Essais/Livre I/Chapitre 25

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 49-53).
Chapitre 25 :
Du Pedantisme



IE me suis souvent despité, en mon enfance, de voir és comedies Italiennes tousjours un pedante pour badin, et le surnom de magister n’avoit guiere plus honorable signification parmy nous. Car, leur estant donné en gouvernement et en garde, que pouvois-je moins faire que d’estre jalous de leur reputation ? Je cherchois bien de les excuser par la disconvenance naturelle qu’il y a entre le vulgaire et les personnes rares et excellentes en jugement et en sçavoir : d’autant qu’ils vont un train entierement contraire les uns des autres. Mais en cecy perdois je mon latin, que les plus galans hommes c’estoient ceux qui les avoyent le plus à mespris, tesmoing nostre bon du Bellay : Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque. Et est cette coustume ancienne : car Plutarque dit que Grec et escholier estoient mots de reproche entre les Romains, et de mespris.

Depuis, avec l’eage, j’ay trouvé qu’on avoit une grandissime raison et que magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes. Mais d’où il puisse advenir qu’une ame riche de la connoissance de tant de choses n’en devienne pas plus vive et plus esveillée, et qu’un esprit grossier et vulgaire puisse loger en soy, sans s’amender, les discours et les jugemens des plus excellens esprits que le monde ait porté, j’en suis encore en doute. A recevoir tant de cervelles estrangeres, et si fortes, et si grandes, il est necessaire (me disoit une fille, la premiere de nos Princesses, parlant de quelqu’un), que la sienne se foule, se contraingne et rapetisse, pour faire place aux autres. Je dirois volontiers que, comme les plantes s’estouffent de trop d’humeur, et les lampes de trop d’huile : aussi l’action de l’esprit, par trop d’estude et de matiere, lequel, saisi et embarrassé d’une grande diversité de choses, perde le moyen de se desmeler ; et que cette charge le tienne courbe et croupi. Mais il en va autrement : car nostre ame s’eslargit d’autant plus qu’elle se remplit ; et aux exemples des vieux temps il se voit, tout au rebours, des suffisans hommes aux maniemens des choses publiques, des grands capitaines et grands conseillers aux affaires d’estat avoir esté ensemble tres sçavans. Et, quant aux philosophes retirez de toute occupation publique, ils ont esté aussi quelque fois, à la verité, mesprisez par la liberté Comique de leur temps, leurs opinions et façons les rendant ridicules. Les voulez-vous faire juges des droits d’un proces, des actions d’un homme ? Ils en sont bien prests ! Ils cerchent encore s’il y a vie, s’il y a mouvement, si l’homme est autre chose qu’un bœuf ; que c’est qu’agir et souffrir ; quelles bestes ce sont que loix et justice. Parlent ils du magistrat, ou parlent ils à luy ? C’est d’une liberté irreverente et incivile. Oyent ils louer leur prince ou un roy ? c’est un pastre pour eux, oisif comme un pastre, occupé à pressurer et tondre ses bestes, mais bien plus rudement qu’un pastre. En estimez vous quelqu’un plus grand, pour posseder deux mille arpents de terre ? eux s’en moquent, accoustumez d’embrasser tout le monde comme leur possession. Vous ventez-vous de vostre noblesse, pour compter sept ayeulx riches ? ils vous estiment de peu, ne concevant l’image universelle de nature, et combien chascun de nous a eu de predecesseurs : riches, pauvres, roys, valets, Grecs et barbares. Et quand vous seriez cinquantiesme descendant de Hercules, ils vous trouvent vain de faire valoir ce present de la fortune. Ainsi les desdeignoit le vulgaire, comme ignorants les premieres choses et communes, comme presomptueux et insolents. Mais cette peinture Platonique est bien esloignée de celle qu’il faut à noz gens. On