Essai sur la répartition des richesses/4

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CHAPITRE IV

DE QUELQUES ANOMALIES DE LA PROPRIÉTÉ FONCIÈRE.


Objections de Stuart Mill et de Proudhon contre la propriété foncière privée cas d’antagonisme entre l’intérêt du propriétaire et l’intérêt général du pays. — Les parcs, les jardins, les réserves de chasse, les cultures de primeurs, paraissent à Stuart Mill autant d’espaces soustraits à la nourriture du genre humain. — Réponse à cette objection. — L’idéal de la société n’est pas une fourmilière humaine.

Le plus fort revenu brut n’est pas celui qui donne toujours le plus fort revenu net. — Le propriétaire sacrifie toujours le revenu brut au revenu net. — Mot de Proudhon la propriété est la dépopulation de la terre. — La campagne romaine, les terres arables transformées en prairies. — Réponse à l’objection.

La conversion des terres arables européennes en prairies est conforme à l’intérêt général. — Dans la plupart des cas le plus fort revenu net coïncide avec le plus fort revenu brut : exemple de la vigne, du jardinage, de l’arboriculture, des cultures industrielles, etc.


Des esprits minutieux ou subtils ont argué contre la propriété foncière de certaines anomalies qu’elle présente parfois ; Stuart Mill et Proudhon entre autres n’ont pas été sobres de critiques à ce sujet.

Le profond et étroit penseur Stuart Mill a été choqué d’un fait qui lui a semblé à la fois inique et funeste. Pour satisfaire les goûts des riches on diminuerait, selon lui, les subsistances destinées à la généralité des hommes. Ainsi les parcs sans culture peuvent être considérés comme des espaces dérobés à la nourriture de l’humanité, des déserts artificiels créés par l’égoïsme des propriétaires au milieu d’une zone cultivée. Il en serait presque de même des vergers destinés aux productions délicates qui exigent beaucoup d’engrais pour une quantité minime de substance alimentaire : les champs d’asperges, par exemple, d’artichauts, de fruits savoureux. Il serait littéralement vrai que l’homme riche joue dans la société le rôle d’un ogre engloutissant à lui seul ce qui aurait fait vivre cent ou mille autres humains. Il stériliserait tout autour de lui à plusieurs centaines de mètres de sa demeure.

Cette réflexion de Stuart Mill est navrante mais quelle singulière idée de la société se faisait le grand économiste anglais ! Hanté par les fantômes de Malthus et de Ricardo, il semble qu’il vît déjà le genre humain acculé à la limite des subsistances. Alors plus de parcs, plus de jardins, plus de promenades, rien de ce qui sert à l’agrément, à la variété, à l’ornement et au charme de la vie. Nulle part d’autre production que celle des denrées qui sur une surface donnée fournissent le plus grand poids de substances alimentaires assimilables plus d’autre travail que celui qui consisterait à remuer la terre, à réparer les huttes servant d’abris à l’homme, et à confectionner les vêtements grossiers qui lui seraient indispensables pour se préserver du froid. Ce ne sont pas seulement les parcs, les promenades, les parterres, les vergers qu’il faudrait supprimer ; tout le sol devrait être planté, non pas en céréales, mais en pommes de terre, la plante qui sous nos climats donne le plus grand poids de nourriture pas un coin de terre où ne fleurît ce tubercule[1]. Voilà quel est l’idéal que la réflexion de Stuart Mill nous suggère. Le genre humain reculerait à la misère primitive, avec cette seule différence qu’au lieu d’une centaine de millions d’hommes il y en aurait dix, vingt ou cent milliards. Est-ce bien là vraiment ce que nous devons souhaiter ou rêver, n’est-ce pas plutôt un épouvantable cauchemar ? L’universalisation de la misère et la multiplication indéfinie du nombre des misérables, serait-ce là le dernier mot de la science sociale ?

Il y a longtemps qu’a été écrit le vers :

Propter vitam vivendi perdere causas,
sacrifier à la vie tout ce qui vaut que l’on vive. C’est à cette maxime que, dans un accès de pessimisme, Stuart Mill semble être revenu : une fourmilière humaine où des habitants affairés, uniformes de vie et d’habitudes, se presseraient à l’extrême limite des moyens d’existence.

