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Essais d’Histoire religieuse/06

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Essais d’Histoire religieuse
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 91 (p. 357-390).
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LE POÈTE PRUDENCE.


Prudence, étude sur la poésie latine chrétienne au IVe siècle, par Alma Puech, maître de conférences à la faculté des lettres de Rennes.


Un de nos jeunes professeurs, M. Puech, vient de publier un excellent livre sur Prudence. Quelques personnes s’étonneront peut-être de voir que l’on consacre un volume entier à un poète de décadence dont elles n’ont guère entendu parler. Je crains d’ajouter encore à leur surprise si je dis que le seul reproche que j’adresse à M. Puech, c’est de n’avoir pas assez insisté sur l’auteur qu’il étudiait et montré suffisamment son importance. Je le trouve quelquefois timide dans les éloges qu’il lui accorde ; il met trop de réserves à son admiration. On dirait qu’au moment de s’y laisser entraîner il entend une voix qui lui rappelle ses souvenirs classiques, et lui fait quelque honte de placer ce poète ignoré si près des Lucrèce et des Horace. J’avoue que je n’ai pas ces scrupules ; s’il ne les égale pas tout à fait, il est de leur famille. Il leur appartient de plus près que beaucoup de ceux qui passent pour leurs disciples et qui n’arrivent, en les imitant avec exactitude, qu’à reproduire leurs défauts et affadir leurs qualités. Il est rare que ces grands écrivains aient une postérité directe. L’héritage, après leur mort, passe d’ordinaire à des auteurs qui osent entrer dans des voies nouvelles, et c’est en s’éloignant d’eux qu’on les continue. Je ne prétends pas sans doute que Prudence soit irréprochable : il ne parle pas toujours une langue pure, et il a commis souvent des erreurs de goût. Il n’en est pas moins vrai que c’est un poète fort distingué, et, au-dessous des plus grands, tout à fait digne de tenir une des premières places : je n’aurai guère qu’à résumer le livre de M. Puech pour le faire voir.

Je demande seulement qu’on me permette de donner d’assez nombreuses citations de ses ouvrages. Quand on parle d’Homère et de Virgile, il suffit de faire allusion à leurs vers pour qu’aussitôt ils s’éveillent dans la mémoire. Prudence n’a pas cet avantage. C’est à peine si quelques érudits ont parcouru ses œuvres ; aux autres il faut les faire connaître pour qu’il leur soit possible de les juger.


I

Nous ne savons de la vie de Prudence que ce qu’il a bien voulu nous en dire. En tête de ses poésies il a placé un prologue mélancolique, où il se représente vieux et triste, songeant à la fin qui s’approche, et se demandant ce qu’il a fait d’utile dans les cinquante-sept années que Dieu lui a donné de vivre. De ce rapide examen de conscience et de quelques renseignemens épars dans ses ouvrages, voici ce que nous apprenons.

Il était né en 348, pendant le règne de Constance, le fils et l’héritier de Constantin, dans une ville du nord de l’Espagne, à Saragosse, à Calahorra ou à Tarragone. Comme il ne parle nulle part de sa conversion, on pense qu’il appartenait à une famille chrétienne. Ses parens devaient être riches, puisqu’il reçut l’éducation qu’on donnait aux fils de bonne maison. « Mon enfance, dit-il, a pleuré sous la férule sonore de mes maîtres ; » ce qui n’est pas une métaphore, car on sait que les grammairiens de cette époque avaient coutume de frapper vigoureusement leurs élèves, et Ausone nous dépeint l’école retentissant des coups de fouet. Prudence nous raconte ensuite que, quand son éducation fut achevée, il revêtit la toge et prit l’habitude « de débiter beaucoup de mensonges. » Il veut dire qu’il devint avocat ; ce fut l’époque de sa plus grande dissipation. Il entra plus tard dans les fonctions publiques, et les parcourut avec succès. Les termes dont il se sert pour désigner les dignités dont il fut honoré sont un peu vagues ; ils laissent pourtant entendre qu’il gouverna quelque province, probablement en Espagne, et qu’il remplit ensuite une charge de cour. C’était pour ce provincial une assez brillante carrière. On comprend que, dans cette haute situation, les plaisirs et les affaires ne lui aient guère laissé le temps de songer à ses devoirs de chrétien. Faut-il croire, comme il s’en accuse humblement, « qu’il se soit vautré dans les ordures et la boue du péché ? » La métaphore est un peu violente ; mais nous savons qu’il est de règle que, dans ces sortes de confessions i publiques, les pénitens exagèrent leurs fautes, et qu’il ne faut pas prendre leurs invectives à la lettre. Peut-être veut-il dire simplement qu’il a trop cédé aux charmes de la vie mondaine. Quoi qu’il en soit, l’âge ranima chez lui la dévotion qui n’était qu’assoupie. Il est probable aussi qu’une disgrâce qu’il n’avait pas méritée, et qui le mit en péril, acheva de le dégoûter du monde. Il en sentait déjà le néant ; il en vit les dangers, et prit la résolution de le fuir. De tout ce qu’il avait aimé, il ne garda que son goût pour la poésie ; il crut pouvoir l’emporter avec lui dans sa retraite et le consacrer au Seigneur. « Si je ne puis honorer Dieu par mes actions, disait-il, je veux au moins le célébrer dans mes chants. » Voilà quelle est l’origine du volume qu’il offre au public.

Ces vers n’étaient pas sans doute les premiers que Prudence eût écrits : rien n’y trahit un débutant. On y trouve, au contraire, une abondance et une facilité qui supposent un long exercice. Il est probable qu’au sortir de l’école il s’était amusé, comme Dracontius et tant d’autres, à ces matières mythologiques qui étaient alors à la mode, et peut-être est-ce là une de ces fautes dont il s’accuse avec tant d’amertume. Dans tous les cas, les vers profanes n’ont pas été conservés ; nous n’avons plus que les vers dévots.

