Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État/01

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Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers-État
Revue des Deux Mondes, période initialetome 14 (p. 521-548).
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ESSAI SUR L'HISTOIRE


DE LA


FORMATION ET DES PROGRES


DU TIERS-ETAT.




I.

Il n’y a plus de tiers-état en France, le nom et la chose ont disparu dans le renouvellement social de 1789 ; mais ce troisième des anciens ordres de la nation, le dernier en date et le moindre en puissance, a joué un rôle dont la grandeur, long-temps cachée aux regards les plus pénétrans, apparaît pleinement aujourd’hui. Son histoire, qui désormais peut et doit être faite, n’est autre que l’histoire même du développement et des progrès de notre société civile, depuis le chaos de mœurs, de lois et de conditions, qui suivit la chute de l’empire romain, jusqu’au régime d’ordre, d’unité et de liberté de nos jours. Entre ces deux points extrêmes, on voit se poursuivre à travers les siècles la longue et laborieuse carrière par laquelle les classes inférieures et opprimées de la société gallo-romaine, de la société gallo-franke et de la société française du moyen-âge, se sont élevées de degré en degré jusqu’à la plénitude des droits civils et au partage des droits politiques, immense évolution qui a fait disparaître successivement du sol où nous vivons toutes les inégalités violentes ou illégitimes, le maître et l’esclave, le vainqueur et le vaincu, le seigneur et le serf, le noble et le roturier, pour montrer enfin à leur place un même peuple, une loi égale pour tous, une nation libre et souveraine.

Tel est le grand spectacle que présente notre histoire au point où la Providence l’a conduite, et là se trouvent pour nous, hommes du XIXe siècle, de nobles sujets de réflexion et d’étude. Les causes et les phases diverses de ce merveilleux changement sont de tous les problèmes historiques celui qui nous touche le plus ; il a été depuis vingt ans l’objet de recherches considérables, et c’est à préparer sa solution qu’est destiné le présent recueil, dont l’étendue exige une suite d’efforts à laquelle ne pourra suffire la vie d’un seul homme [1]. Venu le premier de ceux qui mettront la main à cette œuvre, je n’ai vu qu’une portion très petite des innombrables documens que je commence à rassembler ; il serait téméraire à moi de vouloir deviner quelle signification doit avoir leur ensemble aux yeux de la science à venir, et je ne l’essaierai pas. Je me bornerai à présenter quelques aperçus provisoires, à marquer, selon mes propres études et l’état de la science contemporaine, les époques les plus distinctes et les points de vue les plus saillans de ce qui sera un jour l’histoire complète de la formation, des progrès et du rôle social du tiers-état.

C’est de la dernière forme donnée aux institutions civiles et politiques de l’empire, de celle qui eut Constantin pour auteur, que procède ce qu’il y a de romain dans nos idées, nos mœurs et nos pratiques légales ; là sont les origines premières de notre civilisation moderne. Cette ère de décadence et de ruine pour la société antique fut le berceau de la plupart des principes ou des élémens sociaux, qui, subsistant sous la domination des conquérans germains, et se combinant avec leurs traditions et leurs coutumes nationales, créèrent la société du moyen-âge, et, de là, se transmirent jusqu’à nous. On y voit la sanction chrétienne s’ajoutant à la sanction légale pour donner une nouvelle force à l’idée du pouvoir impérial, type de la royauté des temps postérieurs [2] ; l’esclavage attaqué dans son principe, : et miné sourdement ou transformé par le christianisme ; enfin le régime municipal, tout oppressif qu’il était devenu, s’imprégnant d’une sorte de démocratie par l’élection populaire du défenseur et de l’évêque. Quand vint sur la Gaule le règne des Barbares, quand l’ordre politique de l’empire d’Occident s’écroula, trois choses restèrent debout, les institutions chrétiennes, le droit romain à l’état d’usage, et l’administration urbaine. Le christianisme imposa aux nouveaux dominateurs, le droit usuel maintint parmi les indigènes les meurs et les pratiques de la vie civile, et la municipalité, gardienne de ces pratiques, les entoura, en leur prêtant, comme une garantie de durée, la force de son organisation.

Après la fin des grandes luttes du ive et du Ve siècle, soit entre les conquérans germains et les dernières forces de l’empire, soit entre les peuples qui avaient occupé différentes portions de la Gaule, lorsque les Franks sont restés seuls maîtres de ce pays, deux races d’hommes, deux sociétés qui n’ont rien de commun que la religion, s’y montrent violemment réunies, et comme en présence, dans une même agrégation politique. La société gallo-romaine présente, sous la même loi, des conditions très diverses et très inégales ; la société barbare comprend, avec les classifications de rangs et d’états qui lui sont propres, des lois et des nationalités distinctes. On trouve dans la première des citoyens pleinement libres, des colons ou cultivateurs attachés aux domaines d’autrui, et des esclaves domestiques privés de tous les droits civils ; dans la seconde, le peuple des Franks est partagé en deux tribus ayant chacune sa loi particulière ; d’autres lois, entièrement différentes, régissent les Burgondes, les Goths et les autres populations teutoniques, soumises de gré ou de force à l’empire frank, et, chez toutes aussi bien que chez les Franks, il y a au moins trois conditions sociales : deux degrés de liberté et la servitude. Entre ces existences disparates, la loi criminelle du peuple dominant établissait, par le tarif des amendes pour crime ou délit contre les personnes, une sorte de hiérarchie, point de départ du mouvement d’assimilation et de transformation graduelle, qui, après quatre siècles écoulés du Ve au Xe, fit naître la société des temps féodaux. Le premier rang dans l’ordre civil appartenait à l’homme d’origine franke et au Barbare vivant sous la loi des Franks ; au second rang était le Barbare vivant sous sa loi originelle ; puis venait l’indigène libre et propriétaire, le Romain possesseur, et, au même degré, le Lite ou colon germanique, puis le Romain tributaire, c’est-à-dire le colon indigène ; puis enfin l’esclave sans distinction d’origine.

Ces classes diverses, que séparaient, d’un côté, la distance des rangs, de l’autre, la différence des lois, des mœurs et des langues, étaient loin de se trouver également réparties entre les villes et les campagnes. Tout ce qu’il y avait d’élevé, à quelque titre que ce fût, dans la population gallo-romaine, ses familles nobles, riches, industrieuses, habitaient les villes, entourées d’esclaves domestiques ; et, parmi les hommes de cette race, le séjour habituel des champs n’était que pour les colons demi-serfs et pour les esclaves agricoles. Au contraire, la classe supérieure des hommes de race germanique était fixée à la campagne, où chaque famille libre et propriétaire vivait sur son domaine du travail des lites qu’elle y avait amenés, ou des anciens colons qui en dépendaient ; il n’y avait de Germains dans les villes qu’un petit nombre d’officiers royaux et des gens sans famille et sans patrimoine, qui, en dépit de leurs habitudes originelles, cherchaient à vivre en exerçant quelque métier. La prééminence sociale de la race conquérante s’attacha aux lieux qu’elle habitait, et, comme on l’a déjà remarqué, passa des villes aux campagnes [3]. Il arriva même que, par degrés, celles-ci enlevèrent aux autres la tête de leur population, qui, pour s’élever plus haut et se mêler aux conquérans, imita autant qu’elle put leur manière de vivre. Cette haute classe indigène, à l’exception de ceux qui parmi elle exerçaient les fonctions ecclésiastiques, fut en quelque sorte perdue pour la civilisation ; elle inclina de plus en plus vers les mœurs de la barbarie, l’oisiveté, la turbulence, l’abus de la force, l’aversion de toute règle et de tout frein. Il n’y eut plus de progrès possible dans les cités de la Gaule pour les arts et la richesse ; il n’y resta que des débris à recueillir et à conserver. Le travail de cette conservation, gage d’une civilisation à venir, fut, de ce moment, la tâche commune du clergé et des classes moyenne et inférieure de la population urbaine.

Pendant que la barbarie occupait ou envahissait toutes les sommités de l’ordre social, et que, dans les rangs intermédiaires, la vie civile s’arrêtait ou déclinait graduellement, au degré le plus bas, à celui de la servitude personnelle, un mouvement d’amélioration, déjà commencé avant la chute de l’empire, continua et se prononça de plus en plus. Le dogme de la fraternité devant Dieu et d’une même rédemption pour tous les hommes, prêché par l’église aux fidèles de toute race, émut les cœurs et frappa les esprits en faveur de l’esclave, et de là vinrent soit des affranchissemens plus nombreux, soit une conduite plus humaine de la part des maîtres, Gaulois ou Germains d’origine. En outre, ces derniers avaient apporté de leur pays, où la vie était rude et sans luxe, des habitudes favorables à un esclavage tempéré. Le riche barbare était servi par des personnes libres, par les fils de ses proches, de ses cliens et de ses amis ; le penchant de ses mœurs nationales, contraire à celui des mœurs romaines, le portait à reléguer l’esclave hors de sa maison, et à l’établir, comme laboureur ou comme artisan, sur une portion de terre à laquelle il se trouvait fixé, et dont il suivait le sort dans l’héritage et dans la vente. L’imitation des mœurs germaines par les nobles gallo-romains fit passer beaucoup d’esclaves domestiques de la ville à la campagne, et du service de la maison au travail des champs ; ainsi casés, comme s’expriment les actes des VIIIe et IXe siècles, leur condition devint analogue, bien que toujours inférieure, d’un côté à celle du lite germanique, de l’autre à celle du colon romain.

