Essais/Livre II/Chapitre 12

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Ed. P. Villey et Saulnier, 1595 (Livre IIpp. 94-259).
Chapitre 12 - Apologie de Raimond Sebond

C’EST à la verité une tres-utile et grande partie que la science : ceux qui la mesprisent tesmoignent assez leur bestise : mais je n’estime pas pourtant sa valeur jusques à cette mesure extreme qu’aucuns luy attribuent : Comme Herillus le philosophe, qui logeoit en elle le souverain bien, et tenoit qu’il fust en elle de nous rendre sages et contens : ce que je ne croy pas : ny ce que d’autres ont dict, que la science est mere de toute vertu, et que tout vice est produit par l’ignorance. Si cela est vray, il est subject à une longue interpretation.

Ma maison a esté dés long temps ouverte aux gens de sçavoir, et en est fort cogneuë ; car mon pere qui l’a commandée cinquante ans, et plus, eschauffé de cette ardeur nouvelle, dequoy le Roy François premier embrassa les lettres et les mit en credit, rechercha avec grand soin et despence l’accointance des hommes doctes, les recevant chez luy, comme personnes sainctes, et ayans quelque particuliere inspiration de sagesse divine, recueillant leurs sentences, et leurs discours comme des oracles, et avec d’autant plus de reverence, et de religion, qu’il avoit moins de loy d’en juger : car il n’avoit aucune cognoissance des lettres, non plus que ses predecesseurs. Moy je les ayme bien, mais je ne les adore pas.

Entre autres, Pierre Bunel, homme de grande reputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne en la compagnie de mon pere, avec d’autres hommes de sa sorte, luy fit present au desloger d’un livre qui s’intitule Theologia naturalis ; sive, Liber creaturarum magistri Raimondi de Sebonde. Et par ce que la langue Italienne et Espagnolle estoient familieres à mon pere, et que ce livre est basty d’un Espagnol barragouiné en terminaisons Latines, il esperoit qu’avec bien peu d’ayde, il en pourroit faire son profit, et le luy recommanda, comme livre tres-utile et propre à la saison, en laquelle il le luy donna : ce fut lors que les nouvelletez de Luther commençoient d’entrer en credit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance. En quoy il avoit un tresbon advis ; prevoyant bien par discours de raison, que ce commencement de maladie declineroit aisément en un execrable atheisme : Car le vulgaire n’ayant pas la faculté de juger des choses par elles mesmes, se laissant emporter à la fortune et aux apparences, apres qu’on luy a mis en main la hardiesse de mespriser et contreroller les opinions qu’il avoit euës en extreme reverence, comme sont celles où il va de son salut, et qu’on a mis aucuns articles de sa religion en doubte et à la balance, il jette tantost apres aisément en pareille incertitude toutes les autres pieces de sa creance, qui n’avoient pas chez luy plus d’authorité ny de fondement, que celles qu’on luy a esbranlées : et secoue comme un joug tyrannique toutes les impressions, qu’il avoit receues par l’authorité des loix, ou reverence de l’ancien usage,

Nam cupide conculcatur nimis ante metutum.

entreprenant deslors en avant, de ne recevoir rien, à quoy il n’ait interposé son decret, et presté particulier consentement.

Or quelques jours avant sa mort, mon pere ayant de fortune rencontré ce livre soubs un tas d’autres papiers abandonnez, me commanda de le luy mettre en François. Il faict bon traduire les autheurs, comme celuy-là, où il n’y a guere que la matiere à representer : mais ceux qui ont donné beaucoup à la grace, et à l’elegance du langage, ils sont dangereux à entreprendre, nommément pour les rapporter à un idiome plus foible. C’estoit une occupation bien estrange et nouvelle pour moy : mais estant de fortune pour lors de loisir, et ne pouvant rien refuser au commandement du meilleur pere qui fut onques, j’en vins à bout, comme je peuz : à quoy il print un singulier plaisir, et donna charge qu’on le fist imprimer : ce qui fut executé apres sa mort.

Je trouvay belles les imaginations de cet autheur, la contexture de son ouvrage bien suyvie ; et son dessein plein de pieté. Par ce que beaucoup de gens s’amusent à le lire, et notamment les dames, à qui nous devons plus de service, je me suis trouvé souvent à mesme de les secourir, pour descharger leur livre de deux principales objections qu’on luy faict. Sa fin est hardie et courageuse, car il entreprend par raisons humaines et naturelles, establir et verifier contre les atheistes tous les articles de la religion Chrestienne. En quoy, à dire la verité, je le trouve si ferme et si heureux, que je ne pense point qu’il soit possible de mieux faire en cet argument là ; et croy que nul ne l’a esgalé : Cet ouvrage me semblant trop riche et trop beau, pour un autheur, duquel le nom soit si peu cogneu, et duquel tout ce que nous sçavons, c’est qu’il estoit Espagnol, faisant profession de Medecine à Thoulouse, il y a environ deux cens ans ; je m’enquis autrefois à Adrianus Turnebus, qui sçavoit toutes choses, que ce pouvoit estre de ce livre : il me respondit, qu’il pensoit que ce fust quelque quinte essence tirée de S. Thomas d’Aquin : car de vray cet esprit là, plein d’une erudition infinie et d’une subtilité admirable, estoit seul capable de telles imaginations. Tant y a que quiconque en soit l’autheur et inventeur (et ce n’est pas raison d’oster sans plus grande occasion à Sebonde ce tiltre) c’estoit un tres-suffisant homme, et ayant plusieurs belles parties.

La premiere reprehension qu’on fait de son ouvrage ; c’est que les Chrestiens se font tort de vouloir appuyer leur creance, par des raisons humaines, qui ne se conçoit que par foy, et par une inspiration particuliere de la grace divine. En cette objection, il semble qu’il y ait quelque zele de pieté : et à cette cause nous faut-il avec autant plus de douceur et de respect essayer de satisfaire à ceux qui la mettent en avant. Ce seroit mieux la charge d’un homme versé en la Theologie, que de moy, qui n’y sçay rien.

Toutefois je juge ainsi, qu’à une chose si divine et si haultaine, et surpassant de si loing l’humaine intelligence, comme est cette verité, de laquelle il a pleu à la bonté de Dieu nous esclairer, il est bien besoin qu’il nous preste encore son secours, d’une faveur extraordinaire et privilegiée, pour la pouvoir concevoir et loger en nous : et ne croy pas que les moyens purement humains en soyent aucunement capables. Et s’ils l’estoient, tant d’ames rares et excellentes, et si abondamment garnies de forces naturelles és siecles anciens, n’eussent pas failly par leur discours, d’arriver à cette cognoissance. C’est la foy seule qui embrasse vivement et certainement les hauts mysteres de nostre Religion. Mais ce n’est pas à dire, que ce ne soit une tresbelle et treslouable entreprinse, d’accommoder encore au service de nostre foy, les utils naturels et humains, que Dieu nous a donnez. Il ne fault pas doubter que ce ne soit l’usage le plus honorable, que nous leur sçaurions donner : et qu’il n’est occupation ny dessein plus digne d’un homme Chrestien, que de viser par tous ses estudes et pensemens à embellir, estendre et amplifier la verité de sa creance. Nous ne nous contentons point de servir Dieu d’esprit et d’ame : nous luy devons encore, et rendons une reverence corporelle : nous appliquons noz membres mesmes, et noz mouvements et les choses externes à l’honorer. Il en faut faire de mesme, et accompaigner nostre foy de toute la raison qui est en nous : mais tousjours avec cette reservation, de n’estimer pas que ce soit de nous qu’elle despende, ny que nos efforts et arguments puissent atteindre à une si supernaturelle et divine science.

Si elle n’entre chez nous par une infusion extraordinaire : si elle y entre non seulement par discours, mais encore par moyens humains, elle n’y est pas en sa dignité ny en sa splendeur. Et certes je crain pourtant que nous ne la jouyssions que par cette voye. Si nous tenions à Dieu par l’entremise d’une foy vive : si nous tenions à Dieu par luy, non par nous : si nous avions un pied et un fondement divin, les occasions humaines n’auroient pas le pouvoir de nous esbranler, comme elles ont : nostre fort ne seroit pas pour se rendre à une si foible batterie : l’amour de la nouvelleté, la contraincte des Princes, la bonne fortune d’un party, le changement temeraire et fortuite de nos opinions, n’auroient pas la force de secouër et alterer nostre croyance : nous ne la lairrions pas troubler à la mercy d’un nouvel argument, et à la persuasion, non pas de toute la Rhetorique qui fut onques : nous soustiendrions ces flots d’une fermeté inflexible et immobile :

Illisos fluctus rupes ut vasta refundit,
Et varias circum latrantes dissipat undas
Mole sua.

Si ce rayon de la divinité nous touchoit aucunement, il y paroistroit par tout : non seulement nos parolles, mais encore nos operations en porteroient la lueur et le lustre. Tout ce qui partiroit de nous, on le verroit illuminé de ceste noble clarté : Nous devrions avoir honte, qu’és sectes humaines il ne fut jamais partisan, quelque difficulté et estrangeté que maintinst sa doctrine, qui n’y conformast aucunement ses deportemens et sa vie : et une si divine et celeste institution ne marque les Chrestiens que par la langue.

Voulez vous voir cela ? comparez nos mœurs à un Mahometan, à un Payen, vous demeurez tousjours au dessoubs : Là où au regard de l’avantage de nostre religion, nous devrions luire en excellence, d’une extreme et incomparable distance : et devroit on dire, sont ils si justes, si charitables, si bons ? ils sont donq Chrestiens. Toutes autres apparences sont communes à toutes religions : esperance, confiance, evenemens, ceremonies, penitence, martyres. La merque peculiere de nostre verité devroit estre nostre vertu, comme elle est aussi la plus celeste merque, et la plus difficile : et que c’est la plus digne production de la verité. Pourtant eut raison nostre bon S. Loys, quand ce Roy Tartare, qui s’estoit faict Chrestien, desseignoit de venir à Lyon, baiser les pieds au Pape, et y recognoistre la sanctimonie qu’il esperoit trouver en nos mœurs, de l’en destourner instamment, de peur qu’au contraire, nostre desbordée façon de vivre ne le dégoutast d’une si saincte creance. Combien que depuis il advint tout diversement, à cet autre, lequel estant allé à Rome pour mesme effect, y voyant la dissolution des prelats, et peuple de ce temps là, s’establit d’autant plus fort en nostre religion, considerant combien elle devoit avoir de force et de divinité, à maintenir sa dignité et sa splendeur, parmy tant de corruption, et en mains si vicieuses.

Si nous avions une seule goutte de foy, nous remuerions les montaignes de leur place, dict la saincte parole : nos actions qui seroient guidées et accompaignées de la divinité, ne seroient pas simplement humaines, elles auroient quelque chose de miraculeux, comme nostre croyance. Brevis est institutio vitæ honestæ beatæque, si credas.

Les uns font accroire au monde, qu’ils croyent ce qu’ils ne croyent pas. Les autres en plus grand nombre, se le font accroire à eux mesmes, ne sçachants pas penetrer que c’est que croire.

Nous trouvons estrange si aux guerres, qui pressent à ceste heure nostre estat, nous voyons flotter les evenements et diversifier d’une maniere commune et ordinaire : c’est que nous n’y apportons rien que le nostre. La justice, qui est en l’un des partis, elle n’y est que pour ornement et couverture : elle y est bien alleguée, mais elle n’y est ny receuë, ny logée, ny espousée : elle y est comme en la bouche de l’advocat, non comme dans le cœur et affection de la partie. Dieu doit son secours extraordinaire à la foy et à la religion, non pas à nos passions. Les hommes y sont conducteurs, et s’y servent de la religion : ce devroit estre tout le contraire.

Sentez, si ce n’est par noz mains que nous la menons : à tirer comme de cire tant de figures contraires, d’une reigle si droitte et si ferme. Quand s’est il veu mieux qu’en France en noz jours ? Ceux qui l’ont prinse à gauche, ceux qui l’ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en disent le blanc, l’employent si pareillement à leurs violentes et ambitieuses entreprinses, s’y conduisent d’un progrez si conforme en desbordement et injustice, qu’ils rendent doubteuse et malaisée à croire la diversité qu’ils pretendent de leurs opinions en chose de laquelle depend la conduitte et loy de nostre vie. Peut on veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus unies, plus unes ?

Voyez l’horrible impudence dequoy nous pelotons les raisons divines : et combien irreligieusement nous les avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé de place en ces orages publiques. Ceste proposition si solenne : S’il est permis au subject de se rebeller et armer contre son Prince pour la defense de la religion : souvienne vous en quelles bouches ceste année passée l’affirmative d’icelle estoit l’arc-boutant d’un parti : la negative, de quel autre parti c’estoit l’arc-boutant : Et oyez à present de quel quartier vient la voix et instruction de l’une et de l’autre : et si les armes bruyent moins pour ceste cause que pour celle la. Et nous bruslons les gents, qui disent, qu’il faut faire souffrir à la verité le joug de nostre besoing : et de combien faict la France pis que de le dire ?

Confessons la verité, qui trieroit de l’armée mesme legitime, ceux qui y marchent par le seul zele d’une affection religieuse, et encore ceux qui regardent seulement la protection des loix de leur pays, ou service du Prince, il n’en sçauroit bastir une compagnie de gens-darmes complete. D’où vient cela, qu’il s’en trouve si peu, qui ayent maintenu mesme volonté et mesme progrez en nos mouvemens publiques, et que nous les voyons tantost n’aller que le pas, tantost y courir à bride avalée ? et mesmes hommes, tantost gaster nos affaires par leur violence et aspreté, tantost par leur froideur, mollesse et pesanteur ; si ce n’est qu’ils y sont poussez par des considerations particulieres et casuelles, selon la diversité desquelles ils se remuent ?

Je voy cela evidemment, que nous ne prestons volontiers à la devotion que les offices, qui flattent noz passions. Il n’est point d’hostilité excellente comme la Chrestienne. Nostre zele fait merveilles, quand il va secondant nostre pente vers la haine, la cruauté, l’ambition, l’avarice, la detraction, la rebellion. A contrepoil, vers la bonté, la benignité, la temperance, si, comme par miracle, quelque rare complexion ne l’y porte, il ne va ny de pied, ny d’aile.

Nostre religion est faicte pour extirper les vices : elle les couvre, les nourrit, les incite.

Il ne faut point faire barbe de foarre à Dieu (comme on dict) Si nous le croyions, je ne dy pas par foy, mais d’une simple croyance : voire (et je le dis à nostre grande confusion) si nous le croyions et cognoissions comme une autre histoire, comme l’un de nos compaignons, nous l’aimerions au dessus de toutes autres choses, pour l’infinie bonté et beauté qui reluit en luy : au moins marcheroit il en mesme reng de nostre affection, que les richesses, les plaisirs, la gloire et nos amis.

Le meilleur de nous ne craind point de l’outrager, comme il craind d’outrager son voisin, son parent, son maistre. Est-il si simple entendement, lequel ayant d’un costé l’object d’un de nos vicieux plaisirs, et de l’autre en pareille cognoissance et persuasion, l’estat d’une gloire immortelle, entrast en bigue de l’un pour l’autre ? Et si nous y renonçons souvent de pur mespris : car quelle envie nous attire au blasphemer, sinon à l’adventure l’envie mesme de l’offense ?

Le philosophe Antisthenes, comme on l’initioit aux mysteres d’Orpheus, le prestre luy disant, que ceux qui se voüoyent à ceste religion, avoyent à recevoir apres leur mort des biens eternels et parfaicts : Pourquoy si tu le crois ne meurs tu donc toy mesmes ? luy fit-il.

Diogenes plus brusquement selon sa mode, et plus loing de nostre propos, au prestre qui le preschoit de mesme, de se faire de son ordre, pour parvenir aux biens de l’autre monde : Veux tu pas que je croye qu’Agesilaüs et Epaminondas, si grands hommes, seront miserables, et que toy qui n’es qu’un veau, et qui ne fais rien qui vaille, seras bien heureux, par ce que tu és prestre ?

Ces grandes promesses de la beatitude eternelle si nous les recevions de pareille authorité qu’un discours philosophique, nous n’aurions pas la mort en telle horreur que nous avons :

Non jam se moriens dissolvi conquereretur,
Sed magis ire foras, vestémque relinquere ut anguis
Gauderet, prælonga senex aut cornua cervus.

Je veux estre dissoult, dirions nous, et estre aveques Jesus-Christ. La force du discours de Platon de l’immortalité de l’ame, poussa bien aucuns de ses disciples à la mort, pour jouïr plus promptement des esperances qu’il leur donnoit.

Tout cela c’est un signe tres-evident que nous ne recevons nostre religion qu’à nostre façon et par nos mains, et non autrement que comme les autres religions se reçoivent. Nous nous sommes rencontrez au pays, ou elle estoit en usage, où nous regardons son ancienneté, ou l’authorité des hommes qui l’ont maintenuë, où craignons les menaces qu’elle attache aux mescreans, où suyvons ses promesses. Ces considerations là doivent estre employées à nostre creance, mais comme subsidiaires : ce sont liaisons humaines. Une autre region, d’autres tesmoings, pareilles promesses et menasses, nous pourroyent imprimer par mesme voye une creance contraire.

Nous sommes Chrestiens à mesme tiltre que nous sommes ou Perigordins ou Alemans.

Et ce que dit Plato, qu’il est peu d’hommes si fermes en l’atheïsme, qu’un danger pressant ne ramene à la recognoissance de la divine puissance : Ce rolle ne touche point un vray Chrestien : C’est à faire aux religions mortelles et humaines, d’estre receuës par une humaine conduite. Quelle foy doit ce estre, que la lascheté et la foiblesse de cœur plantent en nous et establissent ? Plaisante foy, qui ne croid ce qu’elle croid, que pour n’avoir le courage de le descroire. Une vitieuse passion, comme celle de l’inconstance et de l’estonnement, peut elle faire en nostre ame aucune production reglée ?

Ils establissent, dit-il, par la raison de leur jugement, que ce qui se recite des enfers, et des peines futures est feint, mais l’occasion de l’experimenter s’offrant lors que la vieillesse ou les maladies les approchent de leur mort : la terreur d’icelle les remplit d’une nouvelle creance, par l’horreur de leur condition à venir. Et par ce que telles impressions rendent les courages craintifs, il defend en ses loix toute instruction de telles menaces, et la persuasion que des Dieux il puisse venir à l’homme aucun mal, sinon pour son plus grand bien quand il y eschoit, et pour un medecinal effect. Ils recitent de Bion, qu’infect des atheïsmes de Theodorus, il avoit esté long temps se moquant des hommes religieux : mais la mort le surprenant, qu’il se rendit aux plus extremes superstitions : comme si les Dieux s’ostoyent et se remettoyent selon l’affaire de Bion.

Platon, et ces exemples, veulent conclurre, que nous sommes ramenez à la creance de Dieu, ou par raison, ou par force. L’Atheïsme estant une proposition, comme desnaturée et monstrueuse, difficile aussi, et malaisée d’establir en l’esprit humain, pour insolent et desreglé qu’il puisse estre : il s’en est veu assez, par vanité et par fierté de concevoir des opinions non vulgaires, et reformatrices du monde, en affecter la profession par contenance : qui, s’ils sont assez fols, ne sont pas assez forts, pour l’avoir plantée en leur conscience. Pourtant ils ne lairront de joindre leurs mains vers le ciel, si vous leur attachez un bon coup d’espée en la poitrine : et quand la crainte ou la maladie aura abatu et appesanti ceste licentieuse ferveur d’humeur volage, ils ne lairront pas de se revenir, et se laisser tout discretement manier aux creances et exemples publiques. Autre chose est, un dogme serieusement digeré, autre chose ces impressions superficielles : lesquelles nées de la desbauche d’un esprit desmanché, vont nageant temerairement et incertainement en la fantasie. Hommes bien miserables et escervellez, qui taschent d’estre pires qu’ils ne peuvent !

L’erreur du paganisme, et l’ignorance de nostre saincte verité, laissa tomber ceste grande ame : mais grande d’humaine grandeur seulement, encores en cet autre voisin abus, que les enfans et les vieillars se trouvent plus susceptibles de religion, comme si elle naissoit et tiroit son credit de nostre imbecillité.

Le neud qui devroit attacher nostre jugement et nostre volonté, qui devroit estreindre nostre ame et joindre à nostre Createur, ce devroit estre un neud prenant ses repliz et ses forces, non pas de noz considerations, de noz raisons et passions, mais d’une estreinte divine et supernaturelle, n’ayant qu’une forme, un visage, et un lustre, qui est l’authorité de Dieu et sa grace. Or nostre cœur et nostre ame estant regie et commandée par la foy, c’est raison qu’elle tire au service de son dessein toutes nos autres pieces selon leur portée. Aussi n’est-il pas croyable, que toute ceste machine n’ait quelques merques empreintes de la main de ce grand architecte, et qu’il n’y ait quelque image és choses du monde raportant aucunement à l’ouvrier, qui les a basties et formées. Il a laissé en ces hauts ouvrages le charactere de sa divinité, et ne tient qu’à nostre imbecillité, que nous ne le puissions descouvrir. C’est ce qu’il nous dit luy-mesme, que ses operations invisibles, il nous les manifeste par les visibles. Sebonde s’est travaillé à ce digne estude, et nous montre comment il n’est piece du monde, qui desmente son facteur. Ce seroit faire tort à la bonté divine, si l’univers ne consentoit à nostre creance. Le ciel, la terre, les elemens, nostre corps et nostre ame, toutes choses y conspirent : il n’est que de trouver le moyen de s’en servir : elles nous instruisent, si nous sommes capables d’entendre. Car ce monde est un temple tressainct, dedans lequel l’homme est introduict, pour y contempler des statues, non ouvrées de mortelle main, mais celles que la divine pensée a faict sensibles, le Soleil, les estoilles, les eaux et la terre, pour nous representer les intelligibles. Les choses invisibles de Dieu, dit Sainct Paul, apparoissent par la creation du monde, considerant sa sapience eternelle, et sa divinité par ses œuvres.

Atque adeo faciem coeli non invidet orbi
Ipse Deus, vultúsque suos corpúsque recludit
Semper volvendo : séque ipsum inculcat Et offert,
Ut bene cognosci possit, doceátque videndo
Qualis eat, doceátque suas attendere leges.

Or nos raisons et nos discours humains c’est comme la matiere lourde et sterile : la grace de Dieu en est la forme : c’est elle qui y donne la façon et le prix. Tout ainsi que les actions vertueuses de Socrates et de Caton demeurent vaines et inutiles pour n’avoir eu leur fin, et n’avoir regardé l’amour et obeyssance du vray createur de toutes choses, et pour avoir ignoré Dieu : Ainsin est-il de nos imaginations et discours : ils ont quelque corps, mais une masse informe, sans façon et sans jour, si la foy et grace de Dieu n’y sont joinctes. La foy venant à teindre et illustrer les argumens de Sebonde, elle les rend fermes et solides : ils sont capables de servir d’acheminement, et de premiere guyde à un apprentif, pour le mettre à la voye de ceste cognoissance : ils le façonnent aucunement et rendent capable de la grace de Dieu, par le moyen de laquelle se parfournit et se parfaict apres nostre creance. Je sçay un homme d’authorité nourry aux lettres, qui m’a confessé avoir esté ramené des erreurs de la mescreance par l’entremise des argumens de Sebonde. Et quand on les despouïllera de cet ornement, et du secours et approbation de la foy, et qu’on les prendra pour fantasies pures humaines, pour en combatre ceux qui sont precipitez aux espouvantables et horribles tenebres de l’irreligion, ils se trouveront encores lors, aussi solides et autant fermes, que nuls autres de mesme condition qu’on leur puisse opposer. De façon que nous serons sur les termes de dire à nos parties,

Si melius quid habes, accerse, vel imperium fer.

Qu’ils souffrent la force de nos preuves, ou qu’ils nous en facent voir ailleurs, et sur quelque autre subject, de mieux tissuës, et mieux estoffées.

Je me suis sans y penser à demy desja engagé dans la seconde objection, à laquelle j’avois proposé de respondre pour Sebonde.

Aucuns disent que ses argumens sont foibles et ineptes à verifier ce qu’il veut, et entreprennent de les choquer aysément. Il faut secouër ceux cy un peu plus rudement : car ils sont plus dangereux et plus malitieux que les premiers. On couche volontiers les dicts d’autruy à la faveur des opinions qu’on a prejugées en soy : A un atheïste tous escrits tirent à l’theïsme. Il infecte de son propre venin la matiere innocente. Ceux cy ont quelque preoccupation de jugement qui leur rend le goust fade aux raisons de Sebonde. Au demeurant il leur semble qu’on leur donne beau jeu, de les mettre en liberté de combattre nostre religion par les armes pures humaines, laquelle ils n’oseroyent attaquer en sa majesté pleine d’authorité et de commandement. Le moyen que je prens pour rabatre ceste frenesie, et qui me semble le plus propre, c’est de froisser et fouler aux pieds l’orgueil, et l’humaine fierté : leur faire sentir l’inanité, la vanité, et deneantise de l’homme : leur arracher des points, les chetives armes de leur raison : leur faire baisser la teste et mordre la terre, soubs l’authorité et reverence de la majesté divine. C’est à elle seule qu’appartient la science et la sapience : elle seule qui peut estimer de soy quelque chose, et à qui nous desrobons ce que nous nous contons, et ce que nous nous prisons.

Οὐ γὰρ ἐᾶ φρονέιν ὁ θεὸς μέγα ἄλλον ἤ ἔαυτον.

Abbattons ce cuider, premier fondement de la tyrannie du maling esprit. Deus superbis resistit : humilibus autem dat gratiam. L’intelligence est en touts les Dieux, dit Platon, et point ou peu aux hommes.

Or c’est cependant beaucoup de consolation à l’homme Chrestien, de voir nos utils mortels et caduques, si proprement assortis à nostre foy saincte et divine : que lors qu’on les employe aux sujects de leur nature mortels et caduques, ils n’y soyent pas appropriez plus uniement, ny avec plus de force. Voyons donq si l’homme a en sa puissance d’autres raisons plus fortes que celles de Sebonde : voire s’il est en luy d’arriver à aucune certitude par argument et par discours.

Car sainct Augustin plaidant contre ces gents icy, a occasion de reprocher leur injustice, en ce qu’ils tiennent les parties de nostre creance fauces, que nostre raison faut à establir. Et pour monstrer qu’assez de choses peuvent estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder la nature et les causes : il leur met en avant certaines experiences cognuës et indubitables, ausquelles l’homme confesse rien ne veoir. Et cela faict il, comme toutes autres choses, d’une curieuse et ingenieuse recherche. Il faut plus faire, et leur apprendre, que pour convaincre la foiblesse de leur raison, il n’est besoing d’aller triant des rares exemples : et qu’elle est si manque et si aveugle, qu’il n’y a nulle si claire facilité, qui luy soit assez claire : que l’aizé et le malaisé luy sont un : que tous subjects egalement, et la nature en general desadvouë sa jurisdiction et entremise.

Que nous presche la verité, quand elle nous presche de fuir la mondaine philosophie : quand elle nous inculque si souvent, que nostre sagesse n’est que folie devant Dieu : que de toutes les vanitez la plus vaine c’est l’homme : que l’homme qui presume de son sçavoir, ne sçait pas encore que c’est que sçavoir : et que l’homme, qui n’est rien, s’il pense estre quelque chose, se seduit soy-mesmes, et se trompe ? Ces sentences du sainct Esprit expriment si clairement et si vivement ce que je veux maintenir, qu’il ne me faudroit aucune autre preuve contre des gens qui se rendroient avec toute submission et obeyssance à son authorité. Mais ceux cy veulent estre fouëtez à leurs propres despens, et ne veulent souffrir qu’on combatte leur raison que par elle mesme.

Considerons donq pour ceste heure, l’homme seul, sans secours estranger, armé seulement de ses armes, et despourveu de la grace et cognoissance divine, qui est tout son honneur, sa force, et le fondement de son estre. Voyons combien il a de tenuë en ce bel equipage. Qu’il me face entendre par l’effort de son discours, sur quels fondemens il a basty ces grands avantages, qu’il pense avoir sur les autres creatures. Qui luy a persuadé que ce branle admirable de la voute celeste, la lumiere eternelle de ces flambeaux roulans si fierement sur sa teste, les mouvemens espouventables de ceste mer infinie, soyent establis et se continuent tant de siecles, pour sa commodité et pour son service ? Est-il possible de rien imaginer si ridicule, que ceste miserable et chetive creature, qui n’est pas seulement maistresse de soy, exposée aux offences de toutes choses, se die maistresse et emperiere de l’univers ? duquel il n’est pas en sa puissance de cognoistre la moindre partie, tant s’en faut de la commander. Et ce privilege qu’il s’attribuë d’estre seul en ce grand bastiment, qui ayt la suffisance d’en recognoistre la beauté et les pieces, seul qui en puisse rendre graces à l’architecte, et tenir conte de la recepte et mises du monde : qui luy a seelé ce privilege ? qu’il nous montre lettres de ceste belle et grande charge.

Ont elles esté ottroyées en faveur des sages seulement ? Elles ne touchent guere de gents. Les fols et les meschants sont-ils dignes de faveur si extraordinaire ? et estants la pire piece du monde, d’estre preferez à tout le reste ?

En croirons nous cestuy-la ; Quorum igitur causa quis dixerit effectum esse mundum ? Eorum scilicet animantium, quæ ratione utuntur. Hi sunt dii et homines, quibus profectó nihil est melius. Nous n’aurons jamais assez bafoüé l’impudence de cet accouplage.

Mais pauvret qu’a il en soy digne d’un tel avantage ? A considerer ceste vie incorruptible des corps celestes, leur beauté, leur grandeur, leur agitation continuée d’une si juste regle :

Cum suspicimus magni coelestia mundi
Templa super, stellisque micantibus Æthera fixum,
Et venit in mentem Lunæ Solisque viarum :

A considerer la domination et puissance que ces corps là ont, non seulement sur nos vies et conditions de nostre fortune,

Facta etenim et vitas hominum suspendit ab astris :

mais sur nos inclinations mesmes, nos discours, nos volontez : qu’ils regissent, poussent et agitent à la mercy de leurs influances, selon que nostre raison nous l’apprend et le trouve :

speculatáque longè
Deprendit tacitis dominantia legibus astra,
Et totum alterna mundum ratione moveri,
Fatorúmque vices certis discernere signis.

A voir que non un homme seul, non un Roy, mais les monarchies, les empires, et tout ce bas monde se meut au branle des moindres mouvemens celestes :

Quantáque quàm parvi faciant discrimina motus :
Tantum est hoc regnum quod regibus imperat ipsis :

si nostre vertu, nos vices, nostre suffisance et science, et ce mesme discours que nous faisons de la force des astres, et ceste comparaison d’eux à nous, elle vient, comme juge nostre raison, par leur moyen et de leur faveur :

furit alter amore,
Et pontum tranare potest et vertere Trojam,
Alterius sors est scribendis legibus apta,
Ecce patrem nati perimunt, natosque parentes,
Mutuáque armati cœunt in vulnera fratres,
Non nostrum hoc bellum est, coguntur tanta movere,
Inque suas ferri poenas, lacerandáque membra,
Hoc quoque fatale est sic ipsum expendere fatum.

si nous tenons de la distribution du ciel ceste part de raison que nous avons, comment nous pourra elle esgaler à luy ? comment soubs-mettre à nostre science son essence et ses conditions ? Tout ce que nous voyons en ces corps là, nous estonne ; quæ molitio, quæ ferramenta, qui vectes, quæ machinæ, qui ministri tanti operis fuerunt ? pourquoy les privons nous et d’ame, et de vie, et de discours ? y avons nous recognu quelque stupidité immobile et insensible, nous qui n’avons aucun commerce avec eux que d’obeïssance ? Dirons nous, que nous n’avons veu en nulle autre creature, qu’en l’homme, l’usage d’une ame raisonnable ? Et quoy ? Avons nousveu quelque chose semblable au soleil ? Laisse-il d’estre, par ce que nous n’avons rien veu de semblable ? et ses mouvements d’estre, par ce qu’il n’en est point de pareils ? Si ce que nous n’avons pas veu, n’est pas, nostre science est merveilleusement raccourcie. Quæ sunt tantæ animi angustiæ ? Sont ce pas des songes de l’humaine vanité, de faire de la Lune une terre celeste ? y deviner des montaignes, des vallées, comme Anaxagoras ? y planter des habitations et demeures humaines, et y dresser des colonies pour nostre commodité, comme faict Platon et Plutarque ? et de nostre terre en faire un astre esclairant et lumineux ? Inter cætera mortalitatis incommoda, et hoc est, caligo mentium : nec tantum necessitas errandi, sed errorum amor. Corruptibile corpus aggravat animam, et deprimit terrena inhabitatio sensum multa cogitantem.

La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les creatures c’est l’homme, et quant et quant, la plus orgueilleuse. Elle se sent et se void logée icy parmy la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l’univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition des trois : et se va plantant par imagination au dessus du cercle de la Lune, et ramenant le ciel soubs ses pieds. C’est par la vanité de ceste mesme imagination qu’il s’egale à Dieu, qu’il s’attribue les conditions divines, qu’il se trie soy-mesme et separe de la presse des autres creatures, taille les parts aux animaux ses confreres et compagnons, et leur distribue telle portion de facultez et de forces, que bon luy semble. Comment cognoist il par l’effort de son intelligence, les branles internes et secrets des animaux ? par quelle comparaison d’eux à nous conclud il la bestise qu’il leur attribue ?

Quand je me jouë à ma chatte, qui sçait, si elle passe son temps de moy plus que je ne fay d’elle ? Nous nous entretenons de singeries reciproques. Si j’ay mon heure de commencer ou de refuser, aussi à elle la sienne. Platon en sa peinture de l’aage doré sous Saturne, compte entre les principaux advantages de l’homme de lors, la communication qu’il avoit avec les bestes, desquelles s’enquerant et s’instruisant, il sçavoit les vrayes qualitez, et differences de chacune d’icelles : par où il acqueroit une tres parfaicte intelligence et prudence ; et en conduisoit de bien loing plus heureusement sa vie, que nous ne sçaurions faire. Nous faut il meilleure preuve à juger l’impudence humaine sur le faict des bestes ? Ce grand autheur a opiné qu’en la plus part de la forme corporelle, que nature leur a donné, elle a regardé seulement l’usage des prognostications, qu’on en tiroit en son temps.

Ce defaut qui empesche la communication d’entre elles et nous, pourquoy n’est il aussi bien à nous qu’à elles ? C’est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non plus qu’elles nous. Par ceste mesme raison elles nous peuvent estimer bestes, comme nous les estimons. Ce n’est pas grand merveille, si nous ne les entendons pas, aussi ne faisons nous les Basques et les Troglodytes. Toutesfois aucuns se sont vantez de les entendre, comme Apollonius Thyaneus, Melampus, Tiresias, Thales et autres. Et puis qu’il est ainsi, comme disent les Cosmographes, qu’il y a des nations qui reçoyvent un chien pour leur Roy, il faut bien qu’ils donnent certaine interpretation à sa voix et mouvements. Il nous faut remerquer la parité qui est entre nous : Nous avons quelque moyenne intelligence de leurs sens, aussi ont les bestes des nostres, environ à mesme mesure. Elles nous flattent, nous menassent, et nous requierent : et nous elles.

Au demeurant nous decouvrons bien evidemment, qu’entre elles il y a une pleine et entiere communication, et qu’elles s’entr’entendent, non seulement celles de mesme espece, mais aussi d’especes diverses :

Et mutæ pecudes, Et denique secla ferarum
Dissimiles suerunt voces variásque cluere
Cum metus aut dolor est, aut cum jam gaudia gliscunt.

En certain abboyer du chien le cheval cognoist qu’il y a de la colere : de certaine autre sienne voix, il ne s’effraye point. Aux bestes mesmes qui n’ont pas de voix, par la societé d’offices, que nous voyons entre elles, nous argumentons aisément quelque autre moyen de communication : leurs mouvemens discourent et traictent.

Non alia longè ratione atque ipsa videtur
Protrahere ad gestum pueros infantia linguæ.

Pourquoy non, tout aussi bien que nos muets disputent, argumentent, et content des histoires par signes ? J’en ay veu de si souples et formez à cela, qu’à la verité, il ne leur manquoit rien à la perfection de se sçavoir faire entendre. Les amoureux se courroussent, se reconcilient, se prient, se remercient, s’assignent, et disent en fin toutes choses des yeux.

E’l silentio ancor suole
Haver prieghi e parole.

Quoy des mains ? nous requerons, nous promettons, appellons, congedions, menaçons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repentons, craignons, vergoignons, doubtons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, tesmoignons, accusons, condamnons, absolvons, injurions, mesprisons, deffions, despittons, flattons, applaudissons, benissons, humilions, moquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, desesperons, estonnons, escrions, taisons : et quoy non ? d’une variation et multiplication à l’envy de la langue. De la teste nous convions, renvoyons, advoüons, desadvoüons, desmentons, bienveignons, honorons, venerons, dedaignons, demandons, esconduisons, egayons, lamentons, caressons, tansons, soubsmettons, bravons, enhortons, menaçons, asseurons, enquerons. Quoy des sourcils ? Quoy des espaules ? Il n’est mouvement, qui ne parle, et un langage intelligible sans discipline, et un langage publique : Qui fait, voyant la varieté et usage distingué des autres, que cestuy-cy doibt plustost estre jugé le propre de l’humaine nature. Je laisse à part ce que particulierement la necessité en apprend soudain à ceux qui en ont besoing : et les alphabets des doigts, et grammaires en gestes : et les sciences qui ne s’exercent et ne s’expriment que par iceux : Et les nations que Pline dit n’avoir point d’autre langue.

Un Ambassadeur de la ville d’Abdere, apres avoir longuement parlé au Roy Agis de Sparte, luy demanda : Et bien, Sire, quelle responce veux-tu que je rapporte à nos citoyens ? que je t’ay laissé dire tout ce que tu as voulu, et tant que tu as voulu, sans jamais dire mot : voila pas un taire parlier et bien intelligible ?

Au reste, qu’elle sorte de nostre suffisance ne recognoissons nous aux operations des animaux ? est-il police reglée avec plus d’ordre, diversifiée à plus de charges et d’offices, et plus constamment entretenuë, que celle des mouches à miel ? Ceste disposition d’actions et de vacations si ordonnée, la pouvons nous imaginer se conduire sans discours et sans prudence ?

His quidam signis atque hæc exempla sequuti,
Esse apibus partem divinæ mentis, et haustus
Æthereos dixere.

Les arondelles que nous voyons au retour du printemps fureter tous les coins de nos maisons, cherchent elles sans jugement, et choisissent elles sans discretion de mille places, celle qui leur est la plus commode à se loger ? Et en ceste belle et admirable contexture de leurs bastimens, les oiseaux peuvent ils se servir plustost d’une figure quarrée, que de la ronde, d’un angle obtus, que d’un angle droit, sans en sçavoir les conditions et les effects ? Prennent-ils tantost de l’eau, tantost de l’argile, sans juger que la dureté s’amollit en l’humectant ? Planchent-ils de mousse leur palais, ou de duvet, sans prevoir que les membres tendres de leurs petits y seront plus mollement et plus à l’aise ? Se couvrent-ils du vent pluvieux, et plantent leur loge à l’Orient, sans cognoistre les conditions differentes de ces vents, et considerer que l’un leur est plus salutaire que l’autre ? Pourquoy espessit l’araignée sa toile en un endroit, et relasche en un autre ? se sert à ceste heure de ceste sorte de neud, tantost de celle-là, si elle n’a et deliberation, et pensement, et conclusion ? Nous recognoissons assez en la pluspart de leurs ouvrages, combien les animaux ont d’excellence au dessus de nous, et combien nostre art est foible à les imiter. Nous voyons toutesfois aux nostres plus grossiers, les facultez que nous y employons, et que nostre ame s’y sert de toutes ses forces : pourquoy n’en estimons nous autant d’eux ? Pourquoy attribuons nous à je ne sçay quelle inclination naturelle et servile, les ouvrages qui surpassent tout ce que nous pouvons par nature et par art ? En quoy sans y penser nous leur donnons un tres-grand avantage sur nous, de faire que nature par une douceur maternelle les accompaigne et guide, comme par la main à toutes les actions et commoditez de leur vie, et qu’à nous elle nous abandonne au hazard et à la fortune, et à quester par art, les choses necessaires à nostre conservation ; et nous refuse quant et quant les moyens de pouvoir arriver par aucune institution et contention d’esprit, à la suffisance naturelle des bestes : de maniere que leur stupidité brutale surpasse en toutes commoditez, tout ce que peult nostre divine intelligence.

Vrayement à ce compte nous aurions bien raison de l’appeller une tres-injuste marastre : Mais il n’en est rien, nostre police n’est pas si difforme et desreglée. Nature a embrassé universellement toutes ses creatures : et n’en est aucune, qu’elle n’ait bien plainement fourny de tous moyens necessaires à la conservation de son estre : Car ces plaintes vulgaires que j’oy faire aux hommes (comme la licence de leurs opinions les esleve tantost au dessus des nuës, et puis les ravale aux Antipodes) que nous sommes le seul animal abandonné, nud sur la terre nuë, lié, garrotté, n’ayant dequoy s’armer et couvrir que de la despouïlle d’autruy : là où toutes les autres creatures, nature les a revestuës de coquilles, de gousses, d’escorse, de poil, de laine, de pointes, de cuir, de bourre, de plume, d’escaille, de toison, et de soye selon le besoin de leur estre : les a armées de griffes, de dents, de cornes, pour assaillir et pour defendre, et les a elles mesmes instruites à ce qui leur est propre, à nager, à courir, à voler, à chanter : là où l’homme ne sçait ny cheminer, ny parler, ny manger, ny rien que pleurer sans apprentissage.

Tum porro, puer ut sævis projectus ab undis
Navita, nudus humi jacet infans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Nexibus ex alvo matris natura profudit,
Vagitúque locum lugubri complet, ut æquum est
Cui tantum in vita restet transire malorum :
At variæ crescunt pecudes, armenta, feræque,
Nec crepitacula eis opus est, nec cuiquam adhibenda est
Almæ nutricis blanda atque infracta loquela :
Nec varias quærunt vestes pro tempore cæli :
Denique non armis opus est, non moenibus altis
Queis sua tutentur, quando omnibus omnia largè
Tellus ipsa parit, naturáque dædala rerum.

Ces plaintes là sont fauces : il y a en la police du monde, une egalité plus grande, et une relation plus uniforme.

Nostre peau est pourveue aussi suffisamment que la leur, de fermeté contre les injures du temps, tesmoing plusieurs nations, qui n’ont encores essayé nul usage de vestemens. Noz anciens Gaulois n’estoient gueres vestus, ne sont pas les Irlandois noz voisins, soubs un ciel si froid : Mais nous le jugeons mieux par nous mesmes : car tous les endroits de la personne, qu’il nous plaist descouvrir au vent et à l’air, se trouvent propres à le souffrir : S’il y a partie en nous foible, et qui semble devoir craindre la froidure, ce devroit estre l’estomach, où se fait la digestion : noz peres le portoyent descouvert, et noz Dames, ainsi molles et delicates qu’elles sont, elles s’en vont tantost entr’ouvertes jusques au nombril. Les liaisons et emmaillottems des enfans ne sont non plus necessaires : et les meres Lacedemoniennes eslevoient les leurs en toute liberté de mouvements de membres, sans les attacher ne plier. Nostre pleurer est commun à la plus part des autres animaux, et n’en est guere qu’on ne voye se plaindre et gemir long temps apres leur naissance : d’autant que c’est une contenance bien sortable à la foiblesse, en quoy ils se sentent. Quant à l’usage du manger, il est en nous, comme en eux, naturel et sans instruction.

Sentit enim vim quisque suam quam possit abuti.

Qui fait doute qu’un enfant arrivé à la force de se nourrir, ne sçeut quester sa nourriture ? et la terre en produit, et luy en offre assez pour sa necessité, sans autre culture et artifice : Et sinon en tout temps, aussi ne fait elle pas aux bestes, tesmoing les provisions, que nous voyons faire aux fourmis et autres, pour les saisons steriles de l’année. Ces nations, que nous venons de descouvrir, si abondamment fournies de viande et de breuvage naturel, sans soing et sans façon, nous viennent d’apprendre que le pain n’est pas nostre seule nourriture : et que sans labourage, nostre mere nature nous avoit munis à planté de tout ce qu’il nous falloit : voire, comme il est vray-semblable, plus plainement et plus richement qu’elle ne fait à present, que nous y avons meslé nostre artifice :

Et tellus nitidas fruges vinetáque læta
Sponte sua primum mortalibus ipsa creavit,
Ipsa dedit dulces foetus, et pabula læta,
Quæ nunc vix nostro grandescunt aucta labore,
Conterimúsque boves et vires agricolarum.

le débordement et desreglement de nostre appetit devançant toutes les inventions, que nous cherchons de l’assouvir.

Quant aux armes, nous en avons plus de naturelles que la plus part des autres animaux, plus de divers mouvemens de membres, et en tirons plus de service naturellement et sans leçon : ceux qui sont duicts à combatre nuds, on les void se jetter aux hazards pareils aux nostres. Si quelques bestes nous surpassent en cet avantage, nous en surpassons plusieurs autres : Et l’industrie de fortifier le corps et le couvrir par moyens acquis, nous l’avons par un instinct et precepte naturel. Qu’il soit ainsi, l’elephant aiguise et esmoult ses dents, desquelles il se sert à la guerre (car il en a de particulieres pour cet usage, lesquelles il espargne, et ne les employe aucunement à ses autres services) Quand les taureaux vont au combat, ils respandent et jettent la poussiere à l’entour d’eux : les sangliers affinent leurs deffences : et l’ichneumon, quand il doit venir aux prises avec le crocodile, munit son corps, l’enduit et le crouste tout à l’entour, de limon bien serré et bien paistry, comme d’une cuirasse. Pourquoy ne dirons nous qu’il est aussi naturel de nous armer de bois et de fer ?

Quant au parler, il est certain, que s’il n’est pas naturel, il n’est pas necessaire. Toutesfois je croy qu’un enfant, qu’on auroit nourry eu pleine solitude, esloigné de tout commerce (qui seroit un essay malaisé à faire) auroit quelque espece de parolle pour exprimer ses conceptions : et n’est pas croyable, que nature nous ait refusé ce moyen qu’elle a donné à plusieurs autres animaux : Car qu’est-ce autre chose que parler, ceste faculté, que nous leur voyons de se plaindre, de se resjouyr, de s’entr’appeller au secours, se convier à l’amour, comme ils font par l’usage de leur voix ? Comment ne parleroient elles entr’elles ? elles parlent bien à nous, et nous à elles. En combien de sortes parlons nous à nos chiens, et ils nous respondent ? D’autre langage, d’autres appellations, devisons nous avec eux, qu’avec les oyseaux, avec les pourceaux, les beufs, les chevaux : et changeons d’idiome selon l’espece.

Cosi per entro loro schiera bruna
S’ammusa l’una con l’altra formica,
Forse à spiar lor via, et lor fortuna.

Il me semble que Lactance attribuë aux bestes, non le parler seulement, mais le rire encore. Et la difference de langage, qui se voit entre nous, selon la difference des contrées, elle se treuve aussi aux animaux de mesme espece. Aristote allegue à ce propos le chant divers des perdrix, selon la situation des lieux :

variæque volucres
Longè alias alio jaciunt in tempore voces,
Et partim mutant cum tempestatibus unà
Raucisonos cantus.

Mais cela est à sçavoir, quel langage parleroit cet enfant : et ce qui s’en dit par divination, n’a pas beaucoup d’apparence. Si on m’allegue contre ceste opinion, que les sourds naturels ne parlent point : Je respons que ce n’est pas seulement pour n’avoir peu recevoir l’instruction de la parolle par les oreilles, mais plustost pource que le sens de l’ouye, duquel ils sont privez, se rapporte à celuy du parler, et se tiennent ensemble d’une cousture naturelle : En façon, que ce que nous parlons, il faut que nous le parlions premierement à nous, et que nous le facions sonner au dedans à nos oreilles, avant que de l’envoyer aux estrangeres. J’ay dict tout cecy, pour maintenir ceste ressemblance, qu’il y a aux choses humaines : et pour nous ramener et joindre à la presse. Nous ne sommes ny au dessus, ny au dessous du reste : tout ce qui est sous le Ciel, dit le sage, court une loy et fortune pareille.

Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.

Il y a quelque difference, il y a des ordres et des degrez : mais c’est soubs le visage d’une mesme nature :

res quæque suo ritu procedit, et omnes
Foedere naturæ certo discrimina servant.

Il faut contraindre l’homme, et le renger dans les barrieres de ceste police. Le miserable n’a garde d’enjamber par effect au delà : il est entravé et engagé, il est assubjecty de pareille obligation que les autres creatures de son ordre, et d’une condition fort moyenne, sans aucune prerogative, præexcellence vraye et essentielle. Celle qu’il se donne par opinion, et par fantasie, n’a ny corps ny goust : Et s’il est ainsi, que luy seul de tous les animaux, ayt cette liberté de l’imagination, et ce desreglement de pensées, luy representant ce qui est, ce qui n’est pas ; et ce qu’il veut ; le faulx et le veritable ; c’est un advantage qui luy est bien cher vendu, et duquel il a bien peu à se glorifier : Car de là naist la source principale des maux qui le pressent, peché, maladie, irresolution, trouble, desespoir.