envioit ceux-là comme estans au-dessus de la commune façon, comme mesprisans les actions publiques, comme ayans dressé une vie particuliere et inimitable, reglée à certains discours hautains et hors d’usage. Ceux-cy, on les desdeigne, comme estans au-dessoubs de la commune façon, comme incapables des charges publiques, comme trainans une vie et des meurs basses et viles apres le vulgaire. Odi homines ignava opera, philosopha sententia. Quant à ces philosophes, dis-je, comme ils estoient grands en science, ils estoient encore plus grands en tout’action. Et tout ainsi qu’on dit de ce Geometrien de Siracuse, lequel, ayant esté destourné de sa contemplation pour en mettre quelque chose en practique à la deffence de son païs, qu’il mit soudain en train des engins espouvantables et des effets surpassans toute creance humaine, desdaignant toutefois luy mesme toute cette sienne manufacture, et pensant en cela avoir corrompu la dignité de son art, de laquelle ses ouvrages n’estoient que l’aprentissage et le jouet : aussi eux, si quelquefois on les a mis à la preuve de l’action, on les a veu voler d’une aisle si haute, qu’il paroissoit bien leur cœur et leur ame s’estre merveilleusement grossie et enrichie par l’intelligence des choses. Mais aucuns, voyants la place du gouvernement politique saisie par hommes incapables, s’en sont reculés ; et celuy qui demanda à Crates jusques à quand il faudroit philosopher, en receut cette responce : Jusques à tant que ce ne soient plus des asniers qui conduisent noz armées. Heraclitus resigna la royauté à son frere ; et aux Ephesiens qui luy reprochoient à quoy il passoit son temps à jouer avec les enfans devant le temple : Vaut-il pas mieux faire cecy, que gouverner les affaires en vostre compagnie ? D’autres, ayant leur imagination logée au-dessus de la fortune et du monde, trouverent les sieges de la justice et les thrones mesmes des Roys, bas et viles. Et refusa Empedocles la Royauté que les Agrigentins luy offrirent. Thales accusant quelque fois le soing du mesnage et de s’enrichir, on luy reprocha que c’estoit à la mode du renard, pour n’y pouvoir advenir. Il luy print envie, par passetemps, d’en montrer l’experience ; et, ayant pour ce coup ravalé son sçavoir au service du proffit et du gain, dressa une trafique, qui dans un an rapporta telles richesses, qu’à peine en toute leur vie les plus experimentez de ce mestier là en pouvoient faire de pareilles. Ce qu’Aristote recite d’aucuns qui appelloyent et celuy-là et Anaxagoras et leurs semblables, sages et non prudents, pour n’avoir assez de soin des choses plus utiles, outre ce que je ne digere pas bien cette difference de mots, cela ne sert point d’excuse à mes gens : et, à voir la basse et necessiteuse fortune dequoy ils se payent, nous aurions plustost occasion de prononcer tous les deux, qu’ils sont et non sages et non prudents. Je quitte cette premiere raison, et croy qu’il vaut mieux dire que ce mal vienne de leur mauvaise façon de se prendre aux sciences ; et, qu’à la mode dequoy nous sommes instruicts, il n’est pas merveille si ny les escholiers ny les maistres n’en deviennent pas plus habiles, quoy qu’ils s’y facent plus doctes. De vray, le soing et la despence de nos peres ne vise qu’à nous meubler la teste de science ; du jugement et de la vertu, peu de nouvelles. Criez d’un passant à nostre peuple : O le sçavant homme ! Et d’un autre : O le bon homme ! Il ne faudra pas de tourner les yeux et son respect vers le premier. Il y faudroit un tiers crieur : O les lourdes testes ! Nous nous enquerons volontiers : Sçait-il du Grec ou du Latin ? escrit-il en vers ou en prose ? Mais s’il est devenu meilleur ou plus advisé, c’estoit le principal, et c’est ce qui demeure derriere. Il falloit s’enquerir qui est mieux