Essais/Livre I/Chapitre 1

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 1-2v).

Par diuers moyens on arriue à pareille fin.
Chap. I.


LA plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offenſez, lors qu’ayant la vengeance en main, ils nous tiennẽt à leur mercy, c’eſt de les eſmouuoir par ſummiſſion à commiſeratiõ & à pitié : Toutesfois la brauerie, et la conſtance, moyens tous contraires, ont quelquefois ſerui à ce meſme effect. Edouard prince de Galles, celuy qui regenta ſi long tẽps noſtre Guienne : perſonnage, duquel les conditions & la fortune ont beaucoup de notables parties de grandeur, ayant eſté bien fort offencé par les Limoſins, & prenant leur ville par force, ne peut eſtre arreſté par les cris du peuple, & des femmes, & enfans abandonnez à la boucherie, luy criants mercy, & ſe iettans à ſes pieds, iuſqu’à ce que paſſant touſiours outre dans la ville, il apperceut trois gentils-hommes François, qui d’vne hardieſſe incroyable ſouſtenoyent ſeuls l’effort de ſon armee victorieuſe. La conſideration & le reſpect d’vne ſi notable vertu, reboucha premierement la pointe de ſa cholere ; Et commença par ces trois, à faire miſericorde à tous les autres habitãs de la ville. Scanderberch, prince de l’Epire, ſuyuant vn ſoldat des ſiẽs pour le tuer ; & ce ſoldat ayãt eſſayé par toute espece d’humilité et de supplication, de l’appaiser, se resolut à toute extrémité de l’attendre l’espée au poing. Cette sienne resolution arresta sus bout la furie de son maistre, qui, pour luy avoir veu prendre un si honorable party, le receut en grace. Cet exemple pourra souffrir autre interpretation de ceux qui n’auront leu la prodigieuse force et vaillance de ce prince là.

L’Empereur Conrad troisiesme, ayant assiegé Guelphe, duc de Bavieres, ne voulut condescendre à plus douces conditions, quelques viles et laches satisfactions qu’on luy offrit, que de permettre seulement aux gentils-femmes qui estoyent assiegées avec le Duc, de sortir, leur honneur sauve à pied, avec ce qu’elles pourroyent emporter sur elles. Elles d’un cœur magnanime s’aviserent de charger sur leurs espaules leurs maris, leurs enfans et le Duc mesme. L’Empereur print si grand plaisir à voir la gentillesse de leur courage, qu’il en pleura d’aise : Et amortit toute cette aigreur d’inimitié mortelle et capitale, qu’il avoit portée contre ce Duc : Et dés lors en avant le traita humainement luy et les siens. L’un et l’autre de ces deux moyens m’emporteroit aysement. Car j’ay une merveilleuse lascheté vers la misericorde et la mansuetude. Tant y a qu’à mon advis, je serois pour me rendre plus naturellement à la compassion, qu’à l’estimation : Si est la pitié, passion vitieuse aux Stoïques : ils veulent qu’on secoure les affligez, mais non pas qu’on flechisse et compatisse avec eux.