Je dy donc, pour revenir à mon propos, qu’il n’y a point d’apparence d’estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous devons conclurre de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches : et confesser par consequent, que ce mesme discours, cette mesme voye, que nous tenons à œuvrer, aussi la tiennent les animaux, ou quelque autre meilleure. Pourquoy imaginons nous en eux cette contrainte naturelle, nous qui n’en esprouvons aucun pareil effect ? Joint qu’il est plus honorable d’estre acheminé et obligé à reglément agir par naturelle et inevitable condition, et plus approchant de la divinité, que d’agir reglément par liberté temeraire et fortuite ; et plus seur de laisser à nature, qu’à nous les resnes de nostre conduitte. La vanité de nostre presomption faict, que nous aymons mieux devoir à noz forces, qu’à sa liberalité, nostre suffisance : et enrichissons les autres animaux des biens naturels, et les leur renonçons, pour nous honorer et annoblir des biens acquis : par une humeur bien simple, ce me semble : car je priseroy bien autant des graces toutes miennes et naïfves, que celles que j’aurois esté mendier et quester de l’apprentissage. Il n’est pas en nostre puissance d’acquerir une plus belle recommendation que d’estre favorisé de Dieu et de nature.

Par ainsi le renard, dequoy se servent les habitans de la Thrace, quand ils veulent entreprendre de passer par dessus la glace de quelque riviere gelée, et le laschent devant eux pour cet effect, quand nous le verrions au bord de l’eau approcher son oreille bien pres de la glace, pour sentir s’il orra d’une longue ou d’une voisine distance, bruire l’eau courant au dessoubs, et selon qu’il trouve par là, qu’il y a plus ou moins d’espesseur en la glace, se reculer, ou s’avancer, n’aurions nous pas raison de juger qu’il luy passe par la teste ce mesme discours, qu’il feroit en la nostre : et que c’est une ratiocination et consequence tirée du sens naturel : Ce qui fait bruit, se remue ; ce qui se remue, n’est pas gelé ; ce qui n’est pas gelé est liquide, et ce qui est liquide plie soubs le faix. Car d’attribuer cela seulement à une vivacité du sens de l’ouye, sans discours et sans consequence, c’est une chimere, et ne peut entrer en nostre imagination. De mesme faut-il estimer de tant de sortes de ruses et d’inventions, de quoy les bestes se couvrent des entreprises que nous faisons sur elles.

Et si nous voulons prendre quelque advantage de cela mesme, qu’il est en nous de les saisir, de nous en servir, et d’en user à nostre volonté, ce n’est que ce mesme advantage, que nous avons les uns sur les autres. Nous avons à cette condition noz esclaves, et les Climacides estoient ce pas des femmes en Syrie qui servoyent couchées à quatre pattes, de marchepied et d’eschelle aux dames à monter en coche ? Et la plus part des personnes libres, abandonnent pour bien legeres commoditez, leur vie, et leur estre à la puissance d’autruy. Les femmes et concubines des Thraces plaident à qui sera choisie pour estre tuée au tumbeau de son mary. Les tyrans ont-ils jamais failly de trouver assez d’hommes vouez à leur devotion : aucuns d’eux adjoustans d’avantage cette necessité de les accompagner à la mort, comme en la vie ?

Des armées entieres se sont ainsin obligées à leurs Capitaines. Le formule du serment en cette rude escole des escrimeurs à outrance, portoit ces promesses : Nous jurons de nous laisser enchainer, brusler, battre, et tuer de glaive, et souffrir tout ce que les gladiateurs legitimes souffrent de leur maistre ; engageant tresreligieusement et le corps et l’ame à son service :

Ure meum si vis flamma caput, et pete ferro
Corpus, et intorto verbere terga seca.

C’estoit une obligation veritable, et si il s’en trouvoit dix mille telle année, qui y entroyent et s’y perdoyent.

Quand les Scythes enterroyent leur Roy, ils estrangloyent sur son corps, la plus favorie de ses concubines, son eschanson, escuyer d’escuirie, chambellan, huissier de chambre et cuisinier. Et en son anniversaire ils tuoyent cinquante chevaux montez de cinquante pages, qu’ils avoyent empalé par l’espine du dos jusques au gozier, et les laissoyent ainsi plantez en parade autour de la tombe.

Les hommes qui nous servent, le font à meilleur marché, et pour un traictement moins curieux et moins favorable, que celuy que nous faisons aux oyseaux, aux chevaux, et aux chiens.

A quel soucy ne nous demettons nous pour leur commodité ? Il ne me semble point, que les plus abjects serviteurs façent volontiers pour leurs maistres, ce que les Princes s’honorent de faire pour ces bestes.

Diogenes voyant ses parents en peine de le rachetter de servitude : Ils sont fols, disoit-il, c’est celuy qui me traitte et nourrit, qui me sert ; et ceux qui entretiennent les bestes, se doivent dire plustost les servir, qu’en estre servis.

Et si elles ont cela de plus genereux, que jamais Lyon ne s’asservit à un autre Lyon, ny un cheval à un autre cheval par faute de cœur. Comme nous allons à la chasse des bestes, ainsi vont les Tigres et les Lyons à la chasse des hommes : et ont un pareil exercice les unes sur les autres : les chiens sur les lievres, les brochets sur les tanches, les arondeles sur les cigales, les esperviers sur les merles et sur les allouettes :

serpente ciconia pullos
Nutrit, et inventa per devia rura lacerta,
Et leporem aut capream famulæ Jovis, et generosæ
In saltu venantur aves.

Nous partons le fruict de nostre chasse avec noz chiens et oyseaux, comme la peine et l’industrie. Et au dessus d’Amphipolis en Thrace, les chasseurs et les faucons sauvages, partent justement le butin par moitié : comme le long des palus Mæotides, si le pescheur ne laisse aux loups de bonne foy, une part esgale de sa prise, ils vont incontinent deschirer ses rets.

Et comme nous avons une chasse, qui se conduit plus par subtilité, que par force, comme celle des colliers de noz lignes et de l’hameçon, il s’en void aussi de pareilles entre les bestes. Aristote dit, que la Seche jette de son col un boyau long comme une ligne, qu’elle estand au loing en le laschant, et le retire à soy quand elle veut : à mesure qu’elle apperçoit quelque petit poisson s’approcher, elle luy laisse mordre le bout de ce boyau, estant cachée dans le sable, ou dans la vase, et petit à petit le retire jusques à ce que ce petit poisson soit si prés d’elle, que d’un sault elle puisse l’attraper.

Quant à la force, il n’est animal au monde en butte de tant d’offences, que l’homme : il ne nous faut point une balaine, un elephant, et un crocodile, ny tels autres animaux, desquels un seul est capable de deffaire un grand nombre d’hommes : les pous sont suffisans pour faire vacquer la dictature de Sylla : c’est le desjeuner d’un petit ver, que le cœur et la vie d’un grand et triumphant Empereur.

Pourquoi disons nous, que c’est à l’homme science et cognoissance, bastie par art et par discours, de discerner les choses utiles à son vivre, et au secours de ses maladies, de celles qui ne le sont pas, de connaistre la force de la rubarbe et du polipode ; et quand nous voyons les chevres de Candie, si elles ont receu un coup de traict, aller entre un million d’herbes choisir le dictame pour leur guerison, et la tortue quand elle a mangé de la vipere, chercher incontinent de l’origanum pour se purger, le dragon fourbir et esclairer ses yeux avecques du fenoil, les cigognes se donner elles mesmes des clysteres à tout de l’eau de marine, les elephans arracher non seulement de leur corps et de leurs compagnons, mais des corps aussi de leurs maistres, tesmoing celuy du roi Porus qu’Alexandre deffit, les javelots et les dardz qu’on leur a ettez au combat, et les arracher si dextrement, que nous ne le saurions faire iavec si peu de douleur : pourquoi ne disons nous de mémes, que c’est science et prudence ? Car d’alleguer, pour les deprimer, que c’est par la seule instruction et maistrise de nature, qu’elles le savent, ce n’est pas leur oster le tiltre de science et de prudence : c’est la leur attribuer à plus forte raison qu’à nous, pour l’honneur d’une si certaine maistresse d’escole.

Chrysippus, bien qu’en toutes autres choses autant desdaigneux juge de la condition des animaux, que nul autre philosophe, considerant les mouvements du chien, qui se rencontrant en un carrefour à trois chemins, ou à la queste de son maistre qu’il a esgaré, ou à la poursuitte de quelque proye qui fuit devant luy, va essayant un chemin après l’autre, et après s’estre assuré des deux, et n’y avoir trouvé la trace de ce qu’il cherche, s’eslance dans le troisiéme sans marchander : il est contraint de confesser, qu’en ce chien là, un tel discours se passe : J’ay suivy jusques à ce carre-four mon maître à la trace, il faut necessairement qu’il passe par l’un de ces trois chemins : ce n’est ni par cettuy-cy, ni par celuy-là, il faut donc infailliblement qu’il passe par cet autre : Et que s’asseurant par cette conclusion et discours, il ne se sert plus de son sentiment au troisiéme chemin, ni ne le sonde plus, ains s’y laisse emporter par la force de la raison. Ce traict purement dialecticien, et cet usage de propositions divisées et conjoinctes, et de la suffisante enumeration des parties, vaut-il pas autant que le chien le sache de soy que de Trapezonce ?

Si ne sont pas les bêtes incapables d’être encore instruites à nostre mode. Les merles, les corbeaux, les pies, les perroquets, nous leur apprenons à parler : et cette facilité, que nous reconnaîssons à nous fournir leur voix et haleine si souple et si maniable, pour la former et l’astreindre à certain nombre de lettres et de syllabes, témoigne qu’ils ont un discours au dedans, qui les rend ainsi disciplinables et volontaires à apprendre. Chacun est saoul, ce croy-je, de voir tant de sortes de cingeries que les batteleurs apprennent à leurs chiens : les dances, où ils ne faillent une seule cadence du son qu’ils oyent ; plusieurs divers mouvemens et saults qu’ils leur font faire par le commandement de leur parolle : mais je remarque avec plus d’admiration cet effect, qui est toutes-fois assez vulgaire, des chiens dequoi se servent les aveugles, et aux champs et aux villes : je me suis pris garde comme ils s’arrestent à certaines portes, d’où ils ont accoustumé de tirer l’aumosne, comme ils evitent le choc des coches et des charrettes, lors méme que pour leur regard, ils ont assez de place pour leur passage : j’en ay veu le long d’un fossé de ville, laisser un sentier plain et uni, et en prendre un pire, pour esloigner son maître du fossé. Comment pouvoit-on avoir faict concevoir à ce chien, que c’estoit sa charge de regarder seulement à la seureté de son maître, et mespriser ses propres commoditez pour le servir ? et comment avoit-il la connaissance que tel chemin luy estoit bien assez large, qui ne le seroit pas pour un aveugle ? Tout cela se peut-il comprendre sans ratiocination ?

Il ne faut pas oublier ce que Plutarque dit avoir veu à Rome d’un chien, avec l’Empereur Vespasian le pere au Theatre de Marcellus. Ce chien servoit à un batteleur qui joüoit une fiction à plusieurs mines et à plusieurs personnages, et y avoit son rolle. Il falloit entre autres choses qu’il contrefist pour un temps le mort, pour avoir mangé de certaine drogue : après avoir avallé le pain qu’on feignoit être cette drogue, il commença tantost à trembler et branler, comme s’il eust esté estourdy : finalement s’estendant et se roidissant, comme mort, il se laissa tirer et trainer d’un lieu à autre, ainsi que portoit le subject du jeu, et puis quand il cogneut qu’il estoit temps, il commença premierement à se remuer tout bellement, ainsi que s’il se fust revenu d’un profond sommeil, et levant la teste regarda çà et là d’une façon qui estonnoit tous les assistans.

Les bœufs qui servoyent aux jardins Royaux de Suse, pour les arrouser et tourner certaines grandes rouës à puiser de l’eau, ausquelles il y a des baquets attachez (comme il s’en voit plusieurs en Languedoc) on leur avoit ordonné d’en tirer par jour jusques à cent tours chacun, ils estoient si accoustumez à ce nombre, qu’il estoit impossible par aucune force de leur en faire tirer un tour davantage, et ayans faict leur tâche ils s’arrestoient tout court. Nous sommes en l’adolescence avant que nous sachions compter jusques à cent, et venons de descouvrir des nations qui n’ont aucune connaissance des nombres.

Il y a encore plus de discours à instruire autruy qu’à être instruit. Or laissant à part ce que Democritus jugeoit et prouvoit, que la plus part des arts, les bêtes nous les ont apprises : Comme l’araignée à tistre et à coudre, l’arondelle à bastir, le cigne et le rossignol la musique, et plusieurs animaux par leur imitation à faire la medecine : Aristote tient que les rossignols instruisent leurs petits à chanter, et y employent du temps et du soing : d’où il advient que ceux que nous nourrissons en cage, qui n’ont point eu loisir d’aller à l’escole soubs leurs parens, perdent beaucoup de la grace de leur chant. Nous pouvons juger par là, qu’il reçoit de l’amendement par discipline et par estude : Et entre les libres méme, il n’est pas ung et pareil ; chacun en a pris selon sa capacité. Et sur la jalousie de leur apprentissage, ils se debattent à l’envy, d’une contention si courageuse, que par fois le vaincu y demeure mort, l’aleine luy faillant plustost que la voix. Les plus jeunes ruminent pensifs, et prennent à imiter certains couplets de chanson : le disciple escoute la leçon de son precepteur, et en rend compte avec grand soing : ils se taisent l’un tantost, tantost l’autre : on oyt corriger les fautes, et sent-on aucunes reprehensions du precepteur. J’ay veu (dit Arrius) autresfois un elephant ayant à chacune cuisse un cymbale pendu, et un autre attaché à sa trompe, au son desquels tous les autres dançoyent en rond, s’eslevans et s’inclinans à certaines cadences, selon que l’instrument les guidoit, et y avoit plaisir à ouyr cette harmonie. Aux spectacles de Rome, il se voyoit ordinairement des Elephans dressez à se mouvoir et dancer au son de la voix, des dances à plusieurs entrelasseures, coupeures et diverses cadances tres-difficiles à apprendre. Il s’en est veu, qui en leur privé rememoroient leur leçon, et s’exerçoyent par soing et par estude pour n’être tancez et battuz de leurs maîtres.

Mais cette autre histoire de la pie, de laquelle nous avons Plutarque méme pour respondant, est étrange : Elle estoit en la boutique d’un barbier à Rome, et faisoit merveilles de contrefaire avec la voix tout ce qu’elle oyoit ; Un jour il advint que certaines trompettes s’arresterent à sonner long temps devant cette boutique : depuis cela et tout le lendemain, voyla ceste pie pensive, muette et melancholique ; dequoi tout le monde estoit émerveillé, et pensoit-on que le son des trompettes l’eust ainsin estourdie et estonnée ; et qu’avec l’ouye, la voix se fust quant et quant esteinte : Mais on trouva en fin, que c’estoit une estude profonde, et une retraicte en soy-mémes, son esprit s’exercitant et preparant sa voix, à representer le son de ces trompettes : de maniere que sa premiere voix ce fut celle là, d’exprimer parfaictement leurs reprises, leurs poses, et leurs muances ; ayant quicté par ce nouvel apprentissage, et pris à desdain tout ce qu’elle savoit dire auparavant.

Je ne veux pas obmettre d’alleguer aussi cet autre exemple d’un chien, que ce méme Plutarque dit avoir veu (car quant à l’ordre, je sens bien que je le trouble, mais je n’en observe non plus à renger ces exemples, qu’au reste de toute ma besongne) luy estant dans un navire, ce chien estant en peine d’avoir l’huyle qui estoit dans le fond d’une cruche, où il ne pouvoit arriver de la langue, pour l’estroite emboucheure du vaisseau, alla querir des cailloux, et en mit dans cette cruche jusques à ce qu’il eust faict hausser l’huyle plus pres du bord, où il la peust atteindre. Cela qu’est-ce, si ce n’est l’effect d’un esprit bien subtil ? On dit que les corbeaux de Barbarie en font de méme, quand l’eau qu’ils veulent boire est trop basse.

Cette action est aucunement voisine de ce que recitoit des Elephans, un roi de leur nation, Juba ; que quand par la finesse de ceux qui les chassent, l’un d’entre eux se trouve pris dans certaines fosses profondes qu’on leur prepare, et les recouvre lon de menues brossailles pour les tromper, ses compagnons y apportent en diligence force pierres, et pieces de bois, afin que cela l’ayde à s’en mettre hors. Mais cet animal rapporte en tant d’autres effects à l’humaine suffisance, que si je vouloy suivre par le menu ce que l’experience en a appris, je gaignerois aisément ce que je maintiens ordinairement, qu’il se trouve plus de difference de tel homme à tel homme, que de tel animal à tel homme. Le gouverneur d’un elephant en une maison privée de Syrie, desroboit à tous les repas, la moitié de la pension qu’on luy avoit ordonnée : un jour le maître voulut luy-méme le penser, versa dans sa mangeoire la juste mesure d’orge, qu’il luy avoit prescrite, pour sa nourriture : l’elephant regardant de mauvais œil ce gouverneur, separa avec la trompe, et en mit à part la moitié, declarant par là le tort qu’on luy faisoit. Et un autre, ayant un gouverneur qui mesloit dans sa mangeaille des pierres pour en croistre la mesure, s’approcha du pot où il faisoit cuyre sa chair pour son disner, et le luy remplit de cendre. Cela ce sont des effects particuliers : mais ce que tout le monde a veu, et que tout le monde sait, qu’en toutes les armées qui se conduisoyent du pays de Levant, l’une des plus grandes forces consistoit aux elephans, desquels on tiroit des effects sans comparaison plus grands que nous ne faisons à present de nostre artillerie, qui tient à peu pres leur place en une battaille ordonnée (cela est aisé à juger à ceux qui connaissent les histoires anciennes)

siquidem Tyrio servire solebant
Annibali, et nostris ducibus, regique Molosso
Horum majores, Et dorso ferre cohortes,
Partem aliquam belli, et euntem in prælia turmam.

Il falloit bien qu’on se respondist à bon escient de la creance de ces bêtes et de leur discours, leur abandonnant la teste d’une battaille ; là où le moindre arrest qu’elles eussent sçeu faire, pour la grandeur et pesanteur de leur corps, le moiudre effroy qui leur eust faict tourner la teste sur leurs gens, estoit suffisant pour tout perdre. Et s’est veu peu d’exemples, où cela soit advenu, qu’ils se rejectassent sur leurs trouppes, au lieu que nous mémes nous rejectons les uns sur les autres, et nous rompons. On leur donnoit charge non d’un mouvement simple, mais de plusieurs diverses parties au combat : comme faisoient aux chiens les Espagnols à la nouvelle conqueste des Indes ; ausquels ils payoient solde, et faisoient partage au butin. Et montroient ces animaux, autant d’addresse et de jugement à poursuivre et arrester leur victoire, à charger ou à reculer, selon les occasions, à distinguer les amis des ennemis, comme ils faisoient d’ardeur et d’aspreté.

Nous admirons et poisons mieux les choses étrangeres que les ordinaires : et sans cela je ne me fusse pas amusé à ce long registre : Car selon mon opinion, qui contrerollera de pres ce que nous voyons ordinairement es animaux, qui vivent parmy nous, il y a dequoi y trouver des effects autant admirables, que ceux qu’on va recueillant és pays et siecles étrangers. C’est une méme nature qui roule son cours. Qui en auroit suffisamment jugé le present estat, en pourroit seurement conclurre et tout l’advenir et tout le passé. J’ay veu autresfois parmy nous, des hommes amenez par mer de loingtain pays, desquels par ce que nous n’entendions aucunement le langage, et que leur façon au demeurant et leur contenance, et leurs vestemens, estoient du tout esloignez des nostres, qui de nous ne les estimoit et sauvages et brutes ? qui n’attribuoit à stupidité et à bestise, de les voir muets, ignorans la langue Françoise, ignorans nos baise-mains, et nos inclinations serpentées ; nostre port et nostre maintien, sur lequel sans faillir, doit prendre son patron la nature humaine ?

Tout ce qui nous semble étrange, nous le condamnons, et ce que nous n’entendons pas. Il nous advient ainsin au jugement que nous faisons des bêtes : Elles ont plusieurs conditions, qui se rapportent aux nostres : de celles-là par comparaison nous pouvons tirer quelque conjecture : mais de ce qu’elles ont particulier, que savons nous que c’est ? Les chevaux, les chiens, les bœufs, les brebis, les oyseaux, et la pluspart des animaux, qui vivent avec nous, reconnaîssent nostre voix, et se laissent conduire par elle : si faisoit bien encore la murene de Crassus, et venoit à luy quand il l’appelloit : et le font aussi les anguilles, qui se trouvent en la fontaine d’Arethuse : et j’ay veu des gardoirs assez, où les poissons accourent, pour manger, à certain cry de ceux qui les traictent ;

nomen habent, Et ad magistri
Vocem quisque sui venit citatus.

Nous pouvons juger de cela : Nous pouvons aussi dire, que les elephans ont quelque participation de religion, d’autant qu’après plusieurs ablutions et purifications, on les voit haussans leur trompe, comme des bras ; et tenans les yeux fichez vers le Soleil levant, se planter long temps en meditation et contemplation, à certaines heures du jour ; de leur propre inclination, sans instruction et sans precepte. Mais pour ne voir aucune telle apparence és autres animaux, nous ne pouvons pourtant establir qu’ils soient sans religion, et ne pouvons prendre en aucune part ce qui nous est caché. Comme nous voyons quelque chose en cette action que le philosophe Cleanthes remerqua, par ce qu’elle retire aux nostres : Il vid, dit-il, des fourmis partir de leur fourmiliere, portans le corps d’un fourmis mort, vers une autre fourmiliere, de laquelle plusieurs autres fourmis leur vindrent au devant, comme pour parler à eux, et après avoir esté ensemble quelque piece, ceux-cy s’en retournerent, pour consulter, pensez, avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation : En fin ces derniers venus, apporterent aux premiers un ver de leur taniere, comme pour la rançon du mort, lequel ver les premiers chargerent sur leur dos, et emporterent chez eux, laissans aux autres le corps du trespassé. Voila l’interpretation que Cleanthes y donna : témoignant par là que celles qui n’ont point de voix, ne laissent pas d’avoir pratique et communication mutuelle ; de laquelle c’est nostre deffaut que nous ne soyons participans ; et nous meslons à cette cause sottement d’en opiner.

Or elles produisent encores d’autres effects, qui surpassent de bien loing nostre capacité, ausquels il s’en faut tant que nous puissions arriver par imitation, que par imagination méme nous ne les pouvons concevoir. Plusieurs tiennent qu’en cette grande et derniere battaille navale qu’Antonius perdit contre Auguste, sa galere capitainesse fut arrestée au milieu de sa course, par ce petit poisson, que les Latins nomment remora, à cause de cette sienne proprieté d’arrester toute sorte de vaisseaux, ausquels il s’attache. Et l’Empereur Caligula vogant avec une grande flotte en la coste de la Romanie, sa seule galere fut arrestée tout court, par ce méme poisson ; lequel il fit prendre attaché comme il estoit au bas de son vaisseau, tout despit dequoi un si petit animal pouvoit forcer et la mer et les vents, et la violence de tous ses avirons, pour être seulement attaché par le bec à sa galere (car c’est un poisson à coquille) et s’estonna encore non sans grande raison, de ce que luy estant apporté dans le batteau, il n’avoit plus cette force, qu’il avoit au dehors.

Un citoyen de Cyzique acquit jadis reputation de bon Mathematicien, pour avoir appris la condition de l’herisson. Il a sa taniere ouverte à divers endroits et à divers vents ; et prevoyant le vent advenir, il va boucher le trou du costé de ce vent-là ; ce que remerquant ce citoyen, apportoit en sa ville certaines predictions du vent, qui avoit à tirer. Le cameleon prend la couleur du lieu, où il est assis : mais le poulpe se donne luy-méme la couleur qu’il luy plaist, selon les occasions, pour se cacher de ce qu’il craint, et attrapper ce qu’il cherche : Au cameleon c’est changement de passion, mais au poulpe c’est changement d’action. Nous avons quelques mutations de couleur, à la frayeur, la cholere, la honte, et autres passions, qui alterent le teint de nostre visage : mais c’est par l’effect de la souffrance, comme au cameleon. Il est bien en la jaunisse de nous faire jaunir, mais il n’est pas en la disposition de nostre volonté. Or ces effects que nous reconnaîssons aux autres animaux, plus grands que les nostres, témoignent en eux quelque faculté plus excellente, qui nous est occulte ; comme il est vray-semblable que sont plusieurs autres de leurs conditions et puissances, desquelles nulles apparances ne viennent jusques à nous.

De toutes les predictions du temps passé, les plus anciennes et plus certaines estoyent celles qui se tiroient du vol des oyseaux. Nous n’avons rien de pareil ni de si admirable. Cette regle, cet ordre du bransler de leur aisle, par lequel on tire des consequences des choses à venir, il faut bien qu’il soit conduit par quelque excellent moyen à une si noble operation ; car c’est prester à la lettre, d’aller attribuant ce grand effect, à quelque ordonnance naturelle, sans l’intelligence, consentement, et discours, de qui le produit : et est une opinion evidemment faulse. Qu’il soit ainsi : La torpille a cette condition, non seulement d’endormir les membres qui la touchent, mais au travers des filets, et de la sceme, elle transmet une pesanteur endormie aux mains de ceux qui la remuent et manient : voire dit-on d’avantage, que si on verse de l’eau dessus, on sent cette passion qui gaigne contremont jusques à la main, et endort l’attouchement au travers de l’eau. Cette force est merveilleuse : mais elle n’est pas inutile à la torpille : elle la sent et s’en sert ; de maniere que pour attraper la proye qu’elle queste, on la void se tapir soubs le limon, afin que les autres poissons se coulans par dessus, frappez et endormis de cette sienne froideur, tombent en sa puissance. Les gruës, les arondeles, et autres oyseaux passagers, changeans de demeure selon les saisons de l’an, montrent assez la connaissance qu’elles ont de leur faculté divinatrice, et la mettent en usage. Les chasseurs nous asseurent, que pour choisir d’un nombre de petits chiens, celuy qu’on doit conserver pour le meilleur, il ne faut que mettre la mere au propre de le choisir elle méme ; comme si on les emporte hors de leur giste, le premier qu’elle y rapportera, sera tousjours le meilleur : ou bien si on fait semblant d’entourner de feu le giste, de toutes parts, celuy des petits, au secours duquel elle courra premierement. Par où il appert qu’elles ont un usage de prognostique que nous n’avons pas : ou qu’elles ont quelque vertu à juger de leurs petits, autre et plus vive que la nostre.

La maniere de naistre, d’engendrer, nourrir, agir, mouvoir, vivre et mourir des bêtes, estant si voisine de la nostre, tout ce que nous retranchons de leurs causes motrices, et que nous adjoustons à nostre condition au dessus de la leur, cela ne peut aucunement partir du discours de nostre raison. Pour reglement de nostre santé, les medecins nous proposent l’exemple du vivre des bêtes, et leur façon : car ce mot est de tout temps en la bouche du peuple :

Tenez chaults les pieds et la teste,
Au demeurant vivez en bête.

La generation est la principale des actions naturelles : nous avons quelque disposition de membres, qui nous est plus propre à cela : toutesfois ils nous ordonnent de nous ranger à l’assiette et disposition brutale, comme plus effectuelle :

more ferarum,
Quadrupedúmque magis ritu, plerumque putantur
Concipere uxores : quia sic loca sumere possunt,
Pectoribus positis, sublatis semina lumbis. Et rejettent comme nuisibles ces mouvements indiscrets, et insolents, que les femmes y ont meslé de leur creu ; les ramenant à l’exemple et usage des bêtes de leur sexe, plus modeste et rassis.
Nam mulier prohibet se concipere atque repugnat,
Clunibus ipsa viri venerem si læta retractet,
Atque exossato ciet omni pectore fluctus.
Ejicit enim sulci recta regione viaque
Vomerem, atque locis avertit seminis ictum.

Si c’est justice de rendre à chacun ce qui luy est deu, les bêtes qui servent, ayment et deffendent leurs bien-faicteurs, et qui poursuyvent et outragent les étrangers et ceux qui les offencent, elles representent en cela quelque air de nostre justice : comme aussi en conservant une equalité tres-equitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l’amitié, elles l’ont sans comparaison plus vive et plus constante, que n’ont pas les hommes. Hyrcanus le chien du roi Lysimachus, son maître mort, demeura obstiné sus son lict, sans vouloir boire ne manger : et le jour qu’on en brusla le corps, il print sa course, et se jetta dans le feu, où il fut bruslé. Comme fit aussi le chien d’un nommé Pyrrhus ; car il ne bougea de dessus le lict de son maître, depuis qu’il fut mort : et quand on l’emporta, il se laissa enlever quant et luy, et finalement se lança dans le buscher où on brusloit le corps de son maître. Il y a certaines inclinations d’affection, qui naissent quelquefois en nous, sans le conseil de la raison, qui viennent d’une temerité fortuite, que d’autres nomment sympathie : les bêtes en sont capables comme nous. Nous voyons les chevaux prendre certaine accointance des uns aux autres, jusques à nous mettre en peine pour les faire vivre ou voyager separément : On les void appliquer leur affection à certain poil de leurs compagnons, comme à certain visage : et où ils le rencontrent, s’y joindre incontinent avec feste et demonstration de bien-vueillance ; et prendre quelque autre forme à contre-cœur et en haine. Les animaux ont choix comme nous, en leurs amours, et font quelque triage de leurs femelles. Ils ne sont pas exempts de nos jalousies et d’envies extremes et irreconciliables.

Les cupiditez sont ou naturelles et necessaires, comme le boire et le manger ; ou naturelles et non necessaires, comme l’accointance des femelles ; ou elles ne sont ni naturelles ni necessaires : de cette derniere sorte sont quasi toutes celles des hommes : elles sont toutes superfluës et artificielles : Car c’est merveille combien peu il faut à nature pour se contenter, combien peu elle nous a laissé à desirer : Les apprests à nos cuisines ne touchent pas son ordonnance. Les Stoiciens disent qu’un homme auroit dequoi se substanter d’une olive par jour. La delicatesse de nos vins, n’est pas de sa leçon, ni la recharge que nous adjoustons aux appetits amoureux :

neque illa
Magno prognatum deposcit consule cunnum.

Ces cupiditez étrangeres, que l’ignorance du bien, et une fauce opinion ont coulées en nous, sont en si grand nombre, qu’elles chassent presque toutes les naturelles : Ny plus ni moins que si en une cité, il y avoit si grand nombre d’étrangers, qu’ils en missent hors les naturels habitans, ou esteignissent leur authorité et puissance ancienne, l’usurpant entierement, et s’en saisissant. Les animaux sont beaucoup plus reglez que nous ne sommes, et se contiennent avec plus de moderation soubs les limites que nature nous a prescripts : Mais non pas si exactement, qu’ils n’ayent encore quelque convenance à nostre desbauche. Et tout ainsi comme il s’est trouvé des desirs furieux, qui ont poussé les hommes à l’amour des bêtes, elles se trouvent aussi par fois esprises de nostre amour, et reçoivent des affections monstrueuses d’une espece à autre : Témoin l’elephant corrival d’Aristophanes le grammairien, en l’amour d’une jeune bouquetiere en la ville d’Alexandrie, qui ne luy cedoit en rien aux offices d’un poursuyvant bien passionné : car se promenant par le marché, où lon vendoit des fruicts, il en prenoit avec sa trompe, et les luy portoit : il ne la perdoit de veuë, que le moins qu’il luy estoit possible ; et luy mettoit quelquefois la trompe dans le sein par dessoubs son collet, et luy tastoit les tettins. Ils recitent aussi d’un dragon amoureux d’une fille ; et d’une oye esprise de l’amour d’un enfant, en la ville d’Asope ; et d’un belier serviteur de la menestriere Glaucia : et il se void tous les jours des magots furieusement espris de l’amour des femmes. On void aussi certains animaux s’addonner à l’amour des masles de leur sexe. Oppianus et autres recitent quelques exemples, pour montrer la reverence que les bêtes en leurs mariages portent à la parenté ; mais l’experience nous fait bien souvent voir le contraire ;

nec habetur turpe juvencæ
Ferre patrem tergo : fit equo sua filia conjux :
Quasque creavit, init pecudes caper : ipsáque cujus
Semine concepta est, ex illo concipit ales.

De subtilité malitieuse, en est-il une plus expresse que celle du mulet du philosophe Thales ? lequel passant au travers d’une riviere chargé de sel, et de fortune y estant bronché, si que les sacs qu’il portoit en furent tous mouillez, s’estant apperçeu que le sel fondu par ce moyen, luy avoit rendu sa charge plus legere, ne failloit jamais aussi tost qu’il rencontroit quelque ruisseau, de se plonger dedans avec sa charge, jusques à ce que son maître descouvrant sa malice, ordonna qu’on le chargeast de laine, à quoi se trouvant mesconté, il cessa de plus user de cette finesse. Il y en a plusieurs qui representent naïfvement le visage de nostre avarice ; car on leur void un soin extreme de surprendre tout ce qu’elles peuvent, et de le curieusement cacher, quoi qu’elles n’en tirent point usage.

Quant à la mesnagerie, elles nous surpassent non seulement en cette prevoyance d’amasser et espargner pour le temps à venir, mais elles ont encore beaucoup de parties de la science, qui y est necessaire. Les fourmis estandent au dehors de l’aire leurs grains et semences pour les esventer, refreschir et secher, quand ils voyent qu’ils commencent à se moisir et à se sentir le rance, de peur qu’ils ne se corrompent et pourrissent. Mais la caution et prevention dont ils usent à ronger le grain de froment, surpasse toute imagination de prudence humaine : Par ce que le froment ne demeure pas tousjours sec ni sain, ains s’amolit, se resoult et destrempe comme en laict, s’acheminant à germer et produire : de peur qu’il ne devienne semence, et perde sa nature et proprieté de magasin pour leur nourriture, ils rongent le bout, par où le germe a coustume de sortir.

Quant à la guerre, qui est la plus grande et pompeuse des actions humaines, je saurois volontiers, si nous nous en voulons servir pour argument de quelque prerogative, ou au rebours pour témoignage de nostre imbecillité et imperfection : comme de vray, la science de nous entre-deffaire et entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espece, il semble qu’elle n’a pas beaucoup dequoi se faire desirer aux bêtes qui ne l’ont pas.

quando leoni
Fortior eripuit vitam Leo, quo nemore unquam
Expiravit aper majoris dentibus apri.

Mais elles n’en sont pas universellement exemptes pourtant : témoin les furieuses rencontres des mouches à miel, et les entreprinses des Princes des deux armées contraires :

sæpe duobus
Regibus incessit magno discordia motu,
Continuoque animos vulgi Et trepidantia bello
Corda licet longè præsciscere.

Je ne voy jamais cette divine description, qu’il ne m’y semble peinte l’ineptie et vanité humaine. Car ces mouvemens guerriers, qui nous ravissent de leur horreur et espouvantement, cette tempeste de sons et de cris :

Fulgur ubi ad cælum se tollit, totáque circum
Ære renidescit tellus, subtérque virum vi
Excitur pedibus sonitus, clamoréque montes
Icti rejectant voces ad sidera mundi.

cette effroyable ordonnance de tant de milliers d’hommes armez, tant de fureur, d’ardeur, et de courage, il est plaisant à considerer par combien vaines occasions elle est agitée, et par combien legeres occasions esteinte.

Paridis propter narratur amorem
Græcia Barbariæ diro collisa duello.

Toute l’Asie se perdit et se consomma en guerres pour le macquerellage de Paris. L’envie d’un seul homme, un despit, un plaisir, une jalousie domestique, causes qui ne devroient pas émouvoir deux harangeres à s’esgratigner, c’est l’ame et le mouvement de tout ce grand trouble. Voulons nous en croire ceux mémes qui en sont les principaux autheurs et motifs ? Oyons le plus grand, le plus victorieux Empereur, et le plus puissant qui fust onques, se jouant et mettant en risée tres-plaisamment et tres-ingenieusement, plusieurs batailles hazardées et par mer et par terre, le sang et la vie de cinq cens mille hommes qui suivirent sa fortune, et les forces et richesses des deux parties du monde espuisées pour le service de ses entreprinses :

Quod futuit Glaphyran Antonius, hanc mihi poenam
Fulvia constituit, se quoque uti futuam.
Fulviam ego ut futuam ? quid si me Manius oret
Pædicem, faciam ? non puto, si sapiam.
Aut futue, aut pugnemus, ait : quid si mihi vita
Charior est ipsa mentula ? signa canant. (J’use en liberté de conscience de mon Latin, avecq le congé, que vous m’en avez donné.) Or ce grand corps a tant de visages et de mouvemens, qui semblent menasser le ciel et la terre :
Quam multi Lybico volvuntur marmore fluctus,
Sævus ubi Orion hybernis conditur undis,
Vel cum sole novo densæ torrentur aristæ,
Aut Hermi campo, aut Liciæ flaventibus arvis,
Scuta sonant, pulsuque pedum tremit excita tellus.

ce furieux monstre, à tant de bras et à tant de testes, c’est tousjours l’homme foyble, calamiteux, et miserable. Ce n’est qu’une sormilliere émeuë et eschaufée,

It nigrum campis agmen :

un souffle de vent contraire, le croassement d’un vol de corbeaux, le faux pas d’un cheval, le passage fortuite d’un aigle ; un songe, une voix, un signe, une brouée matiniere, suffisent à le renverser et porter par terre. Donnez luy seulement d’un rayon de Soleil par le visage, le voyla fondu et esvanouy : qu’on luy esvente seulement un peu de poussiere aux yeux, comme aux mouches à miel de nostre Poëte, voyla toutes nos enseignes, nos legions, et le grand Pompeius mémes à leur teste, rompu et fracassé : car ce fut luy, ce me semble, que Sertorius battit en Espagne à tout ces belles armes, qui ont aussi servy à Eumenes contre Antigonus, à Surena contre Crassus :

Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta
Pulveris exigui jactu compressa quiescent.

Qu’on descouple mémes de noz mouches apres, elles auront et la force et le courage de le dissiper. De fresche memoire, les Portugais assiegeans la ville de Tamly, au territoire de Xiatine, les habitans d’icelle porterent sur la muraille quantité de ruches, dequoi ils sont riches. Et avec du feu chasserent les abeilles si vivement sur leurs ennemis, qu’ils abandonnerent leur entreprinse, ne pouvans soustenir leurs assauts et piqueures. Ainsi demeura la victoire et liberté de leur ville, à ce nouveau secours : avec telle fortune, qu’au retour du combat, il ne s’en trouva une seule à dire.

Les ames des Empereurs et des savatiers sont jettees à méme moule. Considerant l’importance des actions des Princes et leur poix, nous nous persuadons qu’elles soyent produictes par quelques causes aussi poisantes et importantes. Nous nous trompons : ils sont menez et ramenez en leurs mouvemens, par les mémes ressors, que nous sommes aux nostres. La méme raison qui nous fait tanser avec un voisin, dresse entre les Princes une guerre : la méme raison qui nous fait fouëtter un laquais, tombant en un Roy, luy fait ruiner une Province. Ils veulent aussi legerement que nous, mais ils peuvent plus. Pareils appetits agitent un ciron et un elephant.

Quant à la fidelité, il n’est animal au monde traistre au prix de l’homme. Nos histoires racontent la vifve poursuitte que certains chiens ont faict de la mort de leurs maîtres. Le roi Pyrrhus ayant rencontré un chien qui gardoit un homme mort, et ayant entendu qu’il y avoit trois jours qu’il faisoit cet office, commanda qu’on enterrast ce corps, et mena ce chien quant et luy. Un jour qu’il assistoit aux montres generales de son armee, ce chien appercevant les meurtriers de son maître, leur courut sus, avec grans aboys et aspreté de courroux, et par ce premier indice achemina la vengeance de ce meurtre, qui en fut faicte bien tost après par la voye de la justice. Autant en fit le chien du sage Hesiode, ayant convaincu les enfans de Ganistor Naupactien, du meurtre commis en la personne de son maître. Un autre chien estant à la garde d’un temple à Athenes, ayant aperçeu un larron sacrilege qui emportoit les plus beaux joyaux, se mit à abbayer contre luy tant qu’il peut : mais les marguilliers ne s’estans point esveillez pour cela, il se meit à le suyvre, et le jour estant venu, se tint un peu plus esloigné de luy, sans le perdre jamais de veuë : s’il luy offroit à manger, il n’en vouloit pas, et aux autres passans qu’il rencontroit en son chemin, il leur faisoit feste de la queuë, et prenoit de leurs mains ce qu’ils luy donnoient à manger : si son larron s’arrestoit pour dormir, il s’arrestoit quant et quant au lieu mémes. La nouvelle de ce chien estant venuë aux marguilliers de ceste Église, ils se mirent à le suivre à la trace, s’enquerans des nouvelles du poil de ce chien, et en fin le rencontrerent en la ville de Cromyon, et le larron aussi, qu’ils ramenerent en la ville d’Athenes, où il fut puny. Et les juges en reconnaîssance de ce bon office, ordonnerent du public certaine mesure de bled pour nourrir le chien, et aux prestres d’en avoir soin. Plutarque témoigne ceste histoire, comme chose tres-averee et advenue en son siecle.

Quant à la gratitude (car il me semble que nous avons besoin de mettre ce mot en credit) ce seul exemple y suffira, qu’Appion recite comme en ayant esté luy méme spectateur. Un jour, dit-il, qu’on donnoit à Rome au peuple le plaisir du combat de plusieurs bêtes étranges, et principalement de Lyons de grandeur inusitee, il y en avoit un entre autres, qui par son port furieux, par la force et grosseur de ses membres, et un rugissement hautain et espouvantable, attiroit à soy la veuë de toute l’assistance. Entre les autres esclaves, qui furent presentez au peuple en ce combat des bêtes, fut un Androdus de Dace, qui estoit à un Seigneur Romain, de qualité consulaire. Ce Lyon l’ayant apperceu de loing, s’arresta premierement tout court, comme estant entré en admiration, et puis s’approcha tout doucement d’une façon molle et paisible, comme pour entrer en reconnaîssance avec luy. Cela faict, et s’estant assuré de ce qu’il cherchoit, il commença à battre de la queuë à la mode des chiens qui flattent leur maître, et à baiser, et lescher les mains et les cuisses de ce pauvre miserable, tout transi d’effroy et hors de soy. Androdus ayant repris ses esprits par la benignité de ce lyon, et r’assuré sa veuë pour le considerer et reconnaître : c’estoit un singulier plaisir de voir les caresses, et les festes qu’ils s’entrefaisoient l’un à l’autre. Dequoi le peuple ayant eslevé des cris de joye, l’Empereur fit appeller cest esclave, pour entendre de luy le moyen d’un si étrange evenement. Il luy recita une histoire nouvelle et admirable :

Mon maître, dict-il, estant proconsul en Aphrique, je fus contrainct par la cruauté et rigueur qu’il me tenoit, me faisant journellement battre, me desrober de luy, et m’en fuir. Et pour me cacher seurement d’un personnage ayant si grande authorité en la province, je trouvay mon plus court, de gaigner les solitudes et les contrees sablonneuses et inhabitables de ce pays là, resolu, si le moyen de me nourrir venoit à me faillir, de trouver quelque façon de me tuer moy-méme. Le Soleil estant extremement aspre sur le midy, et les chaleurs insupportables, je m’embatis sur une caverne cachee et inaccessible, et me jettay dedans. Bien tost après y survint ce lyon, ayant une patte sanglante et blessee, tout plaintif et gemissant des douleurs qu’il y souffroit : à son arrivee j’eu beaucoup de frayeur, mais luy me voyant mussé dans un coing de sa loge, s’approcha tout doucement de moy, me presentant sa patte offencee, et me la montrant comme pour demander secours : je luy ostay lors un grand escot qu’il y avoit, et m’estant un peu apprivoisé à luy, pressant sa playe en fis sortir l’ordure qui s’y amassoit, l’essuyay, et nettoyay le plus proprement que je peux : Luy se sentant allegé de son mal, et soulagé de ceste douleur, se prit à reposer, et à dormir, ayant tousjours sa patte entre mes mains. De là en hors luy et moy vesquismes ensemble en ceste caverne trois ans entiers de mémes viandes : car des bêtes qu’il tuoit à sa chasse, il m’en apportoit les meilleurs endroits, que je faisois cuire au Soleil à faute de feu, et m’en nourrissois. A la longue, m’estant ennuyé de ceste vie brutale et sauvage, comme ce Lyon estoit allé un jour à sa queste accoustumee, je partis de là, et à ma troisiéme journee fus surpris par les soldats, qui me menerent d’Affrique en ceste ville à mon maître, lequel soudain me condamna à mort, et à être abandonné aux bêtes. Or à ce que je voy ce Lyon fut aussi pris bien tost apres, qui m’a à ceste heure voulu recompenser du bienfait et guerison qu’il avoit reçeu de moy.

Voyla l’histoire qu’Androdus recita à l’Empereur, laquelle il fit aussi entendre de main à main au peuple. Parquoi à la requeste de tous il fut mis en liberté, et absous de ceste condamnation, et par ordonnance du peuple luy fut faict present de ce Lyon. Nous voyions depuis, dit Appion, Androdus conduisant ce Lyon à tout une petite laisse, se promenant par les tavernes à Rome, recevoir l’argent qu’on luy donnoit : le Lyon se laisser couvrir des fleurs qu’on luy jettoit, et chacun dire en les rencontrant : Voyla le Lyon hoste de l’homme, voyla l’homme medecin du Lyon.

Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aymons, aussi font elles la nostre.

Post bellator equus positis insignibus Æthon
It lacrymans, guttisque humectat grandibus ora.

Comme aucunes de nos nations ont les femmes en commun, aucunes à chacun la sienne : cela ne se voit-il pas aussi entre les bêtes, et des mariages mieux gardez que les nostres ? Quant à la societé et confederation qu’elles dressent entre elles pour se liguer ensemble, et s’entresecourir, il se voit des bœufs, des porceaux, et autres animaux, qu’au cry de celui que vous offensez, toute la troupe accourt à son aide, et se ralie pour sa défense. L’escare, quand il a avalé l’ameçon du pescheur, ses compagnons s’assemblent en foule autour de luy, et rongent la ligne : et si d’aventure il y en a un, qui ait donné dedans la nasse, les autres luy baillent la queuë par dehors, et luy la serre tant qu’il peut à belles dents : ils le tirent ainsi au dehors et l’entrainent : Les barbiers, quand l’un de leurs compagnons est engagé, mettent la ligne contre leur dos, dressans une épine qu’ils ont dentelee comme une scie, à tout laquelle ils la scient et coupent.

Quant aux particuliers offices, que nous tirons l’un de l’autre, pour le service de la vie, il s’en void plusieurs pareils exemples parmi elles. Ils tiennent que la baleine ne marche jamais qu’elle n’ait au devant d’elle un petit poisson semblable au goujon de mer, qui s’appelle pour cela la guide : la baleine le suit, se laissant mener et tourner aussi facilement, que le timon fait retourner la navire : et en recompense aussi, au lieu que toute autre chose, soit beste ou vaisseau, qui entre dans l’horrible chaos de la bouche de ce monstre, est incontinent perdu et englouty, ce petit poisson s’y retire en toute seureté, et y dort, et pendant son sommeil la baleine ne bouge : mais aussi tost qu’il sort, elle se met à le suyvre sans cesse : et si de fortune elle l’escarte, elle va errant çà et là, et souvent se froissant contre les rochers, comme un vaisseau qui n’a point de gouvernail : Ce que Plutarque tesmoigne avoir veu en l’Isle d’Anticyre.

Il y a une pareille societé entre le petit oyseau qu’on nomme le roytelet, et le crocodile : le roytelet sert de sentinelle à ce grand animal : et si l’Ichneumon son ennemy s’approche pour le combattre, ce petit oyseau, de peur qu’il ne le surprenne endormy, va de son chant et à coup de bec l’esveillant, et l’advertissant de son danger. Il vit des demeurans de ce monstre, qui le reçoit familierement en sa bouche, et luy permet de becqueter dans ses machoueres, et entre ses dents, et y recueillir les morceaux de chair qui y sont demeurez : et s’il veut fermer la bouche, il l’advertit premierement d’en sortir en la serrant peu à peu sans l’estreindre et l’offenser.

Ceste coquille qu’on nomme la Nacre, vit aussi ainsin avec le Pinnothere, qui est un petit animal de la sorte d’un cancre, luy servant d’huissier et de portier assis à l’ouverture de cette coquille, qu’il tient continuellement entrebaaillee et ouverte, jusques à ce qu’il y voye entrer quelque petit poisson propre à leur prise : car lors il entre dans la nacre, et luy va pinsant la chair vive, et la contraint de fermer sa coquille : lors eux deux ensemble mangent la proye enfermee dans leur fort.

