une telle apparition, la conscience de l’état de veille doit cependant être comme voilée d’une gaze légère, qui lui communique un léger caractère de rêve. On comprendrait d’après cela, pourquoi ceux qui ont eu des visions de cette sorte, n’en sont jamais morts de peur ; tandis que, au contraire, de fausses apparitions d’esprits, artificiellement préparées ont eu parfois cet effet. Et même, d’ordinaire, les visions véritables ne provoquent pas de crainte ; ce n’est qu’après, à la réflexion, qu’il s’y mêle une certaine horreur : la raison peut en être que ces formes, tant qu’elles se produisent, sont tenues pour des hommes en chair et en os et que ce n’est qu’après qu’on se rend compte qu’il ne se peut pas que ce soit cela. Cependant je crois que l’absence de frayeur, qui est la marque caractéristique des visions véritables vient surtout de la raison ci-dessus indiquée que, quoique éveillé, on est cependant comme entouré d’un léger voile de conscience de rêve ; qu’on se trouve donc dans un élément auquel la peur des apparitions incorporelles est essentiellement étrangère ; justement parce que, dans cet élément, l’objectif n’est pas aussi nettement distingué du subjectif que quand il s’agit de l’action sur nous du monde corporel. Ceci trouve sa confirmation dans la libre manière dont la voyante de Prévorst parle de son commerce avec les esprits : par ex. t. II, p. 120 (1re édit.). Elle fait tranquillement attendre un esprit qui se trouve là, jusqu’à ce qu’elle ait mangé sa soupe. J. Kerner, dit lui-même, en plusieurs endroits (par ex. t. I, p. 209), qu’elle paraissait être, à la vérité, éveillée, mais qu’elle ne l’était cependant pas tout à fait ; ce qu’il faudrait, en tout cas concilier avec ses propres paroles (t. II, p. 11, 3e édit., p. 256), que toutes les fois qu’elle voit des esprits, elle est tout à fait éveillée.

De toutes les visions de cette sorte, qui se produisent à l’état de veille par le moyen de l’organe du rêve, et qui nous mettent devant les yeux des apparitions objectives tout à fait analogues aux visions, que nous devons aux sens, la cause la plus immédiate, nous l’avons dit, doit toujours être dans l’intérieur de l’organisme, où se produit un changement extraordinaire, qui, par le moyen du système nerveux végétatif, déjà tout proche du système cérébral, donc des nerfs sympathiques et de leurs ganglions, agit sur le cerveau. Et cette action, maintenant, met le cerveau dans cet état d’activité qui lui est naturel et propre de la vision objective, qui a pour forme l’espace, le temps et la causalité ; tout comme le fait l’action qu’exerce le dehors sur les sens. Et c’est ainsi que le cerveau exerce alors en tout cas sa fonction normale. — Mais l’activité visuelle du cerveau, qui provient de l’intérieur, se communique jusqu’aux nerfs sensitifs, qui conséquemment excités du dedans, comme ils pourraient l’être du dehors, et ressentant leurs sensations spécifiques, revêtent alors les formes apparues de la couleur, du bruit, de l’odeur, etc., leur conférant par là la pleine objectivité et la corporalité des formes perçues par les sens. Cette théorie de la chose reçoit une confirmation remarquable de la déclaration suivante d’une somnambule clairvoyante d’Heineken sur l’origine de la vue somnambulique : « Dans la nuit, après un sommeil tranquille, naturel, il lui était tout d’un coup apparu que la lumière venait de la partie postérieure de la tête, de là se répandait dans la partie antérieure, pour venir ensuite aux yeux et rendre visible les objets environnants. C’est grâce à cette lumière semblable à la première lumière du jour, qu’elle avait vu et reconnu tout autour d’elle » (Kieser’s Archiv für d. thier. Magn. t. II, partie III, p. 43). Mais la cause la plus prochaine de ces visions, provoquées du dedans dans le cerveau, doit nécessairement, à son tour, avoir une cause qui se trouve être, d’après cela, la cause éloignée de ces visions. Si maintenant il se faisait que nous trouvions que cette cause éloignée n’est pas toujours uniquement dans l’organisme, mais qu’il faut la chercher parfois même en dehors, dans ce dernier cas alors, ce phénomène cérébral, qui se présente jusqu’ici comme aussi subjectif que les simples rêves, ou même qui se présente comme un véritable rêve, ce phénomène cérébral reconquerrait, par une toute autre voie, l’objectivité réelle, c’est-à-dire son rapport réellement causal à quelque chose d’existant en dehors du sujet ; recouvrerait cette objectivité pour ainsi dire par la porte de derrière.

Je vais donc énumérer maintenant les causes éloignées de ce phénomène, pour autant qu’elles nous sont connues. Je remarque tout d’abord ici que, toutes les fois que ces causes se trouvent dans l’intérieur de l’organisme, le phénomène reçoit le nom d’hallucination ; il rejette ce nom et il en reçoit différents autres quand on découvre sa cause en dehors de l’organisme, ou qu’on se voit contraint d’en admettre une de cette sorte.

1) La cause la plus fréquente du phénomène cérébral en question, ce sont les maladies inflammatoires aiguës, notamment les fièvres chaudes qui entraînent le délire, le délire pendant lequel, sous le nom de visions de fièvre, le phénomène en question se produit si souvent. Cette cause a manifestement son siège uniquement dans l’organisme, bien que la fièvre elle-même puisse être provoquée par des causes extérieures.

2) La folie n’est pas du tout toujours, mais est cependant parfois accompagnée d’hallucinations, dont il faut chercher les causes, semble-t-il, dans les états maladifs, la plupart du temps, du cerveau, mais surtout aussi du reste de l’organisme, qui provoquent cette folie.

3) Dans des cas rares, mais heureusement bien constatés, sans fièvre chaude, sans maladie aiguë et à plus forte raison sans folie, se produisent des hallucinations, des apparitions de formes humaines qui ressemblent à s’y méprendre à la réalité. Le cas de cette espèce qu’on connaît le mieux est celui de Nikolaï, qui a lu un mémoire, sur ce cas, à l’Académie de Berlin en 1799 et l’a fait ensuite imprimer à part. On trouve un cas semblable dans l’Edimburgh Journal of Science, by Brewster, vol. IV, no 8, octobre–avril 1831 ; et plusieurs autres nous sont rapportés par Brierre de Boismont, Des hallucinations, 1845 ; 2e édition, 1852 : un livre très utile pour l’objet de notre recherche, auquel je me réfèrerai souvent. En réalité, l’ouvrage ne donne pas d’explications bien approfondies des phénomènes en question ; il ne présente malheureusement pas une seule fois un ordre systématique réel mais seulement un ordre apparent. Il n’empêche que c’est une compilation très riche, faite avec perspicacité et critique, de tous les cas qui rentrent dans notre thème. Pour le point spécial, que nous considérons ici, nous avons à tenir compte particulièrement des Observations 7, 13, 15, 29, 65, 108, 110, 111, 112, 114, 115, 132. Mais d’une manière générale, il faut admettre et considérer que des faits, qui constituent l’objet tout entier de la présente recherche, pour un qui arrive à la connaissance du public, il y en a mille autres semblables, dont la connaissance, pour diverses raisons faciles à voir, ne dépasse jamais le cercle de l’entourage immédiat où ils se sont produits. Par suite la recherche scientifique, sur cet objet, se traîne depuis des centaines d’années, ou même des milliers d’années, toujours ayant à sa disposition les mêmes faits peu nombreux, des rêves vrais, des apparitions d’esprit, dont il s’est produit depuis des centaines de mille de cas analogues, qui ne sont pas arrivés à la connaissance du public et qui par suite n’ont pas pu prendre place dans la littérature du sujet. Comme exemple de ces cas devenus typiques à force d’être répétés un nombre incalculable de fois, je cite seulement le rêve vrai, que raconte Cicéron de div. I, 27 ; le spectre dont il s’agit dans la lettre de Pline à Sura, et l’apparition du fantôme de Marsile Ficin à son ami Mercatus, comme il avait été entendu entre eux de leur vivant. — Mais en ce qui touche les cas qui viennent en considération sous le présent chef, et dont le type est la maladie de Nikolaï, on les reconnait tous pour des cas dûs à des causes anormales purement corporelles, dont le siège est exclusivement dans l’organisme, à ce fait d’abord qu’ils sont sans importance et qu’ils reviennent périodiquement et à cet autre qu’ils cèdent toujours à l’emploi des moyens thérapeutiques et particulièrement aux saignées. Ils rentrent donc, en tous cas, dans les hallucinations pures et simples, et même c’est ainsi qu’il faut proprement les appeler.

4) Ce qu’on trouve maintenant ensuite, c’est tout d’abord certaines apparitions, semblables du reste aux précédentes, de formes objectives et extérieurement existantes, qui se distinguent cependant par un caractère approprié au voyant, un caractère d’importance et la plupart du temps sinistre, et dont l’importance réelle est le plus souvent mise hors de doute par la mort bientôt prochaine de celui à qui se sont présentées ces apparitions. Il faut considérer comme le type des apparitions de cette espèce celle que cite Walter Scott, on demonology and witchcraft, letter I, et que reproduisit Brierre de Boismont, de l’officier de justice qui, tout un mois, vit toujours devant lui en chair et en os d’abord un chat, puis un maître de cérémonie, enfin un squelette, sur quoi il dépérit et finalement en vint à en mourir. Tout à fait de même nature est la vision de miss Lee à laquelle apparut sa mère pour lui annoncer le jour et l’heure de sa mort. Elle se trouve racontée pour la première fois dans le Treatrise on spirits de Beaumont (traduit en allemand par Arnold en 1721), puis dans les Sketches of the philosophy of apparitions de Hibbert, 1824, dans les Signs before death, 1825, de Hor. Welby, 1825. Elle se trouve également dans le livre Von Geistern und Geistersehern de H. Henning, 1780 ; et enfin dans Brierre de Boismont. Un troisième exemple de ces apparitions est l’histoire, que l’on trouve racontée dans le livre dont nous venons de parler de Welby (p. 156), de la femme Stephens qui, tout éveillée vit un cadavre assis sur sa chaise et mourut quelques jours après. Il faut faire rentrer, dans cette même catégorie, les cas où le patient s’apparaît à lui-même et où cette apparition annonce sa mort. Ce qui, au reste, n’a pas lieu toujours. Un cas remarquable de cette sorte et particulièrement bien attesté est mentionné par le médecin berlinois Formey dans son « Heidnische Philosophen ». On le trouve reproduit dans la Deuteroscopie de Horst, tome I, page 115, et aussi dans la Zauberbibliothek du même, tome I. Il faut cependant remarquer qu’ici l’apparition n’a pas été vue proprement par la personne qui est morte peu après et sans qu’on s’y attendit ; mais seulement par des personnes la touchant de près. De ces cas où c’est la personne qui meurt qui s’apparaît à elle-même, Horst nous en rapporte un, dont il se porte lui-même garant, dans la 2e partie de sa Deuteroscopie, p. 138. Gœthe raconte qu’il s’est vu une fois lui-même à cheval et dans un costume avec lequel il a effectivement voyagé 8 ans plus tard au même endroit (Aus meinem Leben, 11 Buch). Cette apparition avait, disons-le en passant, proprement pour but de le consoler ; puisqu’elle lui permit de se voir dans cet état où il devait, 8 ans plus tard, venir revoir, à cheval et parcourant la même route en sens opposé, l’amante dont il se séparait alors avec un tel déchirement de cœur. Cette vision écartait donc pour lui, pour un moment, le voile de l’avenir, pour lui annoncer, au milieu de son chagrin, le retour futur. — Les apparitions de cette sorte ne sont plus maintenant de simples hallucinations, mais des visions : puisqu’elles représentent quelque chose de réel, ou se rapportent à des événements futurs, des événements réels. Elles sont, par suite, à l’état de veille, ce que sont, dans le sommeil, les rêves fatidiques qui, comme nous l’avons dit, le plus souvent ont trait au propre état de santé de celui qui rêve, surtout quand cet état de santé laisse à désirer ; — tandis que les simples hallucinations correspondent aux rêves ordinaires, sans signification.