Or ces exemples me semblent plus à propos : D’autant qu’on voit ces ames assaillies et essayées par ces deux moyens, en soustenir l’un sans s’esbranler, et courber sous l’autre. Il se peut dire, que de rompre son cœur à la commiseration, c’est l’effect de la facilité, débonnaireté, et mollesse : D’où il advient que les natures plus foibles, comme celles des femmes, des enfans, et du vulgaire y sont plus subjettes ; Mais ayant eu à desdaing les larmes et les prières, de se rendre à la seule reverence de la saincte image de la vertu, que c’est l’effect d’une ame forte et imployable, ayant en affection et en honneur une vigueur masle, et obstinée. Toutesfois és ames moins genereuses, l’estonnement et l’admiration peuvent faire naistre un pareil effect. Tesmoin le peuple Thebain : lequel ayant mis en justice d’accusation capitale ses capitaines, pour avoir continué leur charge outre le temps qui leur avoit esté prescrit et preordonné, absolut à toutes peines Pelopidas, qui plioit sous le faix de telles objections, et n’employoit à se garantir que requestes et supplications ; et, au contraire, Epaminondas, qui vint à raconter magnifiquement les choses par luy faites, et à les reprocher au peuple, d’une façon fiere et arrogante, il n’eut pas le cœur de prendre seulement les balotes en main ; et se departit l’assemblée, louant grandement la hautesse du courage de ce personnage. Dionysius le vieil, apres des longueurs et difficultez extremes, ayant prins la ville de Rege, et en icelle le capitaine Phyton, grand homme de bien, qui l’avoit si obstineement defendue, voulut en tirer un tragique exemple de vengeance. Il luy dict premierement comment, le jour avant, il avoit faict noyer son fils et tous ceux de sa parenté. A quoi Phyton respondit seulement, qu’ils en estoient d’un jour plus heureux que luy. Apres il le fit despouiller et saisir à des bourreaux et le trainer par la ville en le foitant tres ignominieusement et cruellement, et en outre le chargeant de felonnes paroles et contumelieuses. Mais il eut le courage tousjours constant, sans se perdre ; et, d’un visage ferme, alloit au contraire ramentevant à haute voix l’honorable et glorieuse cause de sa mort, pour n’avoir voulu rendre son païs entre les mains d’un tyran ; le menaçant d’une prochaine punition des dieux. Dionysius, lisant dans les yeux de la commune de son armée qu’au lieu de s’animer des bravades de cet ennemy vaincu, au mespris de leur chef et de son triomphe, elle alloit s’amollissant par l’estonnement d’une si rare vertu, et marchandoit de se mutiner, estant à mesme d’arracher Phyton d’entre les mains de ses sergens, feit cesser ce martyre, et à cachettes l’envoya noyer en la mer. Certes, c’est un subject merveilleusement vain, divers, et ondoyant, que l’homme. Il est malaisé d’y fonder jugement constant et uniforme. Voyla Pompeius qui pardonna à toute la ville des Mamertins contre laquelle il estoit fort animé, en consideration de la vertu et magnanimité du citoyen Zenon, qui se chargeoit seul de la faute publique, et ne requeroit autre grace que d’en porter seul la peine. Et l’hoste de Sylla ayant usé en la ville de Peruse de semblable vertu, n’y gaigna rien, ny pour soy ny pour les autres. Et directement contre mes premiers exemples, le plus hardy des hommes et si gratieux aux vaincus, Alexandre, forçant apres beaucoup de grandes difficultez, la ville de Gaza, rencontra Betis qui y commandoit, de la valeur duquel il avoit, pendant ce siege, senty des preuves merveilleuses, lors seul, abandonné des siens, ses armes despecées, tout couvert de sang et de playes, combatant encores au milieu de plusieurs Macedoniens, qui le chamailloient de toutes parts ; et luy dict, tout piqué d’une si chere victoire, car entre autres dommages, il avoit receu deux fresches blessures sur sa personne : Tu ne mourras pas comme tu as voulu, Betis ; fais estat qu’il te faut souffrir toutes les sortes de tourmens qui se pourront inventer contre un captif. L’autre, d’une mine non seulement asseurée, mais rogue et altiere, se tint sans mot dire à ces menaces. Lors Alexandre, voyant son fier et obstiné silence : A-il flechi un genouil ? lui est-il eschappé quelque voix suppliante ? Vrayment je vainqueray ta taciturnité ; et si je n’en puis arracher parole, j’en arracheray au moins du gemissement. Et tournant sa cholere en rage, commanda qu’on luy perçast les talons, et le fit ainsi trainer tout vif, deschirer et desmembrer au cul d’une charrette. Seroit-ce que la hardiesse luy fut si commune que, pour ne l’admirer point, il la respectast moins ? Ou qu’il l’estimast si proprement sienne qu’en cette hauteur il ne peust souffrir de la veoir en un autre sans le despit d’une passion envieuse, ou que l’impetuosité naturelle de sa cholere fust incapable d’opposition ? De vrai, si elle eust receu la bride, il est à croire qu’en la prinse et desolation de la ville de Thebes elle l’eust receue, à veoir cruellement mettre au fil de l’espée tant de vaillans hommes perdus et n’ayans plus moyen de desfense publique. Car il en fut tué bien six mille, desquels nul ne fut veu ny fuiant ny demandant merci, au rebours cerchans, qui ça, qui là, par les rues, à affronter les ennemis victorieux, les provoquant à les faire mourir d’une mort honorable. Nul ne fut veu si abatu de blessures qui n’essaiast en son dernier soupir de se venger encores, et à tout les armes du desespoir consoler sa mort en la mort de quelque ennemi. Si ne trouva l’affliction de leur vertu aucune pitié, et ne suffit la longueur d’un jour à assouvir sa vengeance. Dura ce carnage jusques à la derniere goute de sang qui se trouva espandable, et ne s’arresta que aux personnes desarmées, vieillards, femmes et enfans, pour en tirer trente mille esclaves.