sçavant, non qui est plus sçavant. Nous ne travaillons qu’à remplir la memoire, et laissons l’entendement et la conscience vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la queste du grein, et le portent au bec sans le taster, pour en faire bechée à leurs petits, ainsi nos pedantes vont pillotant la science dans les livres, et ne la logent qu’au bout de leurs lévres, pour la dégorger seulement et mettre au vent. C’est merveille combien proprement la sottise se loge sur mon exemple. Est-ce pas faire de mesme, ce que je fay en la plus part de cette composition ? Je m’en vay, escorniflant par cy par là des livres les sentences qui me plaisent, non pour les garder, car je n’ay point de gardoires, mais pour les transporter en cettuy-cy, où, à vray dire, elles ne sont non plus miennes qu’en leur premiere place. Nous ne sommes, ce croy-je, sçavants que de la science presente, non de la passée, aussi peu que de la future. Mais, qui pis est, leurs escholiers et leurs petits ne s’en nourrissent et alimentent non plus ; ains elle passe de main en main, pour cette seule fin d’en faire parade, d’en entretenir autruy, et d’en faire des contes, comme une vaine monnoye, inutile à tout autre usage et emploite qu’à compter et jetter. Apud alios loqui didicerunt, non ipsi secum. Non est loquendum, sed gubernandum. Nature, pour montrer qu’il n’y a rien de sauvage en ce qui est conduit par elle, faict naistre és nations moins cultivées par art, des productions d’esprit souvent, qui luittent les plus artistes productions. Comme sur mon propos le proverbe Gascon est-il delicat : <GAS>Bouha prou bouha, mas a remuda lous ditz qu’em ; </GAS> souffler prou souffler, mais nous en sommes à remuer les doits, tiré d’une chalemie. Nous sçavons dire : Cicero dit ainsi : voilà les meurs de Platon ; ce sont les mots mesmes d’Aristote. Mais nous, que disons nous nous mesmes ? que jugeons nous ? que faisons nous ? Autant en diroit bien un perroquet. Cette façon me fait souvenir de ce riche Romain, qui avoit esté soigneux, à fort grande despence, de recouvrer des hommes suffisans en tout genre de sciences, qu’il tenoit continuellement autour de luy, affin que, quand il escherroit entre ses amis quelque occasion de parler d’une chose ou d’autre, ils supplissent sa place, et fussent tous prets à luy fournir, qui d’un discours, qui d’un vers d’Homere, chacun selon son gibier ; et pensoit ce sçavoir estre sien par ce qu’il estoit en la teste de ses gens ; et comme font aussi ceux desquels la suffisance loge en leurs somptueuses librairies. J’en cognoy, à qui quand je demande ce qu’il sçait, il me demande un livre pour me le montrer ; et n’oseroit me dire qu’il a le derriere galeux, s’il ne va sur le champ estudier en son lexicon, que c’est que galeux, et que c’est que derriere. Nous prenons en garde les opinions et le sçavoir d’autruy, et puis c’est tout. Il les faut faire nostres. Nous semblons proprement celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit querir chez son voisin, et, y en ayant trouvé un beau et grand, s’arresteroit là à se chauffer, sans plus se souvenir d’en raporter chez soy. Que nous sert-il d’avoir la panse pleine de viande, si elle ne se digere ? si elle ne se trans-forme en nous ? si elle ne nous augmente et fortifie ? Pensons nous que Lucullus, que les lettres rendirent et formairent si grand capitaine sans l’experience, les eut prises à nostre mode ? Nous nous laissons si fort aller sur les bras d’autruy, que nous aneantissons nos forces. Me veus-je armer contre la crainte de la mort ? c’est aux despens de Seneca. Veus-je tirer de la consolation pour moy, ou pour un autre ? je l’emprunte de Cicero. Je l’eusse prise en moy-mesme si on m’y eust exercé. Je n’ayme point cette suffisance relative et mendiée.