L’esclavage domestique faisait de la personne une chose, et une chose mobilière ; l’esclave attaché à une portion de terre entrait dès-lors dans la catégorie des immeubles ; en même temps que cette dernière classe, celle des serfs proprement dits, s’accroissait aux dépens de la première, la classe des colons et celle des lites durent s’augmenter simultanément par toutes les chances de ruine et de mauvaise fortune qui, à une époque de troubles continuels, affectaient la condition des hommes libres. De plus, ces deux ordres de personnes, que distinguaient non-seulement des différences légales, mais encore la diversité d’origine, tendirent à se rapprocher l’une de l’autre, et à confondre par degrés leurs caractères essentiels. Ce fut, avec le rapprochement opéré dans les hautes régions sociales entre les Gaulois et les Germains, le premier pas vers la fusion des races, qui devait, après cinq siècles, produire une nation nouvelle. Au cœur même de la société barbare, ce qui avait primitivement fait sa puissance et sa dignité, la classe des petits propriétaires diminua et finit par s’éteindre en tombant sous le vasselage ou dans une dépendance moins noble qui tenait plus ou moins de la servitude réelle. Par un mouvement contraire, les esclaves domiciliés sur quelque portion de domaine et incorporés à l’immeuble, s’élevèrent, à la faveur de cette fixité de position et d’une tolérance dont le temps fit un droit pour eux, jusqu’à une condition très voisine de l’état de lite et de l’état de colon devenus eux-mêmes, sous des noms divers, à peu près identiques. Là se fit la rencontre des hommes libres déchus vers la servitude, et des esclaves parvenus à une sorte de demi-liberté. Il se forma ainsi, dans toute l’étendue de la Gaule, une masse d’agriculteurs et d’artisans ruraux dont la destinée fut de plus en plus égale, sans être jamais uniforme, et un nouveau travail de création sociale, se fit dans les campagnes, pendant que les villes étaient stationnaires ou déclinaient de plus en plus. Cette révolution lente et insensible se lia, dans sa marche graduelle, à de grands défrichemens du sol exécutés sur l’immense étendue de forêts et de terrains vagues qui, du fisc impérial, avaient passé dans le domaine des rois franks, et dont une large part fut donnée par ces rois en propriété à l’église, et en bénéfice à leurs fidèles.

L’église eut l’initiative dans cette reprise du mouvement de vie et de progrès ; dépositaire des plus nobles débris de l’ancienne civilisation, elle ne dédaigna point de recueillir, avec la science et les arts de l’esprit, la tradition des procédés mécaniques et agricoles. Une abbaye n’était pas seulement un lieu de prière et de méditation, c’était encore un asile ouvert contre l’envahissement de la barbarie sous toutes ses formes ; ce refuge des livres et du savoir abritait des ateliers de tout genre, et ses dépendances formaient ce qu’aujourd’hui nous appelons une ferme modèle ; il y avait là des exemples d’industrie et d’activité pour le laboureur, l’ouvrier, le propriétaire. Ce fut, selon toute apparence, l’école où s’instruisirent ceux des conquérans à qui l’intérêt bien entendu fit faire sur leurs domaines de grandes entreprises de culture ou de colonisation, deux choses dont la première impliquait alors la seconde. Sur chaque grande terre dont l’exploitation prospérait, les cabanes des hommes de travail, lites, colons ou esclaves, groupées selon le besoin ou la convenance, croissaient en nombre, se peuplaient davantage, arrivaient à former un hameau. Quand ces hameaux se trouvèrent situés dans une position favorable, près d’un cours d’eau, à quelque embranchement de routes, ils continuèrent de grandir, et devinrent des villages où tous les métiers nécessaires à la vie commune s’exerçaient sous la même dépendance. Bientôt la construction d’une église érigeait le village en paroisse, et, par suite, la nouvelle paroisse prenait rang parmi les circonscriptions rurales. Ceux qui l’habitaient, serfs ou demi-serfs attachés au même domaine, se voyaient liés l’un à l’autre par le voisinage et la communauté d’intérêts ; de là naquirent, sous l’autorité de l’intendant unie à celle du prêtre, des ébauches toutes spontanées d’organisation municipale, où l’église reçut le dépôt des actes qui, selon le droit romain, s’inscrivaient sur les registres de la cité. C’est ainsi qu’en dehors des municipes, des villes et des bourgs, où subsistaient, de plus en plus dégradés, les restes de l’ancien état social, des élémens de rénovation se formaient pour l’avenir, par la mise en valeur de grands espaces de terre inculte, par la multiplication des colonies de laboureurs et d’artisans, et par la réduction progressive de l’esclavage antique au servage de la glèbe.

Cette réduction, déjà très avancée au IXe siècle, s’acheva dans le cours du Xe. Alors disparut la dernière classe de la société gallo-franke, celle des hommes possédés à titre de meubles, vendus, échangés, transportés d’un lieu à l’autre comme toutes les choses mobilières. L’esclave appartint à la terre plutôt qu’à l’homme ; son service arbitraire se changea en redevances et en travaux réglés ; il eut une demeure fixe, et, par suite, un droit de jouissance sur le sol dont il dépendait. Ce fut le premier trait par où se marqua dans l’ordre civil l’empreinte originale du monde moderne ; le mot serf prit de là son acception définitive ; il devint le nom générique d’une condition mêlée de servitude et de liberté, dans laquelle se confondirent l’état de colon et l’état de lite, deux noms qui, au Xe siècle, se montrent de plus en plus rares et disparaissent paraissent totalement. Ce siècle où vint aboutir tout le travail social des quatre siècles écoulés depuis la conquête franke, vit se terminer par une grande révolution la lutte intestine des mœurs romaines et des mœurs germaniques. Celles-ci l’emportèrent définitivement, et, de leur victoire, sortit le régime féodal, c’est-à-dire une nouvelle forme de l’état, une nouvelle constitution de la propriété et de la famille, le morcellement de la souveraineté et de la juridiction, tous les pouvoirs publics transformés en privilèges domaniaux, l’idée de noblesse attachée à l’exercice des armes, et celle d’ignobilité à l’industrie et au travail.

Par une singulière coïncidence, l’établissement complet de ce régime est l’époque où finit dans la Gaule franke la distinction des races, où disparaissent, entre Barbares et Romains, entre dominateurs et sujets, toutes les conséquences légales de la diversité d’origine. Le droit cesse d’être personnel et devient local ; les codes germaniques, et le code romain lui-même, sont remplacés par des coutumes ; c’est le territoire, non la descendance, qui distingue les habitans du sol gaulois ; enfin, au lieu de nationalités diverses, on ne trouve plus qu’une population mixte à laquelle l’historien peut donner dès-lors le nom de Française. Cette nouvelle société, fille de la précédente, s’en détacha fortement par sa physionomie et ses instincts ; son caractère fut de tendre au fractionnement indéfini sous le rapport politique, et à la simplification sous le rapport social. D’un côté, les seigneuries, états formés au sein de l’état, se multiplièrent, de l’autre il y eut effort continu et en quelque sorte systématique pour réduire toutes les conditions à deux classes de personnes : la première, libre, oisive, toute militaire, ayant, sur ses fiefs grands ou petits, le droit de commandement, d’administration et de justice ; la seconde, vouée à l’obéissance et au travail, soumise plus ou moins étroitement, sauf l’esclavage, à des liens de sujétion privée [4]. Si les choses humaines arrivaient toujours au but que marque leur tendance logique, tout reste de vie civile se serait éteint par l’invasion d’un régime qui avait pour type la servitude domaniale. Mais ce régime, né dans les campagnes sous l’influence des mœurs germaniques, rencontra dans les villes, où se continuait obscurément la tradition des mœurs romaines, une répugnance invincible et une force qui plus tard, réagissant elle-même, éclata en révolution.

La longue crise sociale qui eut pour dernier terme l’avènement de la féodalité, changea, dans toutes les choses de l’ordre civil et politique, la jouissance précaire en usage permanent, l’usufruit en propriété, le pouvoir délégué en privilège personnel, le droit viager en droit héréditaire. Il en fut des honneurs et des offices comme des possessions de tout genre ; et ce qui eut lieu pour la tenure noble se fit en même temps pour la tenure servile. Selon la remarque neuve et très judicieuse d’un habile critique des anciens documens de notre histoire, « le serf soutint contre son maître la lutte soutenue par le vassal contre son seigneur, et par les seigneurs contre le roi [5]. » Quelque grande que fût la différence des situations et des forces, il y eut, de ces divers côtés, une même tentative, suivie de succès analogues. Au VIIIe siècle, les serfs de la glèbe pouvaient être distribués arbitrairement sur le domaine, transférés d’une portion de terre à l’autre, réunis dans la même case ou séparés l’un de l’autre, selon les convenances du maître, sans égard aux liens de parenté, s’il en existait entre eux ; deux siècles plus tard, on les voit tous casés par familles ; leur cabane et le terrain qui l’avoisine sont devenus pour eux un héritage. Cet héritage, grevé de cens et de services, ne peut être ni légué ni vendu, et la famille serve a pour loi de ne s’allier par des mariages qu’aux familles de même condition attachées au même domaine. Les droits de mainmorte et de formariage restèrent au seigneur comme sa garantie contre le droit de propriété laissé au serf. Tout odieux qu’ils nous paraissent, ils eurent non-seulement leur raison légale, mais encore leur utilité pour le progrès à venir. C’est sous leur empire que l’isolement de la servitude cessa dans les campagnes, remplacé par l’esprit de famille et d’association, et qu’à l’ombre du manoir seigneurial, se formèrent des tribus agricoles, destinées à devenir la base de grandes communautés civiles.

