Essais/Livre I/Chapitre 30

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 81v-83v).
Chapitre 30 :
De la Moderation


COmme ſi nous avions l’attouchement infect, nous corrompons par noſtre maniement les choſes qui d’elles meſmes ſont belles & bonnes. Nous pouvons ſaiſir la vertu de façon qu’elle en deviendra vicyeuſe, ſi nous l’embraſſons d’un deſir trop aſpre et violant. Ceux qui diſent qu’il n’y a jamais d’exces en la vertu, d’autant que ce n’eſt plus vertu ſi l’exces y eſt, ſe jouent des parolles :

Insani sapiens nomen ferat, aequus iniqui
Ultra quam satis est virtutem si petat ipsam.

C’est une subtile consideration de la philosophie. On peut et trop aimer la vertu, et se porter excessivement en une action juste. A ce biaiz s’accommode la voix divine : Ne soyez pas plus sages qu’il ne faut, mais soyez sobrement sages. J’ay veu tel grand blesser la reputation de sa religion pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. J’aime des natures temperées et moyennes. L’immodération vers le bien mesme, si elle ne m’offense, elle m’estonne et me met en peine de la baptiser. Ny la mere de Pausanias, qui donna la premiere instruction et porta la premiere pierre à la mort de son fils, ny le dictateur Posthumius, qui feit mourir le sien que l’ardeur de jeunesse avoit poussé heureusement sur les ennemis, un peu avant son reng, ne me semble si juste comme estrange. Et n’ayme ny à conseiller ny à suivre une vertu si sauvage et si chere. L’archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy qui n’y arrive pas. Et les yeux me troublent à monter à coup vers une grande lumiere egalement comme à devaler à l’ombre. Calliclez, en Platon, dict l’extremité de la philosophie estre dommageable, et conseille de ne s’y enfoncer outre les bornes du profit ; que, prinse avec moderation, elle est plaisante et commode, mais qu’en fin elle rend un homme sauvage et vicieux, desdaigneux des religions et loix communes, ennemy de la conversation civile, ennemy des voluptez humaines, incapable de toute administration politique et de secourir autruy et de se secourir à soi, propre à estre impunement souffletté. Il dict vray, car, en son excès, elle esclave nostre naturelle franchise, et nous desvoye, par une importune subtilité, du beau et plain chemin que nature nous a tracé. L’amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime : la theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restraindre. Il me semble avoir leu autresfois chez sainct Thomas, en un endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffandus, cette raison parmy les autres, qu’il y a danger que l’amitié qu’on porte à une telle femme soit immoderée : car, si l’affection maritalle s’y trouve entiere et perfaite, comme elle doit, et qu’on la surcharge encore de celle qu’on doit à la parantelle, il n’y a point de doubte que ce surcroist n’emporte un tel mary hors les barrieres de la raison. Les sciences qui reglent les meurs des hommes, comme la theologie et la philosophie, elles se meslent de tout. Il n’est action si privée et secrette, qui se desrobe de leur cognoissance et jurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu’on veut leurs pieces à garçonner ; à medeciner la honte le deffend. Je veux donc, de leur part, apprendre cecy aux maris, s’il s’en trouve encore qui y soient trop acharnez : c’est que les plaisirs mesmes qu’ils ont à l’acointance de leurs femmes, sont reprouvez, si la moderation n’y est observée ; et qu’il y a dequoy faillir en licence et desbordement, comme en un subjet illegitime. Ces encheriments deshontez que la chaleur premiere nous suggere en ce jeu, sont, non indecemment seulement, mais dommageablement employez envers noz femmes. Qu’elles apprennent l’impudence au moins d’une autre main. Elles sont toujours assés esveillées pour nostre besoing. Je ne m’y suis servy que de l’instruction naturelle et simple. C’est une religieuse liaison et devote que le mariage : voilà pourquoy le plaisir qu’on en tire, ce doit estre un plaisir retenu, serieux et meslé à quelque severité ; ce doit estre une volupté aucunement prudente et conscientieuse. Et, parce que sa principale fin c’est la generation, il y en a qui mettent en doubte si, lors que nous sommes sans l’esperance de ce fruict, comme quand elles sont hors d’aage, ou enceinte, il est permis d’en rechercher l’embrassement. C’est un homicide à la mode de Platon. Certaines nations, et entre autres la Mahumétane, abominent la conjonction avec les femmes enceintes ; plusieurs aussi, avec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne recevoit son mary que pour une charge, et, cela fait, elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer : brave et genereux exemple de mariage. C’est de quelque poete disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration, que Juppiter fit à sa femme une si chaleureuse charge un jour que, ne pouvant avoir patience qu’elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher, et, par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes qu’il venoit de prendre avec les autres dieux en sa court celeste : se ventant qu’il l’avoit trouvé aussi bon ce coup-là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents. Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compaignie de leurs festins ; mais quand le vin venoit à les eschaufer en bon escient et qu’il falloit tout à fait lascher la bride à la volupté, ils les r’envoioient en leur privé, pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez, et faisoient venir, en leur lieu, des femmes ausquelles ils n’eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens : Epaminondas avoit fait emprisonner un garson desbauché ; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faveur : il l’en refusa, et l’accorda à une sienne garse, qui aussi l’en pria : disant que c’estoit une gratification deue à une amie, non à un capitaine. Sophocles, estant compagnon en la Preture avec Pericles, voyant de cas de fortune passer un beau garçon : O le beau garçon que voylà, feit il à Pericles. Cela seroit bon à un autre qu’à un Preteur, luy dit Pericles, qui doit avoir, non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Aelius Verus, l’Empereur, respondit à sa femme, comme elle se plaignoit dequoy il se laissoit aller à l’amour d’autres femmes, qu’il le faisoit par occasion conscientieuse, d’autant que le mariage estoit un nom d’honneur et dignité, non de folastre et lascive concupiscence. Et nos anciens autheurs ecclesiastiques font avec honneur mention d’une femme qui repudia son mary pour ne vouloir seconder ses trop lascives et immoderées amours. Il n’est en somme aucune si juste volupté, en laquelle l’excez et l’intemperance ne nous soit reprochable. Mais, à parler en bon escient, est-ce pas un miserable animal que l’homme ? A peine est-il en son pouvoir, par sa condition naturelle, de gouter un seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours : il n’est pas assez chetif, si par art et par estude il n’augmente sa misere :