En la maniere de vivre des tuns, on y remarque une singuliere science de trois parties de la Mathematique. Quant à l’Astrologie, ils l’enseignent à l’homme : car ils s’arrestent au lieu où le solstice d’hyver les surprend, et n’en bougent jusques à l’equinoxe ensuyvant : voyla pourquoy Aristote mesme leur concede volontiers cette science. Quant à la Geometrie et Arithmetique, ils font tousjours leur bande de figure cubique, carree en tout sens, et en dressent un corps de bataillon, solide, clos, et environné tout à l’entour, à six faces toutes esgalles : puis nagent en cette ordonnance carree, autant large derriere que devant, de façon que qui en void et compte un rang, il peut aisément nombrer toute la troupe, d’autant que le nombre de la profondeur est esgal à la largeur, et la largeur, à la longueur.

Quant à la magnanimité, il est malaisé de luy donner un visage plus apparent, qu’en ce faict du grand chien, qui fut envoyé des Indes au Roy Alexandre : on luy presenta premierement un cerf pour le combattre, et puis un sanglier, et puis un ours, il n’en fit compte, et ne daigna se remuer de sa place : mais quand il veid un Lyon, il se dressa incontinent sur ses pieds, monstrant manifestement qu’il declaroit celui-là seul digne d’entrer en combat avecques luy.

Touchant la repentance et recognoissance des fautes, on recite d’un Elephant, lequel ayant tué son gouverneur par impetuosité de cholere, en print un dueil si extreme, qu’il ne voulut onques puis manger, et se laissa mourir.

Quant à la clemence, on recite d’un tygre, la plus inhumaine beste de toutes, que luy ayant esté baillé un chevreau, il souffrit deux jours la faim avant que de le vouloir offenser, et le troisiesme il brisa la cage où il estoit enfermé, pour aller chercher autre pasture, ne se voulant prendre au chevreau, son familier et son hoste.

Et quant aux droicts de la familiarité et convenance, qui se dresse par la conversation, il nous advient ordinairement d’apprivoiser des chats, des chiens, et des lievres ensemble ; Mais ce que l’experience apprend à ceux qui voyagent par mer, et notamment en la mer de Sicile, de la condition des halcyons, surpasse toute humaine cogitation. De quelle espece d’animaux a jamais nature tant honoré les couches, la naissance, et l’enfantement ? car les Poëtes disent bien qu’une seule isle de Delos, estant au paravant vagante, fut affermie pour le service de l’enfantement de Latone : mais Dieu a voulu que toute la mer fust arrestée, affermie et applanie, sans vagues, sans vents et sans pluye, cependant que l’halcyon fait ses petits, qui est justement environ le Solstice, le plus court jour de l’an : et par son privilege nous avons sept jours et sept nuicts, au fin cœur de l’hyver, que nous pouvons naviguer sans danger. Leurs femelles ne recognoissent autre masle que le leur propre : l’assistent toute leur vie sans jamais l’abandonner : s’il vient à estre debile et cassé, elles le chargent sur leurs espaules, le portent par tout, et le servent jusques à la mort. Mais aucune suffisance n’a encores peu atteindre à la cognoissance de cette merveilleuse fabrique, dequoy l’halcyon compose le nid pour ses petits, ny en deviner la matiere. Plutarque, qui en a veu et manié plusieurs, pense que ce soit des arestes de quelque poisson qu’elle conjoinct et lie ensemble, les entrelassant les unes de long, les autres de travers, et adjoustant des courbes et des arrondissemens, tellement qu’en fin elle en forme un vaisseau rond prest à voguer : puis quand elle a parachevé de le construire, elle le porte au batement du flot marin, là où la mer le battant tout doucement, luy enseigne à radouber ce qui n’est pas bien lié, et à mieux fortifier aux endroits où elle void que sa structure se desmeut, et se lasche pour les coups de mer : et au contraire ce qui est bien joinct, le batement de la mer le vous estreinct, et vous le serre de sorte, qu’il ne se peut ny rompre ny dissoudre, ou endommager à coups de pierre, ny de fer, si ce n’est à toute peine. Et ce qui plus est à admirer, c’est la proportion et figure de la concavité du dedans : car elle est composée et proportionnée de maniere qu’elle ne peut recevoir ny admettre autre chose, que l’oiseau qui l’a bastie : car à toute autre chose, elle est impenetrable, close, et fermée, tellement qu’il n’y peut rien entrer, non pas l’eau de la mer seulement. Voyla une description bien claire de ce bastiment et empruntée de bon lieu : toutesfois il me semble qu’elle ne nous esclaircit pas encor suffisamment la difficulté de cette architecture. Or de quelle vanité nous peut-il partir, de loger au dessoubs de nous, et d’interpreter desdaigneusement les effects que nous ne pouvons imiter ny comprendre ?

Pour suyvre encore un peu plus loing cette equalité et correspondance de nous aux bestes, le privilege dequoy nostre ame se glorifie, de ramener à sa condition, tout ce qu’elle conçoit, de despouiller de qualitez mortelles et corporelles, tout ce qui vient à elle, de renger les choses qu’elle estime dignes de son accointance, à desvestir et despouiller leurs conditions corruptibles, et leur faire laisser à part, comme vestemens superflus et viles, l’espesseur, la longueur, la profondeur, le poids, la couleur, l’odeur, l’aspreté, la polisseure, la dureté, la mollesse, et tous accidents sensibles, pour les accommoder à sa condition immortelle et spirituelle : de maniere que Rome et Paris, que j’ay en l’ame, Paris que j’imagine, je l’imagine et le comprens, sans grandeur et sans lieu, sans pierre, sans plastre, et sans bois : ce mesme privilege, dis-je, semble estre bien evidemment aux bestes : Car un cheval accoustumé aux trompettes, aux harquebusades, et aux combats, que nous voyons tremousser et fremir en dormant, estendu sur sa litiere, comme s’il estoit en la meslée, il est certain qu’il conçoit en son ame un son de tabourin sans bruict, une armée sans armes et sans corps.

Quippe videbis equos fortes, cum membra jacebunt
In somnis, sudare tamen, spiraréque sæpe,
Et quasi de palma summas contendere vires. Ce lievre qu’un levrier imagine en songe, apres lequel nous le voyons haleter en dormant, alonger la queuë, secoüer les jarrets, et representer parfaictement les mouvemens de sa course : c’est un lievre sans poil et sans os.
Venantúmque canes in molli sæpe quiete,
Jactant crura tamen subito, vocesque repente
Mittunt, et crebas reducunt naribus auras,
Ut vestigia si teneant inventa ferarum :
Experge factique, sequuntur inania sæpe
Cervorum simulacra, fugæ quasi dedita cernant :
Donec discussis redeant erroribus ad se.

Les chiens de garde, que nous voyons souvent gronder en songeant, et puis japper tout à faict, et s’esveiller en sursaut, comme s’ils appercevoient quelque estranger arriver ; cet estranger que leur ame void, c’est un homme spirituel, et imperceptible, sans dimension, sans couleur, et sans estre :

Consueta domi catulorum blanda propago
Degere, sæpe levem ex oculis volucrémque soporem
Discutere, et corpus de terra corripere instant,
Proinde quasi ignotas facies atque ora tueantur.

Quant à la beauté du corps, avant passer outre, il me faudroit sçavoir si nous sommes d’accord de sa description : Il est vray-semblable que nous ne sçavons guere, que c’est que beauté en nature et en general, puisque à l’humaine et nostre beauté nous donnons tant de formes diverses, de laquelle, s’il y avoit quelque prescription naturelle, nous la recognoistrions en commun, comme la chaleur du feu. Nous en fantasions les formes à nostre appetit.

Turpis Romano Belgicus ore color.

Les Indes la peignent noire et basannée, aux levres grosses et enflées, au nez plat et large : et chargent de gros anneaux d’or le cartilage d’entre les nazeaux, pour le faire pendre jusques à la bouche, comme aussi la balievre, de gros cercles enrichis de pierreries, si qu’elle leur tombe sur le menton, et est leur grace de montrer leurs dents jusques au dessous des racines. Au Peru les plus grandes oreilles sont les plus belles, et les estendent autant qu’ils peuvent par artifice. Et un homme d’aujourdhuy, dit avoir veu en une nation Orientale, ce soing de les agrandir, en tel credit, et de les charger de poisants joyaux, qu’à touts coups il passoit son bras vestu au travers d’un trou d’oreille. Il est ailleurs des nations, qui noircissent les dents avec grand soing, et ont à mespris de les voir blanches : ailleurs ils les teignent de couleur rouge. Non seulement en Basque les femmes se trouvent plus belles la teste rase : mais assez ailleurs : et qui plus est, en certaines contrées glaciales, comme dit Pline. Les Mexicanes content entre les beautez, la petitesse du front, et où elles se font le poil par tout le reste du corps, elles le nourrissent au front, et peuplent par art : et ont en si grande recommandation la grandeur des tetins, qu’elles affectent de pouvoir donner la mammelle à leurs enfans par dessus l’espaule. Nous formerions ainsi la laideur. Les Italiens la façonnent grosse et massive : les Espagnols vuidée et estrillée : et entre nous, l’un la fait blanche, l’autre brune : l’un molle et delicate, l’autre forte et vigoureuse : qui y demande de la mignardise, et de la douceur, qui de la fierté et majesté. Tout ainsi que la preferance en beauté, que Platon attribue à la figure spherique, les Epicuriens la donnent à la pyramidale plustost, ou carrée : et ne peuvent avaller un Dieu en forme de boule.

Mais quoy qu’il en soit, nature ne nous a non plus privilegiez en cela qu’au demeurant, sur ses loix communes. Et si nous nous jugeons bien, nous trouverons que s’il est quelques animaux moins favorisez en cela que nous, il y en a d’autres, et en grand nombre, qui le sont plus. A multis animalibus decore vincimur : voyre des terrestres nos compatriotes. Car quant aux marins, laissant la figure, qui ne peut tomber en proportion, tant elle est autre : en couleur, netteté, polissure, disposition, nous leur cedons assez : et non moins, en toutes qualitez, aux aërées. Et cette prerogative que les Poëtes font valoir de nostre stature droicte, regardant vers le ciel son origine,

Pronáque cum spectent animalia cætera terram,
Os homini sublime dedit, coelúmque videre
Jussit, et erectos ad sydera tollere vultus.

elle est vrayement poëtique : car il y a plusieurs bestioles, qui ont la veuë renversée tout à faict vers le ciel : et l’encoleure des chameaux, et des austruches, je la trouve encore plus relevée et droite que la nostre.

Quels animaux n’ont la face au haut, et ne l’ont devant, et ne regardent vis à vis, comme nous : et ne descouvrent en leur juste posture autant du ciel et de la terre que l’homme ?

Et quelles qualitez de nostre corporelle constitution en Platon et en Cicero ne peuvent servir à mille sortes de bestes ?

Celles qui nous retirent le plus, ce sont les plus laides, et les plus abjectes de toute la bande : car pour l’apparence exterieure et forme du visage, ce sont les magots :

Simia quam similis, turpissima bestia, nobis !

pour le dedans et parties vitales, c’est le pourceau. Certes quand j’imagine l’homme tout nud (ouy en ce sexe qui semble avoir plus de part à la beauté) ses tares, sa subjection naturelle, et ses imperfections, je trouve que nous avons eu plus de raison que nul autre animal, de nous couvrir. Nous avons esté excusables d’emprunter ceux que nature avoit favorisé en cela plus que nous, pour nous parer de leur beauté, et nous cacher soubs leur despouille, de laine, plume, poil, soye.

Remerquons au demeurant, que nous sommes le seul animal, duquel le defaut offense nos propres compagnons, et seuls qui avons à nous desrober en nos actions naturelles, de nostre espece. Vrayement c’est aussi un effect digne de consideration, que les maistres du mestier ordonnent pour remede aux passions amoureuses, l’entiere veuë et libre du corps qu’on recherche : que pour refroidir l’amitié, il ne faille que voir librement ce qu’on ayme.

Ille quod obscoenas in aperto corpore partes
Viderat, in cursu qui fuit, hæsit amor.

Et encore que cette recepte puisse à l’aventure partir d’une humeur un peu delicate et refroidie : si est-ce un merveilleux signe de nostre defaillance, que l’usage et la cognoissance nous dégoute les uns des autres. Ce n’est pas tant pudeur, qu’art et prudence, qui rend nos dames si circonspectes, à nous refuser l’entrée de leurs cabinets, avant qu’elles soyent peintes et parées pour la montre publique.

Nec veneres nostras hoc fallit, quo magis ipsæ
Omnia summopere hos vitæ post scenia celant,
Quos retinere volunt adstrictóque esse in amore.

La où en plusieurs animaux, il n’est rien d’eux que nous n’aimions, et qui ne plaise à nos sens : de façon que de leurs excremens mesmes et de leur descharge, nous tirons non seulement de la friandise au manger, mais nos plus riches ornemens et parfums.

Ce discours ne touche que nostre commun ordre, et n’est pas si sacrilege d’y vouloir comprendre ces divines, supernaturelles et extraordinaires beautez, qu’on voit par fois reluire entre nous, comme des astres soubs un voile corporel et terrestre.

Au demeurant la part mesme que nous faisons aux animaux, des faveurs de nature, par nostre confession, elle leur est bien avantageuse. Nous nous attribuons des biens imaginaires et fantastiques, des biens futurs et absens, desquels l’humaine capacité ne se peut d’elle mesme respondre : ou des biens que nous nous attribuons faucement, par la licence de nostre opinion, comme la raison, la science et l’honneur : et à eux, nous laissons en partage des biens essentiels, maniables et palpables, la paix, le repos, la securité, l’innocence et la santé : la santé, dis-je, le plus beau et le plus riche present, que nature nous sçache faire. De façon que la Philosophie, voire la Stoïque, ose bien dire qu’Heraclitus et Pherecydes, s’ils eussent peu eschanger leur sagesse avecques la santé, et se delivrer par ce marché, l’un de l’hydropisie, l’autre de la maladie pediculaire qui le pressoit, ils eussent bien faict. Par où ils donnent encore plus grand prix à la sagesse, la comparant et contrepoisant à la santé, qu’ils ne font en cette autre proposition, qui est aussi des leurs. Ils disent que si Circé eust presenté à Ulysses deux breuvages, l’un pour faire devenir un homme de fol sage, l’autre de sage fol, qu’Ulysses eust deu plustost accepter celui de la folie, que de consentir que Circé eust changé sa figure humaine en celle d’une beste : Et disent que la sagesse mesme eust parlé à luy en cette maniere : Quitte moy, laisse moy là, plustost que de me loger sous la figure et corps d’un asne. Comment ? cette grande et divine sapience, les Philosophes la quittent donc, pour ce ce voile corporel et terrestre ? Ce n’est donc plus par la raison, par le discours, et par l’ame, que nous excellons sur les bestes : c’est par nostre beauté, nostre beau teint, et nostre belle disposition de membres, pour laquelle il nous faut mettre nostre intelligence, nostre prudence, et tout le reste à l’abandon.

Or j’accepte cette naïfve et franche confession : Certes ils ont cogneu que ces parties là, dequoy nous faisons tant de feste, ce n’est que vaine fantasie. Quand les bestes auroient donc toute la vertu, la science, la sagesse et suffisance Stoique, ce seroyent tousjours des bestes : ny ne seroyent comparables à un homme miserable, meschant et insensé. Car en fin tout ce qui n’est comme nous sommes, n’est rien qui vaille : Et Dieu pour se faire valoir, il faut qu’il y retire, comme nous dirons tantost. Par où il appert que ce n’est par vray discours, mais par une fierté folle et opiniastreté, que nous nous preferons aux autres animaux, et nous sequestrons de leur condition et societé.

Mais pour revenir à mon propos, nous avons pour nostre part, l’inconstance, l’irresolution, l’incertitude, le deuil, la superstition, la solicitude des choses à venir, voire apres nostre vie, l’ambition, l’avarice, la jalousie, l’envie, les appetits desreglez, forcenez et indomptables, la guerre, la mensonge, la desloyauté, la detraction, et la curiosité. Certes nous avons estrangement surpayé ce beau discours, dequoy nous nous glorifions, et cette capacité de juger et cognoistre, si nous l’avons achetée au prix de ce nombre infiny des passions, ausquelles nous sommes incessamment en prinse. S’il ne nous plaist de faire encore valoir, comme fait bien Socrates, cette notable prerogative sur les bestes, que où nature leur a prescript certaines saisons et limites à la volupté Venerienne, elle nous en a lasché la bride à toutes heures et occasions. Ut vinum ægrotis, quia prodest raro, nocet sæpissime, melius est non adhibere omnino, quam, spe dubiæ salutis, in apertam perniciem incurrere : Sic, haud scio, an melius fuerit humano generi motum istum celerem, cogitationis acumen, solertiam, quam rationem vocamus, quoniam pestifera sint multis, admodum paucis salutaria, non dari omnino, quam tam munifice et tam large dari.

De quel fruit pouvons nous estimer avoir esté à Varro et Aristote, cette intelligence de tant de choses ? Les a elle exemptez des incommoditez humaines ? ont-ils esté deschargez des accidents qui pressent un crocheteur ? ont ils tiré de la Logique quelque consolation à la goute ? pour avoir sçeu comme cette humeur se loge aux jointures, l’en ont ils moins sentie ? sont ils entrez en composition de la mort, pour sçavoir qu’aucunes nations s’en resjouissent : et du cocuage, pour sçavoir les femmes estre communes en quelque region ? Au rebours, ayans tenu le premier rang en sçavoir, l’un entre les Romains, l’autre, entre les Grecs, et en la saison où la science fleurissoit le plus, nous n’avons pas pourtant appris qu’ils ayent eu aucune particuliere excellence en leur vie : voire le Grec a assez affaire à se descharger d’aucunes tasches notables en la sienne.

A on trouvé que la volupté et la santé soyent plus savoureuses à celui qui sçait l’Astrologie, et la Grammaire :

Illiterati num minus nervi rigent ?

et la honte et pauvreté moins importunes ?

Scilicet et morbis Et debilitate carebis,
Et luctum et curam effugies, et tempora vitæ
Longa tibi post hæc fato meliore dabuntur.

J’ay veu en mon temps, cent artisans, cent laboureurs, plus sages et plus heureux que des recteurs de l’université : et lesquels j’aimerois mieux ressembler. La doctrine, ce m’est advis, tient rang entre les choses necessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, ou pour le plus comme la richesse, et telles autres qualitez qui y servent voyrement, mais de loing, et plus par fantasie que par nature.

Il ne nous faut guere non plus d’offices, de reigles, et de loix de vivre, en nostre communauté, qu’il en faut aux grues et formis en la leur. Et neantmoins nous voyons qu’elles s’y conduisent tres ordonnément, sans erudition. Si l’homme estoit sage, il prendroit le vray prix de chasque chose, selon qu’elle seroit la plus utile et propre à sa vie.

Qui nous contera par nos actions et deportemens, il s’en trouvera plus grand nombre d’excellens entre les ignorans, qu’entre les sçavans : je dy en toute sorte de vertu. La vieille Rome me semble en avoir bien porté de plus grande valeur, et pour la paix, et pour la guerre, que cette Rome sçavante, qui se ruyna soy-mesme. Quand le demeurant seroit tout pareil, aumoins la preud’hommie et l’innocence demeureroient du costé de l’ancienne : car elle loge singulierement bien avec la simplicité.

Mais je laisse ce discours, qui me tireroit plus loing, que je ne voudrois suyvre. J’en diray seulement encore cela, que c’est la seule humilité et submission, qui peut effectuer un homme de bien. Il ne faut pas laisser au jugement de chacun la cognoissance de son devoir : il le luy faut prescrire, non pas le laisser choisir à son discours : autrement selon l’imbecillité et varieté infinie de nos raisons et opinions, nous nous forgerions en fin des devoirs, qui nous mettroient à nous manger les uns les autres, comme dit Epicurus. La premiere loy, que Dieu donna jamais à l’homme, ce fut une loy de pure obeyssance : ce fut un commandement, nud et simple où l’homme n’eust rien à cognoistre et à causer, d’autant que l’obeyr est le propre office d’une ame raisonnable, recognoissant un celeste, superieur et bien-facteur. De l’obeyr et ceder naist toute autre vertu, comme du cuider, tout peché. Et au rebours : la premiere tentation qui vint à l’humaine nature de la part du diable, sa premiere poison, s’insinua en nous, par les promesses qu’il nous fit de science et de cognoissance, Eritis sicut dii scientes bonum Et malum. Et les Sereines, pour piper Ulysse en Homere, et l’attirer en leurs dangereux et ruineux laqs, luy offrent en don la science. La peste de l’homme c’est l’opinion de sçavoir. Voyla pourquoy l’ignorance nous est tant recommandée par nostre religion, comme piece propre à la creance et à l’obeyssance. Cavete, nequis vos decipiat per philosophiam Et inanes seductiones, secundum elementa mundi.

En cecy y a il une generalle convenance entre tous les philosophes de toutes sectes, que le souverain bien consiste en la tranquillité de l’ame et du corps : Mais où la trouvons nous ?

Ad summum sapiens uno minor est Jove, dives,
Liber, honoratus, pulcher, rex denique regum :
Præcipue sanus, nisi cùm pituita molesta est.

Il semble à la verité, que nature, pour la consolation de nostre estat miserable et chetif, ne nous ait donné en partage que la presumption. C’est ce que dit Epictete, que l’homme n’a rien proprement sien, que l’usage de ses opinions : Nous n’avons que du vent et de la fumée en partage. Les dieux ont la santé en essence, dit la philosophie, et la maladie en intelligence : l’homme au rebours, possede ses biens par fantasie, les maux en essence. Nous avons eu raison de faire valoir les forces de nostre imagination : car tous nos biens ne sont qu’en songe. Oyez braver ce pauvre et calamiteux animal. Il n’est rien, dit Cicero, si doux que l’occupation des lettres : de ces lettres, dis-je, par le moyen desquelles l’infinité des choses, l’immense grandeur de nature, les cieux en ce monde mesme, et les terres, et les mers nous sont descouvertes : ce sont elles qui nous ont appris la religion, la moderation, la grandeur de courage : et qui ont arraché nostre ame des tenebres, pour luy faire voir toutes choses hautes, basses, premieres, dernieres, et moyennes : ce sont elles qui nous fournissent dequoy bien et heureusement vivre, et nous guident à passer nostre aage sans desplaisir et sans offense. Cestuy-cy ne semble il pas parler de la condition de Dieu tout-vivant et tout-puissant ?

Et quant à l’effect, mille femmelettes ont vescu au village une vie plus equable, plus douce, et plus constante, que ne fut la sienne.

Deus ille fuit Deus, inclute Memmi,
Qui princeps vitæ rationem invenit eam, quæ
Nunc appellatur sapientia, quique per artem
Fluctibus è tantis vitam tantisque tenebris,
In tam tranquillo et tam clara luce locavit.

Voyla des paroles tresmagnifiques et belles : mais un bien leger accident, mit l’entendement de cestuy-cy en pire estat, que celui du moindre berger : nonobstant ce Dieu precepteur et cette divine sapience. De mesme impudence est cette promesse du livre de Democritus : Je m’en vay parler de toutes choses. Et ce sot tiltre qu’Aristote nous preste, de Dieux mortels : et ce jugement de Chrysippus, que Dion estoit aussi vertueux que Dieu. Et mon Seneca recognoist, dit-il, que Dieu luy a donné le vivre : mais qu’il a de soy le bien vivre. Conformément à cet autre, In virtute vere gloriamur : quod non contingeret, si id donum a Deo non a nobis haberemus. Cecy est aussi de Seneca : Que le sage a la fortitude pareille à Dieu : mais en l’humaine foiblesse, par où il le surmonte. Il n’est rien si ordinaire que de rencontrer des traicts de pareille temerité : Il n’y a aucun de nous qui s’offense tant de se voir apparier à Dieu, comme il fait de se voir deprimer au rang des autres animaux : tant nous sommes plus jaloux de nostre interest, que de celui de nostre createur.

Mais il faut mettre aux pieds cette sotte vanité, et secouër vivement et hardiment les fondemens ridicules, sur quoy ces fausses opinions se bastissent. Tant qu’il pensera avoir quelque moyen et quelque force de soy, jamais l’homme ne recognoistra ce qu’il doit à son maistre : il fera tousjours de ses œufs poulles, comme on dit : il le faut mettre en chemise.

Voyons quelque notable exemple de l’effect de sa philosophie.

Possidonius estant pressé d’une si douloureuse maladie, qu’elle luy faisoit tordre les bras, et grincer les dents, pensoit bien faire la figue à la douleur pour s’escrier contre elle : Tu as beau faire, si ne diray-je pas que tu sois mal. Il sent mesmes passions que mon laquays, mais il se brave sur ce qu’il contient aumoins sa langue sous les loix de sa secte.

Re succumbere non oportebat verbis gloriantem.

Archesilas estant malade de la goutte, Carneades qui le vint visiter, s’en retournoit tout fasché : il le rappella, et luy montrant ses pieds et sa poittrine : Il n’est rien venu de là icy, luy dit-il. Cestuy cy a un peu meilleure grace : car il sent avoir du mal, et en voudroit estre depestré. Mais de ce mal pourtant son cœur n’en est pas abbatu et affoibly. L’autre se tient en sa roideur, plus, ce crains-je, verbale qu’essentielle. Et Dionysius Heracleotes affligé d’une cuison vehemente des yeux, fut rangé à quitter ces resolutions Stoïques.

Mais quand la science feroit par effect ce qu’ils disent, démousser et rabatre l’aigreur des infortunes qui nous suyvent, que fait elle, que ce que fait beaucoup plus purement l’ignorance et plus evidemment ? Le philosophe Pyrrho courant en mer le hazard d’une grande tourmente, ne presentoit à ceux qui estoyent avec luy à imiter que la securité d’un porceau, qui voyageoit avecques eux, regardant cette tempeste sans effroy. La philosophie au bout de ses precéptes nous renvoye aux exemples d’un athlete et d’un muletier : ausquels on void ordinairement beaucoup moins de ressentiment de mort, de douleurs, et d’autres inconveniens, et plus de fermeté, que la science n’en fournit onques à aucun, qui n’y fust nay et preparé de soy-mesmes par habitude naturelle. Qui fait qu’on incise et taille les tendres membres d’un enfant et ceux d’un cheval plus aisément que les nostres, si ce n’est l’ignorance. Combien en a rendu de malades la seule force de l’imagination ? Nous en voyons ordinairement se faire saigner, purger, et medeciner pour guerir des maux qu’ils ne sentent qu’en leur discours. Lors que les vrais maux nous faillent, la science nous preste les siens : cette couleur et ce teint, vous presagent quelque defluxion caterreuse : cette saison chaude vous menasse d’une émotion fievreuse : cette coupeure de la ligne vitale de vostre main gauche, vous advertit de quelque notable et voisine indisposition : Et en fin elle s’en addresse tout detroussément à la santé mesme : Ceste allegresse et vigueur de jeunesse, ne peut arrester en une assiete, il luy faut desrober du sang et de la force, de peur qu’elle ne se tourne contre vous mesmes. Comparés la vie d’un homme asservy à telles imaginations, à celle d’un laboureur, se laissant aller apres son appetit naturel, mesurant les choses au seul sentiment present, sans science et sans prognostique, qui n’a du mal que lors qu’il l’a : où l’autre a souvent la pierre en l’ame avant qu’il l’ait aux reins : comme s’il n’estoit point assez à temps pour souffrir le mal lors qu’il y sera, il l’anticipe par fantasie, et luy court au devant.

Ce que je dy de la medecine, se peut tirer par exemple generalement à toute science : De là est venuë cette ancienne opinion des philosophes, qui logeoient le souverain bien à la recognoissance de la foiblesse de nostre jugement. Mon ignorance me preste autant d’occasion d’esperance que de crainte : et n’ayant autre regle de ma santé, que celle des exemples d’autruy, et des evenemens que je vois ailleurs en pareille occasion, j’en trouve de toutes sortes : et m’arreste aux comparaisons, qui me sont plus favorables. Je reçois la santé les bras ouverts, libre, plaine, et entiere : et aiguise mon appetit à la jouïr, d’autant plus qu’elle m’est à present moins ordinaire et plus rare : tant s’en faut que je trouble son repos et sa douceur, par l’amertume d’une nouvelle et contrainte forme de vivre. Les bestes nous montrent assez combien l’agitation de nostre esprit nous apporte de maladies.

Ce qu’on nous dit de ceux du Bresil, qu’ils ne mouroyent que de vieillesse, on l’attribue à la serenité et tranquillité de leur air, je l’attribue plustost à la tranquillité et serenité de leur ame, deschargée de toute passion, pensée et occupation tendue ou desplaisante : comme gents qui passoyent leur vie en une admirable simplicité et ignorance, sans lettres, sans loy, sans Roy, sans relligion quelconque.

Et d’où vient ce qu’on trouve par experience, que les plus grossiers et plus lourds sont plus fermes et plus desirables aux executions amoureuses ? et que l’amour d’un muletier se rend souvent plus acceptable, que celle d’un gallant homme ? sinon qu’en cettuy-cy l’agitation de l’ame trouble sa force corporelle, la rompt, et lasse : comme elle lasse aussi et trouble ordinairement soy-mesmes. Qui la desment, qui la jette plus coustumierement à la manie, que sa promptitude, sa pointe, son agilité, et en fin sa force propre ? Dequoy se fait la plus subtile folie que de la plus subtile sagesse ? Comme des grandes amitiez naissent des grandes inimitiez, des santez vigoreuses les mortelles maladies : ainsi des rares et vifves agitations de noz ames, les plus excellentes manies, et plus detraquées : il n’y a qu’un demy tour de cheville à passer de l’un à l’autre. Aux actions des hommes insensez, nous voyons combien proprement s’advient la folie, avec les plus vigoureuses operations de nostre ame. Qui ne sçait combien est imperceptible le voisinage d’entre la folie avec les gaillardes elevations d’une esprit libre ; et les effects d’une vertu supreme et extraordinaire ? Platon dit les melancholiques plus disciplinables et excellent : aussi n’en est-il point qui ayent tant de propension à la folie. Infinis esprits se treuvent ruinez par leur propre force et soupplesse. Quel sault vient de prendre de sa propre agitation et allegresse, l’un des plus judicieux, ingenieux et plus formés à l’air de cet antique et pure poësie, qu’autre poëte Italien n’aye de long temps esté ? N’a-il pas dequoy sçavoir gré à cette sienne vivacité meurtriere ? à cette clarté qui l’a aveuglé ? à cette exacte, et tendue apprehension de la raison, qui l’a mis sans raison ? à la curieuse et laborieuse queste des sciences, qui l’a conduit à la bestise ? à cette rare aptitude aux exercices de l’ame, qui l’a rendu sans exercice et sans ame ? J’eus plus de despit encore que de compassion, de le voir à Ferrare en si piteux estat survivant à soy-mesmes, mescognoissant et soy et ses ouvrages ; lesquels sans son sçeu, et toutesfois à sa veuë, on a mis en lumiere incorrigez et informes.

Voulez vous un homme sain, le voulez vous reglé, et en ferme et seure posture ? affublez le de tenebres d’oisiveté et de pesanteur. Il nous faut abestir pour nous assagir : et nous esblouir, pour nous guider. Et si on me dit que la commodité d’avoir l’appetit froid et mousse aux douleurs et aux maux, tire apres soy cette incommodité, de nous rendre aussi par consequent moins aiguz et frians, à la jouyssance des biens et des plaisirs : Cela est vray : mais la misere de nostre condition porte, que nous n’avons tant à jouyr qu’à fuir, et que l’extreme volupté ne nous touche pas comme une legere douleur : Segnius homines bona quàm mala sentiunt : nous ne sentons point l’entiere santé, comme la moindre des maladies :

pungit
In cute vix summa violatum plagula corpus,
Quando valere nihil quemquam movet. Hoc juvat unum,
Quód me non torquet latus aut pes : cætera quisquam
Vix queat aut sanum sese, aut sentire valentem.

Nostre bien estre, ce n’est que la privation d’estre mal. Voyla pourquoy la secte de philosophie, qui a le plus faict valoir la volupté, encore l’a elle rengée à la seule indolence. Le n’avoir point de mal, c’est le plus avoir de bien, que l’homme puisse esperer : comme disoit Ennius.

Nimium boni est, cui nihil est mali.

Car ce mesme chatouillement et aiguisement, qui se rencontre en certains plaisirs, et semble nous enlever au dessus de la santé simple, et de l’indolence ; cette volupté active, mouvante, et je ne sçay comment cuisante et mordante, celle là mesme, ne vise qu’à l’indolence, comme à son but. L’appetit qui nous ravit à l’accointance des femmes, il ne cherche qu’à chasser la peine que nous apporte le desir ardent et furieux, et ne demande qu’à l’assouvir, et se loger en repos, et en l’exemption de cette fievre. Ainsi des autres.

Je dy donc, que si la simplesse nous achemine à point n’avoir de mal, elle nous achemine à un tres-heureux estat selon nostre condition.

Si ne la faut-il point imaginer si plombée, qu’elle soit du tout sans sentiment. Car Crantor avoit bien raison de combattre l’indolence d’Epicurus, si on la bastissoit si profonde que l’abort mesme et la naissance des maux en fust à dire. Je ne louë point cette indolence qui n’est ny possible ny desirable. Je suis content de n’estre pas malade : mais si je le suis, je veux sçavoir que je le suis, et si on me cauterise ou incise, je le veux sentir. De vray, qui desracineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté, et en fin aneantiroit l’homme. Istud nihil dolere, non sine magna mercede contingit immanitatis in animo, stuporis in corpore.

Le mal, est à l’homme bien à son tour. Ny la douleur ne luy est tousjours à fuïr, ny la volupté tousjours à suivre.

C’est un tres-grand avantage pour l’honneur de l’ignorance, que la science mesme nous rejecte entre ses bras, quand elle se trouve empeschée à nous roidir contre la pesanteur des maux : elle est contrainte de venir à cette composition, de nous lascher la bride, et donner congé de nous sauver en son giron, et nous mettre soubs sa faveur à l’abri des coups et injures de la fortune. Car que veut elle dire autre chose, quand elle nous presche de retirer nostre pensée des maux qui nous tiennent, et l’entretenir des voluptez perdues ; et de nous servir pour consolation des maux presens, de la souvenance des biens passez, et d’appeller à nostre secours un contentement esvanouy, pour l’opposer à ce qui nous presse ? Levationes ægritudinum in avocatione a cogitanda molestia, et revocatione ad contemplandas voluptates ponit, si ce n’est qu’où la force luy manque, elle veut user de ruse, et donner un tour de soupplesse et de jambe, où la vigueur du corps et des bras vient à luy faillir. Car non seulement à un philosophe, mais simplement à un homme rassis, quand il sent par effect l’alteration cuisante d’une fievre chaude, quelle monnoye est-ce, de le payer de la souvenance de la douceur du vin Grec ? Ce seroit plustost luy empirer son marché,

Che ricordar si il ben doppia la noia.

De mesme condition est cet autre conseil, que la philosophie donne ; de maintenir en la memoire seulement le bon-heur passé, et d’en effacer les desplaisirs que nous avons soufferts ; comme si nous avions en nostre pouvoir la science de l’oubly : et conseil duquel nous valons moins encore un coup.

Suavis est laborum præteritorum memoria.

Comment ? la philosophie qui me doit mettre les armes à la main, pour combattre la fortune ; qui me doit roidir le courage pour fouller aux pieds toutes les adversitez humaines, vient elle à cette mollesse, de me faire conniller par ces destours coüards et ridicules ? Car la memoire nous represente, non pas ce que nous choisissons, mais ce qui luy plaist. Voire il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en nostre souvenance, que le desir de l’oublier : C’est une bonne maniere de donner en garde, et d’empreindre en nostre ame quelque chose, que de la solliciter de la perdre. Et cela est faulx, Est situm in nobis, ut et adversa quasi perpetua oblivione obruamus, et secunda jucunde et suaviter meminerimus. Et cecy est vray, Memini etiam quæ nolo : oblivisci non possum quæ volo. Et de qui est ce conseil ? de celui, qui se unus sapientem profiteri sit ausus.

Qui genus humanum ingenio superavit, et omnes
Præstrinxit stellas, exortus uti ætherius sol.

De vuider et desmunir la memoire, est-ce pas le vray et propre chemin à l’ignorance ?

Iners malorum remedium ignorantia est.

Nous voyons plusieurs pareils preceptes, par lesquels on nous permet d’emprunter du vulgaire des apparences frivoles, où la raison vive et forte ne peut assez : pourveu qu’elles nous servent de contentement et de consolation. Où ils ne peuvent guerir la playe, ils sont contents de l’endormir et pallier. Je croy qu’ils ne me nieront pas cecy, que s’ils pouvoyent adjouster de l’ordre, et de la constance, en un estat de vie, qui se maintinst en plaisir et en tranquillité par quelque foiblesse et maladie de jugement, qu’ils ne l’acceptassent :

potare, Et spargere flores
Incipiam, patiárque vel inconsultus haberi.

Il se trouveroit plusieurs philosophes de l’advis de Lycas : Cettuy-cy ayant au demeurant ses mœurs bien reglées, vivant doucement et paisiblement en sa famille, ne manquant à nul office de son devoir envers les siens et estrangers, se conservant tresbien des choses nuisibles, s’estoit par quelque alteration de sens imprimé en la cervelle une resverie : C’est qu’il pensoit estre perpetuellement aux theatres à y voir des passetemps, des spectacles, et des plus belles comedies du monde. Guery qu’il fut par les medecins, de cette humeur peccante, à peine qu’il ne les mist en procés pour le restablir en la douceur de ces imaginations.

pol me occidistis amici,
Non servastis, ait, cui sic extorta voluptas,
Et demptus per vim mentis gratissimus error.

D’une pareille resverie à celle de Thrasylaus, fils de Pythodorus, qui se faisoit à croire que tous les navires qui relaschoient du port de Pyrée, et y abordoient, ne travailloyent que pour son service : se resjouyssant de la bonne fortune de leur navigation, les recueillant avec joye. Son frere Crito, l’ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoit cette sorte de condition, en laquelle il avoit vescu en liesse, et deschargé de tout desplaisir. C’est ce que dit ce vers ancien Grec, qu’il y a beaucoup de commodité à n’estre pas si advisé :

'Εν τῶ φρονεῖν γὰρ μηδεν ἥδιοτος βίος,

Et l’Ecclesiaste ; en beaucoup de sagesse, beaucoup de desplaisir : et, qui acquiert science, s’acquiert du travail et tourment.

Cela mesme, à quoy la philosophie consent en general, cette derniere recepte qu’elle ordonne à toute sorte de necessitez, qui est de mettre fin à la vie, que nous ne pouvons supporter. Placet ? pare : Non placet ? quacumque vis exi. Pungit dolor ? vel fodiat sane : si nudus es, da jugulum : sin tectus armis Vulcaniis, id est fortitudine, resiste. Et ce mot des Grecs convives qu’ils y appliquent, Aut bibat, aut abeat : Qui sonne plus sortablement en la langue d’un Gascon, qu’en celle de Ciceron, qui change volontiers en V. le B.

Vivere si rectè nescis, decede peritis.
Lusisti satis, edisti satis, atque bibisti :
Tempus abire tibi est, ne potum largius æquo
Rideat, Et pulset lasciva decentius ætas.

qu’est-ce autre chose qu’une confession de son impuissance ; et un renvoy, non seulement à l’ignorance, pour y estre à couvert, mais à la stupidité mesme, au non sentir, et au non estre ?

Democritum postquam matura vetustas
Admonuit memorem, motus languescere mentis :
Sponte sua letho caput obvius obtulit ipse.

C’est ce que disoit Antisthenes, qu’il falloit faire provision ou de sens pour entendre, ou de licol pour se pendre : Et ce que Chrysippus alleguoit sur ce propos du poëte Tyrtæus,

De la vertu, ou de mort approcher.

Et Crates disoit, que l’amour se guerissoit par la faim, sinon par le temps : et à qui ces deux moyens ne plairoyent, par la hart.

Celuy Sextius, duquel Seneque et Plutarque parlent avec si grande recommandation, s’estant jetté, toutes choses laissées, à l’estude de la philosophie, delibera de se precipiter en la mer, voyant le progrez de ses estudes trop tardif et trop long. Il couroit à la mort, au deffault de la science. Voicy les mots de la loy, sur ce subject : Si d’aventure il survient quelque grand inconvenient qui ne se puisse remedier, le port est prochain : et se peut-on sauver à nage, hors du corps, comme hors d’un esquif qui faict eau : car c’est la crainte de mourir, non pas le desir de vivre, qui tient le fol attaché au corps.

Comme la vie se rend par la simplicité plus plaisante, elle s’en rend aussi plus innocente et meilleure, comme je commençois tantost à dire. Les simples, dit S. Paul, et les ignorans, s’eslevent et se saisissent du ciel ; et nous, à tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abismes infernaux. Je ne m’arreste ny à Valentian, ennemy declaré de la science et des lettres, ny à Licinius, tous deux Empereurs Romains, qui les nommoient le venin et la peste de tout estat politique : ny à Mahumet, qui (comme j’ay entendu) interdict la science à ses hommes : mais l’exemple de ce grand Lycurgus et son authorité doit certes avoir grand poix, et la reverence de cette divine police Lacedemonienne, si grande, si admirable, et si long temps fleurissante en vertu et en bon heur, sans aucune institution ny exercice de lettres. Ceux qui reviennent de ce monde nouveau qui a esté descouvert du temps de nos peres, par les Espagnols, nous peuvent tesmoigner combien ces nations, sans magistrat, et sans loy, vivent plus legitimement et plus reglément que les nostres, où il y a plus d’officiers et de loix, qu’il n’y a d’autres hommes, et qu’il n’y a d’actions.

Di cittatorie piene et di libelli,
D’esamine et di carte, di procure
Hanno le mani et il seno, et gran fastelli
Di chiose, di consigli et di letture,
Per cui le faculta de poverelli
Non sono mai ne le citta sicure,
Hanno dietro et dinanzi et d’ambi i lati,
Nota i procuratori et advocati.

C’estoit ce que disoit un Senateur Romain des derniers siecles, que leurs predecesseurs avoyent l’aleine puante à l’ail, et l’estomach musqué de bonne conscience : et qu’au rebours, ceux de son temps ne sentoient au dehors que le parfum, puans au dedans à toute sorte de vices : c’est à dire, comme je pense, qu’ils avoyent beaucoup de sçavoir et de suffisance, et grand faute de preud’hommie. L’incivilité, l’ignorance, la simplesse, la rudesse s’accompagnent volontiers de l’innocence : la curiosité, la subtilité, le sçavoir, trainent la malice à leur suite : l’humilité, la crainte, l’obeissance, la debonnaireté (qui sont les pieces principales pour la conservation de la societé humaine) demandent une ame vuide, docile et presumant peu de soy.

Les Chrestiens ont une particuliere cognoissance, combien la curiosité est un mal naturel et originel en l’homme. Le soing de s’augmenter en sagesse et en science, ce fut la premiere ruine du genre humain ; c’est la voye, par où il s’est precipité à la damnation eternelle. L’orgueil est sa perte et sa corruption : c’est l’orgueil qui jette l’homme à quartier des voyes communes, qui luy fait embrasser les nouvelletez, et aymer mieux estre chef d’une troupe errante, et desvoyée, au sentier de perdition, aymer mieux estre regent et precepteur d’erreur et de mensonge, que d’estre disciple en l’eschole de verité, se laissant mener et conduire par la main d’autruy, à la voye battuë et droicturiere. C’est à l’advanture ce que dit ce mot Grec ancien, que la superstition suit l’orgueil, et luy obeit comme à son pere : grec.

O cuider, combien tu nous empesches ! Apres que Socrates fut adverty, que le Dieu de sagesse luy avoit attribué le nom de Sage, il en fut estonné : et se recherchant et secouant par tout, n’y trouvoit aucun fondement à cette divine sentence. Il en sçavoit de justes, temperants, vaillants, sçavants comme luy : et plus eloquents, et plus beaux, et plus utiles au païs. En fin il se resolut, qu’il n’estoit distingué des autres, et n’estoit sage que par ce qu’il ne se tenoit pas tel : et que son Dieu estimoit bestise singuliere à l’homme, l’opinion de science et de sagesse : et que sa meilleure doctrine estoit la doctrine de l’ignorance, et la simplicité sa meilleure sagesse.

La saincte Parole declare miserables ceux d’entre nous, qui s’estiment : Bourbe et cendre, leur dit-elle, qu’as-tu à te glorifier ? et ailleurs, Dieu a faict l’homme semblable à l’ombre, de laquelle qui jugera, quand par l’esloignement de la lumiere elle sera esvanouye ? Ce n’est rien que de nous : Il s’en faut tant que nos forces conçoivent la haulteur divine, que des ouvrages de nostre createur, ceux-là portent mieux sa marque, et sont mieux siens, que nous entendons le moins. C’est aux Chrestiens une occasion de croire, que de rencontrer une chose incroyable : Elle est d’autant plus selon raison, qu’elle est contre l’humaine raison. Si elle estoit selon raison, ce ne seroit plus miracle ; et si elle estoit selon quelque exemple, ce ne seroit plus chose singuliere. Melius scitur Deus nesciendo, dit S. Augustin. Et Tacitus, Sanctius est ac reverentius de actis Deorum credere quam scire.

Et Platon estime qu’il y ayt quelque vice d’impieté à trop curieusement s’enquerir et de Dieu, et du monde, et des causes premieres des choses.

Atque illum quidem parentem hujus universitatis invenire difficile : et, quum jam inveneris, indicare in vulgus, nefas, dit Ciceron.

Nous disons bien puissance, verité, justice : ce sont parolles qui signifient quelque chose de grand : mais cette chose là, nous ne la voyons aucunement, ny ne la concevons. Nous disons que Dieu craint, que Dieu se courrouce, que Dieu ayme.

Immortalia mortali sermone notantes.

Ce sont toutes agitations et esmotions, qui ne peuvent loger en Dieu selon nostre forme, ny nous l’imaginer selon la sienne : c’est à Dieu seul de se cognoistre et interpreter ses ouvrages : et le fait en nostre langue, improprement, pour s’avaller et descendre à nous, qui sommes à terre couchez. La prudence comment luy peut elle convenir, qui est l’eslite entre le bien et le mal : veu que nul mal ne le touche ? Quoy la raison et l’intelligence, desquelles nous nous servons pour par les choses obscures arriver aux apparentes : veu qu’il n’y a rien d’obscur à Dieu ? la justice, qui distribue à chacun ce qui luy appartient, engendrée pour la societé et communauté des hommes, comment est-elle en Dieu ? La temperance, comment ? qui est la moderation des voluptez corporelles, qui n’ont nulle place en la divinité ? La fortitude à porter la douleur, le labeur, les dangers, luy appartiennent aussi peu : ces trois choses n’ayans nul accés pres de luy. Parquoy Aristote le tient egallement exempt de vertu et de vice.

Neque gratia neque ira teneri potest, quód quæ talia essent, imbecilla essent omnia.

La participation que nous avons à la cognoissance de la verité, quelle qu’elle soit, ce n’est point par nos propres forces que nous l’avons acquise. Dieu nous a assez appris cela par les tesmoings, qu’il a choisi du vulgaire, simples et ignorans, pour nous instruire de ses admirables secrets : Nostre foy ce n’est pas nostre acquest, c’est un pur present de la liberalité d’autruy. Ce n’est pas par discours ou par nostre entendement que nous avons receu nostre religion, c’est par authorité et par commandement estranger. La foiblesse de nostre jugement nous y ayde plus que la force, et nostre aveuglement plus que nostre clair-voyance. C’est par l’entremise de nostre ignorance, plus que de nostre science, que nous sommes sçavans de divin sçavoir. Ce n’est pas merveille, si nos moyens naturels et terrestres ne peuvent concevoir cette cognoissance supernaturelle et celeste : apportons y seulement du nostre, l’obeissance et la subjection : car comme il est escrit ; Je destruiray la sapience des sages, et abbattray la prudence des prudens. Où est le sage ? où est l’escrivain ? où est le disputateur de ce siecle ? Dieu n’a-il pas abesty la sapience de ce monde ? Car puis que le monde n’a point cogneu Dieu par sapience, il luy a pleu par la vanité de la predication, sauver les croyans. Si me faut-il voir en fin, s’il est en la puissance de l’homme de trouver ce qu’il cherche : et si cette queste, qu’il y a employé depuis tant de siecles, l’a enrichy de quelque nouvelle force, et de quelque verité solide.

Je croy qu’il me confessera, s’il parle en conscience, que tout l’acquest qu’il a retiré d’une si longue poursuite, c’est d’avoir appris à recognoistre sa foiblesse. L’ignorance qui estoit naturellement en nous, nous l’avons par longue estude confirmée et averée. Il est advenu aux gens veritablement sçavans, ce qui advient aux espics de bled : ils vont s’eslevant et se haussant la teste droite et fiere, tant qu’ils sont vuides ; mais quand ils sont pleins et grossis de grain en leur maturité, ils commencent à s’humilier et baisser les cornes. Pareillement les hommes, ayans tout essayé, tout sondé, et n’ayans trouvé en cet amas de science et provision de tant de choses diverses, rien de massif et de ferme, et rien que vanité, ils ont renoncé à leur presumption, et recogneu leur condition naturelle.

