Essai sur les fondements de nos connaissances et sur les caractères de la critique philosophique/Chapitre 5

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L’idée de la finalité des causes, comme l’idée du hasard, revient sans cesse, aussi bien dans la conversation familière que dans les discours des philosophes et des savants : et l’on en sent l’étroite connexité, l’on est amené à en faire le rapprochement, lors même que l’on ne s’en rend pas un compte rigoureux. Si l’une est restée indécise ou obscurcie par de fausses définitions, les mêmes raisons ont dû faire que l’autre offrît aussi de l’obscurité et de l’indécision. Si nous avons été assez heureux pour donner plus de clarté à la notion du hasard, pour en arrêter plus nettement les traits caractéristiques, pour en tirer des conséquences qui apportent quelque perfectionnement à la théorie, nous pourrons sans trop de présomption espérer qu’en suivant la même analyse, ou une analyse du même genre, nous parviendrons à jeter quelque jour sur ces questions relatives à l’harmonie du monde, à la part du hasard des causes finales : questions qui sollicitent la curiosité inquiète de l’ignorant comme du savant, et à la poursuite desquelles l’humanité ne peut rester étrangère ou indifférente dans aucune des phases de son développement. Lorsqu’une chose exige pour se produire et pour subsister l’accord ou le concours harmonique de causes diverses, c’est-à-dire une combinaison singulière entre toutes les autres, il n’y a pour la raison que trois manières de se rendre compte de l’harmonie observée : 1° par l’épuisement des combinaisons fortuites, dans le champ illimité de l’espace et de la durée, où toutes les combinaisons instables ont dû disparaître sans laisser de traces observables, tandis que notre observation porte et ne peut porter que sur celle qui a réuni fortuitement les conditions de durée et de persistance ; 2° par une direction intelligente et providentielle qui accommode les moyens à une fin voulue, ou qui communique à des forces secondaires et aveugles la vertu d’agir comme pourraient le faire des forces intelligentes et qui auraient conscience de leurs actes ou de la fin qu’elles se proposent ; 3° par des réactions mutuelles dont le jeu aurait suffi pour amener dans l’état final que nous observons une harmonie qui n’existait pas originairement (24), et qui, étant le résultat nécessaire de forces aveugles, ne porte pas en soi la marque d’une coordination providentielle ou en vue d’une fin. C’est ainsi que, lorsqu’il s’agit d’expliquer l’accord d’une prédiction et de l’événement prédit, on ne peut faire que trois hypothèses : 1° dans la multitude des prédictions faites au hasard, on n’a dû retenir que celles dont le jeu des causes fortuites a amené la confirmation ; 2° la prédiction est l’effet d’une connaissance, naturelle ou surnaturelle, des causes qui devaient amener l’événement ; 3° la prédiction et l’événement ont réagi l’un sur l’autre, soit que le récit de la prédiction ait été ajusté après coup sur l’événement, ou le récit de l’événement sur la prédiction, soit que la connaissance de la prédiction ait déterminé l’événement, comme lorsque des troupes perdent courage et se laissent battre, frappées qu’elles sont d’un oracle qui a prédit leur défaite.

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Parlons d’abord de l’explication qui se rattache à l’influence des réactions mutuelles ; ce qui nous obligera de revenir sur ce qu’on entend en philosophie naturelle par état initial et par état final, et d’indiquer sur des exemples comment l’ordre et la régularité tendent à s’introduire dans le passage de l’état initial à l’état final. Que l’on imagine un corps de forme régulière, tel qu’une sphère, qui a été primitivement échauffé en ses divers points d’une manière inégale, et sans que les variations de température d’un point à l’autre suivent aucune loi régulière : si le corps est ensuite placé dans un milieu dont la température uniforme et constante se trouve de beaucoup inférieure à la moyenne des températures données dans l’origine aux diverses particules du corps, il perdra graduellement de la chaleur ; sa température moyenne s’abaissera, en tendant à se rapprocher de celle du milieu ambiant ; mais en même temps la distribution de la chaleur dans l’intérieur du corps tendra à se régulariser. Les particules centrales, lors même qu’elles auraient été primitivement moins échauffées que les autres, prendront une température plus élevée que celle des particules voisines de la surface ; parce que, d’une part, celles-ci leur auront communiqué une partie de l’excès de leur chaleur initiale, et que d’autre part les particules centrales se trouvent plus éloignées des points par où le corps, pris dans son ensemble, émet de la chaleur au dehors aux dépens de sa température moyenne. Au bout d’un temps suffisant, la température de la couche superficielle sera sensiblement la même que celle du milieu ambiant ; et, de la surface au centre, la température ira en croissant, de manière qu’on puisse partager la masse du corps en couches sphériques et concentriques, dont toutes les particules, pour chaque couche, jouissent d’une température uniforme. Ainsi, la distribution de la chaleur se fera d’après un mode de plus en plus régulier, et qui finalement doit offrir une régularité parfaite, lors même qu’il n’y aurait eu, dans le mode de distribution initial, aucune trace de régularité. De même, si l’on suppose un amas sporadique de particules matérielles, distribuées irrégulièrement à des distances quelconques les unes des autres, animées d’ailleurs de vitesses quelconques, mais soumises de plus à des forces qui les attirent les unes vers les autres, il arrivera au bout d’un temps suffisant que ces particules s’aggloméreront en un corps de figure régulière, dont le mouvement régulier de rotation et de translation sera une sorte de moyenne entre les mouvements divers qui animaient les diverses particules à l’état sporadique. L’ordre sera né de lui-même du sein du chaos primordial. De même, enfin, si l’on agite irrégulièrement de l’air ou de l’eau à l’embouchure d’un tuyau ou d’un canal de forme régulière, le mouvement se propagera de manière qu’à une certaine distance de l’embouchure on n’apercevra plus que des ondulations régulières, dont la loi ne dépendra point du mode d’ébranlement initial. Dans tous ces phénomènes, l’ordre qui s’établit en définitive n’atteste (comme la constance des rapports trouvés par la statistique) que la prépondérance finale d’une influence irrégulière ou permanente sur les causes anomales et variables. Il est la conséquence de lois mathématiques, et nous ne pouvons l’admirer que comme nous admirerions un théorème de géométrie qui nous frapperait par sa simplicité et par la fécondité de ses applications.

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Il en est de même de l’harmonie qui s’établit finalement entre plusieurs phénomènes ou séries de phénomènes, en raison de l’influence qu’une série exerce sur l’autre, ou par suite de réactions mutuelles. C’est ainsi que, selon la curieuse expérience citée plus haut (53, note), si l’on fixe à un même support deux horloges dont les battements ne sont point parfaitement synchrones ni les marches rigoureusement concordantes, on remarque, au bout d’un certain temps, que la transmission des mouvements d’une horloge à l’autre, par l’intermédiaire du support commun, les a amenées au synchronisme et à la concordance exacte. En général, des corps qui peuvent se communiquer leurs mouvements vibratoires tendent à vibrer à l’unisson, quoique doués à l’origine de mouvements vibratoires dont les périodes ne concordent pas et sont d’inégales durées, pourvu que les discordances et les inégalités n’excèdent pas certaines limites. Notre système planétaire offre sur une grande échelle des exemples de phénomènes analogues. La lune tourne toujours vers nous la même face, parce qu’elle emploie le même temps à accomplir son mouvement de rotation sur elle-même, et à décrire son orbite autour de la terre. Il serait fort singulier que des circonstances initiales qui auraient fixé ces deux périodes indépendamment l’une de l’autre, se fussent ajustées de manière à produire spontanément une si exacte concordance. Mais, si l’on admet que les deux périodes ont peu différé dans l’origine, et si l’on suppose en outre (selon toute vraisemblance) que la masse de la lune, comme celle des autres corps célestes, ait été primitivement fluide, l’attraction de la terre a dû modifier la figure de son satellite de manière à faire concorder à la longue les deux mouvements périodiques, et à produire le phénomène que nous constatons maintenant, par suite duquel l’un des hémisphères de la lune nous est caché pour jamais. On a des motifs de croire que les satellites des autres planètes présentent le même phénomène, dû à la même cause ; et les vitesses avec lesquelles les satellites de Jupiter circulent autour de leur planète ont aussi entre elles des rapports singuliers, qui s’expliquent d’une manière analogue, au moyen de réactions mutuelles qui doivent aboutir à ajuster harmoniquement les parties d’un système, sous la condition toutefois que les parties aient été originairement placées dans un état qui se rapprochât suffisamment de celui que les réactions internes tendent à établir, ou à rétablir quand des causes externes viennent à le troubler.