Quand bien nous pourrions estre sçavans du sçavoir d’autruy, au

moins sages ne pouvons-nous estre que de nostre propre sagesse.
μισῶ σοφιστὠ, ὀστις ουχ αυτῶ σόφος.

Ex quo Ennius : Nequicquam sapere sapientem, qui ipse sibi prodesse non quiret. si cupidus, si Vanus et Euganea quamtumvis vilior agna. Non enim paranda nobis solum, sed fruenda sapientia est ; Dionysius se moquoit des grammariens qui ont soin de s’enquerir des maux d’Ulysses, et ignorent les propres ; des musiciens qui accordent leurs fleutes et n’accordent pas leurs meurs ; des Orateurs qui estudient à dire justice, non à la faire. Si nostre ame n’en va un meilleur bransle, si nous n’en avons le jugement plus sain, j’aymeroy aussi cher que mon escolier eut passé le temps à jouer à la paume ; au moins le corps en seroit plus allegre. Voyez le revenir de là, apres quinze ou seze ans employez : il n’est rien si mal propre à mettre en besongne. Tout ce que vous y recognoissez d’avantage, c’est que son Latin et son Grec l’ont rendu plus fier et plus outrecuidé qu’il n’estoit party de la maison. Il en devoit rapporter l’ame pleine, il ne l’en rapporte que bouffie ; et l’a seulement enflée au lieu de la grossir. Ces maistres icy, comme Platon dit des sophistes, leurs germains, sont de tous les hommes ceux qui promettent d’estre les plus utiles aux hommes, et, seuls entre tous les hommes, qui non seulement n’amendent point ce qu’on leur commet, comme fait un charpentier et un masson, mais l’empirent, et se font payer de l’avoir empiré. Si la loi que Protagoras proposait à ses disciples estoit suivie : ou qu’ils le payassent selon son mot, ou qu’ils jurassent au temple combien ils estimoient le profit qu’ils avoient receu de ses disciplines, et selon iceluy satisfissent sa peine, mes pedagogues se trouveroient chouez, s’estant remis au serment de mon experience. Mon vulgaire Perigordin appelle fort plaisamment « Lettreferits » ces sçavanteaux, comme si vous disiez « lettre-ferus », ausquels les lettres ont donné un coup de marteau, comme on dict. De vray, le plus souvent ils semblent estre ravalez, mesmes du sens commun. Car le paisant et le cordonnier, vous leur voiez aller simplement et naïfvement leur train, parlant de ce qu’ils sçavent ; ceux cy, pour se vouloir eslever et gendarmer de ce sçavoir qui nage en la superficie de leur cervelle, vont s’ambarrassant et enpestrant sans cesse. Il leur eschappe de belles parolles, mais qu’un autre les accommode. Ils cognoissent bien Galien, mais nullement le malade. Ils vous ont des-ja rempli la teste de loix, et si n’ont encore conçeu le neud de la cause. Ils sçavent la theorique de toutes choses, cherchez qui la mette en practique. J’ay veu chez moy un mien amy, par maniere de passetemps, ayant affaire à un de ceux-cy, contrefaire un jargon de galimathias, propos sans suite, tissu de pieces rapportées, sauf qu’il estoit souvent entrelardé de mots propres à leur dispute, amuser ainsi tout un jour ce sot à debatre, pensant tousjours respondre aux objections qu’on luy faisoit ; et si estoit homme de lettres et de reputation, et qui avoit une belle robe.

Vos, ô patritius sanguis, quos vivere par est
Occipiti, caeco, posticae occurrite sannae.

Qui regardera de bien pres à ce genre de gens, qui s’estand bien loing, il trouvera, comme moy, que le plus souvent ils ne s’entendent, ny autruy, et qu’ils ont la souvenance assez pleine, mais le jugement entierement creux, sinon que leur nature d’elle mesme le leur ait autrement façonné : comme j’ay veu Adrianus Turnebus, qui, n’ayant faict autre profession que des lettres, en laquelle c’estoit, à mon opinion, le plus grand homme qui fut il y a mil’ ans, n’avoit toutesfois rien de pedantesque que le port de sa robe, et quelque façon externe, qui pouvoit n’estre pas civilisée à la courtisane, qui sont choses de neant. Et hai nos gens qui supportent plus malaysement une robe qu’une ame de travers, et regardent à sa reverence, à son maintien et à ses bottes, quel homme il est.

Car au dedans c’estoit l’ame la plus polie du monde. Je l’ay souvent à mon esciant jetté en propos eslongnez de son usage ; il y voyoit si cler, d’une apprehension si prompte, d’un jugement si sain, qu’il sembloit qu’il n’eut jamais faict autre mestier que la guerre et affaires d’Estat. Ce sont natures belles et fortes,

queis arte benigna
Et meliore luto finxit praecordia Titan,

qui se maintiennent au travers d’une mauvaise institution. Or, ce n’est pas assez que nostre institution ne nous gaste pas, il faut qu’elle nous change en mieux. Il y a aucuns de nos Parlemens, quand ils ont à recevoir des officiers, qui les examinent seulement sur la science ; les autres y adjoutent encores l’essay du sens, en leur presentant le jugement de quelque cause. Ceux cy me semblent avoir un beaucoup meilleur stile ; et encore que ces deux pieces soyent necessaires, et qu’il faille qu’elles s’y trouvent toutes deux, si est ce qu’à la verité celle du sçavoir est moins prisable que celle du jugement. Cette cy se peut passer de l’autre, et non l’autre de cette cy. Car, comme dict ce vers grec,

