Essais/Livre I/Chapitre 9

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (1p. 10-12).
Chapitre 9 :
Des Menteurs



IL n’est homme à qui il siese si mal de se mesler de parler de memoire. Car je n’en reconnoy quasi trasse en moy, et ne pense qu’il y en aye au monde une autre si monstrueuse en defaillance. J’ay toutes mes autres parties viles et communes. Mais en cette-là je pense estre singulier et tres-rare, et digne de gaigner par là nom et reputation. Outre l’inconvenient naturel que j’en souffre-- car certes veu sa nécessité, Platon a raison de la nommer une grande et puissante deesse-- si en mon païs on veut dire qu’un homme n’a poinct de sens, ils disent qu’il n’a point de memoire, et quand je me plains du defaut de la mienne, ils me reprennent et mescroient, comme si je m’accusois d’estre insensé. Ils ne voyent pas de chois entre memoire et entendement. C’est bien empirer mon marché. Mais ils me font tort, car il se voit par experience plustost au rebours, que les memoires excellentes se joignent volontiers aux jugemens debiles. Ils me font tort aussi en cecy, qui ne sçay rien si bien faire qu’estre amy, que les mesmes paroles qui accusent ma maladie, representent l’ingratitude. On se prend de mon affection à ma memoire ; et d’un defaut naturel, on en faict un defaut de conscience. Il a oublié, dict-on, cette priere ou cette promesse. Il ne se souvient point de ses amys. Il ne s’est point souvenu de dire, ou faire, ou taire cela, pour l’amour de moy. Certes je puis aiséement oublier, mais de mettre à nonchalloir la charge que mon amy m’a donnée, je ne le fay pas. Qu’on se contente de ma misere, sans en faire une espece de malice, et de la malice autant ennemye de mon humeur. Je me console aucunement. Premierement sur ce que c’est un mal duquel principallement j’ay tiré la raison de corriger un mal pire qui se fust facilement produit en moy, sçavoir est l’ambition, car c’est une deffaillance insupportable à qui s’empesche des negotiations du monde ; que, comme disent plusieurs pareils exemples du progres de nature, elle a volontiers fortifié d’autres facultés en moy, à mesure que cette-cy s’est affoiblie, et irois facilement couchant et allanguissant mon esprit et mon jugement sur les traces d’autruy, comme faict le monde, sans exercer leurs propres forces, si les inventions et opinions estrangieres m’estoient presentes par le benefice de la memoire ; que mon parler en est plus court, car le magasin de la memoire est volontiers plus fourny de matiere que n’est celuy de l’invention : si elle m’eust tenu bon, j’eusse assourdi tous mes amys de babil : les subjects esveillans cette telle quelle faculté que j’ay de les manier et emploier, eschauffant et attirant mes discours. C’est pitié. Je l’essaye par la preuve d’aucuns de mes privez amys : à mesure que la memoire leur fournit la chose entiere et presente, ils reculent si arriere leur narration, et la chargent de vaines circonstances, que si le conte est bon, ils en estouffent la bonté ; s’il ne l’est pas, vous estes à maudire ou l’heur de leur memoire, ou le malheur de leur jugement. Et c’est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu’on est arroutté. Et n’est rien où la force d’un cheval se cognoisse plus qu’à faire un arrest rond et net. Entre les pertinents mesmes j’en voy qui veulent et ne se peuvent deffaire de leur course. Ce pendant qu’ils cerchent le point de clorre le pas, ils s’en vont balivernant et trainant comme des hommes qui deffaillent de foiblesse. Sur tout les vieillards sont dangereux à qui la souvenance des choses passées demeure, et ont perdu la souvenance de leurs redites. j’ay veu des recits bien plaisants devenir tres-ennuyeux en la bouche d’un seigneur : chascun de l’assistance en ayant esté abbreuvé cent fois. Secondement, qu’il me souvient moins des offenses receues, ainsi que disoit cet ancien ; il me faudroit un protocolle, comme Darius, pour n’oublier l’offence qu’il avoit receu des Atheniens, faisoit qu’un page à tous les coups qu’il se mettoit à table, luy vinst rechanter par trois fois à l’oreille : Sire, souvienne vous des Atheniens : et que les lieux et les livres que je revoy me rient tousjours d’une fresche nouvelleté.