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Dans des phénomènes d’un ordre tout différent, et d’ordres très-différents les uns des autres, lesquels ne se prêtent plus comme les précédents au calcul mathématique, on peut signaler des harmonies pareilles, tenant aussi à des influences ou à des réactions mutuelles, qui toutefois n’opèrent avec efficacité qu’entre de certaines limites : de sorte que l’état initial doit être supposé, sinon précisément dans les conditions d’harmonie qui s’établissent à la longue, au moins dans des conditions qui n’en soient pas trop éloignées. Un organe exercé acquiert plus de force, prend plus de développement, et par là, en même temps que les usages de l’organe deviennent plus fréquents et plus variés, il prend des qualités appropriées à ses nouveaux usages. Au contraire, l’organe qui cesse d’être exercé s’atrophie et disparaît avec le besoin que l’animal en avait, comme on en a un exemple célèbre dans l’œil des animaux fouisseurs, tels que la taupe. Dans l’état social, les besoins sollicitent l’industrie, et des ressources nouvelles correspondent harmoniquement à des besoins nouveaux ; de là notamment l’équilibre qui s’établit entre la population et les moyens de subsistance, sans qu’on s’avise de supposer que la fécondité des mariages ait été ajustée d’avance à la fécondité du sol, et encore moins que la fécondité du sol ait été mesurée en vue de la fécondité des mariages. L’introduction dans l’économie animale d’un corps étranger ou d’une substance nuisible irrite les tissus ; et par cette irritation même la nature fait, comme on dit, des efforts pour se débarrasser des substances qui lui nuisent, des corps étrangers qui la blessent. Elle tend à la guérison, ou à la reconstitution de l’état normal passagèrement troublé, pourvu qu’il n’en soit pas résulté de lésions ou d’altérations trop profondes. Lorsqu’une perturbation quelconque a eu lieu dans l’économie animale ou dans l’économie sociale, les forces réparatrices acquièrent par cela même un plus haut degré d’énergie. C’est ainsi qu’après une saignée copieuse ou une longue abstinence, l’appétit du convalescent s’aiguise, et les aliments s’assimilent en proportion plus forte. C’est encore ainsi qu’à la suite d’une guerre ou d’une révolution qui a décimé la population virile et dissipé les capitaux d’une nation, les hommes tendent à se multiplier et les capitaux à se régénérer si rapidement, que peu d’années de paix et d’une administration sage suffisent pour effacer la trace des calamités passées.

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Mais, outre les harmonies de cette sorte, qui s’établissent après coup et portent avec elles leur explication, il y en a d’autres dont on ne peut rendre raison de même, parce qu’elles ont lieu entre divers faits ou ordres de faits indépendants, et qui ne sauraient réagir les uns sur les autres, de manière à produire une harmonie qui n’existerait pas originellement, ou à rétablir une harmonie préexistante et accidentellement troublée. Afin de nous mieux faire comprendre, empruntons encore un exemple à l’astronomie. Dans la théorie du mouvement des astres, comme dans la théorie des mouvements d’un système quelconque de corps, il y a deux choses à considérer : les forces auxquelles les corps sont soumis pendant la durée de leurs mouvements, et les données initiales, c’est-à-dire les positions que les corps occupaient, et les vitesses dont ils étaient animés à une époque d’où l’on part pour assigner, à l’aide du calcul, toutes les phases par lesquelles le système doit passer ensuite, ou même (sauf certaines restrictions dont nous aurons à parler ailleurs) pour remonter aux phases par lesquelles il a dû passer antérieurement. Pour que les mouvements de notre système astronomique se perpétuent avec la régularité et l’harmonie qui nous frappent, il n’a pas seulement fallu que la matière fût soumise à l’action permanente d’une force dont la loi est très-simple, comme celle de la gravitation universelle ; il a encore fallu que les masses du Soleil et des planètes, leurs distances respectives, leurs distances aux étoiles, leurs vitesses à une certaine époque, aient été proportionnées de manière que ces astres décrivissent périodiquement des orbites presque circulaires et invariables, sauf de légères perturbations qui les altèrent, tantôt dans un sens, tantôt dans l’autre, et qui se trouvent resserrées entre de fort étroites limites. C’est là ce qu’on entend par les conditions de stabilité du système planétaire ; et il ne nous est point permis, dans l’état de nos connaissances, de supposer que le phénomène de cette stabilité soit du nombre de ceux qui s’établissent ou se rétablissent par une vertu inhérente aux réactions mutuelles et aux liens de solidarité du système. Que ce phénomène ne soit pas un fait absolument primitif, et qu’on puisse recourir, pour l’expliquer, à des hypothèses plus ou moins arbitraires, ce n’est pas ce dont il s’agit ici ; nous tenons seulement à bien faire remarquer que le fait de ces dispositions initiales dans les parties d’un système matériel, et le fait de la soumission des parties du système à l’action de telles forces permanentes, sont deux faits entre lesquels la raison n’aperçoit aucune dépendance essentielle, et dont l’un n’est nullement la conséquence de l’autre : en sorte que l’accord de ces deux faits, pour l’établissement et le maintien d’un ordre dont l’harmonie nous frappe, entre une infinité d’autres arrangements possibles, n’est pas un résultat nécessaire, et ne peut être attribué qu’à une combinaison fortuite, ou à la détermination d’une cause supérieure qui trouve, dans la fin qu’elle poursuit, la raison de ses déterminations.

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Prenons un autre exemple, plus rapproché des phénomènes qu’on appelle proprement organiques. Les éléments chimiques des corps que nous avons pu soumettre à l’analyse sont en assez grand nombre, mais ils sont loin de jouer tous le même rôle dans l’économie de notre monde terrestre. Les uns sont abondants, les autres rares ; quelques-uns, en petit nombre, se prêtent à des combinaisons bien plus variées, bien plus complexes, et par là se trouvent aptes à fournir à la nature organique ses matériaux essentiels. Or, il est certain que les causes qui ont déterminé les proportions et la répartition dans la masse de notre globe des diverses substances chimiquement hétérogènes, sont par leur nature indépendantes de celles qui ont suscité le développement des êtres organisés et vivants ; et d’un autre côté, quoique la nature vivante, subissant l’influence des conditions physiques, puisse, dans sa fécondité merveilleuse, se prêter à des conditions physiques fort diverses, en modifiant les types par des voies apparentes ou secrètes, de manière à les rendre compatibles avec les nouvelles conditions, il est pareillement certain que cette puissance de modification a des limites fort restreintes, comparativement à la distance des limites entre lesquelles les conditions physiques et extérieures peuvent osciller. Que l’on imagine, entre les matériaux chimiques dont les couches superficielles de notre globe se composent, d’autres proportions, une répartition différente, et le développement des plantes et des animaux deviendra impossible, faute des conditions requises. Que la masse de l’atmosphère diminue suffisamment, et la surface entière du globe sera dans les conditions où se trouvent les sommets glacés des Alpes. Que la proportion de silice augmente à la surface, et les continents offriront partout l’aspect de stérilité qu’ont pour nous les sables du désert. Que la proportion de chlorure de sodium augmente dans les eaux de l’océan ou qu’il s’y mêle quelques principes malfaisants, et ses eaux seront dépeuplées comme celles du lac Asphaltite. Il faut que la masse de l’atmosphère (pour ne parler que de cette circonstance seule) soit en rapport avec la distance de la terre au Soleil, d’où lui vient la chaleur qu’elle doit retenir et concentrer, et en même temps en rapport avec la manière d’agir des forces qui président à l’évolution des êtres vivants ; sans quoi (comme l’observation même nous apprend que la chose est possible), les conditions de tant d’admirables phénomènes viendraient à défaillir. La raison, l’expérience nous instruisent assez qu’il y a là un concours de causes indépendantes, une harmonie non nécessaire (d’une nécessité mathématique), et pour l’explication de laquelle, comme on l’a déjà dit, il ne reste que deux hypothèses : celle du concours fortuit, et celle de la subordination de toutes les causes concourantes et aveugles à une cause qui poursuit une fin.