C’est ce que Velleius reproche à Cotta, et à Cicero, qu’ils ont appris de Philo, n’avoir rien appris : Pherecydes, l’un des sept sages, escrivant à Thales, comme il expiroit, J’ay, dit-il, ordonné aux miens, apres qu’ils m’auront enterré, de te porter mes escrits. S’ils contentent et toy et les autres Sages, publie les : sinon, supprime les. Ils ne contiennent nulle certitude qui me satisface à moy-mesme. Aussi ne fay-je pas profession de sçavoir la verité, ny d’y atteindre. J’ouvre les choses plus que je ne les descouvre. Le plus sage homme qui fut onques, quand on luy demanda ce qu’il sçavoit, respondit, qu’il sçavoit cela, qu’il ne sçavoit rien. Il verifioit ce qu’on dit, que la plus grand part de ce que nous sçavons, est la moindre de celles que nous ignorons : c’est à dire, que ce mesme que nous pensons sçavoir, c’est une piece, et bien petite, de nostre ignorance.

Nous sçavons les choses en songe, dit Platon, et les ignorons en verité.

Omnes pene veteres nihil cognosci, nihil percipi, nihil sciri posse dixerunt : angustos sensus, imbecilles animos, brevia curricula vitæ.

Cicero mesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant, Valerius dit, que sur sa vieillesse il commença à desestimer les lettres. Et pendant qu’il les traictoit, c’estoit sans obligation d’aucun party : suivant ce qui luy sembloit probable, tantost en l’une secte, tantost en l’autre : se tenant tousjours soubs la dubitation de l’Academie.

Dicendum est, sed ita ut nihil affirmem, quæram omnia, dubitans plerumque Et mihi diffidens.

J’auroy trop beau jeu, si je vouloy considerer l’homme en sa commune façon et en gros : et le pourroy faire pourtant par sa regle propre ; qui juge la verité non par le poids des voix, mais par le nombre. Laissons là le peuple,

Qui vigilans stertit,

Mortua cui vita est, prope jam vivo atque videnti,

qui ne se sent point, qui ne se juge point, qui laisse la plus part de ses facultez naturelles oisives. Je veux prendre l’homme en sa plus haulte assiette. Considerons-le en ce petit nombre d’hommes excellens et triez, qui ayants esté douez d’une belle et particuliere force naturelle, l’ont encore roidie et aiguisée par soin, par estude et par art, et l’ont montée au plus hault poinct de sagesse, où elle puisse atteindre. Ils ont manié leur ame à tout sens, et à tout biais, l’ont appuyée et estançonnée de tout le secours estranger, qui luy a esté propre, et enrichie et ornée de tout ce qu’ils ont peu emprunter pour sa commodité, du dedans et dehors du monde : c’est en eux que loge la haulteur extreme de l’humaine nature. Ils ont reglé le monde de polices et de loix. Ils l’ont instruit par arts et sciences, et instruit encore par l’exemple de leurs mœurs admirables. Je ne mettray en compte, que ces gens-là, leur tesmoignage, et leur experience. Voyons jusques où ils sont allez, et à quoy ils se sont tenus. Les maladies et les deffauts que nous trouverons en ce college-là, le monde les pourra hardiment bien advouër pour siens.

Quiconque cherche quelque chose, il en vient à ce poinct, ou qu’il dit, qu’il la trouvée ; ou qu’elle ne se peut trouver ; ou qu’il en est encore en queste. Toute la philosophie est despartie en ces trois genres. Son dessein est de chercher la verité, la science, et la certitude. Les Peripateticiens, Epicuriens, Stoiciens, et autres, ont pensé l’avoir trouvée. Ceux-cy ont estably les sciences, que nous avons, et les ont traictées, comme notices certaines. Clitomachus, Carneades, -et les Academiciens, ont desesperé de leur queste ; et jugé que la verité ne se pouvoit concevoir par nos moyens. La fin de ceux-cy, c’est la foiblesse et humaine ignorance. Ce party a eu la plus grande suitte, et les sectateurs les plus nobles.

Pyrrho et autres Sceptiques ou Epechistes, de qui les dogmes, plusieurs anciens ont tenu, tirez d’Homere, des sept sages, et d’Archilochus, et d’Eurypides, et y attachent Zeno, Democritus, Xenophanes, disent, qu’ils sont encore en cherche de la verité : Ceux-cy jugent, que ceux-là qui pensent l’avoir trouvée, se trompent infiniement ; et qu’il y a encore de la vanité trop hardie, en ce second degré, qui asseure que les forces humaines ne sont pas capables d’y atteindre. Car cela, d’establir la mesure de nostre puissance, de cognoistre et juger la difficulté des choses, c’est une grande et extreme science, de laquelle ils doubtent que l’homme soit capable.

Nil sciri quisquis putat, id quoque nescit,
An sciri possit, quo se nil scire fatetur.

L’ignorance qui se sçait, qui se juge, et qui se condamne, ce n’est pas une entiere ignorance : Pour l’estre, il faut qu’elle s’ignore soy-mesme. De façon que la profession des Pyrrhoniens est, de bransler, doubter, et enquerir, ne s’asseurer de rien, de rien ne se respondre. Des trois actions de l’ame, l’imaginative, l’appetitive, et la consentante, ils en reçoivent les deux premieres : la derniere, ils la soustiennent, et la maintiennent ambigue, sans inclination, ny approbation d’une part ou d’autre, tant soit-elle legere.

Zenon peignoit de geste son imagination sur cette partition des facultez de l’ame : La main espanduë et ouverte, c’estoit apparence : la main à demy serrée, et les doigts un peu croches, consentement : le poing fermé, comprehension : quand de la main gauche il venoit encore à clorre ce poing plus estroit, science.

Or cette assiette de leur jugement droicte, et inflexible, recevant tous objects sans application et consentement, les achemine à leur Ataraxie ; qui est une condition de vie paisible, rassise, exempte des agitations que nous recevons par l’impression de l’opinion et science, que nous pensons avoir des choses. D’où naissent la crainte, l’avarice, l’envie, les desirs immoderez, l’ambition, l’orgueil, la superstition, l’amour de nouvelleté, la rebellion, la desobeyssance, l’opiniastreté, et la pluspart des maux corporels : Voire ils s’exemptent par là, de la jalousie de leur discipline. Car ils debattent d’une bien molle façon. Ils ne craignent point la revenche à leur dispute. Quand ils disent que le poisant va contre-bas, ils seroient bien marris qu’on les en creust ; et cherchent qu’on les contredie, pour engendrer la dubitation et surseance de jugement, qui est leur fin. Ils ne mettent en avant leurs propositions, que pour combattre celles qu’ils pensent, que nous ayons en nostre creance. Si vous prenez la leur, il prendront aussi volontiers la contraire à soustenir : tout leur est un : ils n’y ont aucun choix. Si vous establissez que la neige soit noire, ils argumentent au rebours, qu’elle est blanche. Si vous dites qu’elle n’est ny l’un, ny l’autre, c’est à eux à maintenir qu’elle est tous les deux. Si par certain jugement vous tenez, que vous n’en sçavez rien, ils vous maintiendront que vous le sçavez. Ouï, et si par un axiome affirmatif vous asleurez que vous en doutez, ils vous iront debattant que vous n’en doutez pas ; ou que vous ne pouvez juger et establir que vous en doutez. Et par cette extremité de doubte, qui se secoue soy-mesme, ils se separent et se divisent de plusieurs opinions, de celles mesmes, qui ont maintenu en plusieurs façons, le doubte et l’ignorance.

Pourquoy ne leur sera-il permis, disent-ils, comme il est entre les dogmatistes, à l’un dire vert, à l’autre jaulne, à eux aussi de doubter ? Est-il chose qu’on vous puisse proposer pour l’advouer ou refuser, laquelle il ne soit pas loisible de considerer comme ambigue ? Et où les autres sont portez, ou par la coustume de leurs païs, ou par l’institution des parens, ou par rencontre, comme par une tempeste, sans jugement et sans choix, voire le plus souvent avant l’aage de discretion, à telle ou telle opinion, à la secte ou Stoïque ou Epicurienne, à laquelle ils se treuvent hypothequez, asserviz et collez, comme à une prise qu’ils ne peuvent desmordre : ad quamcumque disciplinam, velut tempestate, delati, ad eam, tanquam ad saxum, adhærescunt. Pourquoy à ceux-cy, ne sera-il pareillement concedé, de maintenir leur liberté, et considerer les choses sans obligation et servitude ? Hoc liberiores Et solutiores, quod integra illis est judicandi potestas. N’est-ce pas quelque advantage, de se trouver desengagé de la necessité, qui bride les autres ? Vaut-il pas mieux demeurer en suspens que de s’infrasquer en tant d’erreurs que l’humaine fantasie a produictes ? Vaut-il pas mieux suspendre sa persuasion, que de se mesler à ces divisions seditieuses et querelleuses ? Qu’iray-je choisir ? Ce qu’il vous plaira, pourveu que vous choisissiez. Voila une sotte responce : à laquelle il semble pourtant que tout le dogmatisme arrive : par qui il ne vous est pas permis d’ignorer ce que nous ignorons. Prenez le plus fameux party, jamais il ne sera si seur, qu’il ne vous faille pour le deffendre, attaquer et combattre cent et cent contraires partis. Vaut-il pas mieux se tenir hors de cette meslée ? Il vous est permis d’espouser comme vostre honneur et vostre vie, la creance d’Aristote sur l’eternité de l’ame, et desdire et desmentir Platon là dessus, et à eux il sera interdit d’en doubter ? S’il est loisible à Panætius de soustenir son jugement autour des aruspices, songes, oracles, vaticinations, desquelles choses les Stoiciens ne doubtent aucunement : Pourquoy un sage n’osera-il en toutes choses, ce que cettuy-cy ose en celles qu’il a apprinses de ses maistres : establies du commun consentement de l’eschole, de laquelle il est sectateur et professeur ? Si c’est un enfant qui juge, il ne sçait que c’est : si c’est un sçavant, il est præoccuppé. Ils se sont reservez un merveilleux advantage au combat, s’estans deschargez du soin de se couvrir. Il ne leur importe qu’on les frappe, pourveu qu’ils frappent ; et font leurs besongnes de tout : S’ils vainquent, vostre proposition cloche ; si vous, la leur : s’ils faillent, ils verifient l’ignorance ; si vous faillez, vous la verifiez : s’ils prouvent que rien ne se sçache, il va bien ; s’ils ne le sçavent pas prouver, il est bon de mesmes : Ut quum in eadem re paria contrariis in partibus momenta inveniuntur, facilius ab utraque parte assertio sustineatur.

Et font estat de trouver bien plus facilement, pourquoy une chose soit fausse, que non pas qu’elle soit vraye ; et ce qui n’est pas, que ce qui est : et ce qu’ils ne croyent pas, que ce qu’ils croyent.

Leurs façons de parler sont, Je n’establis rien : Il n’est non plus ainsi qu’ainsin, ou que ny l’un ny l’autre : Je ne le comprens point. Les apparences sont egales par tout : la loy de parler, et pour et contre, est pareille. Rien ne semble vray qui ne puisse sembler faux. Leur mot sacramental, c’est ἐπέχω  ; c’est à dire, je soustiens, je ne bouge. Voyla leurs refreins, et autres de pareille substance. Leur effect, c’est une pure, entiere, et tres-parfaicte surceance et suspension de jugement. Ils se servent de leur raison, pour enquerir et pour debattre : mais non pas pour arrester et choisir. Quiconque imaginera une perpetuelle confession d’ignorance, un jugement sans pente, et sans inclination, à quelque occasion que ce puisse estre, il conçoit le Pyrrhonisme : J’exprime cette fantasie autant que je puis, par ce que plusieurs la trouvent difficile à concevoir ; et les autheurs mesmes la representent un peu obscurement et diversement.

Quant aux actions de la vie, ils sont en cela de la commune façon. Ils se prestent et accommodent aux inclinations naturelles, à l’impulsion et contrainte des passions, aux constitutions des loix et des coustumes, et à la tradition des arts : non enim nos Deus ista scire, sed tantummodo uti voluit. Ils laissent guider à ces choses là, leurs actions communes, sans aucune opination ou jugement. Qui fait que je ne puis pas bien assortir à ce discours, ce qu’on dit de Pyrrho. Ils le peignent stupide et immobile, prenant un train de vie farouche et inassociable, attendant le hurt des charrettes, se presentant aux precipices, refusant de s’accommoder aux loix. Cela est encherir sur sa discipline. Il n’a pas voulu se faire pierre ou souche : il a voulu se faire homme vivant, discourant, et raisonnant, jouyssant de tous plaisirs et commoditez naturelles, embesoignant et se servant de toutes ses pieces corporelles et spirituelles, en regle et droicture. Les privileges fantastiques, imaginaires, et faulx, que l’homme s’est usurpé, de regenter, d’ordonner, d’establir, il les a de bonne foy renoncez et quittez.

Si n’est-il point de secte, qui ne soit contrainte de permettre à son sage de suivre assez de choses non comprinses, ny perceuës ny consenties, s’il veut vivre. Et quand il monte en mer, il suit ce dessein, ignorant s’il luy sera utile : et se plie, à ce que le vaisseau est bon, le pilote experimenté, la saison commode : circonstances probables seulement. Apres lesquelles il est tenu d’aller, et se laisser remuer aux apparances, pourveu qu’elles n’ayent point d’expresse contrarieté. Il a un corps, il a une ame : les sens le poussent, l’esprit l’agite. Encore qu’il ne treuve point en soy cette propre et singuliere marque de juger, et qu’il s’apperçoive, qu’il ne doit engager son consentement, attendu qu’il peut estre quelque faulx pareil à ce vray : il ne laisse de conduire les offices de sa vie pleinement et commodement. Combien y a il d’arts, qui font profession de consister en la conjecture, plus qu’en la science ? qui ne decident pas du vray et du faulx, et suivent seulement ce qu’il semble ? Il y a, disent-ils, et vray et faulx, et y a en nous dequoy le chercher, mais non pas dequoy l’arrester à la touche. Nous en valons bien mieux, de nous laisser manier sans inquisition, à l’ordre du monde. Une ame garantie de prejugé, a un merveilleux avancement vers la tranquillité. Gents qui jugent et contrerollent leurs juges, ne s’y soubsmettent jamais deuëment. Combien et aux loix de la religion, et aux loix politiques se trouvent plus dociles et aisez à mener, les esprits simples et incurieux, que ces esprits surveillants et pedagogues des causes divines et humaines ?

Il n’est rien en l’humaine invention, où il y ait tant de verisimilitude et d’utilité. Cette-cy presente l’homme nud et vuide, recognoissant sa foiblesse naturelle, propre à recevoir d’en hault quelque force estrangere, desgarni d’humaine science, et d’autant plus apte à loger en soy la divine, aneantissant son jugement, pour faire plus de place à la foy : ny mescreant ny establissant aucun dogme contre les loix et observances communes, humble, obeïssant, disciplinable, studieux ; ennemy juré d’heresie, et s’exemptant par consequent des vaines et irreligieuses opinions introduites par les fauces sectes. C’est une carte blanche preparée à prendre du doigt de Dieu telles formes qu’il luy plaira d’y graver. Plus nous nous renvoyons et commettons à Dieu, et renonçons à nous, mieux nous en valons. Accepte, dit l’Ecclesiaste, en bonne part les choses au visage et au goust qu’elles se presentent à toy, du jour à la journée : le demeurant est hors de ta cognoissance. Dominus novit cogitationes hominum, quoniam vanæ sunt.

Voila comment, des trois generales sectes de Philosophie, les deux font expresse profession de dubitation et d’ignorance : et en celle des dogmatistes, qui est troisiesme, il est aysé à descouvrir, que la plus part n’ont pris le visage de l’asseurance que pour avoir meilleure mine. Ils n’ont pas tant pensé nous establir quelque certitude, que nous montrer jusques où ils estoient allez en cette chasse de la verité, quam docti fingunt magis quam norunt.

Timæus ayant à instruire Socrates de ce qu’il sçait des Dieux, du monde, et des hommes, propose d’en parler comme un homme à un homme, et qu’il suffit, si ses raisons sont probables, comme les raisons d’un autre : car les exactes raisons n’estre en sa main, ny en mortelle main. Ce que l’un de ses Sectateurs a ainsin imité : Ut potero, explicabo : nec tamen, ut Pythius Apollo, certa ut sint et fixa, quæ dixero : sed, ut homunculus, probabilia conjectura sequens. Et cela sur le discours du mespris de la mort : discours naturel et populaire. Ailleurs il l’a traduit, sur le propos mesme de Platon. Si forte, de Deorum natura ortuque mundi disserentes, minus id quod habemus in animo consequimur, haud erit mirum. Æquum est enim meminisse, et me, qui disseram, hominem esse, et vos qui judicetis : ut, si probabilia dicentur, nihil ultra requiratis.

Aristote nous entasse ordinairement un grand nombre d’autres opinions, et d’autres creances, pour y comparer la sienne, et nous faire voir de combien il est allé plus outre, et combien il approche de plus pres la verisimilitude. Car la verité ne se juge point par authorité et tesmoignage d’autruy. Et pourtant evita religieusement Epicurus d’en alleguer en ses escrits. Cettuy-la est le prince des dogmatistes, et si nous apprenons de luy, que le beaucoup sçavoir apporte l’occasion de plus doubter. On le void à escient se couvrir souvent d’obscurité si espesse et inextricable, qu’on n’y peut rien choisir de son advis. C’est par effect un Pyrrhonisme soubs une forme resolutive.

Oyez la protestation de Cicero, qui nous explique la fantasie d’autruy par la sienne. Qui requirunt, quid de quaque re ipsi sentiamus : curiosius id faciunt, quam necesse est. Hæc in philosophia ratio, contra omnia disserendi, nullamque rem aperte judicandi, profecta à Socrate, repetita ab Arcesila, confirmata a Carneade, usque ad nostram viget ætatem. Hi sumus, qui omnibus veris falsa quædam adjuncta esse dicamus, tanta similitudine, ut in iis nulla insit certe judicandi et assentiendi nota.

Pourquoy, non Aristote seulement, mais la plus part des philosophes, ont ils affecté la difficulté, si ce n’est pour faire valoir la vanité du subject, et amuser la curiosité de nostre esprit, luy donnant où se paistre, à ronger cet os creuz et descharné ? Clytomachus affermoit n’avoir jamais sçeu, par les escrits de Carneades, entendre de quelle opinion il estoit. Pourquoy a evité aux siens Epicurus, la facilité, et Heraclytus en a esté surnommé grec  ? La difficulté est une monoye que les sçavans employent, comme les joueurs de passe-passe pour ne descouvrir la vanité de leur art : et de laquelle l’humaine bestise se paye aysément.

Clarus ob obscuram linguam, magis inter inanes :
Omnia enim stolidi magis admirantur amantque,
Inversis quæ sub verbis latitantia cernunt.

Cicero reprend aucuns de ses amis d’avoir accoustumé de mettre à l’astrologie, au droit, à la dialectique, et à la geometrie, plus de temps, que ne meritoyent ces arts : et que cela les divertissoit des devoirs de la vie, plus utiles et honnestes. Les philosophes Cyrenaïques mesprisoyent esgalement la physique et la dialectique. Zenon tout au commencement des livres de sa Republique, declaroit inutiles toutes les liberales disciplines.

Chrysippus disoit, que ce que Platon et Aristote avoyent escrit de la Logique, ils l’avoyent escrit par jeu et par exercice : et ne pouvoit croire qu’ils eussent parlé à certes d’une si vaine matiere. Plutarque le dit de la Metaphysique, Epicurus l’eust encores dict de la Rhetorique, de la grammaire, poësie, mathematique, et hors la physique, de toutes les autres sciences : et Socrates de toutes, sauf celle des mœurs et de la vie. De quelque chose qu’on s’enquist à luy, il ramenoit en premier lieu tousjours l’enquerant à rendre compte des conditions de sa vie, presente et passée, lesquelles il examinoit et jugeoit : estimant tout autre apprentissage subsecutif à celui-la et supernumeraire.

Parum mihi placeant eæ litteræ quæ ad virtutem doctoribus nihil profuerunt. La plus part des arts ont esté ainsi mesprisés par le mesme sçavoir. Mais ils n’ont pas pensé qu’il fust hors de propos, d’exercer leur esprit és choses mesmes, où il n’y avoit nulle solidité profitable.

Au demeurant, les uns ont estimé Plato dogmatiste, les autres dubitateur, les autres en certaines choses l’un, et en certaines choses l’autre.

Le conducteur de ses dialogismes, Socrates, va tousjours demandant et esmouvant la dispute, jamais l’arrestant, jamais satisfaisant : et dit n’avoir autre science, que la science de s’opposer. Homere leur autheur a planté egalement les fondements à toutes les sectes de philosophie, pour montrer, combien il estoit indifferent par où nous allassions. De Platon nasquirent dix sectes diverses, dit-on. Aussi, à mon gré, jamais instruction ne fut titubante, et rien asseverante, si la sienne ne l’est. Socrates disoit, que les sages femmes en prenant ce mestier de faire engendrer les autres, quittent le mestier d’engendrer elles. Que luy par le tiltre de sage homme, que les Dieux luy avoyent deferé, s’estoit aussi desfaict en son amour virile et mentale, de la faculté d’enfanter : se contentant d’ayder et favorir de son secours les engendrants : ouvrir leur nature ; graisser leurs conduits : faciliter l’yssue de leur enfantement : juger d’icelui : le baptizer : le nourrir : le fortifier : l’emmaillotter, et circoncir : exerçant et maniant son engin, aux perils et fortunes d’autruy.

Il est ainsi de la plus part des autheurs de ce tiers genre, comme les anciens ont remerqué des escripts d’Anaxagoras, Democritus, Parmenides, Xenophanes, et autres. Ils ont une forme d’escrire douteuse en substance et en dessein, enquerant plustost qu’instruisant : encore qu’ils entresement leur stile de cadances dogmatistes. Cela se voit il pas aussi bien en Seneque et en Plutarque ? combien disent ils tantost d’un visage, tantost d’un autre, pour ceux qui y regardent de prez ? Et les reconciliateurs des Jurisconsultes devoyent premierement les concilier chacun à soy.

Platon me semble avoir aymé cette forme de philosopher par dialogues, à escient, pour loger plus decemment en diverses bouches la diversité et variation de ses propres fantasies.

Diversement traitter les matieres, est aussi bien les traitter, que conformement, et mieux : à sçavoir plus copieusement et utilement. Prenons exemple de nous. Les arrests font le point extreme du parler dogmatiste et resolutif : Si est ce que ceux que noz parlements presentent au peuple, les plus exemplaires, propres à nourrir en luy la reverence qu’il doit à cette dignité, principalement par la suffisance des personnes qui l’exerçent, prennent leur beauté, non de la conclusion, qui est à eux quotidienne, et qui est commune à tout juge, tant comme de la disceptation et agitation des diverses et contraires ratiocinations, que la matiere du droit souffre.

Et le plus large champ aux reprehensions des uns philosophes à l’encontre des autres, se tire des contradictions et diversitez, en quoy chacun d’eux se trouve empestré : ou par dessein, pour monstrer la vacillation de l’esprit humain autour de toute matiere, ou forcé ignoramment, par la volubilité et incomprehensibilité de toute matiere.

Que signifie ce refrein ? en un lieu glissant et coulant suspendons nostre creance : car, comme dit Eurypides,

Les œuvres de Dieu en diverses
Façons, nous donnent des traverses.

Semblable à celui qu’Empedocles semoit souvent en ses livres, comme agité d’une divine fureur, et forcé de la verité. Non non, nous ne sentons rien, nous ne voyons rien, toutes choses nous sont occultes, il n’en est aucune de laquelle nous puissions establir quelle elle est : Revenant à ce mot divin, Cogitationes mortalium timidæ, Et incertæ adinventiones nostræ, Et providentiæ. Il ne faut pas trouver estrange, si gens desesperez de la prise n’ont pas laissé d’avoir plaisir à la chasse, l’estude estant de soy une occupation plaisante : et si plaisante, que parmi les voluptez, les Stoïciens defendent aussi celle qui vient de l’exercitation de l’esprit, y veulent de la bride, et trouvent de l’intemperance à trop sçavoir.

Democritus ayant mangé à sa table des figues, qui sentoient le miel, commença soudain à chercher en son esprit, d’où leur venoit cette douceur inusitee, et pour s’en esclaircir, s’alloit lever de table, pour voir l’assiette du lieu où ces figues avoyent esté cueillies : sa chambriere, ayant entendu la cause de ce remuëment, luy dit en riant, qu’il ne se penast plus pour cela, car c’estoit qu’elle les avoit mises en un vaisseau, où il y avoit eu du miel. Il se despita, dequoy elle luy avoit osté l’occasion de cette recherche, et desrobé matiere à sa curiosité. Va, luy dit-il, tu m’as faict desplaisir, je ne lairray pourtant d’en chercher la cause, comme si elle estoit naturelle. Et volontiers n’eust failly de trouver quelque raison vraye, à un effect faux et supposé. Ceste histoire d’un fameux et grand Philosophe, nous represente bien clairement cette passion studieuse, qui nous amuse à la poursuyte des choses, de l’acquest desquelles nous sommes desesperez. Plutarque recite un pareil exemple de quelqu’un, qui ne vouloit pas estre esclaircy de ce, dequoy il estoit en doute, pour ne perdre le plaisir de le chercher : comme l’autre, qui ne vouloit pas que son medecin luy ostast l’alteration de la fievre, pour ne perdre le plaisir de l’assouvir en beuvant. Satius est supervacua discere, quam nihil.

Tout ainsi qu’en toute pasture il y a le plaisir souvent seul, et tout ce que nous prenons, qui est plaisant, n’est pas tousjours nutritif, ou sain : Pareillement ce que nostre esprit tire de la science, ne laisse pas d’estre voluptueux, encore qu’il ne soit ny alimentant ny salutaire.

Voicy comme ils disent : La consideration de la nature est une pasture propre à nos esprits, elle nous esleve et enfle, nous fait desdaigner les choses basses et terriennes, par la comparaison des superieures et celestes : la recherche mesme des choses occultes et grandes est tresplaisante, voire à celui qui n’en acquiert que la reverence, et crainte d’en juger. Ce sont des mots de leur profession. La vaine image de cette maladive curiosité, se voit plus expressement encores en cet autre exemple, qu’ils ont par honneur si souvent en la bouche. Eudoxus souhaittoit et prioit les Dieux, qu’il peust une fois voir le soleil de pres, comprendre sa forme, sa grandeur, et sa beauté, à peine d’en estre bruslé soudainement. Il veut au prix de sa vie, acquerir une science, de laquelle l’usage et possession luy soit quand et quand ostée. Et pour cette soudaine et volage cognoissance, perdre toutes autres cognoissances qu’il a, et qu’il peut acquerir par apres.

Je ne me persuade pas aysement, qu’Epicurus, Platon, et Pythagoras nous ayent donné pour argent contant leurs Atomes, leurs Idées, et leurs Nombres. Ils estoyent trop sages pour establir leurs articles de foy, de chose si incertaine, et si debattable : Mais en cette obscurité et ignorance du monde, chacun de ces grands personnages, s’est travaillé d’apporter une telle quelle image de lumiere : et ont promené leur ame à des inventions, qui eussent au moins une plaisante et subtile apparence, pourveu que toute fausse, elle se peust maintenir contre les oppositions contraires : Unicuique ista pro ingenio finguntur, non ex scientiæ vi. Un ancien, à qui on reprochoit, qu’il faisoit profession de la Philosophie, de laquelle pourtant en son jugement, il ne tenoit pas grand compte, respondit que cela, c’estoit vrayement philosopher. Ils ont voulu considerer tout, balancer tout, et ont trouvé cette occupation propre à la naturelle curiosité qui est en nous. Aucunes choses, ils les ont escrites pour le besoin de la societé publique, comme leurs religions : et a esté raisonnable pour cette consideration, que les communes opinions, ils n’ayent voulu les esplucher au vif, aux fins de n’engendrer du trouble en l’obeyssance des loix et coustumes de leur pays.

Platon traitte ce mystere d’un jeu assez descouvert. Car où il escrit selon soy, il ne prescrit rien à certes. Quand il fait le legislateur, il emprunte un style regentant et asseverant : et si y mesle hardiment les plus fantastiques de ses inventions : autant utiles à persuader à la commune, que ridicules à persuader à soy-mesme : Sçachant combien nous sommes propres à recevoir toutes impressions, et sur toutes, les plus farouches et enormes.

Et pourtant en ses loix, il a grand soing, qu’on ne chante en publiq que des poësies, desquelles les fabuleuses feintes tendent à quelque utile fin : estant si facile d’imprimer touts fantosmes en l’esprit humain, que c’est injustice de ne les paistre plustost de mensonges profitables, que de mensonges ou inutiles ou dommageables. Il dit tout destrousseement en sa Republique, que pour le profit des hommes, il est souvent besoin de les piper. Il est aisé à distinguer, les unes sectes avoir plus suivy la verité, les autres l’utilité, par où celles cy ont gaigné credit. C’est la misere de nostre condition, que souvent ce qui se presente à nostre imagination pour le plus vray, ne s’y presente pas pour le plus utile à nostre vie. Les plus hardies sectes, Epicurienne, Pyrrhonienne, nouvelle Academique, encore sont elles contrainctes de se plier à la loy civile, au bout du compte.

Il y a d’autres subjects qu’ils ont belutez, qui à gauche, qui à dextre, chacun se travaillant d’y donner quelque visage, à tort ou à droit. Car n’ayans rien trouvé de si caché, dequoy ils n’ayent voulu parler, il leur est souvent force de forger des conjectures foibles et foles : non qu’ils les prinssent eux mesmes pour fondement, ne pour establir quelque verité, mais pour l’exercice de leur estude. Non tam id sensisse, quod dicerent, quam exercere ingenia materiæ difficultate videntur voluisse.

Et si on ne le prenoit ainsi, comme couvririons nous une si grande inconstance, varieté, et vanité d’opinions, que nous voyons avoir esté produites par ces ames excellentes et admirables ? Car pour exemple, qu’est-il plus vain, que de vouloir deviner Dieu par nos analogies et conjectures : le regler, et le monde, à nostre capacité et à nos loix ? et nous servir aux despens de la divinité, de ce petit eschantillon de suffisance qu’il luy a pleu despartir à nostre naturelle condition ? et par ce que nous ne pouvons estendre nostre veuë jusques en son glorieux siege, l’avoir ramené ça bas à nostre corruption et à nos miseres ?

De toutes les opinions humaines et anciennes touchant la religion, celle là me semble avoir eu plus de vray-semblance et plus d’excuse, qui recognoissoit Dieu comme une puissance incomprehensible, origine et conservatrice de toutes choses, toute bonté, toute perfection, recevant et prenant en bonne part l’honneur et la reverence, que les humains luy rendoient soubs quelque visage, soubs quelque nom et en quelque maniere que ce fust.

Jupiter omnipotens rerum, regúmque, Deumque,
Progenitor, genitrixque.

Ce zele universellement a esté veu du ciel de bon œil. Toutes polices ont tiré fruit de leur devotion : Les hommes, les actions impies, ont eu par tout les evenements sortables. Les histoires payennes recognoissent de la dignité, ordre, justice, et des prodiges et oracles employez à leur profit et instruction, en leurs religions fabuleuses : Dieu par sa misericorde daignant à l’adventure fomenter par ces benefices temporels, les tendres principes d’une telle quelle brute cognoissance, que la raison naturelle leur donnoit de luy, au travers des fausses images de leurs songes : Non seulement fausses, mais impies aussi et injurieuses, sont celles que l’homme a forgé de son invention.

Et de toutes les religions, que Sainct Paul trouva en credit à Athenes, celle qu’ils avoyent dediée à une divinité cachée et incognue, luy sembla la plus excusable.

Pythagoras adombra la verité de plus pres : jugeant que la cognoissance de cette cause premiere, et estre des estres, devoit estre indefinie, sans prescription, sans declaration : Que ce n’estoit autre chose, que l’extreme effort de nostre imagination, vers la perfection : chacun en amplifiant l’idée selon sa capacité. Mais si Numa entreprint de conformer à ce project la devotion de son peuple : l’attacher à une religion purement mentale, sans object prefix, et sans meslange materiel : il entreprint chose de nul usage : L’esprit humain ne se sçauroit maintenir vaguant en cet infini de pensées informes : il les luy faut compiler à certaine image à son modelle. La majesté divine s’est ainsi pour nous aucunement laissé circonscrire aux limites corporels : Ses sacrements supernaturels et celestes, ont des signes de nostre terrestre condition : Son adoration s’exprime par offices et paroles sensibles : car c’est l’homme, qui croid et qui prie. Je laisse à part les autres arguments qui s’employent à ce subject. Mais à peine me feroit on accroire, que la veuë de noz crucifix, et peinture de ce piteux supplice, que les ornements et mouvements ceremonieux de noz Églises, que les voix accommodées à la devotion de nostre pensée, et cette esmotion des sens n’eschauffent l’ame des peuples, d’une passion religieuse, de tres-utile effect.

De celles ausquelles on a donné corps comme la necessité l’a requis, parmi cette cecité universelle, je me fusse, ce me semble, plus volontiers attaché à ceux qui adoroient le Soleil,

la lumiere commune,
L’œil du monde : et si Dieu au chef porte des yeux,
Les rayons du Soleil sont ses yeux radieux,
Qui donnent vie à tous, nous maintiennent et gardent,
Et les faicts des humains en ce monde regardent :
Ce beau, ce grand soleil, qui nous faict les saisons,
Selon qu’il entre ou sort de ses douze maisons :
Qui remplit l’univers de ses vertus cognues :
Qui d’un traict de ses yeux nous dissipe les nuës :
L’esprit, l’ame du monde, ardant et flamboyant,
En la course d’un jour tout le Ciel tournoyant,
Plein d’immense grandeur, rond, vagabond et ferme :
Lequel tient dessoubs luy tout le monde pour terme :
En repos sans repos, oysif, Et sans sejour,
Fils aisné de nature, et le pere du jour.

D’autant qu’outre cette sienne grandeur et beauté, c’est la piece de cette machine, que nous descouvrons la plus esloignée de nous : et par ce moyen si peu cognuë, qu’ils estoyent pardonnables, d’en entrer en admiration et reverence.

Thales, qui le premier s’enquesta de telle matiere, estima Dieu un esprit, qui fit d’eau toutes choses. Anaximander, que les Dieux estoyent mourants et naissants à diverses saisons : et que c’estoyent des mondes infinis en nombre. Anaximenes, que l’air estoit Dieu, qu’il estoit produit et immense, tousjours mouvant. Anaxagoras le premier a tenu, la description et maniere de toutes choses, estre conduitte par la force et raison d’un esprit infini. Alcmæon a donné la divinité au Soleil, à la Lune, aux astres, et à l’ame. Pythagoras a faict Dieu, un esprit espandu par la nature de toutes choses, d’où noz ames sont déprinses. Parmenides, un cercle entournant le ciel, et maintenant le monde par l’ardeur de la lumiere. Empedocles disoit estre des Dieux, les quatre natures, desquelles toutes choses sont faittes. Protagoras, n’avoir rien que dire, s’ils sont ou non, ou quels ils sont. Democritus, tantost que les images et leurs circuitions sont Dieux : tantost cette nature, qui eslance ces images : et puis, nostre science et intelligence. Platon dissipe sa creance à divers visages. Il dit au Timée, le pere du monde ne se pouvoir nommer. Aux loix, qu’il ne se faut enquerir de son estre. Et ailleurs en ces mesmes livres il fait le monde, le ciel, les astres, la terre, et nos ames Dieux, et reçoit en outre ceux qui ont esté receuz par l’ancienne institution en chasque republique. Xenophon rapporte un pareil trouble de la discipline de Socrates. Tantost qu’il ne se faut enquerir de la forme de Dieu : et puis il luy fait establir que le Soleil est Dieu, et l’ame Dieu : Qu’il n’y en a qu’un, et puis qu’il y en a plusieurs. Speusippus neveu de Platon, fait Dieu certaine force gouvernant les choses, et qu’elle est animale. Aristote, à cette heure, que c’est l’esprit, à cette heure le monde : à cette heure il donne un autre maistre à ce monde, et à cette heure fait Dieu l’ardeur du ciel. Zenocrates en fait huict. Les cinq nommez entre les Planetes, le sixiesme composé de toutes les estoiles fixes, comme de ses membres : le septiesme et huictiesme, le Soleil et la Lune. Heraclides Ponticus ne fait que vaguer entre ses advis, et en fin prive Dieu de sentiment : et le fait remuant de forme à autre, et puis dit que c’est le ciel et la terre. Theophraste se promeine de pareille irresolution entre toutes ses fantasies : attribuant l’intendance du monde tantost à l’entendement, tantost au ciel, tantost aux estoilles. Strato, que c’est nature ayant la force d’engendrer, augmenter et diminuer, sans forme et sentiment. Zeno, la loy naturelle, commandant le bien et prohibant le mal : laquelle loy est un animant : et oste les Dieux accoustumez, Jupiter, Juno, Vesta. Diogenes Apolloniates, que c’est l’aage Xenophanes faict Dieu rond, voyant, oyant, non respirant, n’ayant rien de commun avec l’humaine nature. Aristo estime la forme de Dieu incomprenable, le prive de sens, et ignore s’il est animant ou autre chose. Cleanthes, tantost la raison, tantost le monde, tantost l’ame de nature, tantost la chaleur supreme entourant et envelopant tout. Perseus auditeur de Zenon, a tenu, qu’on a surnommé Dieux, ceux qui avoyent apporté quelque notable utilité à l’humaine vie, et les choses mesmes profitables. Chrysippus faisoit un amas confus de toutes les precedentes sentences, et compte entre mille formes de Dieux qu’il fait, les hommes aussi, qui sont immortalisez. Diagoras et Theodorus nioyent tout sec, qu’il y eust des Dieux. Epicurus faict les Dieux luisants, transparents, et perflabes, logez, comme entre deux forts, entre deux mondes, à couvert des coups : revestus d’une humaine figure et de nos membres, lesquels membres leur sont de nul usage.

Ego Deúm genus esse semper duxi, Et dicam cælitum,
Sed eos non curare opinor, quid agat humanum genus.

Fiez vous à vostre Philosophie : vantez vous d’avoir trouvé la feve au gasteau, à voir ce tintamarre de tant de cervelles philosophiques. Le trouble des formes mondaines, a gaigné sur moy, que les diverses mœurs et fantaisies aux miennes, ne me desplaisent pas tant, comme elles m’instruisent ; ne m’enorgueillissent pas tant comme elles m’humilient en les conferant. Et tout autre choix que celui qui vient de la main expresse de Dieu, me semble choix de peu de prerogative. Les polices du monde ne sont pas moins contraires en ce subject, que les escholes : par où nous pouvons apprendre, que la fortune mesme n’est pas plus diverse et variable, que nostre raison, ny plus aveugle et inconsiderée.

Les choses les plus ignorées sont plus propres à estre deifiées : Parquoy de faire de nous des Dieux, comme l’ancienneté, cela surpasse l’extreme foiblesse de discours. J’eusse encore plustost suyvy ceux qui adoroient le serpent, le chien et le bœuf : d’autant que leur nature et leur estre nous est moins cognu ; et avons plus de loy d’imaginer ce qu’il nous plaist de ces bestes-là, et leur attribuer des facultez extraordinaires. Mais d’avoir faict des Dieux de nostre condition, de laquelle nous devons cognoistre l’imperfection, leur avoir attribué le desir, la cholere, les vengeances, les mariages, les generations, et les parenteles, l’amour, et la jalousie, nos membres et nos os, nos fievres et nos plaisirs, nos morts et sepultures, il faut que cela soit party d’une merveilleuse yvresse de l’entendement humain.

Quæ procul usque adeo divino ab numine distant,
Inque Deûm numero quæ sint indigna videri.

Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt : genera, conjugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ : nam et perturbatis animis inducuntur : accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias. Formæ, ætates, vestitus, ornatus noti sunt : genera, conjugia, cognationes, omniáque traducta ad similitudinem imbecillitatis humanæ : nam et perturbatis animis inducuntur : accipimus enim Deorum cupiditates, ægritudines, iracundias. Comme d’avoir attribué la divinité non seulement à la foy, à la vertu, à l’honneur, concorde, liberté, victoire, pieté : mais aussi à la volupté, fraude, mort, envie, vieillesse, misere : à la peur, à la fievre, et à la male fortune, et autres injures de nostre vie, fresle et caduque.

Quid juvat hoc, templis nostros inducere mores ? O curvæ in terris animæ Et coelestium inanes !

Les Ægyptiens d’une impudente prudence, defendoyent sur peine de la hart, que nul eust à dire que Serapis et Isis leurs Dieux, eussent autres fois esté hommes : et nul n’ignoroit, qu’ils ne l’eussent esté. Et leur effigie representée le doigt sur la bouche, signifioit, dit Varro, cette ordonnance mysterieuse à leurs prestres, de taire leur origine mortelle, comme par raison necessaire anullant toute leur veneration.

Puis que l’homme desiroit tant de s’apparier à Dieu, il eust mieux faict, dit Cicero, de ramener à soy les conditions divines, et les attirer çà bas, que d’envoyer là haut sa corruption et sa misere : mais à le bien prendre, il a fait en plusieurs façons, et l’un, et l’autre, de pareille vanité d’opinion.

Quand les Philosophes espeluchent la hierarchie de leurs dieux, et font les empressez à distinguer leurs alliances, leurs charges, et leur puissance, je ne puis pas croire qu’ils parlent à certes. Quand Platon nous dechiffre le verger de Pluton, et les commoditez ou peines corporelles, qui nous attendent encore apres la ruine et aneantissement de nos corps, et les accommode au ressentiment, que nous avons en cette vie :

Secreti celant calles, et myrtea circùm Sylva tegit, curæ non ipsa in morte relinquunt.

Quand Mahumet promet aux siens un paradis tapissé, paré d’or et de pierreries, peuplé de garses d’excellente beaute, de vins, et de vivres singuliers, je voy bien que ce sont des moqueurs qui se plient à nostre bestise, pour nous emmieller et attirer par ces opinions et esperances, convenables à nostre mortel appetit. Si sont aucuns des nostres tombez en pareil erreur, se promettants apres la resurrection une vie terrestre et temporelle, accompagnée de toutes sortes de plaisirs et commoditez mondaines. Croyons nous que Platon, luy qui a eu ses conceptions si celestes, et si grande accointance à la divinité, que le surnom luy en est demeuré, ait estimé que l’homme, cette pauvre creature, eust rien en luy d’applicable à cette incomprehensible puissance ? et qu’il ait creu que nos prises languissantes fussent capables, ny la force de nostre sens assez robuste, pour participer à la beatitude, ou peine eternelle ? Il faudroit luy dire de la part de la raison humaine :

Si les plaisirs que tu nous promets en l’autre vie, sont de ceux que j’ay senti çà bas, cela n’a rien de commun avec l’infinité : Quand tous mes cinq sens de nature, seroient combles de liesse, et cette ame saisie de tout le contentement qu’elle peut desirer et esperer, nous sçavons ce qu’elle peut : cela, ce ne seroit encores rien : S’il y a quelque chose du mien, il n’y a rien de divin : si cela n’est autre, que ce qui peut appartenir à cette nostre condition presente, il ne peut estre mis en compte. Tout contentement des mortels est mortel. La recognoissance de nos parens, de nos enfans, et de nos amis, si elle nous peut toucher et chatouïller en l’autre monde, si nous tenons encores à un tel plaisir, nous sommes dans les commoditez terrestres et finies. Nous ne pouvons dignement concevoir la grandeur de ces hautes et divines promesses, si nous les pouvons aucunement concevoir : Pour dignement les imaginer, il les faut imaginer inimaginables, indicibles et incomprehensibles, et parfaictement autres, que celles de nostre miserable experience. OEuil ne sçauroit voir, dit Sainct Paul : et ne peut monter en cœur d’homme, l’heur que Dieu prepare aux siens. Et si pour nous en rendre capables, on reforme et rechange nostre estre (comme tu dis Platon par tes purifications) ce doit estre d’un si extreme changement et si universel, que par la doctrine physique, ce ne sera plus nous :

Hector erat tunc cum bello certabat, at ille
Tractus ab Æmonio non erat Hector equo.

ce sera quelque autre chose qui recevra ces recompenses.

quod mutatur, dissolvitur, interit ergo :
Trajiciuntur enim partes atque ordine migrant.

Car en la Metempsycose de Pythagoras, et changement d’habitation qu’il imaginoit aux ames, pensons nous que le lyon, dans lequel est l’ame de Cæsar, espouse les passions, qui touchoient Cæsar, ny que ce soit luy ? Si c’estoit encore luy, ceux là auroyent raison, qui combattants cette opinion contre Platon, luy reprochent que le fils se pourroit trouver à chevaucher sa mere, revestuë d’un corps de mule, et semblables absurditez. Et pensons nous qu’és mutations qui se font des corps des animaux en autres de mesmes espece, les nouveaux venus ne soyent autres que leurs predecesseurs ? Des cendres d’un Phoenix s’engendre, dit-on, un ver, et puis un autre Phoenix : ce second Phoenix, qui peut imaginer, qu’il ne soit autre que le premier ? Les vers qui font nostre soye, on les void comme mourir et assecher, et de ce mesme corps se produire un papillon, et de là un autre ver, qu’il seroit ridicule estimer estre encores le premier. Ce qui a cessé une fois d’estre, n’est plus :

Nec si materiam nostram collegerit ætas
Post obitum, rursúmque redegerit, ut sita nunc est,
Atque iterum nobis fuerint data lumina vitæ,
Pertineat quidquam tamen ad nos id quodque factum,
Interrupta semel cùm sit repetentia nostra.

Et quand tu dis ailleurs Platon, que ce sera la partie spirituelle de l’homme, à qui il touchera de jouyr des recompenses de l’autre vie, tu nous dis chose d’aussi peu d’apparence.

Scilicet avolsis radicibus ut nequit ullam
Dispicere ipse oculus rem seorsum corpore toto.

Car à ce compte ce ne sera plus l’homme, ny nous par consequent, à qui touchera cette jouyssance : Car nous sommes bastis de deux pieces principales essentielles, desquelles la separation, c’est la mort et ruyne de nostre estre.

Inter enim jacta est vitai pausa, vagéque
Deerrarunt passim motus ab sensibus omnes.

Nous ne disons pas que l’homme souffre, quand les vers luy rongent ses membres, dequoy il vivoit, et que la terre les consomme :

Et nihil hoc ad nos, qui coitu conjugióque
Corporis atque animæ consistimus uniter apti.

D’avantage, sur quel fondement de leur justice peuvent les dieux recognoistre et recompenser à l’homme apres sa mort ses actions bonnes et vertueuses : puis que ce sont eux mesmes, qui les ont acheminées et produites en luy ? Et pourquoy s’offensent ils et vengent sur luy les vitieuses, puis qu’ils l’ont eux-mesmes produict en cette condition fautive, et que d’un seul clin de leur volonté, ils le peuvent empescher de faillir ? Epicurus opposeroit-il pas cela à Platon, avec grand’ apparence de l’humaine raison, s’il ne se couvroit souvent par cette sentence, Qu’il est impossible d’establir quelque chose de certain, de l’immortelle nature, par la mortelle ? Elle ne fait que fourvoyer par tout, mais specialement quand elle se mesle des choses divines. Qui le sent plus evidemment que nous ? Car encores que nous luy ayons donné des principes certains et infallibles, encore que nous esclairions ses pas par la saincte lampe de la verité, qu’il a pleu à Dieu nous communiquer : nous voyons pourtant journellement, pour peu qu’elle se démente du sentier ordinaire, et qu’elle se destourne ou escarte de la voye tracée et battuë par l’Église, comme tout aussi tost elle se perd, s’embarrasse et s’entrave, tournoyant et flotant dans cette mer vaste, trouble, et ondoyante des opinions humaines, sans bride et sans but. Aussi tost qu’elle pert ce grand et commun chemin, elle se va divisant et dissipant en mille routes diverses.

L’homme ne peut estre que ce qu’il est, ny imaginer que selon sa portée : C’est plus grande presomption, dit Plutarque, à ceux qui ne sont qu’hommes, d’entreprendre de parler et discourir des dieux, et des demy-dieux, que ce n’est à un homme ignorant de musique, vouloir juger de ceux qui chantent : ou à un homme qui ne fut jamais au camp, vouloir disputer des armes et de la guerre, en presumant comprendre par quelque legere conjecture, les effects d’un art qui est hors de sa cognoissance. L’ancienneté pensa, ce croy-je, faire quelque chose pour la grandeur divine, de l’apparier à l’homme, la vestir de ses facultez, et estrener de ses belles humeurs et plus honteuses necessitez : luy offrant de nos viandes à manger, de nos danses, mommeries et farces à la resjouïr : de nos vestemens à se couvrir, et maisons à loger, la caressant par l’odeur des encens et sons de la musique, festons et bouquets, et pour l’accommoder à noz vicieuses passions, flatant sa justice d’une inhumaine vengeance : l’esjouïssant de la ruine et dissipation des choses par elle creées et conservées : Comme Tiberius Sempronius, qui fit brusler pour sacrifice à Vulcan, les riches despouïlles et armes qu’il avoit gaigné sur les ennemis en la Sardeigne : Et Paul Æmyle, celles de Macedoine, à Mars et à Minerve. Et Alexandre, arrivé à l’Ocean indigné, jetta en mer en faveur de Thetis, plusieurs grands vases d’or : Remplissant en outre ses autels d’une boucherie non de bestes innocentes seulement, mais d’hommes aussi : ainsi que plusieurs nations, et entre autres la nostre, avoyent en usage ordinaire : Et croy qu’il n’en est aucune exempte d’en avoir faict essay.