Cependant, même en admettant cet étrange idéal de la société, on pourrait soutenir que les observations de Stuart Mill ont une portée bien moindre que celle qu’elles paraissent avoir. Ces grands parcs que critique l’économiste anglais, sous le régime de la liberté complète des transactions immobilières, vont chaque jour en se réduisant ou en s’émiettant. S’il en existe encore en Angleterre et en Écosse, c’est que la propriété y est garrottée dans des liens féodaux qui en arrêtent la disposition naturelle. Ces parcs, d’ailleurs, ces jardins sont-ils un si grand mal ? N’est-ce pas là seulement que l’on retrouve quelques images réduites de la nature primitive dans toute sa variété ? La terre ne deviendrait-elle pas la plus terne, la plus insupportable des prisons, si elle ne consistait qu’en une succession ininterrompue d’emblavures ou de champs de pommes de terres ? Parcs et jardins, grands ou petits, ont une autre et plus positive utilité que de conserver la parure de la nature et le sens esthétique. Ils maintiennent à travers les champs des oasis boisées et des abris pour les oiseaux ; oiseaux et bois, n’est-ce pas ce qui manque le plus à la culture moderne, et la plupart des fléaux qui frappent nos récoltes ne viennent-ils pas de ce que, dans son ardeur imprudente pour le lucre, l’agriculteur a supprimé les oiseaux et les bois. La première critique que Stuart Mill adresse à la propriété doit donc nous laisser indifférents. Bien loin que les parcs soient inutiles, nous voudrions que chaque ville de plus de 5 à 6,000 âmes eût dans son voisinage un véritable parc de 10 à 20 hectares pour la libre jouissance des habitants. Ces parcs ne feraient pas double emploi avec les promenades étroites que l’on nomme jardins publics.

Une autre critique plus sérieuse, du moins en apparence, a été formulée par Proudhon. L’intérêt du propriétaire ne serait pas toujours conforme à l’intérêt national. Le premier consiste à procurer le plus grand revenu net, le second à atteindre le plus grand revenu brut. Partout le propriétaire s’efforce de restreindre le revenu brut pour avoir un plus considérable revenu net. Peu lui importe que sa terre fournisse moins de subsistances à la société, moins de travail aux habitants, s’il recueille, par l’économie sur la main-d’œuvre, par la conversion des cultures, un revenu net plus considérable. Il y aurait ici une flagrante antinomie entre la propriété privée et les intérêts vitaux de la société.

Écoutons Proudhon « Supposons que le propriétaire, par « une libéralité chevaleresque, cède à l’invitation de la science, « permette au travail d’améliorer et de multiplier ses produits. Un bien immense en résultera pour les journaliers et campagnards, dont les fatigues réduites de moitié, se trouveront encore, par l’abaissement du prix des denrées, payées double. « Mais le propriétaire : je serais bien sot, dit-il, d’abandonner un bénéfice si net ! Au lieu de cent journées de travail, je n’en paierai que cinquante ce n’est pas le prolétaire qui profitera, c’est moi. Mais alors, observez-vous, le prolétaire sera encore plus malheureux qu’auparavant, puisqu’il chômera une fois de plus. Cela ne me regarde pas, réplique le propriétaire, j’use de mon droit que les autres achètent du bien, s’ils peuvent, ou qu’ils aillent autre part chercher fortune, fussent-ils des milliers et des millions !

« Tout propriétaire nourrit, au fond du cœur, cette pensée homicide. Et comme par la concurrence, le monopole et le crédit, l’invasion s’étend toujours, les travailleurs se trouvent incessamment éliminés du sol la propriété est la dépopulation de la terre[2]. »

Voilà le grief ; pour montrer qu’il est fondé, on invoque, comme l’a fait Sismondi, l’état de la campagne romaine qui, transformée en champs de céréales, produirait un bien plus grand revenu brut, occuperait et nourrirait bien plus d’hommes, mais qui fournit, comme pâturage presque à l’état de nature, un plus fort revenu net aux propriétaires. C’est le cas presque général pour les prés qu’ils donnent plus de revenu net et moins de revenu brut que les terres en culture. Un hectare de prairie produira seulement 400 ou 430 francs de revenu brut, sur lesquels les trois cinquièmes ou les deux tiers soit 270 à 350 francs reviendront au propriétaire ; le même hectare, mis en blé, produirait peut-être 6 à 700 francs de revenu brut, à coup sûr occuperait beaucoup plus de travailleurs, mais ne rapporterait au propriétaire que 120 ou 150 francs.