L’œuvre de Prudence, à la prendre dans son ensemble, se divise en deux parties fort distinctes, qui durèrent à la fois par les sujets qu’il traite et les mètres dont il s’est servi : l’une contient ses poésies lyriques, l’autre ses poèmes didactiques et dogmatiques, qui sont tous écrits en vers hexamètres. De ces deux catégories d’ouvrages, M. Puech semble préférer la seconde. Il est sûr qu’elle est plus conforme aux traditions laissées par les grands classiques ; elle les suit de plus près, elle rappelle davantage Lucrèce et Virgile, elle dépayse moins l’esprit accoutumé à l’étude de l’art ancien. J’avoue que c’est précisément la raison qui me fait mieux aimer l’autre : Prudence y est original par nécessité ; comme il avait moins de modèles à suivre, il a plus tiré de lui-même. La poésie lyrique, on le sait, avait médiocrement réussi à Rome. Horace y excelle sans doute, mais il n’a pas eu de successeurs : les autres, nous dit Quintilien, ne méritent pas d’être lus. Les raisons, comme on pense, n’ont pas manqué aux critiques pour rendre compte de cette stérilité. Le plus souvent on en accuse le caractère même du peuple romain : ces gens graves, cérémonieux, compassés, si pleins de respect pour le decorum (le mot et la chose leur appartiennent), devaient médiocrement goûter une poésie violente, capricieuse, et dont le désordre est la loi. On ajoute que la langue dont ils se servaient, étant de sa nature ample et majestueuse, s’accommodait mieux à la dignité de l’éloquence qu’aux mouvemens déréglés de l’ode. Ces explications sont ingénieuses et paraissent fort vraisemblables ; ce qui ne m’empêche pas de croire que, malgré ces conditions défavorables, il pouvait très bien se produire un grand poète, qui, sur ce terrain ingrat, aurait renouvelé les merveilles de Pindare et d’Alcée. Le génie se plaît souvent à déconcerter les théories savantes de la critique. Que de fois n’avait-on pas proclamé que la France aussi, avec la légèreté de son humeur, son bon sens caustique, l’haleine un peu courte de ses poètes, les scrupules étroits de ses grammairiens, n’était pas faite pour les grandes inspirations de la poésie lyrique ! C’est pourtant cette poésie qui fait la gloire de notre littérature contemporaine, et je ne crois pas que, depuis les beaux temps de la Grèce, elle ait produit nulle part et en si peu d’années autant de chefs-d’œuvre. A Rome, elle n’a pas fait une aussi brillante fortune ; cependant, après une éclipse de trois siècles, elle parut se ranimer vers l’époque chrétienne. A ce moment, les circonstances semblaient meilleures pour elle. Une religion nouvelle enflammait les âmes et lui fournissait, au lieu de ces auditeurs sceptiques que les grands éclats de passion risquaient d’effaroucher, un public croyant et enthousiaste. Les altérations mêmes que subissait alors le langage pouvaient la servir. Il était en train de rompre ses cadres anciens. La pureté et la régularité se perdant tous les jours, les auteurs devenaient plus libres de créer les tours et les expressions dont ils avaient besoin. Chacun pouvait se faire sa langue et la plier à rendre ses sentimens et ses émotions les plus intimes, ce qui est une condition du succès dans un genre où la personnalité domine.

La poésie lyrique chrétienne commence pour nous, en Occident, avec saint Ambroise, et c’est un hasard qui lui a donné naissance. L’évêque de Milan était un homme d’action : il n’avait ni le loisir ni le goût de composer de belles odes dans son cabinet pour le plaisir des délicats ; mais les circonstances le firent poète. L’impératrice Justine, qui favorisait les ariens, leur avait attribué une église possédée jusque-là par les catholiques. Saint Ambroise s’y opposait avec énergie. Le jour où les soldats devaient venir s’en emparer, les fidèles remplirent l’église, décidés à l’occuper le jour et la nuit, et à n’en sortir que quand elle ne serait plus menacée. Pour les empêcher de perdre patience pendant ces longues heures d’attente et d’anxiété, l’évêque eut l’idée de composer des hymnes et de les leur faire chanter. C’était un usage déjà ancien dans les églises d’Orient, que saint Hilaire de Poitiers avait essayé, sans beaucoup de succès, à ce qu’il semble, d’introduire en Gaule. Cette fois l’innovation réussit pleinement et se répandit dans le monde romain tout entier.

Nous possédons quelques hymnes authentiques de saint Ambroise [1] ; elles sont très curieuses à étudier de près. Toutes se composent du même nombre de vers, écrits dans le même rythme et disposés de la même façon. L’auteur s’est condamné sans doute à cette simplicité et à cette monotonie pour qu’il fût plus facile de les comprendre et de les retenir. Mais cette concession est la seule qu’il ait faite au peuple pour lequel il travaillait. Il est remarquable que, dans des hymnes destinées à la multitude ignorante, ce lettré, ce grand seigneur n’ait admis aucune incorrection de langue ou de mètre. La quantité, qu’on ne se faisait alors aucun scrupule de violer, y est respectée. Ces petits vers de quatre pieds sont construits d’après les règles du genre : la césure s’y trouve à sa place ; l’iambe revient régulièrement aux pieds pairs, comme le veut Horace dans son Art poétique ; l’œuvre, par sa forme au moins, est classique. Naturellement le fond ne peut pas avoir le même caractère ; il se compose uniformément dépensées morales, de souvenirs des Livres saints interprétés à la manière du temps et d’affirmations dogmatiques. Voici quelques passages de l’hymne du matin, qui donnera une idée du reste :

« L’oiseau vigilant annonce le jour ; c’est lui qui veille dans la nuit profonde. Il est la lumière du voyageur au milieu des ténèbres et sépare la nuit d’avec la nuit. Il réveille l’étoile du matin, qui chasse l’obscurité du ciel. A sa voix, les troupes errantes abandonnent les chemins où elles tendent leurs pièges ; le matelot rassemble ses forces, les flots de la mer se calment. En l’entendant chanter, Pierre reconnaît sa faute. Levons-nous donc avec courage : le chant du coq ranime nos sens assoupis, il excite notre paresse, il reproche aux coupables leur infidélité. Au chant du coq, l’espoir renaît ; les malades se remettent à croire à leur guérison, le glaive tombe des mains des brigands, la foi revient à ceux qui l’ont perdue. Jésus, jette les yeux sur nous ; nous sommes près de périr, mais un regard de toi nous rendra l’innocence, et nos fautes seront lavées dans nos larmes. »

Ce qui me frappe surtout dans cette hymne de saint Ambroise, comme dans les autres, c’est de voir à quel point l’inspiration y est sobre et courte. Que nous sommes loin de l’ode grecque, avec sa fougue, ses violences, ses amoncellemens d’images, sa marche capricieuse et l’ampleur de ses développemens ! Ces qualités, qui sont si frappantes chez Pindare et les tragiques grecs, l’hymne chrétienne, celle au moins qui a fleuri en Orient dans les premiers siècles, ne les avait pas tout à fait répudiées. La plus ancienne de toutes, qui se trouve à la fin du Pédagogue de Clément d’Alexandrie, débute comme une ode antique. Le poète, s’adressant au Christ, protecteur de la jeunesse et de l’innocence, l’appelle coup sur coup « le frein des poulains indociles, l’aile des oiseaux qui ne savent pas leur route, le pilote des jeunes enfans, le pasteur des troupeaux royaux : » et les figures les plus différentes continuent ainsi à s’entasser l’une après l’autre, avec une verve, une abondance, un mouvement, auxquels il est difficile de résister. C’est le débordement d’une âme trop pleine, qui ne peut pas contenir ses émotions et les laisse échapper à l’aventure. Si l’on veut avoir un contraste parfait avec cette richesse un peu désordonnée, il suffit d’opposer à l’œuvre de Clément d’Alexandrie ce début de l’hymne du soir de saint Ambroise, plein d’une grâce simple et discrète, et où les contours sont si finement arrêtés :

Deus, creator omnium,
Polique rector, vestiens
Diem decoro lumine,
Noctem soporis gratia.

