Essais/Livre II/Chapitre 32

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (Livre IIp. 307v-311).


Defence de Seneque et de Plutarque
Chap. XXXII.



LA familiarité que j’ay avec ces personnages icy, et l’assistance qu’ils font à ma vieillesse et à mon livre massonné purement de leurs despouilles, m’oblige à espouser leur honneur. Quant à Seneque, par-my une miliasse de petits livrets, que ceux de la Religion pretendue reformée font courir pour la deffence de leur cause, qui partent par fois de bonne main et qu’il est grand dommage n’estre embesoignée à meilleur subject, j’en ay veu autres-fois un qui, pour alonger et remplir la similitude qu’il veut trouver du gouvernement de nostre pauvre feu Roy Charles neufiesme avec celuy de Neron, apparie feu Monsieur le Cardinal de Lorraine avec Seneque, leurs fortunes d’avoir esté tous deux les premiers au gouvernement de leurs princes, et quant et quant leurs meurs, leurs conditions et leurs deportemens. En-quoy, à mon opinion, il faict bien de l’honneur au-dict Seigneur Cardinal : car, encore que je soys de ceux qui estiment autant son esprit, son eloquence, son zele envers sa religion et service de son Roy, et sa bonne fortune d’estre nay en un siecle où il fut si nouveau et si rare, et quant et quant si necessaire pour le bien public, d’avoir un personnage Ecclesiastique de telle noblesse et dignité, suffisant et capable de sa charge, si est-ce qu’à confesser la verité, je n’estime sa capacité de beaucoup pres telle, ny sa vertu si nette et entiere ny si ferme, que celle de Seneque. Or ce livre de quoy je parle, pour venir à son but, faict une description de Seneque tres-injurieuse, ayant emprunté ces reproches de Dion, l’historien, duquel je ne crois aucunement le tesmoignage : car, outre ce qu’il est inconstant, qui, apres avoir appellé Seneque tres-sage tantost et tantost ennemy mortel des vices de Neron, le fait ailleurs avaritieux, usurier, ambitieux, lache, voluptueux et contre-faisant le philosophe à fauces enseignes, sa vertu paroist si vive et vigoureuse en ses escrits, et la defence y est si claire à aucunes de ces imputations, comme de sa richesse et despence excessive, que je n’en croiroy aucun tesmoignage au contraire. Et d’avantage, il est bien plus raisonnable de croire en telles choses les historiens Romains que les Grecs et estrangers. Or Tacitus et les autres parlent tres-honorablement et de sa vie et de sa mort, et nous le peignent en toutes choses personnage tres-excellent et tres-vertueux. Et je ne veux alleguer autre reproche contre le jugement de Dion que cetuy-cy, qui est inevitable : c’est qu’il a le sentiment si malade aux affaires Romaines qu’il ose soustenir la cause de Julius Caesar contre Pompeius et d’Antonius contre Cicero. Venons à Plutarque. Jean Bodin est un bon autheur de nostre temps, et accompagné de beaucoup plus de jugement que la tourbe des escrivailleurs de son siecle, et merite qu’on le juge et considere. Je le trouve un peu hardy en ce passage de sa Methode de l’histoire, où il accuse Plutarque non seulement d’ignorance (sur-quoy je l’eusse laissé dire, car cela n’est pas de mon gibier), mais aussi en ce que cet autheur escrit souvent des choses incroyables et entierement fabuleuses (ce sont ses mots). S’il eust dit simplement : les choses autrement qu’elles ne sont, ce n’estoit pas grande reprehension : car ce que nous n’avons pas veu, nous le prenons des mains d’autruy et à credit, et je voy que à escient il recite par fois diversement mesme histoire ; comme le jugement des trois meilleurs capitaines qui eussent onques esté, faict par Hannibal, il est autrement en la vie de Flaminius, autrement en celle de Pyrrhus. Mais de le charger d’avoir pris pour argent content des choses incroyables et impossibles, c’est accuser de faute de jugement le plus