Par la préférence qu’elle accorde au revenu net sur le revenu brut la propriété dépeuple, dit-on, les campagnes. Que parfois cette objection ait quelque vérité, on ne peut le nier ; c’est le cas de la campagne romaine, de la conversion des terres labourables en prairies sur une grande surface de l’Écosse, de l’Angleterre et de la Normandie. Cet argument toutefois est surtout spécieux et perd singulièrement de sa valeur quand on le presse de près. En général, l’intérêt du propriétaire est de produire le plus grand revenu brut possible quoique le revenu net ne croisse pas proportionnellement au revenu brut, il ne laisse pas, d’ordinaire, que d’augmenter d’une manière absolue, si ce n’est relative, avec ce dernier. C’est ce qui rend dans les contrées civilisées la culture de plus en plus intensive. Cette substitution de la culture intensive à la culture extensive est le trait caractéristique de l’agriculture des peuples avancés or, elle s’accomplit spontanément, sans aucune injonction gouvernementale, sans intervention de l’État ou d’une autorité quelconque ; il faut donc bien qu’en général il n’y ait aucun antagonisme entre le revenu net et le revenu brut. De même que l’industriel ou le commerçant, le cultivateur, ayant les idées de notre temps, aime mieux gagner peu sur chaque unité d’une grande quantité de produits que de gagner beaucoup sur chaque unité d’une quantité moindre.

Dans quelques cas, néanmoins, pour les terres susceptibles d’être mises en prairies, il y a un antagonisme entre le revenu net et le revenu brut. On peut soutenir que les animaux, chevaux, bœufs, vaches, moutons, mangent la nourriture des hommes. Si l’on se proposait comme idéal de faire vivre sur la terre n’importe de quelle façon le plus grand nombre possible d’humains, les prairies devraient disparaître et avec elles tous les animaux domestiques tout au plus, pourrait-on en conserver quelques-uns comme bêtes de trait. Tel est le rêve de prétendus défenseurs des animaux, les vegetariœner ou légumistes, qui veulent que l’humanité se nourrisse seulement de légumes. Avec une alimentation uniquement végétale il y aurait place pour un plus grand nombre d’hommes dans le monde. Cet idéal d’une société égalitaire et misérable, nous l’avons déjà condamné. Or, c’est seulement dans cette doctrine que l’antagonisme qui existe, dans un petit nombre de cas, entre le revenu net et le revenu brut de la propriété agricole, prend de l’importance. Si l’on admet, au contraire, que l’homme peut se nourrir de viande, si l’on pense que l’idéal social n’est pas la multiplication la plus grande possible de la fourmilière humaine sur les débris du reste du règne animal, alors le prétendu antagonisme entre le revenu net et le revenu brut dans le cas des prairies devient insignifiant.

Lorsqu’il convertit en prairie une terre cultivée, quoiqu’il diminue parfois le revenu brut, quoiqu’il restreigne le travail de la population rurale, le propriétaire rend service à la société. Il produit la denrée qui est la plus rare dans le monde et qui ira le plus en renchérissant, la viande. Les terres à blé, à riz, à avoine, abondent sur la surface du globe, et le prix de ces marchandises a une tendance à décroître le transport en est facile et s’opère sans détérioration. Il en est autrement de la viande. Voilà donc un premier service que rend le propriétaire qui crée des prairies, en voici un second il rend des bras disponibles pour l’industrie et le commerce. Pour savoir si le revenu brut d’une prairie est vraiment inférieur au revenu brut d’une terre en culture, il faudrait joindre au produit de la première le produit du travail des hommes que la prairie n’absorbe plus et qui sont entrés dans les professions industrielles et commerciales. Supposons dix hectares de terres labourables de premier ordre, produisant un revenu brut de 6, 000 francs, dont 4, 500 francs de salaires qui se distribuent entre quatre familles ; si ces dix hectares sont convertis en prairies qui ne rapportent plus que 5, 000 francs de revenu brut, dont 2, 250 francs de salaires pour deux familles, il faudrait ajouter aux 5, 000 francs de revenu brut des dix hectares de prairies le produit du travail industriel ou commercial des deux familles qui sont devenues disponibles et qui ont pu abandonner le travail rural ; ce serait 2, 250 francs environ à joindre aux 5, 000. L’on voit ainsi que la société, prise dans son ensemble, n’a rien perdu ni comme revenu brut, ni comme travail, à cette substitution si critiquée des terres arables en prairies. Il y a eu un déplacement, mais non pas une annulation de travail et de revenu brut.