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Dans la multitude infinie des exemples d’harmonie que peuvent offrir les êtres organisés, soit qu’on les considère en eux-mêmes ou dans leurs rapports avec les agents extérieurs, prenons, comme un des moins compliqués, celui qui se tire des modifications du pelage des animaux, selon les climats. Nous ignorons absolument (car que n’ignorons-nous pas en ces matières !) comment le climat agit de manière à épaissir la fourrure de l’animal transporté dans les régions froides, et à l’éclaircir quand on le transporte au contraire vers les régions chaudes ; mais selon toute apparence, l’impression du froid et du chaud sur la sensibilité de l’animal, les troubles qui en peuvent résulter dans l’économie intérieure de son organisation, n’interviennent pas plus dans l’action de la température pour modifier le développement du derme et des poils, qu’ils n’interviennent dans les modifications que l’action de la lumière fait subir au système tégumentaire, au point de parer des plus vives couleurs la robe de l’animal qui vit sous les feux du tropique, et, au contraire, de rendre pâle et terne la robe du quadrupède ou de l’oiseau qui habite les contrées polaires. Le besoin d’une parure plus brillante n’est sans doute pas ce qui donne aux plumes du colibri leur éclat métallique ; bien probablement aussi, le malaise que le froid fait éprouver à l’animal qui s’achemine vers les régions glacées n’est pas ce qui provoque la croissance d’un poil plus laineux et plus abondant. Si ce jugement est fondé, il faut admettre un concours, soit fortuit, soit préétabli, entre les besoins de l’animal et l’action que le milieu ambiant exerce sur le développement du système tégumentaire. À la vérité, il serait téméraire d’affirmer absolument que l’impression du froid sur la sensibilité de l’animal n’est pas la cause immédiate d’un surcroît de développement dans le système tégumentaire ; mais nous n’avons besoin que d’un exemple, hypothétique si l’on veut ; et, en tout cas, la probabilité de la conséquence que nous en tirons ici sera évidemment subordonnée à la probabilité de l’hypothèse, dans l’état de nos connaissances. On a fait la remarque que le pelage des animaux prend fréquemment une teinte voisine de celle que revêt le sol même qui les porte, comme si la nature avait voulu, dans l’intérêt de la conservation des espèces, leur ménager les moyens de se dérober aux ennemis qui les poursuivent ou qui les guettent. Ainsi le pelage blanchit dans les contrées neigeuses, prend une teinte roussâtre dans les terres arables, et, au milieu du grand-désert d’Afrique, se rapproche singulièrement de la teinte même des sables qui sont le fond de ce triste paysage. Que le fait soit plus ou moins constant, qu’il puisse ou non s’expliquer par les lois de la physique, c’est ce que nous n’avons pas à examiner : toujours est-il qu’on ne peut point admettre que la chasse faite à l’animal par ses ennemis naturels et ses efforts pour s’y soustraire contribuent au changement de coloration du pelage ; de sorte que si l’harmonie signalée entre le changement de coloration et le besoin de protection existe véritablement, il faut le mettre sur le compte du hasard, ou l’imputer à la finalité qui gouverne les déterminations d’une cause supérieure. Ce ne peut être une de ces harmonies qui s’établissent d’elles-mêmes par des influences ou par des réactions qui tiennent à la solidarité des diverses parties d’un système.

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Du reste, les merveilles de l’organisation ne nous laissent pas manquer d’exemples, sinon aussi simples, du moins bien autrement péremptoires. Admettons pour un moment que l’impression du froid et le malaise qu’en ressent l’animal suffisent, à qui comprendrait bien le jeu des forces organiques, pour rendre raison du travail qui s’accomplit dans le bulbe générateur du poil et des modifications de taille ou de structure que le poil subit : à qui persuadera-t-on que l’œil se soit façonné et comme pétri sous l’impression de la lumière ; que les propriétés de cet agent physique et toute l’organisation si compliquée, si savante de l’appareil de la vision se soient mises d’accord d’elles-mêmes, à la longue, par une influence comparable à celle qui établit l’accord final entre deux horloges accrochées à un commun support ? Chacun comprend que, si le défaut d’excitation suffit pour expliquer l’atrophie de l’appareil de la vision chez les animaux soustraits par leur genre de vie à l’action de la lumière, et que si ce défaut d’excitation paralyse la force plastique qui tend au développement le plus complet de l’appareil, dans les circonstances convenables de nutrition et d’excitation, on n’en peut pas conclure inversement que la lumière possède la vertu plastique, ni qu’il suffise de l’ébranlement donné par la lumière, pour que le travail de l’organisation aboutisse à la construction de l’appareil de la vision, sans un accord préalable, parte in qua, entre les propriétés physiques de la lumière et les lois propres à l’organisme. Il ne faut pas que la généralité de l’emploi de l’appareil de la vision dans le règne animal soit une cause d’illusion. L’électricité joue dans le monde physique un rôle aussi considérable que celui de la lumière ; cependant, tandis que presque tous les animaux ont des yeux, il n’y a rien de plus particulier et de plus rare que l’existence d’un appareil électrique comme celui qui sert à la torpille et au gymnote de moyen de défense contre ses ennemis et d’attaque contre sa proie. Si l’on plaçait ces poissons dans des circonstances où ils ne pussent charger leurs batteries électriques, ces organes s’atrophieraient, on n’en doit pas douter ; et il n’y aurait là qu’une application de cette loi générale de l’organisme, qui veut que tout organe non exercé subisse un arrêt dans son développement, ou s’atrophie après son développement complet. Mais de là conclura-t-on que l’influence de l’électricité est la force qui crée et qui développe dans la torpille et le gymnote le germe de l’appareil électrique ? Alors, pourquoi la même influence, partout présente, n’aboutirait-elle pas à la construction du même appareil chez toutes les espèces aquatiques, ou tout au moins chez toutes les espèces de même famille, de même genre, qui, outre qu’elles habitent le même élément, ont avec la torpille ou le gymnote électrique de si grandes conformités dans tous les autres détails de leur organisation ? Il en faut conclure que l’œil ne se façonne point par l’action de la lumière, non plus que la batterie de la torpille par l’action de l’électricité, et que la cause génératrice de ces appareils est une force plastique, inhérente à la vie animale, qui poursuit pour chaque espèce la réalisation d’un type déterminé, en se gouvernant d’après des lois qui lui sont propres. Si l’appareil de la vision, considéré dans ses traits les plus généraux, semble appartenir au type général de l’animalité, tandis que la batterie électrique ne figure que comme un détail accessoire et tout spécial, dans un type d’organisation très-particulier ; si, d’autre part, l’un sert à une fonction très-importante et se trouve approprié à la satisfaction d’un besoin très-général, tandis que l’autre ne remplit qu’une fonction accessoire pour un besoin que la nature a une multitude d’autres moyens de satisfaire, la raison de cette différence ne saurait être dans la disparité et dans l’inégale importance du rôle des agents physiques, à l’influence desquels la nature animale ne ferait que céder docilement : il faut qu’elle se trouve dans des lois propres à la nature animale. On se convainc d’autant plus de cette autonomie que l’on pénètre plus avant dans la connaissance de l’organisme. Alors on s’aperçoit que la fonction d’un organe et le service que l’animal en tire pour la satisfaction de tel ou tel besoin, ne sont pas ce qu’il y a pour cet organe de plus fondamental, de plus fixe et de plus caractéristique. Tandis qu’un type fondamental et persistant quant à ses traits généraux va en se modifiant d’une multitude de manières quant aux détails, dans le passage d’une espèce à l’autre, l’organe dont on ne peut méconnaître l’identité à travers toutes ces modifications successives remplit souvent des fonctions très-diverses ; et, réciproquement, les mêmes fonctions sont remplies par des organes très-nettement distincts. En un mot, l’organe ne peut en général se définir par la fonction qu’il remplit ; l’attribution de telle fonction à tel organe paraît être le plus souvent un accident, et non ce qui caractérise essentiellement l’organe, ni ce qui en détermine les rapports fondamentaux avec tout le système de l’organisme. Or, si le monde physique et la nature vivante, gouvernés respectivement par des lois qui leur sont propres, qui ont leurs raisons spéciales, se trouvent mis en présence et en conflit, l’harmonie qui s’observe entre les unes et les autres, pour l’accomplissement des fonctions et la satisfaction des besoins de l’être vivant, en tout ce qui excède la part qu’on peut raisonnablement attribuer à des influences et à des réactions mutuelles, ne saurait être imputée qu’à une coïncidence fortuite, ou bien à la finalité qui gouverne les déterminations d’une cause supérieure, de laquelle relèvent les lois générales du monde physique, aussi bien que les lois spéciales à la nature vivante.

