Essai sur la nature du commerce en général/Partie I/Chapitre 9

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Le nombre de Laboureurs, Artisans & autres, qui travaillent dans un état, se proportionne naturellement au besoin qu'on en a



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Si tous les Laboureurs dans un Village élevent plusieurs Fils au même travail, il y aura trop de Laboureurs pour cultiver les Terres de la dépendance de ce Village, & il faut que les Surnuméraires adultes aillent quelqu’autre part chercher à gagner leur vie, comme ils font ordinairement dans les Villes : s’il en reste quelques-uns auprès de leurs Peres, comme ils ne trouveront pas tous suffisamment de l’emploi, ils vivront dans une grande pauvreté, & ne se marieront pas, faute de moïens pour élever des enfans, ou s’ils se marient, peu après les enfans survenus périssent par la misere avec le Pere & la Mere, comme nous le voïons journellement en France.

Ainsi si le Village continue dans la même situation de travail, & tire sa subsistance en travaillant dans la même portion de terre, il n’augmentera pas dans mille ans en nombre d’habitans.

Il est vrai que les Femmes & Filles de ce Village peuvent, aux heures qu’elles ne travaillent pas aux champs, s’occuper à filer, à tricotter, ou à faire d’autres ouvrages qu’on pourra vendre dans les Villes ; mais cela suffit rarement pour élever les enfans surnuméraires, qui quittent le Village pour chercher fortune ailleurs.

On peut faire le même raisonnement des Artisans d’un Village. Si un seul Tailleur y fait tous les habits, & qu’il éleve trois Fils au même métier, comme il n’y a de l’ouvrage que pour un seul qui lui succédera, il faut que les deux autres aillent chercher à gagner leur vie ailleurs : s’ils ne trouvent pas de l’emploi dans la Ville prochaine, il faut qu’ils aillent plus loin, ou qu’ils changent de profession pour gagner leur vie, qu’ils deviennent Laquais, Soldats, Mariniers, &c.

Il est aisé de juger par la même façon de raisonner, que les Laboureurs, Artisans & autres, qui gagnent leur vie par le travail, doivent se proportionner en nombre à l’emploi & au besoin qu’on en a dans les Bourgs & dans les Villes.

Mais si quatre Tailleurs suffisent pour faire tous les habits d’un Bourg, s’il y survient un cinquieme Tailleur, il y pourra attraper de l’emploi aux dépens des autres quatre ; de maniere que si l’ouvrage vient à être partagé entre les cinq Tailleurs, aucun d’eux n’aura suffisamment de l’ouvrage, & chacun en vivra plus pauvrement.

Il arrive souvent que les Laboureurs & Artisans n’ont pas suffisamment de l’emploi lorsqu’il en survient un trop grand nombre pour partager le travail. Il arrive aussi qu’ils sont privés de l’emploi qu’ils avoient par des accidens & par une variation dans la consommation ; il arrivera aussi qu’il leur surviendra trop d’ouvrage, suivant les cas & les variations : quoi qu’il en soit, lorsqu’ils manquent d’emploi, ils quittent les Villages, Bourgs, ou Villes où ils demeurent, en tel nombre, que celui qui reste est toujours proportionné à l’emploi qui suffit pour les faire subsister ; & lorsqu’il survient une augmentation constante de travail, il y a à gagner, & il en survient assez d’autres pour partager le travail.

Par ces inductions il est aisé de comprendre que les Ecoles de charité en Angleterre & les projets en France, pour augmenter le nombre des Artisans sont fort inutiles. Si le Roi de France envoïoit cent mille Sujets à ses frais en Hollande, pour y apprendre la Marine, ils seroient inutiles à leur retour si on n’envoïoit pas plus de Vaisseaux en Mer qu’auparavant. Il est vrai qu’il seroit d’un grand avantage dans un État de faire apprendre aux Sujets, à faire les Manufactures qu’on a coutume de tirer de l’Etranger, & tous les autres ouvrages qu’on y achete ; mais je ne considere à-présent qu’un État par rapport à lui-même.

Comme les Artisans gagnent plus que les Laboureurs, ils sont plus en état que les derniers, d’ élever leurs enfans à des métiers ; & on ne peut jamais manquer d’artisans dans un État, lorsqu’il y a suffisamment de l’ouvrage pour les emploïer constamment.