Sulmone creatos
Quattuor hic juvenes totidem, quos educat Ufens,
Viventes rapit, inferias quos immolet umbris.

Les Getes se tiennent immortels, et leur mourir n’est que s’acheminer vers leur Dieu Zamolxis. De cinq en cinq ans ils depeschent vers luy quelqu’un d’entre eux, pour le requerir des choses necessaires. Ce deputé est choisi au sort : Et la forme de le depescher apres l’avoir de bouche informé de sa charge, est, que de ceux qui l’assistent, trois tiennent debout autant de javelines, sur lesquelles les autres le lancent à force de bras. S’il vient à s’enferrer en lieu mortel, et qu’il trespasse soudain, ce leur est certain argument de faveur divine : s’il en eschappe, ils l’estiment meschant et execrable, et en deputent encore un autre de mesmes.

Amestris mere de Xerxes, devenuë vieille, fit pour une fois ensevelir touts vifs quatorze jouvenceaux des meilleures maisons de Perse, suyvant la religion du pays, pour gratifier à quelque Dieu sousterrain.

Encore aujourd’huy les idoles de Themixtitan se cimentent du sang des petis enfants : et n’aiment sacrifice que de ces pueriles et pures ames : justice affamée du sang de l’innocence.

Tantum religio potuit suadere malorum.

Les Carthaginois immoloient leurs propres enfans à Saturne : et qui n’en avoit point, en achetoit, estant cependant le pere et la mere tenus d’assister à cet office, avec contenance gaye et contente. C’estoit une estrange fantasie, de vouloir payer la bonté divine, de nostre affliction : Comme les Lacedemoniens qui mignardoient leur Diane, par bourrellement des jeunes garçons, qu’ils faisoyent fouëter en sa faveur, souvent jusques à la mort. C’estoit une humeur farouche, de vouloir gratifier l’architecte de la subversion de son bastiment : Et de vouloir garentir la peine deuë aux coulpables, par la punition des non coulpables : et que la pauvre Iphigenia au port d’Aulide, par sa mort et par son immolation deschargeast envers Dieu l’armée des Grecs des offenses qu’ils avoyent commises :

Et casta incette nubendi tempore in ipso
Hostia concideret mactatu moesta parentis.

Et ces deux belles et genereuses ames des deux Decius, pere et fils, pour propitier la faveur des Dieux envers les affaires Romaines, s’allassent jetter à corps perdu à travers le plus espez des ennemis.

Quæ fuit tanta Deorum iniquitas, ut placari populo Romano non possent, nisi tales viri occidissent ? Joint que ce n’est pas au criminel de se faire fouëter à sa mesure, et à son heure : c’est au juge, qui ne met en compte de chastiment, que la peine qu’il ordonne : et ne peut attribuer à punition ce qui vient à gré à celui qui le souffre. La vengeance Divine presuppose nostre dissentiment entier, pour sa justice, et pour nostre peine.

Et fut ridicule l’humeur de Polycrates tyran de Samos, lequel pour interrompre le cours de son continuel bon heur, et le compenser, alla jetter en mer le plus cher et precieux joyau qu’il eust, estimant que par ce malheur aposté, il satisfaisoit à la revolution et vicissitude de la fortune. Et elle pour se moquer de son ineptie, fit que ce mesme joyau revinst encore en ses mains, trouvé au ventre d’un poisson. Et puis à quel usage, les deschirements et desmembrements des Corybantes, des Menades, et en noz temps des Mahometans, qui s’esbalaffrent le visage, l’estomach, les membres, pour gratifier leur prophete : veu que l’offense consiste en la volonté, non en la poictrine, aux yeux, aux genitoires, en l’embonpoinct, aux espaules, et au gosier ? Tantus est perturbatæ mentis Et sedibus suis pulsæ furor, ut sic dii placentur, quemadmodum ne homines quidem sæviunt.

Ceste contexture naturelle regarde par son usage, non seulement nous, mais aussi le service de Dieu et des autres hommes : c’est injustice de l’affoler à nostre escient, comme de nous tuer pour quelque pretexte que ce soit. Ce semble estre grand lascheté et trahison, de mastiner et corrompre les functions du corps, stupides et serves, pour espargner à l’ame, la solicitude de les conduire selon raison.

Ubi iratos Deos timent, qui sic propitios habere merentur. In regiæ libidinis voluptatem castrati sunt quidam ; sed nemo sibi, ne vir esset, jubente Domino, manus intulit.

Ainsi remplissoyent ils leur religion de plusieurs mauvais effects.

sæpius olim
Religio peperit scelerosa atque impia facta.

Or rien du nostre ne se peut apparier ou raporter en quelque façon que ce soit, à la nature divine, qui ne la tache et marque d’autant d’imperfection. Ceste infinie beauté, puissance, et bonté, comment peut elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extreme interest et dechet de sa divine grandeur ?

Infirmum Dei fortius est hominibus : et stultum Dei sapientius est hominibus.

Stilpon le philosophe interrogé si les Dieux s’esjouïssent de nos honneurs et sacrifices : Vous estes indiscret, respondit il : retirons nous à part, si vous voulez parler de cela.

Toutesfois nous luy prescrivons des bornes, nous tenons sa puissance assiegée par nos raisons (j’appelle raison nos resveries et nos songes, avec la dispense de la philosophie, qui dit, le fol mesme et le meschant, forcener par raison : mais que c’est une raison de particuliere forme) nous le voulons asservir aux apparences vaines et foibles de nostre entendement, luy qui a faict et nous et nostre cognoissance. Par ce que rien ne se fait de rien, Dieu n’aura sçeu bastir le monde sans matiere. Quoy, Dieu nous a-il mis en main les clefs et les derniers ressorts de sa puissance ? S’est-il obligé à n’outrepasser les bornes de nostre science ? Mets le cas, ô homme, que tu ayes peu remarquer icy quelques traces de ses effects : penses-tu qu’il y ayt employé tout ce qu’il a peu, et qu’il ayt mis toutes ses formes et toutes ses idées, en cet ouvrage ? Tu ne vois que l’ordre et la police de ce petit caveau ou tu és logé, au moins si tu la vois : sa divinité a une jurisdiction infinie au delà : cette piece n’est rien au prix du tout :

omnia cùm coelo terráque marique,
Nil sunt ad summam summaï totius omnem.

C’est une loy municipale que tu allegues, tu ne sçays pas quelle est l’universelle. Attache toy à ce à quoy tu és subject, mais non pas luy : il n’est pas ton confraire, ou concitoyen, ou compaignon : S’il s’est aucunement communiqué à toy, ce n’est pas pour se ravaler à ta petitesse, ny pour te donner le contrerolle de son pouvoir. Le corps humain ne peut voler aux nuës, c’est pour toy : le Soleil bransle sans sejour sa course ordinaire : les bornes des mers et de la terre ne se peuvent confondre : l’eau est instable et sans fermeté : un mur est sans froissure impenetrable à un corps solide ; l’homme ne peut conserver sa vie dans les flammes : il ne peut estre et au ciel et en la terre, et en mille lieux ensemble corporellement. C’est pour toy qu’il a faict ces regles : c’est toy qu’elles attaquent. Il a tesmoigné aux Chrestiens qu’il les a toutes franchies quand il luy a pleu. De vray pourquoy tout puissant, comme il est, auroit il restreint ses forces à certaine mesure ? en faveur de qui auroit il renoncé son privilege ? Ta raison n’a en aucune autre chose plus de verisimilitude et de fondement, qu’en ce qu’elle te persuade la pluralité des mondes,

Terrámque et solem, lunam, mare, cætera quæ sunt,
Non esse unica, sed numero magis innumerali.

Les plus fameux esprits du temps passé, l’ont creuë ; et aucuns des nostres mesmes, forcez par l’apparence de la raison humaine. D’autant qu’en ce bastiment, que nous voyons, il n’y a rien seul et un,

cum in summa res nulla sit una,
Unica quæ gignatur, et unica soláque crescat :

et que toutes les especes sont multipliées en quelque nombre : Par où il semble n’estre pas vray-semblable, que Dieu ait faict ce seul ouvrage sans compaignon : et que la matiere de cette forme ayt esté toute espuisée en ce seul individu.

Quare etiam atque etiam tales fateare necesse est,
Esse alios alibi congressus materiaï,
Qualis hic est avido complexu quem tenet æther.

Notamment si c’est un animant, comme ses mouvemens le rendent si croyable, que Platon l’asseure, et plusieurs des nostres ou le confirment, ou ne l’osent infirmer : Non plus que cette ancienne opinion, que le ciel, les estoilles, et autres membres du monde, sont creatures composées de corps et ame : mortelles, en consideration de leur composition : mais immortelles par la determination du createur. Or s’il y a plusieurs mondes, comme Democritus, Epicurus et presque toute la philosophie a pensé, que sçavons nous si les principes et les regles de cestuy-cy touchent pareillement les autres ? Ils ont à l’avanture autre visage et autre police. Epicurus les imagine ou semblables, ou dissemblables. Nous voyons en ce monde une infinie difference et varieté, pour la seule distance des lieux. Ny le bled ny le vin se voit, ny aucun de nos animaux, en ce nouveau coin du monde, que nos peres ont descouvert : tout y est divers. Et au temps passé, voyez en combien de parties du monde on n’avoit cognoissance ny de Bacchus, ny de Ceres. Qui en voudra croire Pline et Herodote, il y a des especes d’hommes en certains endroits, qui ont fort peu de ressemblance à la nostre.

Et y a des formes mestisses et ambigues, entre l’humaine nature et la brutale. Il y a des contrées où les hommes naissent sans teste, portant les yeux et la bouche en la poitrine : où ils sont tous androgynes : où ils marchent de quatre pates : où ils n’ont qu’un œil au front, et la teste plus semblable à celle d’un chien qu’à la nostre : où ils sont moitié poisson par embas, et vivent en l’eau : où les femmes accouchent à cinq ans, et n’en vivent que huict : où ils ont la teste si dure et la peau du front, que le fer n’y peut mordre, et rebouche contre : où les hommes sont sans barbe : des nations, sans usage de feu : d’autres qui rendent le sperme de couleur noire.

Quoy ceux qui naturellement se changent en loups, en jumens, et puis encore en hommes ? Et s’il est ainsi, comme dit Plutarque, qu’en quelque endroit des Indes, il y aye des hommes sans bouche, se nourrissans de la senteur de certaines odeurs, combien y a il de nos descriptions faulces ? Il n’est plus risible, ny à l’advanture capable de raison et de societé : L’ordonnance et la cause de nostre bastiment interne, seroyent pour la plus part hors de propos.

Davantage, combien y a il de choses en nostre cognoissance, qui combattent ces belles regles que nous avons taillées et prescriptes à nature ? Et nous entreprendrons d’y attacher Dieu mesme ! Combien de choses appellons nous miraculeuses, et contre nature ? Cela se fait par chaque homme, et par chasque nation, selon la mesure de son ignorance. Combien trouvons nous de proprietez occultes et de quint’essences ? car aller selon nature pour nous, ce n’est qu’aller selon nostre intelligence, autant qu’elle peut suivre, et autant que nous y voyons : ce qui est audelà, est monstrueux et desordonné. Or à ce compte, aux plus advisez et aux plus habiles tout sera donc monstrueux : car à ceux là, l’humaine raison a persuadé, qu’elle n’avoit ny pied, ny fondement quelconque : non pas seulement pour asseurer si la neige est blanche : et Anaxagoras la disoit noire : S’il y a quelque chose, ou s’il n’y a nulle chose : s’il y a science, ou ignorance : ce que Metrodorus Chius nioit l’homme pouvoir dire. Ou si nous vivons ; comme Eurypides est en doubte, si la vie que nous vivons est vie, ou si c’est ce que nous appellons mort, qui soit vie :

Τὶς δ οἰδεν ει ζῆν τοῦθ’ ὁ κέκληται θανεῖν,
Τὸ ζῆν οε θνέοκειν ἔοτι ;

Et non sans apparence. Car pourquoy prenons nous tiltre d’estre, de cet instant, qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuict eternelle, et une interruption si briefve de nostre perpetuelle et naturelle condition ? la mort occupant tout le devant et tout le derriere de ce moment, et encore une bonne partie de ce moment. D’autres jurent qu’il n’y a point de mouvement, que rien ne bouge : comme les suivants de Melissus. Car s’il n’y a qu’un, ny ce mouvement sphærique ne luy peut servir, ny le mouvement de lieu à autre, comme Platon preuve. Qu’il n’y a ny generation ny corruption en nature.

Protagoras dit, qu’il n’y a rien en nature, que le doubte : Que de toutes choses on peut egalement disputer : et de cela mesme, si on peut egalement disputer de toutes choses : Mansiphanes, que des choses, qui semblent, rien est non plus que non est. Qu’il n’y a autre certain que l’incertitude. Parmenides, que de ce qu’il semble, il n’est aucune chose en general. Qu’il n’est qu’un. Zenon, qu’un mesme n’est pas : Et qu’il n’y a rien.

Si un estoit, il seroit ou en un autre, ou en soy-mesme. S’il est en un autre, ce sont deux. S’il est en soy-mesme, ce sont encore deux, le comprenant, et le comprins. Selon ces dogmes, la nature des choses n’est qu’une ombre ou fausse ou vaine.

Il m’a tousjours semblé qu’à un homme Chrestien cette sorte de parler est pleine d’indiscretion et d’irreverence : Dieu ne peut mourir, Dieu ne se peut desdire, Dieu ne peut faire cecy, ou cela. Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine soubs les loix de nostre parolle. Et l’apparence qui s’offre à nous, en ces propositions, il la faudroit representer plus reveremment et plus religieusement.

Nostre parler a ses foiblesses et ses deffaults, comme tout le reste. La plus part des occasions des troubles du monde sont Grammariens. Noz procez ne naissent que du debat de l’interpretation des loix ; et la plus part des guerres, de cette impuissance de n’avoir sçeu clairement exprimer les conventions et traictez d’accord des Princes. Combien de querelles et combien importantes a produit au monde le doubte du sens de cette syllabe, Hoc ? Prenons la clause que la Logique mesmes nous presentera pour la plus claire. Si vous dictes, Il faict beau temps, et que vous dissiez verité, il faict donc beau temps. Voyla pas une forme de parler certaine ? Encore nous trompera elle : Qu’il soit ainsi, suyvons l’exemple : si vous dites, Je ments, et que vous dissiez vray, vous mentez donc. L’art, la raison, la force de la conclusion de cette-cy, sont pareilles à l’autre, toutesfois nous voyla embourbez. Je voy les philosophes Pyrrhoniens qui ne peuvent exprimer leur generale conception en aucune maniere de parler : car il leur faudroit un nouveau langage. Le nostre est tout formé de propositions affirmatives, qui leur sont du tout ennemies. De façon que quand ils disent, Je doubte, on les tient incontinent à la gorge, pour leur faire avouër, qu’aumoins assurent et sçavent ils cela, qu’ils doubtent. Ainsin on les a contraints de se sauver dans cette comparaison de la medecine, sans laquelle leur humeur seroit inexplicable. Quand ils prononcent, J’ignore, ou, Je doubte, ils disent que cette proposition s’emporte elle mesme quant et quant le reste : ny plus ny moins que la rubarbe, qui pousse hors les mauvaises humeurs, et s’emporte hors quant et quant elle mesmes.

Cette fantasie est plus seurement conceuë par interrogation : Que sçay-je ? comme je la porte à la devise d’une balance.

Voyez comment on se prevault de cette sorte de parler pleine d’irreverence. Aux disputes qui sont à present en nostre religion, si vous pressez trop les adversaires, ils vous diront tout destroussément, qu’il n’est pas en la puissance de Dieu de faire que son corps soit en paradis et en la terre, et en plusieurs lieux ensemble. Et ce mocqueur ancien comment il en faict son profit. Au moins, dit-il, est-ce une non legere consolation à l’homme, de ce qu’il voit Dieu ne pouvoir pas toutes choses : car il ne se peut tuer quand il le voudroit, qui est la plus grande faveur que nous ayons en nostre condition : il ne peut faire les mortels immortels, ny revivre les trespassez, ny que celuy qui a vescu n’ait point vescu, celuy qui a eu des honneurs, ne les ait point eus, n’ayant autre droit sur le passé que de l’oubliance. Et afin que cette societé de l’homme à Dieu, s’accouple encore par des exemples plaisans, il ne peut faire que deux fois dix ne soyent vingt. Voyla ce qu’il dit, et qu’un Chrestien devroit eviter de passer par sa bouche. Là où au rebours, il semble que les hommes recherchent cette folle fierté de langage pour ramener Dieu à leur mesure.

cras vel atra
Nube polum pater occupato,
Vel sole puro, non tamen irritum
Quodcumque retro est efficiet, neque
Diffinget infectúmque reddet
Quod fugiens semel hora vexit.

Quand nous disons que l’infinité des siecles tant passez qu’avenir n’est à Dieu qu’un instant : que sa bonté, sapience, puissance sont mesme chose avecques son essence ; nostre parole le dit, mais nostre intelligence ne l’apprehende point. Et toutesfois nostre outrecuidance veut faire passer la divinité par nostre estamine : Et de là s’engendrent toutes les resveries et erreurs, desquelles le monde se trouve saisi, ramenant et poisant à sa balance, chose si esloignée de son poix. Mirum quo procedat improbitas cordis humani, parvulo aliquo invitata successu.

Combien insolemment rabroüent Epicurus les Stoiciens, sur ce qu’il tient l’estre veritablement bon et heureux, n’appartenir qu’à Dieu, et l’homme sage n’en avoir qu’un ombrage et similitude ? Combien temerairement ont ils attaché Dieu à la destinée ! (à la mienne volonté qu’aucuns du surnom de Chrestiens ne le façent pas encore) et Thales, Platon, et Pythagoras, l’ont asservy à la necessité. Cette fierté de vouloir descouvrir Dieu par nos yeux, a faict qu’un grand personnage des nostres a attribué à la divinité une forme corporelle. Et est cause de ce qui nous advient tous les jours, d’attribuer à Dieu, les evenements d’importance, d’une particuliere assignation : Par ce qu’ils nous poisent, il semble qu’ils luy poisent aussi, et qu’il y regarde plus enntier et plus attentif, qu’aux evenemens qui nous sont legers, ou d’une suitte ordinaire. Magna dii curant, parva negligunt. Escoutez son exemple : il vous esclaircira de sa raison : Nec in regnis quidem reges omnia minima curant.

Comme si à ce Roy là, c’estoit plus et moins de remuer un Empire, ou la feuille d’un arbre : et si sa providence s’exerçoit autrement, inclinant l’evenement d’une battaille, que le sault d’une puce. La main de son gouvernement, se preste à toutes choses de pareille teneur, mesme force, et mesme ordre : nostre interest n’y apporte rien : noz mouvements et noz mesures ne le touchent pas.

Deus ita artifex magnus in magnis, ut minor non sit in parvis. Nostre arrogance nous remet tousjours en avant cette blasphemeuse appariation. Par ce que noz occupations nous chargent, Straton a estreiné les Dieux de toute immunité d’offices, comme sont leurs Prestres. Il fait produire et maintenir toutes choses à nature : et de ses poids et mouvements construit les parties du monde : deschargeant l’humaine nature de la crainte des jugements divins. Quod beatum æternúmque sit, id nec habere negotii quicquam, nec exhibere alteri. Nature veut qu’en choses pareilles il y ait relation pareille. Le nombre donc infini des mortels conclud un pareil nombre d’immortels : les choses infinies, qui tuent et ruinent, en presupposent autant qui conservent et profittent. Comme les ames des Dieux, sans langue, sans yeux, sans oreilles, sentent entre elles chacune, ce que l’autre sent, et jugent noz pensées : ainsi les ames des hommes, quand elles sont libres et déprinses du corps, par le sommeil, ou par quelque ravissement, devinent, prognostiquent, et voyent choses, qu’elles ne sçauroyent veoir meslées aux corps.

Les hommes, dit Sainct Paul, sont devenus fols cuidans estre sages, et ont mué la gloire de Dieu incorruptible, en l’image de l’homme corruptible.

Voyez un peu ce bastelage des deifications anciennes. Apres la grande et superbe pompe de l’enterrement, comme le feu venoit à prendre au hault de la pyramide, et saisir le lict du trespassé, ils laissoient en mesme temps eschapper un aigle, lequel s’en volant à mont, signifioit que l’ame s’en alloit en Paradis. Nous avons mille medailles, et notamment de cette honneste femme de Faustine, où cet aigle est representé, emportant à la chevremorte vers le ciel ces ames deifiées. C’est pitié que nous nous pippons de nos propres singeries et inventions,

Quod finxere timent ;

comme les enfans qui s’effrayent de ce mesme visage qu’ils ont barbouillé et noircy à leur compagnon. Quasi quicquam infelicius sit homine, cui sua figmenta dominantur. C’est bien loin d’honorer celuy qui nous a faicts, que d’honorer celuy que nous avons faict. Auguste eut plus de temples que Jupiter, servis avec autant de religion et creance de miracles. Les Thasiens en recompense des biens-faicts qu’ils avoyent receuz d’Agesilaus, luy vindrent dire qu’ils l’avoyent canonisé : Vostre nation, leur dit-il, a elle ce pouvoir de faire Dieu qui bon luy semble ? Faictes en pour voir l’un d’entre vous, et puis quand j’auray veu comme il s’en sera trouvé, je vous diray grandmercy de vostre offre.

L’homme est bien insensé : Il ne sçauroit forger un ciron, et forge des Dieux à douzaines.

Oyez Trismegiste louant nostre suffisance : De toutes les choses admirables a surmonté l’admiration, que l’homme ayt peu trouver la divine nature, et la faire.

Voicy des arguments de l’escole mesme de la philosophie.

Nosse cui Divos et cæli numina soli,
Aut soli nescire datum.

Si Dieu est, il est animal, s’il est animal, il a sens, et s’il a sens, il est subject à corruption. S’il est sans corps, il est sans ame, et par consequent sans action : et s’il a corps, il est perissable. Voyla pas triomphé ?

Nous sommes incapables d’avoir faict le monde : il y a donc quelque nature plus excellente, qui y a mis la main. Ce seroit une sotte arrogance de nous estimer la plus parfaicte chose de cet univers. Il y a donc quelque chose de meilleur : Cela c’est Dieu. Quand vous voyez une riche et pompeuse demeure, encore que vous ne sçachiez qui en est le maistre ; si ne direz vous pas qu’elle soit faicte pour des rats. Et cette divine structure, que nous voyons du palais celeste, n’avons nous pas à croire, que ce soit le logis de quelque maistre plus grand que nous ne sommes ? Le plus hault est-il pas tousjours le plus digne ? Et nous sommes placez au plus bas. Rien sans ame et sans raison ne peut produire un animant capable de raison. Le monde nous produit : Il a donc ame et raison. Chasque part de nous est moins que nous. Nous sommes part du monde. Le monde est donc fourny de sagesse et de raison, et plus abondamment que nous ne sommes. C’est belle chose que d’avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde appartient donc à quelque heureuse nature. Les astres ne nous font pas de nuisance : Ils sont donc pleins de bonté. Nous avons besoing de nourriture, aussi ont donc les Dieux, et se paissent des vapeurs de ça bas. Les biens mondains ne sont pas biens à Dieu : Ce ne sont donc pas biens à nous. L’offenser, et l’estre offencé sont egalement tesmoignages d’imbecillité : C’est donc follie de craindre Dieu. Dieu est bon par sa nature ; l’homme par son industrie, qui est plus. La sagesse divine, et l’humaine sagesse n’ont autre distinction, sinon que celle-la est eternelle. Or la durée n’est aucune accession à la sagesse : Parquoy nous voyla compagnons. Nous avons vie, raison et liberté, estimons la bonté, la charité, et la justice : ces qualitez sont donc en luy. Somme le bastiment et le desbastiment, les conditions de la divinité, se forgent par l’homme selon la relation à soy. Quel patron et quel modele ! Estirons, eslevons, et grossissons les qualitez humaines tant qu’il nous plaira. Enfle toy pauvre homme, et encore, et encore, et encore,

non si te ruperis, inquit.

Profecto non Deum, quem cogitare non possunt, sed semet ipsos pro illo cogitantes, non illum, sed seipsos, non illi, sed sibi comparant. Es choses naturelles les effects ne rapportent qu’à demy leurs causes. Quoy cette-cy ? elle est au dessus de l’ordre de nature, sa condition est trop hautaine, trop esloignée, et trop maistresse, pour souffrir que noz conclusions l’attachent et la garottent. Ce n’est par nous qu’on y arrive, cette routte est trop basse. Nous ne sommes non plus pres du ciel sur le mont Senis, qu’au fond de la mer : consultez en pour voir avec vostre astrolabe. Ils ramenent Dieu jusques à l’accointance charnelle des femmes, à combien de fois, à combien de generations. Paulina femme de Saturninus, matrone de grande reputation à Rome, pensant coucher avec le dieu Serapis, se trouve entre les bras d’un sien amoureux, par le macquerellage des Prestres de ce temple.

Varro le plus subtil et le plus sçavant autheur Latin, en ses livres de la Theologie, escrit, que le secrestin de Hercules, jectant au sort d’une main pour soy, de l’autre, pour Hercules, joüa contre luy un soupper et une garse : s’il gaignoit, aux despens des offrandes : s’il perdoit, aux siens. Il perdit, paya son soupper et sa garse. Son nom fut Laurentine, qui veid de nuict ce Dieu entre ses bras, luy disant au surplus, que le lendemain, le premier qu’elle rencontreroit, la payeroit celestement de son salaire. Ce fut Taruncius, jeune homme riche, qui la mena chez luy, et avec le temps la laissa heritiere. Elle à son tour, esperant faire chose aggreable à ce Dieu, laissa heritier le peuple Romain : Pourquoy on luy attribua des honneurs divins.

Comme s’il ne suffisoit pas, que par double estoc Platon fust originellement descendu des Dieux, et avoir pour autheur commun de sa race, Neptune : il estoit tenu pour certain à Athenes, qu’Ariston ayant voulu jouïr de la belle Perictyone, n’avoit sçeu. Et fut adverti en songe par le dieu Apollo, de la laisser impollue et intacte, jusques à ce qu’elle fust accouchée. C’estoient le pere et mere de Platon. Combien y a il és histoires, de pareils cocuages, procurez par les Dieux, contre les pauvres humains ? et des maris injurieusement descriez en faveur des enfants ?

En la religion de Mahomet, il se trouve par la croyance de ce peuple, assés de Merlins : assavoir enfants sans pere, spirituels, nays divinement au ventre des pucelles : et portent un nom, qui le signifie en leur langue.

Il nous faut noter, qu’à chasque chose, il n’est rien plus cher, et plus estimable que son estre (Le Lyon, l’aigle, le daulphin, ne prisent rien au dessus de leur espece) et que chacune rapporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez : Lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c’est tout ; car hors de ce rapport, et de ce principe, nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu’elle sorte de là, et qu’elle passe au delà. D’où naissent ces anciennes conclusions. De toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme : Dieu donc est de cette forme. Nul ne peut estre heureux sans vertu : ny la vertu estre sans raison : et nulle raison loger ailleurs qu’en l’humaine figure : Dieu est donc revestu de l’humaine figure.

Ita est informatum anticipatum mentibus nostris, ut homini, cum de Deo cogitet, forma occurrat humana.

Pourtant disoit plaisamment Xenophanes, que si les animaux se forgent des dieux, comme il est vray-semblable qu’ils facent, ils les forgent certainement de mesme eux, et se glorifient, comme nous. Car pourquoy ne dira un oyson ainsi : Toutes les pieces de l’univers me regardent, la terre me sert à marcher, le Soleil à m’esclairer, les estoilles à m’inspirer leurs influances : j’ay telle commodité des vents, telle des eaux : Il n’est rien que cette voute regarde si favorablement que moy : Je suis le mignon de nature ? Est-ce pas l’homme qui me traicte, qui me loge, qui me sert ? C’est pour moy qu’il fait et semer et moudre : S’il me mange, aussi fait-il bien l’homme son compagnon ; et si fay-je moy les vers qui le tuent, et qui le mangent. Autant en diroit une gruë ; et plus magnifiquement encore pour la liberté de son vol, et la possession de cette belle et haulte region. Tam blanda conciliatrix, Et tam sui est lena ipsa natura.

Or donc par ce mesme train, pour nous sont les destinées, pour nous le monde, il luict, il tonne pour nous ; et le createur, et les creatures, tout est pour nous. C’est le but et le poinct où vise l’université des choses. Regardés le registre que la philosophie a tenu deux mille ans, et plus, des affaires celestes : les dieux n’ont agi, n’ont parlé, que pour l’homme : elle ne leur attribue autre consultation, et autre vacation. Les voyla contre nous en guerre.

domitósque Herculea manu
Telluris juvenes, unde periculum
Fulgens contremuit domus
Saturni veteris.

Les voicy partisans de noz troubles, pour nous rendre la pareille de ce que tant de fois nous sommes partisans des leurs :

Neptunus muros magnóque emota tridenti
Fundamenta quatit, totámque a sedibus urbem
Eruit : hic Juno Scæas sævissima portas
Prima tenet. es Cauniens, pour la jalousie de la domination de leurs dieux propres, prennent armes en dos, le jour de leur devotion, et vont courant toute leur banlieue, frappant l’air par-cy par-là, à tout leurs glaives, pourchassant ainsin à outrance, et bannissant les dieux estrangers de leur territoire. Leurs puissances sont retranchées selon nostre necessité. Qui guerit les chevaux, qui les hommes, qui la peste, qui la teigne, qui la toux, qui une sorte de gale, qui une autre : adeo minimis etiam rebus prava religio inserit Deos : qui fait naistre les raisins, qui les aux : qui a la charge de la paillardise, qui de la marchandise : à chasque race d’artisans, un Dieu : qui a sa province en Orient, et son credit, qui en Ponant,
hic illius arma
Hic currus fuit.
O Sancte Apollo, qui umbilicum certum terrarum obtines !
Pallada Cecropidæ, Minoïa Creta Dianam,
Vulcanum tellus Hipsipylæa colit.
Junonem Sparte, Pelopeïadésque Micenæ,
Pinigerum Fauni Mænalis ora caput.
Mars Latio venerandus.

Qui n’a qu’un bourg ou une famille en sa possession : qui loge seul, qui en compagnie, ou volontaire ou necessaire.

Junctaque sunt magno templa nepotis avo.

Il en est de si chetifs et populaires, (car le nombre s’en monte jusques à trente six mille,) qu’il en faut entasser bien cinq ou six à produire un espic de bled, et en prennent leurs noms divers. Trois à une porte : celuy de l’ais, celuy du gond, celuy du seuil. Quatre à un enfant, protecteurs de son maillot, de son boire, de son manger, de son tetter. Aucuns certains, aucuns incertains et doubteux. Aucuns, qui n’entrent pas encore en Paradis.

Quos, quoniam cæli nondum dignamur honore,
Quas dedimus certe terras habitare sinamus.

Il en est de physiciens, de poëtiques, de civils. Aucuns, moyens entre la divine et humaine nature, mediateurs, entremetteurs de nous à Dieu. Adorez par certain second ordre d’adoration, et diminutif : Infinis en tiltres et offices : les uns bons, les autres mauvais. Il en est de vieux et cassez, et en est de mortels. Car Chrysippus estimoit qu’en la derniere conflagration du monde tous les dieux auroyent à finir, sauf Juppiter. L’homme forge mille plaisantes societez entre Dieu et luy. Est-il pas son compatriote ?

Jovis incunabula Creten.

Voicy l’excuse, que nous donnent, sur la consideration de ce subject, Scevola grand Pontife, et Varron grand Theologien, en leur temps : Qu’il est besoin que le peuple ignore beaucoup de choses vrayes, et en croye beaucoup de fausses. Cum veritatem, qua liberetur, inquirat : credatur ei expedire, quod fallitur.

Les yeux humains ne peuvent appercevoir les choses que par les formes de leur cognoissance. Et ne nous souvient pas quel sault print le miserable Phaëthon pour avoir voulu manier les renes des chevaux de son pere, d’une main mortelle. Nostre esprit retombe en pareille profondeur, se dissipe et se froisse de mesme, par sa temerité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matiere est le Soleil, que vous respondra elle, sinon, de fer, et de pierre, ou autre estoffe de son usage ? S’enquiert-on à Zenon que c’est que nature ? Un feu, dit-il, artiste, propre à engendrer, procedant reglément. Archimedes maistre de cette science qui s’attribue la presseance sur toutes les autres en verité et certitude : Le Soleil, dit-il, est un Dieu de fer enflammé. Voyla pas une belle imagination produicte de l’inevitable necessité des demonstrations geometriques ? Non pourtant si inevitable et utile, que Socrates n’ayt estimé, qu’il suffisoit d’en sçavoir, jusques à pouvoir arpenter la terre qu’on donnoit et recevoit : et que Polyænus, qui en avoit esté fameux et illustre docteur, ne les ayt prises à mespris, comme pleines de fauceté, et de vanité apparente, apres qu’il eut gousté les doux fruicts des jardins poltronesques d’Epicurus, Socrates en Xenophon sur ce propos d’Anaxagoras, estimé par l’antiquité entendu au dessus de touts autres, és choses celestes et divines, dit, qu’il se troubla du cerveau, comme font tous hommes, qui perscrutent immoderément les cognoissances, qui ne sont de leur appartenance. Sur ce qu’il faisoit le Soleil une pierre ardente, il ne s’advisoit pas, qu’une pierre ne luit point au feu, et, qui pis est, qu’elle s’y consomme. En ce qu’il faisoit un, du Soleil et du feu, que le feu ne noircit pas ceux qu’il regarde : que nous regardons fixement le feu : que le feu tue les plantes et les herbes. C’est à l’advis de Socrates, et au mien aussi, le plus sagement jugé du ciel, que n’en juger point.

Platon ayant à parler des daimons au Timée : C’est entreprinse, dit-il, qui surpasse nostre portée : il en faut croire ces anciens, qui se sont dicts engendrez d’eux. C’est contre raison de refuser foy aux enfants des Dieux, encore que leur dire ne soit estably par raisons necessaires, ny vray-semblables : puis qu’ils nous respondent, de parler de choses domestiques et familieres.

Voyons si nous avons quelque peu plus de clarté en la cognoissance des choses humaines et naturelles.

N’est-ce pas une ridicule entreprinse, à celles ausquelles par nostre propre confession nostre science ne peut atteindre, leur aller forgeant un autre corps, et prestant une forme faulce de nostre invention : comme il se void au mouvement des planetes, auquel d’autant que nostre esprit ne peut arriver, ny imaginer sa naturelle conduite, nous leur prestons du nostre, des ressors materiels, lourds, et corporels :

temo aureus, aurea summæ
Curvatura rotæ, radiorum argenteus ordo.

Vous diriez que nous avons eu des cochers, des charpentiers, et des peintres, qui sont allez dresser là hault des engins à divers mouvemens, et ranger les roüages et entrelassemens des corps celestes bigarrez en couleur, autour du fuseau de la necessité, selon Platon.

Mundus domus est maxima rerum,
Quam quinque altitonæ fragmine zonæ
Cingunt, per quam limbus pictus bis sex signis,
Stellimicantibus, altus in obliquo æthere, lunæ
Bigas acceptat.

Ce sont tous songes et fanatiques folies. Que ne plaist-il un jour à nature nous ouvrir son sein, et nous faire voir au propre, les moyens et la conduicte de ses mouvements, et y preparer noz yeux ? O Dieu quels abus, quels mescomtes nous trouverions en nostre pauvre science ! Je suis trompé, si elle tient une seule chose, droictement en son poinct : et m’en partiray d’icy plus ignorant toute autre chose, que mon ignorance.

Ay-je pas veu en Platon ce divin mot, que nature n’est rien qu’une poësie ainigmatique ? Comme, peut estre, qui diroit, une peinture voilée et tenebreuse, entreluisant d’une infinie varieté de faux jours à exercer noz conjectures.

Latent ista omnia crassis occultata Et circumfusa tenebris : ut nulla acies humani ingenii tanta sit, quæ penetrare in cælum, terram intrare possit.

Et certes la philosophie n’est qu’une poësie sophistiquée : D’où tirent ces autheurs anciens toutes leur authoritez, que des poëtes ? Et les premiers furent poetes eux mesmes, et la traicterent en leur art. Platon n’est qu’un poete descousu. Toutes les sciences sur-humaines s’accoustrent du stile poetique.

Tout ainsi que les femmes employent des dents d’yvoire, où les leurs naturelles leur manquent, et au lieu de leur vray teint, en forgent un de quelque matiere estrangere : comme elles font des cuisses de drap et de feutre, et de l’embonpoinct de coton : et au veu et sçeu d’un chacun s’embellissent d’une beauté fauce et empruntée : ainsi fait la science (et nostre droict mesme a, dit-on, des fictions legitimes sur lesquelles il fonde la verité de sa justice) elle nous donne en payement et en presupposition, les choses qu’elle mesmes nous apprend estre inventées : car ces epicycles, excentriques, concentriques, dequoy l’Astrologie s’aide à conduire le bransle de ses estoilles, elle nous les donne, pour le mieux qu’elle ait sçeu inventer en ce subject : comme aussi au reste, la philosophie nous presente, non pas ce qui est, ou ce qu’elle croit, mais ce qu’elle forge ayant plus d’apparence et de gentillesse. Platon sur le discours de l’estat de nostre corps et de celuy des bestes : Que ce, que nous avons dict, soit vray, nous en asseurerions, si nous avions sur cela confirmation d’un oracle. Seulement nous asseurons, que c’est le plus vray-semblablement, que nous ayons sçeu dire.

Ce n’est pas au ciel seulement qu’elle envoye ses cordages, ses engins et ses rouës : considerons un peu ce qu’elle dit de nous mesmes et de nostre contexture. Il n’y a pas plus de retrogradation, trepidation, accession, reculement, ravissement, aux astres et corps celestes, qu’ils en ont forgé en ce pauvre petit corps humain. Vrayement ils ont eu par là, raison de l’appeller le petit monde, tant ils ont employé de pieces, et de visages à le maçonner et bastir. Pour accommoder les mouvemens qu’ils voyent en l’homme, les diverses functions et facultez que nous sentons en nous, en combien de parties ont ils divisé nostre ame ? en combien de sieges logée ? à combien d’ordres et d’estages ont-ils departy ce pauvre homme, outre les naturels et perceptibles ? et à combien d’offices et de vacations ? Ils en font une chose publique imaginaire. C’est un subject qu’ils tiennent et qu’ils manient : on leur laisse toute puissance de le descoudre, renger, rassembler, et estoffer, chacun à sa fantasie ; et si ne le possedent pas encore. Non seulement en verité, mais en songe mesmes, ils ne le peuvent regler, qu’il ne s’y trouve quelque cadence, ou quelque son, qui eschappe à leur architecture, toute enorme qu’elle est, et rapiecée de mille lopins faux et fantastiques. Et ce n’est pas raison de les excuser : Car aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les monts, les isles escartées, nous leur condonons, qu’ils nous en rapportent seulement quelque marque legere : et comme de choses ignorées, nous contentons d’un tel quel ombrage et feint. Mais quand ils nous tirent apres le naturel, ou autre subject, qui nous est familier et cognu, nous exigeons d’eux une parfaicte et exacte representation des lineaments, et des couleurs : et les mesprisons, s’ils y faillent.

Je sçay bon gré à la garce Milesienne, qui voyant le philosophe Thales s’amuser continuellement à la contemplation de la voute celeste, et tenir tousjours les yeux eslevez contre-mont, luy mit en son passage quelque chose à le faire broncher, pour l’advertir qu’il seroit temps d’amuser son pensement aux choses qui estoient dans les nues, quand il auroit pourveu à celles qui estoient à ses pieds. Elle luy conseilloit certes bien, de regarder plustost à soy qu’au ciel : Car, comme dit Democritus par la bouche de Cicero,

Quod est ante pedes, nemo spectat : cæli scrutantur plagas.

Mais nostre condition porte, que la cognoissance de ce que nous avons entre mains, est aussi esloignée de nous, et aussi bien au dessus des nuës, que celle des astres : Comme dit Socrates en Platon, qu’à quiconque se mesle de la philosophie, on peut faire le reproche que fait cette femme à Thales, qu’il ne void rien de ce qui est devant luy. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin : ouï et ce qu’il fait luy-mesme, et ignore ce qu’ils sont tous deux, ou bestes, ou hommes.

Ces gens icy, qui trouvent les raisons de Sebonde trop foibles, qui n’ignorent rien, qui gouvernent le monde, qui sçavent tout :

Quæ mare compescant causæ, quid temperet annum,
Stellæ sponte sua, jussæve vagentur et errent :
Quid premat obscurum Lunæ, quid proferat orbem,
Quid velit et possit rerum concordia discors ;

n’ont ils pas quelquesfois sondé parmy leurs livres, les difficultez qui se presentent, à cognoistre leur estre propre ? Nous voyons bien que le doigt se meut, et que le pied se meut, qu’aucunes parties se branslent d’elles mesmes sans nostre congé, et que d’autres nous les agitons par nostre ordonnance, que certaine apprehension engendre la rougeur, certaine autre la palleur, telle imagination agit en la rate seulement, telle autre au cerveau, l’une nous cause le rire, l’autre le pleurer, telle autre transit et estonne tous noz sens, et arreste le mouvement de noz membres, à tel object l’estomach se sousleve, à tel autre quelque partie plus basse. Mais comme une impression spirituelle, face une telle faucée dans un subject massif, et solide, et la nature de la liaison et cousture de ces admirables ressorts, jamais homme ne l’a sçeu : Omnia incerta ratione, et in naturæ majestate abdita, dit Pline ; et S. Augustin, Modus, quo corporibus adhærent spiritus, omnino mirus est, nec comprehendi ab homine potest : et hoc ipse homo est. Et si ne le met on pas pourtant en doubte : car les opinions des hommes, sont receuës à la suitte des creances anciennes, par authorité et à credit, comme si c’estoit religion et loy. On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu : on reçoit cette verité, avec tout son bastiment et attelage d’argumens et de preuves, comme un corps ferme et solide, qu’on n’esbranle plus, qu’on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux, va plastrant et confortant cette creance receue, de tout ce que peut sa raison, qui est un util soupple contournable, et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadeze et en mensonge.

Ce qui fait qu’on ne doubte de guere de choses, c’est que les communes impressions on ne les essaye jamais ; on n’en sonde point le pied, où git la faute et la foiblesse : on ne debat que sur les branches : on ne demande pas si celà est vray, mais s’il a esté ainsin ou ainsin entendu. On ne demande pas si Galen a rien dict qui vaille : mais s’il a dict ainsin, ou autrement. Vrayement c’estoit bien raison que cette bride et contrainte de la liberté de noz jugements, et cette tyrannie de noz creances, s’estendist jusques aux escholes et aux arts. Le Dieu de la science scholastique, c’est Aristote : c’est religion de debattre de ses ordonnances, comme de celles de Lycurgus à Sparte. Sa doctrine nous sert de loy magistrale : qui est à l’advanture autant faulce que une autre. Je ne sçay pas pourquoy je n’acceptasse autant volontiers ou les idées de Platon, ou les atomes d’Epicurus, ou le plein et le vuide de Leucippus et Democritus, ou l’eau de Thales, ou l’infinité de nature d’Anaximander, ou l’air de Diogenes, ou les nombres et symmetrie de Pythagoras, ou l’infiny de Parmenides, ou l’un de Musæus, ou l’eau et le feu d’Apollodorus, ou les parties similaires d’Anaxagoras, ou la discorde et amitié d’Empedocles, ou le feu de Heraclitus, ou toute autre opinion, (de cette confusion infinie d’advis et de sentences, que produit cette belle raison humaine par sa certitude et clairvoyance, en tout ce dequoy elle se mesle) que je feroy l’opinion d’Aristote, sur ce subject des principes des choses naturelles : Lesquels principes il bastit de trois pieces, matiere, forme, et privation. Et qu’est-il plus vain que de faire l’inanité mesme, cause de la production des choses ? La privation c’est une negative : de quelle humeur en a-il peu faire la cause et origine des choses qui sont ? Cela toutesfois ne s’oseroit esbranler que pour l’exercice de la Logique. On n’y debat rien pour le mettre en doute, mais pour deffendre l’autheur de l’escole des objections estrangeres : son authorité c’est le but, au delà duquel il n’est pas permis de s’enquerir.

Il est bien aisé sur des fondemens avouez, de bastir ce qu’on veut ; car selon la loy et ordonnance de ce commencement, le reste des pieces du bastiment se conduit aisément, sans se dementir. Par cette voye nous trouvons nostre raison bien fondée, et discourons à boule-veuë : Car nos maistres præoccupent et gaignent avant main, autant de lieu en nostre creance, qu’il leur en faut pour conclurre apres ce qu’ils veulent ; à la mode des Geometriens par leurs demandes avouées : le consentement et approbation que nous leurs prestons, leur donnant dequoy nous trainer à gauche et à dextre, et nous pyrouetter à leur volonté. Quiconque est creu de ses presuppositions, il est nostre maistre et nostre Dieu : il prendra le plant de ses fondemens si ample et si aisé, que par iceux il nous pourra monter, s’il veut, jusques aux nuës. En cette pratique et negotiation de science, nous avons pris pour argent content le mot de Pythagoras, que chaque expert doit estre creu en son art. Le Dialecticien se rapporte au Grammairien de la signification des mots : le Rhetoricien emprunte du Dialecticien les lieux des arguments : le poëte, du Musicien les mesures : le Geometrien, de l’Arithmeticien les proportions : les Metaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique. Car chasque science a ses principes presupposez, par où le jugement humain est bridé de toutes parts. Si vous venez à chocquer cette barriere, en laquelle gist la principale erreur, ils ont incontinent cette sentence en la bouche ; qu’il ne faut pas debattre contre ceux qui nient les principes.

Or n’y peut-il avoir des principes aux hommes, si la divinité ne les leur a revelez : de tout le demeurant, et le commencement, et le milieu et la fin, ce n’est que songe et fumée. A ceux qui combattent par presupposition, il leur faut presupposer au contraire, le mesme axiome, dequoy on debat. Car toute presupposition humaine, et toute enunciation, a autant d’authorité que l’autre, si la raison n’en faict la difference. Ainsin il les faut toutes mettre à la balance : et premierement les generalles, et celles qui nous tyrannisent. La persuasion de la certitude, est un certain tesmoignage de folie, et d’incertitude extreme. Et n’est point de plus folles gents, ny moins philosophes, que les Philodoxes de Platon. Il faut sçavoir si le feu est chault, si la neige est blanche, s’il y a rien de dur ou de mol en nostre cognoissance.

Et quant à ces responses, dequoy il se fait des comtes anciens : comme à celuy qui mettoit en doubte la chaleur, à qui on dit qu’il se jettast dans le feu : à celuy qui nioit la froideur de la glace, qu’il s’en mist dans le sein : elles sont tres-indignes de la profession philosophique. S’ils nous eussent laissé en nostre estat naturel, recevans les apparences estrangeres selon qu’elles se presentent à nous par nos sens ; et nous eussent laissé aller apres nos appetits simples, et reglez par la condition de nostre naissance, ils auroient raison de parler ainsi : Mais c’est d’eux que nous avons appris de nous rendre juges du monde : c’est d’eux que nous tenons cette fantasie, que la raison humaine est contrerolleuse generalle de tout ce qui est au dehors et au dedans de la voute celeste, qui embrasse tout, qui peut tout : par le moyen de laquelle tout se sçait, et cognoist.

Cette response seroit bonne parmy les Canibales, qui jouyssent l’heur d’une longue vie, tranquille, et paisible, sans les preceptes d’Aristote, et sans la cognoissance du nom de la Physique. Cette response vaudroit mieux à l’adventure, et auroit plus de fermeté, que toutes celles qu’ils emprunteront de leur raison et de leur invention. De cette-cy seroient capables avec nous, tous les animaux, et tout ce, où le commandement est encor pur et simple de la loy naturelle : mais eux ils y ont renoncé. Il ne faut pas qu’ils me dient, il est vray, car vous le voyez et sentez ainsin : il faut qu’ils me dient, si ce que je pense sentir, je le sens pourtant en effect : et si je le sens, qu’ils me dient apres pourquoy je le sens, et comment, et quoy : qu’ils me dient le nom, l’origine, les tenans et aboutissans de la chaleur, du froid ; les qualitez de celuy qui agit, et de celuy qui souffre : ou qu’ils me quittent leur profession, qui est de ne recevoir ny approuver rien, que par la voye de la raison : c’est leur touche à toutes sortes d’Essais. Mais certes c’est une touche pleine de fauceté, d’erreur, de foiblesse, et deffaillance.