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C’est maintenant entre ces deux hypothèses ou explications que la comparaison doit s’établir : et d’abord nous traiterons de la première, de celle qui repose sur l’idée d’un concours fortuit, et de l’épuisement des combinaisons fortuites, dans un espace et dans un temps sans limites. Cette explication, sans cesse reproduite et sans cesse combattue, peut d’autant moins, quoi qu’on en ait dit, être passée sous silence ou dédaigneusement traitée, qu’elle est, pour certains détails et entre certaines limites, celle qui satisfait le mieux la raison, ou même la seule que la raison puisse accepter. Il est clair que l’être dont toute l’organisation ne concourt pas à la conservation de l’individu est condamné à périr, et que de même l’espèce ne peut subsister que sous la condition du concours de toutes les circonstances propres à assurer la propagation et la perpétuité de l’espèce. On en conclut que, dans la multitude infinie des combinaisons auxquelles a donné lieu le jeu continuel des forces de la nature, dans le champ illimité de l’étendue et de la durée, toutes celles qui ne réunissaient pas les conditions de stabilité ont disparu pour ne laisser subsister que celles qui trouvaient, dans l’harmonie toute fortuite de leurs éléments, des conditions de stabilité suffisante. Et en effet, nous voyons que les espèces et les individus sont très-inégalement partagés dans leurs moyens de résistance à l’action des causes destructives. Pour les uns, la durée de la vie s’abrège ; pour les autres, la multiplication se restreint. Que les forces destructives deviennent plus intenses ou les moyens de résistance plus faibles, le germe ne se développera point, l’individu ne naîtra pas viable, ou l’espèce disparaîtra. Or, l’observation nous apprend en effet que des espèces se sont éteintes, et que tous les jours des individus restent à l’état d’ébauche et ne réunissent pas les conditions de viabilité.

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Il est à propos de remonter plus haut ; car ces considérations s’appliquent, non-seulement aux êtres organisés et vivants, mais à tous les phénomènes cosmiques où l’on trouve des marques d’ordre et d’harmonie. Notre système planétaire, si remarquable par les conditions de simplicité et de stabilité auxquelles il satisfait, n’est lui-même qu’un grain de poussière dans les espaces célestes, une des combinaisons que la nature a dû réaliser parmi une infinité d’autres ; et, si faibles que soient encore nos connaissances sur d’autres systèmes ou d’autres mondes si prodigieusement éloignés, nous puisons déjà dans l’observation des motifs de croire qu’en effet la nature, en y variant les combinaisons, ne s’est point assujettie à y réunir au même degré les conditions de simplicité et de permanence. Il a fallu (nous l’avons déjà reconnu) des conditions toutes particulières pour qu’une atmosphère se formât autour de notre planète, et une atmosphère tellement dosée et constituée qu’elle exerçât sur la lumière et la chaleur solaires, en conséquence de la distance où la terre se trouve du Soleil, une action appropriée au développement de la vie végétale et animale, en même temps qu’elle fournirait l’élément chimique indispensable à l’entretien de la respiration et de la vie. Mais aussi, parmi les corps célestes, celui qui nous avoisine le plus nous offre de prime abord l’exemple d’un astre placé par les circonstances fortuites de sa formation dans des conditions toutes contraires : la lune n’a point d’atmosphère, et nous avons tout lieu d’induire des observations que sa surface est vouée à une stérilité permanente. Il a fallu que les matériaux solides de la croûte extérieure du globe terrestre eussent une certaine composition chimique, et que les inégalités de sa surface affectassent de certaines dispositions pour permettre tant de variété et de richesse dans le développement des formes et des organismes ; mais aussi, là où ces conditions ont défailli, rencontre-t-on des espaces déserts, des sables arides, des zones glacées, où le cryptogame et l’animalcule microscopique, entassés par millions, sont les dernières et infimes créations d’une force plastique qui se dégrade et qui s’éteint ; des contrées où les eaux sauvages, torrentueuses, stagnantes, causes de destruction et d’émanations malfaisantes pour toutes les espèces qui occupent dans les deux règnes un rang élevé, remplacent ces fleuves, ces ruisseaux, ces lacs, ces eaux aménagées, dont le régime et l’ordonnance régulière font encore plus ressortir le désordre et l’irrégularité que présentent d’autres parties du tableau. Si, dans l’état présent des choses, les contrées ravagées et stériles ne forment qu’une petite partie de la surface de notre planète ; si les limites de l’empire de Typhon ont reculé presque partout devant l’action du principe organisateur et fécondant, les monuments géologiques sont là pour nous apprendre que l’ordre n’a pas toujours été le même ; qu’il a fallu traverser des périodes immenses et des convulsions sans nombre, pour arriver graduellement à l’ordre que nous observons maintenant, et qui probablement, dans la suite des âges, malgré sa stabilité relative, ne doit pas plus échapper que les autres combinaisons de la nature aux causes de dissolution.

