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Essais/Livre III/Chapitre 7

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Essais (1595)
Texte établi par P. Villey et V. L. Saulnier, P. U. F. (Livre IIIp. 402v-405).
De l’incommodité de la grandeur
Chap. VII


PUisque nous ne la pouvons aveindre, vengeons nous à en mesdire. Si n’est pas entierement mesdire de quelque chose, d’y trouver des deffauts ; il s’en trouve en toutes choses, pour belles et desirables qu’elles soyent. En general, elle a cet evident avantage qu’elle se ravalle quand il luy plaist, et qu’à peu pres elle a le chois de l’une et l’autre condition : car on ne tombe pas de toute hauteur ; il en est plus desquelles on peut descendre sans tomber. Bien me ſemble il, que nous la faiſons trop valoir ; & trop valoir auſſi la reſolution de ceux que nous avons, ou veu ou ouy dire, l’avoir meſpriſee, ou s’en eſtre deſmis, de leur propre deſſein. Son eſſence n’eſt pas ſi evidemment commode, qu’on ne la puiſſe refuſer ſans miracle. Je trouve l’effort bien difficile à la souffrance des maux, mais au contentement d’une mediocre meſure de fortune, & fuite de la grãdeur, j’y trouve fort peu d’affaire. C’est une vertu, ce me ſemble, où moy, qui ne ſuis qu’un oyſon, arriverois ſans beaucoup de contention. Que doivent faire ceux, qui mettroient encores en conſideration, la gloire qui accompagne ce refus, auquel il peut eſcheoir plus d’ambition, qu’au deſir meſme & jouyſſance de la grandeur. D’autant que l’ambition ne ſe conduit jamais mieux ſelon ſoy, que par une voye eſgaree & inuſitee. J’aiguiſe mon courage vers la patience, je l’affoiblis vers le deſir. Autant ay−je à ſouhaiter qu’un autre, & laiſſe à mes ſouhaits autant de liberté & d’indiſcretion ; mais pourtant ſi ne m’est−il jamais advenu, de ſouhaiter ny empire ny Royauté, ny l’eminẽce de ces hautes fortunes & commandereſſes. Je ne viſe pas de ce coſté là : je m’aime trop. Quand je penſe à croiſtre, c’eſt baſſement, d’une accroiſſance contrainte & coüarde, proprement pour moy : en reſolution, en prudence, en santé, en beauté, & en richeſſe encore. Mais ce credit, cette auctorité ſi puiſſante, foule mon imagination. & tout à l’oppoſite de l’autre, m’aymerois à l’avãture mieux, deuxieſme ou troisieſme à Perigeux, que premier à Paris : au moins ſans mentir, mieux troisieſme à Paris, que premier en charge. Je ne veux ny debattre avec un huiſſier de porte, miſerable inconu ; ny faire fendre en adoration, les preſſes où je paſſe : je ſuis duit à un eſtage moyen, cõme par ma fortune, auſſi par mon gouſt. J’ay ainsi l’ame poltrone, que je ne meſure pas la bonne fortune ſelõ ſa hauteur, mais ſelon ſa facilité. Je suis deſgouté de maitriſe, & active & paſſive.Le plus aſpre & difficile meſtier du monde, à mon gré, c’est, faire dignement le Roy. J’excuſe plus de leurs fautes, qu’on ne fait communéement, en conſideration de l’horrible poix de leur charge, qui m’eſtonne. Il eſt difficile de garder mesure, à une puiſſance ſi deſmesuree. Si eſt−ce que c’eſt envers ceux−meſmes qui ſont de moins excellente nature, une ſinguliere incitation à la vertu, d’eſtre logé en tel lieu, où vous ne faciez aucun bien, qui ne soit mis en regiſtre & en conte : & où le moindre bien faire porte ſur tant de gens : & où voſtre ſuffiſance, comme celle des preſcheurs, s’adreſſe principalement au peuple, juge peu exacte, facile à piper, facile à cõtenter. Il eſt peu de choſes, auſquelles nous puiſſions donner le jugement ſyncere, par ce qu’il en eſt peu, auſquelles en quelque façon nous n’ayons particulier intereſt. La ſuperiorité & inferiorité, la maiſtrise ſ la ſubjection, ſont obligées à une naturelle envie & conteſtation, il faut qu’elles ſ'entrepillent perpetuellement. Je ne crois ny l’une ny l’autre, des droicts de ſa compagne : laiſſons en dire à la raiſon, qui est inflexible & impaſſible, quand nous en pourrons finer. Je feuilletois il n’y a pas un mois, deux livres eſcoſſois, ſe combattans sur ce subject. Le populaire rend le Roy de pire condition qu’un charretier, le monarchique le loge quelques braſſes au deſſus de Dieu, en puiſſance & ſouveraineté. Or l’incommodité de la grandeur, que j’ay pris icy à remarquer, par quelque occaſiõ qui vient de m’en advertir, eſt cette cy. Il n’eſt à l’avanture riẽ plus plaiſãt au commerce des hommes, que les eſſays que nous faiſons les uns contre les autres, par jalouſie d’honneur & de valeur, ſoit aux exercices du corps ou de l’eſprit : auſquels la grandeur ſouveraine n’a aucune vraye part. A la verité il m’a ſemblé ſouvent, qu’a force de reſpect, on y traicte les Princes deſdaigneuſement & injurieuſement. Car ce dequoy je m’offençois infiniement en mon enfance, que ceux qui s’exerçoyent avec moy espargnassent de s’y employer à bon escient, pour me trouver indigne contre qui ils s’efforçassent, c’est ce qu’on voit leur advenir tous les jours, chacun se trouvant