Essais/Livre I/Chapitre 11

La bibliothèque libre.
< Essais‎ | Livre I
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 13v-14v).
Chapitre 11 :
Des Prognostications



QVant aux oracles, il est certain que bonne piece avant la venue de Jesus-Christ, ils avoyent commencé à perdre leur credit : car nous voyons que Cicero se met en peine de trouver la cause de leur defaillance ; et ces mots sont à luy : Cur isto modo jam oracula Delphis non eduntur non modo nostra aetate sed jamdiu, ut modo nihil possit esse contempsius. Mais quant aux autres prognostiques, qui se tiroyent de l’anatomie des bestes aux sacrifices, ausquels Platon attribue en partie la constitution naturele des membres internes d’icelles, du trepignement des poulets, du vol des oyseaux, aves quasdam rerum augurandarum causa natas esse putamus, des foudres, du tournoiement des rivieres, multa cernunt aruspices, multa augures provident, multa oraculis declarantur, multa vaticinationibus, multa somniis, multa portentis, et autres sur lesquels l’ancienneté appuioit la plus part des entreprinses, tant publiques que privées, nostre religion les a abolies. Et encore qu’il reste entre nous quelques moyens de divination és astres, és esprits, és figures du corps, és songes, et ailleurs,--notable exemple de la forçenée curiosité de nostre nature, s’amusant à preoccuper les choses futures, comme si elle n’avoit pas assez affaire à digerer les presentes :

cur hanc tibi rector Olympi
Sollicitis visum mortalibus addere curam,
Noscant venturas ut dira per omina clades.
Sit subitum quodcunque paras, sit caeca futuri
Mens hominum fati, liceat sperare timenti ;

Ne utile quidem est scire quid futurum sit. Miserum est enim nihil proficientem angi, —si est-ce qu’elle est de beaucoup moindre auctorité. Voylà pourquoy l’exemple de François Marquis de Sallusse m’a semblé remarcable. Car, lieutenant du Roy François en son armée de là les monts, infiniment favorisé de nostre cour, et obligé au Roy du Marquisat mesmes, qui avoit esté confisqué de son frere, au reste ne se presentant occasion de le faire, son affection mesme y contredisant, se laissa si fort espouvanter (comme il a esté adveré) aux belles prognostications qu’on faisoit lors courir de tous costez à l’advantage de l’Empereur Charles cinquiesme, et à nostre des-advantage, mesmes en Italie, où ces folles propheties avoyent trouvé tant de place, qu’à Rome fut baillé grande somme d’argent au change, pour cette opinion de nostre ruine, qu’apres s’estre souvent condolu à ses privez, des maux qu’il voyoit inevitablement preparez à la couronne de France, et aux amis qu’il y avoit, se revolta et changea de party : à son grand dommage pourtant, quelque constellation qu’il y eut. Mais il s’y conduisit en homme combattu de diverses passions. Car ayant et villes et forces en sa main, l’armée ennemye soubs Antoine de Leve à trois pas de luy, et nous sans soubsçon de son faict, il estoit en luy de faire pis qu’il ne fist. Car, pour sa trahison, nous ne perdismes ny homme ny ville que Fossan : encore apres l’avoir long temps contestée.

Prudens futuri temporis exitum
Caliginosa nocte premit Deus,
Ridétque si mortalis ultra
Fas trepidat.
Ille potens sui
Laetusque deget, cui licet in diem
Dixisse, vixi, cras vel atra
Nube polum pater occupato
Vel sole puro.
Laetus in praesens animus, quod ultra est,
Oderit curare.

