Essai sur la répartition des richesses/Préface

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

PRÉFACE



On parle beaucoup depuis quelque temps de ce que l’on est convenu d’appeler la question sociale. Nombre de personnes proposent ce qu’elles croient des solutions. Parmi les esprits les moins doués d’imagination et les plus sceptiques, il n’en est guère qui ne disent qu’ « Il y a quelque chose à faire. »

Le mot de socialisme redevient à la mode et l’on s’en effraye moins. Les variétés de socialistes abondent : les socialistes anarchistes, les socialistes progressifs ou opportunistes, les socialistes de la chaire ou économistes socialisants, les socialistes chrétiens, etc.

Tout ce monde paraît convaincu que, d’après les seules lois naturelles, la répartition des richesses s’opère très mal, très peu équitablement dans les sociétés modernes. « Les riches deviennent chaque jour plus riches, écrit-on, et les pauvres chaque jour plus pauvres. » L’industrie crée le paupérisme ; l’abus de la concurrence aboutit au triomphe exclusif du fort, à l’accaparement des fortunes par la haute finance, la haute industrie, le haut commerce.

Tous ces griefs nous préoccupaient. Ils nous ont porté depuis plusieurs années à étudier, scientifiquement et expérimentalement, les lois qui président à la répartition des richesses dans la société moderne et l’effet naturel de ces lois.

Nous soumettons au lecteur le résultat de nos observations.

Ce livre est à la fois un livre de doctrine et, dans une certaine mesure, un livre de circonstance.

Au point de vue théorique, nous sommes arrivé à la conclusion que presque toutes les doctrines acceptées en économie politique sur la distribution des richesses sont à refaire, ou du moins à rectifier.

La célèbre loi de Ricardo sur la rente de la terre n’a aucune application au temps présent, et avec cette loi tombe le corollaire qu’en avait tiré Proudhon : « la propriété, c’est le vol. »

La loi plus célèbre encore de Malthus sur la population ne trouve guère plus d’application dans un monde à moitié inhabité, où la circulation des personnes et des produits devient de plus en plus facile, de moins en moins coûteuse, et où la production des subsistances s’accroît au point que le prix des denrées principales a beaucoup plus de tendance à s’avilir qu’à s’élever.

L’image classique de Turgot sur le taux de l’intérêt est ou erronée ou incomplète.

Les réflexions d’Adam Smith, de Turgot, de Ricardo, de Stuart Mill sur le salaire naturel, sur le fonds des salaires, sur la puissance réciproque des patrons et des ouvriers, ne méritent aucune créance, et sont démentis par tous les faits de la civilisation contemporaine.

La « célèbre loi d’airain », qui a servi de thème habituel aux discours du socialiste allemand Lassalle, n’a jamais eu d’existence que dans l’imagination de Lassalle et dans celle de Ricardo ou de Stuart Mill.

Bref, presque tout ce que l’école économique classique a écrit sur la répartition des richesses, quand on le soumet à un contrôle attentif, s’évanouit.

La critique de ces doctrines erronées forme la première partie de ce livre.

Les préjugés répandus parmi les gens du monde ou les publicistes contemporains sur la répartition actuelle des revenus dans les sociétés civilisées ne sont pas moins nombreux et moins faciles à dissiper.

L’écart entre les fortunes et surtout entre les revenus est moindre qu’on ne le pense, et cet écart va en s’amoindrissant.

Le paupérisme diminue, au lieu d’augmenter.

Nous sortons de ce que j’ai appelé « la période chaotique de la grande industrie », période de transformation, d’agitation, de souffrances, de tâtonnements. Sismondi, Villermé, Blanqui l’aîné ont été à bon droit effrayés de tous les maux que comportait cet âge de transition. Ces maux sont de nature temporaire s’ils n’ont pas encore tous disparu, ils sont en train de disparaître.

La société moderne reprend sa marche vers un état qui sera caractérisé par une beaucoup moins grande inégalité des conditions.

La question sociale, en tant qu’elle est résoluble, se résoudra d’elle-même, graduellement, par l’action continue des grandes causes économiques qui sont depuis quelques années en travail.

Toute action révolutionnaire de l’État pour hâter ce mouvement ne saurait que l’entraver et le retarder.

Voilà la conclusion qui découle de ce livre. Nous avons rassemblé et soumis au lecteur un assez grand nombre de faits et d’observations pour qu’il puisse juger lui-même de la vérité de nos assertions.

P. L.-B.
Novembre 1880.