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Voilà l’argument dans sa force, le même au fond qu’aurait employé un grec de l’école d’Epicure ou un raisonneur du moyen âge, mais conçu en termes et appuyé d’exemples mieux appropriés à l’état des sciences modernes ; c’est aussi à la science que nous demanderons de nous fournir des inductions et des exemples, non pour le détruire, car il a sa valeur et ses applications légitimes, mais pour en combattre les conséquences extrêmes et les tendances exclusives. Supposons que notre planète ne doive plus éprouver de secousses comme celles qui, à des époques reculées, ont soulevé les chaînes de montagnes et produit toutes les dislocations et les irrégularités de la surface des continents et du fond des mers ; l’action de l’atmosphère et des eaux, combinée avec l’action de la pesanteur, tendra avec une extrême lenteur, mais enfin tendra constamment à désagréger les roches, à en charrier les débris au fond des vallées et des bassins, en un mot, à abattre tout ce qui s’élève, à combler toutes les dépressions, et à niveler la surface comme si les matériaux de l’écorce du globe avaient été primitivement fluides. Or, dans l’état présent des choses, les inégalités de l’écorce terrestre, quoique énormes relativement à notre taille et à nos chétives constructions, sont si petites relativement aux dimensions de la terre, que les astronomes ont dû les négliger dans la plupart de leurs calculs, et que, frappés de la conformité de la figure générale de notre planète avec celle que lui assigneraient les lois de l’hydrostatique, dans l’hypothèse d’une fluidité initiale, ils n’ont pas hésité à regarder cette hypothèse comme démontrée par la figure même de la Terre. Ecartons pour le moment toutes les autres preuves et toutes les autres inductions fournies par le progrès des observations géologiques, et qui ne permettent plus de douter raisonnablement de la fluidité initiale : l’accord de la figure du sphéroïde terrestre avec les lois de l’hydrostatique pourrait encore à la rigueur s’expliquer sans la supposition d’une fluidité initiale, et en partant d’une figure initiale quelconque, par l’action indéfiniment prolongée des causes qui, même aujourd’hui, tendent à amoindrir les aspérités de la surface actuelle ou ses écarts du niveau parfait. Un temps infini est à notre disposition pour le besoin de cette conception théorique, comme pour l’épuisement de toutes les combinaisons fortuites, si prodigieux que soit le nombre des éléments à combiner, et si singulière que soit la combinaison dont il s’agit de rendre compte. Néanmoins, le temps qu’il faudrait pour amener, par l’usure et la lente dégradation des couches superficielles, un corps solide de forme quelconque et de la grosseur de la Terre, à la forme que prendrait spontanément la même masse à l’état fluide, dépasse si démesurément la durée des grands phénomènes géologiques (quelque énorme que cette durée soit, en comparaison des temps que nous appelons historiques et auxquels nous remontons par la tradition humaine), qu’en l’absence de tout autre indice, la raison n’hésiterait pas à préférer l’hypothèse d’une fluidité initiale, si naturelle et si simple, à une explication qui requiert une si excessive demande. puis, lorsque nous voyons que dans le relief des anciens terrains, à quelque antiquité que nous puissions remonter, rien n’annonce une figure plus éloignée que la figure actuelle de la direction générale des surfaces de niveau, nous rejetons comme absolument improbable l’explication fondée sur la lente dégradation des couches superficielles, sans même avoir besoin de recourir aux inductions tirées des phénomènes volcaniques et de l’accroissement des températures avec les profondeurs, qui nous font admettre qu’à une profondeur relativement petite, la masse du globe est encore maintenant à l’état de fluidité ignée. Mais ce laps de temps, devant lequel la raison reculerait pour l’explication d’un phénomène tel que l’ellipticité du globe terrestre, n’est qu’un point dans la durée, en comparaison du temps dont il faudrait disposer pour qu’on pût raisonnablement admettre, d’après les règles qui nous guident en matière de probabilité, que, par la seule évolution des combinaisons fortuites, en dehors des limites où les réactions mutuelles suffisent pour rendre raison de l’harmonie finale, après des combinaisons sans nombre aussitôt détruites que formées, des combinaisons ont enfin dû venir, offrant par hasard toutes les conditions d’harmonie propres à en assurer la stabilité. Ainsi ce serait par hasard, après des combinaisons dont l’énumération surpasse toutes les forces du calcul, que se serait formé le globe de l’œil avec ses tissus, ses humeurs, les courbures de leurs cloisons, les densités diverses des matières réfringentes dont il se compose, combinées de manière à corriger l’aberration des rayons, le diaphragme qui se dilate ou se resserre selon qu’il faut amplifier ou restreindre les dimensions du pinceau lumineux, le pigment qui en tapisse le fond pour prévenir le trouble que causeraient les réflexions intérieures, les organes accessoires qui le protègent, les muscles qui le meuvent, l’épanouissement du nerf optique en un réseau sensible si bien approprié à la peinture des images, et les connexions de ce nerf avec le cerveau, non moins spécialement appropriées à la sensation qu’il s’agit de transmettre ! Tout cela n’attesterait pas une harmonie préétablie entre les propriétés physiques de la lumière et le plan de l’organisation animale ! Il serait trop facile d’insister sur les détails inépuisables de cet argument inductif ; on l’a fait trop souvent, et parfois trop éloquemment, pour qu’il ne convienne pas de se borner ici à en indiquer la place. Encore moins conviendrait-il de ressasser les lieux communs des écoles sur les coups de dés et les assemblages de lettres, et de répéter des exemples fictifs, rebattus, même dans l’antiquité. La science moderne a une réponse plus satisfaisante et plus péremptoire que ces raisonnements scolastiques : elle a déchiffré les archives du vieux monde ; elle y a vu qu’à une certaine époque géologique les êtres vivants n’existaient pas et ne pouvaient exister à la surface de notre planète ; que par conséquent la condition d’un temps illimité pour l’évolution des combinaisons fortuites manque absolument ; que les races se sont succédé, et très-probablement aussi se sont modifiées selon les circonstances extérieures, mais sans que la nature procédât plus que maintenant par des myriades d’ébauches informes, avant d’aboutir fortuitement à un type organique susceptible de se conserver comme individu et de se perpétuer comme espèce. L’existence d’une force plastique, qui d’elle-même procède d’après des conditions d’unité et d’harmonie qui lui sont propres, tout en se mettant en rapport avec les circonstances extérieures et en en subissant l’influence, est dès lors, pour tout esprit sensé, non-seulement la conséquence probable d’un raisonnement abstrait, mais aussi la conséquence indubitable des données mêmes de l’observation.

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Le plus souvent, les trois principes ou chefs d’explication que nous avons mentionnés doivent être concurremment acceptés, sauf à faire la part de chacun selon la mesure de nos connaissances et la valeur des inductions qui s’en tirent. Un jardinier soumet à la culture une plante sauvage, la place dans des conditions nouvelles, et bientôt le type organique, cédant aux influences extérieures, se met en harmonie avec ces nouvelles conditions, et par suite en harmonie avec les besoins en vue desquels l’homme a dirigé sa culture. Certains organes avortent ou s’amoindrissent ; d’autres organes, comme les fleurs, les fruits, les racines, qui sont pour l’homme des objets d’utilité ou d’agrément, prennent un surcroît de développement, de vigueur et de beauté. Voilà pour la part des réactions et des influences susceptibles d’aboutir à une harmonie finale, et qui (dans ce cas) substituent un ordre harmonique nouveau, provoqué par l’industrie de l’homme, à l’ordre qu’avaient établi les lois primordiales de la nature, en dehors de l’action de l’homme, et antérieurement à l’introduction de cette force nouvelle dans l’économie du monde. Le même jardinier fait des semis à tout hasard, et parmi le grand nombre de variétés individuelles qui résultent fortuitement des diverses dispositions des germes, combinées avec les influences accidentelles de l’atmosphère et du sol, il s’en trouve quelques-unes qui réunissent les conditions de propagation, en ce sens que le cultivateur a intérêt à les propager, de préférence aux autres qu’il sacrifie. Les individus conservés en produisent à leur tour une multitude d’autres, parmi lesquels on trie encore ceux qui, par des circonstances fortuites, réunissent à un plus haut degré les qualités que l’on prisait dans leurs ancêtres, qualités qui vont ainsi en se consolidant et se prononçant de plus en plus par les transmissions successives d’une génération à l’autre : et par là s’explique la formation des races cultivées, qui sont comme des types nouveaux, artificiellement substitués à ceux de la nature sauvage. Cet exemple peut donner l’idée de la part du hasard et de la multiplication indéfinie des combinaisons fortuites dans l’établissement de l’ordre final et des harmonies qui s’y remarquent. Mais il y a des limites à cette part du hasard, comme à la part des influences que la culture développe : le plus grand rôle dans la constitution de l’harmonie finale reste toujours à la force génératrice et plastique primitivement attachée au type originel, en vertu d’une harmonie préexistante que l’art de la culture peut bien modifier, mais non suppléer, ni créer de toutes pièces. Ce que nous disons pour un petit échantillon de la nature cultivée peut aussi bien s’appliquer, sauf le grandiose des proportions, aux libres allures de la nature sauvage. Il y a eu sans doute bien des races créées et consolidées par un concours fortuit de circonstances accidentelles, en raison de la diversité des climats et du long temps écoulé depuis l’époque de la première apparition des êtres vivants ; mais, autant qu’on en peut juger dans l’état de nos connaissances, ceci n’explique que la moindre partie des variétés de type et d’organisation, et il faut surtout tenir compte des variétés inhérentes au plan primordial de la nature dans la construction des types organiques. De même, pour s’expliquer l’harmonie finale des organes entre eux et de l’organisme complet avec les milieux ambiants, il faut sans doute faire la part des influences et des réactions mutuelles qui suffisent au besoin, entre de certaines limites, pour rétablir une harmonie accidentellement troublée ; mais il faut principalement et avant tout avoir égard aux harmonies essentielles du plan primordial. S’il arrive que la patte du chien de Terre-Neuve offre un rudiment de palmature approprié à sa vie aquatique ; s’il arrive aussi, suivant la remarque de Daubenton, que le tube intestinal s’allonge un peu chez le chat domestique, que l’on force à se nourrir en partie d’aliments végétaux, ces faits, qui nous démontrent l’influence singulière des milieux ambiants et des habitudes acquises pour modifier, mais seulement dans d’étroites limites, les types organiques, de manière à les approprier à de nouvelles conditions, nous montrent aussi, par l’étroitesse même des limites et l’imperfection organique des produits, toute la différence qu’il faut mettre entre de telles influences extérieures et la vertu plastique qui procède du type même de l’organisation et de ses coordinations harmoniques. Autrement, autant vaudrait assimiler les callosités que la fatigue habituelle développe après coup, quoique d’une manière constante, précisément sur les parties du derme qui ont besoin de protection, avec les organes mêmes de protection, comme les ongles, les sabots, qui rentrent évidemment dans les harmonies originelles du type spécifique.