L’origine de ces visions pleines de sens doit être cherchée dans ce fait, que ce mystérieux pouvoir de connaître que nous portons en nous, que ne limitent pas les rapports de temps et d’espace et auquel, dans cette mesure, rien n’est caché, mais qui ne se rencontre pas dans la conscience ordinaire ; ce pouvoir de connaître, voilé pour nous et qui cependant rejette son voile dans le sommeil magnétique, — ce pouvoir, dis-je, a perçu une fois quelque chose de très intéressant pour l’individu ; et la volonté, qui est le noyau même de l’homme, voudrait bien en donner communication à la Connaissance cérébrale. Mais cela n’est possible que par une opération qui réussit très rarement et qui consiste en ce que la volonté met en jeu l’organe du rêve à l’état de veille, et ainsi communique à la conscience cérébrale, sous forme de visions, d’apparitions visuelles, d’une signification directe ou allégorique, cette découverte qui l’intéresse. Et c’est ce qu’elle est parvenue à faire dans les cas que nous venons de citer. Ces cas se rapportent tous à l’avenir. Mais une chose se rapportant ainsi à l’avenir peut être révélée, sans qu’il soit nécessaire qu’elle touche la personne même, mais simplement une autre. Ainsi, par exemple, la mort présente de mon ami éloigné peut m’être révélée par son image m’apparaissant soudain, et aussi corporelle que son image pendant sa vie, sans que peut-être le mourant lui-même ait besoin d’être pour quelque chose en cela par la vivacité, en ce moment, de son souvenir à mon endroit. Ceci, au reste, peut se produire effectivement dans des cas d’une autre sorte que nous examinerons ci-dessous. Je n’ai, au reste, rapporté ce cas ici qu’à titre d’éclaircissement, puisque sous ce numéro il n’est proprement question que des visions où les voyants se voient eux-mêmes et qui correspondent aux rêves fatidiques qui leur sont analogues.

5) Maintenant, en retour, à ces rêves fatidiques qui se rapportent, non pas proprement à l’état de santé mais à des événements tout à fait extérieurs, correspondent certaines visions tout près des précédentes, qui font connaître non pas les dangers venus de l’organisme, mais ceux qui nous menacent du dehors, qui, à la vérité, passent sur nos têtes, sans que nous nous en doutions : auquel cas nous ne pouvons pas constater le rapport de la vision avec l’extérieur. Les visions de cette sorte veulent, pour devenir visibles, des conditions diverses, et principalement que le sujet en question ait la sensibilité propre pour cela. Si, au contraire, cette sensibilité n’existe, comme le plus souvent, qu’à faible degré, l’oreille seule sera affectée par l’apparition. Ce sera alors des bruits divers qui se manifesteront le plus souvent par des coups frappés qui se font entendre particulièrement la nuit, la plupart du temps vers le matin, et qui font qu’on se réveille et qu’on entend aussitôt à la porte de la chambre à coucher un bruit très fort et ayant toute la netteté d’un coup réel. C’est encore des apparitions visuelles sous des formes qui prennent une importance allégorique, et qui ne se distinguent pas de la réalité. C’est encore des apparitions visuelles, que nous voyons se produire, quand un très grand danger menace notre vie, ou bien encore quand nous venons d’échapper, sans le bien savoir, à des dangers de cette sorte. Ces apparitions viennent alors, pour ainsi dire, nous féliciter et nous aviser que nous avons encore devant nous beaucoup d’années à vivre. Mais finalement des visions de cette sorte viendront aussi nous annoncer un malheur fatal. C’est à cette catégorie qu’appartient la vision bien connue de Brutus avant la bataille de Philippes, qui se présente à lui comme étant l’apparition de son mauvais génie. Comme encore la vision, tout analogue, de Cassius de Parme, après le combat d’Actium, que nous rapporte Valerius Maximus (Livre I, ch. vii, § 7). Je m’imagine volontiers que les visions de cette sorte sont ce qui a surtout donné lieu, chez les anciens, au mythe de ce génie, que chacun de nous a pour s’occuper de lui, chez les chrétiens à celui du spiritus familiaris. Aux siècles du moyen âge, on cherchait à expliquer ces visions par les esprits astraux, comme en témoigne un passage de Théophr. Paracelse, que j’ai rapporté ailleurs : « Mais pour que chacun connaisse sa destinée, c’est un fait que tout homme a un esprit qui habite en dehors de lui et a son siège dans les étoiles supérieures. Il se sert des Bossen de son maître (les Bossen sont des types fixes pour des travaux élevés ; de là le mot Bossiren (travailler en bosse). C’est ce même esprit qui montre à l’homme les présages avant et après ; puisque ces esprits restent après lui. Ce sont ces esprits qui s’appellent le destin (fatum). » Aux xviie et xviiie siècles, au contraire, on employait, pour expliquer ces apparitions, comme beaucoup d’autres, les mots spiritus vitales, qui se trouvaient là, juste à temps, pour suppléer à l’absence d’idées. Les causes réelles plus lointaines des visions de cette sorte ne peuvent pas manifestement se trouver uniquement dans l’organisme, dans le cas où leur rapport avec un danger extérieur est bien établi. Jusqu’à quel point nous pouvons arriver à comprendre la nature des liens existant entre ces visions et le monde extérieur, c’est ce que je rechercherai plus tard.

6) Les visions, qui, à la vérité, ne concernent plus les voyants et cependant présentent immédiatement aux yeux, avec précision et souvent avec toutes leurs particularités, des événements futurs, qui doivent arriver un peu plus tôt ou un peu plus tard après, ces visions sont proprement celles de personnes douées d’un don rare qu’on appelle second sight, la seconde vue ou deutéroscopie. Une riche compilation de récits relatifs à ces faits se trouve contenue dans la Deuteroscopie de Horst, 2 vol. 1830. On trouve encore de nouveaux faits de cette espèce dans les divers volumes de l’Archiv de Kieser. Il ne faut pas considérer l’Écosse et la Norvège comme les seuls pays où l’on rencontre cette rare capacité des visions de cette sorte. Ce don, surtout en ce qui concerne les cas de mort, existe aussi chez nous. On trouve des récits là-dessus dans la « Théorie der Geisterkunde » de Iung-Stilling, § 53 et suivants. La célèbre prophétie de Cazotte paraît rentrer dans la même catégorie. Parmi les nègres de la côte du Sahara, le don de seconde vue se rencontre également très souvent (V. James Richardson, Narrative of a mission to Central Africa, London, 1853). Même déjà dans Homère nous trouvons (Od. XX, 351–357) un fait de réelle deutéroscopie, qui a une étroite ressemblance avec l’histoire de Cazotte. Nous avons un autre cas de deutéroscopie de même sorte dans Hérodote, livre VIII, ch. lxv. Dans ces faits de seconde vue, la vision, provenant comme toujours de l’organisme, atteint donc le plus haut degré de vérité objective, réelle, et par là, trahit un mode de rapport avec le monde extérieur, tout à fait différent du mode de rapport ordinaire, du rapport physique. Elle marche, comme à l’état de veille, tout à fait parallèlement avec la clairvoyance somnambulique portée à son plus haut degré. C’est proprement un rêve vrai à l’état de veille, ou tout au moins dans un état, qui interrompt, pour quelques instants, l’état de veille. Même il arrive que la vision de la seconde vue, tout comme le rêve vrai, n’est pas, dans beaucoup de cas, théorématique mais allégorique ou symbolique ; mais, — chose au plus haut point digne de remarque, — symbolique d’après des symboles toujours les mêmes, qui se présentent chez tous les voyants avec la même signification : on trouvera ces symboles spécifiquement désignés dans le livre de Horst plus haut cité, t. I, p. 63–69, et aussi dans l’Archiv de Kieser, t. VI, ch. iii, p. 105–108.

7) La contre-partie des visions dont nous venons de parler, et qui ont trait à l’avenir, nous est fournie par celles qui présentent à l’organe du rêve, entrant en jeu à l’état de veille, le passé, notamment les formes corporelles des personnes ayant vécu autrefois. Il est assez certain que ce qui peut donner lieu à ces visions c’est le voisinage des restes mortels des personnes en question. Cette très importante expérience, par laquelle s’explique une foule d’apparitions d’esprits, a sa confirmation la plus forte et peu commune dans une lettre du professeur Ehrmann, le beau-fils du poète Pfeffel, reproduite in extenso dans l’Archiv de Kieser, t. X, partie III, page 151 et suiv. : mais on trouve des extraits de cette lettre dans beaucoup de livres : par exemple dans le Somnambulisme de Fischer, t. I, p. 246. Elle est encore confirmée, outre cela, par beaucoup de cas qui s’expliquent de la même façon. Il faut citer en première ligne l’histoire de Pastor Lindner, dont on parle dans cette même lettre et d’après de bonnes sources, reproduite également dans beaucoup de livres et entre autres, dans la Voyante de Prévorst (Seherin von Prevorst) (t. II, p. 98, de la première édition, et p. 356 de la 3e). De la même sorte est encore une histoire dont Fischer nous donne connaissance en son propre nom, dans le livre de lui que nous avons déjà cité (p. 252), d’après des témoins oculaires, et qu’il cite comme justification de la courte notice que l’on trouve dans la Voyante de Prévorst (p. 358 de la 3e édition). Nous trouvons ensuite dans les Unterhaltungen über die auffallendesten neuern Geistererscheinungen de G.-J. Wenzel, 1800, juste dans le premier chapitre sept histoires d’apparitions, toutes semblables, qui toutes ont pour point de départ le voisinage des restes de certains défunts. L’histoire de Pfeffel y figure la dernière ; mais les autres, toutes également, présentent le caractère de la vérité et pas du tout celui d’un mensonge inventé. Même elles se contentent toutes de mentionner la simple apparition des formes du défunt sans insister autrement ou dramatiser la chose. Elles méritent donc, au point de vue de la théorie de ces phénomènes, toute considération. Les explications d’ordre purement rationaliste, que l’auteur du livre en donne, peuvent servir à mettre en pleine lumière la parfaite insuffisance de pareilles solutions. Dans le livre cité de Brierre de Boismont nous relèverons encore la quatrième observation : sans compter beaucoup d’histoires d’apparitions d’esprits qui nous sont transmises par les auteurs anciens, par exemple celle que nous raconte Pline le Jeune (L. VII, epist. 27), digne d’attention déjà pour cela seul qu’elle présente les mêmes caractères qu’une infinité d’autres de l’époque moderne. Une autre histoire tout à fait semblable, et qui n’est peut-être qu’une autre version de la même, est celle que nous rapporte Lucien dans le Philopseudes, chap. xxxi. De la même nature encore est le récit de Cimon dans le premier chapitre de la Vie de Cimon de Plutarque ; encore de la même nature ce que nous rapporte Pausanias (Attica, 32) du champ de bataille de Marathon : à rapprocher de cela ce que Brierre rapporte p. 590 ; enfin les indications de Suétone dans Caligula, chap. lix. D’une manière générale c’est au fait dont nous parlons, qu’il faudrait ramener tous les cas où les esprits apparaissent toujours au même endroit, où le bruit est intérieurement attaché à une localité déterminée : des églises, des cimetières, des champs de bataille, les lieux où ont été commis des crimes, des tribunaux criminels, et ces maisons maudites pour une de ces raisons, que personne ne veut habiter et qu’on rencontre toujours çà et là. Moi-même, au cours de ma vie, j’en ai rencontré plusieurs. Ces lieux ont donné naissance au livre du jésuite Petrus Thyræus : De infestis, ob molestantes daemoniorum et defunctorum spiritus locis, Köln, 1598. — Mais parmi tous ces faits le plus remarquable est peut-être celui qui fait l’objet de l’observation 77 de Brierre de Boismont. Comme confirmation remarquable de notre explication de ces apparitions d’esprits, ou même comme un anneau de la chaîne de raisonnements qui y conduit, nous pouvons citer la vision d’une somnambule que nous communique Kerner dans les Blättern aus Prevorst, Samml. 10, p. 61. À cette somnambule se présente soudain à l’esprit une scène de famille qu’elle décrit exactement et qui s’était passée là même plus de cent ans auparavant : les acteurs de la scène tels qu’elle les dépeignait ressemblaient absolument à des portraits existant encore qu’elle n’avait cependant jamais vus.