Et ceux qui croyent ce mot au contraire, le croyent à tort : Ista sic reciprocantur, ut et, si divinatio sit, dii sint ; et, si dii sint, sit divinatio. Beaucoup plus sagement Pacuvius : Nam istis qui linguam avium intelligunt, Plusque ex alieno jecore sapiunt, quam ex suo, Magis audiendum quam auscultandum censeo. Cette tant celebrée art de diviner des Toscans nasquit ainsi. Un laboureur, perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages, demi-dieu d’un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siecles, contenant les principes et moyens de cette art. Naissance conforme à son progrez. J’aymerois bien mieux regler mes affaires par le sort des dez que par ces songes. Et de vray en toutes republiques on a tousjours laissé bonne part d’authorité au sort. Platon en la police qu’il forge à discretion luy attribue la decision de plusieurs effects d’importance, et veut entre autres choses que les mariages se facent par sort entre les bons ; et donne si grand poids à cette election fortuite que les enfans qui en naissent, il ordonne qu’ils soyent nourris au païs : ceux qui naissent des mauvais en soyent mis hors : toutesfois si quelqu’un de ces bannis venoit par cas d’adventure à montrer en croissant quelque bonne esperance de soy, qu’on le puisse rapeler, et exiler aussi celuy d’entre les retenus qui montrera peu d’esperance de son adolescence. J’en voy qui estudient et glosent leurs Almanachs, et nous en alleguent l’authorité aux choses qui se passent. A tant dire, il faut qu’ils dient et la vérité et le mensonge : Quis est enim qui totum diem jaculans non aliquando conlineet. Je ne les estime de rien mieux, pour les voir tomber en quelque rencontre : ce seroit plus de certitude, s’il y avoit regle et verité à mentir tousjours. joint que personne ne tient registre de leurs mescontes, d’autant qu’ils sont ordinaires et infinis ; et fait on valoir leurs divinations de ce qu’elles sont rares, incroiables et prodigieuses. Ainsi respondit Diagoras qui fut surnommé l’Athée, estant en la Samothrace, à celuy qui en luy montrant au temple force voeuz et tableaux de ceux qui avoyent eschapé le naufrage, luy dict : Et bien, vous qui pensez que les dieux mettent à nonchaloir les choses humaines, que dittes vous de tant d’hommes sauvez par leur grace ? Il se fait ainsi, respondit-il : ceux-là ne sont pas peints qui sont demeurez noyez, en bien plus grand nombre. Cicero dit que le seul Xenophanes Colophonius entre tous les philosophes qui ont advoué les dieux, a essayé desraciner toute sorte de divination. D’autant est-il moins de merveille si nous avons veu par fois à leur dommage aucunes de noz ames principesques s’arrester à ces vanitez. Je voudrois bien avoir reconnu de mes yeux ces deux merveilles : du livre de Joachim, abbé calabrois, qui predisoit tous les papes futurs, leurs noms et formes ; et celuy de Leon l’Empereur, qui predisoit les empereurs et patriarches de Grece. Cecy ay-je reconnu de mes yeux, qu’és confusions publiques les hommes estonnez de leur fortune se vont rejettant comme à toute superstition, à rechercher au ciel les causes et menaces ancienes de leur malheur. Et y sont si estrangement heureux de mon temps, qu’ils m’ont persuadé, qu’ainsi que c’est un amusement d’esperits aiguz et oisifs, ceux qui sont duicts à ceste subtilité, de les replier et desnouer, seroyent en tous escrits capables de trouver tout ce qu’ils y demandent. Mais sur tout leur preste beau jeu le parler obscur, ambigu et fantastique du jargon prophetique, auquel leurs autheurs ne donnent aucun sens clair, afin que la posterité y en puisse appliquer de tel qu’il luy plaira. Le demon de Socrates estoit à l’advanture certaine impulsion de volonté, qui se présentoit à luy, sans attendre le conseil de son discours. En une ame bien espurée, comme la sienne, et preparée par continuel exercice de sagesse et de vertu, il est vray semblable que ces inclinations, quoy que temeraires et indigestes, estoyent tousjours importantes et dignes d’estre suyvies. Chacun sent en soy quelque image de telles agitations d’une opinion prompte, véhemente et fortuite. C’est à moy de leur donner quelque authorité, qui en donne si peu à nostre prudence. Et en ay eu de pareillement foibles en raison et violentes en persuasion : ou en dissuasion, qui estoient plus ordinaires en Socrates, ausquelles je me laissay emporter si utilement et heureusement qu’elles pourroyent estre jugées tenir quelque chose d’inspiration divine.