Essai sur la nature du commerce en général/Partie I/Chapitre 12

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Tous les Ordres & tous les Hommes d’un Etat subsistent ou s’enrichissent aux dépens des Propriétaires des Terres



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Il n’y a que le Prince & les Propriétaires des Terres, qui vivent dans l’indépendance; tous les autres Ordres & tous les Habitans sont à gages ou sont Entrepreneurs. On en verra plus particulierement l’induction & le détail, dans le Chapitre suivant.

Si le Prince & les Propriétaires des Terres renfermoient leurs Terres, & s’ils n’y vouloient laisser travailler personne, il est visible qu’il n’y auroit ni nourriture ni habillement pour aucun des Habitans de l’État : parconséquent, non-seulement tous les Habitans de l’État subsistent du produit de la Terre qui est cultivée pour le compte des Propriétaires, mais aussi aux dépens des mêmes Propriétaires du fond desquels ils tirent tout ce qu’ils ont.

Les Fermiers ont ordinairement les deux tiers du produit de la Terre, l’un pour les frais & le maintien de leurs Assistans, l’autre pour le profit de leur entreprise : de ces deux tiers le Fermier fait subsister généralement tous ceux qui vivent à la Campagne directement ou indirectement, & même plusieurs Artisans ou Entrepreneurs dans la Ville, à cause des marchandises de la Ville qui sont consommées à la Campagne.

Le Propriétaire a ordinairement le tiers du produit de sa Terre, & de ce tiers, il fait non-seulement subsister tous les Artisans & autres qu’il emploie dans la Ville, mais bien souvent aussi les Voituriers qui apportent les denrées de la Campagne à la Ville.

On suppose généralement que la moitié des Habitans d’un État subsiste & fait sa demeure dans les Villes, & l’autre moitié à la Campagne : cela étant, le Fermier qui a les deux tiers ou quatre sixiemes du produit de la Terre, en donne directement ou indirectement un sixieme aux Habitans de la Ville en échange des marchandises qu’il en tire ; ce qui avec le tiers ou deux sixiemes que le Propriétaire dépense dans la Ville, fait trois sixiemes ou une moitié du produit de la Terre. Ce calcul n’est que pour donner une idée générale de la proportion ; car au fond, si la moitié des Habitans demeure dans la Ville, elle dépense plus de la moitié du produit de la Terre, attendu que ceux de la Ville vivent mieux que ceux de la Campagne, & dépensent plus de produit de Terre, étant tous Artisans ou Dépendans des Propriétaires, & parconséquent mieux entretenus que les Assistans & Dépendans des Fermiers.

Quoi qu’il en soit, qu’on examine les moïens dont un Habitant subsiste, on trouvera toujours en remontant à leur source, qu’ils sortent du fond du Propriétaire, soit dans les deux tiers du produit qui est attribué au Fermier, soit dans le tiers qui reste au Propriétaire.

Si un Propriétaire n’avoit que la quantité de Terre qu’il donne à un seul Fermier, ce Fermier en tireroit une meilleure subsistance que lui ; mais les Seigneurs & Propriétaires de grandes Terres dans les Villes, ont quelquefois plusieurs centaines de Fermiers, & ne font dans un État qu’un très petit nombre par rapport à tous les Habitans.

I1 est vrai qu’il y a souvent dans les grandes Villes plusieurs Entrepreneurs & Artisans qui subsistent par un Commerce étranger, & parconséquent aux dépens des Propriétaires des Terres en Païs étranger: mais je ne considere Jusqu’à présent un État, que par rapport à son produit & à son industrie, afin de ne pas embarasser mon sujet par des choses accidentelles.

Le fond des Terres appartient aux Propriétaires, mais ce fond leur deviendroit inutile si on ne le cultivoit pas, & plus on y travaille, toutes autres choses étant égales, plus il rend de denrées ; & plus on travaille ces denrées, toutes autres choses étant égales, lorsqu’on en fait des marchandises, plus elles ont de valeur. Tout cela fait que les Propriétaires ont besoin des autres Habitans, comme ceux-ci ont besoin des Propriétaires ; mais dans cette œconomie, c’est aux Propriétaires, qui ont la disposition & la direction des fonds, à donner le tour & le mouvement le plus avantageux au tout. Aussi tout dépend dans un État, des humeurs, modes & façons de vivre des Propriétaires de Terres principalement, comme je tacherai de le faire voir clairement dans la suite de cet Essai.

C’est le besoin & la nécessité qui font subsister dans l’État, les Fermiers & les Artisans de toute espece, les Marchands, les Officiers, les Soldats & les Matelots, les Domestiques, & tous les autres Ordres qui travaillent ou sont emploïés dans l’État. Tous ces Gens de travail servent non-seulement le Prince & les Propriétaires, mais se servent mutuellement les uns les autres ; de maniere qu’il y en a plusieurs qui ne travaillent pas directement pour les Propriétaires de Terres, ce qui fait qu’on ne s’apperçoit pas qu’ils subsistent de leurs fonds, & qu’ils vivent à leurs dépens. Quant à ceux qui exercent des Professions qui ne sont pas nécessaires, comme les Danseurs, les Comédiens, les Peintres, les Musiciens, &c. ils ne sont entretenus dans l’État que pour le plaisir ou l’ornement ; & leur nombre est toujours très petit par rapport aux autres Habitans.