Mais l’expérience fondamentale si importante, qui nous intéresse ici, à laquelle se ramènent tous ces faits, et que j’ai appelée la retrospective second sight, doit continuer à rester elle-même le phénomène premier (Urphänomen) ; parce que, pour en tenter l’explication, nous n’avons aucun moyen. En attendant, elle se présente très étroitement unie à un autre phénomène également aussi inexplicable ; et ce rapprochement est déjà d’importance, puisque, au lieu de deux grandeurs inconnues, nous n’avons plus affaire qu’à une : ce qui est un avantage analogue à l’avantage si certain que nous retirons de la réduction du magnétisme animal à l’électricité, De même donc qu’une somnambule, à un haut degré clairvoyante, n’est pas limitée dans sa perception par le temps, mais que parfois même elle prévoit réellement des événements futurs et qui se produisent tout à fait accidentellement ; de même que le même fait a lieu, d’une manière plus frappante encore, pour ceux qui ont le don de seconde vue et ceux qui ont la faculté de voir les restes mortels des personnes défuntes : de même donc que les faits, qui ne sont pas encore entrés dans notre réalité empirique, peuvent cependant, de la nuit de l’avenir, agir déjà sur les personnes de cette espèce et venir dans le cercle de leur perception ; — de même aussi bien les faits et les hommes, qui ont déjà existé réellement une fois, quoique n’étant plus, peuvent agir sur certaines personnes particulièrement disposées pour cela ; et, tout comme ces choses agissaient d’avance, peuvent agir après. Même ce dernier fait est moins incompréhensible que le premier, surtout s’il y a, pour nous mettre sur la voie de cette conception, quelque chose de matériel comme les restes corporels encore réellement existants des personnes qui font l’objet de ces perceptions, ou des choses qui leur ont été étroitement rattachées : leurs vêtements, par exemple, la chambre habitée par elles ou encore les choses qui leur tenaient au cœur, comme un trésor caché. Cela d’une manière tout à fait analogue à la manière dont la somnambule très clairvoyante est parfois mise en rapport, par l’intermédiaire d’un objet corporel comme un mouchoir que le malade a porté sur lui quelques jours (Kaiser’s Archiv, III, 3, p. 24) ou une mèche de cheveux, avec les personnes lointaines sur l’état de santé desquelles on l’interroge et dont par là elle perçoit l’image. Ce cas est tout à fait voisin du nôtre. Les apparitions d’esprits, se rattachant à des localités déterminées, ou aux restes mortels reposant tout près de personnes défuntes, ces apparitions d’esprits ne seraient, conséquemment, que les perceptions d’une deutéroscopie à rebours, d’une deutéroscopie dirigée vers le passé, — une retrospective second sight. Ce serait proprement ce que déjà les anciens (dont toute la conception du royaume des ombres est sortie, peut-être, des apparitions d’esprits : qu’on consulte là-dessus l’Odyssée, XXIV), nommaient les ombres, umbræ, ειδωλα καμντων, — νεκυων αμενηνα καρηνα, — manes (de manere, c’est-à-dire ce qui subsiste, les traces) ; donc des échos des phénomènes d’autrefois, de ce monde phénoménal qui se présente à nous sous les formes du temps et de l’espace, perçus maintenant par l’organe du rêve, dans de rares cas pendant l’état de veille, plus aisément dans le sommeil comme simples rêves ; et, comme il faut s’y attendre, avec plus de facilité encore dans le sommeil magnétique profond, quand, alors, on arrive à rêver tout éveillé et que ce rêve devient de la clairvoyance ; mais encore aussi dans cet état de veille somnolente naturelle, dont il a été question tout au commencement, que nous avons décrit comme un rêve vrai de ce qui entoure immédiatement le dormeur, et qui ne se fait reconnaître pour un état distinct de l’état de veille que lorsque se présentent ces formes étrangères de l’entourage immédiat. Dans cet état de veille somnolente, c’est, le plus souvent, les formes des personnes défuntes, dont le cadavre est encore dans la maison, qui s’offrent ; tout comme en général, conformément à la loi, qui veut que cette deutéroscopie, tournée vers le passé, soit provoquée par la présence des restes mortels des défunts, c’est la forme du défunt, qui n’est pas encore enterré, qui s’offre de préférence, même à l’état de veille, aux personnes disposées pour cela ; bien que ce soit toujours seulement par l’organe du rêve qu’elle soit perçue.

On comprend alors, par ce qui a été dit, qu’à un spectre apparaissant de cette manière, il ne faille pas attribuer la réalité immédiate d’un objet présent, bien qu’il ait cependant pour cause médiate une réalité. Ce qu’on voit là, ce n’est pas le défunt lui-même, mais un simple ειδωλον, une image de celui qui a été une fois, une image naissante dans l’organe de rêve d’un homme disposé pour cela, et à laquelle donne lieu un reste quelconque, une trace laissée. Cette image n’a par suite pas plus de réalité que l’apparition de celui qui se voit lui-même, ou encore est vu par d’autres là où il ne se trouve pas. Mais des cas de cette sorte sont connus par des témoins dignes de foi, et on en trouve rassemblés quelques-uns dans la Deutéroscopie de Horst, t. II, 4e partie. Le cas de Gœthe, que nous avons cité, rentre dans cette catégorie ; de même aussi le fait non rare que les malades, au moment de mourir, s’imaginent être deux dans leur lit : « Comment cela va-t-il ? » demandait un médecin à un malade à toute extrémité. « Mieux, depuis que nous sommes deux dans le lit, » fut la réponse ; et le malade mourut aussitôt après. — Une apparition d’esprit, de la sorte de celle que nous avons dite, se trouve donc avoir un rapport réel à l’état antérieur de la personne, qui apparaît, mais non pas à son état présent. Cette dernière n’a, en effet, aucune part active à l’apparition : on ne saurait donc, par suite, conclure de là à la persistance de son existence individuelle. Avec cette explication s’accorde tout à fait le fait que les défunts, qui apparaissent ainsi, sont d’ordinaire vus avec les habits et l’accoutrement, qui leur étaient habituels ; comme aussi ce fait que l’assassin paraît avec sa victime, le cheval avec le cavalier, etc. Il faut vraisemblablement faire figurer, parmi les visions de cette sorte, les spectres vus par la voyante de Prévorst. Quant aux conversations qu’elle tenait avec eux, il faut les considérer comme l’œuvre de sa propre imagination, qui animait cette procession de personnages muets (dumb shew) et en donnait l’explication qu’elle pouvait. L’homme est naturellement porté à expliquer d’une façon quelconque tout ce qu’il voit, tout au moins à y introduire un certain ordre et même à prêter aux choses avec son langage ses propres pensées. C’est ainsi que les enfants font dialoguer entre elles les choses inanimées. Conséquemment, c’était la voyante elle-même qui, sans le savoir, était le souffleur de ces formes apparaissantes ; et sa force d’imagination était une manifestation de cette activité inconsciente, par laquelle, dans le rêve ordinaire et insignifiant, nous imprimons aux choses une direction, nous les ajustons entre elles, trouvant même parfois prétexte à cela dans les circonstances objectives, accidentelles qui peuvent se produire : par exemple une gêne ressentie au lit, un bruit venu de dehors, une odeur, lesquelles choses suffisent pour nous faire rêver de longues histoires. Pour l’explication de cette dramaturgie de la voyante, qu’on voie dans l’Archiv. de Kieser, t. XI, 1re partie, p. 121, ce que Bende Bendsen raconte de sa somnambule, à laquelle apparaissaient parfois, dans le sommeil magnétique, ses connaissances encore en vie, auxquelles elle tenait alors de longs discours. On lit : « Dans les nombreuses conversations qu’elle tenait avec les absents, ce qu’il y a de plus caractéristique, c’est que, pendant la prétendue réponse de son interlocuteur imaginaire elle se taisait, manifestait une grande attention, se dressait sur son lit, tournant la tête d’un certain côté pour écouter les réponses et répliquer elle-même. Elle s’imaginait avoir présente devant elle la vieille Karen avec sa servante et parlait alternativement avec celle-ci et avec celle-là… Ce dédoublement apparent de sa propre personnalité en trois personnes diverses, comme c’est l’ordinaire dans le rêve, allait si loin, que je ne pouvais pas convaincre la voyante que c’était elle-même qui faisait les trois personnages. » De cette sorte, à mon avis, sont donc aussi les conversations d’esprits de la voyante de Prévorst ; et cette explication trouve une confirmation sérieuse dans l’inexprimable absurdité du texte de ces dialogues et de ces drames, qui répondent tout juste à la mentalité d’une montagnarde ignorante, avec la métaphysique populaire qui peut être la sienne, et auxquels on ne saurait attribuer de réalité objective, qu’à la condition d’admettre la possibilité d’un ordre du monde d’une absurdité sans limite, d’une sottise révoltante, et telle qu’on devrait avoir honte d’en entendre parler. Si Kerner, si prévenu et si crédule, n’avait pas eu secrètement un obscur sentiment que ces entretiens des esprits ont bien l’origine que nous venons de dire, il n’aurait pas, partout et dans chaque circonstance avec une si injustifiable légèreté, négligé de rechercher avec le plus grand sérieux les objets matériels dont parlaient les esprits : les écritoires dans les cryptes des églises, les chaînes d’or dans les souterrains des châteaux, les cadavres des enfants enterrés dans les écuries, au lieu de s’en laisser détourner par les obstacles les plus insignifiants. De telles recherches auraient jeté la plus grande lumière sur ces choses.

D’une manière générale, je crois que la plupart des apparitions, réellement vues, de personnes défuntes, appartiennent à cette catégorie de visions ; et que conséquemment il y a bien derrière une réalité objective, mais une réalité passée, d’aucune façon une réalité présente. Ainsi, par exemple, l’apparition du président de l’Académie de Berlin, Maupertuis, dans la salle de l’Académie, au botaniste Gleditsch ; apparition rapportée par Nikolaï dans sa communication, dont nous ayons déjà parlé, à cette même Académie. De même l’histoire, racontée par Walter Scott dans l’Edinb. Review et reproduite par Horst dans sa Deutéroscopie, t. I, p. 113, du Landammann suisse qui, entrant dans la bibliothèque publique, vit son prédécesseur présidant solennellement, assis dans le fauteuil de la présidence, une assemblée de conseillers tous notoirement défunts. De quelques récits de cette sorte il résulte même que, pour donner lieu à ces visions, il n’est nullement nécessaire qu’il y ait la circonstance objective de l’existence d’un squelette ou de tout autre reste d’un cadavre, mais qu’il suffit pour cela de quelque chose ayant été en contact avec le défunt. Ainsi, par exemple, sur les sept histoires de cette sorte, que nous trouvons rapportées dans le livre ci-dessus mentionné de Wenzel, il y en a six où c’est le cadavre qui joue ce rôle de circonstance déterminante, mais une où c’est simplement la robe toujours portée par le défunt, qui, enfermée aussitôt après sa mort et mise au jour quelques semaines après, provoque son apparition corporelle aux regards de la veuve désolée de cela. Il se pourrait ainsi que des traces plus légères encore, à peine perceptibles à nos sens, comme par exemple des gouttes de sang bues depuis longtemps dans le sol, ou peut-être le simple local, entouré de murs, où quelqu’un en proie à l’angoisse et au désespoir, a subi une mort violente, — fussent suffisantes pour provoquer chez la personne disposée pour cela de semblables faits de deutéroscopie tournée vers le passé. À cela se rapporte, peut-être, l’opinion des anciens que mentionne Lucien (Philopseudes, ch. xxix), que seuls les individus morts d’une mort violente peuvent apparaître. Il se pourrait tout aussi bien qu’un trésor soigneusement caché par le défunt et surveillé avec une constante angoisse, auquel sont attachées ses pensées suprêmes, fût le point de départ objectif, dont nous nous occupons, d’une vision de cette sorte, qui ensuite pourrait être exploitée lucrativement. Ces susdites circonstances déterminantes objectives jouent, dans cette connaissance du passé réalisée par l’organe du rêve, jusqu’à un certain point, le rôle que fait jouer aux objets de la pensée, dans son état normal, le nexus idearum (l’association des idées). Il reste vrai des perceptions, dont il s’agit ici, ce qui l’est des perceptions possibles, à l’état de veille, par l’organe du rêve, qu’elles viennent plus facilement à la conscience sous forme de bruits que sous forme de visions ; que par suite on entend parler bien plus souvent de bruits, entendus ici ou là, que d’apparitions visuelles.