En lisant avec attention les chartes et les autres documens historiques, on peut suivre, du commencement du IXe siècle à la fin du Xe, les résultats successifs de la prescription du sol entre les mains de ceux qui le cultivaient ; on voit le droit du serf sur sa portion de terre naître, puis s’étendre et devenir plus fixe à chaque nouvelle génération. A ce changement qui améliore par degrés l’état des laboureurs et des artisans ruraux, se joint dans la même période l’accélération du mouvement qui, depuis trois siècles, changeait la face des campagnes, par la formation de villages nouveaux, l’agrandissement des anciens et l’érection d’églises paroissiales, centres de nouvelles circonscriptions à la fois religieuses et politiques. Des causes extérieures et purement fortuites contribuèrent à ce progrès ; les dévastations des Normands et la crainte qu’elles inspiraient firent ceindre de murailles et de défenses les parties habitées des grands domaines ; d’un côté, elles multiplièrent les châteaux, de l’autre, elles accrurent beaucoup le nombre des bourgs fortifiés. La population laborieuse et dépendante s’aggloméra dans ces lieux de refuge, dont les habitans passèrent alors de la vie rurale proprement dite à des commencemens plus ou moins grossiers de vie urbaine. Le régime purement domanial s’altéra par le mélange de certaines choses ayant le caractère d’institutions publiques ; pour le soin de la police et le jugement des délits de peu d’importance, les villageois servirent d’aides et d’assesseurs à l’intendant, et cet officier, pris parmi eux et de même condition qu’eux, devint une sorte de magistrat municipal. Ainsi, du droit de propriété joint à l’esprit d’association, sortirent pour ces petites sociétés naissantes les premiers élémens de l’existence civile ; l’instinct du bien-être, qui ne se repose jamais, les conduisit bientôt plus avant. Dès le commencement du XIe siècle, les habitans des bourgs et des bourgades, les villains, comme on disait alors, ne se contentaient plus de l’état de propriétaires non libres, ils aspiraient à autre chose ; un besoin nouveau, celui de se décharger d’obligations onéreuses, d’affranchir la terre, et avec celle-ci les personnes, ouvrit devant eux une nouvelle carrière de travaux et de combats.

Parmi les notions qui à cette époque formaient ce qu’on peut nommer le fonds des idées sociales, il y avait, en regard de la liberté noble, toute de privilège, dérivée de la conquête et des mœurs germaniques, l’idée d’une autre liberté, conforme au droit naturel, accessible à tous, pouvant être égale pour tous, et à laquelle des souvenirs encore vivans attachaient le nom de liberté romaine [6]. Ce nom existait, et la chose elle-même, c’est-à-dire l’état civil des personnes habitant les anciennes villes municipales, n’avait point encore péri. Tout menacé qu’il était par la pression toujours croissante des institutions féodales, on le retrouvait dans ces villes, plus ou moins intact, et, avec lui, comme signe de sa persistance, le vieux titre de citoyen. C’est de là que venait, pour les villes de fondation récente, l’exemple de la communauté urbaine, de ses règles et de ses pratiques, et c’est là que s’adressait, pour trouver des encouragemens et une espérance, l’ambition des hommes qui, sortis de la servitude, se voyaient parvenus à mi-chemin vers la liberté.

Quels étaient au Xe siècle, dans les cités gallo-frankes, la puissance et le caractère du régime municipal ? La solution de ce problème est l’un des fondemens de notre histoire ; mais l’on ne peut encore la donner précise et complète. Un point se trouve mis hors de doute, c’est qu’alors la population urbaine joignait à sa liberté civile immémoriale une administration intérieure, qui, depuis les temps romains et par différentes causes, avait subi de grands changemens. Ces modifications très diverses, et, pour ainsi dire, capricieuses quant à la forme, avaient pour le fond produit partout des résultats analogues. Le régime héréditaire et aristocratique de la curie s’était, par une suite d’altérations progressives, transformé en gouvernement électif, et, à différens degrés, populaire. La juridiction des officiers municipaux outrepassait de beaucoup ses anciennes limites ; elle avait pris des accroissemens considérables en matière civile et criminelle. Entre le collége des magistrats et le corps entier des citoyens, on ne voyait plus, existant de droit, une corporation intermédiaire ; tous les pouvoirs, judiciaires ou administratifs, procédaient uniquement de la délégation publique, et leur durée se trouvait, en général, réduite au terme d’un an. Enfin, par suite de la haute influence que dès l’époque romaine les dignitaires de l’église possédaient sur les affaires intérieures des villes, le défenseur, magistrat suprême, était tombé sous la dépendance de l’évêque ; il était devenu à son égard un subalterne, ou avait disparu devant lui ; révolution opérée sans aucun trouble par la seule popularité de l’épiscopat et dont la pente naturelle tendait à constituer, au détriment de la liber civile et politique, une sorte d’autocratie municipale [7].

Une certaine confusion s’introduisant peu à peu dans les idées sur la source de l’autorité et de la juridiction urbaines, on cessa de voir nettement de qui elles émanaient, si c’était du peuple ou de l’évêque. Une lutte sourde commença dès-lors entre les deux principes de la municipalité libre et de la prépondérance épiscopale ; puis la féodalité vient et agit de toute sa force au profit de ce dernier principe. Elle donna une nouvelle forme au pouvoir temporel des évêques ; elle appliqua au patronage civique, dégénéré en quasi-souveraineté, les institutions et tous les privilèges de la seigneurie domaniale. Le gouvernement des municipes, en dépit de son origine, se modela graduellement sur le régime des cours et des châteaux. Les citoyens notables devenaient vassaux héréditaires de l’église cathédrale, et, à ce titre, ils opprimaient la municipalité ou en absorbaient tous les pouvoirs. Les corporations d’arts et métiers, chargées par abus de prestations et de corvées, tombaient dans une dépendance presque servile. Ainsi, la condition faite aux hommes de travail sur les domaines des riches et dans les nouveaux bourgs qu’une concession expresse n’avait pas affranchis, tendait, par le cours même des choses, à devenir universelle, à s’imposer aux habitans, libres jusque-là, des anciennes villes municipales.

Il y eut des cités où la seigneurie de l’évêque s’établit sans partage et resta dominante ; il y en eut où le pouvoir féodal fut double, et se divisa entre la puissance ecclésiastique et celle de l’officier royal, comte ou vicomte. Dans les villes qui furent le théâtre plus ou moins orageux de cette rivalité, l’évêque, sentant le besoin d’une alliance politique, se détacha moins de la municipalité libre ou se replia sur elle. Il lui prêta son appui contre les envahissemens du pouvoir laïque ; il se fit conservateur du principe électif, et ce concours, s’il n’arrêta pas la décadence municipale, devint plus tard un moyen de réaction civile et de rénovation constitutionnelle. Le Xe siècle et le siècle suivant marquent, pour la population urbaine, le dernier terme d’abaissement et d’oppression ; elle était, sinon la classe la plus malheureuse, du moins celle qui devait souffrir le plus impatiemment le nouvel état social, car elle n’avait jamais été ni esclave ni serve, elle avait des libertés héréditaires et l’orgueil que donnent les souvenirs. La ruine de ces institutions, qui nulle part ne fut complète, n’eut point lieu sans résistance ; et, quand on remue à fond les documens de notre histoire, on y rencontre, antérieurement au XIIe siècle, la trace d’une lutte bourgeoise contre les pouvoirs féodaux. C’est durant cette ère de troubles et de retour à une sorte de barbarie, que s’opéra la fusion, dans un même ordre et dans un même esprit, de la portion indigène et de la portion germanique des habitans des villes gauloises, et que se forma entre eux un droit commun, des coutumes municipales, composées à différens degrés, suivant les zones du territoire, d’élémens de tradition romaine et de débris des anciens codes barbares.

Cette crise dans l’état de la société urbaine, reste vivant du monde romain, n’était pas bornée à la Gaule ; elle avait lieu en Italie avec des chances bien meilleures pour les villes de ce pays, plus grandes, plus riches, plus rapprochées l’une de l’autre. C’est là que dans la dernière moitié du XIe siècle, à la faveur des troubles causés par la querelle du sacerdoce et de l’empire, éclata le mouvement révolutionnaire qui, de proche en proche ou par contre-coup, fit renaître, sous de nouvelles formes et avec un nouveau degré d’énergie, l’esprit d’indépendance municipale. Sur le fonds plus ou moins altéré de leurs vieilles institutions romaines, les cités de la Toscane et de la Lombardie construisirent un modèle d’organisation politique, où le plus grand développement possible de la liberté civile se trouva joint au droit absolu de juridiction, à la puissance militaire, à toutes les prérogatives des seigneuries féodales. Elles créèrent des magistrats à la fois juges, administrateurs et généraux ; elles eurent des assemblées souveraines, où se décrétaient la guerre et la paix ; leurs chefs électifs prirent le nom de consuls. Le mouvement qui faisait éclore et qui propageait ces constitutions républicaines ne tarda pas à pénétrer en Gaule par les Alpes et par la voie de mer. Dès le commencement du XIIe siècle, on voit la nouvelle forme de gouvernement municipal, le consulat, apparaître successivement dans les villes qui avaient le plus de relations commerciales avec les villes d’Italie, ou le plus d’affinité avec elles par les mœurs, l’état matériel, toutes les conditions de la vie civile et politique. Des villes principales où elle fut établie, soit de vive force, soit de bon accord entre les citoyens et le seigneur, la constitution italienne s’étendit par degrés aux villes de moindre importance. Cette espèce de propagande embrassa le tiers méridional de la France actuelle, pendant que, sous une zone différente, au nord et au centre du pays, la même impulsion des esprits, les mêmes causes sociales, produisaient de tout autres effets [8].