Il me semble que la diversité du génie poétique des deux peuples se montre dans ce simple rapprochement.

Les hymnes de saint Ambroise obtinrent, dès le premier jour, un très grand succès. Saint Augustin, dans le récit qu’il nous fait de son baptême, nous dit la profonde impression qu’il ressentit en les entendant : « Que de larmes je versai, Seigneur, au son de tes hymnes et de tes cantiques, et que je fus pénétré jusqu’au fond du cœur par les chants harmonieux dont retentissait ton église ! » Il y prit même tant de plaisir qu’il finit par en éprouver quelques scrupules, et s’accusa plus tard, comme d’une faute, d’y être trop sensible. Dans la suite, cette admiration s’est maintenue ; et ce n’est pas, comme on pense bien, le mérite seul de ces hymnes qui peut en expliquer le succès : aujourd’hui, nous sommes tentés de les trouver un peu sèches et maigres. Mais il ne convient pas de leur appliquer les règles habituelles de la critique. Elles sont entrées dans la liturgie et font partie des cérémonies de l’église depuis quinze siècles. L’importance qu’elles ont prise dans la vie religieuse de tant de générations ne permet pas de les traiter comme de simples œuvres d’art. Une analyse minutieuse et froide ne pourrait pas rendre compte des effets qu’elles ont produits et qu’elles produisent encore sur ceux qui les regardent comme l’expression de leur foi.

Ce sont évidemment les hymnes de saint Ambroise qui ont donné à Prudence l’idée d’écrire les siennes ; mais le caractère en est tout différent. Nous sommes ici en présence de l’œuvre d’un littérateur véritable, qui écrit pour l’édification et le plaisir du public, et nous avons le droit de la juger d’après les règles de la critique ordinaire.

Prudence nous a laissé deux recueils de poésies lyriques, à chacun desquels il a donné un nom grec. Dans celui qu’il appelle Cathemerinon (chants pour toute la journée), l’imitation de saint Ambroise est visible. Nous avons de l’évêque de Milan une hymne pour le matin, une pour le soir, une autre pour la troisième heure du jour. Le cadre était trouvé ; il ne restait qu’à l’élargir. Prudence s’est contenté de multiplier les hymnes de ce genre ; il en a fait pour le chant du coq et le lever du jour, pour les repas et pour le jeûne, pour le moment où l’on allume les lampes et celui où l’on se met au lit, il en a fait une enfin qui peut se répéter à toutes les heures de la journée (Hymnus omnis horœ) [2]. Et non-seulement il doit à son prédécesseur l’idée première de ses chants, mais, dans l’exécution et le détail, il lui a fait beaucoup d’emprunts. J’ai cité tout à l’heure l’hymne du matin de saint Ambroise ; voici le passage correspondant de celle de Prudence, d’après la traduction élégante qu’en a donnée Racine :

L’oiseau vigilant nous réveille,
Et ses chants redoublés semblent chasser la nuit ;
Jésus se fait entendre à l’âme qui sommeille
Et l’appelle à la vie, où son jour nous conduit.
« Quittez, dit-il, la couche oisive
Où vous ensevelit une molle langueur.
Sobres, chastes et purs, l’œil et l’âme attentive,
Veiller : je suis tout proche et frappe à votre cœur. »

On voit combien les deux morceaux se ressemblent. Dans l’hymne qui suit, les mêmes idées se retrouvent : ici encore, c’est l’inspiration directe de saint Ambroise que Prudence a reçue et qu’il a transmise à Racine, dont je demande la permission de citer encore une fois les beaux vers :

L’aurore brillante et vermeille
Prépare le chemin au soleil qui la suit ;
Tout rit aux premiers traits du jour qui se réveille :
Retirez-vous, démons, qui volez dans la nuit.
Fuyez, songes, troupe menteuse,
Dangereux ennemis par la nuit enfantés,
Et que fuie avec vous la mémoire honteuse
Des objets qu’à nos sens vous avez présentés.
Chantons l’auteur de la lumière
Jusqu’au jour où son ordre a marqué notre fin,
Et qu’en le bénissant notre aurore dernière
Se perde en un midi, sans soir et sans matin !

Il y a pourtant, dans les hymnes mêmes des deux poètes qui se ressemblent le plus, quelque chose qui diffère toujours, c’est l’étendue ; tandis que de petites pièces de trente-deux vers suffisent à l’inspiration de saint Ambroise, la plus courte, dans le recueil de Prudence, en a plus de cent. Tout prend chez lui plus de développement et d’ampleur : où l’un se contentait d’un trait, l’autre insiste et fait un tableau. C’est ce qui est visible surtout dans la façon dont ils rappellent l’un et l’autre les souvenirs de l’Écriture ; ce qui n’est qu’une allusion chez saint Ambroise devient, chez Prudence, un long récit. Dans l’hymne pour l’heure où l’on allume les lampes (Hymnus ad incensum lucerna), il commence par décrire en vers charmans « ces feux mobiles dont, le soir, brillent nos demeures, cette lumière rivale de celle du jour, devant laquelle la nuit s’enfuit avec son noir manteau déchiré. » A ce spectacle qui le charme, les souvenirs de l’Ancien Testament lui reviennent ; il songe au buisson ardent dans lequel Dieu parlait à Moïse, à la colonne enflammée qui guidait la nuit le peuple d’Israël, quand il sortit de l’Egypte. Ce dernier événement est si grand, si mémorable, qu’une fois qu’il s’est présenté à l’esprit du poète, il n’en sort plus. Il faut qu’il nous raconte par le détail tout le passage de la Mer-Rouge et conduise les Israélites jusqu’au seuil de la terre sainte ; et même, quand ils y sont parvenus, tout n’est pas encore fini : cette arrivée triomphante du peuple de Dieu dans la Palestine lui semble une allégorie de l’entrée des âmes pieuses au séjour céleste, ce qui naturellement nous amène une très poétique description du paradis. — Tout cela est décrit en vers fort agréables, mais il faut avouer que nous voilà bien loin du point de départ et que nous avons tout à fait oublié « l’heure où s’allument les lampes. »