Quand nous entendons raconter, à propos d’histoires comme celles dont nous nous occupons, que les défunts apparaissant auraient révélé aux personnes, auxquelles elles apparaissent, certains faits jusqu’alors inconnus d’elles, il convient tout d’abord de ne pas admettre ces faits jusqu’à ce qu’on en ait les preuves les plus sûres, et, jusqu’à ce moment, de les révoquer en doute. Il ne faut cependant pas perdre de vue ensuite que cela s’expliquerait à la rigueur par certaines analogies que le fait présenterait avec la clairvoyance des somnambules. Il est certain que beaucoup de somnambules ont, dans des cas particuliers, dit aux malades qu’on leur amenait, quelle était la circonstance accidentelle et lointaine qui était cause de leur maladie et leur ont aussi rappelé un incident presque complètement oublié (des exemples de cette sorte sont dans l’Archiv de Kieser, tome III, no 3, p. 70), la peur de tomber d’une échelle et, dans la Geschichte Zweier Somnambulen, p. 189, la remarque faite à l’enfant qu’il a dormi autrefois, il y a longtemps, auprès d’une personne épileptique. C’est ici qu’il faut aussi placer le fait que quelques personnes clairvoyantes ont su parfaitement reconnaître, à une mèche de cheveux ou à son mouchoir, une personne qu’elles n’ont jamais vue et ont dit quel était son état de santé. Donc il n’est pas vrai que les révélations elles-mêmes prouvent nécessairement la réalité de la présence d’un défunt.

Quant au fait que les formes sous lesquelles apparaît le défunt se laissent parfois voir et entendre par deux personnes en même temps, on peut l’expliquer de même par cette faculté bien connue de contagion qui caractérise aussi bien le somnambulisme que le don de seconde vue.

Il s’ensuit donc que, dans le présent paragraphe, nous aurions expliqué tout au moins le plus grand nombre de cas d’apparitions certaines de formes de défunts en les ramenant tous à une cause commune, la deutéroscopie rétrospective, qui, dans un grand nombre de ces cas, notamment ceux que nous avons énumérés au commencement du paragraphe, ne saurait être méconnue. — Maintenant cette deutéroscopie rétrospective elle-même est un fait au plus haut point rare et inexplicable. Mais il y a beaucoup de choses, où nous devons nous contenter d’une semblable explication. La grande théorie de l’Électricité tout entière, ne consiste guère qu’à ramener des phénomènes divers à un phénomène primaire qui reste inexpliqué !

8) Il suffit qu’une personne pense fortement et passionnément à nous pour susciter dans notre cerveau la vision de sa forme et non pas seulement à titre de simple imagination, mais de telle sorte que cette vision se présente à nous comme une vision corporelle, qu’on ne saurait distinguer de la réalité. Ce sont notamment les mourants qui manifestent ce pouvoir, et qui, à l’heure de la mort, apparaissent par suite à leurs amis absents, à plusieurs à la fois et en différents lieux. Le cas a été si souvent affirmé et témoigné de différents côtés que je le considère indubitablement comme certain. On trouve de cela un très bel exemple, et où il s’agit de personnes distinguées, dans la Théorie der Geisterkunde de Iung-Stilling, § 198. Deux autres exemples particulièrement frappants, ce sont ensuite l’histoire de la femme Kahlow, dans le livre plus haut cité de Wenzel, p. 11, et celle du prédicateur de la Cour, dans le livre également mentionné de Henning, p. 329. Comme un exemple tout à fait nouveau, je puis ici mentionner le suivant. Il y a peu de temps mourait, ici à Francfort, à l’hôpital juif, de nuit, une servante malade. Le matin suivant, tout à fait de bonne heure, ses sœurs et sa mère, dont l’une habite ici et l’autre à un mille de là, se présentèrent chez ses maîtres pour demander de ses nouvelles ; parce qu’elle leur avait apparu à toutes les deux dans la nuit. Le directeur de l’hôpital, dont on tient le fait, affirmait que de tels cas ne sont pas rares. Qu’une somnambule clairvoyante qui tombe, toutes les fois, au plus fort de sa crise, dans un état de catalepsie qui a toutes les apparences de la mort, soit corporellement apparue à son amie, c’est ce que témoigne l’histoire déjà mentionnée de Auguste Müller de Karlsruhe ; et le cas est encore cité dans l’Archiv de Kieser III, 3, p. 118. Une autre apparition volontaire de la même personne nous est communiquée, sur des sources dignes de foi, dans l’Archiv de Kieser, VI, 1, p. 34. — Il arrive bien plus rarement, au contraire, que des hommes, en pleine santé, puissent agir de cette façon. Il ne manque cependant pas, sur ce point encore, de récits dignes de foi. Le plus ancien nous est transmis par saint Augustin, de seconde main, il est vrai, mais, si on l’en croit, de source excellente : De civit. Dei XVIII, 18 : indicavit et alius se domi suae, etc… On voit ici que ce que l’un rêve paraît à l’autre, dans l’état de veille, une vision qu’il tient pour réelle. Un cas tout analogue à celui-ci nous est communiqué par le journal américain, le Spiritual Telegraph, du 23 septembre 1854. Dupotet nous donne, dans son Traité complet du magnétisme, 3e édition, p. 561 une traduction française du passage. Nous trouvons un autre cas de même sorte dans la relation que je viens de citer du tome VI, 1, 35 de l’Archiv de Kieser. Une histoire merveilleuse, qui rentrerait dans la même espèce, nous est racontée par Iung-Stilling dans sa Théorie der Geisterkunde § 101 ; malheureusement on ne nous donne pas d’indication de sources. Horst en a rassemblé plusieurs autres encore dans sa Deutéroscopie, tome II, chapitre iv. Mais un exemple, au plus haut point remarquable, de cette faculté d’apparaître à autrui, une faculté, outre cela passant du père à l’enfant et exercée par tous les deux très souvent, sans le vouloir, nous est fournie par l’Archiv de Kieser, tome VII, partie 3, p. 158. On en trouve cependant un exemple plus ancien encore, mais tout à fait semblable à celui-ci, dans les Gedanken von der Erscheinung der Geister de Zeibich, 1776, p. 29. Henning le reproduit dans son livre « von Geistern und Geistersehern », p. 476. Comme les deux cas nous sont présentés certainement indépendamment l’un de l’autre, ils se confirment mutuellement en cette matière si hautement merveilleuse. Dans le tome IV, 2, p. 111 de la Zeitschrift für Antropologie de Nasse, le professeur Grohmann nous communique un cas semblable. Dans les Signs before death de Horace Welby, London, 1825, on trouve également quelques cas d’apparitions de personnes vivantes en des endroits où elles n’étaient présentes que par leur pensée : par ex. p. 45, 88. Tout particulièrement dignes de foi nous paraissent les cas de cette espèce, que nous raconte, sous le titre de « Doppelgänger » (les doubles), le très honorable Bende Bendsen dans l’Archiv de Kieser, VIII, 3, p. 120. — Le pendant des visions, dont il s’agit ici et qui se produisent à l’état de veille, sont, pendant le sommeil, les rêves symphatiques, c’est-à-dire, ceux qui se communiquent in distans, qui donc sont rêvés par deux personnes au même moment et d’une manière toute semblable. Des exemples de ces rêves sont assez connus : on en trouve un bon recueil dans E. Fabius, De somniis, § 21, et, entre autres, un cas particulièrement intéressant en langue hollandaise. Dans l’Archiv de Kieser, tome VI, partie 2, p. 135, il y a encore le mémoire tout à fait remarquable de H. M. Wesermann, qui contient l’indication de 5 cas, où l’auteur lui-même a suscité volontairement, par l’action de sa volonté, en autrui certains rêves déterminés. Mais comme dans le dernier cas, la personne en question, sur laquelle il fallait agir, n’était pas encore allée au lit, elle avait, avec une autre qui se trouvait auprès d’elle, eu, tout éveillée, la vision qu’on voulait lui suggérer et cette vision lui avait fait l’effet de la réalité. Conséquemment tout comme dans ces rêves, dans les visions de cette sorte qui se produisent à l’état de veille, c’est l’organe du rêve qui est le moyen de la vision. L’intermédiaire, l’anneau qui reliera les deux fragments de la chaîne sera l’histoire mentionnée plus haut, que nous devons à saint Augustin, et où nous voyons ce que l’on rêve simplement apparaître à l’autre dans l’état de veille. On trouve deux cas tout à fait semblables dans les Signs defore death de Hor. Welby, p. 266 et 297 ; le dernier emprunté à l’Invisible world de Sainclair. Visiblement donc, les visions de cette espèce, quelque apparence concrète et corporelle que revête en elles la personne qui apparaît, ces visions se produisent non pas par l’action du dehors sur les sens, mais par le moyen d’une action magique de la volonté de celui dont elles viennent sur l’autre, donc sur l’être en soi d’un organisme étranger, affecté par là d’un changement dont la cause est tout intérieure, et qui, agissant alors sur son cerveau, y éveille l’image de celui qui agit, avec la même vivacité que pourrait le faire une action résultant des rayons de lumière projetés par son corps sur les yeux de l’autre.

Justement ces doubles, dont nous nous occupons ici, qui se produisent dans les cas où la personne qui apparaît est notoirement en vie mais est absente, même d’ordinaire ne sait rien de son apparition, ces doubles nous donnent justement le vrai point de vue d’où il faut considérer l’apparition des mourants et des défunts, donc les apparitions d’esprits proprement dites. Par eux nous voyons, en effet, qu’une présence réelle immédiate, comme celle d’un corps agissant sur les sens, n’est nullement la condition nécessaire de telles apparitions. C’est cette condition qui constitue le vice fondamental de toutes les façons dont anciennement on concevait les apparitions d’esprits, que ces façons de les concevoir aboutissent à la négation ou à l’affirmation de la réalité du phénomène. Et à son tour cette condition suppose qu’on s’était placé au point de vue du spiritualisme, au lieu de se placer à celui de l’idéalisme. D’après la doctrine spiritualiste le point de départ, que rien ne justifiait, c’était, en effet, que l’homme est un composé de deux substances tout à fait diverses, une substance matérielle, le corps, et une substance immatérielle, ce qu’on appelle l’âme. Après la séparation, réalisée par la mort, de ces deux substances, la dernière, quoique immatérielle, simple et inétendue, doit cependant encore exister dans l’espace, à savoir se mouvoir, aller de-ci et de-là, agir du dehors sur les corps, donc sur les sens comme le ferait un corps, et conséquemment aussi se présenter comme un corps ; toutes choses qui supposent, à la vérité, comme condition la même présence réelle dans l’espace que celle dont jouit le corps que nous voyons. Contre cette conception spiritualiste, tout à fait intenable, des apparitions d’esprits valent toutes les objections que la raison permet de faire de ce point de vue et aussi l’éclaircissement critique que Kant donne de la chose, et qui fait la première partie ou la partie théorique de ses rêves d’un voyant : Traüme eines Geistersehers erlaütert durch Traüme der Metaphysik ». Cette conception spiritualiste donc, qui consiste à admettre une substance immatérielle et cependant mobile dans l’espace et en même temps, à la manière de la Matière, agissant sur les corps, donc sur les sens, il faut tout à fait, si on veut se faire une juste idée des phénomènes en question, la mettre de côté ; et, au lieu de se placer à ce point de vue, se placer au point de vue idéaliste, d’où ces choses se présentent à nous sous un tout autre jour, et d’où nous pouvons juger tout autrement du possible et de l’impossible. Nous mettre à même de faire cela, c’est là justement le but du présent mémoire.