Un fermier se trouverait, pour le cas qui nous occupe, absolument dans la même situation que le propriétaire, alors même qu’il s’agirait d’un fermier de l’État ou de la Commune ; car le fermier lui aussi recherche le revenu net et non le revenu brut. Il faudrait non seulement la propriété collective, mais l’exploitation collective, pour mettre fin à ce prétendu antagonisme.

Voudrait-on que l’État ou que la Commune intervînt pour réglementer l’ordre, la nature ou la proportion des diverses cultures, pour restreindre l’étendue des prairies et des bois ? Mais les chances d’erreur et de fausses mesures seraient beaucoup plus dangereuses que les abus isolés et passagers qui peuvent parfois résulter de la propriété privée. Ces abus, il est même superflu d’essayer de les corriger, parce qu’ils sont exceptionnels ou de peu de durée, et que l’on tomberait dans des prescriptions autoritaires ou bureaucratiques dont les inconvénients seraient bien plus grands. Le mot célèbre De minimus non curat prœtor fait partie du bagage de la sagesse pratique.

Dans l’état présent du monde, avec le développement de la production des céréales sur tous les points du globe, la substitution des prairies aux terres arables dans les contrées les plus anciennement civilisées n’a que des avantages. Elle ne saurait, d’ailleurs, jamais être complète. En Angleterre le produit brut agricole est probablement bien moindre qu’en France quoique le produit net soit, selon toutes les vraisemblances, aussi considérable. La conversion en herbe des terres en labour y gagne sans cesse du terrain. En 1870, dans l’Angleterre proprement dite, on recensait 18,335,000 acres (7,317,000 hectares) de terres arables, soit 60 pour 100 du territoire ; en 1878, on n’en comptait plus que 17,943,000 (7, 356, 630 hectares) ou 56 et demi pour 100 du territoire. Au contraire, en 1870, l’étendue des pâturages ne s’élevait qu’à 12, 073, 000 acres, ou 4, 950, 000 hectares, soit environ 40 pour 100 du territoire. En 1877, la superficie occupée par les pâturages représentait 43 pour 100 du territoire et s’élevait à 13,911,000 acres (5, 703, 000 hectares). Les herbages avaient gagné dans cet intervalle 1,800,000 acres, ou 720,000 hectares, environ 100, 000 hectares par an la moitié de ce gain s’était effectuée aux dépens des terres arables[3] ; mais l’augmentation de production de ces dernières a sans doute compensé cette légère perte.

Il est probable que cette transformation continuera, quoique parmi les agriculteurs anglais quelques-uns soient partisans de la culture ininterrompue du blé sur les mêmes terres. Il y aurait, cependant, une grande exagération à penser que la production du blé dût finir par disparaître des contrées européennes. En supposant qu’en Angleterre, au lieu d’occuper 7,356,000 hectares comme en 1878, elle ne s’étendît plus que sur 5 millions d’hectares, et il faudra probablement plusieurs quarts de siècles avant qu’on en arrive là, le perfectionnement des méthodes agricoles rendrait, selon toute vraisemblance, ces 5 millions d’hectares aussi productifs que les 7 millions et demi aujourd’hui emblavés. Il en serait de même en France quand les étendues de céréales devraient s’y réduire de 30 pour 100 et n’être plus que de 5 millions d’hectares, il suffirait que la production moyenne atteignît 20 hectolitres au lieu de 14 pour que la production indigène ne baissât pas malgré la réduction des superficies ensemencées[4]. Des améliorations de ce genre et de ce degré peuvent légitimement être espérées dans un temps prochain quand on sait que les bonnes terres, bien cultivées, rapportent de 35 à 50 hectolitres de blé à l’hectare.