A l’extrémité du territoire, sur des points que ne pouvait atteindre l’influence ultramontaine, un second type de constitution, aussi neuf, aussi énergique, mais moins parfait que l’autre, la commune jurée, naquit spontanément par l’application faite au régime municipal d’un genre d’association dont la pratique dérivait des mœurs germaines [9]. Appropriée à l’état social, au degré de civilisation et aux traditions mixtes des villes de la Gaule septentrionale, cette forme de municipalité libre se propagea du nord au sud, en même temps que l’organisation consulaire se propageait du sud au nord. Des deux côtés, malgré la différence des procédés et des résultats, l’esprit fut le même, esprit d’action, de dévouement civique et d’inspiration créatrice. Les deux grandes formes de constitution municipale, la commune proprement dite [10] et la cité régie par des consuls, eurent également pour principe l’insurrection plus ou moins violente, plus ou moins contenue, et pour but l’égalité des droits et la réhabilitation du travail. Par l’une et par l’autre, l’existence urbaine fut non-seulement restaurée, mais renouvelée ; les villes acquirent la garantie d’un double état de liberté ; elles devinrent personnes juridiques, selon l’ancien droit civil, et personnes juridiques, selon le droit féodal, c’est-à-dire qu’elles n’eurent pas simplement la faculté de gérer les intérêts de voisinage, celle de posséder et d’aliéner, mais qu’elles obtinrent de droit, dans l’enceinte de leurs murailles, la souveraineté que les seigneurs exerçaient sur leurs domaines.

Les deux courans de la révolution municipale, qui marchaient l’un vers l’autre, ne se rencontrèrent pas d’abord ; il y eut entre eux une zone intermédiaire, où l’ébranlement se fit sentir sans aller jusqu’à la réforme complète, au renouvellement constitutionnel. Dans la partie centrale de la Gaule, d’anciens municipes, des villes considérables, s’affranchirent du joug seigneurial par des efforts successifs, qui leur donnèrent une administration plus ou moins libre, plus ou moins démocratique, mais ne tenant rien ni de la commune jurée des villes du nord, ni du consulat des villes du midi. Quelques-unes reproduisirent dans le nombre de leurs magistrats électifs des combinaisons analogues à celles qu’avait présentées le régime des curies gallo-romaines ; d’autres affectèrent dans leur constitution un mode uniforme, le gouvernement de quatre personnes choisies chaque année par la généralité des citoyens, exerçant tous les pouvoirs administratifs et judiciaires avec l’assistance d’un corps de notables [11]. Il y avait là des garanties de liberté civile et de liberté politique ; mais, quoique ces villes, moins audacieuses en fait d’innovation, eussent réussi à dégager de ses entraves le principe de l’élection populaire, l’indépendance municipale y demeura sous beaucoup de rapports faible et indécise ; la vigueur et l’éclat furent pour les constitutions nouvelles, pour le régime consulaire et la commune jurée, suprême expression des instincts libéraux de l’époque.

Cette révolution complète, à laquelle échappèrent de vieilles cités municipales, pénétra sous l’une ou l’autre de ses deux formes dans beaucoup de villes de fondation postérieure aux temps romains. Quelquefois même, quand la cité se trouvait côte à côte avec un grand bourg né sous ses murs, il arriva que ce fut dans le bourg, et pour lui seul, que s’établit soit le consulat, soit le régime de l’association jurée [12]. Alors, comme toujours, l’esprit de rénovation souffla où il voulut, sa marche sembla réglée sur certains points, et sur d’autres capricieuse ; ici il rencontra des facilités inespérées, là des obstacles inattendus l’arrêtèrent. Les chances furent diverses et le succès inégal dans la grande lutte des bourgeois contre les seigneurs ; et non-seulement la somme des garanties arrachées de force ou obtenues de bon accord ne fut point la même partout, mais, jusque sous les mêmes formes politiques, il y eut pour les villes différens degrés de liberté et d’indépendance. On peut dire que la série des révolutions municipales du XIIe siècle offre quelque chose d’analogue au mouvement constitutionnel de nos jours. L’imitation y joua un rôle considérable ; la guerre et là paix, les menaces et les transactions, l’intérêt et la générosité, eurent leur part dans l’événement définitif. Les uns, du premier élan, arrivèrent au but ; d’autres, tout près de l’atteindre, se virent ramenés en arrière ; il y eut de grandes victoires et de grands mécomptes, et souvent les plus nobles efforts, une volonté ardente et dévouée, se déployèrent sans aucun fruit ou n’aboutirent qu’à peu de chose.

Au-dessus de la diversité presque infinie des changemens qui s’accomplissent au XIIe siècle dans l’état des villes grandes ou petites, anciennes ou récentes, une même pensée plane, pour ainsi dire, celle de ramener au régime public de la cité tout ce qui était tombé par abus, ou vivait par coutume sous le régime privé du domaine. Cette pensée féconde ne devait pas s’arrêter aux bornes d’une révolution municipale ; en elle était le germe d’une série de révolutions destinées à renverser de fond en comble la société féodale, et à faire disparaître jusqu’à ses moindres vestiges. Nous sommes ici à l’origine du monde social des temps modernes ; c’est dans les villes affranchies, ou plutôt régénérées, qu’apparaissent, sous une grande variété de formes, plus ou moins libres, plus ou moins parfaites, les premières manifestations de son caractère. Là se développent et se conservent isolément des institutions qui doivent un jour cesser d’être locales, et entrer dans le droit politique ou le droit civil du pays. Par les chartes de communes, les chartes de coutumes et les statuts municipaux, la loi écrite reprend son empire ; l’administration, dont la pratique s’était perdue, renaît dans les villes, et ses expériences de tous genres, qui se répètent chaque jour dans une foule de lieux différeras, servent d’exemple et de leçon à l’état. La bourgeoisie, nation nouvelle dont les mœurs sont l’égalité civile et l’indépendance dans le travail, s’élève entre la noblesse et le servage, et détruit pour jamais la dualité sociale des premiers temps féodaux. Ses instincts novateurs, son activité, les capitaux qu’elle accumule, sont une force qui réagit de mille manières contre la puissance des possesseurs du sol, et, comme aux origines de toute civilisation, le mouvement recommence par la vie urbaine.

L’action des villes sur les campagnes est l’un des grands faits sociaux du XIIe et du XIIIe siècle ; la liberté municipale, à tous ses degrés, découla des unes sur les autres, soit par l’influence de l’exemple et la contagion des idées, soit par l’effet d’un patronage politique ou d’une agrégation territoriale. Non-seulement les bourgs populeux aspirèrent aux franchises et aux privilèges des villes fermées, mais, dans quelques lieux du nord, on vit la nouvelle constitution urbaine, la commune jurée, s’appliquer, tant bien que mal, à de simples villages ou à des associations d’habitans de plusieurs villages [13]. Les principes de droit naturel qui, joints aux souvenirs de l’ancienne liberté civile, avaient inspiré aux classes bourgeoises leur grande révolution, descendirent dans les classes agricoles, et y redoublèrent, par le tourment d’esprit, les gènes du servage et l’aversion de la dépendance domaniale. N’ayant guère eu jusque-là d’autre perspective que celle d’être déchargés des services les plus onéreux, homme par homme, famille par famille, les paysans s’élevèrent à des idées et à des volontés d’un autre ordre ; ils en vinrent à demander leur affranchissement par seigneuries et par territoires, et à se liguer pour l’obtenir. Ce cri d’appel au sentiment de l`égalité originelle : Nous sommes hommes comme eux [14], se fit entendre dans les hameaux et retentit à l’oreille des seigneurs, qu’il éclairait en les menaçant. Des traits de fureur aveugle et de touchante modération signalèrent cette nouvelle crise dans l’état du peuple des campagnes ; une foule de serfs, désertant leurs tenures, se livraient par bandes à la vie errante et au pillage ; d’autres, calmes et résolus, négociaient leur liberté, offrant de donner pour elle, disent les chartes, le prix qu’on voudrait y mettre [15]. La crainte de résistances périlleuses, l’esprit de justice et l’intérêt amenèrent les maîtres du sol à transiger, par des traités d’argent, sur leurs droits de tout genre et leur pouvoir immémorial. Mais ces concessions, quelque larges qu’elles fussent, ne pouvaient produire un changement complet ni général ; les obstacles étaient immenses, c’était tout le régime de la propriété foncière à détruire et à remplacer ; il n’y eut point à cet égard de révolution rapide et sympathique comme pour la renaissance des villes municipales ; l’œuvre fut longue, il ne fallut pas moins de six siècles pour l’accomplir.

Municipes restaurés, villes de consulat, villes de commune, villes de simple bourgeoisie, bourgs et villages affranchis, une foule de petits états plus ou moins complets, d’asiles ouverts à la vie de travail sous la liberté politique ou la seule liberté civile, tels furent les fondemens que posa le XIIe siècle pour un ordre de choses qui, se développant jusqu’à nous, est devenu la société moderne. Ces élémens de rénovation sociale n’avaient pas en eux-mêmes le moyen de se lier entre eux, ni de soumettre autour d’eux ce qui leur était contraire ; la force qui les avait créés n’était capable que de les maintenir plus on moins intacts dans leur isolement primitif ; il fallait qu’une force extérieure et supérieure à la fois vînt à son aide, en attaquant de front cette aristocratie territoriale ; à qui la conquête et les mœurs germaniques avaient donné sa dernière forme. Depuis le démembrement féodal, la royauté se cherchait elle-même et ne se retrouvait pas ; Germaine d’origine, mais formée en Gaule et imbue des traditions impériales, jamais elle n’avait oublié son principe romain, l’égalité devant elle et devant la loi. Ce principe, vainement soutenu par les Mérovingiens contre l’indomptable orgueil des Franks de la conquête, reçut son démenti final au déclin de la seconde race. Alors disparurent deux idées qui sont comme les pôles de toute vraie société civile, l’idée du prince et celle du peuple, et, sous le nom d’état, l’on ne vit plus qu’une hiérarchie de souverains locaux, maîtres chacun d’une part ou d’une parcelle du territoire national. La renaissance d’une société urbaine rouvrit les voies traditionnelles de la civilisation, et prépara toutes choses pour le renouvellement de la société politique. Le roi de France trouva dans les villes reconstituées municipalement ce que le citoyen donne à l’état, ce que le baronnage ne voulait ou ne pouvait pas donner, la sujétion effective, des subsides réguliers, des milices capables de discipline [16]. C’est par ce secours qu’avant la fin du XIIe siècle, la royauté, sortant des limites où le système féodal la cantonnait, fit de sa suprême seigneurie, puissance à peu près inerte, un pouvoir actif et militant pour la défense des faibles et le maintien de la paix publique.