9) Le cas qui s’offre, en dernier lieu, à notre considération serait maintenant celui où l’action magique, décrite dans le numéro précédent, pourrait être exercée même encore après la mort : ce qui ferait qu’il y aurait proprement apparition d’esprit résultant d’une action directe de la personne défunte, donc, jusqu’à un certain point, présence réelle personnelle d’un individu déjà mort, sur lequel, de son propre gré, il serait permis de réagir. Nier a priori la possibilité du fait et le tourner en dérision, comme on le fait d’ordinaire, dans le camp opposé, ne peut avoir d’autre base que la conviction que la mort est la fin absolue de l’homme ; à moins que cette conviction ne s’appuyât sur la croyance de l’Église protestante, d’après laquelle les esprits ne pourraient pas apparaître pour cette raison que, suivant qu’ils ont eu la foi ou non, pendant leurs quelques années de vie terrestre, ils vont, tout aussitôt après la mort, jouir pour toujours au ciel des joies éternelles ou en enfer subir les peines également éternelles, et qu’ils ne peuvent jamais en sortir. Par suite, d’après la croyance protestante, toutes les apparitions de cette espèce viennent du diable ou des anges, mais jamais des esprits des hommes ; comme cela a été exposé tout au long et fondamentalement par Lavater, de spectris, Genève, 1580, pars II, cap. iii et iv. L’Église catholique, au contraire, qui déjà au vie siècle, a dû notamment à Grégoire le Grand de voir très heureusement améliorer ce dogme absurde et révoltant par l’admission du purgatoire et l’intercalation de ce terme moyen entre les deux termes de cette alternative désespérée ; l’Église catholique admet l’apparition des esprits qui se trouvent momentanément dans le purgatoire, et même, à titre exceptionnel, l’apparition des autres ; comme il est tout au long expliqué dans le livre déjà cité de Petrus Thyraeus de locis infestis, pars I, cap. 3 et suiv. Les protestants se voyaient contraints, par le dilemme ci-dessus, à s’y prendre de toute manière pour maintenir l’existence du diable, pour cette simple raison qu’ils ne pouvaient se passer de lui pour expliquer ces apparitions d’esprits, qu’on ne pouvait pas nier. Aussi, encore au commencement du xviiie siècle, ceux qui nient le diable, sous le nom d’Ademonistæ, sont-ils l’objet de la même pieuse horreur (pius horror) que le sont, de nos jours, les Atheistæ. Et, en même temps, comme il est naturel, les spectres étaient tout aussitôt définis, par ex : dans le Schediasma polemicum, an dentur spectra, magi et sagae de C. F. Romani, Lipsiæ, 1703, comme des apparitiones et territiones Diaboli externae, quibus corpus, aut aliud quid in sensus incurrens sibi assumit, ut homines infestet. Peut-être tient-il à cela que les procès de sorcellerie, qui, comme on le sait, supposent des communications avec le diable, aient été beaucoup plus fréquents chez les protestants que les catholiques. — Cependant, abstraction faite de ces vues mythologiques, je disais plus haut qu’on ne peut rejeter a priori la possibilité de l’apparition réelle des défunts qu’en se fondant sur la conviction que, par la mort, l’homme tombe tout à fait dans le néant. En dehors de cette conviction, on ne voit pas, en effet, pourquoi un être qui existe encore quelque part, ne devrait même pas se manifester et pourquoi pas agir sur un autre être, quoique se trouvant dans de tout autres conditions que ce dernier. Par suite Lucien fait preuve d’autant de logique que de naïveté lorsque, après avoir raconté comment Démocrite ne s’était laissé faussement émouvoir, à aucun moment, à une machination d’apparition d’esprit arrangée tout exprès pour l’effrayer, il ajoute : ούτω βεϐαιως επιστευε, μηδὲν ειναι φυχας ετι, ε ξω γενομενας των σωματων : (adèo persuasum habebat, nihil adhuc esse animas a corpore separatas). Philops. 32. — Si, au contraire, il y a en l’homme, en dehors de la matière, quelque chose d’indestructible qui survive à la mort, on ne voit pas, tout au moins a priori, que ce principe, auquel on doit le phénomène merveilleux de la vie, la vie terminée, doive être tout à fait incapable d’action sur ceux qui vivent encore. Ce ne serait seulement qu’a posteriori, par l’expérience, qu’on pourrait décider la chose. Mais cela est d’autant plus difficile que, abstraction faite d’erreurs volontaires et involontaires des témoins, la vision réelle, où le défunt apparaît, peut bien appartenir à une des huit sortes de visions dont nous avons parlé jusqu’ici. Par suite il peut toujours bien en être ainsi. Oui, même dans le cas où une apparition de cette espèce a révélé des choses que personne ne peut savoir, on pourrait, en conséquence des explications données à la fin du no 7, expliquer cela peut-être comme la forme qu’aurait pu prendre ici la révélation d’une clairvoyance somnambulique spontanée ; bien qu’il soit difficile de démontrer sûrement que ces phénomènes puissent se produire à l’état de veille ou même provenir d’un souvenir complet de ce qui s’est passé dans l’état somnambulique ; et que des révélations de cette sorte, autant que je sache, ne se produisent en tous cas que par le moyen des rêves. Mais il peut se présenter des circonstances qui rendent impossible même cette dernière explication. De nos jours où les choses de cette nature sont envisagées avec beaucoup plus d’impartialité que jamais, conséquemment aussi font l’objet de communications et d’examens bien plus attentifs, il nous est permis d’espérer recueillir sur ce point des expériences et des conclusions décisives.

Beaucoup d’histoires d’apparitions d’esprits sont, du reste, de telle nature, que, dès qu’on ne les tient pas pour tout à fait mensongères, il devient très difficile de trouver une autre explication. Et pourtant, dans beaucoup de cas, cette explication, qui consiste à les taxer de mensonge, a contre elle le caractère de celui qui a le premier rapporté le fait, l’empreinte de vérité et de droiture de son récit : plus que tout enfin, la parfaite ressemblance qu’on constate dans la nature et le développement propre de ces prétendues apparitions, quels que soient les temps et les lieux, d’où émanent ces récits. Cela frappe d’autant plus quand la ressemblance porte sur des circonstances particulières qui ont été reconnues, pour la première fois de notre temps, par suite du somnambulisme magnétique et de l’observation plus rigoureuse de toutes ces choses, accompagnement assez fréquent de ces visions. On trouve un exemple de cette sorte dans l’histoire d’esprit, captivante au plus haut point, de l’année 1697 que cite Brierre de Boismont dans son observation 120. C’est la circonstance qu’un jeune homme, auquel apparaissait l’esprit de son ami, bien que s’entretenant avec lui 3 quarts d’heure, n’en voyait toujours que la partie supérieure. La réalité de cette apparition partielle de fantômes humains s’est trouvée confirmée par de nombreux cas qui se sont produits de notre temps, et a pu paraître comme une particularité qu’on relève parfois dans les visions de cette espèce. Aussi Brierre lui-même, pp. 454 et 474 de son livre, mentionne cette apparition partielle, sans faire allusion à cette histoire, comme un phénomène qui n’a rien de rare. Kieser, aussi, dans son Archiv (III, 2, p. 139) raconte le même fait de l’enfant Arst, en l’attribuant toutefois à la prétendue vue par l’extrémité du nez. En tout cas cette circonstance, dans l’histoire que nous venons de citer, nous donne la preuve que ce jeune homme, tout au moins, n’a pas inventé de toute pièce le fait de l’apparition. Mais alors il est difficile de l’expliquer autrement qu’à la condition d’admettre que c’était l’ami, noyé le jour avant dans une contrée lointaine, qui venait agir sur lui, conformément à sa parole donnée, qu’il dégageait ainsi. Une autre circonstance de même nature c’est la façon dont les apparitions s’évanouissent dès qu’on fixe volontairement l’attention sur elles. On trouve déjà l’indication de cela dans le passage souvent cité de Pausanias sur les bruits qui se font entendre dans le champ de bataille de Marathon : que ne perçoivent que les personnes qui se trouvent là par hasard, et jamais celles qui seraient venus dans ce but. Des observations analogues se rencontrent, de notre temps, dans plusieurs passages de la Voyante de Prévorst (t. II, p. 10 et 38) ; où l’on trouve l’explication que les perceptions, que l’on doit au système ganglionnaire, sont aussitôt rejetées par le cerveau. Cela s’expliquerait, dans mon hypothèse, par le changement soudain de direction des vibrations des fibres du cerveau. — Qu’il me soit ici permis en passant de relever quelque chose qui concorde d’une manière très frappante avec cela : Photius dans son article Damascius dit : γυνη ιερα, ϑεομοίραν εχουσα φυσιν παραλογοτα την. ύδωρ γαρ εγχεουσα ακραιφνες ποτηριψ τινί των ύαλινων, εωρα κατα του ύδατος εισω του ποτηριου τα φασματα των εσομενων πραγματων, καὶ προυλεγεν απο της οψεως αυτα, άπερ εμελλεν εσεσθαι παντως. ή δε πειρα του πραγματος ουκ ελαθεν ήμας. Si incroyable que ce soit, tout à fait la même chose nous est racontée de la Voyante de Prévorst, p. 87 de la 3e édition. — Le caractère et le type des apparitions d’esprits est si nettement déterminé et si propre, que celui qui a quelque habitude peut juger, rien qu’à lire de telles histoires, s’il s’agit d’une pure invention, ou si c’est une vision provenant d’une erreur d’optique ou d’une vision réelle. Il est souhaitable, et il y a lieu d’espérer, que nous aurons bientôt un recueil des apparitions de spectres, en Chine, qui nous permettra de voir si elles ne présentent pas, essentiellement, le même type et le même caractère que les nôtres et si également les circonstances accessoires et les particularités ne présentent pas les plus grands rapports avec celles qui accompagnent les apparitions d’esprits chez nous. S’il en était ainsi, ce serait, étant donnée la diversité fondamentale si courante des mœurs et des croyances, la meilleure confirmation du phénomène en question. Que les Chinois se fassent la même idée que nous de l’apparition d’un défunt, et des communications que nous en recevons, c’est ce qu’on peut voir par le récit de l’apparition d’esprit, toute fictive qu’elle est, qu’on trouve dans la nouvelle chinoise Hing-lo-Tu ou La Peinture mystérieuse traduite par Stanislas Julien et imprimée dans son Orphelin de la Chine, accompagné de Nouvelles et de poésies, 1834. — Je fais également remarquer, à ce point de vue, que la plupart des phénomènes qui sont la caractéristique des apparitions d’esprits, tels qu’on les trouve décrits dans les œuvres plus hauts citées de Hennings, Wenzel, Teller, etc., plus tard ensuite dans celles de Just. Kerner, Horst et beaucoup d’autres, se trouvent déjà également dans de très anciens livres, par exemple, dans trois livres que nous avons sous les yeux, du xvie siècle, à savoir : celui de Lavater, De spectris ; celui de Thyræus De locis infestis, et un autre : De spectris et apparitionibus Libri duo, Eisleben, 1597, d’un anonyme, 500 p. in-4o. Les phénomènes de même sorte, c’est, par exemple, les coups frappés, la tentative apparente d’ouvrir les portes fermées, ou même des portes non fermées, le fracas d’un poids très lourd tombant dans la maison, tous les ustensiles de cuisine s’agitant avec un bruit d’enfer, ou du bois qui traîne sur le plancher, tout cela, le vacarme passé, se retrouvant dans le même ordre qu’avant, comme s’il n’avait été de rien. — C’est encore le bruit de tonneaux de vin qu’on roule, un cercueil qu’il semble qu’on cloue, quand une personne de la maison doit mourir ; ce sont des pas pesants et tâtonnants dans la chambre obscure ; des couvertures de lit qu’on tire ; des odeurs de pourriture ; des esprits qui apparaissent pour demander des prières ; etc. Et certes on ne saurait conjecturer que les auteurs, pour la plupart très illettrés, de ces récits modernes, aient lu ces écrits anciens, rares et en langue latine. Parmi les arguments, qui tendent à prouver la réalité de ces apparitions d’esprits, il faudrait citer aussi le ton d’incrédulité, avec lequel les rapportent de seconde main les lettrés à qui nous devons ces récits. D’ordinaire, en effet, on y sent tellement une impression de contrainte, d’affectation et de gêne hypocrite qu’on sent transpercer la croyance secrète qui se cache derrière. — Je veux à cette occasion attirer l’attention sur une histoire d’esprit, d’une époque toute récente, qui mérite d’être étudiée avec plus de soin et mieux connue qu’elle ne l’est, racontée comme elle a été par une plume très maladroite dans les Blättern aus Prevorst : 8e recueil, p. 166. Et il y a à cela une double raison : parce que les déclarations relatives à ces faits ont été consignées dans des procès-verbaux judiciaires ; et ensuite pour cette circonstance du plus haut intérêt que l’esprit qui apparaissait, pendant plusieurs nuits, ne fut pas vu par la personne à laquelle il avait affaire et devant le lit de laquelle il se tenait, cette personne dormant ; mais simplement par deux de ses compagnons de prison, et plus tard enfin pour la première fois, par la personne elle-même, qui en fut alors si ébranlée, que de son propre mouvement elle avoua sept empoisonnements. Le récit se trouve consigné dans une brochure : Verhandlungen des Assisenhofes in Mainz über die Giftmörderin Margaretha Iäger Mainz, 1835. — Le procès-verbal des débats est imprimé in extenso dans un journal de Francfort la Didaskalia du 5 juillet 1835.

