Essais/Livre I/Chapitre 51

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 126v-128).
Chapitre 51 :
De la Vanité des Paroles



VN Rhetoricien du temps passé disoit que son mestier estoit, de choses petites les faire paroistre et trouver grandes. C’est un cordonnier qui sait faire de grands souliers à un petit pied.

On luy eut faict donner le fouet en Sparte, de faire profession d’un’ art piperesse et mensongere. Et croy que Archidamus, qui en estoit Roy, n’ouit pas sans estonnement la responce de Thucididez, auquel il s’enqueroit qui estoit plus fort à la luicte, ou Pericles ou luy : Cela, fit-il, seroit mal-aysé à verifier ; car, quand je l’ay porté par terre en luictant, il persuade à ceux qui l’ont veu qu’il n’est pas tombé, et le gaigne. Ceux qui masquent et fardent les femmes, font moins de mal ; car c’est chose de peu de perte de ne les voir pas en leur naturel ; là où ceux-cy font estat de tromper, non pas nos yeux, mais nostre jugement, et d’abastardir et corrompre l’essence des choses. Les republiques qui se sont maintenues en un estat reglé et bien policé, comme la Cretense ou Lacedemonienne, elles n’ont pas faict grand compte d’orateurs. Ariston definit sagement la rhetorique : science à persuader le peuple ; Socrates, Platon, art de tromper et de flatter ; et ceux qui le nient en la generale description le verifient partout en leurs preceptes. Les Mahometans en defendent l’instruction à leurs enfans, pour son inutilité. Et les Atheniens, s’apercevant combien son usage, qui avoit tout credit en leur ville, estoit pernicieux, ordonnerent que sa principale partie qui est esmouvoir les affections en fust ostée ensemble les exordes et perorations. C’est un util inventé pour manier et agiter une tourbe et une commune desreiglée, et est util qui ne s’employe qu’aux estats malades, comme la medecine ; en ceux où le vulgaire, où les ignorans, où tous ont tout peu, comme celuy d’Athenes, de Rhodes et de Rome, et où les choses ont esté en perpetuelle tempeste, là ont afflué les orateurs. Et, à la verité, il se void peu de personnages, en ces republiques là qui se soient poussez en grand credit sans le secours de l’eloquence : Pompeius, Caesar, Crassus, Lucullus, Lentulus, Metellus ont pris de là leur grand appuy à se monter à cette grandeur d’authorité où ils sont en fin arrivez, et s’en sont aydez plus que des armes : contre l’opinion des meilleurs temps. Car Lucius Volumnius, parlant en public en faveur de l’election au consulat faitte des personnes de Quintus Fabius et Publius Decius : Ce sont gens nays à la guerre, grands aux effects ; au combat du babil, rudes : esprits vrayement consulaires ; les subtils, eloquens et sçavans sont bons pour la ville, Preteurs à faire justice, dict-il. L’eloquence a fleury le plus à Rome. lors que les affaires ont esté en plus mauvais estat, et que l’orage des guerres civiles les agitoit : comme un champ libre et indompté porte les herbes plus gaillardes. Il semble par là que les polices qui dépendent d’un monarque, en ont moins de besoin que les autres : car la bestise et facilité qui se trouve en la commune, et qui la rend subjecte à estre maniée et contournée par les oreilles au doux son de cette harmonie, sans venir à poiser et connoistre la verité des choses par la force de la raison, cette facillité, dis-je, ne se trouve pas si aisément en un seul ; et est plus aisé de le garentir par bonne institution et bon conseil de l’impression de cette poison. On n’a pas veu sortir de Macedoine, ny de Perse, aucun orateur de renom. J’en ay dict ce mot sur le subject d’un Italien que je vien d’entretenir, qui a servy le feu Cardinal Caraffe de maistre d’hostel jusques à sa mort. Je luy faisoy compter de sa charge. Il m’a fait un discours de cette science de gueule avec une gravité et contenance magistrale, comme s’il m’eust parlé de quelque grand poinct de Theologie. Il m’a dechifré une difference d’appetits : celuy qu’on a à jeun, qu’on a apres le second et tiers service ; les moyens, tantost de luy plaire simplement, tantost de l’eveiller et picquer ; la police de ses sauces, premierement en general, et puis particularisant les qualitez des ingrediens et leurs effects ; les differences des salades selon leur saison, celle qui doit estre reschaufée, celle qui veut estre servie froide, la façon de les orner et embellir pour les rendre encores plaisantes à la veue. Apres cela, il est entré sur l’ordre du service, plein de belles et importantes considerations,

nec minimo sane discrimine refert
Quo gestu lepores, et quo gallina secetur.

Et tout cela enflé de riches et magnifiques paroles, et celles mesmes qu’on employe à traiter du gouvernement d’un Empire. Il m’est souvenu de mon homme :

Hoc salsum est, hoc adustum est, hoc lautum est parum,
Illud rectè ; iterum sic memento ; sedulo
Moneo quae possum pro mea sapientia.
Postremo, tanquam in speculum, in patinas, Demea,
Inspicere jubeo, et moneo quid facto usus sit.

Si est-ce que les Grecs mesmes louerent grandement l’ordre et la disposition que Paulus Aemilius observa au festin qu’il leur fit au retour de Macedoine ; mais je ne parle point icy des effects, je parle des mots. Je ne sçay s’il en advient aux autres comme à moy ; mais je ne me puis garder, quand j’oy nos architectes s’enfler de ces gros mots de pilastres, architraves, corniches, d’ouvrage Corinthien et Dorique, et semblables de leur jargon, que mon imagination ne se saisisse incontinent du palais d’Apolidon ; et, par effect, je trouve que ce sont les chetives pieces de la porte de ma cuisine. Oyez dire metonomie, metaphore, allegorie, et autres tels noms de la grammaire, semble-il pas qu’on signifie quelque forme de langage rare et pellegrin ? Ce sont titres qui touchent le babil de vostre chambriere.

C’est une piperie voisine à cettecy, d’appeller les offices de nostre estat par les titres superbes des Romains, encores qu’ils n’ayent aucune ressemblance de charge, et encores moins d’authorité et de puissance. Et cette-cy aussi, qui servira, à mon advis, un jour de tesmoignage d’une singuliere ineptie de nostre siecle, d’employer indignement, à qui bon nous semble, les surnoms les plus glorieux dequoy l’ancienneté ait honoré un ou deux personnages en plusieurs siecles. Platon a emporté ce surnom de divin par un consentement universel, que aucun n’a essayé luy envier ; et les Italiens, qui se vantent, et avecques raison, d’avoir communément l’esprit plus esveillé et le discours plus sain que les autres nations de leur temps, en viennent d’estrener l’Aretin, auquel, sauf une façon de parler bouffie et bouillonnée de pointes, ingenieuses à la vérité, mais recherchées de loing et fantasques, et outre l’éloquence en fin, telle qu’elle puisse estre, je ne voy pas qu’il y ait rien au dessus des communs autheurs de son siecle ; tant s’en faut qu’il approche de cette divinité ancienne. Et le surnom de grand, nous l’attachons à des Princes qui n’ont rien au dessus de la grandeur populaire.