judicieux autheur du monde. Et voicy son exemple : Comme, ce dit-il, quand il recite qu’un enfant de Lacedemone se laissa deschirer tout le ventre à un renardeau qu’il avoit desrobé, et le tenoit caché soubs sa robe, jusques à mourir plustost que de descouvrir son larecin. Je trouve, en premier lieu, cet exemple mal choisi, d’autant qu’il est bien mal-aisé de borner les efforts des facultez de l’ame, là où des forces corporelles nous avons plus de loy de les limiter et cognoistre ; et à cette cause, si c’eust été à moy à faire, j’eusse plustost choisi un exemple de cette seconde sorte ; et il y en a de moins croyables, comme, entre autres, ce qu’il recite de Pyrrhus, que, tout blessé qu’il estoit, il donna si grand coup d’espée à un sien ennemy armé de toutes pieces, qu’il le fendit du haut de la teste jusques en bas, si que le corps se partit en deux parts. En son exemple, je n’y trouve pas grand miracle, ny ne reçois l’excuse de quoy il couvre Plutarque, d’avoir adjousté ce mot : Comme on dit, pour nous advertir et tenir en bride nostre creance. Car, si ce n’est aux choses receues par authorité et reverence d’ancienneté ou de religion, il n’eust voulu ny recevoir luy mesme ny nous proposer à croire choses de soy incroyables ; et que ce mot : Comme on dit, il ne l’employe pas en ce lieu pour cet effect, il est aysé à voir par ce que luy mesme nous raconte ailleurs, sur ce subject de la patience des enfans Lacedemoniens, des exemples advenuz de son temps, plus mal-aisez à persuader : comme celuy que Cicero a tesmoigné aussi avant luy, pour avoir, à ce qu’il dict, esté sur les lieux, que jusques à leur temps il se trouvoit des enfans, en cette preuve de patience à quoy on les essayoit devant l’autel de Diane, qui soufroyent d’y estre foytez jusques à ce que le sang leur couloit par tout, non seulement sans s’escrier, mais encore sans gemir, et aucuns jusques à y laisser volontairement la vie. Et ce que Plutarque aussi recite, avec cent autres tesmoins, que, au sacrifice, un charbon ardant s’estant coulé dans la manche d’un enfant Lacedemonien, ainsi qu’il encensoit, il se laissa brusler tout le bras jusques à ce que la senteur de la chair cuyte en vint aux assistans. Il n’estoit rien, selon leur coustume, où il leur alast plus de la reputation, ny dequoy ils eussent à souffrir plus de blasme et de honte, que d’estre surpris en larecin. Je suis si imbu de la grandeur de ces hommes là que non seulement il ne me semble, comme à Bodin, que son conte soit incroyable, que je ne le trouve pas seulement rare et estrange. L’histoire Spartaine est pleine de mille plus aspres exemples et plus rares : elle est à ce pris toute miracle. Marcellinus recite, sur ce propos du larecin, que de son temps il ne s’estoit encores peu trouver aucune sorte de tourment qui peut forcer les Egyptiens surpris en ce mesfaict, qui estoit fort en usage entre eux, de dire seulement leur nom. Un paisan Espagnol, estant mis à la geine sur les complices de l’homicide du praeteur Lutius Piso, crioit, au millieu des tormens, que ses amys ne bougeassent et l’assistassent en toute seureté, et qu’il n’estoit pas en la douleur de luy arracher un mot de confession ; et n’en eust on autre chose pour le premier jour. Le lendemain, ainsi qu’on le ramenoit pour recommencer son tourment, s’esbranlant vigoureusement entre les mains de ses gardes, il alla froisser sa teste contre un paroy et s’y tua. Epicharis, ayant soulé et lassé la cruauté des satellites de Neron et soustenu leur feu, leurs bastures, leurs engins, sans aucune voix de revelation de sa conjuration, tout un jour, raportée à la geine l’endemain, les membres tous brisez, passa un lasset de sa robe dans l’un bras de sa chaize à tout un nœud courant et, y fourrant sa teste, s’estrangla du pois de son cors. Ayant le corage d’ainsi mourir