Mais j’ai maintenant à m’occuper du côté métaphysique de la chose ; puisque en ce qui touche le côté physique, ici le côté physiologique, le nécessaire a déjà été fait. — Ce qui, proprement, dans toutes les visions c’est-à-dire ces intuitions qui nous viennent par l’action de l’organe du rêve à l’état de veille, ce qui, dis-je, là, excite proprement notre intérêt, c’est leur rapport possible avec quelque chose d’empiriquement objectif, c’est-à-dire quelque chose de situé en dehors de nous et de distinct de nous. Ce rapport seul, en effet, peut faire de ces visions quelque chose d’analogue à celles des visions ordinaires de l’état de veille, que nous devons aux sens, et leur conférer une égale dignité. Par suite, des neuf sortes de causes de visions de cette espèce, que nous avons énumérées comme possibles, ce ne sont pas les trois premières qui sont intéressantes pour nous, puisque elles se ramènent à de simples hallucinations ; ce sont les suivantes. La perplexité où nous sommes, quand nous considérons ces phénomènes de vision et d’apparition des esprits, vient proprement de ce que, quand il s’agit de ces perceptions, la distinction du sujet et de l’objet, cette première condition de toute connaissance, est justement douteuse, pas claire, très confuse. Est-ce en dehors de moi ou en moi ? se demande — comme Macbeth à la vue du poignard qui plane devant lui — tout homme auquel une vision de cette sorte n’enlève pas son sang-froid. Un individu est-il seul à avoir vu un spectre, on veut que ce soit là quelque chose de simplement subjectif, quelque objectif que cela puisse être. Sont-ils, au contraire, deux ou plusieurs à avoir vu, à voir ou à entendre ? aussitôt on attribue à la vision la réalité d’un corps ; parce que, en effet, empiriquement, nous ne connaissons qu’une cause unique qui puisse contraindre plusieurs hommes à avoir en même temps la même représentation visuelle ; et cette cause, c’est qu’un seul et même corps, réfléchissant en tous sens la lumière, affecte leurs yeux à tous. Seulement en dehors de cette cause d’ordre très mécanique, il pourrait bien y avoir encore d’autres causes capables d’expliquer l’apparition simultanée des mêmes représentations visuelles chez divers individus. Comme parfois deux individus font le même rêve (v. ci-dessus p. 278), donc, en dormant, par l’organe du rêve, perçoivent la même chose ; de même, à l’état de veille, l’organe du rêve chez deux (ou plusieurs) individus peut devenir actif de la même manière. Ce qui fait qu’un spectre, vu par eux tous en même temps, se présente avec le même caractère d’objectivité qu’un corps. Mais, d’une manière générale, la différence entre le subjectif et l’objectif, au fond, n’a rien d’absolu, mais est toujours relative. Tout objectif, en effet, toujours conditionné par un sujet, et même proprement n’existant qu’en lui, revient à être subjectif ; et c’est pour cela qu’en dernier lieu c’est l’idéalisme qui a raison. On croit la plupart du temps avoir renversé la réalité d’une apparition d’esprit, si on démontre que cette apparition a été conditionnée subjectivement. Mais de quelle valeur peut être cet argument pour celui qui a appris de Kant le rôle que jouent les conditions subjectives, dans l’apparition du monde des corps ; et comment cette apparition, avec l’Espace où elle se produit, avec le Temps dans lequel elle se déroule et la Causalité, qui constitue l’essence de la matière, comment donc cette apparition avec toutes ses formes n’est que le produit des fonctions du cerveau, alors que cette apparition a été une fois provoquée par une excitation des nerfs, des organes des sens ; de sorte qu’il ne reste plus que la question de la chose en soi. — La réalité matérielle des corps agissant du dehors sur nos sens n’est, il est vrai, pas plus celle des apparitions d’esprits que celle du rêve par l’organe duquel nous avons ces apparitions. Par suite on peut toujours nommer ces apparitions un rêve éveillé (A waking dream, insomnium sine somno ; comp. Sonntag, Sicilimentorum academicorum Fasciculus de spectris et ominibus morientium, Altdorfii, 1716, p. 11). Seulement, au fond, elles ne perdent pas, pour cela, leur réalité. Du reste elles sont, comme le rêve, de simples représentations et, comme telles, n’existent que dans la conscience qui connait : mais on peut dire la même chose de notre monde réel extérieur. Ce monde ne nous est donné, tout d’abord et immédiatement, que comme représentation et n’est, comme nous avons dit, qu’un simple phénomène cérébral provoqué par l’excitation nerveuse, et organisé d’après les lois qui président aux fonctions subjectives (formes de la sensibilité pure et de l’entendement). Veut-on avoir une réalité d’autre sorte ? la question qui se pose c’est alors la question de la chose en soi, qui, agitée par Locke et résolue trop hâtivement, a été reprise par Kant, qui en a vu toutes les difficultés et l’a même abandonnée comme insoluble, et enfin a reçu par moi sa solution, quoique cependant avec une certaine restriction. Mais, en tout cas, de quelque manière que la chose en soi, qui se manifeste dans l’apparition d’un monde extérieur, se distingue toto genere de ce monde, ce qui se manifeste dans les apparitions d’esprits semble bien quelque chose d’analogue ; et dans les deux cas ce qui apparaît à la fin, c’est peut-être une seule et même chose, à savoir la volonté. Conformément à cela, nous trouvons qu’en ce qui concerne cette réalité objective des apparitions d’esprits, tout comme lorsqu’il s’agit du monde des corps, il se présente quatre système différents : un réalisme, un idéalisme, un scepticisme et finalement aussi un criticisme, dont les intérêts nous occupent maintenant. Une confirmation expresse de ces vues nous est fournie par les paroles suivantes de la voyante d’esprits la plus célèbre, et celle qu’on a observée avec le plus de soin, je veux dire la Voyante de Prévorst (Tome I, p. 12) : « Si les esprits ne peuvent se faire voir que sous cette forme, ou si mon œil ne peut les voir que sous cette forme ; si mes sens ne peuvent les sentir qu’ainsi ; s’ils ne seraient pas pour un œil plus spirituel plus spirituels : ceci je ne saurais l’affirmer avec précision, mais j’en ai le pressentiment. » N’est-ce pas là quelque chose de tout à fait analogue à la doctrine de Kant : « Ce que les choses en soi peuvent être, nous ne le savons pas : nous ne connaissons que leurs manifestations. »

Toute la démonologie et la science des esprits de l’antiquité et du moyen âge, de même qu’aussi leur façon d’envisager la magie, qui en découle, ont pour base le Réalisme existant, encore inattaqué, et que Descartes a fini par ébranler. Ce n’est que l’idéalisme, tardivement mûri, de l’époque récente, qui nous a conduits, au point de vue d’où nous pouvons porter un jugement exact sur toutes ces choses, donc sur les visions et les apparitions d’esprits. Mais en même temps, d’autre part, d’une manière toute empirique, le magnétisme animal traînait à la lumière du grand jour la Magie, à toutes les époques, auparavant, recherchant l’obscurité pour s’y blottir définitivement, et faisait de ces apparitions d’esprits l’objet d’une froide recherche et de jugements portés en toute liberté. C’est toujours, en toutes choses, la philosophie qui a le dernier mot ; et j’espère que la mienne, de même que, en posant comme réalité unique et toute-puissante de la nature la volonté, elle a rendu concevable la possibilité de la Magie et, en admettant qu’elle existe, l’a rendue compréhensible par sa manière de l’exposer, de même j’espère que la mienne, en faisant rentrer résolument le monde objectif dans le domaine de l’Idéalité, aura aussi ouvert la voie à l’opinion juste qu’il faut se faire des visions et des apparitions d’esprits.