Ce n’est pas sans raison qu’on dit que qui ne se sent point assez ferme de memoire, ne se doit pas mesler d’estre menteur. Je sçay bien que les grammairiens font difference entre dire mensonge, et mentir : et disent, que dire mensonge, c’est dire chose fauce, mais qu’on a pris pour vraye, et que la definition du mot de mentir en Latin, d’où nostre François est party, porte autant comme aller contre sa conscience, et que par consequent cela ne touche que ceux qui disent contre ce qu’ils sçavent, desquels je parle. Or ceux cy, ou ils inventent marc et tout, ou ils déguisent et alterent un fons veritable. Lors qu’ils déguisent et changent, à les remettre souvent en ce mesme conte, il est malaisé qu’ils ne se desferrent, par ce que la chose, comme elle est, s’estant logée la premiere dans la memoire, et s’y estant empreincte, par la voye de la connoissance, et de la science, il est malaisé qu’elle ne se représente à l’imagination, délogeant la fauceté, qui n’y peut avoir le pied si ferme, ny si rassis, et que les circonstances du premier aprentissage, se coulant à tous coups dans l’esprit, ne facent perdre le souvenir des pieces raportées, faulses ou abastardies. En ce qu’ils inventent tout à faict, d’autant qu’il n’y a nulle impression contraire, qui choque leur fauceté, ils semblent avoir d’autant moins à craindre de se mesconter. Toutesfois encore cecy, par ce que c’est un corps vain, et sans prise, eschappe volontiers à la memoire, si elle n’est bien asseurée. Dequoy j’ay souvent veu l’experience, et plaisammant, aux despens de ceux qui font profession de ne former autrement leur parole, que selon qu’il sert aux affaires qu’ils negotient, et qu’il plaist aux grands à qui ils parlent. Car ces circonstances à quoy ils veulent asservir leur foy et leur conscience, estans subjettes à plusieurs changements, il faut que leur parole se diversifie quand et quand ; d’où il advient que de mesme chose ils disent gris tantost, tantost jaune ; à tel homme d’une sorte, à tel d’une autre ; et si par fortune ces hommes raportent en butin leurs instructions si contraires, que devient cette belle art ? Outre ce qu’imprudemment ils se desferrent eux-mesme si souvent : car quelle mémoire leur pourroit suffire à se souvenir de tant de diverses formes, qu’ils ont forgées à un mesme subject ? J’ay veu plusieurs de mon temps, envier la reputation de cette belle sorte de prudence, qui ne voyent pas que, si la reputation y est, l’effect n’y peut estre. En vérité le mentir est un maudit vice. Nous ne sommes hommes, et ne nous tenons les uns aux autres que par la parole. Si nous en connoissions l’horreur et le poids, nous le poursuivrions à feu plus justement que d’autres crimes. Je trouve qu’on s’amuse ordinairement à chastier aux enfans des erreurs innocentes tres mal à propos, et qu’on les tourmente pour des actions temeraires qui n’ont ny impression ny suitte. La menterie seule et, un peu au-dessous, l’opiniastreté me semblent estre celles desquelles on devroit à toute instance combattre la naissance et le progrez. Elles croissent quand et eux. Et depuis qu’on a donné ce faux train à la langue, c’est merveille combien il est impossible de l’en retirer. Par où il advient que nous voyons des honnestes hommes d’ailleurs, y estre subjects et asservis. J’ay un bon garçon de tailleur à qui je n’ouis jamais dire une vérité, non pas quand elle s’offre pour luy servir utilement. Si, comme la vérité, le mensonge n’avoit qu’un visage, nous serions en meilleurs termes. Car nous prenderions pour certain l’opposé de ce que diroit le menteur. Mais le revers de la verité a cent mille figures et un champ indefiny. Les Pythagoriens font le bien certain et finy, le mal infiny et incertain. Mille routtes desvoient du blanc, une y va. Certes je ne m’asseure pas que je peusse venir à bout de moy, à