Cette marche désordonnée, cette facilité à passer d’un sujet à l’autre sous le plus léger prétexte, cette invasion de récits étrangers qui arrêtent à chaque instant le cours régulier des idées, nous font songer presque malgré nous aux Odes de Pindare. Si le talent des deux poètes n’est pas égal, leurs procédés se ressemblent. Quelque différence que nous mettions entre eux dans notre admiration, nous ne pouvons nous empêcher de trouver, chez le plus grand, comme chez l’autre, des longueurs qui nous impatientent. Mais il est probable que les contemporains ne pensaient pas comme nous. Ces souvenirs des légendes mythologiques et de l’histoire sacrée, qui nous paraissent quelquefois médiocrement amenés et développés avec trop de complaisance, étaient alors si vivans dans l’imagination de tout le monde qu’ils paraissaient toujours venir à propos et qu’on ne se lassait pas de les entendre. Comme le public faisait le rapprochement avant le poète, ce que nous trouvons un hors-d’œuvre lui semblait parfaitement à sa place. Par malheur, nous ne sommes plus dans les mêmes dispositions aujourd’hui. Ces récits nous étant devenus moins familiers, il nous faut un effort d’esprit pour voir le rapport qu’ils ont avec le sujet traité par le poète. Aussi arrive-t-il pour les hymnes de Prudence, comme pour les Odes de Pindare, que nous avons quelque peine à suivre le développement des idées, et que les détails nous paraissent supérieurs à l’ensemble. Chez tous les deux, ils gagnent à être isolés et étudiés à part. Dans les hymnes mêmes de Prudence qui nous plaisent le moins, il est rare qu’il ne se trouve pas de très beaux passages. Le style y est en général plus pur que celui des autres écrivains de ce temps [3] ; et même quand il a des idées nouvelles à exprimer, il y arrive souvent en employant les tours et les mots de l’ancienne langue [4].

Ce n’est pas que Prudence ne soit qu’un de ces faiseurs de centons qui se sont amusés à découper les vers de Virgile et à les appliquer à des idées pour lesquelles ils n’étaient pas faits. Quand les mots et les tours anciens lui paraissent insuffisans pour exprimer ses croyances, il n’hésite pas à en créer de nouveaux. D’autres aussi ont été forcés de le faire, car c’était la condition de cette poésie naissante ; mais on voit bien que ce travail leur coûte beaucoup ; ils ont grand’peine à accommoder les figures violentes et rudes de la Bible avec la clarté sereine des images et des comparaisons d’Homère dont toute la poésie ancienne a vécu. Chez Prudence, l’accord se fait plus aisément, et les choses semblent marcher d’elles-mêmes. A ce point de vue, ses deux odes sur le jeûne sont fort intéressantes à étudier. L’ancienne poésie lyrique ne lui fournissait guère de modèles pour célébrer l’abstinence ; Horace et les autres ont chanté plus volontiers les agrémens des bons repas. Il a donc tout tiré de son fonds, et l’a fait souvent avec un grand bonheur d’expression. Son idée, c’est que le jeûne assure la victoire de l’esprit sur la matière, et il la développe avec une abondance et une vigueur surprenantes. Il emploie les figures les plus hardies pour nous montrer le corps épaissi, l’âme étouffée, l’intelligence alourdie par l’excès de la nourriture ; il dépeint au contraire, dans une belle strophe, « la folle moisson des vices broyée sous la meule du jeûne, aussi vite que l’eau éteint la flamme et que la neige fond au soleil ; » il trouve enfin ces deux vers énergiques pour résumer le triomphe définitif de l’esprit :

Ut cum vorandi vicerit libidinem
Lato triumphet imperator spiritus.

Il y a là, sans doute, des images dont aucun poète ne s’était encore servi, mais les termes qui les expriment sont restés latins. Les idées nouvelles se couvrent à demi sous les formes anciennes, et le mélange se fait avec assez d’habileté pour n’avoir rien de trop choquant. La langue se modifie sans tout à fait se dénaturer : c’est un rejeton vigoureux et un peu sauvage qui sort du tronc antique, mais il tient encore au vieil arbre, et l’on sent qu’il se nourrit de sa sève.


II

Le second recueil des poésies lyriques de Prudence, qui s’appelle le livre des couronnes (Peristephanon), diffère beaucoup du premier. Les quatorze pièces qu’il renferme, et dont quelques-unes ont l’étendue de véritables poèmes, sont consacrées à raconter la passion des martyrs et à célébrer leur gloire. L’originalité du poète y est, à ce qu’il me semble, plus apparente : nous ne lui connaissons pas de modèle, et il n’a guère eu de successeur ; son œuvre, avec les proportions et le caractère qu’il lui a donnés, est unique dans la littérature chrétienne. Il est naturel qu’on n’ait pas été tenté de l’imiter : le récit en vers d’un martyre, quand on prétend le faire en détail et d’une manière suivie, est plutôt du domaine de l’épopée que de l’ode, et c’est faire une violence singulière à la poésie lyrique que de l’employer à reproduire des interrogatoires, des plaidoyers, des relations interminables de supplices ou de miracles. Ce qui a donné au poète l’idée de tenter ce tour de force, ce qui lui a fourni les moyens de réussir, c’est l’importance qu’avait prise à ce moment le culte des saints ; elle était devenue si grande, si générale, que de bons esprits ne purent s’empêcher d’en concevoir quelques alarmes. Je ne parle pas de vigilance, ce prédécesseur lointain de Luther, qui blâme d’une manière absolue tous les honneurs qu’on leur rend : les opinions de vigilance ont été condamnées par l’église ; mais saint Augustin, qui n’est pas suspect d’hérésie, se plaint avec amertume de ces superstitieux qui se font des adorateurs de tableaux et de sépulcres. On voit, dans ses sermons, qu’il est fort occupé à prémunir les fidèles contre ces exagérations. Il prend beaucoup de peine pour préciser le genre d’hommages auxquels ont droit les saints et les martyrs. « Nous ne les traitons pas comme des dieux, répète-t-il sans cesse ; nous ne voulons pas imiter les païens qui adorent des morts. Nous ne leur bâtissons pas des temples, nous ne leur dressons pas des autels, mais avec leurs ossemens nous élevons un autel au Dieu unique. » Quand on lui apporta les reliques de saint Etienne, ce qui fut une grande fête pour l’église d’Hippone, il craignit que l’enthousiasme du peuple n’allât trop loin, et fit graver quatre vers de sa composition au-dessus de la châsse qui les contenait pour apprendre à tout le monde de quelle manière il fallait les honorer.