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Lorsque le consensus final provient d’influences ou de réactions mutuelles, il n’y a pas ordinairement parité de rôles entre les diverses parties qui tendent à former un système solidaire. L’une des parties joue le plus souvent, en raison de sa masse ou pour toute autre cause, un rôle prépondérant, et il peut même se faire qu’en soumettant les autres à son influence, elle n’en subisse pas à son tour de réaction appréciable. Lorsque les influences ou les réactions mutuelles ne suffisent pas à l’explication du consensus observé, et que la raison se sent obligée de chercher dans la finalité des causes l’explication qui lui manquerait autrement, elle ne doit pas non plus admettre qu’il y ait, en général, parité de rôle, dans l’ordre de la finalité, entre toutes les parties du système harmonique. Là où la finalité est le plus manifeste, comme dans l’organisme des êtres vivants, on ne saurait attribuer une telle parité de rôles à toutes les parties de l’organisme, sans aller contre toutes les notions que la science nous donne sur la subordination des organes et des caractères organiques, qui n’ont ni la même fixité d’un type à l’autre, ni la même importance, lorsqu’on les considère simultanément dans le même type. Ainsi, à l’aspect de l’éléphant, on voit que sa structure massive lui rendait nécessaire cet organe singulier de préhension connu sous le nom de trompe, et qu’il y a par conséquent une harmonie remarquable dans l’organisation de cet animal, entre le développement extraordinaire du nez, qui en fait par exception un organe de préhension, et les modifications de taille et de forme des autres parties du corps. Il serait ridicule de supposer que le nez de l’éléphant s’est allongé par suite des efforts persévérants que lui et ses ancêtres ont faits pour atteindre avec le nez les objets dont ils faisaient leur nourriture : cela excède la part des réactions mutuelles ; la paléontologie ne témoigne nullement de cet allongement progressif ; la race aurait péri avant que le but ne fût atteint ; et la raison est amenée à reconnaître une harmonie originelle, une cause finale. Mais évidemment aussi, ce n’est point parce que l’animal a été pourvu d’une trompe que la nature l’a créé lourd et massif, et l’a privé des moyens d’atteindre directement avec la bouche les objets dont il se nourrit ; c’est au contraire parce que les conditions générales de structure et de taille étaient données pour ce type, en vertu de lois supérieures qui président aux grandes modifications de l’animalité et à la distribution des espèces en ordres et en genres, que la nature, descendant aux détails, a modifié un organe secondaire de manière à l’approprier à un besoin spécial imposé par les conditions dominantes. Dans l’ordre de la finalité, les conditions générales de structure et de taille sont le terme antécédent ; le développement exceptionnel de l’appareil nasal est le terme conséquent. La raison serait choquée si l’on intervertissait l’ordre des termes, comme elle pourrait l’être si l’on s’obstinait à ne voir dans cette harmonie que le résultat d’une coïncidence fortuite. D’autres fois, les divers termes du rapport harmonique se présentent sur la même ligne, sans qu’il y ait de raison, au moins dans l’état de nos connaissances, pour subordonner l’un à l’autre. Il faut que l’animal carnassier ait assez d’agilité pour atteindre sa proie, assez de force musculaire pour la terrasser, des griffes et des dents puissantes pour la déchirer ; mais nous n’avons pas de raisons décisives pour regarder les caractères qui se tirent de la conformation de l’appareil dentaire comme dominant ceux qui se tirent de la conformation des extrémités des membres, ou réciproquement ; ces caractères nous paraissent être de même ordre, et concourir de la même manière, au même titre, à l’harmonie générale de l’organisme (25).

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Nous aurons lieu de faire des remarques analogues, si nous passons de la considération de l’harmonie qui règne entre les parties d’un être organisé, à l’étude des harmonies que nous offrent les rapports d’un être organisé avec les êtres qui l’entourent, ou bien à celle des harmonies que manifeste, sur une échelle encore plus grande, l’économie du monde physique. Ainsi, il ne sera pas permis de dire indifféremment que les végétaux ont été créés pour servir de pâture aux animaux herbivores, ou que les animaux herbivores ont été organisés pour se nourrir d’aliments végétaux. Le développement de la vie végétale à la surface du globe est le fait antérieur, dominant, auquel la nature a subordonné la construction de certains types d’animaux, organisés pour puiser leurs aliments dans le règne végétal. Ce n’est pas là une proposition qui se démontre avec une rigueur logique ; mais c’est une relation que nous saisissons par le sentiment que nous avons de la raison des choses, et par une vue de l’ensemble des phénomènes. L’abeille seule pourrait se figurer que les fleurs ont été créées pour son usage : quant à nous, spectateurs désintéressés, nous voyons clairement que la fleur fait partie d’un système d’organes essentiellement destinés à la reproduction du végétal, construits dans ce but, et que c’est au contraire l’abeille dont l’organisme a reçu les modifications convenables pour qu’elle pût tirer de la fleur les sucs nourriciers et les assimiler à sa propre substance. Il serait ridicule de dire qu’un animal a été organisé pour servir de pâture à l’insecte parasite, tandis qu’on ne peut douter que l’organisation de l’insecte parasite n’ait été accommodée à la nature des tissus et des humeurs de l’animal aux dépens duquel il vit. Si l’on y prend garde, et qu’on examine la plupart des exemples qu’on a coutume de citer pour frapper de ridicule le recours aux causes finales, on verra que le ridicule vient de ce qu’on a interverti les rapports, et méconnu la subordination naturelle des phénomènes les uns aux autres. Mais, de ce que des matériaux, comme la pierre et le bois, n’ont pas été créés pour servir à la construction d’un édifice, il ne s’ensuit pas qu’on doive expliquer par des réactions aveugles ou par une coïncidence fortuite la convenance qui s’observe entre les propriétés des matériaux et la destination de l’édifice. Or, dans le plan général de la nature (autant qu’il nous est donné d’en juger), les mêmes objets doivent être successivement envisagés, d’abord comme des ouvrages que la nature crée pour eux-mêmes, en disposant industrieusement pour cela des matériaux préexistants ; puis comme des matériaux qu’elle emploie avec non moins d’industrie à la construction d’autres ouvrages. Intervertir cet ordre toutes les fois qu’il se montre avec clarté, c’est heurter la raison, ainsi qu’on l’a fait souvent, quand on s’est plu à considérer l’homme comme le centre et le but de toutes les merveilles dont il est seulement le témoin intelligent, et dont il n’a encore, le plus souvent, qu’une notion fort imparfaite.