L’incrédulité décidée que manifeste d’abord tout homme pensant à l’égard d’une part des faits de clairvoyance, et d’autre part des faits d’influence magique, vulgo magnétique, et qui ne fait que céder très tard à son expérience propre ou aux affirmations de centaines de témoins dignes de foi ; cette incrédulité a une seule et même raison, à savoir que ces deux ordres de faits contredisent les lois connues par nous a priori de l’espace, du temps et de la causalité, — telles que nous les voyons déterminer dans sa complexité le cours de l’expérience possible : — les faits de clairvoyance avec cette faculté de connaître in distans, les faits de Magie avec cette faculté d’agir in distans. Et c’est ce qui fait que, quand on parle de faits semblables, non seulement on dit : « Ce n’est pas vrai », mais « ce n’est pas possible » (a non posse ad non esse). Et cependant d’autre part on réplique « Mais cela est » (ab esse ad posse). Cette opposition repose maintenant sur ce fait (et c’est une preuve de ce fait en même temps) que ces lois, qui nous sont connues a priori, ne sont pas du tout des lois absolues, les veritates æternæ des scholastiques ; ne sont pas une propriété de la chose en soi, mais qu’elles proviennent simplement des formes de la sensibilité et de l’entendement, que ce sont conséquemment des fonctions du cerveau. L’intellect, lui-même, qui consiste en ces formes, n’est apparu que pour poursuivre et atteindre les buts qui s’imposent aux manifestations de volonté que sont les individus, nullement pour comprendre la nature absolue de la chose en soi. C’est pour cela que, comme je l’ai expliqué dans mon livre (Welt als W. und V., t. II, pp. 177, 273, 285–289, 3e édit. p. 195, 309, 322–326), l’intellect n’est qu’une force superficielle, qui ne touche essentiellement et partout que l’écorce, jamais l’intérieur des choses. Que celui qui veut bien comprendre ce que je dis ici, lise les passages indiqués de mon grand ouvrage. Mais maintenant il nous arrive une fois, par la raison que nous aussi cependant nous faisons partie de l’Être intérieur du monde, d’éluder le principium individuationis, d’aller aux choses d’un tout autre côté, par une tout autre voie, à savoir par le dedans, au lieu d’y aller par le dehors, et ainsi de nous en rendre maîtres par la connaissance dans la clairvoyance, dans la Magie par l’action. Alors, c’est justement pour cette connaissance cérébrale, dont nous venons de parler, un résultat d’acquis, qu’il lui aurait été réellement impossible d’atteindre par sa voie propre : aussi persiste-t-elle à le mettre en question. Un fait de cette nature ne se comprend que métaphysiquement ; physiquement, c’est une impossibilité. Il s’ensuit d’autre part que la clairvoyance est une confirmation de la doctrine kantienne de l’idéalité de l’espace, du temps, et de la causalité ; tandis que la Magie est en même temps la confirmation de ma théorie, que c’est la volonté qui est la réalité unique, comme le cœur de toutes choses. Par là encore se trouve confirmé le mot de Bacon que la Magie est la métaphysique pratique.

Souvenons-nous maintenant encore des autres explications données plus haut et de l’hypothèse physiologique, que nous avons exposée là-même, d’après laquelle toutes les visions qui se produisent par l’organe du rêve se distinguent de la perception ordinaire, celle qui constitue l’état de veille, par ce fait que dans cette dernière c’est le cerveau qui est excité du dehors par une action physique sur les sens, et c’est de là que lui viennent les données grâce auxquelles, en même temps qu’aux fonctions qui lui sont propres (à savoir la causalité, l’espace et le temps), il réalise sa vision empirique ; tandis qu’au contraire, quand il s’agit de la vision par l’organe du rêve, l’excitation vient de l’intérieur de l’organisme, et du système nerveux plastique se propage dans le cerveau, lequel à son tour trouve là matière à une vision tout à fait semblable à la précédente. À propos de cette dernière il faut admettre, cependant, — l’excitation se produisant d’un côté opposé, donc ayant aussi une direction contraire, — que les vibrations ou, en général, les mouvements internes des fibres cérébrales, suivent, elles aussi, une direction opposée, ne s’étendent par suite que tout à fait à la fin aux nerfs sensitifs, lesquels donc sont ce qui entre en activité tout à fait en dernier lieu ; au lieu que, dans la vision ordinaire, ce sont eux qui sont excités les premiers de tous. Si maintenant on admet que, — comme dans les rêves vrais, les visions prophétiques et les apparitions d’esprits — une vision de cette sorte doit se rapporter cependant à quelque chose de réellement extérieur, d’empiriquement existant, donc de tout à fait indépendant du sujet, qui cependant ne serait connu que par cette vision même, il faut alors que ce quelque chose entre de quelque manière en communication avec l’intérieur de l’organisme dont l’excitation provoque la vision. Mais une telle communication ne se laisse pas du tout empiriquement démontrer, et même, — puisque par supposition ce ne saurait être une communication dans l’espace, une communication venant du dehors, — on ne saurait à aucun moment s’en faire une idée empirique c’est-à-dire physique. Si donc cependant cette communication a lieu, c’est un fait qu’on ne peut comprendre que du point de vue métaphysique : et il faut se représenter la chose comme une communication qui se produit, indépendamment du phénomène et de toutes ses lois, dans cette chose en soi, qui, constituant l’essence intérieure des choses, se trouve partout à la base de leur apparition, — et qu’on ne perçoit qu’après, quand les choses se manifestent. Et c’est maintenant cette communication qu’on comprend sous le nom d’action magique.

Si on se demande : qu’est-ce que cette voie de l’action magique qui se présente à nous toute semblable dans la cure sympathique et dans l’influence du magnétiseur éloigné, je réponds : c’est la voie que suit l’insecte qui meurt ici et qui de l’œuf, qui a défié les rigueurs de l’hiver, sort de nouveau plein de vie. C’est la voie par laquelle il arrive que, dans une multitude donnée, après une époque extraordinaire de mortalité, les naissances s’accroissent de la même façon ! C’est la voie qui ne connaît pas la lisière de la causalité dans le temps et l’espace. C’est la voie de la chose en soi.

Mais nous savons maintenant, par ma philosophie, que cette chose en soi, donc aussi l’essence intérieure de l’homme, est sa volonté, et que l’organisme de chacun, tout entier, tel qu’il s’exprime empiriquement, n’est que l’objectivation de cette volonté, plus exactement l’image qui se forme dans notre cerveau de cette volonté. Mais la volonté comme chose en soi existe en dehors du principium individuationis (Temps et Espace), ce principe par lequel les individus arrivent à l’existence séparée. Les limites qui proviennent de l’action de ce principe n’existent donc pas pour la volonté. Ainsi s’explique, — aussi loin que notre vue peut atteindre quand nous nous risquons sur ce domaine, — ainsi s’explique la possibilité de l’action immédiate des individus l’un sur l’autre, indépendamment de toute distance petite ou grande, cette action qui se manifeste en fait dans quelques-unes des neuf espèces de visions énumérées plus haut : visions perçues à l’état de veille par l’organe du rêve et plus souvent visions qu’on a pendant le sommeil. Par là également, par cette communication immédiate, fondée dans l’essence intime des choses, s’explique la possibilité du rêve vrai, de la connaissance du milieu immédiat dans le somnambulisme, et finalement de la clairvoyance. La volonté de l’un, que ne gênent pas les limites de l’individuation, en agissant sur la volonté de l’autre, immédiatement et in distans, se trouve par cela même avoir agi sur l’organisme de ce dernier qui n’est que sa volonté même vue dans l’espace. Si maintenant l’action, qui se produit par cette voie, touchant l’intérieur de l’organisme, s’étend à ce qui en est préposé à la direction, le système ganglionnaire, et de ce dernier, vainement isolé, se propage jusqu’au cerveau, elle ne peut alors qu’être élaborée par ce dernier de la façon qui lui est propre. Elle doit, c’est-à-dire, provoquer en lui des visions tout à fait identiques à celles qui naissent de l’excitation extérieure des sens, donc des images situées dans l’espace à trois dimensions et se mouvant dans le temps conformément à la loi de Causalité, etc.… Les unes et les autres sont, en effet, des produits de la fonction intuitive du cerveau, et le cerveau ne peut jamais parler que sa propre langue. En attendant, une action de cette sorte porte toujours en soi le caractère, l’empreinte de son origine, donc de ce d’où elle est sortie et l’imprime conséquemment à la forme qu’elle provoque après un si long détour dans le cerveau, si différente que puisse être de cette dernière son essence intime. Supposons, par exemple, qu’un mourant, par sa grande vivacité de regret ou tout autre intention de volonté, agisse sur une personne éloignée ; si cette action est très énergique, son image naîtra dans le cerveau de l’autre, c’est-à-dire lui apparaîtra tout comme un corps existant réellement. Mais, manifestement, une action de cette sorte, se produisant par l’intérieur de l’organisme sur un cerveau étranger, sera moindre si le cerveau sommeille que s’il est à l’état de veille ; parce que dans le premier cas ses fibres sont sans mouvement, dans le dernier cas elles ont déjà un mouvement opposé à celui qu’elles doivent alors avoir. Conséquemment, dans le sommeil, une action de la nature de celle dont nous parlons, se manifestant par les rêves, ne pourra être que plus faible ; dans l’état de veille au contraire elle pourra susciter des pensées, des sensations, des troubles, le tout cependant toujours conforme à son origine et portant cette empreinte. De là par exemple, parfois, un instinct, un penchant inexplicable, mais irrésistible de voir la personne d’où émane cette action : et aussi, tout au contraire, la possibilité d’écarter du seuil de notre maison, par le simple désir de ne pas la voir, la personne qui veut venir, même quand nous l’avons appelée et qu’elle a reçu de nous une invitation formelle (experto crede Ruperto). C’est sur cette action, dont la raison est l’identité de la chose en soi dans tous les phénomènes, que repose aussi la nature contagieuse, bien reconnue en fait, des visions, de la seconde vue et des apparitions d’esprits, dont l’effet a pratiquement le même résultat que celui qu’exerce un objet corporel sur les sens de plusieurs individus en même temps, et qui fait que, par suite, plusieurs individus sont à voir au même moment la même chose, laquelle se trouve ainsi constituée tout à fait objectivement. Sur cette même action directe repose encore cette communication immédiate des pensées, souvent remarquée, et qui est si certaine que je conseillerai à celui qui a un secret important et redoutable à garder de ne jamais parler à la personne, qui ne doit pas le connaître, de l’affaire à laquelle il a trait. En parlant de cela, il aurait forcément présente à l’esprit la chose tout entière ; et cela suffirait pour que soudainement une lumière se fasse dans l’esprit de l’autre. Il se fait une communication de pensée que n’empêchent ni le silence ni la feinte. Gœthe raconte (dans les « Erlaüterungen zum W. O. Divan, » sous la rubrique Blumenwechsel) que deux couples d’amoureux faisant ensemble un voyage d’agrément se proposaient mutuellement des charades à deviner : « Mais bientôt non seulement chacun devinait la charade à peine proposée ; mais même le mot, que pensait l’autre couple et sur lequel roulait l’énigme, était aussitôt connu et exprimé par la divination la plus immédiate. » — Il y a de longues années ma belle hôtesse, à Milan, me demandait un soir à table quels étaient les trois numéros qu’elle avait pris à la loterie ? Sans réfléchir, je lui nommais très exactement le premier et le second, mais ensuite étonné, interdit de ses manifestations de joie, et comme éveillé et réfléchissant, je me trompais sur le troisième. Cette action se manifeste, comme on le sait, à son plus haut degré chez les somnambules très clairvoyants qui, en réponse aux questions que leur pose quelqu’un, décrivent de la manière la plus exacte son habitation dans les pays les plus éloignés, ou tout autres terres lointaines qu’il a pu parcourir en voyage. La chose en soi est la même dans tous les êtres, et l’état de clairvoyance rend l’individu qui se trouve dans cet état capable de penser avec mon cerveau au lieu de penser avec le sien, qui est profondément endormi.