Prudence ne paraît pas éprouver les mêmes inquiétudes : je crois bien qu’il ne trouvait rien à reprendre dans tous les entraînemens de la dévotion populaire. Il pensait sur les saints précisément comme la foule. Il dit partout « qu’ils sont tout-puissans auprès de Dieu, qu’ils versent les bienfaits sur la terre comme l’eau coule des fontaines, que tous ceux qui arrivent à leur tombe les yeux en larmes s’en retournent le cœur joyeux, que le Christ ne peut rien refuser à des gens qui lui ont rendu témoignage en mourant pour lui. » Aussi engage-t-il tous les fidèles à venir prier le martyr dont on célèbre la fête : tous, quel que soit le mal dont ils souffrent, y trouveront la guérison. Les possédés seront délivrés de l’esprit malin, la mère obtiendra la santé de son enfant, la femme le salut de son mari. Lui-même ne manque pas de se mettre dans le cortège, après les autres ; il vient, le dernier et le plus humble de tous, apporter au saint son hommage. « Écoute, lui dit-il, le poète rustique, qui reconnaît ses fautes et confesse les hontes de sa vie. Je suis indigne, je le sais, que le Christ entende ma voix, mais si tu veux bien la porter à son oreille, il pourra m’accorder mon pardon. Écoute avec faveur le pécheur Prudence qui te supplie. Il est l’esclave de son corps, aide-le à briser ses chaînes. » Ces vers, dans leur humilité touchante, respirent une profonde émotion. On voit bien que Prudence y parle du fond du cœur et qu’il partage tous les sentimens de cette foule qu’il accompagne au tombeau du martyr. Voilà pourquoi les récits de Prudence n’ont pas le ton d’une narration ordinaire : c’est l’ardeur de sa foi qui leur donne l’accent lyrique dont ils sont animés.

Ne cherchons pas chez lui un tableau fidèle des persécutions : il ne les a pas racontées tout à fait comme elles se sont passées, mais comme se les figurait l’imagination populaire. On sait que peu de documens certains s’étaient conservés de ces luttes héroïques ; comme il arrive toujours, la légende profita de ce qu’avait perdu l’histoire : sur quelques souvenirs à demi effacés, toute une abondance de récits merveilleux avait germé, mais, comme l’imagination des peuples au milieu desquels ils naquirent était assez pauvre et fatiguée, ils n’eurent pas la richesse et la variété des fables créées par les Hellènes, dans la jeunesse du monde occidental. Le cadre en est à peu près le même pour tous ; il n’y a que le détail qui varie. Ainsi ce n’est pas tout à fait la faute de Prudence si ses narrations se ressemblent : la tradition les lui livrait comme il nous les donne, et il ne s’est permis d’y rien changer. Il faut donc nous attendre à voir, dans ses récits, les choses se passer toujours à peu près de la même manière. Le chrétien est saisi, puis amené devant le juge et interrogé. C’est une scène sur laquelle le poète insiste volontiers. En général, il ne fait pas mal parler le juge et lui prête des discours assez raisonnables. On dirait qu’en sa qualité d’ancien fonctionnaire, il lui répugne de rendre un magistrat ridicule, et qu’il respecte l’autorité jusque chez les ennemis de la foi. La principale raison que le juge donne au martyr pour le convaincre, c’est qu’il faut obéir à César, et qu’un sujet loyal doit croire que la religion que professe l’empereur est la meilleure de toutes :

Quod princeps colit ut colamus omnes.

Ce sont bien les sentimens d’un vrai fonctionnaire. Dans la passion de saint Laurent, le préfet de Rome, devant lequel le diacre comparait, lui tient un langage fort curieux. Il lui demande de livrer les trésors de l’église, qu’on soupçonnait déjà d’être très riche, et justifie son exigence par des raisons dont on s’est beaucoup servi depuis cette époque. Cet or, lui dit-il, provient de manœuvres coupables. Les prêtres troublent l’esprit des gens riches ; on leur fait vendre leurs maisons et leurs terres, on leur persuade que c’est une œuvre méritoire de dépouiller leurs enfans, qui sont réduits à la misère, parce qu’ils ont eu le malheur d’avoir des parens trop pieux. Qu’a besoin l’église de tant de richesses ? L’état en saura faire un meilleur usage : elles serviront à payer les soldats qui le défendent. N’est-ce pas, d’ailleurs, un principe du Christ qu’il faut rendre à chacun ce qui lui appartient ? La monnaie, qui porte l’effigie de César, doit revenir à César. L’église gardera pour elle ces trésors de doctrine et d’enseignement dont elle est si fière :

Nummos libenter reddite ;
Estote verbis divites.

C’est au tour de l’accusé de répondre ; d’ordinaire il le fait trop longuement. Le poète est ici victime de la sincérité même et de l’ardeur de ses croyances : il abuse de l’occasion qui lui est offerte de les exposer. Du reste, il n’y a pas là tout à fait une invraisemblance, et les choses ont dû se passer à peu près comme il les imagine. Les chrétiens se plaignaient toujours qu’on les condamnât sans les connaître ; ils se disaient victimes des préjugés populaires ; ils demandaient qu’on étudiât leur doctrine avant de la punir. Il est donc naturel que l’accusé ait profité du moment où l’on était forcé de l’écouter pour en faire une exposition rapide. Seulement, il lui fallait se hâter. Le juge, qui lui permettait de se défendre, n’aurait pas souffert que, sous ce prétexte, il débitât un interminable sermon. Surtout il était impossible qu’il le laissât outrager à son aise l’ancienne religion, qu’il était chargé de protéger. Prudence le suppose très tolérant et disposé à entendre, sans se fâcher, toute sorte d’injures contre les dieux de l’Olympe. Saint Romain, dans le long discours qu’il lui prête, a l’idée assez ingénieuse de leur appliquer la législation romaine sur le vol, la débauche, l’adultère, et montre que, s’ils étaient traduits devant les tribunaux ordinaires, les magistrats, qui les adorent, seraient bien forcés de les condamner.