Par où la voulons nous mieux esprouver, que par elle mesme ? S’il ne la faut croire parlant de soy, à peine sera elle propre à juger des choses estrangeres : si elle cognoist quelque chose, aumoins sera-ce son estre et son domicile. Elle est en l’ame, et partie, ou effect d’icelle : Car la vraye raison et essentielle, de qui nous desrobons le nom à fauces enseignes, elle loge dans le sein de Dieu, c’est là son giste et sa retraite, c’est de là où elle part, quand il plaist à Dieu nous en faire voir quelque rayon : comme Pallas saillit de la teste de son pere, pour se communiquer au monde.

Or voyons ce que l’humaine raison nous a appris de soy et de l’ame : non de l’ame en general, de laquelle quasi toute la Philosophie rend les corps celestes et les premiers corps participants : ny de celle que Thales attribuoit aux choses mesmes, qu’on tient inanimées, convié par la consideration de l’aimant : mais de celle qui nous appartient, que nous devons mieux cognoistre.

Ignoratur enim quæ sit natura animaï,
Nata sit, an contrà nascentibus insinuetur,
Et simul intereat nobiscum morte dirempta,
An tenebras orci visat, vastásque lacunas,
An pecudes alias divinitus insinuet se.

A Crates et Dicæarchus, qu’il n’y en avoit du tout point, mais que le corps s’esbranloit ainsi d’un mouvement naturel : à Platon, que c’estoit une substance se mouvant de soy-mesme : à Thales, une nature sans repos : à Asclepiades, une exercitation des sens : à Hesiodus et Anaximander, chose composée de terre et d’eau : à Parmenides, de terre et de feu : à Empedocles, de sang :

Sanguineam vomit ille animam ;

à Possidonius, Cleanthes et Galen, une chaleur ou complexion chaleureuse,

Igneus est ollis vigor, et coelestis origo ;

à Hippocrates, un esprit espandu par le corps : à Varro, un air receu par la bouche, eschauffé au poulmon, attrempé au cœur, et espandu par tout le corps : à Zeno, la quint’-essence des quatre elemens : à Heraclides Ponticus, la lumiere : à Xenocrates, et aux Ægyptiens, un nombre mobile : aux Chaldées, une vertu sans forme determinée.

habitum quendam vitalem corporis esse,
Harmoniam Græci quam dicunt.

N’oublions pas Aristote, ce qui naturellement fait mouvoir le corps, qu’il nomme entelechie : d’une autant froide invention que nulle autre : car il ne parle ny de l’essence, ny de l’origine, ny de la nature de l’ame, mais en remerque seulement l’effect. Lactance, Seneque, et la meilleure part entre les dogmatistes, ont confessé que c’estoit chose qu’ils n’entendoient pas. Et apres tout ce denombrement d’opinions : Harum sententiarum quæ vera sit, Deus aliquis viderit, dit Cicero. Je connoy par moy, dit S. Bernard, combien Dieu est incomprehensible, puis que les pieces de mon estre propre, je ne les puis comprendre. Heraclitus, qui tenoit, tout estre plein d’ames et de daimons, maintenoit pourtant, qu’on ne pouvoit aller tant avant vers la cognoissance de l’ame, qu’on y peust arriver, si profonde estre son essence.

Il n’y a pas moins de dissension, ny de debat à la loger. Hippocrates et Hierophilus la mettent au ventricule du cerveau : Democritus et Aristote, par tout le corps :

Ut bona sæpe valetudo cum dicitur esse
Corporis, Et non est tamen hæc pars ulla valentis.

Epicurus, en l’estomach :

Hic exultat enim pavor ac metus, hæc loca circùm
Lætitiæ mulcent.

Les Stoïciens, autour et dedans le cœur : Erasistratus, joignant la membrane de l’Epicrane : Empedocles, au sang : comme aussi Moyse, qui fut la cause pourquoy il defendit de manger le sang des bestes, auquel leur ame est jointe : Galen a pensé que chaque partie du corps ait son ame : Strato l’a logée entre les deux sourcils : Qua facie quidem sit animus, aut ubi habitet, ne quærendum quidem est : dit Cicero. Je laisse volontiers à cet homme ses mots propres : Iroy-je à l’eloquence alterer son parler ? Joint qu’il y a peu d’acquest à desrober la matiere de ses inventions. Elles sont et peu frequentes, et peu roides, et peu ignorées ? Mais la raison pourquoy Chrysippus l’argumente autour du cœur, comme les autres de sa secte, n’est pas pour estre oubliée : C’est par ce, dit-il, que quand nous voulons asseurer quelque chose, nous mettons la main sur l’estomach : et quand nous voulons prononcer, ἔγο, qui signifie moy, nous baissons vers l’estomach la machouëre d’embas. Ce lieu ne se doit passer, sans remerquer la vanité d’un si grand personnage : Car outre ce que ces considerations sont d’elles mesmes infiniment legeres, la derniere ne preuve qu’aux Grecs, qu’ils ayent l’ame en cet endroit là. Il n’est jugement humain, si tendu, qui ne sommeille par fois.

Que craignons nous à dire ? Voyla les Stoïciens peres de l’humaine prudence, qui trouvent, que l’ame d’un homme accablé sous une ruine, traine et ahanne long temps à sortir, ne se pouvant desmesler de la charge, comme une sourix prinse à la trapelle.

Aucuns tiennent, que le monde fut faict pour donner corps par punition, aux esprits decheus par leur faute, de la pureté en quoy ils avoyent esté creés : la premiere creation n’ayant esté qu’incorporelle : Et que selon qu’ils se sont plus ou moins esloignez de leur spiritualité, on les incorpore plus et moins alaigrement ou lourdement. De là vient la varieté de tant de matiere creée. Mais l’esprit, qui fut pour sa peine investi du corps du Soleil, devoit avoir une mesure d’alteration bien rare et particuliere. Les extremitez de nostre perquisition tombent toutes en esblouyssement. Comme dit Plutarque de la teste des histoires, qu’à la mode des chartes, l’orée des terres cognuës est saisie de marests, forests profondes, deserts et lieux inhabitables. Voyla pourquoy les plus grossieres et pueriles ravasseries, se trouvent plus en ceux qui traittent les choses plus hautes, et plus avant : s’abysmants en leur curiosité et presomption. La fin et le commencement de science, se tiennent en pareille bestise. Voyez prendre à mont l’essor à Platon en ses nuages poëtiques : Voyez chez luy le jargon des Dieux. Mais à quoy songeoit-il, quand il definit l’homme, un animal à deux pieds, sans plume : fournissant à ceux qui avoyent envie de se moquer de luy, une plaisante occasion ? car ayans plumé un chapon vif, ils alloyent le nommant, l’homme de Platon.

Et quoy les Epicuriens, de qu’elle simplicité estoyent ils allez premierement imaginer, que leurs atomes, qu’ils disoyent estre des corps ayants quelque pesanteur, et un mouvement naturel contre bas, eussent basti le monde : jusques à ce qu’ils fussent avisez par leurs adversaires, que par ceste description, il n’estoit pas possible qu’ils se joignissent et se prinsent l’un à l’autre, leur cheute estant ainsi droite et perpendiculaire, et engendrant par tout des lignes paralleles ? Parquoy il fut force, qu’ils y adjoustassent depuis un mouvement de costé, fortuite : et qu’ils fournissent encore à leurs atomes, des queuës courbes et crochuës, pour les rendre aptes à s’attacher et se coudre.

Et lors mesme, ceux qui les poursuyvent de ceste autre consideration, les mettent il pas en peine ? Si les Atomes ont par sort formé tant de sortes de figures, pourquoy ne se sont ils jamais rencontrez à faire une maison et un soulier ? Pourquoy de mesme ne croid on, qu’un nombre infini de lettres Grecques versées emmy la place, seroyent pour arriver à la contexture de l’Iliade ? Ce qui est capable de raison, dit Zenon, est meilleur, que ce qui n’en est point capable : Il n’est rien meilleur que le monde : Il est donc capable de raison. Cotta par ceste mesme argumentation fait le monde mathematicien : Et le fait musicien et organiste, par ceste autre argumentation aussi de Zenon : Le tout est plus que la partie : Nous sommes capables de sagesse, et sommes parties du monde : Il est donc sage.

Il se void infinis pareils exemples, non d’argumens faux seulement, mais ineptes, ne se tenans point, et accusans leurs autheurs non tant d’ignorance que d’imprudence, és reproches que les philosophes se font les uns aux autres sur les dissentions de leurs opinions, et de leurs sectes. Qui fagoteroit suffisamment un amas des asneries de l’humaine sapience, il diroit merveilles.

J’en assemble volontiers, comme une montre, par quelque biais non moins utile que les instructions plus moderees. Jugeons par là ce que nous avons à estimer de l’homme, de son sens et de sa raison, puis qu’en ces grands personnages, et qui ont porté si haut l’humaine suffisance, il s’y trouve des deffauts si apparens et si grossiers. Moy j’aime mieux croire qu’ils ont traitté la science casuelement ainsi, qu’un jouët à toutes mains, et se sont esbatus de la raison, comme d’un instrument vain et frivole, mettans en avant toutes sortes d’inventions et de fantasies tantost plus tenduës, tantost plus lasches. Ce mesme Platon, qui definit l’homme comme une poulle, dit ailleurs apres Socrates, qu’il ne sçait à la verité que c’est que l’homme, et que c’est l’une des pieces du monde d’autant difficile cognoissance. Par ceste varieté et instabilité d’opinions, ils nous menent comme par la main tacitement à ceste resolution de leur irresolution. Ils font profession de ne presenter pas tousjours leur avis à visage descouvert et apparent : ils l’ont caché tantost soubs des umbrages fabuleux de la Poësie, tantost soubs quelque autre masque : Car nostre imperfection porte encores cela, que la viande crue n’est pas tousjours propre à nostre estomach : il la faut assecher, alterer et corrompre : Ils font de mesmes : ils obscurcissent par fois leurs naïfves opinions et jugemens, et les falsifient pour s’accommoder à l’usage publique. Ils ne veulent pas faire profession expresse d’ignorance, et de l’imbecillité de la raison humaine, pour ne faire peur aux enfans : Mais ils nous la descouvrent assez soubs l’apparence d’une science trouble et inconstante.

Je conseillois en Italie à quelqu’un qui estoit en peine de parler Italien, que pourveu qu’il ne cherchast qu’à se faire entendre, sans y vouloir autrement exceller, qu’il employast seulement les premiers mots qui luy viendroyent à la bouche, Latins, François, Espagnols, ou Gascons, et qu’en y adjoustant la terminaison Italienne, il ne faudroit jamais à rencontrer quelque idiome du pays, ou Thoscan, ou Romain, ou Venetien, ou Piemontois, ou Napolitain, et de se joindre à quelqu’une de tant de formes. Je dis de mesme de la Philosophie : elle a tant de visages et de varieté, et a tant dict, que tous nos songes et resveries s’y trouvent. L’humaine phantasie ne peut rien concevoir en bien et en mal qui n’y soit : Nihil tam absurde dici potest, quod non dicatur ab aliquo philosophorum. Et j’en laisse plus librement aller mes caprices en public : d’autant que bien qu’ils soyent nez chez moy, et sans patron, je sçay qu’ils trouveront leur relation à quelque humeur ancienne, et ne faudra quelqu’un de dire : Voyla d’où il le print.

Mes mœurs sont naturelles : je n’ay point appellé à les bastir, le secours d’aucune discipline : Mais toutes imbecilles qu’elles sont, quand l’envie m’a prins de les reciter, et que pour les faire sortir en publiq, un peu plus decemment, je me suis mis en devoir de les assister, et de discours, et d’exemples : ç’a esté merveille à moy mesme, de les rencontrer par cas d’adventure, conformes à tant d’exemples et discours philosophiques. De quel regiment estoit ma vie, je ne l’ay appris qu’apres qu’elle est exploittée et employée.

Nouvelle figure : Un philosophe impremedité et fortuit.

Pour revenir à nostre ame, ce que Platon a mis la raison au cerveau, l’ire au cœur, et la cupidité au foye, il est vray-semblable que ç’a esté plustost une interpretation des mouvemens de l’ame, qu’une division, et separation qu’il en ayt voulu faire, comme d’un corps en plusieurs membres. Et la plus vray-semblable de leurs opinions est, que c’est tousjours une ame, qui par sa faculté ratiocine, se souvient, comprend, juge, desire et exerce toutes ses autres operations par divers instrumens du corps, comme le nocher gouverne son navire selon l’experience qu’il en a, ores tendant ou laschant une corde, ores haussant l’antenne, ou remuant l’aviron, par une seule puissance conduisant divers effets : Et qu’elle loge au cerveau : ce qui appert de ce que les blessures et accidens qui touchent ceste partie, offensent incontinent les facultez de l’ame : de là il n’est pas inconvenient qu’elle s’escoule par le reste du corps :

medium non deserit unquam
Coeli Phoebus iter : radiis tamen omnia lustrat.

comme le soleil espand du ciel en hors sa lumiere et ses puissances, et en remplit le monde.

Cætera pars animæ per totum dissita corpus
Paret, Et ad numen mentis moménque movetur.

Aucuns ont dict, qu’il y avoit une ame generale, comme un grand corps, duquel toutes les ames particulieres estoyent extraictes, et s’y en retournoyent, se remeslant tousjours à ceste matiere universelle :

Deum namque ire per omnes
Terrasque tractúsque maris coelumque profundum :
Hinc pecudes, armenta, viros, genus omne ferarum,
Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas,
Scilicet huc reddi deinde, ac resoluta referri
Omnia : nec morti esse locum :

d’autres, qu’elles ne faisoyent que s’y resjoindre et r’attacher : d’autres, qu’elles estoyent produites de la substance divine : d’autres, par les anges, de feu et d’air. Aucuns de toute ancienneté : aucuns, sur l’heure mesme du besoin. Aucuns les font descendre du rond de la Lune, et y retourner. Le commun des anciens, qu’elles sont engendrées de pere en fils, d’une pareille maniere et production que toutes autres choses naturelles : argumentants cela par la ressemblance des enfans aux peres,

Instillata patris virtus tibi :
Fortes creantur fortibus et bonis :

et qu’on void escouler des peres aux enfans, non seulement les marques du corps, mais encores une ressemblance d’humeurs, de complexions, et inclinations de l’ame.

Denique cur acrum violentia triste leonum
Seminium sequitur, dolus vulpibus, Et fuga cervis
A patribus datur, Et patrius pavor incitat artus,
Si non certa suo quia semine seminioque,
Vis animi pariter crescit cum corpore toto ?

que là dessus se fonde la justice divine, punissant aux enfans la faute des peres : d’autant que la contagion des vices paternels est aucunement empreinte en l’ame des enfans, et que le desreglement de leur volonté les touche.

Davantage, que si les ames venoyent d’ailleurs, que d’une suitte naturelle, et qu’elles eussent esté quelque autre chose hors du corps, elles auroyent recordation de leur estre premier ; attendu les naturelles facultez, qui luy sont propres, de discourir, raisonner et se souvenir.

si in corpus nascentibus insinuatur,
Cur superante actam ætatem meminisse nequimus,
Nec vestigia gestarum rerum ulla tenemus ?

Car pour faire valoir la condition de nos ames, comme nous voulons, il les faut presupposer toutes sçavantes, lors qu’elles sont en leur simplicité et pureté naturelle. Par ainsin elles eussent esté telles, estans exemptes de la prison corporelle, aussi bien avant que d’y entrer, comme nous esperons qu’elles seront apres qu’elles en seront sorties. Et de ce sçavoir, il faudroit qu’elles se ressouvinssent encore estans au corps, comme disoit Platon, que ce que nous apprenions, n’estoit qu’un ressouvenir de ce que nous avions sçeu : chose que chacun par experience peut maintenir estre fauce. En premier lieu d’autant qu’il ne nous ressouvient justement que de ce qu’on nous apprend : et que si la memoire faisoit purement son office, aumoins nous suggereroit elle quelque traict outre l’apprentissage. Secondement ce qu’elle sçavoit estant en sa pureté, c’estoit une vraye science, cognoissant les choses comme elles sont, par sa divine intelligence : là où icy on luy fait recevoir la mensonge et le vice, si on l’en instruit ; en quoy elle ne peut employer sa reminiscence, cette image et conception n’ayant jamais logé en elle. De dire que la prison corporelle estouffe de maniere ses facultez naifves, qu’elles y sont toutes esteintes : cela est premierement contraire à cette autre creance, de recognoistre ses forces si grandes, et les operations que les hommes en sentent en cette vie, si admirables, que d’en avoir conclu cette divinité et eternité passée, et l’immortalité à venir ;

Nam si tantopere est animi mutata potestas,
Omnis ut actarum exciderit retinentia rerum,
Non ut opinor ea ab letho jam longior errat. En outre, c’est icy chez nous, et non ailleurs, que doivent estre considerées les forces et les effects de l’ame : tout le reste de ses perfections, luy est vain et inutile : c’est de l’estat present, que doit estre payée et recognue toute son immortalité, et de la vie de l’homme, qu’elle est comtable seulement : Ce seroit injustice de luy avoir retranché ses moyens et ses puissances, de l’avoir desarmée, pour du temps de sa captivité et de sa prison, de sa foiblesse et maladie, du temps où elle auroit esté forcée et contrainte, tirer le jugement et une condemnation de durée infinie et perpetuelle : et de s’arrester à la consideration d’un temps si court, qui est à l’adventure d’une ou de deux heures, ou au pis aller, d’un siecle (qui n’ont non plus de proportion à l’infinité qu’un instant) pour de ce moment d’intervalle, ordonner et establir definitivement de tout son estre. Ce seroit une disproportion inique, de tirer une recompense eternelle en consequence d’une si courte vie.

Platon, pour se sauver de cet inconvenient, veut que les payements futurs se limitent à la durée de cent ans, relativement à l’humaine durée : et des nostres assez leur ont donné bornes temporelles.

Par ainsin ils jugeoyent, que sa generation suyvoit la commune condition des choses humaines : Comme aussi sa vie, par l’opinion d’Epicurus et de Democritus, qui a esté la plus receuë, suyvant ces belles apparences. Qu’on la voyoit naistre ; à mesme que le corps en estoit capable ; on voyoit eslever ses forces comme les corporelles ; on y recognoissoit la foiblesse de son enfance, et avec le temps sa vigueur et sa maturité : et puis sa declination et sa vieillesse, et en fin sa decrepitude :

gigni pariter cum corpore, et unà
Crescere sentimus, paritérque senescere mentem.

Ils l’appercevoient capable de diverses passions et agitée de plusieurs mouvemens penibles, d’où elle tomboit en lassitude et en douleur, capable d’alteration et de changement, d’allegresse, d’assopissement, et de langueur, subjecte à ses maladies et aux offences, comme l’estomach ou le pied :

mentem sanari, corpus ut ægrum
Cernimus, et flecti medicina posse videmus :

esblouye et troublée par la force du vin : desmue de son assiette, par les vapeurs d’une fievre chaude : endormie par l’application d’aucuns medicamens, et reveillée par d’autres.

corpoream naturam animi esse necesse est,
Corporeis quoniam telis ictúque laborat.

On luy voyoit estonner et renverser toutes ses facultez par la seule morsure d’un chien malade, et n’y avoir nulle si grande fermeté de discours, nulle suffisance, nulle vertu, nulle resolution philosophique, nulle contention de ses forces, qui la peust exempter de la subjection de ces accidens : La salive d’un chetif mastin versée sur la main de Socrates, secouër toute sa sagesse et toutes ses grandes et si reglées imaginations, les aneantir de maniere qu’il ne restast aucune trace de sa cognoissance premiere :

vis animaï
Conturbatur… et divisa seorsum
Disjectatur eodem illo distracta veneno.

Et ce venin ne trouver non plus de resistance en cette ame, qu’en celle d’un enfant de quatre ans : venin capable de faire devenir toute la philosophie, si elle estoit incarnée, furieuse et insensée : si que Caton, qui tordoit le col à la mort mesme et à la fortune, ne peust souffrir la veuë d’un miroir, ou de l’eau, accablé d’espouvantement et d’effroy, quand il seroit tombé par la contagion d’un chien enragé, en la maladie que les medecins nomment Hydroforbie.

vis morbi distracta per artus
Turbat agens animam, spumantes æquore salso
Ventorum ut validis fervescunt viribus undæ.

Or quant à ce poinct, la philosophie a bien armé l’homme pour la souffrance de tous autres accidens, ou de patience, ou si elle couste trop à trouver, d’une deffaitte inffallible, en se desrobant tout à faict du sentiment : mais ce sont moyens, qui servent à une ame estant à soy, et en ses forces, capable de discours et de deliberation : non pas à cet inconvenient, où chez un philosophe, une ame devient l’ame d’un fol, troublée, renversée, et perdue. Ce que plusieurs occasions produisent, comme une agitation trop vehemente, que, par quelque forte passion, l’ame peut engendrer en soy-mesme : ou une blessure en certain endroit de la personne : ou une exhalation de l’estomach, nous jectant à un esblouyssement et tournoyement de teste :

morbis in corporis avius errat
Sæpe animus, dementit enim, deliráque fatur,
Interdúmque gravi Lethargo fertur in altum
Æternumque soporem, oculis nutúque cadenti.

Les philosophes n’ont, ce me semble, guere touché ceste corde, non plus qu’une autre de pareille importance. Ils ont ce dilemme tousjours en la bouche, pour consoler nostre mortelle condition : Ou l’ame est mortelle, ou immortelle : Si mortelle, elle sera sans peine : Si immortelle, elle ira en amendant. Ils ne touchent jamais l’autre branche : Quoy, si elle va en empirant ? Et laissent aux poëtes les menaces des peines futures : Mais par là ils se donnent un beau jeu. Ce sont deux omissions qui s’offrent à moy souvent en leurs discours. Je reviens à la premiere : Ceste ame pert l’usage du souverain bien Stoïque, si constant et si ferme. Il faut que nostre belle sagesse se rende en cet endroit, et quitte les armes. Au demeurant, ils consideroient aussi par la vanité de l’humaine raison, que le meslange et societé de deux pieces si diverses, comme est le mortel et l’immortel, est inimaginable :

Quippe etenim mortale æterno jungere, et una
Consentire putare, et fungi mutua posse,
Desipere est. Quid enim diversius esse putandum est,
Aut magis inter se disjunctum discrepitánsque,
Quam mortale quod est, immortali atque perenni
Junctum in concilio sævas tolerare procellas ?

Davantage ils sentoyent l’ame s’engager en la mort, comme le corps.

simul ævo fessa fatiscit.

Ce que, selon Zeno, l’image du sommeil nous montre assez. Car il estime que c’est une defaillance et cheute de l’ame aussi bien que du corps. Contrahi animum, Et quasi labi putat atque decidere. Et ce qu’on apercevoit en aucuns, sa force, et sa vigueur se maintenir en la fin de la vie, ils le rapportoyent à la diversité des maladies, comme on void les hommes en ceste extremité, maintenir, qui un sens, qui un autre, qui l’ouïr, qui le fleurer, sans alteration : et ne se voit point d’affoiblissement si universel, qu’il n’y reste quelques parties entieres et vigoureuses :

Non alio pacto quam si pes cum dolet ægri,
In nullo caput interea sit fortè dolore.

La veuë de nostre jugement se rapporte à la verité, comme fait l’œil du chat-huant, à la splendeur du Soleil, ainsi que dit Aristote : Par où le sçaurions nous mieux convaincre que par si grossiers aveuglemens en une si apparente lumiere ?

Car l’opinion contraire, de l’immortalité de l’ame, laquelle Cicero dit avoir esté premierement introduitte ; au moins du tesmoignage des livres, par Pherecydes Syrius du temps du Roy Tullus (d’autres en attribuent l’invention à Thales : et autres à d’autres) c’est la partie de l’humaine science traictée avec plus de reservation et de doute. Les dogmatistes les plus fermes, sont contraints en cet endroit principalement, de se rejetter à l’abry des ombrages de l’Academie. Nul ne sçait ce qu’Aristote a estably de ce subject, non plus que touts les anciens en general, qui le manient d’une vacillante creance : rem gratissimam promittentium magis quàm probantium. Il s’est caché soubs le nuage des paroles et sens difficiles, et non intelligibles, et a laissé à ses sectateurs, autant à debattre sur son jugement que sur la matiere. Deux choses leur rendoient ceste opinion plausible : l’une, que sans l’immortalité des ames, il n’y auroit plus dequoy asseoir les vaines esperances de la gloire, qui est une consideration de merveilleux credit au monde : l’autre, que c’est une tres-utile impression, comme dit Platon, que les vices, quand ils se desroberont de la veuë et cognoissance de l’humaine justice, demeurent tousjours en butte à la divine, qui les poursuyvra, voire apres la mort des coulpables.

Un soing extreme tient l’homme d’alonger son estre ; il y a pourveu par toutes ses pieces. Et pour la conservation du corps, sont les sepultures : pour la conservation du nom, la gloire.

Il a employé toute son opinion à se rebastir (impatient de sa fortune) et à s’estançonner par ses inventions. L’ame par son trouble et sa foiblesse, ne pouvant tenir sur son pied, va questant de toutes parts des consolations, esperances et fondements, et des circonstances estrangeres, où elle s’attache et se plante. Et pour legers et fantastiques que son invention les luy forge, s’y repose plus seurement qu’en soy, et plus volontiers.

Mais les plus aheurtez à ceste si juste et claire persuasion de l’immortalité de nos esprits ; c’est merveille comme ils se sont trouvez courts et impuissans à l’establir par leurs humaines forces. Somnia sunt non docentis, sed optantis : disoit un ancien. L’homme peut recognoistre par ce tesmoignage, qu’il doit à la fortune et au rencontre, la verité qu’il descouvre luy seul ; puis que lors mesme, qu’elle luy est tombée en main, il n’a pas dequoy la saisir et la maintenir, et que sa raison n’a pas la force de s’en prevaloir. Toutes choses produites par nostre propre discours et suffisance, autant vrayes que fauces, sont subjectes à incertitude et debat. C’est pour le chastiment de nostre fierté, et instruction de nostre misere et incapacité, que Dieu produisit le trouble, et la confusion de l’ancienne tour de Babel. Tout ce que nous entreprenons sans son assistance, tout ce que nous voyons sans la lampe de sa grace, ce n’est que vanité et folie : L’essence mesme de la verité, qui est uniforme et constante, quand la fortune nous en donne la possession, nous la corrompons et abastardissons par nostre foiblesse. Quelque train que l’homme prenne de soy, Dieu permet qu’il arrive tousjours à ceste mesme confusion, de laquelle il nous represente si vivement l’image par le juste chastiement, dequoy il batit l’outrecuidance de Nemroth, et aneantit les vaines entreprinses du bastiment de sa Pyramide. Perdam sapientiam sapientium, et prudentiam prudentium reprobabo. La diversité d’idiomes et de langues, dequoy il troubla cest ouvrage, qu’est-ce autre chose, que ceste infinie et perpetuelle altercation et discordance d’opinions et de raisons, qui accompaigne et embrouille le vain bastiment de l’humaine science ? Et l’embrouille utilement. Qui nous tiendroit, si nous avions un grain de connoissance ? Ce Sainct m’a faict grand plaisir : Ipsa utilitatis occultatio, aut humilitatis exercitatio est, aut elationis attritio. Jusques à quel poinct de presomption et d’insolence, ne portons nous nostre aveuglement et nostre bestise ?

Mais pour reprendre mon propos : c’estoit vrayement bien raison, que nous fussions tenus à Dieu seul, et au benefice de sa grace, de la verité d’une si noble creance, puis que de sa seule liberalité, nous recevons le fruict de l’immortalité, lequel consiste en la jouyssance de la beatitude eternelle.

Confessons ingenuement, que Dieu seul nous l’a dict, et la foy : Car leçon n’est-ce pas de nature et de nostre raison. Et qui retentera son estre et ses forces, et dedans et dehors, sans ce privilege divin : qui verra l’homme, sans le flatter, il n’y verra ny efficace, ni faculté, qui sente autre chose que la mort et la terre. Plus nous donnons, et devons, et rendons à Dieu, nous en faisons d’autant plus chrestiennement.

Ce que ce philosophe Stoïcien dit tenir du fortuit consentement de la voix populaire, valoit-il pas mieux qu’il le tinst de Dieu ? Cum de animorum æternitate disserimus, non leve momentum apud nos habet consensus hominum, aut timentium inferos, aut colentium. Utor hac publica persuasione.

Or la foiblesse des argumens humains sur ce subject, se connoist singulierement par les fabuleuses circonstances, qu’ils ont adjoustees à la suite de ceste opinion, pour trouver de quelle condition estoit cette nostre immortalité. Laissons les Stoïciens, Usuram nobis largiuntur ; tanquam cornicibus ; diu mansuros aiunt animos, semper negant : qui donnent aux ames une vie au delà de ceste cy, mais finie. La plus universelle et plus receuë fantaisie, et qui dure jusques à nous, ç’a esté celle, de laquelle on fait autheur Pythagoras ; non qu’il en fust le premier inventeur, mais d’autant qu’elle receut beaucoup de poix, et de credit, par l’authorité de son approbation : C’est que les ames au partir de nous, ne faisoient que rouler de l’un corps à un autre, d’un lyon à un cheval, d’un cheval à un Roy, se promenants ainsi sans cesse, de maison en maison.

Et luy, disoit se souvenir avoir esté Æthalides, depuis Euphorbus, en apres Hermotimus, en fin de Pyrrhus estre passé en Pythagoras : ayant memoire de soy de deux cents six ans. Adjoustoyent aucuns, que ces mesmes ames remontent au ciel par fois, et en devallent encores :

O pater, anne aliquas ad coelum hinc ire putandum est
Sublimes animas, iterumque ad tarda reverti
Corpora ? quæ lucis miseris tam dira cupido ?

Origene les fait aller et venir eternellement du bon au mauvais estat. L’opinion que Varro recite, est, qu’en quatre cens quarante ans de revolution elles se rejoignent à leur premier corps. Chrysippus, que cela doibt advenir apres certain espace de temps incognu et non limité.

Platon (qui dit tenir de Pindare et de l’ancienne poësie ceste croyance) des infinies vicissitudes de mutation, ausquelles l’ame est preparée, n’ayant ny les peines, ny les recompenses en l’autre monde, que temporelles, comme sa vie en cestuy-cy n’est que temporelle, conclud en elle une singuliere sçience des affaires du ciel, de l’enfer, et d’icy, où elle a passé, repassé, et sejourné à plusieurs voyages : matiere à sa reminiscence.

Voicy son progrés ailleurs : Qui a bien vescu, il se rejoint à l’astre, auquel il est assigné : qui mal, il passe en femme : et si lors mesme il ne se corrige point, il se rechange en beste de condition convenable à ses mœurs vicieuses : et ne verra fin à ses punitions, qu’il ne soit revenu à sa naïve constitution, s’estant par la force de la raison défaict des qualitez grossieres, stupides, et elementaires, qui estoyent en luy.
Mais je ne veux oublier l’objection que font les Epicuriens à ceste transmigration de corps en autre. Elle est plaisante : Ils demandent quel ordre il y auroit, si la presse des mourans venoit à estre plus grande que des naissans. Car les ames deslogées de leur giste seroyent à se fouler à qui prendroit place la premiere dans ce nouvel estuy. Et demandent aussi, à quoy elles passeroient leur temps, ce pendant qu’elles attendroient qu’un logis leur fust appresté : ou au rebours s’il naissoit plus d’animaux, qu’il n’en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauvais party, attendant l’infusion de leur ame, et en adviendroit qu’aucuns d’iceux se mourroient avant que d’avoir esté vivans.

Denique connubia ad veneris, partúsque ferarum,
Esse animas præsto deridiculum esse videtur,
Et spectare immortales mortalia membra
Innumero numero, certaréque præproperanter
Inter se, quæ prima potissimáque insinuetur.

D’autres ont arresté l’ame au corps des trespassez, pour en animer les serpents, les vers, et autres bestes, qu’on dit s’engendrer de la corruption de nos membres, voire et de nos cendres : D’autres la divisent en une partie mortelle, et l’autre immortelle : Autres la font corporelle, et ce neantmoins immortelle : Aucuns la font immortelle, sans science et sans cognoissance. Il y en a aussi des nostres mesmes qui ont estimé, que des ames des condamnez, il s’en faisoit des diables : comme Plutarque pense, qu’il se face des dieux de celles qui sont sauvées : Car il est peu de choses que cet autheur là establisse d’une façon de parler si resolue, qu’il fait ceste-cy : maintenant par tout ailleurs une maniere dubitatrice et ambigue. Il faut estimer (dit-il) et croire fermement, que les ames des hommes vertueux selon nature et selon justice divine, deviennent d’hommes saincts, et de saincts demy-dieux, et de demy-dieux, apres qu’ils sont parfaictement, comme és sacrifices de purgation, nettoyez et purifiez, estans delivrez de toute passibilité et de toute mortalité, ils deviennent, non par aucune ordonnance civile, mais à la verité, et selon raison vray-semblable, dieux entiers et parfaicts, en recevant une fin tres heureuse et tres-glorieuse. Mais qui le voudra voir, luy, qui est des plus retenus pourtant et moderez de la bande, s’escarmoucher avec plus de hardiesse, et nous conter ses miracles sur ce propos, je le renvoye à son discours de la Lune, et du Dæmon de Socrates, là où aussi evidemment qu’en nul autre lieu, il se peut adverer, les mysteres de la philosophie avoir beaucoup d’estrangetez communes avec celles de la poësie : l’entendement humain se perdant à vouloir sonder et contreroller toutes choses jusques au bout : tout ainsi comme, lassez et travaillez de la longue course de nostre vie, nous retombons en enfantillage. Voyla les belles et certaines instructions, que nous tirons de la science humaine, sur le subject de nostre ame.

Il n’y a point moins de temerité en ce qu’elle nous apprend des parties corporelles. Choisissons en un, ou deux exemples : car autrement nous nous perdrions dans ceste mer trouble et vaste des erreurs medecinales. Sçachons, si on s’accorde au moins en cecy, de quelle matiere les hommes se produisent les uns des autres. Car quant à leur premiere production, ce n’est pas merveille, si en chose si haute et ancienne, l’entendement humain se trouble et dissipe. Archelaüs le physicien, duquel Socrates fut le disciple et le mignon, selon Aristoxenus, disoit, et les hommes et les animaux avoir esté faicts d’un limon laicteux, exprimé par la chaleur de la terre. Pythagoras dit nostre semence estre l’escume de nostre meilleur sang : Platon, l’escoulement de la moëlle de l’espine du dos : ce qu’il argumente de ce, que cet endroit se sent le premier, de la lasseté de la besongne : Alcmeon, partie de la substance du cerveau : et qu’il soit ainsi, dit-il, les yeux troublent à ceux qui se travaillent outre mesure à cet exercice : Democritus, une substance extraite de toute la masse corporelle : Epicurus, extraicte de l’ame et du corps : Aristote, un excrement tiré de l’aliment du sang le dernier qui s’espand en nos membres : autres, du sang, cuit et digeré par la chaleur des genitoires : ce qu’ils jugent de ce qu’aux extremes efforts, on rend des gouttes de pur sang : enquoy il semble qu’il y ayt plus d’apparence, si on peut tirer quelque apparence d’une confusion si infinie. Or pour mener à effect ceste semence, combien en font-ils d’opinions contraires ? Aristote et Democritus tiennent que les femmes n’ont point de sperme : et que ce n’est qu’une sueur qu’elles eslancent par la chaleur du plaisir et du mouvement, qui ne sert de rien à la generation. Galen au contraire, et ses suyvans, que sans la rencontre des semences, la generation ne se peut faire. Voyla les medecins, les philosophes, les jurisconsultes, et les theologiens, aux prises pesle mesle avec nos femmes, sur la dispute, à quels termes les femmes portent leur fruict. Et moy je secours par l’exemple de moy-mesme, ceux d’entre eux, qui maintiennent la grossesse d’onze moys. Le monde est basty de ceste experience, il n’est si simple femmelette qui ne puisse dire son advis sur toutes ces contestations, et si nous n’en sçaurions estre d’accord.

En voyla assez pour verifier que l’homme n’est non plus instruit de la cognoissance de soy, en la partie corporelle, qu’en la spirituelle. Nous l’avons proposé luy mesmes à soy, et sa raison, à sa raison, pour voir ce qu’elle nous en diroit. Il me semble assez avoir montré combien peu elle s’entend en elle mesme.

Et, qui ne s’entend en soy, en quoy se peut il entendre ?

Quasi vero mensuram ullius rei possit agere, qui sui nesciat. Vrayement Protagoras nous en comtoit de belles, faisant l’homme la mesure de toutes choses, qui ne sçeut jamais seulement la sienne. Si ce n’est luy, sa dignité ne permettra pas qu’autre creature ayt cet advantage. Or luy estant en soy si contraire, et l’un jugement subvertissant l’autre sans cesse, ceste favorable proposition n’estoit qu’une risée, qui nous menoit à conclurre par necessité la neantise du compas et du compasseur.

Quand Thales estime la cognoissance de l’homme tres-difficile à l’homme, il luy apprend, la cognoissance de toute autre chose luy estre impossible.

Vous, pour qui j’ay pris la peine d’estendre un si long corps, contre ma coustume, ne refuyrez point de maintenir vostre Sebonde, par la forme ordinaire d’argumenter, dequoy vous estes tous les jours instruite, et exercerez en celà vostre esprit et vostre estude : car ce dernier tour d’escrime icy, il ne le faut employer que comme un extreme remede. C’est un coup desesperé, auquel il faut abandonner vos armes, pour faire perdre à vostre adversaire les siennes : et un tour secret, duquel il se faut servir rarement et reservément : C’est grande temerité de vous perdre pour perdre un autre.

Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias : Car estant aux prises bien estroictes avec un seigneur de Perse, Darius y survenant l’espée au poing, qui craignoit de frapper, de peur d’assener Gobrias : il luy cria, qu’il donnast hardiment, quand il devroit donner au travers tous les deux. J’ay veu reprouver pour injustes, des armes et conditions de combat singulier desesperées, et ausquelles celuy qui les offroit, mettoit luy et son compaignon en termes d’une fin à tous deux inevitables. Les Portugais prindrent en la mer des Indes certains Turcs prisonniers : lesquels impatiens de leur captivité, se resolurent, et leur succeda, frottant des clous de navire l’un à l’autre, et faisans tomber une estincelle de feu dans les caques de poudre (qu’il y avoit en l’endroit où ils estoyent gardez) d’embraser et mettre en cendre eux, leurs maistres et le vaisseau.

Nous secouons icy les limites et dernieres clostures des sciences : ausquelles l’extremité est vitieuse, comme en la vertu. Tenez vous dans la route commune, il ne fait mie bon estre si subtil et si fin. Souvienne vous de ce que dit le proverbe Thoscan,

Chi troppo s’assottiglia, si scavezza.

Je vous conseille en vos opinions et en vos discours, autant qu’en vos mœurs, et en toute autre chose, la moderation et l’attrempance, et la fuite de la nouvelleté et de l’estrangeté. Toutes les voyes extravagantes me faschent. Vous qui par l’authorité que vostre grandeur vous apporte, et encores plus par les avantages que vous donnent les qualitez plus vostres, pouvez d’un clin d’œil commander à qui il vous plaist, deviez donner ceste charge à quelqu’un, qui fist profession des lettres, qui vous eust bien autrement appuyé et enrichy ceste fantasie. Toutesfois en voicy assez, pour ce que vous en avez à faire.

Epicurus disoit des loix, que les pires nous estoyent si necessaires, que sans elles, les hommes s’entremangeroient les uns les autres. Et Platon verifie que sans loix, nous vivrions comme bestes. Nostre esprit est un util vagabond, dangereux et temeraire : il est malaisé d’y joindre l’ordre et la mesure : de mon temps ceux qui ont quelque rare excellence au dessus des autres, et quelque vivacité extraordinaire, nous les voyons quasi tous, desbordez en licence d’opinions, et de mœurs : c’est miracle s’il s’en rencontre un rassis et sociable. On a raison de donner à l’esprit humain les barrieres les plus contraintes qu’on peut. En l’estude, comme au reste, il luy faut compter et regler ses marches : il luy faut tailler par art les limites de sa chasse. On le bride et garrotte de religions, de loix, de coustumes, de science, de preceptes, de peines, et recompenses mortelles et immortelles : encores voit-on que par sa volubilité et dissolution, il eschappe à toutes ces liaisons. C’est un corps vain, qui n’a par où estre saisi et assené : un corps divers et difforme, auquel on ne peut asseoir nœud ny prise. Certes il est peu d’ames si reglées, si fortes et bien nées, à qui on se puisse fier de leur propre conduicte : et qui puissent avec moderation et sans temerité, voguer en la liberté de leurs jugemens, au delà des opinions communes. Il est plus expedient de les mettre en tutelle.

C’est un outrageux glaive à son possesseur mesme, que l’esprit, à qui ne sçait s’en armer ordonnément et discrettement. Et n’y a point de beste, à qui il faille plus justement donner des orbieres, pour tenir sa veuë subjecte, et contrainte devant ses pas ; et la garder d’extravaguer ny çà ny là, hors les ornieres que l’usage et les loix luy tracent. Parquoy il vous siera mieux de vous resserrer dans le train accoustumé, quel qu’il soit, que de jetter vostre vol à cette licence effrenée. Mais si quelqu’un de ces nouveaux docteurs, entreprend de faire l’ingenieux en vostre presence, aux despens de son salut et du vostre : pour vous deffaire de cette dangereuse peste, qui se respand tous les jours en vos cours, ce preservatif à l’extreme necessité, empeschera que la contagion de ce venin n’offencera, ny vous, ny vostre assistance.

La liberté donc et gaillardise de ces esprits anciens, produisoit en la philosophie et sciences humaines, plusieurs sectes d’opinions differentes, chacun entreprenant de juger et de choisir pour prendre party. Mais à present, que les hommes vont tous un train : qui certis quibusdam destinatisque sententiis addicti et consecrati sunt, ut etiam, quæ non probant, cogantur defendere : Et que nous recevons les arts par civile authorité et ordonnance : Si que les escholes n’ont qu’un patron et pareille institution et discipline circonscripte, on ne regarde plus ce que les monnoyes poisent et valent, mais chacun à son tour, les reçoit selon le prix, que l’approbation commune et le cours leur donne : on ne plaide pas de l’alloy, mais de l’usage : ainsi se mettent egallement toutes choses. On reçoit la medecine, comme la la Geometrie ; et les battelages, les enchantemens, les liaisons, le commerce des esprits des trespassez, les prognostications, les domifications, et jusques à cette ridicule poursuitte de la pierre philosophale, tout se met sans contredict. Il ne faut que sçavoir, que le lieu de Mars loge au milieu du triangle de la main, celuy de Venus au pouce, et de Mercure au petit doigt : et que quand la mensale couppe le tubercle de l’enseigneur, c’est signe de cruauté : quand elle faut soubs le mitoyen, et que la moyenne naturelle fait un angle avec la vitale, soubs mesme endroit, que c’est signe d’une mort miserable : Que si à une femme, la naturelle est ouverte, et ne ferme point l’angle avec la vitale, celà denote qu elle sera mal chaste. Je vous appelle vous mesme à tesmoin, si avec cette science, un homme ne peut passer avec reputation et faveur parmy toutes compagnies. Theophrastus disoit, que l’humaine cognoissance, acheminée par les sens, pouvoit juger des causes des choses jusques à certaine mesure, mais qu’estant arrivée aux causes extremes et premieres, il falloit qu’elle s’arrestast, et qu’elle rebouchast : à cause ou de sa foiblesse, ou de la difficulté des choses. C’est une opinion moyenne et douce ; que nostre suffisance nous peut conduire jusques à la cognoissance d’aucunes choses, et qu’elle a certaines mesures de puissance, outre lesquelles c’est temerité de l’employer. Cette opinion est plausible, et introduicte par gens de composition : mais il est malaisé de donner bornes à nostre esprit : il est curieux et avide, et n’a point occasion de s’arrester plus tost à mille pas qu’à cinquante : Ayant essayé par experience, que ce à quoy l’un s’estoit failly, l’autre y est arrivé : et que ce qui estoit incogneu à un siecle, le siecle suyvant l’a esclaircy : et que les sciences et les arts ne se jettent pas en moule, ains se forment et figurent peu à peu, en les maniant et pollissant à plusieurs fois, comme les ours façonnent leurs petits en les leschant à loisir : ce que ma force ne peut descouvrir, je ne laisse pas de le sonder et essayer : et en retastant et pestrissant cette nouvelle matiere, la remuant et l’eschauffant, j’ouvre à celuy qui me suit, quelque facilité pour en jouyr plus à son ayse, et la luy rends plus soupple, et plus maniable :

ut hymettia sole
Cera remollescit,tractatáque pollice multas
Vertitur in facies, ipsoque fit utilis usu.

Autant en fera le second au tiers : qui est cause que la difficulté ne me doit pas desesperer ; ny aussi peu mon impuissance, car ce n’est que la mienne. L’homme est capable de toutes choses, comme d’aucunes : Et s’il advouë, comme dit Theophrastus, l’ignorance des causes premieres et des principes, qu’il me quitte hardiment tout le reste de sa science : Si le fondement luy faut, son discours est par terre : Le disputer et l’enquerir, n’a autre but et arrest que les principes : si cette fin n’arreste son cours, il se jecte à une irresolution infinie. Non potest aliud alio magis minusve comprehendi, quoniam omnium rerum una est definitio comprehendendi.