<GRE>Ώς ὀυᾶἑν ἡ μάθησις, ἥν μἡ νούς πἀρῆ </GRE>

à quoy faire la science, si l’entendement n’y est ? Pleut à Dieu que pour le bien de nostre justice ces compagnies là se trouvassent aussi bien fournies d’entendement et de conscience comme elles sont encore de science ! Non vitae sed scholae discimus. Or il ne faut pas attacher le sçavoir à l’ame, il l’y faut incorporer ; il ne l’en faut pas arrouser, il l’en faut teindre ; et, s’il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C’est un dangereux glaive, et qui empesche et offence son maistre, s’il est en main foible et qui n’en sçache l’usage, ut fuerit melius non didicisse. A l’adventure est ce la cause que et nous et la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aus fames, et que François, Duc de Bretaigne, filz de Jean cinquiesme, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille d’Escosse, et qu’on luy adjousta qu’elle avoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, respondit qu’il l’en aymoit mieux, et qu’une fame estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary. Aussi ce n’est pas si grande merveille, comme on crie, que nos ancestres n’ayent pas faict grand estat des lettres, et qu’encores aujourd’huy elles ne se trouvent que par rencontre aux principaux conseils de nos Roys ; et, si cette fin de s’en enrichir, qui seule nous est aujourd’huy proposée par le moyen de la Jurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans doubte aussi marmiteuses qu’elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous aprenent ny à bien penser, ny à bien faire ? Postquam docti prodierunt, boni desunt. Toute autre science est dommageable à celuy qui n’a la science de la bonté. Mais la raison que je cherchoys tantost, seroit-elle point aussi de là : que nostre estude en France n’ayant quasi autre but que le proufit, moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices que lucratifs, s’adonnant aux lettres, ou si courtement (retirez, avant que d’en avoir prins le goût, à une profession qui n’a rien de commun aveq les livres) il ne reste plus ordinairement, pour s’engager tout à faict à l’estude, que les gens de basse fortune qui y questent des moyens à vivre. Et de ces gens là les ames, estant et par nature et par domestique institution et example du plus bas aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n’est pas pour donner jour à l’ame qui n’en a point, ny pour faire voir un aveugle : son mestier est, non de luy fournir de veue, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures pourveu qu’elle aye de soy les pieds et les jambes droites et capables. C’est une bonne drogue, que la science ; mais nulle drogue n’est assez forte pour se preserver sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l’estuye. Tel a la veue claire, qui ne l’a pas droitte ; et par consequent void le bien et ne le suit pas ; et void la science, et ne s’en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa Republique, c’est donner à ses citoyens, selon leur nature, leur charge. Nature peut tout et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps ; et aux exercices de l’esprit les ames boiteuses ; les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons un homme mal chaussé, nous disons que ce n’est pas merveille, s’il est chaussetier. De mesme il semble que l’experience nous offre souvent un medecin plus mal medeciné, un theologien moins reformé, un sçavant moins suffisant que tout autre. Aristo Chius avoit anciennement raison de dire que les philosophes nuisoient aux auditeurs, d’autant que la plus part des ames ne se trouvent propres à faire leur profit de telle instruction, qui, si elle ne se met à bien, se met à mal : asotos ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire. En cette belle institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouvons qu’ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aisné, en leur succession royale, estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des Eunuches de la premiere authorité autour des Roys à cause de leur vertu. Ceus-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain, et apres sept ans le duisoient à monter à cheval et aller à la chasse. Quand il estoit arrivé au quatorziesme, ils le deposoient entre les mains de quatre : le plus sage, le plus juste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le premier luy apprenoit la religion ; le second à estre tousjours veritable ; le tiers à se rendre maistre des cupiditez, le quart à ne rien craindre. C’est chose digne de tres-grande consideration que, en cette excellente police de Licurgus, et à la vérité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfans comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s’y face si peu de mention de la doctrine : comme si cette genereuse jeunesse, desdaignant tout autre joug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et justice, exemple