La sentence prononcée, les supplices commencent. Le martyr les supporte toujours avec un courage admirable. C’est sa conviction qui fait sa force. « Allons, dit sainte Eulalie au bourreau, brûle et coupe ; déchire ces membres faits de boue. Il est facile de détruire cet assemblage fragile. Quant à mon âme, tu peux redoubler tes tortures, tu ne l’atteindras pas. » Voilà de quelle façon parlent les martyrs chez Prudence ; quels que soient leur âge et leur sexe, il leur donne la même attitude d’intrépidité provocante. C’est peu de souffrir la mort, ils la bravent, ils la raillent. Ils y marchent si résolument qu’ils semblent traîner le bourreau à leur suite ; quand ils montent sur le bûcher, ils ont l’air de menacer les flammes et les font trembler devant eux. Ils nous rappellent certains personnages des tragédies de Sénèque qui, comme les gladiateurs, mettent leur vanité à bien recevoir le dernier coup. L’énergie du petit chrétien qui sait si bien mourir, dans la passion de saint Romain, ressemble à celle du jeune Astyanax quand il se jette du haut d’une tour de Troie avec des airs de stoïcien. Sénèque et Prudence sont tous les deux Espagnols, et l’on sait que l’Espagne a toujours eu du goût pour les héros de théâtre. Elle ne déteste pas non plus l’extraordinaire et l’horrible, et c’est peut-être ce qui amène chez Prudence tant de peintures raffinées de supplices. On trouve, dans presque toutes ses hymnes, des détails de plaies saignantes, de chairs grillées, de tenailles et de croix de fer s’enfonçant dans des corps délicats que le poète étale devant nous avec une satisfaction visible [5]. C’est véritablement un goût du pays. Il y avait déjà des descriptions semblables chez Sénèque et chez Lucain ; et, plus tard, les peintres espagnols ne nous les épargneront pas dans leurs tableaux. Prudence est donc, par quelques-uns de ses défauts, un véritable Espagnol : il l’est aussi par ses qualités, et l’on ne doit pas être surpris que l’Espagne ait eu sur lui une telle influence. Il l’aimait avec passion ; elle lui semblait une terre bénie à laquelle Dieu témoigne une faveur particulière :

Hispanos Deus aspicit benignus.

Il n’est jamais plus heureux que lorsqu’il peut, célébrer des martyrs de son pays. L’Espagne est déjà, ce qu’elle sera jusqu’à la fin, la dévote Espagne. Le culte des saints y a pris tout de suite une grande extension. Chaque ville a les siens, dont elle est fière, qu’elle comble d’hommages. Emerita, « la belle colonie romaine dont un fleuve lave les murs, » a donné naissance à sainte Eulalie ; c’est là qu’est morte la noble enfant en confessant sa foi ; aussi lui a-t-on élevé une belle église, qu’on montre avec orgueil aux voisins, et que Prudence est fort heureux de décrire : « Le plafond brille de poutres dorées ; le pavé de marbre resplendit de couleurs variées, comme une prairie au printemps. » Tarragone est pour lui l’heureuse Tarragone, felix Tarraco ! Elle est encore tout illuminée des flammes du bûcher de son évêque Pructuosus. Mais rien n’égale Cœsaraugusta (Saragosse) ; après Carthage et Rome, c’est elle qui compte le plus de martyrs. Elle en possède un si grand nombre que toute la ville en est sanctifiée, et que le Christ y règne en maître :

Christus in totis habitat plaleis,
Christus ubique est !

Quelque nombreux qu’ils soient, elle tient à tous et n’en veut perdre aucun. Les habitans de Sagonte prétendent s’emparer de saint Vincent, sous prétexte qu’il a souffert le martyre chez eux : « Il est à nous, répondent ceux de Saragosse, quoiqu’il soit allé mourir dans une ville inconnue. Il est à nous ; c’est chez nous qu’il a passé sa jeunesse et qu’il a fait l’apprentissage de ses vertus. » Ces saints, qu’on se dispute et dont on se montre si fier, il est naturel qu’on veuille les combler d’hommages. Quant vient l’anniversaire de leur mort, qu’on appelle leur jour de naissance (natalies dies), parce que ce jour-là ils sont nés à la vie éternelle, toute la ville est en joie, et l’on se met en frais pour leur faire honneur ; c’est pour des solennités de ce genre que plusieurs des hymnes de Prudence ont été composées. Comme les odes de Pindare, qui doivent le jour à des circonstances semblables, elles lui étaient sans doute demandées par les particuliers ou par les villes, et il est probable que de quelque manière elles figuraient dans la cérémonie [6]. Elles ont donc cet intérêt pour nous de conserver quelque souvenir de ces fêtes et de nous faire deviner en quelle disposition d’esprit se trouvaient ceux qui les célébraient. On y voit, à ce qu’il me semble, comment à ce moment les saints prenaient la place de ces petites divinités domestiques et locales qu’on aimait tant, qu’on priait de si bon cœur dans les religions antiques. Elles étaient tout à fait voisines de l’homme, mêlées étroitement à sa vie intime, et lui semblaient plus prêtes que les autres à l’écouter et à l’exaucer. Cette familiarité les lui rendait plus chères que ces grands dieux de l’Olympe, qu’on ne voyait que de loin, à travers la foudre et l’éclair. Je m’imagine que les pauvres gens, quoique devenus chrétiens sincères, devaient garder au fond de l’âme quelque souvenir et quelque regret de leurs petits dieux, protecteurs de la ville et du foyer, qui peuplaient si bien l’intervalle entre la terre et le ciel. Les saints se glissèrent dans la place vide, et ils recueillirent l’héritage de leur popularité. Ajoutons que les circonstances politiques leur furent très favorables. A mesure que le pouvoir central s’affaiblissait, et que le lien, qui avait si longtemps uni le monde, devenait plus lâche, les diverses parties dont se composait l’empire commençaient à se séparer. Lentement, tristement, avec le regret de l’unité perdue et l’inquiétude d’un avenir obscur, la Gaule, l’Espagne, privées du secours des légions, forcées de se défendre et de se suffire, se remettaient en possession d’elles-mêmes. Le culte des saints locaux fut une des formes de ce réveil national ; ils jouèrent, dans cette crise, le rôle des anciennes divinités topiques qui étaient l’âme de la cité. Leurs fêtes, qui réunissaient les habitans d’un même pays, donnaient à tous un sentiment plus vif de leur confraternité. Dès qu’un danger les menace, nous voyons les villes se serrer autour de leur saint : on compte bien qu’ils préserveront leurs compatriotes des fléaux et de l’invasion ; surtout on ne doute pas qu’ils n’intercèdent pour eux au dernier jugement et ne leur obtiennent alors la bienveillance du Christ. Dans une de ses plus belles hymnes, Prudence représente ce jour terrible : il nous montre le juge suprême, « porté sur une nuée en flamme, et qui se prépare à peser les nations dans sa juste balance, » tandis que chaque cité se réveille de la mort et s’apprête à comparaître devant lui, apportant avec elle, pour le désarmer, les restes des martyrs auxquels elle a donné naissance. Je demande la permission de citer quelques vers de ce début magnifique, qui me semble avoir l’ampleur et la pureté des chefs-d’œuvre classiques :

Quum Deus dextram quatiens coruscam
Nube subnixus veniet rubente
Gentibus justam positurus æquo
Pondere libram ;
Orbe de magno caput excitata,
Obviam Christo properanter ibit
Civitas quæque pretiosa portans
Dona canistris.