Fortunae miseras auximus arte vias.

La sagesse humaine faict bien sottement l’ingenieuse de s’exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez qui nous appartiennent, comme elle faict favorablement et industrieusement d’employer ses artifices à nous peigner et farder les maux et en alleger le sentiment. Si j’eusse esté chef de part, j’eusse prins autre voye, plus naturelle, qui est à dire vraye, commode et saincte ; et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que nos medecins spirituels et corporels, comme par complot fait entre eux, ne trouvent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l’ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les jeusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions ont esté introduites pour cela ; mais en telle condition que ce soyent veritablement afflictions et qu’il y ait de l’aigreur poignante ; et qu’il n’en advienne point comme à un Gallio, lequel ayant esté envoyé en exil en l’isle de Lesbos, on fut adverty à Romme qu’il s’y donnoit du bon temps, et que ce qu’on luy avoit enjoint pour peine, luy tournoit à commodité : parquoy ils se raviserent de le rappeler pres de sa femme et en sa maison, et luy ordonnerent de s’y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment.

Car à qui le jeusne aiguiseroit la santé et l’alegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire ; non plus qu’en l’autre medecine les drogues n’ont point d’effect à l’endroit de celuy qui les prend avec appetit et plaisir. L’amertume et la difficulté sont circonstances servants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l’usage : il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir ; et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires, car le mal y guerit le mal. Cette impression se raporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut universellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat, en la prinse de l’Isthme, immola six cens jeunes hommes grecs à l’ame de son pere, afin que ce sang servist de propitiation à l’expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouvelles terres, descouvertes en nostre aage, pures encore et vierges au pris des nostres, l’usage en est aucunement receu par tout : toutes leurs Idoles s’abreuvent de sang humain, non sans divers exemples d’horrible cruauté. On les brule vifs, et, demy rotis, on les retire du brasier pour leur arracher le cœur et les entrailles. A d’autres, voire aux femmes, on les escorche vifves, et de leur peau ainsi sanglante en revest on et masque d’autres. Et non moins d’exemples de constance et resolution. Car ces pauvres gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont, quelques jours avant, qu’estant eux mesme les aumosnes pour l’offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans avec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisant entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre, apres luy avoir dict qu’il avoit trente vassaux, desquels chacun pouvoit assembler cent mille combatans, et qu’il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fut soubs le ciel ; luy adjousterent qu’il avoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. Devray, ils disent qu’il nourrissoit la guerre avec certains grands peuples voisins, non seulement pour l’exercice de la jeunesse du païs, mais principallement pour avoir dequoy fournir à ses sacrifices par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien venue du dit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Je diray encore ce compte. Aucuns de ces peuples, ayants esté batuz par luy, envoyerent le recognoistre et rechercher d’amitié ; les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere. Seigneur, voylà cinq esclaves ; si tu és un Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t’en amerrons d’avantage ; si tu és un Dieu debonnaire, voylà de l’encens et des plumes ; si tu es homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.

Chapitre XXXI.
Des Cannibales



QVand le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu’il eut reconneu l’ordonnance de l’armée que les Romains luy envoyoient au devant, je ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-ci (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangieres), mais la disposition de cette armée que