que Platon en ses loix a suivy. La façon de leur discipline, c’estoit leur faire des questions sur le jugement des hommes et de leurs actions ; et, s’ils condamnoient et louoient ou ce personnage ou ce faict, il falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble leur entendement et apprenoient le droit. Astiages, en Xenophon, demande à Cyrus conte de sa dernière leçon : C’est, dict-il, qu’en nostre escole un grand garçon, ayant un petit saye, le donna à un de ses compaignons de plus petite taille, et luy osta son saye, qui estoit plus grand. Nostre precepteur m’ayant faict juge de ce disserent, je jugeay qu’il falloit laisser les choses en cet estat, et que l’un et l’autre sembloit estre mieux accommodé en ce point : sur quoy il me remontra que j’avois mal fait, car je m’estois arresté à considerer la bien seance, et il falloit premierement avoir proveu à la justice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit. Et dict qu’il en fut soité, tout ainsi que nous sommes en nos visages pour avoir oublié le premier Aoriste de τύπτω. Mon regent me feroit une belle harengue in genere Demonstrativo, avant qu’il me persuadat que son escole vaut cette là. Ils ont voulu couper chemin ; et, puis qu’il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu’on les prent de droit fil, ne peuvent que nous enseigner la prudence, la prud’hommie et la resolution, ils ont voulu d’arrivée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire, non par ouïr dire, mais par l’essay de l’action, en les formant et moulant vifvement, non seulement de preceptes et parolles, mais principalement d’exemples et d’œuvres, afin que ce ne fut pas une science en leur ame, mais sa complexion et habitude ; que ce ne fut pas un acquest, mais une naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu’il seroit d’advis que les enfans apprinsent : Ce qu’ils doivent faire estants hommes, respondit-il. Ce n’est pas merveille si une telle institution a produit des effects si admirables. On alloit, dict-on, aux autres Villes de Grece chercher des Rhetoriciens, des peintres et des Musiciens ; mais en Lacedemone des legislateurs, des magistrats et empereurs d’armée. A Athenes on aprenoit à bien dire, et icy, à bien faire ; là, à se desmeler d’un argument sophistique, et à rabattre l’imposture des mots captieusement entrelassez ; icy, à se desmeler des appats de la volupté, et à rabatre d’un grand courage les menasses de la fortune et de la mort ; ceux-là s’embesongnoient apres les parolles ; ceux-cy, apres les choses ; là, c’estoit une continuelle exercitation de la langue ; icy, une continuelle exercitation de l’ame. Parquoy il n’est pas estrange si, Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages, ils respondirent, tout au rebours de ce que nous ferions, qu’ils aymoient mieux donner deux fois autant d’hommes faicts, tant ils estimoient la perte de l’education de leur païs. Quand Agesilaus, convie Xenophon d’envoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n’est pas pour y apprendre la Rhetorique ou Dialectique, mais pour apprendre ( ce dict-il) la plus belle science qui soit : asçavoir la science d’obeïr et de commander. Il est tres-plaisant de voir Socrates, à sa mode, se moquant de Hippias qui luy recite comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d’argent à regenter ; et qu’à Sparte il n’a gaigné pas un sol : que ce sont gents idiots, qui ne sçavent ny mesurer ny compter, ne font estat ny de grammaire ny de rythme, s’amusant seulement à sçavoir la suitte des Roys, establissemens et decadences des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela Socrates, luy faisant advouer par le menu l’excellence de leur forme de gouvernement publique, l’heur et vertu de leur vie, luy laisse deviner la conclusion de l’inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police et en toutes ses semblables, que l’estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu’il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs : peuples egalement duicts à l’estimation des armes et mespris des lettres. Je trouve Rome plus vaillante avant qu’elle fust sçavante. Les plus belliqueuses nations en nos jours sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan nous servent à cette preuve. Quand les Gots ravagerent la Grece, ce qui sauva toutes les librairies d’estre passées au feu, ce fut un d’entre eux qui sema cette opinion, qu’il faloit laisser ce meuble entier aux ennemis, propre à les destourner de l’exercice militaire et amuser à des occupations sedentaires et oysives. Quand nostre Roy Charles huictieme, sans tirer l’espée du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples et d’une bonne partie de la Toscane, les seigneurs de sa suite attribuerent cette inesperée facilité de conqueste à ce que les princes et la noblesse d’Italie s’amusoient plus à se rendre ingenieux et sçavants que vigoureux et guerriers.