Puis vient le tableau de toutes ces grandes villes de l’Espagne et de la Gaule qui se présentent tour à tour devant le Christ avec les reliques des saints qui les protègent. Elles ont eu soin, autant qu’elles l’ont pu, d’honorer leur tombe ; aussi, quand viendra le dernier jour, et que ces restes sacrés se ranimeront, il leur sera donné de les suivre et de s’envoler avec eux dans le ciel :

Sterne te totam generosa sanctis
Civitas mecum tumulis ; deinde
Mox resurgentes animas et artus
Tota sequeris.

Il me semble que, dans ces vers enflammés, je ne sens pas seulement l’inspiration d’un homme, mais celle d’un peuple. C’est là le principal mérite de la poésie lyrique : jamais elle n’est plus grande que quand elle traduit ainsi les sentimens populaires. Par malheur, ce mérite n’est pas de ceux qu’on aperçoive aisément à distance. Pour rétablir, par la pensée, cette communication entre le poète et son public, il faut un effort qui n’est pas toujours facile, et voilà comment il arrive que, chez ceux qui se sont faits les interprètes et la voix de leur temps, il y a tant de choses qui nous échappent. Qui peut se flatter aujourd’hui de comprendre entièrement Pindare et de lui rendre une pleine justice ? Dans Horace même, qui est plus près de nous et tout à fait à notre portée, nous aimons mieux les odes légères, qui ne demandent aucun travail pour être saisies, et où l’on entre, pour ainsi dire, de plain-pied, que celles qui chantent les triomphes de Rome et la gloire d’Auguste. Ce sont pourtant ces dernières que les Romains trouvaient les plus belles et qui, de leur temps, ont excité le plus d’enthousiasme ; mais il faut, pour qu’elles reprennent toute leur grandeur, qu’on se remette en présence des événemens qu’elles célèbrent, et qu’on revoie par la pensée les ennemis du dehors vaincus, les hontes de la défaite effacées, la paix du monde rétablie. C’est ce qu’on ne fait pas sans quelque peine, et il faut bien avouer qu’après tant de siècles, quand les passions patriotiques dont elles étaient l’expression se sont éteintes, elles n’ont plus pour nous le même intérêt. Au contraire, cette aimable morale que suggèrent tour à tour au poète les belles journées d’été, lorsqu’il prend le frais à l’ombre du pin et du peuplier, ou les orages de l’automne qui secouent les flots de l’Adriatique, ou les neiges de l’hiver qui couvrent les cimes du Soracte, tout le monde la retrouve dans son cœur ; c’est l’homme même, et les révolutions n’y changent rien. Il est donc naturel qu’on y prenne beaucoup plus de plaisir qu’au reste. Je crois bien que c’est un sentiment de cette nature qui pousse M. Puech à mettre bien au-dessus des hymnes de Prudence les élégies dans lesquelles saint Grégoire a pleuré ses malheurs. Je comprends que, lorsqu’on lit les auteurs d’un autre âge, on les juge par rapport à soi et qu’on goûte surtout chez eux ce qu’on sent au fond de soi-même : or, il est bien sûr que la mélancolie de saint Grégoire a quelquefois des airs assez modernes, et l’on a pu comparer certaines de ses élégies à des méditations de Lamartine ; mais quelque charme qu’on trouve dans la plainte un peu monotone de cette âme douce et mal équilibrée que le hasard de la vie jeta dans des luttes qu’elle n’était pas de force à soutenir, je crois que, si l’on replace les chants de Prudence au milieu des fêtes pour lesquelles ils furent écrits, si on les entoure des émotions qu’ils ont excitées à leur apparition et dont l’écho s’est prolongé pendant tant de siècles, ils paraîtront plus grands et qu’on les admirera davantage.


III

Les poésies dogmatiques de Prudence sont toutes écrites en hexamètres, et elles nous montrent d’abord que l’auteur manie le vieux vers de Lucrèce et de Virgile avec autant d’aisance au moins que les mètres d’Horace. Ce recueil se compose de quatre poèmes d’une assez grande étendue. L’un d’eux, qui s’appelle le combat de l’âme (Psychomachia), représente les vices et les vertus se livrant bataille : la Foi lutte contre l’Idolâtrie, la Pudeur contre la Luxure, la Patience contre la Colère, l’Orgueil contre l’Humilité ; et, après que les vices sont défaits, l’armée des vertus, pour consacrer sa victoire, élève à Dieu un temple mystique. La Psychomachia, qui dut être très goûtée des contemporains du poète, l’a été encore plus des générations qui ont suivi, et, au moyen âge, elle a donné naissance à toute une littérature. Aujourd’hui, ces personnifications nous paraissent froides, nous ne trouvons plus le même plaisir à ces allégories, et l’on nous permettra de laisser de côté cet ouvrage, malgré la fortune qu’il a faite.

Des trois poèmes qui restent, deux sont remplis par des discussions théologiques. Dans l’un, l’auteur étudie la nature de Dieu (Apotheosis) ; dans l’autre, il s’occupe de l’importante question de l’origine du mal (Hamartigenia). Il combat successivement les patropassiens et les sabelliens, qui confondent le Fils avec le Père, les juifs et les ébionites, qui nient la divinité du Christ, les marcionites et les manichéens, qui reconnaissent deux dieux, un bon et un mauvais. Ce sont là, il faut l’avouer, des sujets austères, et qui ne paraissent pas de nature à fournir beaucoup à la poésie ; d’autant plus que Prudence ne fait pas comme tant d’autres poètes didactiques, pour qui la matière qu’ils traitent n’est qu’un prétexte à des digressions sans fin, et qui peuvent impunément la choisir ennuyeuse, puisqu’ils sont décidés à en sortir dès qu’elle les gêne ; lui s’y enferme résolument. Jamais il ne se jette dans les alentours de son sujet pour y trouver quelque divertissement agréable ; et comme il est convaincu que ses lecteurs y prendront autant d’intérêt que lui, il ne songe pas à l’égayer. Il le traite en conscience et à fond, sans rien omettre de ce qu’il lui paraît utile de dire. Ses poèmes sont donc de véritables œuvres didactiques, en ce sens que l’auteur a le dessein d’y enseigner réellement quelque chose, et qu’il ne veut pas amuser le public, mais l’instruire. C’est aussi ce que fait Lucrèce, qui est pleinement convaincu de l’importance de son œuvre, qui ne travaille pas pour l’agrément de ses lecteurs, mais pour leur instruction, ou plutôt qui ne cherche à leur plaire que pour les gagner à sa doctrine.