Je ne dis point que le renouvellement de l’autorité royale eut pour cause unique et directe la révolution d’où sortirent les communes. Ces deux grands événemens procédèrent, chacun à part, de la tradition rendue féconde par des circonstances propices ; ils se rencontrèrent et agirent simultanément l’un sur l’autre. Leur coïncidence fut signalée par une sorte d’élan vers tout ce qui constitue la prospérité publique ; à l’avènement d’une nouvelle classe d’hommes libres se joignit aussitôt la reprise du progrès dans l’ordre des choses matérielles. Le XIIe siècle vit s’opérer un défrichement, inoui jusque-là, de forêts et de terres incultes, les anciennes villes s’agrandir, des villes nouvelles s’élever et se peupler de familles échappées au servage ; il vit enfin commencer le mouvement de recomposition territoriale qui devait ramener le royaume à la puissance, et le conduire un jour à l’unité. Au siècle suivant apparaissent les réformes judiciaires et législatives ; elles entament le droit féodal, et inaugurent un nouveau droit civil, qui, de la sphère des municipalités, passe dans la haute sphère de l’état. Né dans les chartes de communes et dans les coutumes rédigées pour des villes ou des bourgades, ce droit de la bourgeoisie, hostile à celui des classes nobiliaires, s’en distingua par son essence même ; il eut pour base l’équité naturelle, et régla, d’après ses principes, l’état des personnes, la constitution de la famille et la transmission des héritages. Il établit le partage des biens paternels ou maternels, meubles ou immeubles, entre tous les enfans, l’égalité des frères et des soeurs, et la communauté, entre époux, des choses acquises durant le mariage. C’était, sous une forme grossière, et d’un côté avec l’empreinte d’habitudes semi-barbares, de l’autre avec une teinte plus marquée d’inspirations chrétiennes, le même esprit de justice et de raison qui avait tracé jadis les grandes lignes du droit romain.

Aussi la révolution sociale fut-elle accompagnée et soutenue dans son développement par une révolution scientifique, par la renaissance de l’étude des lois romaines et des autres monumens de cette vieille et admirable jurisprudence. L’impulsion fut encore ici donnée par l’Italie, où l’enseignement public du droit ne cessa point durant tout le moyen-âge, et subsista obscurément à Ravenne avant de refleurir à Bologne. Dès le XIIe siècle, de nombreux étudians, qui, dans leurs migrations, passaient les Alpes, rapportèrent en France la nouvelle doctrine des glossateurs du droit civil ; et bientôt ce droit fut professé concurremment avec le droit canonique dans plusieurs villes du midi, et dans celles d’Angers et d’Orléans. Il devint raison écrite pour la portion du territoire dont les coutumes n’avaient conservé que peu de chose du droit romain ; il devint droit écrit pour celles où la loi romaine, mélangée et non déracinée par le contact des lois barbares, avait passé dans les mœurs et subsistait encore à l’état de droit coutumier. Les maximes et les règles puisées dans les codes impériaux par des esprits ardens et soucieux du vrai et du juste, descendirent des écoles dans la pratique, et, sous leur influence, toute une classe de jurisconsultes et d’hommes politiques, la tête et l’ame de la bourgeoisie, s’éleva, et commença dans les hautes juridictions la lutte du droit commun, de la raison de l’homme contre la coutume, l’exception, le fait inique ou irrationnel.

La cour du roi, tribunal suprême et conseil d’état, devint, par l’admission de ces hommes nouveaux, le foyer le plus actif de l’esprit de renouvellement. C’est là que reparut, proclamée et appliquée chaque jour, la théorie du pouvoir impérial, de l’autorité publique, une et absolue, égale envers tous, source unique de la justice et de la loi. Remontant, par les textes, sinon par la tradition, jusqu’aux temps romains, les légistes s’y établirent en idée, et, de cette hauteur, ils considérèrent dans le présent l’ordre politique et civil. A voir l’action qu’ils exercèrent au XIIIe siècle et au siècle suivant, on dirait qu’ils eussent rapporté de leurs études juridiques cette conviction, que, dans la société d’alors, rien n’était légitime hors deux choses, la royauté et l’état de bourgeoisie. On dirait même qu’ils pressentaient la destinée historique de ces deux institutions, et qu’en y mettant le sceau du droit, ils marquèrent d’avance les deux termes auxquels tout devait être ramené. Toujours est-il de fait que les légistes du moyen-âge, juges, conseillers, officiers royaux, ont frayé, il y a six cents ans, la route des révolutions à venir. Poussés par l’instinct de leur profession, par cet esprit de logique intrépide qui poursuit de conséquence en conséquence l’application d’un principe, ils commencèrent, sans la mesurer, l’immense tâche où, après eux, s’appliqua le travail des siècles : réunir dans une seule main la souveraineté morcelée, abaisser vers les classes bourgeoises ce qui était au-dessus d’elles, et élever jusqu’à elles ce qui était au-dessous.

Cette guerre du droit rationnel contre le droit existant, des idées contre les faits, qui éclate par intervalles dans les sociétés humaines, a toujours deux époques d’un caractère bien différent : la première, où l’esprit novateur se prescrit des bornes et se tempère lui-même par le sentiment de l’équité ; la seconde, où il s’emporte et brise sans ménagement tout ce qui lui faisait, obstacle. Deux règnes fameux, qui, en se touchant presque, forment l’un des plus étranges contrastes que l’histoire puisse présenter, le règne de Louis IX et celui de Philippe-le-Bel, répondent à ces deux temps successifs dans la réforme politico-judiciaire par laquelle s’ouvrit l’ère administrative de la monarchie française. Commencée avec tant de douceur et de réserve par le roi qui fut un saint et un grand homme, cette révolution parut, sous la main de son petit-fils, âpre, violente, arbitraire, inique même, dans la poursuite de mesures dont le but final était un ordre meilleur et plus juste pour tous. Malgré son esprit et sa tendance, elle n’eut pas le pouvoir d’exciter l’affection du peuple, aucun élan d’espoir et de joie ne l’accompagna dans ses progrès ; rien de bruyant, point de scènes populaires, tout s’élaborait à froid dans une officine secrète ; c’était le travail du mineur qui poursuit son œuvre en silence jusqu’à l’heure où viendra l’assaut. Jamais, peut-être, il n’y eut de crise sociale d’un aspect plus sombre que celle-ci ; pour les classes privilégiées, des spoliations et des supplices ; pour la masse roturière, tout le poids d’une administration ébauchée, ayant plus d’astuce que de force, vivant d’expédiens et d’extorsions, coûtant beaucoup et ne rendant rien. Seulement, au-dessus de ce désordre plein de ruines et de souffrances, mais berceau de l’ordre à venir, une voix s’élevait de temps en temps, celle du roi absolu, qui, au nom de la loi naturelle, proclamait le droit de liberté pour tous, et, au nom de la loi divine, réprouvait l’institution du servage [17].

Ces légistes du XIVe siècle, fondateurs et ministres de l’autocratie royale, furent soumis à la destinée commune des grands révolutionnaires ; les plus audacieux périrent sous la réaction des intérêts qu’ils avaient blessés et des mœurs qu’ils avaient refoulées [18]. Plus d’une fois la royauté fléchit dans sa nouvelle voie, et se laissa ramener en arrière par la résistance des pouvoirs et des privilèges féodaux. Mais, en dépit de ces retours inévitables, et malgré les concessions faites sous des règnes faibles, deux choses allèrent croissant toujours, le nombre des hommes libres à titre de bourgeoisie, et le mouvement qui portait cette classe d’hommes à se ranger d’une manière immédiate sous la garde et la justice du roi. Une révolution moins éclatante et moins spontanée que la révolution communale vint reprendre en sous-oeuvre les résultats de celle-ci, et, par un travail lent, mais continu, faire, de mille petits états distincts, une même société rattachée à un centre unique de juridiction et de pouvoir. D’abord, il fut posé en principe que nulle commune ne pouvait s’établir sans le consentement du roi ; puis, que le roi seul pouvait créer des communes ; puis, que toutes les villes de commune ou de consulat étaient, par le fait même, sous sa seigneurie immédiate. Quand ce dernier point parut gagné, la royauté fit un pas de plus ; elle s’attribua le droit de faire des bourgeois par tout le royaume, sur le domaine d’autrui comme sur le sien. Par une fiction étrange, la bourgeoisie, droit essentiellement réel, attaché au domicile et que l’habitation conférait, devint quelque chose de personnel. On put changer de juridiction sans changer de résidence, se déclarer homme libre et citoyen sans quitter la glèbe seigneuriale, et, comme s’expriment les anciens actes, désavouer son seigneur et s’avouer bourgeois du roi [19]. Ainsi, l’association au corps des habitans d’une ville privilégiée cessa d’être l’unique moyen d’obtenir la plénitude des droits civils ; le privilège se sépara des lieux pour aller chercher les personnes, et, à côté de la bourgeoisie des cités et des communes, il créa sourdement une nouvelle classe de roturiers libres, auxquels on aurait pu donner, par exception, le titre de citoyens du royaume.