guarentir un danger evident et extresme par une effrontée et solemne mensonge. Un ancien pere dit que nous sommes mieux en la compagnie d’un chien cognu qu’en celle d’un homme duquel le langage nous est inconnu. Ut externus alieno non sit hominis vice. Et de combien est le langage faux moins sociable que le silence. Le Roy François premier se vantoit d’avoir mis au rouet par ce moyen Francisque Taverna, ambassadeur de François Sforce, Duc de Milan, homme tres-fameux en science de parlerie. Cettuy-cy avoit esté depesché pour excuser son maistre envers sa Majesté, d’un fait de grande consequence, qui estoit tel. Le Roy pour maintenir tousjours quelques intelligences en Italie, d’où il avoit esté dernierement chassé, mesme au Duché de Milan, avoit advisé d’y tenir pres du Duc un gentil-homme de sa part, ambassadeur par effect, mais par apparence homme privé, qui fit la mine d’y estre pour ses affaires particulieres : d’autant que le Duc, qui dependoit beaucoup plus de l’Empereur, lors principalement qu’il estoit en traicté de mariage avec sa niepce, fille du Roy de Dannemarc, qui est à present douairiere de Lorraine, ne pouvoit descouvrir avoir aucune praticque et conference avecques nous, sans son grand interest. A cette commission se trouva propre un gentil’homme Milanois, escuyer d’escurie chez le Roy, nommé Merveille. Cettuy-cy despesché avecques lettres secrettes de creance et instructions d’ambassadeur, et avecques d’autres lettres de recommandation envers le Duc en faveur de ses affaires particuliers pour le masque et la montre, fut si long temps aupres du Duc, qu’il en vint quelque resentiment à l’Empereur, qui donna cause à ce qui s’ensuivit apres, comme nous pensons : qui fut, que soubs couleur de quelque meurtre, voilà le Duc qui luy faict trancher la teste de belle nuict, et son procez faict en deux jours. Messire Francisque estant venu prest d’une longue deduction contrefaicte de cette histoire--car le Roy s’en estoit adressé, pour demander raison, à tous les princes de Chrestienté et au Duc mesmes--fut ouy aux affaires du matin, et ayant estably pour le fondement de sa cause, et dressé à cette fin, plusieurs belles apparences du faict : que son maistre n’avoit jamais pris nostre homme, que pour gentil-homme privé, et sien suject, qui estoit venu faire ses affaires à Milan, et qui n’avoit jamais vescu là soubs autre visage, desadvouant mesme avoir sceu qu’il fut en estat de la maison du Roy, ny connu de luy, tant s’en faut qu’il le prit pour ambassadeur ; le Roy à son tour, le pressant de diverses objections et demandes, et le chargeant de toutes pars, l’accula en fin sur le point de l’exécution faite de nuict, et comme à la desrobée. A quoy le pauvre homme embarrassé respondit, pour faire l’honneste, que pour le respect de sa Majesté le Duc eust esté bien marry, que telle execution se fut faicte de jour. Chacun peut penser, comme il fut relevé, s’estant si lourdement couppé, et à l’endroit d’un tel nez que celuy du Roy François. Le pape Jule second ayant envoyé un ambassadeur vers le Roy d’Angleterre, pour l’animer contre le Roy François, l’ambassadeur ayant esté ouy sur sa charge, et le Roy d’Angleterre s’estant arresté en sa responce aux difficultez qu’il trouvoit à dresser les preparatifs, qu’il faudroit pour combattre un Roy si puissant, et en alleguant quelques raisons, l’ambassadeur repliqua mal à propos, qu’il les avoit aussi considérées de sa part, et les avoit bien dictes au Pape. De cette parole si esloingnée de sa proposition, qui estoit de le pousser incontinent à la guerre, le Roy d’Angleterre print le premier argument de ce qu’il trouva depuis par effect que cet ambassadeur, de son intention particuliere, pendoit du costé de France. Et en ayant adverty son maistre, ses biens furent confisquez, et ne tint à guere qu’il n’en perdit la vie.