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Les phénomènes naturels, enchaînés les uns aux autres, forment un réseau dont toutes les parties adhèrent entre elles, mais non de la même manière ni au même degré. On n’en peut comparer le tissu, ni à un système doué d’une rigidité absolue, et qui, pour ainsi dire, ne serait capable de se mouvoir que tout d’une pièce, ni à un tout dont chaque partie serait libre de se mouvoir en tous sens avec une indépendance absolue. Ici les liens de solidarité se relâchent, et il y a plus de carrière au jeu des combinaisons fortuites : là, au contraire, les liens se resserrent, et l’unité systématique est accusée plus fortement. Tel on voit le dessin d’une feuille d’arbre parfaitement arrêté quant aux principales nervures, tandis que, pour les dernières ramifications, et pour l’agglomération des cellules qui en comblent les intervalles et composent le parenchyme de la feuille, le jeu fortuit des circonstances accessoires donne lieu à des modifications innombrables et à des détails qui n’ont plus rien de fixe d’un individu à l’autre. On s’écarte également de la fidèle interprétation de la nature, et en méconnaissant la coordination systématique dans les traits fondamentaux où elle se montre distinctement, et en imaginant mal à propos des liens de coordination et de solidarité là où des séries collatérales, gouvernées chacune par leurs propres lois depuis leur séparation du tronc commun, n’ont plus entre elles que des rapprochements accidentels et des adhérences fortuites. C’est un axiome de la raison humaine que la nature se gouverne par des lois générales, et l’on va contre cet axiome lorsqu’on invoque un décret providentiel, lorsqu’on a recours à une cause finale (deus ex machina) pour chaque fait particulier, pour chacun des innombrables détails que nous offre le tableau du monde. Mais rien ne nous autorise à dire que la nature se gouverne par une loi unique ; et tant que ses lois ne nous paraîtront pas dériver les unes des autres, ou dériver toutes d’une loi supérieure, par une nécessité purement logique ; tant que nous les concevrons au contraire comme ayant pu être décrétées, séparément, d’une infinité de manières, toutes incompatibles avec la production d’effets harmoniques comme ceux que nous observons, nous serons fondés à voir dans l’effet à produire la raison d’une harmonie dont ne rend pas compte la solidarité des lois concourantes ou leur dépendance logique d’une loi supérieure ; et c’est l’idée qui se trouve exprimée par la dénomination de cause finale. De là il suit que, plus le nombre des lois générales et des faits indépendants se réduira par le progrès de nos connaissances positives, plus le nombre des harmonies fondamentales et des applications distinctes du principe de finalité se réduira pareillement ; mais aussi, plus chaque harmonie fondamentale, prise en particulier, acquerra de valeur et de force probante dans son témoignage en faveur de la finalité des causes et d’une coordination intelligente, puisque nous jugeons nécessairement de la perfection d’un système par la simplicité des principes et la fécondité des conséquences : en sorte que, s’il nous appartenait de remonter jusqu’à un principe unique qui expliquât tout, ce principe unique ou ce décret primordial serait la plus haute expression de la sagesse comme de la puissance suprême. D’ailleurs, il doit être bien entendu que les considérations dont il s’agit dans ce chapitre ne s’élèvent point à une telle hauteur. Nous n’avons en vue que l’interprétation philosophique des phénomènes naturels, à l’aide des lumières de la science et de la raison, en tant qu’elle ne franchit pas le cercle des causes secondaires et des faits observables. Nous ne recherchons point comment, dans les détails mêmes livrés au jeu des combinaisons fortuites, il peut y avoir une direction suprême, ni comment, dans un ordre surnaturel vers lequel il est aussi dans la nature de l’homme de tendre par le sentiment religieux, le hasard peut être, jusque pour les faits particuliers, le ministre de la Providence et l’exécuteur de ses décrets mystérieux (36). Nous aurons encore moins la témérité de rechercher quelle est la fin suprême de la création ; la finalité que nous ne pouvons méconnaître dans les œuvres de la nature est une finalité, pour ainsi dire, immédiate et spéciale, une chaîne dont on ne peut suivre que des fragments dispersés. Tel organisme est admirablement adapté à l’accomplissement de telle fonction, et le jeu de la fonction n’est pas moins bien approprié aux besoins de l’individu et à l’entretien de l’espèce ; mais quelle fin la nature s’est-elle proposée en créant et en propageant l’espèce ? C’est ce qui ne nous est point indiqué, et ce que nous ne pouvons tenter de deviner sans faire des suppositions gratuites, parfois ridicules, et toujours indignes d’un esprit sévère : tant le champ de nos connaissances est restreint en comparaison de ce qu’il faudrait savoir pour pouvoir, sans une trop choquante présomption, émettre des conjectures sur l’ordonnance générale du monde !

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Entre les deux explications qui se réfèrent, l’une à la finalité des causes, l’autre à l’épuisement des combinaisons fortuites, ce n’est point, en général, par une preuve rigoureuse et une démonstration formelle que l’esprit se décide. On peut, non sans choquer le bon sens, mais sans violer aucune règle de la logique, attribuer à un arrangement providentiel le rapprochement le plus insignifiant et le plus aisé à concevoir comme résultant de combinaisons fortuites, ou bien inversement se donner carrière pour tirer du jeu des combinaisons fortuites le résultat le plus merveilleux par un concours harmonique de circonstances innombrables, et celui où brille, avec le plus d’éclat, l’intelligence des rapports entre la fin et les moyens. Quelque fondée que soit la raison humaine à préférer, selon les cas, l’une ou l’autre solution, elle rencontrera une contradiction sophistique : non pas une contradiction passagère, comme en éprouvent toutes les vérités scientifiques, jusqu’à ce qu’elles aient été définitivement constatées et acquises à la science, mais une contradiction permanente, tenant à l’impuissance radicale où la raison humaine se trouve d’y mettre fin par une démonstration catégorique, à défaut de l’observation directe. Est-ce à dire que l’homme doive et puisse être indifférent au choix de la solution à donner à ces éternels problèmes ; qu’il doive renoncer à se rendre compte, autant que ses facultés le comportent, des principes d’ordre et d’harmonie introduits dans l’économie du monde, de la part qui revient à ces principes divers et du mode de subordination des uns aux autres ? Concevrions-nous un tableau de la nature où ces considérations ne trouveraient pas leur place, et où l’on se bornerait à décrire des plantes, des animaux, des roches, des chaînes de montagnes, sans rien dire des rapports des êtres entre eux, des parties au tout, et de la manière d’entendre la raison de ces rapports ? C’est ici qu’il devient nécessaire de distinguer profondément la connaissance scientifique, fondée sur l’observation des faits et la déduction des conséquences, d’avec la spéculation philosophique, qui porte sur l’enquête de la raison des choses. Toute la suite de cet ouvrage tendra à faire ressortir de plus en plus cette distinction capitale entre la science et la philosophie, à tâcher de faire la part de l’une et de l’autre, et à montrer que ni l’une ni l’autre ne peuvent être sacrifiées sans que ce sacrifice n’entraîne l’abaissement de l’intelligence de l’homme et la destruction de l’unité harmonique de ses facultés.

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Or, comme il est de la nature de la spéculation philosophique de procéder par inductions et par jugements de probabilité, non par déductions et par démonstrations catégoriques, il doit arriver et il arrive que la probabilité traverse des degrés sans nombre : que parfois la raison est irrésistiblement portée à voir, ici la conséquence d’une harmonie préétablie, là le résultat de la multiplication indéfinie des combinaisons fortuites ; tandis qu’en d’autres cas elle flotte indécise, inclinant à se prononcer dans un sens ou dans l’autre, par suite de dispositions qui peuvent varier avec les habitudes intellectuelles, l’état des lumières et les impressions venues du dehors. Quand on voit que le Soleil, centre des mouvements planétaires, qu’il domine et régularise par l’énorme prépondérance de sa masse, et à la faveur des grands intervalles que la nature a mis initialement entre les distances des planètes, est aussi le foyer de la lumière qui les éclaire et de la chaleur qui y développe le principe de vie, on ne peut méconnaître l’admirable ordonnance qui fait concourir harmoniquement, à la production de ces beaux phénomènes, des forces naturelles, telles que la gravitation, la lumière, etc. ; qui, lors même qu’elles pourraient être considérées comme autant d’émanations d’un seul principe, n’en seraient pas moins caractérisées, en tant que principes secondaires, par des lois distinctes ayant entre elles la même indépendance que des ruisseaux issus d’une même source, et qui, après le partage de leurs eaux, conservent leurs cours et leurs allures propres, en s’accommodant aux accidents des terrains qu’ils parcourent (52). Mais, d’un autre côté, s’il est loisible à une imagination rêveuse et poétique de se figurer que le satellite de notre planète a été créé tout exprès pour éclairer nos nuits de sa douce lumière, une raison plus sévère, instruite de ce qu’il y a d’accidentel et d’irrégulier dans la répartition des satellites entre les planètes principales de notre système, ne peut se résoudre à invoquer le principe de la finalité pour rendre compte d’une harmonie dont l’importance est subalterne, et qui même ne remplit qu’imparfaitement le but qu’on voudrait lui assigner. Encore moins la raison éclairée par le progrès des études géologiques admettrait-elle que, si les antiques révolutions du globe ont enfoui des amas de végétaux incomplètement décomposés, c’était, comme quelques-uns se sont risqués à le dire, pour que l’homme y trouvât plus tard l’approvisionnement de combustible dont les progrès de son industrie lui feraient sentir le besoin. On peut remplir par tant de degrés qu’on voudra l’intervalle entre ces cas extrêmes que nous prenons pour exemples.

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Quant au principe du consensus final par influences ou réactions mutuelles, lorsque le progrès de nos connaissances scientifiques nous a mis à même d’y rattacher l’explication de telle harmonie particulière, cette explication est définitivement acquise à la science, et il n’y a pas de subtilité dialectique qui puisse l’infirmer. Le nombre des cas particuliers expliqués de la sorte est petit sans doute, mais quelques exemples suffisent pour nous montrer que l’application du principe ne surpasse pas absolument les forces de l’intelligence de l’homme, et que le cercle des applications pourra s’étendre, à mesure que nos connaissances positives se perfectionneront et s’étendront. Si l’application du principe dont il s’agit exige (comme cela paraît être le cas ordinaire) que les dispositions initiales aient été jusqu’à un certain point rapprochées des conditions finales d’harmonie, il faudra encore que l’un des deux autres principes nous serve à rendre compte de l’accomplissement de cette condition initiale ; et à cet égard nous retomberons dans l’ambiguïté inévitable signalée tout à l’heure : le surplus de l’explication, par les réactions mutuelles des diverses parties d’un système plus ou moins solidaire, conservant toute la certitude d’une démonstration scientifique. Plus il y aura de latitude dans les suppositions permises sur l’état initial (ce qu’on apprendra par une discussion appropriée à chaque cas particulier), plus on aura de motifs de se dispenser de recourir à la finalité des causes ou à l’épuisement d’un nombre immense de combinaisons fortuites, pour rendre complètement raison de l’harmonie qui s’observe dans l’état final.