Ces transformations de la culture et la diminution du produit brut sur les terres converties en prairies n’ont pas de nos jours les graves conséquences sociales qu’elles avaient autrefois. L’organisme de notre société est infiniment plus souple de nouvelles branches de travail s’offrent au manœuvre rural que la substitution des prairies aux labours prive parfois d’emploi.

Au seizième siècle, le remplacement du labourage par le pâturage dans des districts entiers de l’Angleterre passe pour avoir produit de grandes misères et avoir engendré le paupérisme auquel la loi des pauvres dût servir de remède inefficace. La grande industrie, le grand commerce n’existaient pas, en effet, à cette époque. Il n’y avait pas d’emplois nouveaux, extensibles, pour les malheureux tenanciers que l’on chassait de leurs champs le vagabondage, la mendicité et le maraudage étaient leurs seules ressources. Le régime de l’industrie du moyen âge reposait sur l’alliance et l’alternance des travaux de la culture et de l’industrie. La production domestique pour la consommation de famille était la règle la division des occupations et des professions n’existait qu’à l’état embryonnaire le commerce ou l’appareil de distribution des produits n’occupait que peu de bras. Dans cette situation l’ouvrier agricole, quand son champ était transformé en pâturage ; mourait de faim. Aujourd’hui les ateliers de la grande et de la petite industrie, le commerce des transports, les magasins de gros et de détail, les travaux publics recueillent avec empressement les ouvriers qui quittent la vie rurale. Les améliorations agricoles sont d’ailleurs, de leur nature, lentes et graduelles les ouvriers qu’elles laissent disponibles n’ont pas de peine à trouver des emplois aussi sûrs et plus rémunérateurs.

Nous avons raisonné ici dans l’hypothèse de la diminution du revenu brut des terres par la substitution de certaines cultures donnant un plus grand revenu net à d’autres qui fournissaient un revenu brut plus considérable mais qui rémunéraient moins le propriétaire. C’est par scrupule scientifique que nous nous sommes aussi longtemps arrêté à cette conjecture ; dans la pratique et pour la surface entière d’un grand pays elle n’a, en effet, qu’une médiocre importance.

Ce qui caractérise une agriculture progressive et intensive, c’est, en effet, le développement des produits accessoires et raffinés, les fruits, les légumes, les fleurs même, les volailles, le beurre, les œufs, le fromage, etc. Les contrées vieilles on les grandes villes sont nombreuses, où la population est dense, sont les seules qui se prêtent bien à ce genre si rémunérateur de culture et ce sont précisément ces produits qui exigent à la fois pour le même espace le plus de travail et qui fournissent le plus fort revenu net. Ici l’harmonie se trouve complètement rétablie entre le revenu net et le revenu brut l’un n’est plus en raison inverse de l’autre. La vigne est la plus essentielle, la plus remarquable, de ces productions agricoles perfectionnées. Tous les climats ne s’y prêtent pas mais la France, après la disparition ou la défaite du phylloxera, pourrait fournir 150 ou 200 millions d’hectolitres de vin à sa propre consommation et à celle du reste du monde. La consommation des légumes et des fruits est aussi presque indéfiniment extensible : que l’on réduise certains tarifs de transport, que l’on supprime certaines taxes d’octroi et que l’on améliore, que l’on réforme le commerce de détail pour l’alimentation, on verra en quelques années doubler, tripler, quadrupler la demande de toutes ces. denrées raffinées. Les campagnes en reprendront plus de vie et la population qui en tire sa subsistance deviendra plus considérable.

Plus le prix du pain et le prix de la viande baisseront, plus la population aura d’argent disponible pour se procurer ces appoints si utiles et si agréables de l’alimentation. Qui eût dit, il y a un siècle, que plusieurs de nos départements tireraient leur principale ressource de la betterave à sucre, et que d’autres, comme l’Hérault, ne seraient guère qu’un vignoble continu ? Il est fort possible que dans vingt ou trente ans tous ces produits réputés accessoires de l’agriculture européenne en deviennent les produits principaux. Déjà de 1873 à 1877 la valeur de la récolte de vin de la France égalait presque celle de sa récolte de blé.