Toutes ces choses procédaient d’un nouveau principe social, d’un droit subversif des droits existans, et aucune ne s’établissait sans protestation et sans lutte. Il n’en fut pas de même de l’institution fameuse qui fit de la bourgeoisie un ordre politique représenté par ses mandataires dans les grandes assemblées du royaume. Ces assemblées, dont la tradition avait passé des coutumes germaines dans le régime de la monarchie féodale, se composaient de députés élus respectivement par la noblesse et le clergé, et formant, soit une seule réunion, soit deux chambres distinctes. Dès qu’il y eut, par la renaissance des municipes et l’affranchissement des bourgs, une troisième classe d’hommes pleinement libres et propriétaires, cette classe, bien qu’inférieure aux deux autres, participa, dans sa sphère, aux droits politiques des anciens ordres. Elle fut appelée à donner conseil dans les affaires importantes, et à délibérer sur les nouvelles taxes. Par leurs privilèges conquis à force ouverte ou octroyés de bon accord, les villes étaient devenues, comme les châteaux, partie intégrante de la hiérarchie féodale, et la féodalité reconnaissait à tous ses membres le droit de consentir librement les impôts et les subsides ; c’était l’un des vieux usages et le meilleur principe de ce régime ; la population urbaine en eut le bénéfice, sans le revendiquer, et sans que personne le lui contestât. D’abord peu fréquente et bornée à des cas spéciaux, la convocation par le roi de représentans des bonnes villes eut lieu d’une façon isolée, sans que le fait, quelque nouveau qu’il fût, parût aux contemporains digne d’être noté pour l’histoire. Les formules de quelques chartes royales sont le seul témoignage qui nous en reste avant le règne de Philippe-le-Bel [20], et il faut descendre jusqu’à ce règne pour le voir se produire d’une façon éclatante, et marquer sa place parmi les grands faits de notre histoire nationale.

Le surcroît de dépenses et de besoins pour la royauté que firent naître les créations administratives au milieu desquelles s’ouvrit le XIVe siècle devait naturellement amener des appels plus nombreux et plus réguliers de bourgeois mandataires des cités et des communes. De graves événemens survenus dans les premières années du siècle donnèrent une solennité inaccoutumée et le caractère de représentation nationale à des convocations jusque-là partielles, et qui passaient l’une après l’autre sans se faire beaucoup remarquer. La cour de Rome, violant les règles et les traités qui limitaient son pouvoir en France, prétendit à un droit de suprématie temporelle sur les affaires du royaume. A ce sujet, le pape Boniface VIII et le roi Philippe-le-Bel entrèrent en lutte ouverte ; le pape convoqua un concile général, et le roi une assemblée générale de députés des trois états, clergé, noblesse et bourgeoisie des villes. Celles du nord envoyèrent leurs échevins, celles du midi leurs consuls, et la voix du commun peuple fut recueillie dans ce grand débat au même titre que celle des barons et des dignitaires de l’église. « A vous, disaient, dans leur requête au roi, les représentans de la bourgeoisie, à vous, très noble prince, nostre sire, Philippe, par la grace de Dieu, roy de France, supplie et requiert le peuple de vostre royaume, pour ce qui l’y appartient, que ce soit fait que vous gardiez la souveraine franchise de vostre royaume, qui est telle que vous ne recognoissiez de vostre temporel souverain en terre fors que Dieu [21]… » Ce vœu d’indépendance pour la couronne et le pays marque noblement dans notre histoire la première apparition d’une pensée politique des classes roturières hors du cercle de leurs intérêts et de leurs droits municipaux ; il fut, depuis, l’une des maximes fondamentales qui, nées de l’instinct populaire et transmises de siècle en siècle, formèrent ce qu’on peut nommer la tradition du tiers-état.

Ce nom de tiers-état, lorsqu’il devient une expression usuelle [22], ne comprend de fait que la population des villes privilégiées, mais, en puissance, il s’étend bien au-delà ; il couvre non-seulement les cités, mais les villages et les hameaux, non-seulement la roture libre, mais tous ceux pour qui la liberté civile est encore un bien à venir. Aussi, quelque restreinte que fût par sa nature toute municipale la représentation du troisième ordre, elle eut constamment le mérite de se croire chargée de plaider, non la cause de telle ou telle fraction, de telle ou telle classe du peuple, mais celle de la masse des non nobles, mais le peuple sans distinction de francs ou de serfs, de bourgeois ou de paysans. Toutefois l’on ne voit pas que la bourgeoisie elle-même ait d’abord attaché beaucoup de prix au droit d’être consultée comme les deux premiers ordres sur les affaires générales du royaume. Ce droit, qu’elle n’exerçait guère sans une sorte de gêne, lui était suspect, parce que toute convocation des états aboutissait naturellement à de nouvelles demandes du fisc. Son rôle fut subalterne et peu marqué dans les états-généraux qui vinrent après ceux de 1302, sous Philippe-le-Bel et ses successeurs, jusqu’au milieu du XIVe siècle, et qui eurent en général pour occasion des guerres ou des changemens de règne. Mais, sous le roi Jean, la détresse publique et l’excès des malheurs nationaux donnèrent aux communes de France un élan de passion et d’ambition qui leur fit tenter des choses inouies jusque-là, et saisir tout d’un coup et pour un moment cette prépondérance du tiers-état qui ne put être fondée sans retour qu’après cinq siècles d’efforts et de progrès.

Deux siècles écoulés depuis la renaissance des libertés municipales avaient donné aux riches bourgeois des villes l’expérience de la vie politique, et leur avaient appris à connaître et à vouloir tout ce qui, soit dans l’enceinte des mêmes murs, soit sur un plus vaste espace, constitue les sociétés bien ordonnées. Pour les cités et les communes, quelle que fût la forme de leur gouvernement, l’ordre, la régularité, l’économie, le soin du bien-être de tous, n’étaient pas seulement un principe, une maxime, une tendance, c’était un fait de tous les jours, garanti par des institutions de tout genre, d’après lesquelles chaque fonctionnaire ou comptable était surveillé sans cesse et contrôlé dans sa gestion. Sans nul doute, les mandataires de la bourgeoisie aux premiers états-généraux, appelés à voter des subsides et à voir comment on les dépensait, furent vivement frappés du contraste qu’offraient l’administration royale avec ses tentatives hasardées, ses ressources frauduleuses, ses abus anciens ou nouveaux, et l’administration urbaine, suivant des règles immémoriales, scrupuleuse, intègre, équitable, soit de son propre mouvement, soit malgré elle. Parmi ces hommes d’intelligence nette et active, les plus éclairés durent concevoir la pensée d’introduire au centre de l’état ce qu’ils avaient vu pratiquer sous leurs yeux, ce qu’ils avaient pratiqué eux-mêmes d’après la tradition locale et l’exemple de leurs devanciers. Cette pensée, d’abord timide en présence de la royauté qui ne la sollicitait pas, et des corps privilégiés qui ne prenaient conseil que d’eux-mêmes, se fit jour quand des nécessités extraordinaires, amenées par la guerre au dehors et les dilapidations au dedans, forcèrent le roi et ses ministres à chercher du secours à tout prix, et mirent à nu leur impuissance à remédier aux malheurs publics.

C’est de là que vint l’esprit d’innovation qui éclata si subitement et avec tant d’énergie dans les états-généraux de 1355. Les résolutions de cette assemblée, auxquelles une ordonnance royale donna sur-le-champ force de loi, contiennent, et dépassent même sur quelques points, les garanties dont se compose aujourd’hui le régime constitutionnel. On y trouve l’autorité partagée entre le roi et les trois états représentant la nation et représentés par une commission de neuf membres ; l’assemblée des états s’ajournant d’elle-même à terme fixe ; l’impôt réparti sur toutes les classes de personnes et atteignant jusqu’au roi ; le droit de percevoir les taxes et le contrôle de l’administration financière donnés aux états agissant par leurs délégués à Paris et dans les provinces [23] ; l’établissement d’une milice nationale par l’injonction faite à chacun de s’équiper d’armes selon son état ; enfin la défense de traduire qui que ce soit devant une autre juridiction que la juridiction ordinaire ; l’abolition du droit de prise ou de réquisition forcée pour le service royal, et la suppression des monopoles exercés sous le nom de tierces personnes par les officiers royaux ou seigneuriaux [24]. Il y a là comme un souffle de démocratie municipale, quelque chose de plus méthodique et de plus large en fait de liberté que la résistance aristocratique de la noblesse et du clergé. L’initiative du tiers-état dominait, par l’empire du bon sens et de l’expérience administrative, dans ces délibérations qui, à ce qu’il paraît, furent communes entre les trois ordres [25]. La même chose eut lieu, avec des conséquences bien plus graves, aux états-généraux de 1356, année fatale, où, par suite d’une bataille imprudemment livrée, on vit le roi prisonnier, la plupart des nobles tués ou pris dans la déroute, les forces du royaume anéanties et le gouvernement dissous au milieu de la guerre étrangère, des discordes intestines et de l’irritation des esprits.