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En terminant, disons quelques mots de l’usage du principe de finalité comme fil conducteur dans les recherches scientifiques. Cet usage peut ne consister que dans l’application de l’adage vulgaire : « qui veut la fin, veut les moyens. » Lorsque la fin, c’est-à-dire le résultat, est un fait donné et incontestable, il faut, de nécessité logique, admettre les moyens, c’est-à-dire la réunion des circonstances sans lesquelles ce résultat n’aurait pas lieu : et de là une direction imprimée aux recherches expérimentales, jusqu’à ce qu’on ait retrouvé par l’observation directe et positivement constaté ce dont on avait d’abord conclu par le raisonnement l’existence nécessaire. Ainsi, nous sommes autorisés à conclure, de la connaissance que nous avons des habitudes carnassières d’un animal, la présence nécessaire d’armes propres à saisir et à déchirer la proie, un mode de structure de l’appareil digestif approprié au régime carnivore, et ainsi de suite. On a pu de la sorte (50) restituer des espèces détruites, dans les traits les plus essentiels de leur organisation, à l’aide seulement de quelques fragments fossiles ; et l’on a fait dans ce travail de restitution des pas d’autant plus grands qu’on a acquis une connaissance plus approfondie des harmonies de la nature animale. Un pareil travail n’implique point du tout la solution du problème philosophique qui porte sur l’origine et sur la raison des harmonies observées, et n’exige pas qu’on ait pris parti pour l’un ou pour l’autre des trois chefs d’explication entre lesquels il faut choisir pour s’en rendre compte. Il ne s’agit que de conclure logiquement d’un fait certain aux conditions sans lesquelles ce fait ne pourrait avoir lieu. L’esprit, dans cette opération, procède avec toute la sûreté et toute la rigueur démonstratives qui appartiennent aux déductions logiques. Mais il y a encore pour l’esprit une autre marche, qui consiste à se laisser guider par le pressentiment d’une perfection et d’une harmonie dans les œuvres de la nature, bien supérieures à ce que notre faible intelligence en a pu déjà découvrir. Si ce pressentiment n’est pas infaillible, parce que le point où nous sommes placés pour juger des œuvres de la nature ne nous laisse voir qu’un horizon restreint, et parce que la plus grande perfection dans les détails n’est pas toujours compatible avec la simplicité du plan et la généralité des lois, il arrive bien plus ordinairement, principalement lorsque l’observation porte sur les créations de la nature vivante, que l’observateur, en cédant à ce pressentiment, et en dirigeant son investigation en conséquence, se trouve par cela même sur la voie des découvertes. Il en est de ce pressentiment indéfinissable, et dont il faut tenir grand compte, quoiqu’il n’ait pas la sûreté d’une règle logique, comme de celui qui met le géomètre sur la trace d’un théorème, le physicien sur la trace d’une loi physique, selon qu’il leur paraît que la loi ou le théorème pressentis satisfont aux conditions de généralité, de simplicité, de symétrie, qui contribuent à la perfection de l’ordre en toutes choses, et qu’une longue pratique des sciences leur a rendues familières.

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Les considérations dans lesquelles nous venons d’entrer trouvaient ici leur place, non-seulement parce que l’idée d’un ordre harmonique dans la nature est essentiellement corrélative à la notion du hasard et de l’indépendance des causes, et par là même se rattache à la théorie de la probabilité philosophique, mais encore parce qu’elle a une influence directe et évidente sur les jugements que nous portons concernant la réalité de nos connaissances et la valeur objective de nos idées en général. N’est-il pas clair en effet que, s’il y a tant d’harmonie dans tous les détails de la création, et notamment dans l’économie des êtres vivants, l’harmonie doit aussi régner entre le système des causes extérieures qui agissent sur nous de manière à nous donner des connaissances et des idées, et le système de connaissances et d’idées qui en résultent ? Ce qu’il y a de particulier, d’accidentel, d’anormal dans les impressions reçues et dans les idées produites, d’un individu à l’autre ou d’une phase à l’autre de l’existence du même individu, ne doit-il pas s’effacer et disparaître, de manière qu’en définitive il y ait accord entre les notions fondamentales, ou les règles de l’intelligence, et les lois fondamentales ou les phénomènes généraux du monde extérieur ? D’un autre côté, si un tel consensus doit nécessairement s’établir en définitive, n’est-il pas manifeste que c’est par suite de l’influence des causes extérieures sur la génération des idées, et non par l’influence de nos idées sur la constitution du monde extérieur ? De telle sorte que ces étranges systèmes de métaphysique, qui consistent à faire sortir le monde extérieur, ou tout au moins à faire sortir l’ordre qu’on y observe, de l’ordre même de nos idées, ne sont, à le bien prendre, que l’extrême exagération de l’erreur où l’on tombe dans les applications abusives de l’un ou de l’autre des deux principes de solidarité et de finalité (65 et 66), lorsqu’au lieu de concevoir que les faits particuliers se sont ajustés ou ont été ajustés aux faits généraux et dominants, on imagine, au contraire, un ajustement des faits généraux et dominants en vue ou par l’influence des faits particuliers et subordonnés.

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Il en est de l’harmonie entre la constitution intellectuelle d’un être intelligent et la constitution du monde extérieur, comme de toutes les autres harmonies de la nature : on peut supposer qu’elle n’excède point le pouvoir inhérent aux influences et aux réactions d’un système sur l’autre, comme aussi l’on peut croire qu’elle serait inexplicable sans un concert préétabli ; et enfin la troisième explication, par l’épuisement des combinaisons fortuites, s’offre, ici comme ailleurs, à titre au moins d’argutie scolastique. Mais, de quelque manière que l’on conçoive la raison d’une telle harmonie, il est évident qu’elle n’a lieu nécessairement que tout autant qu’il est nécessaire pour le gouvernement de l’être intelligent, dans ses rapports avec le monde extérieur. Là est le vrai fondement de la distinction posée par Kant entre la raison spéculative et la raison pratique : car il répugnerait que les idées d’un être intelligent ne fussent pas en rapport harmonique avec ses besoins et avec les actes qu’il doit accomplir en conséquence de ses idées et de ses besoins, tout comme il répugnerait qu’un animal dont l’estomac et les intestins sont appropriés à la digestion d’une proie vivante, n’eût pas reçu de la nature les armes destinées à le mettre en possession de cette proie. Que si l’on sort du cercle des besoins et des actes de l’être intelligent, qui tous dépendent de ses rapports avec le monde extérieur, pour se livrer à des spéculations sur ce que les choses sont en elles-mêmes et indépendamment de leurs rapports avec l’être intelligent, il est incontestable qu’on ne peut plus rien conclure de l’action des principes généraux qui président à l’harmonie de la création, pas plus que Descartes n’était autorisé à s’appuyer en pareil cas sur le principe de la véracité de Dieu : car, s’il est évident que Dieu n’a pas pu nous tromper dans les règles qu’il a imposées à notre intelligence pour la conduite de nos actions, de quel droit affirmer qu’il a dû nous donner des règles infaillibles pour pénétrer dans des vérités absolues dont la connaissance n’importe pas à l’accomplissement des destinées qu’il nous a faites ? Il faut donc recourir à d’autres principes pour la discussion critique de la valeur de nos idées, en tant qu’il s’agit de spéculation et non de pratique : ce sont ces principes que nous allons entreprendre d’indiquer, en demandant grâce pour l’aridité des explications techniques. La question en vaut la peine, soit que l’on croie à la possibilité d’une solution, soit qu’on n’ait en vue que de rapprocher des systèmes qui ont tant occupé l’esprit humain.