et se desrober aux premiers tourmens, semble elle pas à escient avoir presté sa vie à cette espreuve de sa patiance pour se moquer de ce tyran et encorager d’autres à semblable entreprinse contre luy ? Et qui s’enquerra à nos argolets des experiences qu’ils ont eues en ces guerres civiles, il se trouvera des effets de patience, d’obstination et d’opiniatreté, par-my nos miserables siecles et en cette tourbe molle et effeminée encore plus que l’Egyptienne, dignes d’estre comparez à ceux que nous venons de reciter de la vertu Spartaine. Je sçay qu’il s’est trouvé des simples paysans s’estre laissez griller la plante des pieds, ecrazer le bout des doits à tout le chien d’une pistole, pousser les yeux sanglants hors de la teste à force d’avoir le front serré d’une grosse corde, avant que de s’estre seulement voulu mettre à rançon. J’en ay veu un, laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtry et enflé d’un licol qui y pendoit encore, avec lequel on l’avoit tirassé toute la nuict à la queue d’un cheval, le corps percé en cent lieux à coups de dague, qu’on luy avoit donné non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte ; qui avoit souffert tout cela, et jusques à y avoir perdu parolle et sentiment, resolu, à ce qu’il me dict, de mourir plustost de mille morts (comme de vray, quand à sa souffrance, il en avoit passé une toute entiere) avant que rien promettre ; et si estoit un des plus riches laboureurs de toute la contrée. Combien en a l’on veu se laisser patiemment brusler et rotir pour des opinions empruntées d’autruy, ignorées et inconnues ! J’ay cogneu cent et cent femmes, car ils disent que les testes de Gascongne ont quelque prerogative en cela, que vous eussiez plustost faict mordre dans le fer chaut que de leur faire desmordre une opinion qu’elles eussent conçeue en cholere. Elles s’exasperent à l’encontre des coups et de la contrainte. Et celuy qui forgea le conte de la femme qui, pour aucune correction de menaces et bastonades, ne cessoit d’appeller son mary pouilleux, et qui, precipitée dans l’eau, haussoit encores, en s’estouffant, les mains et faisoit au dessus de sa teste signe de tuer des poux, forgea un conte duquel, en verité, tous les jours on voit l’image expresse en l’opiniastreté des femmes. Et est l’opiniastreté sœur de la constance, au moins en vigueur et fermeté. Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, selon ce qui est croyable et incroyable à nostre sens, comme j’ay dit ailleurs ; et est une grande faute, et en laquelle toute-fois la plus part des hommes tombent (ce que je ne dis pas pour Bodin), de faire difficulté de croire d’autruy ce qu’eux ne sçauroient faire. Ou ne voudroient. Il semble à chascun que la maistresse forme de nature est en luy ; touche et rapporte à celle là toutes les autres formes. Les allures qui ne se reglent aux siennes, sont faintes et artificielles. Quelle bestiale stupidité ! Moy, je considere aucuns hommes fort loing au-dessus de moy : noméement entre les anciens : et encores que je reconnoisse clairement mon impuissance à les suyvre de mes pas, je ne laisse pas de les suyvre à veue et juger les ressorts qui les haussent ainsin, desquels je apperçoy aucunement en moy les semences : comme je fay aussi de l’extreme bassesse des esprits, qui ne m’estonne et que je ne mescroy non plus. Je voy bien le tour que celles là se donnent pour se monter ; et admire leur grandeur ; et ces eslancemens que je trouve tres-beaux, je les embrasse ; et si mes forces n’y vont, au moins mon jugement s’y applique tres-volontiers. L’autre exemple qu’il allegue des choses incroyables et entierement fabuleuses dites par Plutarque, c’est qu’Agesilaus fut mulcté par les Ephores pour avoir attiré à soy seul le cœur et volonté de ses citoyens. Je ne sçay quelle marque de fauceté il y treuve ; mais tant y a que Plutarque parle là de choses qui luy devoyent estre beaucoup mieux connues qu’à nous ; et n’estoit pas nouveau en Grece de voir les hommes punis et exilez pour cela seul d’agreer trop à leurs citoyens, tesmoin l’Ostracisme et le Petalisme. Il y a encore en ce mesme lieu un’autre accusation qui me pique pour Plutarque, où il dict qu’il a bien assorty de bonne foy les Romains aux Romains et les Grecz entre eux, mais non les Romains aux Grecz, tesmoin, dit-il, Demostenes et Cicero, Caton et Aristides, Sylla et Lisander, Marcellus et Pelopidas, Pompeius et Agesilaus ; estimant qu’il a favorisé les Grecz de leur avoir donné des compaignons si dispareils. C’est justement attaquer ce que Plutarque a de plus excellent et louable : car en ces comparaisons (qui est la piece plus admirable de ses œuvres et en laquelle, à mon advis, il s’est autant pleu), la fidelité et syncerité de ses jugemens égale leur profondeur et leur pois. C’est un philosophe qui nous apprend la vertu. Voyons si nous le pourrons garentir de ce reproche de prevarication et fauceté. Ce que je puis panser avoir donné occasion à ce jugement, c’est ce grand et esclatant lustre des noms Romains que nous avons en la teste. Il ne nous semble point que Demosthenes puisse égaler la gloire d’un consul, proconsul et questeur de cette grande republique. Mais qui considerera la verité de la chose et les hommes en eux mesmes, à quoy Plutarque a plus visé, et à balancer leurs meurs, leurs naturels, leur suffisance que leur fortune, je pense, au rebours de Bodin, que Ciceron et le vieux Caton en doivent de reste à leurs compaignons. Pour son dessein, j’eusse plustost choisi l’exemple du jeune Caton comparé à Phocion : car, en ce païr, il se trouveroit une plus vray-semblable disparité à l’advantage du Romain. Quand à Marcellus, Sylla et Pompeius, je voy bien que leurs exploits de guerre sont plus enflez, glorieux et pompeus que ceux des Grecs que Plutarque leur apparie ; mais les actions les plus belles et vertueuses, non plus en la guerre qu’ailleurs, ne sont pas tousjours les plus fameuses. Je voy souvent des noms de capitaines estouffez soubs la splendeur d’autres noms de moins de merite : tesmoin Labienus, Ventidius, Telesinus et plusieurs autres. Et, à le prendre par là, si j’avois à me plaindre pour les Grecs, pourrois-je pas dire que beaucoup moins est Camillus comparable à Themistocles, les Gracches à Agis et Cleomenes, Numa à Licurgus ? Mais c’est folie de vouloir juger d’un traict les choses à tant de visages. Quand Plutarque les compare, il ne les égale pas pourtant. Qui plus disertement et conscientieusement pourroit remarquer leurs differences ? Vient-il à parangonner les victoires, les exploits d’armes, la puissance des armées conduites par Pompeius, et ses triumphes, avec ceux d’Agesilaus : Je ne croy pas, dit-il, que Xenophon mesme, s’il estoit vivant, encore qu’on luy ait concédé d’écrire tout ce qu’il a voulu à l’advantage d’Agesilaus, osast le mettre en comparaison. Parle-il de conferer Lisander à Sylla : Il n’y a, dit-il, point de comparaison, ny en nombre de victoires, ny en hazard de batailles : car Lisander ne gaigna seulement que deux batailles navales, etc. Cela, ce n’est rien desrober aux Romains : pour les avoir simplement presentez aux Grecs, il ne leur peut avoir fait injure, quelque disparité qui y puisse estre ; et Plutarque ne les contrepoise pas entiers ; il n’y a en gros aucune preference : il apparie les pieces et les circonstances, l’une apres l’autre, et les juge separément. Parquoy, si on le vouloit convaincre de faveur, il falloit en esplucher quelque jugement particulier, ou dire en general qu’il auroit failly d’assortir tel Grec à tel Romain : d’autant qu’il y en auroit d’autres plus correspondans pour les apparier, et se rapportans mieux.