Le désastre de Poitiers excita dans les classes roturières un sentiment de douleur nationale, mêlé d’indignation et de mépris pour la noblesse qui avait lâché pied devant une armée très inférieure en nombre. Ceux des gentilshommes qui, revenant de la bataille, passaient par les villes et les bourgs, étaient poursuivis de malédictions et d’injures [26]. La bourgeoisie parisienne, animée de passion et de courage, prit sur elle, à tout événement, le soin de sa propre défense, tandis que le fils aîné du roi, jeune homme de dix-neuf ans, qui avait fui l’un des premiers, venait gouverner comme lieutenant de son père. C’est sur la convocation de ce prince que les états s’assemblèrent de nouveau à Paris avant le terme qu’ils avaient fixé. Les mêmes députés revinrent au nombre de plus de huit cents, dont quatre cents étaient de la bourgeoisie, et le travail de réforme ébauché dans la précédente session fut repris, sous la même influence, avec une ardeur qui tenait de l’entraînement révolutionnaire. L’assemblée commença par concentrer son action dans un comité de quatre-vingts membres, délibérant, à ce qu’il semble, sans distinction d’ordres ; puis elle signifia, sous forme de requêtes, ses résolutions, qui furent : l’autorité des états déclarée souveraine en toute matière d’administration et de finances, la mise en accusation de tous les conseillers du roi, la destitution en masse des grands officiers civils et judiciaires, et la création d’un conseil de réformateurs pris dans les trois ordres ; enfin la défense de conclure aucune trêve sans l’assentiment des trois états, et le droit pour ceux-ci de se réunir par leur seule volonté, sans convocation royale.

Le lieutenant du roi, Charles, duc de Normandie, essaya en vain les ressources d’une habileté précoce pour échapper à ces demandes impérieuses ; il fut contraint de tout céder. Les états gouvernèrent sous son nom ; mais le désaccord, né de la jalousie mutuelle des ordres, se mit bientôt dans leur sein. La prépondérance des bourgeois parut insupportable aux gentilshommes, qui, désertant l’assemblée, retournèrent chez eux. Les députés du clergé tinrent mieux à leur poste, mais finirent par s’éloigner aussi, et, sous le nom d’états-généraux, il n’y eut plus que les mandataires des villes, chargés seuls de tout le poids de la réforme et des affaires du royaume [27]. Obéissant à un besoin d’action centrale, ils se subordonnèrent spontanément à la députation de Paris, et bientôt, par la pente des choses et par suite de l’attitude hostile du régent, la question de suprématie pour les états devint une question parisienne, soumise aux chances de l’émeute populaire et à la tutelle du pouvoir municipal [28].

Ici apparaît un homme dont la figure a, de nos jours, singulièrement grandi pour l’histoire mieux informée, Étienne Marcel, prévôt des marchands, c’est-à-dire chef de la municipalité de Paris. Cet échevin du XIVe siècle a, par une anticipation étrange, voulu et tenté des choses qui semblent n’appartenir qu’aux révolutions les plus modernes. L’unité sociale et l’uniformité administrative, les droits politiques étendus à l’égal des droits civils, le principe de l’autorité publique transférée de la couronne à la nation, les états-généraux changés, sous l’influence du troisième ordre, en représentation nationale, la volonté du peuple attestée comme souveraine devant le dépositaire du pouvoir royal [29] ; l’action de Paris sur les provinces comme tête de l’opinion et centre du mouvement général ; la dictature démocratique, et la terreur exercée au nom du bien commun ; de nouvelles couleurs prises et portées comme signe d’alliance patriotique et symbole de rénovation [30] ; le transport de la royauté d’une branche à l’autre, en vue de la cause des réformes et pour l’intérêt plébéien [31] : voilà les événemens et les scènes qui ont donné à notre siècle et au précédent leur caractère politique. Eh bien ! il y a de tout cela dans les trois années sur lesquelles domine le nom du prévôt Marcel [32]. Sa courte et orageuse carrière fut comme un essai prématuré des grands desseins de la Providence, et comme le miroir des sanglantes péripéties à travers lesquelles, sous l’entraînement des passions humaines, ces desseins devaient marcher à leur accomplissement. Marcel vécut et mourut pour une idée, celle de précipiter par la force des masses roturières l’œuvre de nivellement graduel commencé par les rois ; mais ce fut son malheur et son crime d’avoir des convictions impitoyables. A une fougue de tribun qui ne recula pas devant le meurtre, il joignait l’instinct organisateur ; il laissa, dans la grande cité qu’il avait gouvernée d’une façon rudement absolue, des institutions fortes, de grands ouvrages, et un nom que, deux siècles après lui, ses descendans portaient avec orgueil comme un titre de noblesse.

Pendant que la bourgeoisie formée à la liberté municipale s’élevait d’un élan soudain, mais passager, à l’esprit de liberté nationale, et anticipait en quelque sorte les temps à venir, un spectacle bizarre et terrible fut donné par la population demi-serve des villages et des hameaux. On connaît la Jacquerie, ses effroyables excès et sa répression non moins effroyable. Dans ces jours de crise et d’agitation, le frémissement universel se fit sentir aux paysans et rencontra en eux des passions de haine et de vengeance amassées et refoulées durant des siècles d’oppression et de misères. Le cri de la France plébéienne : « Les nobles déshonorent et trahissent le royaume, » devint, sous les chaumières du Beauvoisis, un signal d’émeute pour l’extermination des gentilshommes. Des gens armés de bâtons et de couteaux se levaient et marchaient en bandes grossies de proche en proche, attaquant les châteaux par le fer et le feu, y tuant tout, hommes, femmes et enfans, et, comme les barbares de la grande invasion, ne pouvant dire où ils allaient ni ce qui les poussait. Maîtresse de tout le plat pays entre l’Oise et la Seine, cette force brutale s’organisa sous un chef qui offrit son alliance aux villes que l’esprit de réforme agitait. Beauvais, Senlis, Amiens, Paris et Meaux l’acceptèrent, soit comme secours, soit comme diversion. Malgré les actes de barbarie des paysans révoltés, presque partout la population urbaine, et principalement la classe pauvre, sympathisait avec eux. On vit de riches bourgeois, des hommes politiques, se mêler à eux, les dirigeant, et modérant leur soif de massacres, jusqu’au jour où ils disparurent tués par milliers dans leurs rencontres avec la noblesse en armes, décimés par les supplices ou dispersés par la terreur.

La destruction des Jacques [33] fut suivie presque aussitôt par la chute, dans Paris même, de la révolution bourgeoise. Ces deux mouvemens si divers des deux grandes classes de la roture finirent ensemble, l’un pour renaître et entraîner tout quand le temps serait venu, l’autre pour ne laisser qu’un nom et de tristes souvenirs. L’essai de monarchie démocratique, fondé par Étienne Marcel et ses amis sur la confédération des villes du nord et du centre de la France, échoua, parce que Paris, mal secondé, resta seul pour soutenir une double lutte contre toutes les forces de la royauté jointes à celles de la noblesse et contre le découragement populaire [34]. Le chef de cette audacieuse entreprise fut tué au moment de la pousser à l’extrême et d’élever un roi de la bourgeoisie en face du roi légitime. Avec lui périrent ceux qui avaient représenté la ville dans le conseil des états et ceux qui l’avaient gouvernée comme chefs ou meneurs du conseil municipal [35]. Descendu de la position dominante qu’il avait conquise prématurément, le tiers-état reprit son rôle séculaire de labeur patient, d’ambition modeste et de progrès lents, mais continus. Tout ne fut pas perdu pourtant dans cette première et malheureuse épreuve. Le prince qui lutta deux ans contre la bourgeoisie parisienne prit quelque chose de ses tendances politiques et s’instruisit à l’école de ceux qu’il avait vaincus. Il mit à néant ce que les états-généraux avaient arrêté et l’avaient contraint de faire pour la réforme des abus ; mais cette réaction n’eut que peu de jours de violence, et Charles V, devenu roi, s’imposa de lui-même une partie de la tâche que, régent du royaume, il avait exécutée malgré lui. Son gouvernement fut arbitraire, mais régulier, économe, imbu de l’esprit d’ordre, et surtout de l’esprit national. Formé jeune à la patience et à la ruse dans une situation difficile et périlleuse, il n’eut rien de la fougue violente ou chevaleresque de ses devanciers, mais un sens froid et pratique. Avec lui la royauté présente un caractère nouveau qui la sépare du moyen-âge et la rattache aux temps modernes. Il fut le premier de ces rois venus comme réparateurs après une époque de crise, appliqués aux affaires, mettant la pensée avant l’action, habiles et persévérans, princes éminemment politiques, dont le type reparut plus frappant, sous des aspects divers, dans Louis XI et Henri IV.

Nous sommes parvenus au point où notre histoire sociale, dégagée de ses origines et complète dans ses élémens, se déroule simple et régulière comme un fleuve qui, né de plusieurs sources, forme, en avançant, une seule masse d’eau contenue entre les mêmes rives. A ce point, les forces dont l’action, simultanée ou divergente, a constitué jusqu’à nos jours le drame des changemens politiques, se montrent avec leur caractère définitif. On y trouve la royauté engagée sans retour dans la voie des traditions de Rome impériale, secondant l’esprit de civilisation et contraire à l’esprit de liberté, novatrice avec lenteur et avec la jalousie de pourvoir à tout par elle-même ; la noblesse gardant et cultivant l’héritage des mœurs germaines adoucies par le christianisme, opposant au dogme de la monarchie absolue celui de la souveraineté seigneuriale, nourrie d’orgueil et d’honneur, s’imposant le devoir du courage et croyant qu’à elle seule appartiennent les droits politiques, égoïste dans son indépendance et hautaine dans ses dévouemens, à la fois turbulente et inoccupée, méprisant le travail, peu curieuse de la science, mais contribuant au progrès commun par son goût de plus en plus vif pour les recherches du luxe, l’élégance et les plaisirs des arts ; enfin la bourgeoisie, classe moyenne de la nation, haute classe du tiers-état, sans cesse augmentée par l’accession des classes inférieures et sans cesse rapprochée de la noblesse par l’exercice des fonctions publiques et la richesse immobilière, attachée à la royauté comme à la source des réformes et des mutations sociales, prompte à saisir tous les moyens de s’élever, toutes les positions, les avantages de toute sorte collectifs ou individuels, appliquée à la culture de l’intelligence dans les directions fortes et sérieuses, habituellement résignée à une longue attente du mieux, mais capable, par intervalles, d’un désir d’action immédiate et d’un élan révolutionnaire.