Le mouvement que nous signalons, malgré les souffrances passagères qu’il impose parfois à quelques catégories de personnes, est singulièrement favorable à la civilisation. La viande et les produits fins sont, en effet, les denrées qui ont une tendance à hausser toujours ; il est désirable que les vieilles sociétés, les plus riches en capitaux et les plus densément habitées, consacrent des efforts croissants à la production de ces articles qui autrement renchériraient outre mesure et deviendraient inaccessibles au grand nombre des habitants. Les céréales, au contraire, le vin et les autres denrées végétales de grande consommation ont, dans l’état présent du monde, une tendance à baisser de prix. L’approvisionnement des vieilles contrées est de ce côté complètement assuré ; même en temps de guerre il existe toujours dans les ports et dans les magasins des approvisionnements, le blocus ne peut être effectif sur toutes les frontières de mer, et tous les voisins d’un grand pays ne peuvent guère être à la fois ses ennemis. Enfin la culture de ces produits qui formaient autrefois la base de l’agriculture ne sera jamais nulle part complètement abandonnée. Ainsi, même dans cette hypothèse extrême d’une guerre, un grand peuple européen serait toujours en état de faire venir du dehors le complément nécessaire de ses subsistances en blé, en riz, etc. Les craintes à ce sujet sont chimériques[5].

Les vieilles et riches nations, celles où le capital s’est accumulé depuis vingt ou trente siècles, deviennent peu à peu vis-à-vis le reste du monde ce que sont les capitales pour toutes les provinces qui en dépendent. Ce sont en quelque sorte des métropoles où se concentrent particulièrement toutes les productions qui demandent de l’art, de la science, de grandes avances de fonds ce sont en même temps ; des entrepôts, des magasins où les produits viennent se rassembler pour se distribuer ensuite sur toute la surface du globe. L’Angleterre proprement dite n’est qu’un Londres agrandi, une sorte de banlieue de la capitale. La Hollande, la Belgique, la France, se trouvent dans une situation analogue et chaque jour ce caractère s’accentuera davantage. Il est aussi impossible à une nation comme l’Angleterre, et il deviendra bientôt aussi impossible à une nation comme la France, de penser à se suffire complètement à elle-même, qu’il le serait à une grande ville d’attendre de sa seule banlieue ses approvisionnements de subsistances ou de matières premières.

Nous avons voulu dans ce chapitre étudier certaines des anomalies de. la propriété foncière elles sont beaucoup moins importantes quand on y regarde de près qu’elles ne le paraissent à première vue. L’antagonisme entre le maximum de revenu net et le maximum de revenu brut ne se rencontre guère que, dans quelques cas, pour les prairies ; au contraire, le parfait accord, le développement parallèle de l’un et de l’autre se réalisent pour le jardinage l’arboriculture, les cultures industrielles, et en général pour tous les produits raffinés.

Une autre conclusion qui ressort de ce chapitre c’est qu’on s’est trop pressé de sonner le glas de l’agriculture européenne. La concurrence américaine ne fera pas tomber nos terres en friche et ne dépeuplera pas nos campagnes. Elle réduira seulement, suivant toutes les vraisemblances, dans beaucoup de cas et dans une certaine mesure, la rente de la terre. Cette concurrence des pays neufs est ainsi l’un des éléments qui, avec plusieurs autres, doivent contribuer à amener dans le vieux monde une moindre inégalité des conditions.


  1. On pourrait réfuter ici Stuart Mill par Proudhon qui ne se fait pas faute de se contredire lui-même. Proudhon, dans ses Contradictions économiques, s’élève avec verve contre l’uniformité et la monotonie que la culture impose aux campagnes des pays civilisés. Faudrait-il encore accroître cette monotonie en supprimant les jardins, les parcs, les cultures perfectionnées, et en mettant tout le sol en pommes de terre ou en blé ?
  2. Proudhon, Contradictions économiques, t. II, p. 217.
  3. Ces chiffres sont empruntés à un article de the Economist paru au commencement de 1879.
  4. Les surfaces ensemencées en froment et en méteil étaient de 7,286,000 hectares en 1878.
  5. Si l’on considère que la France a pour voisins l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse, l’Italie, l’Espagne, soit six pays, et qu’il suffirait même en cas de blocus des ports français, qu’un seul de ces pays restât en communications commerciales avec la France pour que celle-ci pût en tirer des quantités incommensurables de blé, on comprendra combien est absurde l’argument, si souvent répété, que notre pays, s’il restreignait ses cultures de céréales, courrait le risque d’être affamé en cas de guerre.