Or il est vray-semblable que si l’ame sçavoit quelque chose, elle se sçauroit premierement elle mesme ; et si elle sçavoit quelque chose hors d’elle, ce seroit son corps et son estuy, avant toute autre chose. Si on void jusques aujourd’huy les dieux de la medecine se debattre de nostre anatomie,

Mulciber in Trojam, pro Troja stabat Apollo :

quand attendons nous qu’ils en soyent d’accord ? Nous nous sommes plus voisins, que ne nous est la blancheur de la nege, ou la pesanteur de la pierre. Si l’homme ne se cognoist, comment cognoist-il ses functions et ses forces ? Il n’est pas à l’advanture, que quelque notice veritable ne loge chez nous ; mais c’est par hazard. Et d’autant que par mesme voye, mesme façon et conduitte, les erreurs se reçoivent en nostre ame, elle n’a pas dequoy les distinguer, ny dequoy choisir la verité du mensonge. Les ] Academiciens recevoyent quelque inclination de jugement, et trouvoyent trop crud de dire qu’il n’estoit pas plus vray-semblable que la nege fust blanche que noire, et que nous ne fussions non plus asseurez du mouvement d’une pierre qui part de nostre main, que de celui de la huictiesme sphere. Et pour éviter cette difficulté et estrangeté, qui ne peut à la verité loger en nostre imagination que malaiséement, quoy qu’ils establissent que nous n’estions aucunement capables de sçavoir, et que la verité est engoufrée dans des profonds abysmes où la veue humaine ne peut penetrer, si advouoint ils les unes choses plus vray-semblables que les autres et recevoyent en leur jugement cette faculté de se pouvoir incliner plustost à une apparence qu’à un’autre : ils luy permettoyent cette propension, luy defandant toute resolution. L’advis des Pyrrhoniens est plus hardy et, quant et quant, plus vray-semblable. Car cette inclination Academique et cette propension à une proposition plustost qu’à une autre, qu’est-ce autre chose que la recognoissance de quelque plus apparente verité en cette cy qu’en celle là ? Si nostre entendement est capable de la forme, des lineamens, du port et du visage de la verité, il la verroit entiere aussi bien que demie, naissante et imperfecte. Cette apparence de verisimilitude qui les faict pendre plustost à gauche qu’à droite, augmentez la ; cette once de verisimilitude qui incline la balance, multipliez la de cent, de mille onces, il en adviendra en fin que la balance prendra party tout à faict, et arrestera un chois et une verité entiere. Mais comment se laissent ils plier à la vray-semblance, s’ils ne cognoissent le vray ? Comment cognoissent ils la semblance de ce dequoy ils ne connoissent pas l’essence ? Ou nous pouvons juger tout à faict, ou tout à faict nous ne le pouvons pas. Si noz facultez intellectuelles et sensibles sont sans fondement et sans pied, si elles ne font que floter et vanter, pour neant laissons nous emporter nostre jugement à aucune partie de leur operation, quelque apparence qu’elle semble nous presenter ; et la plus seure assiete de nostre entendement, et la plus heureuse, ce seroit celle là où il se maintiendroit rassis, droit, inflexible, sans bransle et sans agitation. Inter visa vera aut falsa ad animi assensum nihil interest. Que les choses ne logent pas chez nous en leur forme et en leur essence, et n’y facent leur entrée de leur force propre et authorité, nous le voyons assez : par ce que, s’il estoit ainsi, nous les recevrions de mesme façon ; le vin seroit tel en la bouche du malade qu’en la bouche du sain. Celuy qui a des crevasses aux doits, ou qui les a gourdes, trouveroit une pareille durté au bois ou au fer qu’il manie, que fait un autre. Les subjets estrangers se rendent donc à nostre mercy ; ils logent chez nous comme il nous plaist. Or si de nostre part nous recevions quelque chose sans alteration, si les prises humaines estoient assez capables et fermes pour saisir la verité par noz propres moyens, ces moyens estans communs à tous les hommes, cette verité se rejecteroit de main en main de l’un à l’autre. Et au moins se trouveroit il une chose au monde, de tant qu’il y en a, qui se croiroit par les hommes d’un consentement universel. Mais ce, qu’il ne se void aucune proposition qui ne soit debatue et controverse entre nous, ou qui ne le puisse estre, montre bien que nostre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit ; car mon jugement ne le peut faire recevoir au jugement de mon compaignon : qui est signe que je l’ay saisi par quelque autre moyen que par une naturelle puissance qui soit en moy et en tous les hommes. Laissons à part cette infinie confusion d’opinions qui se void entre les philosophes mesmes, et ce debat perpetuel et universel en la connoissance des choses. Car cela est presuposé tres-veritablement, que de aucune chose les hommes, je dy les sçavans les mieux nais, les plus suffisans, ne sont d’accord, non pas que le ciel soit sur nostre teste ; car ceux qui doutent de tout, doutent aussi de cela ; et ceux qui nient que nous puissions aucune chose comprendre, disent que nous n’avons pas compris que le ciel soit sur nostre teste ; et ces deux opinions sont en nombre, sans comparaison, les plus fortes. Outre cette diversité et division infinie, par le trouble que nostre jugement nous donne à nous mesmes, et l’incertitude que chacun sent en soy, il est aysé à voir qu’il a son assiete bien mal assurée. Combien diversement jugeons nous des choses ? combien de fois changeons nous nos fantasies ? Ce que je tiens aujourd’huy et ce que je croy, je le tiens et le croy de toute ma croyance ; tous mes utils et tous mes ressorts empoignent cette opinion et m’en respondent sur tout ce qu’ils peuvent. Je ne sçaurois ambrasser aucune verité ny conserver avec plus de force que je fay cette cy. J’y suis tout entier, j’y suis voyrement ; mais ne m’est il pas advenu, non une fois, mais cent, mais mille, et tous les jours, d’avoir ambrassé quelque autre chose à tout ces mesmes instrumens, en cette mesme condition, que depuis j’aye jugée fauce ? Au moins faut il devenir sage à ses propres despans. Si je me suis trouvé souvent trahy sous cette couleur, si ma touche se trouve ordinairement fauce, et ma balance inegale et injuste, quelle asseurance en puis-je prendre à cette fois plus qu’aux autres ? N’est-ce pas sottise de me laisser tant de fois piper à un guide ? Toutesfois, que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu’elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, tousjours la presente et la derniere c’est la certaine et l’infallible. Pour cette cy il faut abandonner les biens, l’honneur, la vie et le salut, et tout,

posterior res illa reperta,
Perdit, et immutat sensus ad pristina quaeque. Quoy qu’on nous presche, quoy que nous aprenons, il faudroit tousjours se souvenir que c’est l’homme qui donne et l’homme qui reçoit ; c’est une mortelle main qui nous le presente, c’est une mortelle main qui l’accepte. Les choses qui nous viennent du ciel, ont seules droict et auctorité de persuasion ; seules, marque de verité : laquelle aussi ne voyons nous pas de nos yeux, ny ne la recevons par nos moyens : cette sainte et grande image ne pourroit pas en un si chetif domicile, si Dieu pour cet usage ne le prepare, si Dieu ne le reforme et fortifie par sa grace et faveur particuliere et supernaturelle. Au-moins devroit nostre condition fautiere nous faire porter plus moderément et retenuement en noz changemens. Il nous devroit souvenir, quoy que nous receussions en l’entendement, que nous y recevons souvent des choses fauces, et que c’est par ces mesmes utils qui se démentent et qui se trompent souvent. Or n’est il pas merveille s’ils se démentent, estant si aisez à incliner et à tordre par bien legeres occurrences. Il est certain que nostre apprehension, nostre jugement et les facultez de nostre ame en general souffrent selon les mouvemens et alterations du corps, lesquelles alterations sont continuelles. N’avons nous pas l’esprit plus esveillé, la memoire plus prompte, le discours plus vif en santé qu’en maladie ? La joye et la gayeté ne nous font elles pas recevoir les subjets qui se presentent à nostre ame d’un tout autre visage que le chagrin et la melancholie ? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho rient à un vieillart avaritieux et rechigné comme à un jeune homme vigoreux et ardent ? Cleomenes, fils d’Anaxandridas, estant malade, ses amys luy reprochoient qu’il avoit des humeurs et fantasies nouvelles et non accoustumées : Je croy bien, fit-il ; aussi ne suis-je pas celuy que je suis estant sain : estant autre, aussi sont autres mes opinions et fantasies. En la chicane de nos palais ce mot est en usage, qui se dit des criminels qui rencontrent les juges en quelque bonne trampe douce et debonnaire : Gaudeat de Bona Fortuna qu’il jouisse de ce bon heur ; car il est certain que les jugemens se rencontrent par fois plus tendus à la condamnation, plus espineux et aspres, tantost plus faciles, aysez et enclins à l’excuse. Tel qui raporte de sa maison la douleur de la goute, la jalousie, ou le larrecin de son valet, ayant toute l’ame teinte et abreuvée de colere, il ne faut pas douter que son jugement ne s’en altere vers cette part là. Ce venerable senat d’Areopage jugeoit de nuict, de peur que la veue des poursuivans corrompit sa justice. L’air mesme et la serenité du ciel nous apporte quelque mutation, comme dit ce vers Grec en Cicero,
Tales sunt hominum mentes, quali pater ipse
Juppiter auctifera lustravit lampade terras.

Ce ne sont pas seulement les fievres, les breuvages et les grands accidens qui renversent nostre jugement ; les moindres choses du monde le tournevirent. Et ne faut pas douter, encores que nous ne le sentions pas, que, si la fievre continue peut atterrer nostre ame, que la tierce n’y apporte quelque alteration selon sa mesure et proportion. Si l’apoplexie assoupit et esteint tout à fait la veue de nostre intelligence, il ne faut pas doubter que le morfondement ne l’esblouisse ; et, par conséquent, à peine se peut il rencontrer une seule heure en la vie où nostre jugement se trouve en sa deue assiete, nostre corps estant subject à tant de continuelles mutations, et estofé de tant de sortes de ressorts, que (j’en croy les medecins) combien il est malaisé qu’il n’y en ayt tousjours quelqu’un qui tire de travers. Au demeurant, cette maladie ne se descouvre pas si aisément, si elle n’est du tout extreme et irremediable, d’autant que la raison va tousjours, et torte, et boiteuse, et deshanchée, et avec le mensonge comme avec la verité. Par ainsin il est malaisé de descouvrir son mesconte et desreglement. J’appelle tousjours raison cette apparence de discours que chacun forge en soy : cette raison, de la condition de laquelle il y en peut avoir cent contraires autour d’un mesme subject, c’est un instrument de plomb et de cire, alongeable, ployable et accommodable à tous biais et à toutes mesures ; il ne reste que la suffisance de le sçavoir contourner. Quelque bon dessein qu’ait un juge, s’il ne s’escoute de prez, à quoy peu de gens s’amusent, l’inclination à l’amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et non pas seulement choses si poisantes, mais cet instint fortuite qui nous faict favoriser une chose plus qu’une autre, et qui nous donne, sans le congé de la raison, le chois en deux pareils subjects, ou quelque umbrage de pareille vanité, peuvent insinuer insensiblement en son jugement la recommandation ou deffaveur d’une cause et donner pente à la balance. Moy qui m’espie de plus prez, qui ay les yeux incessamment tendus sur moy, comme celuy qui n’ay pas fort à-faire ailleurs,

quis sub Arcto
Rex gelidae metuatur orae,
Quid Tyridatem terreat, unice
Securus,

à peine oseroy-je dire la vanité et la foiblesse que je trouve chez moy. J’ay le pied si instable et si mal assis, je le trouve si aysé à croler et si prest au branle, et ma veue si desreglée, que à jun je me sens autre qu’apres le repas ; si ma santé me rid et la clarté d’un beau jour, me voylà honneste homme ; si j’ay un cor qui me presse l’orteil, me voylà renfroigné, mal plaisant et inaccessible. Un mesme pas de cheval me semble tantost rude, tantost aysé, et mesme chemin à cette heure plus court, une autre-fois plus long, et une mesme forme ores plus, ores moins agreable. Maintenant je suis à tout faire, maintenant à rien faire ; ce qui m’est plaisir à cette heure, me sera quelque fois peine. Il se faict mille agitations indiscretes et casuelles chez moy. Ou l’humeur melancholique me tient, ou la cholerique ; et de son authorité privée, à cet’heure le chagrin predomine en moy, à cet’heure l’alegresse. Quand je prens des livres, j’auray apperceu en tel passage des graces excellentes et qui auront feru mon ame ; qu’un’autre fois j’y retombe, j’ay beau le tourner et virer, j’ay beau le plier et le manier, c’est une masse inconnue et informe pour moy. En mes escris mesmes je ne retrouve pas tousjours l’air de ma premiere imagination : je ne sçay ce que j’ay voulu dire, et m’eschaude souvent à corriger et y mettre un nouveau sens, pour avoir perdu le premier, qui valloit mieux. Je ne fay qu’aller et venir : mon jugement ne tire pas tousjours en avant ; il flotte, il vague,

velut minuta magno
Deprensa navis in mari vesaniente vento.

Maintes-fois (comme il m’advient de faire volontiers) ayant pris pour exercice et pour esbat à maintenir une contraire opinion à la mienne, mon esprit, s’applicant et tournant de ce costé là, m’y attache si bien que je ne trouve plus la raison de mon premier advis, et m’en despars. Je m’entraine quasi où je penche, comment que ce soit, et m’emporte de mon pois. Chacun à peu pres en diroit autant de soy, s’il se regardoit comme moy. Les prescheurs sçavent que l’emotion qui leur vient en parlant, les anime vers la creance, et qu’en cholere nous nous adonnons plus à la deffense de nostre proposition, l’imprimons en nous et l’embrassons avec plus de vehemence et d’approbation que nous ne faisons estant en nostre sens froid et reposé. Vous recitez simplement une cause à l’advocat, il vous y respond chancellant et doubteux : vous sentez qu’il luy est indifferent de prendre à soustenir l’un ou l’autre party ; l’avez vous bien payé pour y mordre et pour s’en formaliser, commence il d’en estre interessé, y a-il eschauffé sa volonté ? sa raison et sa science s’y eschauffent quant et quant ; voilà une apparente et indubitable verité qui se presente à son entendement ; il y descouvre une toute nouvelle lumiere, et le croit à bon escient, et se le persuade ainsi. Voire, je ne sçay si l’ardeur qui naist du despit et de l’obstination à l’encontre de l’impression et violence du magistrat et du danger, ou l’interest de la reputation n’ont envoyé tel homme soustenir jusques au feu l’opinion pour laquelle, entre ses amys, et en liberté, il n’eust pas voulu s’eschauder le bout du doigt. Les secousses et esbranlemens que nostre ame reçoit par les passions corporelles, peuvent beaucoup en elle, mais encore plus les siennes propres, ausquelles elle est si fort en prinse qu’il est à l’advanture soustenable qu’elle n’a aucune autre alleure et mouvement que du souffle de ses vents, et que, sans leur agitation, elle resteroit sans action, comme un navire en pleine mer, que les vents abandonnent de leur secours. Et qui maintiendroit cela suivant le parti des Peripateticiens ne nous feroit pas beaucoup de tort, puis qu’il est connu que la pluspart des plus belles actions de l’ame procedent et ont besoin de cette impulsion des passions. La vaillance, disent-ils, ne se peut parfaire sans l’assistance de la cholere. Semper Ajax fortis, fortissimus tamen in furore. Ny ne court on sus aux meschants et aux ennemis assez vigoureusement, si on n’est courroucé ; et veulent que l’advocat inspire le courrous aux juges pour en tirer justice. Les cupiditez emeurent Themistocles, emeurent Demosthenes, et ont poussé les philosophes aux travaux, veillées et peregrinations ; nous meinent à l’honneur, à la doctrine, à la santé, fins utiles. Et cette lascheté d’ame à souffrir l’ennuy et la fascherie sert à nourrir en la consciance la penitence et la repantance, et à sentir les fleaux de Dieu pour nostre chastiment et les fleaux de la correction politique. La compassion sert d’aiguillon à la clemence, et la prudence de nous conserver et gouverner est esveillée par nostre crainte ; et combien de belles actions par l’ambition ? combien par la presomption ? Aucune eminente et gaillarde vertu en fin n’est sans quelque agitation desreglée. Seroit-ce pas l’une des raisons qui auroit meu les Epicuriens à descharger Dieu de tout soin et sollicitude de nos affaires, d’autant que les effects mesmes de sa bonté ne se pouvoient exercer envers nous sans esbranler son repos par le moyen des passions, qui sont comme des piqueures et sollicitations acheminant l’ame aux actions vertueuses ? Ou bien ont ils creu autrement et les ont prinses comme tempestes qui desbauchent honteusement l’ame de sa tranquilité ? Ut maris tranquillitas intelligitur, nulla ne minima quidem aura fluctus commovente : sic animi quietus et placatus status cernitur, quum perturbatio nulla est qua moveri queat.

Quelles differences de sens et de raison, quelle contrarieté d’imaginations nous presente la diversité de nos passions ! Quelle asseurance pouvons nous donq prendre de chose si instable et si mobile, subjecte par sa condition à la maistrise du trouble, n’allant jamais qu’un pas forcé et emprunté ? Si nostre jugement est en main à la maladie mesmes et à la perturbation ; si c’est de la folie et de la temerité qu’il est tenu de recevoir l’impression des choses, quelle seurté pouvons nous attendre de luy ? N’y a il point de la hardiesse à la philosophie d’estimer des hommes qu’ils produisent leurs plus grands effects et plus approchans de la divinité, quand ils sont hors d’eux et furieux et insensez ? Nous nous amendons par la privation de nostre raison et son assoupissement. Les deux voies naturelles pour entrer au cabinet des Dieux et y preveoir le cours des destinées sont la fureur et le sommeil. Cecy est plaisant à considérer : par la dislocation que les passions apportent à nostre raison, nous devenons vertueux ; par son extirpation que la fureur ou l’image de la mort apporte, nous devenons prophetes et divins. Jamais plus volontiers je ne l’en creus. C’est un pur enthousiasme que la saincte verité a inspiré en l’esprit philosophique, qui luy arrache, contre sa proposition, que l’estat tranquille de nostre ame, l’estat rassis, l’estat plus sain que la philosophie luy puisse acquerir n’est pas son meilleur estat. Nostre veillée est plus endormie que le dormir ; nostre sagesse, moins sage que la folie. Noz songes vallent mieux que noz discours. La pire place que nous puissions prendre, c’est en nous. Mais pense elle pas que nous ayons l’advisement de remarquer que la voix qui faict l’esprit, quand il est despris de l’homme, si clair-voyant, si grand, si parfaict et, pendant qu’il est en l’homme, si terrestre, ignorant et tenebreux, c’est une voix partant de l’esprit qui est partie de l’homme terrestre, ignorant et tenebreux, et à cette cause voix infiable et incroyable ? Je n’ay point grande experience de ces agitations vehementes (estant d’une complexion molle et poisante) desquelles la pluspart surprennent subitement nostre ame, sans luy donner loisir de se connoistre. Mais cette passion qu’on dict estre produite par l’oisiveté au cœur des jeunes hommes, quoy qu’elle s’achemine avec loisir et d’un progrès mesuré, elle represente bien evidemment, à ceux qui ont essayé de s’opposer à son effort, la force de cette conversion et alteration que nostre jugement souffre. J’ay autrefois entrepris de me tenir bandé pour la soustenir et rabatre (car il s’en faut tant que je sois de ceux qui convient les vices, que je ne les suis pas seulement, s’ils ne m’entrainent), je la sentois naistre, croistre, et s’augmenter en despit de ma resistance, et en fin, tout voyant et vivant, me saisir et posseder de façon que, comme d’une yvresse, l’image des choses me commençoit à paroistre autre que de coustume ; je voyois evidemment grossir et croistre les avantages du subjet que j’allois désirant, et agrandir et enfler par le vent de mon imagination ; les difficultez de mon entreprinse s’aiser et se planir, mon discours et ma conscience se tirer arriere ; mais, ce feu estant evaporé, tout à un instant, comme de la clarté d’un esclair, mon ame reprendre une autre sorte de veue, autre estat et autre jugement ; les difficultez de la retraite me sembler grandes et invincibles, et les mesmes choses de bien autre goust et visage que la chaleur du desir ne me les avoit presentées. Lequel plus veritablement, Pyrrho n’en sçait rien. Nous ne sommes jamais sans maladie. Les fièvres ont leur chaud et leur froid ; des effects d’une passion ardente nous retombons aux effects d’une passion frilleuse. Autant que je m’estois jetté en avant, je me relance d’autant en arriere :

Qualis ubi alterno procurrens gurgite pontus
Nunc ruit ad terras, scopulisque superjacit undam,
Spumeus, extremamque sinu perfundit arenam ;
Nunc rapidus retro atque aestu revoluta resorbens
Saxa fugit, littusque vado labente relinquit.

Or de la cognoissance de cette mienne volubilité j’ay par accident engendré en moy quelque constance d’opinions, et n’ay guiere alteré les miennes premieres et naturelles. Car, quelque apparence qu’il y ayt en la nouvelleté, je ne change pas aisément, de peur que j’ay de perdre au change. Et, puis que je ne suis pas capable de choisir, je pren le chois d’autruy et me tien en l’assiette où Dieu m’a mis. Autrement, je ne me sçauroy garder de rouler sans cesse. Ainsi me suis-je, par la grace de Dieu, conservé entier, sans agitation et trouble de conscience, aux anciennes creances de nostre religion, au travers de tant de sectes et de divisions que nostre siecle a produittes. Les escrits des anciens, je dis les bons escrits, pleins et solides, me tentent et remuent quasi où ils veulent ; celuy que j’oy me semble tousjours le plus roide ; je les trouve avoir raison chacun à son tour, quoy qu’ils se contrarient. Cette aisance que les bons esprits ont de rendre ce qu’ils veulent vray-semblable, et qu’il n’est rien si estrange à quoy ils n’entreprennent de donner assez de couleur pour tromper une simplicité pareille à la mienne, cela montre evidemment la foiblesse de leur preuve. Le ciel et les estoilles ont branlé trois mille ans ; tout le monde l’avoit ainsi creu, jusques à ce que Cleanthes le Samien ou, selon Theophraste, Nicetas Siracusien s’avisa de maintenir que c’estoit la terre qui se mouvoit par le cercle oblique du Zodiaque tournant à l’entour de son aixieu ; et, de nostre temps, Copernicus a si bien fondé cette doctrine qu’il s’en sert tres-regléement à toutes les consequences Astronomiques. Que prendrons nous de là, sinon qu’il ne nous doit chaloir le quel ce soit des deux ? Et qui sçait qu’une tierce opinion, d’icy à mille ans, ne renverse les deux precedentes ?

Sic volvenda aetas commutat tempora rerum :
Quod fuit in pretio, fit nullo denique honore ;
Porro aliud succedit, et è contemptibus exit,
Inque dies magis appetitur, florétque repertum
Laudibus, et miro est mortales inter honore.

Ainsi, quand il se presente à nous quelque doctrine nouvelle, nous avons grande occasion de nous en deffier, et de considerer qu’avant qu’elle fut produite sa contraire estoit en vogue ; et, comme elle a esté renversée par cette-cy, il pourra naistre à l’advenir une tierce invention qui choquera de mesme la seconde. Avant que les principes qu’Aristote a introduicts, fussent en credit, d’autres principes contentoient la raison humaine, comme ceux-cy nous contentent à cette heure. Quelles lettres ont ceux-cy, quel privilege particulier, que le cours de nostre invention s’arreste à eux, et qu’à eux appartient pour tout le temps advenir la possession de nostre creance ? ils ne sont non plus exempts du boute-hors qu’estoient leurs devanciers. Quand on me presse d’un nouvel argument, c’est à moy à estimer que, ce à quoy je ne puis satis-faire, un autre y satisfera : car de croire toutes les apparences desquelles nous ne pouvons nous deffaire, c’est une grande simplesse. Il en adviendroit par là que tout le vulgaire, et nous sommes tous du vulgaire, auroit sa creance contournable comme une girouette : car leur ame, estant molle et sans resistance, seroit forcée de recevoir sans cesse autres impressions, la derniere effaçant tousjours la trace de la precedente. Celuy qui se trouve foible, il doit respondre, suyvant la pratique, qu’il en parlera à son conseil, ou s’en raporter aux plus sages, desquels il a receu son apprentissage. Combien y a-il que la medecine est au monde ? On dit qu’un nouveau venu, qu’on nomme Paracelse, change et renverse tout l’ordre des regles anciennes, et maintient que jusques à cette heure elle n’a servy qu’à faire mourir les hommes. Je croy qu’il verifiera ayséement cela ; mais de mettre ma vie à la preuve de sa nouvelle experience, je trouve que ce ne seroit pas grand sagesse. Il ne faut pas croire à chacun, dict le precepte, par ce que chacun peut dire toutes choses. Un homme de cette profession de nouvelletez et de reformations physiques me disoit, il n’y a pas long temps, que tous les anciens s’estoient evidemment mescontez en la nature et mouvemens des vents, ce qu’il me feroit tres-evidemment toucher à la main, si je voulois l’entendre. Apres que j’eus eu un peu de patience à ouyr ses arguments, qui avoient tout plein de verisimilitude : Comment donc, luy fis-je, ceux qui navigeoint soubs les loix de Theophraste, alloient ils en occident, quand ils tiroient en levant ? alloient-ils à costé, ou à reculons ? --C’est la fortune, me respondit-il : tant y a qu’ils se mescontoient. Je luy repliquay lors que j’aymois mieux suyvre les effects que la raison. Or ce sont choses qui se choquent souvent ; et m’a l’on dit qu’en la Geometrie (qui pense avoir gaigné le haut point de certitude parmy les sciences) il se trouve des demonstrations inevitables subvertissans la verité de l’experience : comme Jacques Peletier me disoit chez moy qu’il avoit trouvé deux lignes s’acheminans l’une vers l’autre pour se joindre, qu’il verifioit toutefois ne pouvoir jamais, jusques à l’infinité, arriver à se toucher ; et les Pyrrhoniens ne se servent de leurs argumens et de leur raison que pour ruiner l’apparence de l’experience ; et est merveille jusques où la soupplesse de nostre raison les a suivis à ce dessein de combattre l’evidence des effects : car ils verifient que nous ne nous mouvons pas, que nous ne parlons pas, qu’il n’y a point de poisant ou de chaut, avecques une pareille force d’argumentations que nous verifions les choses plus vray-semblables. Ptolemeus, qui a esté un grand personnage, avoit estably les bornes de nostre monde ; tous les philosophes anciens ont pensé en tenir la mesure, sauf quelques Isles escartées qui pouvoient eschapper à leur cognoissance : c’eust esté Pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la science de la Cosmographie, et les opinions qui en estoient receues d’un chacun ; c’estoit heresie d’avouer des Antipodes : voilà de nostre siecle une grandeur infinie de terre ferme, non pas une isle ou une contrée particuliere, mais une partie esgale à peu pres en grandeur à celle que nous cognoissions, qui vient d’estre descouverte. Les Geographes de ce temps ne faillent pas d’asseurer que meshuy tout est trouvé et que tout est veu,

Nam quod adest praesto, placet, et pollere videtur.

Sçavoir mon, si Ptolomée s’y est trompé autrefois sur les fondemens de sa raison, si ce ne seroit pas sottise de me fier maintenant à ce que ceux cy en disent ; et s’il n’est pas plus vray semblable que ce grand corps que nous appellons le monde, est chose bien autre que nous ne jugeons. Platon tient qu’il change de visage à tout sens ; que le ciel, les estoilles et le soleil renversent par fois le mouvement que nous y voyons, changeant l’Orient en Occident. Les prestres Aegyptiens dirent à Herodote que depuis leur premier Roy, dequoy il y avoit onze mille tant d’ans (et de tous leurs Roys ils luy feirent veoir les effigies en statues tirées apres le vif) le Soleil avoit changé quatre fois de route ; que la mer et la terre se changent alternativement l’un en l’autre ; que la naissance du monde est indéterminée ; Aristote, Cicero, de mesmes ; et quelqu’un d’entre nous, qu’il est, de toute eternité, mortel et renaissant à plusieurs vicissitudes, appellant à tesmoins Salomon et Esaïe, pour eviter ces oppositions que Dieu a esté quelquefois createur sans creature, qu’il a esté oisif, qu’il s’est desdict de son oisiveté, mettant la main à cet ouvrage, et qu’il est par consequent subjet à mutation. En la plus fameuse des Grecques escoles, le monde est tenu un Dieu faict par un autre Dieu plus grand, et est composé d’un corps et d’une ame qui loge en son centre, s’espandant par nombres de musique à sa circonferance, divin, tres-heureux, tres-grand, tres-sage, eternel. En luy sont d’autres Dieux, la terre, la mer, les astres, qui s’entretiennent d’une harmonieuse et perpetuelle agitation et danse divine, tantost se rencontrans, tantost s’esloignans, se cachans, se montrans, changeans de rang, ores davant et ores derriere. Heraclitus establissoit le monde estre composé par feu et, par l’ordre des destinées, se devoir enflammer et resoudre en feu quelque jour, et quelque jour encore renaistre. Et des hommes dict Apuleie : Sigillatim mortales, cunctim perpetui. Alexandre escrivit à sa mere la narration d’un prestre Aegyptien tirée de leurs monumens, tesmoignant l’ancienneté de cette nation infinie et comprenant la naissance et progrez des autres païs au vray. Cicero et Diodorus disent de leur temps que les Chaldées tenoient regitre de quatre cens mille tant d’ans ; Aristote, Pline et autres, que Zoroastre vivoit six mille ans avant l’aage de Platon. Platon dict que ceux de la ville de Saïs ont des memoires par escrit de huit mille ans, et que la ville d’Athenes fut bastie mille ans avant la-dicte ville de Saïs ; Epicurus, qu’en mesme temps que les choses sont icy comme nous les voyons, elles sont toutes pareilles, et en mesme façon, en plusieurs autres mondes. Ce qu’il eust dit plus assuréement, s’il eust veu les similitudes et convenances de ce nouveau monde des Indes occidentales avec le nostre, presant et passé, en si estranges exemples. En verité, considerant ce qui est venu à nostre science du cours de cette police terrestre, je me suis souvent esmerveillé de voir, en une tres grande distance de lieux et de temps, les rencontres d’un grand nombre d’opinions populaires monstrueuses et des meurs et creances sauvages, et qui, par aucun biais, ne semblent tenir à nostre naturel discours. C’est un grand ouvrier de miracles que l’esprit humain ; mais cette relation a je ne sçay quoy encore de plus heteroclite ; elle se trouve aussi en noms, en accidens et en mille autres choses. Car on y trouve des nations n’ayans, que nous sachons, ouy nouvelles de nous, où la circoncision estoit en credit ; où il y avoit des estats et grandes polices maintenues par des femmes, sans hommes ; où nos jeusnes et nostre caresme estoit representé, y adjoustant l’abstinence des femmes ; où nos croix estoient en diverses façons en credit : icy on en honoroit les sepultures ; on les appliquoit là, et nomméement celle de Saint André, à se deffendre des visions nocturnes et à les mettre sur les couches des enfans contre les enchantements ; ailleurs ils en rencontrerent une de bois, de grande hauteur, adorée pour Dieu de la pluye, et celle là bien fort avant dans la terre ferme ; on y trouva une bien expresse image de nos penitentiers ; l’usage des mitres, le coelibat des prestres, l’art de diviner par les entrailles des animaux sacrifiez ; l’abstinence de toute sorte de chair et poisson à leur vivre, la façon aux prestres d’user en officiant de langue particuliere et non vulgaire ; et cette fantasie, que le premier dieu fut chassé par un second, son frere puisné ; qu’ils furent creés avec toutes commoditez, lesquelles on leur a depuis retranchées pour leur peché, changé leur territoire et empiré leur condition naturelle ; qu’autresfois ils ont esté submergez par l’innondation des eaux celestes ; qu’il ne s’en sçauva que peu de familles, qui se jetterent dans les hauts creux des montaignes, lesquels creux ils boucherent, si que l’eau n’y entre poinct, ayant enfermé là dedans plusieurs sortes d’animaux ; que, quand ils sentirent la pluye cesser, ils mirent hors des chiens, lesquels estans revenus nets et mouillez, ils jugerent l’eau n’estre encore guiere abaissée ; depuis, en ayant fait sortir d’autres et les voyans revenir bourbeux, ils sortirent repeupler le monde, qu’ils trouverent plain seulement de serpens. On rencontra en quelque endroit la persuasion du jour du jugement, si qu’ils s’offençoient merveilleusement contre les Espaignols, qui espendoient les os des trespassez en fouillant les richesses des sepultures, disant que ces os escartez ne se pourroient facilement rejoindre ; la trafique par eschange, et non autre, foires et marchez pour cet effect ; des neins et personnes difformes pour l’ornement des tables des princes ; l’usage de la fauconnerie selon la nature de leurs oiseaux ; subsides tyranniques ; delicatesses de jardinages ; dances, sauts bateleresques ; musique d’instrumens ; armoiries ; jeux de paume, jeu de dez et de sort auquel ils s’eschauffent souvent jusques à s’y jouer eux mesmes et leur liberté ; medecine non autre que de charmes ; la forme d’escrire par figures ; creance d’un seul premier homme, pere de tous les peuples ; adoration d’un dieu qui vesquit autrefois homme en parfaite virginité, jeusne et poenitence, preschant la loy de nature et des cerimonies de la religion, et qui disparut du monde sans mort naturelle ; l’opinion de geants ; l’usage de s’enyvrer de leurs breuvages et de boire d’autant ; ornemens religieux peints d’ossements et testes de morts, surplys, eau-beniste, aspergez ; femmes et serviteurs qui se presentent à l’envy à se brusler et enterrer, avec le mary ou maistre trespassé ; loy que les aisnez succedent à tout le bien, et n’est reservé aucune part au puisné, que d’obeissance ; coustume, à la promotion de certain office de grande authorité, que celuy qui est promeu prend un nouveau nom et quitte le sien ; de verser de la chaux sur le genou de l’enfant freschement nay, en luy disant : Tu es venu de poudre et retourneras en poudre ; l’art des augures. Ces vains ombrages de nostre religion qui se voyent en aucuns exemples, en tesmoignent la dignité et la divinité. Non seulement elle s’est aucunement insinuée en toutes les nations infideles de deça par quelque imitation, mais à ces barbares aussi comme par une commune et supernaturelle inspiration. Car on y trouva aussi la creance du purgatoire, mais d’une forme nouvelle : ce que nous donnons au feu, ils le donnent au froid, et imaginent les ames et purgées et punies par la rigueur d’une extreme froidure. Et m’advertit cet exemple d’une autre plaisante diversité, car, comme il s’y trouva des peuples qui aymoyent à deffubler le bout de leur membre et en retranchoient la peau à la Mahumetane et à la Juifve, il s’y en trouva d’autres qui faisoient si grande conscience de le deffubler qu’à tout des petits cordons ils portoient leur peau bien soigneusement estirée et attachée au dessus, de peur que ce bout ne vit l’air. Et de cette diversité aussi, que, comme nous honorons les Roys et les festes en nous parant des plus honnestes vestements que nous ayons : en aucunes regions, pour montrer toute disparité et submission à leur Roy, les subjects se presentoyent à luy en leurs plus viles habillements, et entrant au palais prennent quelque vieille robe deschirée sur la leur bonne, à ce que tout le lustre et l’ornement soit au maistre. Mais suyvons. Si nature enserre dans les termes de son progrez ordinaire, comme toutes autres choses, aussi les creances, les jugemens et opinions des hommes ; si elles ont leur revolution, leur saison, leur naissance, leur mort, comme les chous ; si le ciel les agite et les roule à sa poste, quelle magistrale authorité et permanante leur allons nous attribuant ? Si par experience nous touchons à la main que la forme de nostre estre despend de l’air, du climat et du terroir où nous naissons, non seulement le tainct, la taille, la complexion et les contenances, mais encore les facultez de l’ame, et plaga coeli non solum ad robur corporum, sed etiam animorum facit, dict Vegece ; et que la Deesse fondatrice de la ville d’Athenes choisit à la situer une température de pays qui fist les hommes prudents, comme les prestres d’Aegipte aprindrent à Solon, Athenis tenue coelum, ex quo etiam acutiores putantur Attici ; crassum Thebis, itaque pingues Thebani et valentes ; en maniere que, ainsi que les fruicts naissent divers et les animaux, les hommes naissent aussi plus et moins belliqueux, justes, temperans et dociles : ici subjects au vin, ailleurs au larecin ou à la paillardise ; icy enclins à superstition, ailleurs à la mescreance ; icy à la liberté, icy à la servitude ; capables d’une science ou d’un art, grossiers ou ingenieux, obeïssans ou rebelles, bons ou mauvais, selon que porte l’inclination du lieu où ils sont assis, et prennent nouvelle complexion si on les change de place, comme les arbres : qui fut la raison pour laquelle Cyrus ne voulut accorder aux Perses de abandonner leur païs aspre et bossu pour se transporter en un autre doux et plain, disant que les terres grasses et molles font les hommes mols, et les fertiles les esprits infertiles ; si nous voyons tantost fleurir un art, une opinion, tantost une autre, par quelque influance celeste ; tel siecle produire telles natures et incliner l’humain genre à tel ou tel ply ; les espris des hommes tantost gaillars, tantost maigres, comme nos chams ; que deviennent toutes ces belles prerogatifves dequoy nous nous allons flatant ? Puis qu’un homme sage se peut mesconter, et cent hommes, et plusieurs nations, voire et l’humaine nature selon nous se mesconte plusieurs siecles en cecy ou en cela, quelle seureté avons nous que par fois elle cesse de se mesconter, et qu’en ce siecle elle ne soit en mesconte ? Il me semble, entre autres tesmoignages de nostre imbecillité, que celui-cy ne merite pas d’estre oublié, que par desir mesmes, l’homme ne sçache trouver ce qu’il luy faut ; que, non par jouyssance, mais par imagination et par souhait, nous ne puissions estre d’accord de ce dequoy nous avons besoing pour nous contenter. Laissons à nostre pensée tailler et coudre à son plaisir, elle ne pourra pas seulement desirer ce qui luy est propre, et se satisfaire :

quid enim ratione timemus
Aut cupimus ? quid tam dextro pede concipis, ut te
Conatus non poeniteat votique peracti ?

C’est pourquoy Socrates ne requeroit les dieux sinon de luy donner ce qu’ils sçavoient luy estre salutaire. Et la priere des Lacedemoniens, publique et privée, portoit simplement les choses bonnes et belles leur estre octroyées : remettant à la discretion divine le triage et choix d’icelles :

Conjugium petimus partumque uxoris ; at illi
Notum qui pueri qualisque futura sit uxor.

Et le Chrestien supplie Dieu que sa volonté soit faite, pour ne tomber en l’inconvenient que les poetes feignent du Roy Midas. Il requist les dieux que tout ce qu’il toucheroit se convertit en or. Sa priere fut exaucée : son vin fut or, son pain or, et la plume de sa couche, et d’or sa chemise et son vestement ; de façon qu’il se trouva accablé soubs la jouissance de son desir et estrené d’une commodité insuportable. Il luy desprier ses prieres,

Attonitus novitate mali, divesque miserque,
Effugere optat opes, et quae modo voverat, odit.

Disons de moy-mesme. Je demandois à la fortune, autant qu’autre chose, l’ordre Sainct Michel, estant jeune : car c’estoit lors l’extreme marque d’honneur de la noblesse Françoise et tres-rare. Elle me l’a plaisamment accordé. Au lieu de me monter et hausser de ma place pour y avaindre, elle m’a bien plus gratieusement traité, elle l’a ravallé et rabaissé jusques à mes espaules et au dessoubs. Cleobis et Biton, Trophonius et Agamedes, ayans requis, ceux là leur Deesse, ceux cy leur Dieu, d’une recompense digne de leur pieté, eurent la mort pour present, tant les opinions celestes sur ce qu’il nous faut, sont diverses aux nostres. Dieu pourroit nous ottroyer les richesses, les honneurs, la vie et la santé mesme, quelquefois à nostre dommage : car tout ce qui nous est plaisant, ne nous est pas tousjours salutaire. Si, au lieu de la guerison, il nous envoye la mort ou l’empirement de nos maux, Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt, il le fait par les raisons de sa providence, qui regarde bien plus certainement ce qui nous est deu que nous ne pouvons faire ; et le devons prendre en bonne part, comme d’une main tres-sage et tres-amie :

si consilium vis
Permittes ipsis expendere numinibus, quid
Conveniat nobis, rebusque sit utile nostris :
Charior est illis homo quam sibi.

Car de les requerir des honneurs, des charges, c’est les requerir qu’ils vous jettent à une bataille ou au jeu de dez, ou telle autre chose de laquelle l’issue vous est incognue et le fruict doubteux. Il n’est point de combat si violent entre les philosophes, et si aspre, que celuy qui se dresse sur la question du souverain bien de l’homme, duquel, par le calcul de Varro, nasquirent 288 sectes. Qui autem de summo bono dissentit, de tota philosophiae ratione dissentit.

Tres mihi convivae propre dissentire videntur,
Poscentes vario multum diversa palato :
Quid dem ? quid non dem ? Renuis tu quod jubet alter ;
Quod petis, id sanè est invisum acidumque duobus.

Nature devroit ainsi respondre à leurs contestations et à leurs debats. Les uns disent nostre bien estre loger en la vertu, d’autres en la volupté, d’autres au consentir à nature ; qui, en la science ; qui, à n’avoir point de douleur ; qui, à ne se laisser emporter aux apparences (et à cette fantasie semble retirer cet’autre, de l’antien Pythagoras,

Nil admirari prope res est una, Numaci,
Solaque quae possit facere et servare beatum,

qui est la fin de la secte Pyrrhonienne) ; Aristote attribue à magnanimité rien n’admirer. Et disoit Archesilas les soustenemens et l’estat droit et inflexible du jugement estre les biens, mais les consentements et applications estre les vices et les maux. Il est vray qu’en ce qu’il l’establissoit par axiome certain, il se départoit du Pyrronisme. Les Pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien c’est l’Ataraxie, qui est l’immobilité du jugement, ils ne l’entendent pas dire d’une façon affirmative ; mais le mesme bransle de leur ame qui leur faict fuir les precipices et se mettre à couvert du serein, celuy là mesme leur presente cette fantasie et leur en faict refuser une autre. Combien je desire que, pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justus Lipsius, le plus sçavant homme qui nous reste, d’un esprit tres-poly et judicieux, vrayement germain à mon Turnebus, eust et la volonté, et la santé, et assez de repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincerement et curieusement, autant que nous y pouvons voir, les opinions de l’ancienne philosophie sur le subject de nostre estre et de noz meurs, leurs controverses, le credit et suitte des pars, l’application de la vie des autheurs et sectateurs à leurs preceptes és accidens memorables et exemplaires. Le bel ouvrage et utile que ce seroit’ Au demeurant, si c’est de nous que nous tirons le reglement de nos meurs, à quelle confusion nous rejettons nous ! Car ce que nostre raison nous y conseille de plus vray-semblable, c’est generalement à chacun d’obeir aux loix de son pays, comme est l’advis de Socrates inspiré, dict-il, d’un conseil divin. Et par là que veut elle dire, sinon que nostre devoir n’a autre regle que fortuite ? La verité doit avoir un visage pareil et universel. La droiture et la justice, si l’homme en connoissoit qui eust corps et veritable essence, il ne l’atacheroit pas à la condition des coustumes de cette contrée ou de celle là ; ce ne seroit pas de la fantasie des Perses ou des Indes que la vertu prendroit sa forme. Il n’est rien subject à plus continuelle agitation que les loix. Dépuis que je suis nay, j’ai veu trois et quatre fois rechanger celle des Anglois, noz voisins, non seulement en subject politique, qui est celuy qu’on veut dispenser de constance, mais au plus important subject qui puisse estre, à sçavoir de la religion. Dequoy j’ay honte et despit, d’autant plus que c’est une nation à laquelle ceux de mon quartier ont eu autrefois une si privée accointance qu’il reste encore en ma maison aucunes traces de nostre ancien cousinage. Et chez nous icy, j’ay veu telle chose qui nous estoit capitale, devenir legitime ; et nous, qui en tenons d’autres, sommes à mesmes, selon l’incertitude de la fortune guerrière, d’estre un jour criminels de laese majesté humaine et divine, nostre justice tombant à la merci de l’injustice, et, en l’espace de peu d’années de possession, prenant une essence contraire. Comment pouvoit ce Dieu ancien plus clairement accuser en l’humaine cognoissance l’ignorance de l’estre divin, et apprendre aux hommes que la religion n’estoit qu’une piece de leur invention, propre à lier leur societé, qu’en declarant, comme il fit, à ceux qui en recherchoient l’instruction de son trepied, que le vrai culte à chacun estoit celuy qu’il trouvoit observé par l’usage du lieu où il estoit ? O Dieu ! quelle obligation n’avons nous à la benignité de nostre souverain createur pour avoir desniaisé nostre creance de ces vagabondes et arbitraires devotions et l’avoir logée sur l’eternelle base de sa saincte parolle’ Que nous dira donc en cette necessité la philosophie ? Que nous suyvons les loix de nostre pays ? c’est à dire cette mer flotante des opinions d’un peuple ou d’un Prince, qui me peindront la justice d’autant de couleurs et la reformeront en autant de visages qu’il y aura en eux de changemens de passion ? Je ne puis pas avoir le jugement si flexible. Quelle bonté est-ce que je voyois hyer en credit, et demain plus, et que le trajet d’une riviere faict crime ? Quelle verité que ces montaignes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au delà ? Mais ils sont plaisans quand, pour donner quelque certitude aux loix, ils disent qu’il y en a aucunes fermes, perpetuelles et immuables, qu’ils nomment naturelles, qui sont empreintes en l’humain genre par la condition de leur propre essence. Et, de celles là, qui en fait le nombre de trois, qui de quatre, qui plus, qui moins : signe que c’est une marque aussi douteuse que le reste. Or, ils sont si defortunez (car comment puis je autrement nommer cela que deffortune, que d’un nombre de loix si infiny il ne s’en rencontre au moins une que la fortune et temerité du sort ait permis estre universellement receue par le consentement de toutes les nations ?) ils sont, dis-je, si miserables que de ces trois ou quatre loix choisies il n’en y a une seule qui ne soit contredite et desadvoee, non par une nation, mais par plusieurs. Or c’est la seule enseigne vraysemblable, par laquelle ils puissent argumenter aucunes loix naturelles, que l’université de l’approbation. Car ce que nature nous auroit veritablement ordonné, nous l’ensuivrions sans doubte d’un commun consentement. Et non seulement toute nation, mais tout homme particulier, ressentiroit la force et la violence que luy feroit celuy qui le voudroit pousser au contraire de cette loy. Qu’ils m’en montrent, pour voir, une de cette condition. Protagoras et Ariston ne donnoyent autre essence à la justice des loix que l’authorité et opinion du legislateur ; et que, cela mis à part, le bon et l’honneste perdoyent leurs qualitez et demeuroyent des noms vains de choses indifferentes. Thrasimacus en Platon estime qu’il n’y a point d’autre droit que la commodité du superieur. Il n’est chose en quoy le monde soit si divers qu’en coustumes et loix. Telle chose est icy abominable, qui apporte recommandation ailleurs, comme en Lacedemone la subtilité de desrober. Les mariages entre les proches sont capitalement defendus entre nous, ils sont ailleurs en honneur,

gentes esse feruntur
In quibus et nato genitrix, et nata parenti
Jungitur, et pietas geminato crescit amore.

Le meurtre des enfans, meurtre des peres, communication de femmes, trafique de voleries, licence à toutes sortes de voluptez, il n’est rien en somme si extreme qui ne se trouve receu par l’usage de quelque nation. Il est croyable qu’il y a des loix naturelles, comme il se voit és autres creatures ; mais en nous elles sont perdues, cette belle raison humaine s’ingerant par tout de maistriser et commander, brouillant et confondant le visage des choses selon sa vanité et inconstance.

Nihil itaque amplius nostrum est : quod nostrum dico, artis est.

Les subjects ont divers lustres et diverses considerations : c’est de là que s’engendre principalement la diversité d’opinions. Une nation regarde un subject par un visage, et s’arreste à celuy là ; l’autre, par un autre. Il n’est rien si horrible à imaginer que de manger son pere. Les peuples qui avoyent anciennement cette coustume, la prenoyent toutesfois pour tesmoignage de pieté et de bonne affection, cerchant par là à donner à leurs progeniteurs la plus digne et honorable sepulture, logeant en eux mesmes et comme en leurs moelles les corps de leurs peres et leurs reliques, les vivifiant aucunement et regenerant par la transmutation en leur chair vive au moyen de la digestion et du nourrissement. Il est aysé à considerer quelle cruauté et abomination c’eust esté, à des hommes abreuvez et imbus de cette superstition, de jetter la despouille des parens à la corruption de la terre et nourriture des bestes et des vers. Licurgus considera au larrecin la vivacité, diligence, hardiesse et adresse qu’il y a à surprendre quelque chose de son voisin, et l’utilité qui revient au public, que chacun en regarde plus curieusement à la conservation de ce qui est sien ; et estima que de cette double institution, à assaillir et à defandre, il s’en tiroit du fruit à la discipline militaire (qui estoit la principale science et vertu à quoy il vouloit duire cette nation) de plus grande consideration que n’estoit le desordre et l’injustice de se prevaloir de la chose d’autruy. Dionysius le tyran offrit à Platon une robe à la mode de Perse, longue, damasquinée et parfumée ; Platon la refusa, disant qu’estant nay homme, il ne se vestiroit pas volontiers de robe de femme ; mais Aristippus l’accepta, avec cette responce que nul accoutrement ne pouvoit corrompre un chaste courage. Ses amis tançoient sa lascheté de prendre si peu à cœur que Dionisius luy eust craché au visage : Les pescheurs, dict-il, souffrent bien d’estre baignés des ondes de la mer depuis la teste jusqu’aux pieds pour attraper un goujon. Diogenes lavoit ses choulx, et le voyant passer : Si tu sçavois vivre de choulx, tu ne ferois pas la cour à un tyran. A quoy Aristippus : Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des choulx. Voylà comment la raison fournit d’apparence à divers effects. C’est un pot à deux anses, qu’on peut saisir à gauche et à dextre :

bellum, ô terra hospita, portas ;
Bello armantur equi, bellum haec armenta minantur.
Sed tamen iidem olim curru succedere sueti
Quadrupedes, et frena jugo concordia ferre ;
Spes est pacis.

On preschoit Solon de n’espandre pour la mort de son fils des larmes impuissantes et inutiles : Et c’est pour cela, dict-il, que plus justement je les espans, qu’elles sont inutiles et impuissantes. La femme de Socrates rengregeoit son deuil par telle circonstance : O qu’injustement le font mourir ces meschans juges ! --Aimerois tu donc mieux que ce fut justement, luy repliqua il. Nous portons les oreilles percées ; les Grecs tenoient cela pour une marque de servitude. Nous nous cachons pour jouir de nos femmes, les Indiens le font en public. Les Schythes immoloyent les estrangers en leurs temples, ailleurs les temples servent de franchise.

Inde furor vulgi, quod numina vicinorum
Odit quisque locus, cum solos credat habendos
Esse Deos quos ipse colit.