Comme maintenant, d’autre part, il est certain pour nous que la volonté, considérée comme la chose en soi, n’est pas détruite et anéantie par la mort, on ne saurait nier a priori qu’une action magique, de la nature de celle que nous venons de décrire, ne puisse absolument pas émaner d’un individu déjà mort. On ne peut pas davantage comprendre nettement la chose et en faire une affirmation positive, parce que d’une manière générale, s’il n’est pas impossible de concevoir la chose et l’examiner de près, on se rend compte cependant qu’elle présente de grandes difficultés, que je veux d’un mot indiquer ici. — Nous avons à nous représenter cette essence intime de l’homme, restée intacte dans la mort, comme quelque chose qui existe en dehors du temps et de l’espace. L’action de cette essence sur des vivants comme nous ne peut donc se produire que sous des conditions très nombreuses qui, toutes, devraient être de notre fait ; de telle sorte qu’il serait difficile de dire quelle part en tout cela reviendrait réellement au mort. Une action de cette nature aurait non seulement tout d’abord à s’engager dans les formes intuitives du sujet qui la perçoit, donc à se présenter comme quelque chose d’étendu, de durable, comme quelque chose qui agit matériellement d’après les lois de la causalité ; mais elle devrait aussi encore passer par le réseau des concepts de son intellect, puisque ce sujet ne saurait pas sans cela ce qu’il a à faire en conséquence et que le spectre, de son côté, ne veut pas seulement être vu, mais veut aussi être compris dans ses vues et les actes qu’il fait en conséquence. Le spectre aurait donc, pour cela, à s’accommoder encore et s’attacher aux vues étroites et aux préjugés du sujet en ce qui concerne l’ensemble des choses et du monde. Mais bien plus encore ! Ce n’est pas seulement, si l’on en croit l’exposition que je viens de faire, qu’il faut admettre que nous voyons les esprits par l’organe du rêve et en conséquence d’une action s’exerçant de l’intérieur sur le cerveau et non, comme d’ordinaire, du dehors par l’intermédiaire des sens ; c’est encore J. Kerner lui-même, le représentant le plus autorisé de la réalité objective des apparitions d’esprits, qui nous dit la même chose dans cette assertion souvent répétée « qu’on ne voit pas les esprits avec les yeux du corps, mais avec les yeux de l’âme. » L’apparition des esprits, d’après cela, quoique se réalisant par une action de l’intérieur sur l’organisme, une action provenant de l’essence intérieure des choses, donc une action magique qui se propage par le moyen du système ganglionnaire jusqu’au cerveau ; l’apparition des esprits est donc perçue à la façon dont sont perçus les objets extérieurs qui agissent sur nous par la lumière, l’air, le bruit, le contact et l’odeur. Quel changement ne devrait pas subir l’action supposée d’un mort pour une telle transposition, pour un schématisme si totalement nouveau ! Mais comment admettre encore qu’alors et au prix de tels détours puissent s’engager de ces dialogues véritables avec demandes et réponses, dont on nous parle si souvent ? — Remarquons ici, en passant, que le côté risible tout aussi bien que redoutable, qui s’attache, plus ou moins, à ces affirmations d’apparitions d’esprits, accompagnées de telles circonstances, et qui fait qu’on hésite à les faire connaître, vient de ce que celui qui les raconte en parle comme de perceptions qu’il aurait eues par les sens extérieurs mais qui certainement ne sont pas, déjà par cette raison qu’autrement un esprit devrait être vu et perçu de la même façon par toutes les personnes présentes. Mais distinguer une perception provenant d’une action intérieure, et seulement extérieure en apparence, d’une simple imagination, n’est pas le fait de chacun. — Telles seraient donc, si l’on admet comme réelle l’apparition des esprits, les difficultés qui se présentent du côté du sujet qui les perçoit. Mais si l’on se place au point de vue du mort qui agirait de la manière qu’on a dite, il en apparaît d’autres. Dans ma doctrine, la volonté seule a une réalité métaphysique qui fait qu’elle est indestructible par la mort. L’intellect, au contraire, en tant que fonction d’un organe corporel, est quelque chose de simplement physique, et disparaît avec cet organe. Par suite, comment un mort peut-il encore prendre connaissance des vivants, pour agir ensuite en conséquence sur eux ? C’est là un point très problématique. Ce qui ne l’est pas moins, c’est le mode de cette action sur les vivants : puisqu’en perdant la corporalité, il a perdu tous les moyens ordinaires, c’est-à-dire physiques, d’agir sur les autres, comme d’une manière générale sur le monde des corps.

Si nous voulions cependant accorder quelque vérité aux cas d’apparition qui nous parviennent par tant de voies et des voies si diverses, et qui affirment si délibérément une action objective des morts, il nous faudrait admettre, pour expliquer la chose, que, dans ces cas, la volonté du défunt reste toujours passionnément tournée vers les affaires terrestres et que, en l’absence de tous moyens physiques pour agir sur elle, elle a recours alors à la puissance magnétique qui lui appartient en sa qualité de pouvoir, de réalité première, donc métaphysique, conséquemment dans la mort comme dans la vie : puissance dont j’ai parlé plus haut et sur laquelle j’ai exposé plus au long mes idées dans mon « Willen in der Natur » sous la rubrique. « animalischer Magnetismus und Magie. » Ce n’est que par le moyen de ce pouvoir magique que la volonté du défunt pourrait donc elle-même encore réaliser ce qu’elle a pu peut-être même dans sa vie terrestre, c’est-à-dire une actio in distans réelle sans l’aide du corps, conséquemment agir sur les autres d’une manière directe sans intermédiaire physique, en affectant leur organisme de manière que s’offrent à leur cerveau des formes visuelles comme celles qu’il ne peut produire ordinairement que par suite d’une action extérieure sur les sens. Et même comme on ne peut concevoir cette action que comme une action magique, s’accomplissant par l’Être intime des choses, identique partout, donc par la natura naturans, nous pourrions, s’il le fallait pour sauver à tout prix l’honneur de tant de personnes honorables, qui viennent témoigner de ces faits ; nous pourrions, en tous cas, tenter le pas décisif de ne pas limiter cette action aux organismes humains, et d’admettre, comme n’étant pas purement et simplement impossible, une action du même genre sur les corps sans vie, les corps inorganiques, qu’elle pourrait ainsi mouvoir. Par là nous échapperions notamment à la nécessité de taxer d’inventions mensongères certaines histoires, des mieux confirmées, comme celle du Conseiller aulique Hahn, dans la Voyante de Prevorst, cette histoire qui n’est pas du tout isolée, et qui a son pendant tout à fait exact dans d’anciens écrits et même dans des relations récentes. Du reste ici, la chose confine à l’absurde. Le mode d’action magique lui-même, confirmé qu’il est et rendu croyable par le magnétisme animal, donc légitimement confirmé, n’offre en tout cas, jusqu’ici, dans la mesure de cette confirmation, d’analogue à une action de cette sorte, que le fait, — ne présentant avec elle qu’une faible ressemblance et dont on peut même douter, — le fait affirmé dans les « Mittheilungen aus dem Schlafleben der Auguste K… zu Dresdn, » 1843, p. 115 et 318, qu’il est souvent arrivé à cette somnambule de faire mouvoir à son gré, sans l’aide des mains, par sa seule volonté, l’aiguille magnétique.

Les vues que nous venons d’exprimer sur le problème qui nous occupe expliquent tout d’abord pourquoi, si nous voulons admettre même simplement la possibilité d’une action réelle des morts sur le monde des vivants, il nous faut admettre qu’une telle action ne peut être que très rare et tout à fait exceptionnelle ; cette possibilité étant dépendante de toutes les conditions que nous avons dites et qui ne se trouvent pas facilement réunies. Il suit encore de cette conception que, si nous déclarons que les faits contenus dans la Voyante de Prévorst et les écrits tout voisins de Kerner, tous deux les recueils d’apparitions d’esprits les plus sérieux qui aient été imprimés ; si nous déclarons que ces faits ne sont pas purement subjectifs, simples ægri somnia ; si d’autre part nous ne nous contentons pas de voir là, comme nous l’avons expliqué plus haut, des faits de retrospective second sight, à la muette procession desquels, dumb shew, la voyante aurait ajouté le dialogue de son propre fonds ; mais si nous voulons, au contraire, voir à la base de ses faits une action réelle des défunts, — alors, cependant, l’ordre si révoltant d’absurdité, si bassement stupide, qui se dégage des indications et de l’attitude de ces esprits, n’acquiert nullement par là de fondement réel objectif, mais doit être exclusivement mis au compte du mode de sensibilité et d’intellect, — mis en jeu, il est vrai, par une influence extra-naturelle, mais restant toujours fidèle à lui-même, — de la voyante au plus haut degré ignorante, et toute confite dans les croyances du catéchisme.

En tous cas, en principe, et à voir directement les choses, une apparition d’esprit n’est rien de plus qu’une vision du cerveau du voyant. Qu’un mourant puisse du dehors provoquer une telle vision, c’est ce que l’expérience a souvent montré. Qu’un vivant le puisse encore, cela a été, en tous cas, dans plusieurs circonstances confirmé de bonne part. La question qui se pose est simplement de savoir si un mort peut en faire autant.

Enfin on pourrait, pour cette explication des apparitions d’esprits, invoquer encore cette considération, que la distinction entre ceux qui ont vécu autrefois et ceux qui vivent encore n’est pas absolue ; que, chez tous également, c’est la même volonté de vivre qui se manifeste (in beiden der eine und selbe Wille zum Leben erscheint) : un vivant, retournant au passé, pourrait donc avoir des réminiscences prenant l’apparence de communications d’un défunt.

Si, par toutes ces considérations, j’ai pu parvenir à jeter même seulement peu de lumière sur un sujet très important et très intéressant, à propos duquel, depuis des milliers d’années, deux partis se heurtent, l’un assurant tenacement : « Cela est ! » l’autre répétant obstinément « cela ne peut pas être », — si j’ai fait cela, j’ai réalisé tout ce que je pouvais me promettre de mon entreprise, tout ce que le lecteur pouvait raisonnablement attendre de moi.

Schopenhauer
  1. Il est digne de remarque, en ce qui touche l’hypothèse en question, que la version des Septante appelle toujours les voyants et les prophètes εγγαστριμυθους, et particulièrement la sorcière d’Endor ; — qu’elle le fasse au reste en suivant le texte original ou pour se conformer aux idées et aux expressions dominantes dans les milieux alexandrins. Visiblement la sorcière d’Endor, est une Clairvoyante et c’est ce que signifie le mot εγγαστριμυθος. Saül ne voit pas lui-même Samuel et ne lui parle pas directement, mais par l’intermédiaire de la femme. Elle décrit à Saül comment Samuel lui apparaît (comp. Deleuze, de la prévision, p. 147, 48).
  2. Que dans le rêve nous nous efforcions souvent en vain de crier, ou de mouvoir les membres, la raison doit en être que le rêve, chose de pure idée, est uniquement une activité du cerveau, qui ne s’étend pas au cervelet. Ce dernier, conséquemment, continue à rester dans la rigidité du sommeil, complètement inactif, et ne peut remplir sa fonction qui est d’agir comme régulateur des mouvements des membres sur la Medulla. C’est pour cela que les ordres les plus pressants du cerveau restent inexécutés ; de là notre angoisse. Le cerveau vient-il à bout de cet isolement, et vient-il à maîtriser le cervelet, on a alors le somnambulisme.
  3. Si l’on en croit la description des médecins, la catalepsie parait être la paralysie complète des nerfs moteurs, le somnambulisme au contraire la paralysie complète des nerfs sensibles ; pour lesquels ensuite agit en remplacement l’organe du rêve.
  4. Goethe raconte les rêves allégoriques vrais du Schultheiss Textor dans « Aus meinem Leben.» Partie I, livre I, p. 75 et suiv…
  5. Les Anglais sont à ce point une matter of fact nation, que si par des découvertes historiques et géologiques nouvelles (par exemple celle-ci que la pyramide de Chéops est de mille ans plus vieille que le déluge), toute réalité, tout noyau historique venait à manquer à l’Ancien Testament ; toute leur religion s’effondrerait.
  6. Dans le Galignani du 12 mai 1855, on signale d’après le Globe que la Rectory of Pensey, Wiltshire, doit être mise aux enchères publiques le 13 juin 1855 : et le Galignani du 23 mai 1855, donne d’après le Leader, et depuis plus souvent, une liste complète des paroisses qui doivent figurer aux enchères publiques ; le nom de chacune est suivi de l’indication du revenu qu’elle comporte, der agréments de la localité et de l’âge du titulaire. Donc les paroisses des églises comme les fonctions d’officiers dans l’armée, sont quelque chose de vénal. Ce que la pratique donne pour les officiers, on l’a vu de nos jours sur les champs de bataille de Crimée : ce qu’elle donne pour les pasteurs, l’expérience nous l’apprend également.