indigne de s’efforcer contre eux. Si on recognoist qu’ils ayent tant soit peu d’affection à la victoire, il n’est celuy qui ne se travaille à la leur prester, et qui n’aime mieux trahir sa gloire que d’offenser la leur : on n’y employe qu’autant d’effort qu’il en faut pour servir à leur honneur. Quelle part ont ils à la meslée, en laquelle chacun est pour eux ? Il me semble voir ces paladins du temps passé se presentans aus joustes et aus combats avec des corps et des armes faëes. Brisson, courant contre Alexandre, se feingnit en la course ; Alexandre l’en tança, mais il luy en devoit faire donner le foet. Pour cette consideration, Carneades disoit que les enfans des Princes n’apprennent rien à droict qu’à manier des chevaux, d’autant que en tout autre exercice chacun fleschit soubs eux et leur donne gaigné ; mais un cheval, qui n’est ny flateur ny courtisan, verse le fils du Roy à terre comme il feroit le fils d’un crocheteur. Homere a esté contrainct de consentir que Venus fut blessée au combat de Troye, une si douce saincte et si delicate, pour luy donner du courage et de la hardiesse, qualitez qui ne tombent aucunement en ceux qui sont exempts de danger. On faict courroucer, craindre, fuyr les dieux, s’en jalouser, se douloir et se passionner, pour les honorer des vertus qui se bastissent entre nous de ces imperfections. Qui ne participe au hazard et difficulté, ne peut pretendre interest à l’honneur et plaisir qui suit les actions hazardeuses. C’est pitié de pouvoir tant qu’il advienne que toutes choses vous cedent. Vostre fortune rejecte trop loing de vous la societé et la compaignie, elle vous plante trop à l’escart. Cette aysance et lache facilité de faire tout baisser soubs soy est ennemye de toute sorte de plaisir. c’est glisser, cela, ce n’est pas aller ; c’est dormir, ce n’est pas vivre. Concevez l’homme accompaigné d’omnipotence, vous l’abismez : il faut qu’il vous demande par aumosne de l’empeschement et de la resistance ; son estre et son bien est en indigence. Leurs bonnes qualitez sont mortes et perdues, car elles ne se sentent que par comparaison, et on les en met hors ; ils ont peu de cognoissance de la vraye louange, estant batus d’une si continuele approbation et uniforme. Ont ils affaire au plus sot de leurs subjects, ils n’ont aucun moyen de prendre advantage sur luy ; en disant : C’est pour ce qu’il est mon Roy, il luy semble avoir assez dict qu’il a presté la main à se laisser vaincre. Cette qualité estouffe et consomme les autres qualitez vrayes et essentielles (elles sont enfoncées dans la Royauté) et ne leur laisse à eux faire valoir que les actions qui la touchent directement et qui luy servent, les offices de leur charge. C’est tant estre Roy qu’il n’est que par là. Cette lueur estrangere qui l’environne, le cache et nous le desrobe ; nostre veue s’y rompt et s’y dissipe, estant remplie et arrestée par cette forte lumiere. Le Senat ordonna le pris d’eloquence à Tybere ; il le refusa, n’estimant pas que, d’un jugement si peu libre, quand bien il eust esté veritable, il s’en peut ressentir. Comme on leur cede tous avantages d’honneur, aussi conforte l’on et auctorise les deffauts et vices qu’ils ont, non seulement par approbation, mais aussi par imitation. Chacun des suyvans d’Alexandre portoit comme luy la teste à costé ; et les flateurs de Dionysius s’entrehurtoyent en sa presence, poussoyent et versoyent ce qui se rencontroit à leurs pieds, pour dire qu’ils avoyent la veue aussi courte que luy. Les greveures ont aussi par fois servy de recommandation et faveur. J’en ay veu la surdité en affectation ; et, par ce que le maistre hayssoit sa femme, Plutarque a veu les courtisans repudier les leurs, qu’ils aymoyent. Qui plus est, la paillardise s’en est veue en credit, et toute dissolution ; comme aussi la desloyauté, les blasphemes, la cruauté ; comme l’heresie ; comme la superstition, l’irreligion, la mollesse ; et pis, si pis il y a : par un exemple encores plus dangereux que celuy des flateurs de Mithridates, qui, d’autant que leur maistre envioit l’honneur de bon medecin, luy portoyent à inciser et cautheriser leurs membres : car ces autres souffrent cautheriser leur ame, partie plus delicate et plus noble. Mais, pour achever par où j’ay commencé, Adrian l’Empereur debatant avec le philosophe Favorinus de l’interpretation de quelque mot, Favorinus luy en quicta bien tost la victoire. Ses amys se plaignans à luy : Vous vous moquez, fit-il ; voudriez vous qu’il ne fut pas plus sçavant que moy, luy qui commande à trente legions ? Auguste escrivit des vers contre Asinius Pollio : Et moy, dict Pollio, je me tais ; ce n’est pas sagesse d’escrire à l’envy de celui qui peut proscrire. Et avoyent raison. Car Dionysius, pour ne pouvoir esgaller Philoxenus en la poesie, et Platon en discours, en condemna l’un aus carrieres, et envoya vendre l’autre esclave en l’isle d’Aegine.