J’ay ouy parler d’un juge, lequel, où il rencontroit un aspre conflit entre Bartolus et Baldus, et quelque matiere agitée de plusieurs contrarietez, mettoit au marge de son livre : Question pour l’amy ; c’est à dire que la verité estoit si embrouillée et debatue qu’en pareille cause il pourroit favoriser celle des parties que bon luy sembleroit. Il ne tenoit qu’à faute d’esprit et de suffisance qu’il ne peut mettre par tout : Question pour l’amy. Les advocats et les juges de nostre temps trouvent à toutes causes assez de biais pour les accommoder où bon leur semble. A une science si infinie, dépandant de l’authorité de tant d’opinions et d’un subject si arbitraire, il ne peut estre qu’il n’en naisse une confusion extreme de jugemens. Aussi n’est-il guiere si cler procés auquel les advis ne se trouvent divers. Ce qu’une compaignie a jugé, l’autre le juge au contraire, et elle mesmes au contraire une autre fois. Dequoy nous voyons des exemples ordinaires par cette licence, qui tasche merveilleusement la cerimonieuse authorité et lustre de nostre justice, de ne s’arrester aux arrests, et courir des uns aux autres juges pour decider d’une mesme cause. Quant à la liberté des opinions philosophiques touchant le vice et la vertu, c’est chose où il n’est besoing de s’estendre, et où il se trouve plusieurs advis qui valent mieux teus que publiez aux faibles esprits. Arcesilaus disoit n’estre considerable en la paillardise, de quel costé et par où on le fut. Et obscoenas voluptates, si natura requirit, non genere, aut loco, aut ordine, sed forma, aetate, figura metiendas Epicurus putat. Ne amores quidem sanctos a sapiente alienos esse arbitrantur. Quaeramus ad quam usque aetatem juvenes amandi sint. Ces deux derniers lieux Stoïques et, sur ce propos, le reproche de Dicaearchus à Platon mesme, montrent combien la plus saine philosophie souffre de licences esloignées de l’usage commun et excessives. Les loix prennent leur authorité de la possession et de l’usage ; il est dangereux de les ramener à leur naissance : elles grossissent et s’ennoblissent en roulant, comme nos rivieres : suyvez les contremont jusques à leur source, ce n’est qu’un petit surion d’eau à peine reconnoissable, qui s’enorgueillit ainsin et se fortifie en vieillissant. Voyez les anciennes considerations qui ont donné le premier branle à ce fameux torrent, plein de dignité, d’horreur et de reverence : vous les trouverez si legeres et si delicates, que ces gens icy qui poisent tout et le ramenent à la raison, et qui ne reçoivent rien par authorité et à credit, il n’est pas merveille s’ils ont leurs jugemens souvent tres-esloignez des jugémens publiques. Gens qui prennent pour patron l’image premiere de nature, il n’est pas merveille si, en la pluspart de leurs opinions, ils gauchissent la voye commune. Comme, pour exemple : peu d’entre eux eussent approuvé les conditions contrainctes de nos mariages ; et la plus part ont voulu les femmes communes et sans obligation. Ils refusoient nos ceremonies. Chrysippus disoit qu’un philosophe fera une douzaine de culebutes en public, voire sans haut de chausses, pour une douzaine d’olives. A peine eust il donné advis à Clisthenes de refuser la belle Agariste, sa fille, à Hippoclides pour luy avoir veu faire l’arbre fourché sur une table. Metroclez lascha un peu indiscretement un pet en disputant, en presence de son eschole, et se tenoit en sa maison, caché de honte, jusques à ce que Crates le fut visiter ; et, adjoutant à ses consolations et raisons l’exemple de sa liberté, se mettant à peter à l’envi avec luy, il luy osta ce scrupule, et de plus le retira à sa secte Stoïque, plus franche, de la secte Peripatetique, plus civile, laquelle jusques lors il avoit suivi. [p. 584] Ce que nous appellons honnesteté, de n’oser faire à descouvert ce qui nous est honneste de faire à couvert, ils l’appelloient sottise ; et de faire le fin à taire et desadvouer ce que nature, coustume et nostre desir publient et proclament de nos actions, ils l’estimoient vice. Et leur sembloit que c’estoit affoler les mysteres de Venus que de les oster du retiré sacraire de son temple pour les exposer à la veue du peuple, et que tirer ses jeux hors du rideau, c’estoit les avilir (c’est une espece de poix que la honte ; la recelation, reservation, circonscription, parties de l’estimation) ; que la volupté tres ingenieusement faisoit instance, sous le masque de la vertu, de n’estre prostituée au milieu des quarrefours, foulée des pieds et des yeux de la commune, trouvant à dire la dignité et commodité de ses cabinets accoustumez. De là disent aucuns, que d’oster les bordels publiques, c’est non seulement espandre par tout la paillardise qui estoit assignée à ce lieu là, mais encore esguillonner les hommes à ce vice par la malaisance.

Moechus es Aufidiae, qui vir, Corvine, fuisti ;
Rivalis fuerat qui tuus, ille vir est.
Cur aliena placet tibi, quae tua non placet uxor ?
Nunquid securus non potes arrigere ?

Cette experience se diversifie en mille exemples :

Nullus in urbe fuit tota qui tangere vellet
Uxorem gratis, Caeciliane, tuam,
Dum licuit ; sed nunc, positis custodibus, ingens
Turba fututorum est. Ingeniosus homo es.

On demandoit à un philosophe, qu’on surprit à mesme, ce qu’il faisoit. Il respondit tout froidement : Je plante un homme, ne rougissant non plus d’estre rencontré en cela que si on l’eust trouvé plantant des aulx. C’est, comme j’estime, d’une opinion trop tendre et respectueuse, qu’un grant et religieux auteur tient cette action si necessairement obligée à l’occultation et à la vergoigne, qu’en la licence des embrassements cyniques il ne se peut persuader que la besoigne en vint à sa fin, ains qu’elle s’arrestoit à representer des mouvemens lascifs seulement, pour maintenir l’impudence de la profession de leur eschole ; et que, pour eslancer ce que la honte avoit contraint et retiré, il leur estoit encore apres besoin de chercher l’ombre. Il n’avoit pas veu assez avant en leur desbauche. Car Diogenes, exerçant en publiq sa masturbation, faisoit souhait en presence du peuple assistant, qu’il peut ainsi saouler son ventre en le frottant. A ceux qui luy demandoient pourquoy il ne cherchoit lieu plus commode à manger qu’en pleine rue : C’est, respondit il, que j’ay faim en pleine rue. Les femmes philosofes, qui se mesloient à leur secte, se mesloient aussi à leur personne en tout lieu, sans discretion ; et Hipparchia ne fut receue en la societé de Crates qu’en condition de suyvre en toutes choses les us et coustumes de sa regle. Ces philosophes icy donnoient extreme prix à la vertu et refusoient toutes autres disciplines que la morale ; si est ce qu’en toutes actions ils attribuoyent la souveraine authorité à l’election de leur sage et au dessus des loix : et n’ordonnoyent aux voluptez autre bride que la moderation et la conservation de la liberté d’autruy. Heraclitus et Protagoras, de ce que le vin semble amer au malade et gracieux au sain, l’aviron tortu dans l’eau et droit à ceux qui le voient hors de là, et de pareilles apparences contraires qui se trouvent aux subjects, argumenterent que tous subjects avoient en eux les causes de ces apparences ; et qu’il y avoit au vin quelque amertume qui se rapportoit au goust du malade, l’aviron certaine qualité courbe se rapportant à celuy qui le regarde dans l’eau. Et ainsi de tout le reste. Qui est dire que tout est en toutes choses, et par consequent rien en aucune, car rien n’est où tout est. Cette opinion me ramentoit l’experience que nous avons, qu’il n’est aucun sens ny visage, ou droict, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne trouve aux escrits qu’il entreprend de fouiller. En la parole la plus nette, pure et parfaicte qui puisse estre, combien de fauceté et de mensonge a l’on fait naistre ? quelle heresie n’y a trouvé des fondements assez et tesmoignages, pour entreprendre et pour se maintenir ? C’est pour cela que les autheurs de telles erreurs ne se veulent jamais departir de cette preuve, du tesmoignage de l’interpretation des mots. Un personnage de dignité, me voulant approuver par authorité cette queste de la pierre philosophale où il est tout plongé, m’allegua dernierement cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disoit s’estre premierement fondé pour la descharge de sa conscience (car il est de profession ecclesiastique) ; et, à la verité, l’invention n’en estoit pas seulement plaisante, mais encore bien proprement accommodée à la deffence de cette belle science. Par cette voye se gaigne le credit des fables divinatrices. Il n’est prognostiqueur, s’il a cette authorité qu’on le daigne feuilleter, et rechercher curieusement tous les plis et lustres de ses paroles, à qui on ne face dire tout ce qu’on voudra, comme aux Sybilles : car il y a tant de moyens d’interpretation qu’il est malaisé que, de biais ou de droit fil, un esprit ingenieux ne rencontre en tout sujet quelque air qui luy serve à son poinct. Pourtant se trouve un stile nubileux et doubteux en si frequent et ancien usage’Que l’autheur puisse gaigner cela d’attirer et enbesoigner à soy la posterité (ce que non seulement la suffisance, mais autant ou plus la faveur fortuite de la matiere peut gaigner) ; qu’au demeurant il se presente, par bestise ou par finesse, un peu obscurement et diversement : il ne lui chaille ! Nombre d’esprits, le belutants et secouants, en exprimeront quantité de formes, ou selon, ou à costé, ou au contraire de la sienne, qui lui feront toutes honneur. Il se verra enrichi des moyens de ses disciples, comme les regens du Lendit. C’est ce qui a faict valoir plusieurs choses de neant, qui a mis en credit plusieurs escrits, et chargé de toute sorte de matiere qu’on a voulu : une mesme chose recevant mille et mille, et autant qu’il nous plaist d’images et considerations diverses. Est-il possible qu’Homere aye voulu dire tout ce qu’on luy faict dire ; et qu’il se soit presté à tant et si diverses figures que les theologiens, legislateurs, capitaines, philosophes, toute sorte de gens qui traittent sciences, pour differemment et contrairement qu’ils les traittent, s’appuyent de luy, s’en rapportent à luy : maistre general à tous offices, ouvrages et artisans ; General Conseillier à toutes entreprises. Quiconque a eu besoin d’oracles et de predictions, en y a trouvé pour son faict. Un personnage sçavant, et de mes amis, c’est merveille quels rencontres et combien admirables il en faict naitre en faveur de nostre religion ; et ne se peut aysément departir de cette opinion, que ce ne soit le dessein d’Homere (si luy est cet autheur aussi familier qu’à homme de nostre siecle). Et ce qu’il trouve en faveur de la nostre, plusieurs anciennement l’avoient trouvé en faveur des leurs.

Voyez demener et agiter Platon. Chacun, s’honorant de l’appliquer à soi, le couche du costé qu’il le veut. On le promeine et l’insere à toutes les nouvelles opinions que le monde reçoit ; et le differente l’on a soy-mesmes selon le different cours des choses. On faict desadvouer à son sens les meurs licites en son siecle, d’autant qu’elles sont illicites au nostre. Tout cela vifvement et puissamment, autant qu’est puissant et vif l’esprit de l’interprete. Sur ce mesme fondement qu’avoit Heraclitus et cette sienne sentence, que toutes choses avoient en elles les visages qu’on y trouvoit, Democritus en tiroit une toute contraire conclusion, c’est que les subjects n’avoient du tout rien de ce que nous y trouvions ; et de ce que le miel estoit doux à l’un et amer à l’autre, il argumentoit qu’il n’estoit ni doux ny amer. Les Pyrrhoniens diroient qu’ils ne sçavent s’il est doux ou amer, ou ny l’un ny l’autre, ou tous les deux : car ceux-cy gaignent tousjours le haut point de la dubitation. Les Cirenaiens tenoint que rien n’estoit perceptible par le dehors, et que cela estoit seulement perceptible, qui nous touchoit par l’interne attouchemant, comme la douleur et la volupté, ne recognoissants ny ton ny couleur, mais certaines affections seulement qui nous en venoint ; et que l’homme n’avoit autre siege de son jugement. Protagoras estimoit estre vrai à chacun ce qui semble à chacun. Les epicuriens logent aux sens tout jugement et en la notice des choses et en la volupté. Platon a voulu le jugement de la verité et la verité mesmes, retirée des opinions et des sens, appartenir à l’esprit et à la cogitation. Ce propos m’a porté sur la consideration des sens, ausquels gist le plus grand fondement et preuve de nostre ignorance. Tout ce qui se connoist, il se connoist sans doubte par la faculté du cognoissant : car, puis que le jugement vient de l’operation de celuy qui juge, c’est raison que cette operation il la parface par ses moiens et volonté, non par la contrainte d’autruy, comme il adviendroit si nous connoissions les choses par la force et selon la loy de leur essence. Or toute cognoissance s’achemine en nous par les sens : ce sont nos maistres,

via qua munita fidei
Proxima fert humanum in pectus templaque mentis.

La science commence par eux et se resout en eux. Apres tout, nous ne sçaurions non plus qu’une pierre, si nous ne sçavions qu’il y a son, odeur, lumiere, saveur, mesure, pois, mollesse, durté, aspreté, couleur, polisseure, largeur, profondeur. Voylà le plant et les principes de tout le bastiment de nostre science. Et, selon aucuns, science n’est autre chose que sentiment. Quiconque me peut pousser à contredire les sens, il me tient à la gorge, il ne me sçauroit faire reculer plus arriere. Les sens sont le commencement et la fin de l’humaine cognoissance :

Invenies primis ab sensibus esse creatam
Notitiam veri, neque sensus posse refelli.
Quid majore fide porro quam sensus haberi
Debet ?

Qu’on leur attribue le moins qu’on pourra, tousjours faudra il leur donner cela, que par leur voye et entremise s’achemine toute nostre instruction. Cicero dict que Chrisippus, ayant essayé de rabattre de la force des sens et de leur vertu, se representa à soy mesmes des argumens au contraire et des oppositions si vehementes qu’il n’y peut satisfaire. Sur quoy Carneades, qui maintenoit le contraire party, se vantoit de se servir des armes mesmes et paroles de Chrysippus pour le combattre, et s’escrioit à cette cause contre luy : O miserable, ta force t’a perdu’ Il n’est aucun absurde selon nous plus extreme que de maintenir que le feu n’eschaufe point, que la lumiere n’esclaire point, qu’il n’y a point de pesanteur au fer ny de fermeté, qui sont notices que nous apportent les sens, ny creance ou science en l’homme qui se puisse comparer à celle-là en certitude. La premiere consideration que j’ay sur le subject des sens, c’est que je mets en doubte que l’homme soit prouveu de tous sens naturels. Je voy plusieurs animaux qui vivent une vie entiere et parfaicte, les uns sans la veue, autres sans l’ouye : qui sçait si en nous aussi il ne manque pas encore un, deux, trois et plusieurs autres sens ? car, s’il en manque quelqu’un, nostre discours n’en peut découvrir le defaut. C’est le privilege des sens d’estre l’extreme borne de nostre apercevance : il n’y a rien au delà d’eux qui nous puisse servir à les descouvrir ; voire ny l’un sens n’en peut descouvrir l’autre,

An poterunt oculos aures reprehendere, an aures
Tactus, an hunc porro tactum sapor arguet oris,
An confutabunt nares, oculive revincent ?

Ils font trestous la ligne extreme de nostre faculté,

seorsum cuique potestas
Divisa est, sua vis cuique est.

Il est impossible de faire concevoir à un homme naturellement aveugle qu’il n’y void pas, impossible de luy faire desirer la veue et regretter son defaut. Parquoy nous ne devons prendre aucune asseurance de ce que nostre ame est contente et satisfaicte de ceux que nous avons, veu qu’elle n’a pas dequoy sentir en cela sa maladie et son imperfection, si elle y est. Il est impossible de dire chose à cet aveugle, par discours, argument ny similitude, qui loge en son imagination aucune apprehension de lumiere, de couleur et de veue. Il n’y a rien plus arriere qui puisse pousser le sens en evidence. Les aveugles nais, qu’on void desirer à y voir, ce n’est pas pour entendre ce qu’ils demandent : ils ont appris de nous qu’ils ont à dire quelque chose, qu’ils ont quelque chose à desirer, qui est en nous, la quelle ils nomment bien, et ses effects et consequences ; mais ils ne sçavent pourtant pas que c’est, ny ne l’aprehendent ny pres ny loin. J’ay veu un gentil-homme de bonne maison, aveugle nay, au-moins aveugle de tel aage qu’il ne sçait que c’est que veue : il entend si peu ce qui luy manque, qu’il use et se sert comme nous des paroles propres au voir, et les applique d’une mode toute sienne et particuliere. On luy presentoit un enfant du quel il estoit parrain ; l’ayant pris entre ses bras : Mon Dieu, dict-il, le bel enfant ! qu’il le faict beau voir ! qu’il a le visage guay’Il dira comme l’un d’entre nous : Cette sale a une belle veue : il faict clair, il faict beau soleil. Il y a plus : car, par ce que ce sont nos exercices que la chasse, la paume, la bute, et qu’il l’a ouy dire, il s’y affectionne et s’y embesoigne, et croid y avoir la mesme part que nous y avons ; il s’y picque et s’y plaist, et ne les reçoit pourtant que par les oreilles. On luy crie que voylà un liévre, quand on est en quelque belle splanade où il puisse picquer ; et puis on luy dict encore que voylà un lievre pris : le voylà aussi fier de sa prise, comme il oit dire aux autres qu’ils le sont. L’esteuf, il le prend à la main gauche et le pousse à tout sa raquette ; de la harquebouse, il en tire à l’adventure, et se paye de ce que ses gens luy disent qu’il est ou haut ou costié. Que sçait-on si le genre humain faict une sottise pareille, à faute de quelque sens, et que par ce defaut la plus part du visage des choses nous soit caché ? Que sçait-on si les difficultez que nous trouvons en plusieurs ouvrages de nature viennent de là ? et si plusieurs effets des animaux qui excedent nostre capacité, sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à dire ? et si aucuns d’entre eux ont une vie plus pleine par ce moyen et entiere que la nostre ? Nous saisissons la pomme quasi par tous nos sens ; nous y trouvons de la rougeur, de la polisseure, de l’odeur et de la douceur ; outre cela, elle peut avoir d’autres vertus, comme d’asseicher ou restreindre, ausquelles nous n’avons point de sens qui se puisse rapporter. Les proprietez que nous apellons occultes en plusieurs choses, comme à l’aimant d’attirer le fer, n’est-il pas vray-semblable qu’il y a des facultez sensitives en nature, propres à les juger et à les appercevoir, et que le defaut de telles facultez nous apporte l’ignorance de la vraye essence de telles choses ? C’est à l’avanture quelque sens particulier qui descouvre aux coqs l’heure du matin et de minuict, et les esmeut à chanter ; qui apprend aus poulles, avant tout usage et experience, de craindre un esparvier, et non une oye, ny un paon, plus grandes bestes ; qui advertit les poulets de la qualité hostile qui est au chat contre eux et à ne se desfier du chien, s’armer contre le mionement, voix aucunement flateuse, non contre l’abaier, voix aspre et quereleuse ; aux freslons, aux formis et aux rats, de choisir tousjours le meilleur fromage et la meilleure poire avant que d’y avoir tasté ; et qui achemine le cerf, l’elefant, le serpent à la cognoissance de certaine herbe propre à leur guerison. Il n’y a sens qui n’ait une grande domination, et qui n’apporte par son moyen un nombre infiny de connoissances. Si nous avions à dire l’intelligence des sons, de l’harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science. Car, outre ce qui est attaché au propre effect de chasque sens, combien d’argumens, de consequences et de conclusions tirons nous aux autres choses par la comparaison de l’un sens à l’autre ! Qu’un homme entendu imagine l’humaine nature produicte originellement sans la veue, et discoure combien d’ignorance et de trouble luy apporteroit un tel defaut, combien de tenebres et d’aveuglement en nostre ame : on verra par là combien nous importe à la cognoissance de la verité la privation d’un autre tel sens, ou de deux, ou de trois, si elle est en nous. Nous avons formé une verité par la consultation et concurrence de nos cinq sens ; mais à l’advanture falloit-il l’accord de huict ou de dix sens et leur contribution pour l’appercevoir certainement et en son essence. Les sectes qui combatent la science de l’homme, elles la combatent principalement par l’incertitude et foiblesse de nos sens : car, puis que toute cognoissance vient en nous par leur entremise et moyen, s’ils faillent au raport qu’ils nous font, s’ils corrompent ou alterent ce qu’ils nous charrient du dehors, si la lumiere qui par eux s’écoule en nostre ame, est obscurcie au passage, nous n’avons plus que tenir. De cette extreme difficulté sont nées toutes ces fantasies : que chaque subjet a en soy tout ce que nous y trouvons ; qu’il n’a rien de ce que nous y pensons trouver ; et celle des Epicuriens, que le Soleil n’est non plus grand que ce que nostre veue le juge,

Quicquid id est, nihilo fertur majore figura
Quam nostris oculis quam cernimus, esse videtur ;

que les apparences qui representent un corps grand à celuy qui en est voisin, et plus petit à celuy qui en est esloigné, sont toutes deux vrayes,

Nec tamen hic oculis falli concedimus hilum Proinde animi vitium hoc oculis adfingere noli ; et resoluement qu’il n’y a aucune tromperie aux sens ; qu’il faut passer à leur mercy, et cercher ailleurs des raisons pour excuser la difference et contradiction que nous y trouvons ; voyre inventer toute autre mensonge et resverie (ils en viennent jusques là) plustost que d’accuser les sens. Timagoras juroit que, pour presser ou biaizer son oeuil, il n’avoit jamais apperceu doubler la lumiere de la chandelle, et que cette semblance venoit du vice de l’opinion, non de l’instrument. De toutes les absurditez la plus absurde aux Epicuriens est desavouer la force et effect des sens.

Proinde quod in quoque est his visum tempore, verum est.
Et, si non potuit ratio dissolvere causam,
Cur ea quae fuerint juxtim quadrata, procul sint
Visa rotunda, tamen praestat rationis egentem
Reddere mendosè causas utriusque figurae,
Quam manibus manifesta suis emittere quoquam,
Et violare fidem primam, et convellere tota
Fundamenta quibus nixatur vita salusque.
Non modo enim ratio ruat omnis, vita quoque ipsa
Concidat extemplo, nisi credere sensibus ausis,
Praecipitésque locos vitare, et caetera quae sint
In genere hoc fugienda.

Ce conseil desesperé et si peu philosophique ne represente autre chose, si non que l’humaine sciance ne se peut maintenir que par raison des-raisonnable, folle et forcenée ; mais qu’encore vaut il mieux que l’homme, pour se faire valoir, s’en serve et de tout autre remede, tant fantastique soit il, que d’avouer sa necessaire bestise : verité si desavantageuse’Il ne peut fuir que les sens ne soient les souverains maistres de sa cognoissance ; mais ils sont incertains et falsibliables à toutes circonstances. C’est là où il se faut battre à outrance, et, si les forces justes nous faillent, comme elles font, y employer l’opiniastreté, la temerité, l’impudence. Au cas que ce que disent les Epicuriens soit vray, asçavoir que nous n’avons pas de science si les apparences des sens sont fauces ; et ce que disent les Stoïciens, s’il est aussi vray que les apparences des sens sont si fauces qu’elles ne nous peuvent produire aucune science : nous conclurrons, aux despens de ces deux grandes sectes dogmatistes, qu’il n’y a point de science. Quant à l’erreur et incertitude de l’operation des sens, chacun s’en peut fournir autant d’exemples qu’il luy plaira, tant les fautes et tromperies qu’ils nous font, sont ordinaires. Au retantir d’un valon, le son d’une trompette semble venir devant nous, qui vient d’une lieue derriere :

Extantesque procul medio de gurgite montes
Iidem apparent longè diversi licet
Et fugere ad puppim colles campique videntur
Quos agimus propter navim
ubi in medio nobis equus acer obhaesit
Flumine, equi corpus transversum ferre videtur
Vis, et in adversum flumen contrudere raptim.

A manier une balle d’arquebouse soubs le second doigt, celuy du milieu estant entrelassé par dessus, il faut extremement se contraindre, pour advouer qu’il n’y en ait qu’une, tant le sens nous en represente deux. Car que les sens soyent maintesfois maistres du discours, et le contraignent de recevoir des impressions qu’il sçait et juge estre fauces, il se void à tous coups. Je laisse à part celuy de l’atouchement, qui a ses operations plus voisines, plus vives et substantielles, qui renverse tant de fois, par l’effet de la douleur qu’il apporte au corps, toutes ces belles resolutions Stoïques,

et contraint de crier au ventre celuy qui a estably en son ame ce dogme avec toute resolution, que la colique, comme toute autre maladie et douleur, est chose indifferente, n’ayant la force de rien rabatre du souverain bonheur et felicité en laquelle le sage est logé par sa vertu. Il n’est cœur si mol que le son de nos tabourins et de nos trompetes n’eschauffe ; ny si dur, que la douceur de la musique n’esveille et ne chatouille ; ny ame si revesche qui ne se sente touchée de quelque reverence à considerer cette vastité sombre de nos Églises, la diversité d’ornemens et ordre de nos ceremonies, et ouyr le son devotieux de nos orgues, et la harmonie si posée et religieuse de nos voix. Ceux mesme qui y entrent avec mespris, sentent quelque frisson dans le cœur, et quelque horreur, qui les met en deffiance de leur opinion. Quant à moy, je ne m’estime point assez fort pour ouyr en sens rassis des vers d’Horace et de Catulle, chantez d’une voix suffisante par une belle et jeune bouche. Et Zenon avoit raison de dire que la voix estoit la fleur de la beauté. On m’a voulu faire accroire qu’un homme, que tous nous autres françois cognoissons, m’avoit imposé en me recitant des vers qu’il avoit faicts, qu’ils n’estoient pas tels sur le papier qu’en l’air, et que mes yeux en feroyent contraire jugement à mes oreilles, tant la prononciation a de credit à donner prix et façon aux ouvrages qui passent à sa mercy. Sur quoy Philoxenus ne fut pas fascheux, lequel oyant un donner mauvais ton à quelque sienne composition, se print à fouler aux pieds et casser de la brique qui estoit à luy, disant : Je romps ce qui est à toi, comme tu corromps ce qui est à moy. A quoy faire ceux mesmes qui se sont donnez la mort d’une certaine resolution, destournoyent ils la face pour ne voir le coup qu’ils se faisoyent donner ? et ceux qui pour leur santé desirent et commandent qu’on les incise et cauterise, ne peuvent soustenir la veue des aprets, utils et operation du chirurgien ? attendu que la veue ne doit avoir aucune participation à cette douleur. Cela ne sont ce pas propres exemples à verifier l’authorité que les sens ont sur le discours ? Nous avons beau sçavoir que ces tresses sont empruntées d’un page ou d’un laquais ; que cette rougeur est venue d’Espaigne, et cette blancheur et polisseure de la mer Oceane, encore faut il que la veue nous force d’en trouver le subject plus aimable et plus agreable, contre toute raison. Car en cela il n’y a rien du sien,

Auferimur cultu ; gemmis auroque teguntur
Crimina : pars minima est ipsa puella sui.
Saepe ubi sit quod ames inter tam multa requiras :
Decipit hoc oculos Aegide, dives amor.

Combien donnent à la force des sens les poetes, qui font Narcisse esperdu de l’amour de son ombre,

Cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse ;
Se cupit imprudens ; et qui probat, ipse probatur ;
Dumque petit, petitur ; paritérque accendit et ardet ;

et l’entendement de Pygmalion si troublé par l’impression de la veue de sa statue d’ivoire, qu’il l’aime et la serve pour vive’

Oscula dat reddique putat, sequiturque tenetque,
Et credit tactis digitos insidere membris ;
Et metuit pressos veniat ne livor in artus.

Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets de fer clersemez, qui soit suspendue au haut des tours nostre Dame de Paris, il verra par raison evidante qu’il est impossible qu’il en tombe, et si ne se sçauroit garder (s’il n’a accoustumé le mestier des recouvreurs) que la veue de cette hauteur extreme ne l’espouvante et ne le transisse. Car nous avons assez affaire de nous asseurer aux galeries qui sont en nos clochiers, si elles sont façonnées à jour, encores qu’elles soyent de pierre. Il y en a qui n’en peuvent pas seulement porter la pensée. Qu’on jette une poutre entre ces deux tours, d’une grosseur telle qu’il nous la faut à nous promener dessus, il n’y a sagesse philosophique de si grande fermeté qui puisse nous donner courage d’y marcher comme nous ferions, si elle estoit à terre. J’ay souvent essayé cela en nos montaignes de deçà (et si suis de ceux qui ne s’effrayent que mediocrement de telles choses) que je ne pouvoy souffrir la veue de cette profondeur infinie sans horreur et tramblement de jarrets et de cuisses, encores qu’il s’en fallut bien ma longueur que je ne fusse du tout au bort, et n’eusse sçeu choir si je ne me fusse porté à escient qu’il y eust, pourveu qu’en cette pente il s’y presentast un arbre ou bosse de rochier pour soustenir un peu la veue et la diviser, que cela nous allege et donne asseurance, comme si c’estoit chose dequoy à la cheute nous peussions recevoir secours ; mais que les precipices coupez et uniz, nous ne les pouvons pas seulement regarder sans tournoyement de teste : ut despici sine vertigine simul oculorum animique non possit ; qui est une evidente imposture de la veue. Ce beau philosophe se creva les yeux pour descharger l’ame de la desbauche qu’elle en recevoit, et pouvoir philosopher plus en liberté. Mais, à ce conte, il se devoit aussi faire estouper les oreilles, que Theophrastus dict estre le plus dangereux instrument que nous ayons pour recevoir des impressions violentes à nous troubler et changer, et se devoit priver en fin de tous les autres sens, c’est à dire de son estre et de sa vie. Car ils ont tous cette puissance de commander nostre discours et nostre ame. Fit etiam saepe specie quadam, saepe vocum gravitate et cantibus, ut pellantur animi vehementius ; saepe etiam cura et timore. Les medecins tiennent qu’il y a certaines complexions qui s’agitent par aucuns sons et instrumens jusques à la fureur. J’en ay veu qui ne pouvoient ouyr ronger un os soubs leur table sans perdre patience ; et n’est guiere homme qui ne se trouble à ce bruit aigre et poignant que font les limes en raclant le fer ; comme, à ouyr mascher prez de nous, ou ouyr parler quelqu’un qui ait le passage du gosier ou du nez empesché, plusieurs s’en esmeuvent jusques à la colère et la haine. Ce fleuteur protocole de Gracchus, qui amolissoit, roidissoit et contournoit la vois de son maistre lors qu’il haranguoit à Rome, à quoy servoit il, si le mouvement et qualité du son n’avoit force à esmouvoir et alterer le jugement des auditeurs ? Vrayement il y a bien dequoy faire si grande feste de la fermeté de cette belle piece, qui se laisse manier et changer au branle et accidens d’un si leger vent ! Cette mesme piperie que les sens apportent à nostre entendement, ils la reçoivent à leur tour. Nostre ame par fois s’en revenche de mesme ; ils mentent et se trompent à l’envy. Ce que nous voyons et oyons agitez de colere, nous ne l’oyons pas tel qu’il est,

Et solem geminum, et duplices se ostendere Thebas. L’objet que nous aymons nous semble plus beau qu’il n’est,
Multimodis igitur pravas turpésque videmus
Esse in delitiis, summoque in honore vigere,

et plus laid celuy que nous avons à contre cœur. A un homme ennuyé et affligé la clarté du jour semble obscurcie et tenebreuse. Nos sens sont non seulement alterez, mais souvent hebetez du tout par les passions de l’ame. Combien de choses voyons nous, que nous n’appercevons pas si nous avons nostre esprit empesché ailleurs ?

In rebus quoque apertis noscere possis,
Si non advertas animum, proinde esse, quasi omni
Tempore semotae fuerint, longéque remotae.

Il semble que l’ame retire au dedans et amuse les puissances des sens. Par ainsin, et le dedans et le dehors de l’homme est plein de foiblesse et de mensonge. Ceux qui ont apparié nostre vie à un songe, ont eu de la raison, à l’avanture plus qu’ils ne pensoyent. Quand nous songeons, nostre ame vit, agit, exerce toutes ses facultez, ne plus ne moins que quand elle veille ; mais si plus mollement et obscurement, non de tant certes que la differance y soit comme de la nuit à une clarté vifve ; ouy, comme de la nuit à l’ombre : là elle dort, icy elle sommeille, plus et moins. Ce sont tousjours tenebres, et tenebres Cymmerienes. Nous veillons dormans, et veillans dormons. Je ne vois pas si clair dans le sommeil ; mais, quand au veiller, je ne le trouve jamais assez pur et sans nuage. Encores le sommeil en sa profondeur endort par fois les songes. Mais nostre veiller n’est jamais si esveillé qu’il purge et dissipe bien à point les resveries, qui sont les songes des veillans, et pires que songes. Nostre raison et nostre ame, recevant les fantasies et opinions qui luy naissent en dormant, et authorisant les actions de nos songes de pareille approbation qu’elle faict celles du jour, pourquoy ne mettons nous en doubte si nostre penser, nostre agir, n’est pas un autre songer, et nostre veiller quelque espece de dormir ? Si les sens sont noz premiers juges, ce ne sont pas les nostres qu’il faut seuls appeller au conseil, car en cette faculté les animaux ont autant ou plus de droit que nous. Il est certain qu’aucuns ont l’ouye plus aigue que l’homme, d’autres la veue, d’autres le sentiment, d’autres l’atouchement ou le goust. Democritus disoit que les Dieux et les bestes avoyent les facultez sensitives beaucoup plus parfaictes que l’homme. Or, entre les effects de leurs sens et les nostres, la difference est extreme. Notre salive nettoye et asseche nos playes, elle tue le serpent :

Tantaque in his rebus distantia differitasque est,
Ut quod alis cibus est, aliis fuat acre venenum.
Saepe etenim serpens, hominis contacta saliva,
Disperit, ac sese mandendo conficit ipsa.

Quelle qualité donnerons nous à la salive ? ou selon nous, ou selon le serpent ? Par quel des deux sens verifierons nous sa veritable essence que nous cerchons ? Pline dit qu’il y a aux Indes certains lievres marins qui nous sont poison, et nous à eux, de maniere que du seul attouchement nous les tuons : qui sera veritablement poison, ou l’homme ou le poisson ? à qui en croirons nous, ou au poisson de l’homme, ou à l’homme du poisson ? Quelque qualité d’air infecte l’homme, qui ne nuict point au bœuf ; quelque autre, le boeuf, qui ne nuict point à l’homme : laquelle des deux sera, en verité et en nature, pestilente qualité ? Ceux qui ont la jaunisse, ils voyent toutes choses jaunatres et plus pasles que nous :

Lurida praeterea fiunt quaecunque tuentur
Arquati.

Ceux qui ont cette maladie que les medecins nomment Hyposphragma, qui est une suffusion de sang sous la peau, voient toutes choses rouges et sanglantes. Ces humeurs qui changent ainsi les operations de nostre veue, que sçavons nous si elles predominent aux bestes et leur sont ordinaires ? Car nous en voyons les unes qui ont les yeux jaunes comme noz malades de jaunisse, d’autres qui les ont sanglans de rougeur ; à celles là il est vray-semblable que la couleur des objects paroit autre qu’à nous ; quel jugement des deux sera le vray ? Car il n’est pas dict que l’essence des choses se raporte à l’homme seul. La durté, la blancheur, la profondeur et l’aigreur touchent le service et science des animaux, comme la nostre : nature leur en a donné l’usage comme à nous. Quand nous pressons l’œil, les corps que nous regardons, nous les apercevons plus longs et estendus ; plusieurs bestes ont l’œil ainsi pressé : cette longueur est donc à l’avanture la veritable forme de ce corps, non pas celle que noz yeux lui donnent en leur assiete ordinaire. Si nous serrons l’œil par dessoubs, les choses nous semblent doubles,

Bina lucernarum florentia lumina flammis,
Et duplices hominum facies, et corpora bina.

Si nous avons les oreilles empeschées de quelque chose, ou le passage de l’ouye resserré, nous recevons le son autre que nous ne faisons ordinairement ; les animaux qui ont les oreilles velues, ou qui n’ont qu’un bien petit trou au lieu de l’oreille, ils n’oyent par consequent pas ce que nous oyons et reçoivent le son autre. Nous voyons aux festes et aux theatres que, opposant à la lumiere des flambeaux une vitre teinte de quelque couleur, tout ce qui est en ce lieu nous appert ou vert, ou jaune, ou violet,

Et vulgo faciunt id lutea russaque vela
Et ferrugina, cum magnis intenta theatris
Per malos volgata trabesque trementia pendent :
Namque ibi consessum caveai subter, et omnem
Scenai speciem, patrum, matrumque, deorumque
Inficiunt, coguntque suo volitare colore,

il est vray-semblable que les yeux des animaux, que nous voyons estre de diverse couleur, leur produisent les apparences des corps de mesmes leurs yeux. Pour le jugement de l’action des sens, il faudroit donc que nous en fussions premierement d’accord avec les bestes, secondement entre nous mesmes. Ce que nous ne sommes aucunement ; et entrons en debat tous les coups de ce que l’un oit, void ou goute quelque chose autrement qu’un autre ; et debatons, autant que d’autre chose, de la diversité des images que les sens nous raportent. Autrement oit et voit, par la regle ordinaire de nature, et autrement gouste un enfant qu’un homme de trente ans, et cettuy-cy autrement qu’un sexagenaire. Les sens sont aux uns plus obscurs et plus sombres, aux autres plus ouverts et plus aigus. Nous recevons les choses autres et autres, selon que nous sommes et qu’il nous semble. Or nostre sembler estant si incertain et controversé, ce n’est plus miracle [p. 599] si on nous dict que nous pouvons avouer que la neige nous apparoit blanche, mais que d’establir si de son essence elle est telle et à la verité, nous ne nous en sçaurions respondre : et, ce commencement esbranlé, toute la science du monde s’en va necessairement à vau-l’eau. Quoy, que nos sens mesmes s’entr’empeschent l’un l’autre ? Une peinture semble eslevée à la veue, au maniement elle semble plate ; dirons nous que le musc soit aggreable ou non, qui resjouit nostre sentiment et offence nostre goust ? Il y a des herbes et des unguens propres à une partie du corps, qui en blessent une autre ; le miel est plaisant au goust, mal plaisant à la veue. Ces bagues qui sont entaillées en forme de plumes, qu’on appelle en devise : pennes sans fin, il n’y a œil qui en puisse discerner la largeur et qui se sçeut deffendre de cette piperie, que d’un costé elles n’aillent en eslargissant, et s’apointant et estressissant par l’autre, mesmes quand on les roule autour du doigt ; toutesfois au maniement elles vous semblent equables en largeur et par tout pareilles. Ces personnes qui, pour aider leur volupté, se servoient anciennement de miroirs propres à grossir et aggrandir l’object qu’ils representent, affin que les membres qu’ils avoient à embesoigner, leur pleussent d’avantage par cette accroissance oculaire ; auquel des deux sens donnoient-ils gaigné, ou à la veue qui leur representoit ces membres gros et grands à souhait, ou à l’attouchement qui les leur presentoit petits et desdaignables ? Sont-ce nos sens qui prestent au subject ces diverses conditions, et que les subjets n’en ayent pourtant qu’une comme nous voyons du pain que nous mangeons : ce n’est que pain, mais nostre usage en faict des os, du sang, de la chair, des poils et des ongles :

Ut cibus, in membra atque artus cum diditur omnes,
Disperit, atque aliam naturam sufficit ex se.

L’humeur que succe la racine d’un arbre, elle se fait tronc, feuille et fruit ; et l’air n’estant qu’un, il se faict, par l’appliquation à une trompette, divers en mille sortes de sons : sont-ce, dis-je, nos sens qui façonnent de mesme de diverses qualitez ces sujects, ou s’ils les ont telles ? Et sur ce doubte, que pouvons nous resoudre de leur veritable essence ? D’avantage, puis que les accidens des maladies, de la resverie ou du sommeil, nous font paroistre les choses autres qu’elles ne paroissent aux sains, aux sages et à ceux qui veillent, n’est-il pas vraysemblable que nostre assiette droicte et nos humeurs naturelles ont aussi dequoy donner un estre aux choses, se rapportant à leur condition, et les accommoder à soy, comme font les humeurs desreglées ? et nostre santé aussi capable de leur fournir son visage, comme la maladie ? Pourquoy n’a le temperé quelque forme des objects relative à soy, comme l’intempéré, et ne leur imprimera-il pareillement son charactere ? Le desgouté charge la fadeur au vin ; le sain, la saveur ; l’alteré, la friandise. Or, nostre estat accommodant les choses à soy et les transformant selon soy, nous ne sçavons plus quelles sont les choses en verité : car rien ne vient à nous que falsifié et alteré par nos sens. Où le compas, l’esquarre et la regle sont gauches, toutes les proportions qui s’en tirent, tous les bastimens qui se dressent à leur mesure, sont aussi necessairement manques et defaillans. L’incertitude de nos sens rend incertain tout ce qu’ils produisent :

Denique ut in fabrica, si prava est regula prima,
Normaque si fallax rectis regionibus exit,
Et libella aliqua si ex parte claudicat hilum,
Omnia mendosè fieri atque obstipa necessum est,
Prava, cubantia, prona, supina, atque absona tecta,
Jam ruere ut quaedam videantur velle, ruantque
Prodita judiciis fallacibus omnia primis.
Hic igitur ratio tibi rerum prava necesse est
Falsaque sit, falsis quaecumque à sensibus orta est.

Au demeurant, qui sera propre à juger de ces différences ? Comme nous disons, aux debats de la religion, qu’il nous faut un juge non attaché à l’un ny à l’autre party, exempt de chois et d’affection, ce qui ne se peut parmy les Chrestiens, il advient de mesme en cecy ; car, s’il est vieil, il ne peut juger du sentiment de la vieillesse, estant luy mesme partie en ce debat ; s’il est jeune, de mesme ; sain, de mesme ; de mesme, malade, dormant et veillant. Il nous faudroit quelqu’un exempt de toutes ces qualitez, afin que, sans praeoccupation de jugement, il jugeast de ces propositions comme à luy indifferentes ; et à ce conte il nous faudroit un juge qui ne fut pas. Pour juger des apparences que nous recevons des subjets, il nous faudroit un instrument judicatoire ; pour verifier cet instrument, il nous y faut de la demonstration ; pour verifier la demonstration, un instrument : nous voilà au rouet. Puis que les sens ne peuvent arrester nostre dispute, estans pleins eux-mesmes d’incertitude, il faut que ce soit la raison ; aucune raison ne s’establira sans une autre raison : nous voylà à reculons jusques à l’infiny. Nostre fantasie ne s’applique pas aux choses estrangeres, ains elle est conceue par l’entremise des sens ; et les sens ne comprennent pas le subject estranger, ains seulement leurs propres passions ; et par ainsi la fantasie et apparence n’est pas du subject, ains seulement de la passion et souffrance du sens, laquelle passion et subject sont choses diverses : parquoy qui juge par les apparences, juge par chose autre que le subject. Et de dire que les passions des sens rapportent à l’ame la qualité des subjects estrangers par ressemblance, comment se peut l’ame et l’entendement asseurer de cette ressemblance, n’ayant de soy nul commerce avec les subjects estrangers ? Tout ainsi comme, qui ne cognoit pas Socrates, voyant son pourtraict, ne peut dire qu’il luy ressemble. Or qui voudroit toutesfois juger par les apparences : si c’est par toutes, il est impossible, car elles s’entr’empeschent par leurs contrarietez et discrepances, comme nous voyons par experience ; sera ce qu’aucunes apparences choisies reglent les autres ? Il faudra verifier cette choisie par une autre choisie, la seconde par la tierce ; et par ainsi ce ne sera jamais faict. Finalement, il n’y a aucune constante existence, ny de nostre estre, ny de celuy des objects. Et nous, et nostre jugement, et toutes choses mortelles, vont coulant et roulant sans cesse. Ainsin il ne se peut establir rien de certain de l’un à l’autre, et le jugeant et le jugé estans en continuelle mutation et branle. Nous n’avons aucune communication à l’estre, par ce que toute humaine nature est tousjours au milieu entre le naistre et le mourir, ne baillant de soy qu’une obscure apparence et ombre, et une incertaine et debile opinion. Et si, de fortune, vous fichez vostre pensée à vouloir prendre son estre, ce sera ne plus ne moins que qui voudroit empoigner l’eau : car tant plus il serrera et pressera ce qui de sa nature coule par tout, tant plus il perdra ce qu’il vouloit tenir et empoigner. Ainsin, estant toutes choses subjectes à passer d’un changement en autre, la raison, y cherchant une reelle subsistance, se trouve deceue, ne pouvant rien apprehender de subsistant et permanant, par ce que tout ou vient en estre et n’est pas encore du tout, ou commence à mourir avant qu’il soit nay. Platon disoit que les corps n’avoient jamais existence, ouy bien naissance : estimant qu’Homere eust faict l’ocean pere des Dieus, et Thetis la mere, pour nous montrer que toutes choses sont en fluxion, muance et variation perpetuelle : opinion commune à tous les Philosophes avant son temps, comme il dict, sauf le seul Parmenides, qui refusoit mouvement aux choses, de la force du quel il faict grand cas ; Pythagoras, que toute matiere est coulante et labile : les Stoiciens, qu’il n’y a point de temps present, et que ce que nous appellons present, n’est que la jointure et assemblage du futur et du passé ; Heraclitus, que jamais homme n’estoit deux fois entré en mesme riviere ; Epicharmus, que celuy qui a pieça emprunté de l’argent, ne le doit pas maintenant ; et que celuy qui cette nuict a esté convié à venir ce matin disner, vient aujourd’huy non convié, attendu que ce ne sont plus eux : ils sont devenus autres ; et qu’il ne se pouvoit trouver une substance mortelle deux fois en mesme estat, car, par soudaineté et legereté de changement, tantost elle dissipe, tantost elle rassemble ; elle vient et puis s’en va. De façon que ce qui commence à naistre ne parvient jamais jusques à perfection d’estre, pourautant que ce naistre n’acheve jamais, et jamais n’arreste, comme estant à bout. Ains, depuis la semence, va tousjours se changeant et muant d’un à autre. Comme de semence humaine se fait premierement dans le ventre de la mere un fruict sans forme, puis un enfant formé, puis, estant hors du ventre, un enfant de mammelle ; apres il devient garson ; puis consequemment un jouvenceau ; apres un homme faict ; puis un homme d’aage ; à la fin decrepité vieillard. De maniere que l’aage et generation subsequente va tousjours desfaisant et gastant la precedente :

Mutat enim mundi naturam totius aetas,
Ex alioque alius status excipere omnia debet,
Nec manet ulla sui similis res : omnia migrant,
Omnia commutat natura et vertere cogit.

Et puis nous autres sottement craignons une espece de mort, là où nous en avons desjà passé et en passons tant d’autres. Car non seulement, comme disoit Heraclitus, la mort du feu est generation de l’air, et la mort de l’air generation de l’eau, mais encor plus manifestement le pouvons nous voir en nous mesmes. La fleur d’aage se meurt et passe quand la vieillesse survient, et la jeunesse se termine en fleur d’aage d’homme faict, l’enfance en la jeunesse, et le premier aage meurt en l’enfance, et le jour d’hier meurt en celuy du jourd’huy, et le jourd’huy mourra en celuy de demain ; et n’y a rien qui demeure ne qui soit tousjours un. Car, qu’il soit ainsi, si nous demeurons tousjours mesmes et uns, comment est-ce que nous nous esjouyssons maintenant d’une chose, et maintenant d’une autre ? Comment est-ce que nous aymons choses contraires ou les haïssons, nous les louons ou nous les blasmons ? Comment avons nous differentes affections, ne retenant plus le mesme sentiment en la mesme pensée ? Car il n’est pas vray-semblable que sans mutation nous prenions autres passions ; et ce qui souffre mutation ne demeure pas un mesme, et, s’il n’est pas un mesme, il n’est donc pas aussi. Ains, quant et l’estre tout un, change aussi l’estre simplement, devenant tousjours autre d’un autre. Et par consequent se trompent et mentent les sens de nature, prenans ce qui apparoit pour ce qui est, à faute de bien sçavoir que c’est qui est. Mais qu’est-ce donc qui est veritablement ? Ce qui est eternel, c’est à dire qui n’a jamais eu de naissance, ny n’aura jamais fin ; à qui le temps n’apporte jamais aucune mutation. Car c’est chose mobile que le temps, et qui apparoit comme en ombre, avec la matiere coulante et fluante tousjours, sans jamais demeurer stable ny permanente ; à qui appartiennent ces mots : devant et apres, et a esté ou sera, lesquels tout de prime face montrent evidemment que ce n’est pas chose qui soit : car ce seroit grande sottise et fauceté toute apparente de dire que cela soit qui n’est pas encore en estre, ou qui desjà a cessé d’estre. Et quand à ces mots : present, instant, maintenant, par lesquels il semble que principalement nous soustenons et fondons l’intelligence du temps, la raison le descouvrant le destruit tout sur le champ : car elle le fend incontinent et le part en futur et en passé, comme le voulant voir necessairement desparty en deux. Autant en advient-il à la nature qui est mesurée, comme au temps qui la mesure. Car il n’y a non plus en elle rien qui demeure, ne qui soit subsistant ; ains y sont toutes choses ou nées, ou naissantes, ou mourantes. Au moyen dequoy ce seroit peché de dire de Dieu, qui est le seul qui est, qu’il fut ou il sera. Car ces termes là sont declinaisons, passages ou vicissitudes de ce qui ne peut durer ny demeurer en estre. Parquoy il faut conclurre que Dieu seul est, non poinct selon aucune mesure du temps, mais selon une eternité immuable et immobile, non mesurée par temps, ny subjecte à aucune declinaison ; devant lequel rien n’est, ny ne sera apres, ny plus nouveau ou plus recent, ains un realement estant, qui, par un seul maintenant emplit le tousjours ; et n’y a rien qui veritablement soit que luy seul, sans qu’on puisse dire : Il a esté, ou : Il sera ; sans commencement et sans fin. A cette conclusion si religieuse d’un homme payen je veux joindre seulement ce mot d’un tesmoing de mesme condition, pour la fin de ce long et ennuyeux discours, qui me fourniroit de matiere sans fin : O la vile chose, dict-il, et abjecte, que l’homme, s’il ne s’esleve au dessus de l’humanité ! Voylà un bon mot et un utile desir, mais pareillement absurde. Car de faire la poignée plus grande que le poing, la brassée plus grande que le bras, et d’esperer enjamber plus que de l’estandue de nos jambes, cela est impossible et monstrueux. Ny que l’homme se monte au dessus de soy et de l’humanité : car il ne peut voir que de ses yeux, ny saisir que de ses prises. Il s’eslevera si Dieu lui preste extraordinairement la main ; il s’eslevera, abandonnant et renonçant à ses propres moyens, et se laissant hausser et soubslever par les moyens purement celestes. C’est à nostre foy Chrestienne, non à sa vertu Stoique, de pretendre à cette divine et miraculeuse metamorphose.