Voilà pour la société ; quant aux institutions, la royauté, dans sa prérogative sans limites, les recouvre et les embrasse toutes, hors une seule, les états-généraux, dont le pouvoir, mal défini, ombre de la souveraineté nationale, apparaît dans les temps de crise pour condamner le mal présent et frayer la route du bien à venir. De 1355 à 1789, les états, quoique rarement assemblés, quoique sans action régulière sur le gouvernement, ont joué un rôle considérable comme organes de l’opinion publique. Les cahiers des trois ordres furent la source d’où, à différentes reprises, découlèrent les grandes ordonnances et les grandes mesures d’administration, et, dans ce rôle général des états, il y eut une part spéciale pour le troisième. La roture eut ses principes qu’elle ne cessa de proclamer avec une constance infatigable, principes nés du bon sens populaire, conformes à l’esprit de l’Évangile et à l’esprit du droit romain. Le renouvellement des lois et des mœurs par l’infusion de la liberté et de l’égalité civiles, l’abaissement de toutes les barrières élevées par le privilège, l’extension du droit commun à toutes les classes de personnes, tel fut le plaidoyer perpétuel et, pour ainsi dire, la voix du tiers état. On peut suivre cette voix grandissant toujours à mesure que les siècles passent et que le progrès s’accomplit. C’est elle qui, durant cinq siècles, a remué les grands courans de l’opinion. L’initiative du tiers-état en idées et en projets de réforme est le fait le plus intime du mouvement social dont nous avons vu, sinon le dernier terme, du moins une phase glorieuse et décisive, mouvement continu sous d’apparentes vicissitudes, et dont la marche ressemble à celle de la marée montante que l’œil voit avancer et reculer sans cesse, mais qui gagne et s’élève toujours.


AUGUSTIN THIERRY.

  1. Il s’agit du Recueil des monumens inédits de l’histoire du tiers-état, dont ce morceau doit former l’introduction.
  2. Selon le droit romain, la souveraineté des empereurs dérivait du peuple par délégation perpétuelle ; selon le christianisme, elle venait de Dieu. C’est ce dernier principe qui, depuis le règne de Constantin, fit prévaloir l’hérédité dans les successions impériales. Voyez le Mémoire de mon frère Amédée Thierry sur l’Administration centrale dans l’empire romain.
  3. Histoire de la Civilisation en France, par M. Guizot ; 3e édit., t. IV, p. 224.
  4.  Lex humana duas indicit conditiones ;
    Nobilis et servus simili non lege tenentur.
    (Adalberonis carmen ad Robertum regem, apud Script. rer. gall. et francic., t. X, p. 69.)

  5. M. Guérard, Prolégomènes du cartulaire de l’abbaye de Saint-Père de Chartres. (Collection des cartulaires de France, t. I, p. XL.)
  6. Ante duodecimum circiter annum obitus sui, in loco qui dicitur Salsa, urbem decrevit fieri sub libertate romana. (Vita S. Adelheïdis, imperat., apud Script. rer. Brunsvic., t. I, p. 265.) - L’impératrice Adélaïde, femme d’Othon Ier, mourut en 999.
  7. La qualification de seigneur, Dominus, Domnus, fut donnée aux évêques dans leurs villes bien avant les temps féodaux. Un acte passé en 804 devant la curie d’Angers présente comme synonymes les titres de Defensor et de Vice-domus ; on lit d’abord : Adstante vir laudabile Wifredo defensore, vel cuncta curia… et à la fin : Signum Wifredo vice-domo. Voyez Martène ; Amplissima collectio, p. 58 et 59.
  8. Voyez les Considérations sur l’histoire de France, en tête des Récits des temps mérovingiens, chap. V.
  9. Ibid., chap. V, p. 311.
  10. Ce mot n’avait point dans le moyen-âge la généralité de sens que nous lui prêtons aujourd’hui ; il désignait d’une manière spéciale la municipalité constituée par association et par assurance mutuelle sous la foi du serment. Voyez les Considérations sur l’histoire de France, chap. V, p. 330 et suiv.
  11. Les dix prud’hommes d’Orléans et de Chartres semblent une réminiscence du rôle que jouaient les dix premiers sénateurs, Decemprimi, Decaproti, dans la municipalité romaine. Le gouvernement de quatre prud’hommes, qui fut celui de Bourges et de Tours, jouit d’une grande faveur sur une bande de territoire prolongée de l’ouest à l’est dans la Touraine, le Berry, le Nivernais, la Bourgogne et la Franche-Comté ; peut-être y aurait-il lieu de l’envisager comme un troisième type général de constitution révolutionnaire.
  12. On peut citer, pour le premier cas, Périgueux et le Puy-Saint-Front ; pour le second, Tours et Châteauneuf.
  13. Voyez les Lettres de Philippe-Auguste, données sous les dates de 1184, 1185, 1186, 1196, 1205, 1216 et 1221 ; Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 231, 237, 245, 277, 291, 308 et 315.
  14.  Nus sumes homes cum il sunt,
    Tex membres avum cum il unt,
    Et altresi granz cors avum,
    Et altretant sofrir poüm ;
    Ne nus faut fors cuer salement.
    (Wace, Roman de Rou, t. I, p. 306.)

  15. Rigord., De Gestis Philippi Augusti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVII, p. 11, et la Charte du chapitre de Sainte-Croix, confirmée par lettres de Louis VIII (1224), Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI, p. 322.
  16. Les bourgeois étaient organisés en compagnies, armés régulièrement et exercés au tir à l’arc ou de l’arbalète.
  17. Ordonnance de Philippe-le-Bel (1311) ; Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XII, p. 387. — Ordonnance de Louis-le-Hutin (1315, 3 juillet), ibid., t. I, p. 583. — Ordonnance de Philippe-le-Long (1318, 23 janvier), ibid., p. 653.
  18. Enguerrand de Marigny, pendu à Montfaucon sous le règne de Louis X ; Pierre de Latilly, chancelier de France, et Raoul de Presles, avocat du roi au parlement, tous deux mis à la torture sous le même règne ; Gérard de la Guette, Ministre de Philippe-le-Long, mort à la question en 1322 ; Pierre Frémy, ministre de Charles-le-Bel, pendu en 1328.
  19. Voyez le Glossaire du Droit français, par Laurière, et la Dissertation de Bréquigny sur les bourgeoisies, en tête du tome XII du Recueil des Ordonnances des roisde France.>
  20. Voyez l’Ordonnance de saint Louis de 1262, contresignée par trois bourgeois de Paris, trois de Provins, deux d’Orléans, deux de Sens et deux de Laon. (Recueil des Ordonn. des rois de France, t. I, p. 93.) - L’origine des états particuliers des provinces est la même que celle des états-généraux du royaume.
  21. Chronologie des Estats généraux, par J. Savaron (Caen, 1788), p. 94. -Voyez le Rapport de mon frère Amédée Thierry sur le Concours du prix d’histoire, décerné en 1844 par l’Académie des Sciences morales et politiques.
  22. Les mots gens de tiers et commun état se trouvent dans plusieurs actes du XVe siècle.
  23. Ordonnance du 28 décembre 1355, art. 2, Recueil des Ordonnances des rois de France, t. III, p. 22.
  24. Ibid., art. 5. — Ibid., art. 6, 7, 8, 9, 11, 12, 13, 18, 19 et 32.
  25. Chronique de Saint-Denis, édit. de M. Paulin Paris, t. VI, p. 19.
  26. Chronique de Froissart, t. 11, 2e partie, ch. 52.
  27. Ibid., liv. I, 2e partie, ch. LXII. — Chronique de Saint-Denis, t. VI, p. 80 et 86.
  28. Ibid., p. 92.
  29. Ibid., t. VI, p. 88 et 89.
  30. Ibid., p. 73 et 94.
  31. Chron. de Froissart, p. 116. — Chron. de Guill. de Nangis, 26 continuat., t. II, p. 268 et 269.
  32. 1356, 57 et 58. — Étienne Marcel eût pour associé, dans sa lutte contre le pouvoir et dans ses projets de réformation, un membre du clergé, qui, par son origine et ses études, appartenait à la bourgeoisie, Robert le Coq, évêque de Laon, juriste habile, d’abord avocat, puis maître des requêtes, et enfin président-clerc au parlement.
  33. Les villageois soulevés s’appliquaient à eux-mêmes le sobriquet de mépris que la noblesse donnait au peuple. (Chron. de Saint-Denis, t. VI, p. 117.)
  34. La convocation à Paris des états-généraux pour le 7 novembre 1357 fut faite conjointement par le duc de Normandie, qui expédia ses lettres sous le sceau de la régence, et par le prévôt des marchands, qui expédia les siennes sous le sceau de la ville. (Ibid., p. 62.)
  35. Le meurtre d’Étienne Marcel par Jean Maillart eut lieu le 31 juillet 1358 ; son frère Gille Marcel, greffier de l’Hôtel-de-Ville, et Charles Toussac, échevin, comme lui députés de Paris et membres du conseil des états, furent, l’un assassiné le 31 juillet, et l’autre décapité le 2 août. Simon le Paonnier, Philippe Giffart et Jean de l’Isle, membres du conseil municipal, furent tués, les deux premiers avec le prévôt, et le troisième avec son frère. Cinq autres bourgeois, conseillers ou officiers de la ville, furent condamnés à mort et exécutés la semaine suivante. Nicolas le Chauceteur et Colart de Courliègis, députés d’Abbeville et de Laon aux états-généraux et membres du conseil des états, eurent le même sort. (Chron. de Guill. de Nangis, 2e continuat., t. II, p. 273.)