Quand on vient de lire Lucrèce, on se dit qu’il est tout à fait oiseux de se demander si un sujet en soi est poétique, qu’il importe seulement de savoir si celui qui a entrepris de le traiter est poète, et qu’il faut placer la poésie où elle est véritablement, dans l’homme, non dans les choses : or Prudence est poète, moins sans doute que Lucrèce, mais bien plus que les autres auteurs chrétiens qui essayèrent alors de mettre leur doctrine en vers. Par exemple, il l’emporte de beaucoup sur ce Prosper d’Aquitaine, qui, vers la même époque, écrivait son poème contre les ingrats, où il attaque les semi-pélagiens. Si l’on veut mettre dans tout son jour le mérite propre de Prudence, et faire comprendre d’où vient véritablement sa supériorité, il est bon de le comparer avec saint Prosper. Pour la sincérité et l’ardeur de la conviction, on peut les placer sur la même ligne. Prosper est un de ces croyans intrépides qui n’ont jamais douté de posséder la vérité tout entière, d’être les favorisés, les élus, le peuple du Christ, la semence de Dieu :

Sed nos qui Domini semen sumus…

Il regarde ceux qui essaient de le troubler dans sa croyance comme des malfaiteurs qui veulent lui prendre les biens auxquels il tient le plus, « le dépouiller de la justice et de la vertu, enfin lui voler son Dieu. » Contre de tels attentats, on ne saurait avoir trop de colère. Aussi ne se fait-il aucun scrupule d’appeler ses ennemis des serpens, des vipères, dont les paroles sont empestées et sèment la mort ; et il ne trouve pas de mots assez durs, assez grossiers contre leurs disciples, qui répètent et propagent leurs erreurs :

Vestri illi, quorum ructatis verba, magistri.

Prudence aussi, quoiqu’il soit plus doux et plus tolérant de sa nature, se laisse aller quelquefois, dans l’emportement de la discussion, à maltraiter cruellement ses adversaires. Il est si sûr de la vérité de ses opinions, ses raisons lui semblent si claires, et il lui paraît si difficile d’y répondre, qu’il trouve, quand ils résistent, leur obstination criminelle, et qu’il ne se possède plus en leur répondant : « Tais-toi, misérable, crie-t-il à Manichée, qui ne veux pas admettre que le Christ ait eu un corps véritable, mords ta langue, chien immonde ! »

Obmatesce, furor, linguam, canis improbe, morde.

Ainsi, chez tous les deux, la plénitude de la foi va jusqu’à la violence ; la passion qu’ils apportent au sujet qu’ils traitent est la même ; ils sont aussi animés, aussi convaincus l’un que l’autre. Pourquoi donc est-il si difficile d’aller jusqu’au bout du poème Contre les Ingrats, tandis qu’on lit l’Hamartigenia avec intérêt et quelquefois avec admiration ? C’est que Prosper n’est qu’un versificateur habile, et que Prudence est un poète.

Mais de quelle manière ce talent de poète se révèle-t-il dans son œuvre ? Est-il possible d’y saisir les procédés par lesquels il donne la vie à cette matière aride ? — Ce qui anime tout, dans le poème immortel de Lucrèce, c’est le sentiment de la nature ; personne ne l’a plus connue ni mieux aimée dans les temps antiques. Elle n’est pas seulement pour lui le plus agréable des spectacles, la joie des yeux et le calme du cœur, elle lui sert à tout comprendre et à tout expliquer. Il en tire à la fois ses peintures les plus riantes et ses argumens les plus solides. A tout moment, la terre, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux lui fournissent des rapprochemens, des comparaisons, des images dont s’éclairent les raisonnemens les plus obscurs. C’est ce qu’on ne trouve pas avec la même richesse chez Prudence. Quoi qu’en dise Chateaubriand, qui a prétendu que le christianisme avait rendu à l’homme l’intelligence et le goût de la nature, je ne vois pas que les premiers chrétiens se soient beaucoup occupés de la dépeindre. Loin de s’inspirer d’elle, on dirait qu’ils s’en méfient. N’est-elle pas la grande corruptrice qui énerve en nous la volonté par ses séductions ? N’est-ce pas de son sein que les dieux des anciens cultes étaient sortis, et ne semblent-ils pas encore puiser chez elle ce qui leur reste de forces ? Au lieu d’attirer l’homme vers les spectacles extérieurs dont il redoute les attraits, le christianisme lui dit, comme les stoïciens : « Regarde au dedans. » Prudence est fidèle à ce précepte, et l’on voit bien qu’il n’a guère regardé hors de lui. On trouve, dans ses poèmes didactiques, plus de raisonnemens que d’images. Les comparaisons y sont rares, et parmi celles qu’on y rencontre, il n’y en a que deux dont j’aie gardé le souvenir. L’une en soi n’est pas nouvelle, mais le poète l’a rajeunie par les agrémens de l’expression : c’est celle où il compare les âmes qui ne savent pas résister aux séductions de la vie à ces colombes qui se laissent prendre aux pièges de l’oiseleur. L’autre est plus originale et plus frappante. Le malheur de l’homme, qui trouve sa perte dans le péché qu’il a commis, le fait songer à la vipère, dont les naturalistes anciens disaient qu’elle ne peut mettre au monde ses petits sans mourir. La peinture de cet enfantement douloureux, dans son énergie un peu brutale, est saisissante. Mais le morceau qui, dans Prudence, rappelle le mieux Lucrèce, est celui de l’Hamartigenia, où il nous montre, par une succession d’images rapides, comment le mal est entré dans le monde à la suite de la première faute. Il dépeint la terre, qui perd peu à peu sa fécondité, les moissons envahies par les folles herbes, les vendanges détruites par les insectes dévorans ; puis, les élémens qui deviennent furieux, les vents qui renversent les arbres des forêts, les fleuves qui ravagent les plaines :

Frangunt umbriferos aquilonum prælia lucos,
Et cadit immodicis silva extirpala procellis.
Parte alia violentus aquia torrentibus amnis
Transilit objectas præscripta repagula ripas,
Et vagus eversis late dominatur in agris. Du mal physique il passe au mal moral. Il montre que l’humanité s’est gâtée encore plus que la nature ; il fait voir de quelle manière les hommes ont perverti, par de mauvais usages, tous les sens que Dieu leur avait donnés, et comment ils sont devenus tous les jours plus méchans, ce qui lui donne l’occasion de décrire les défauts de son temps avec une verve et un bonheur d’expressions qui rappellent souvent les satiriques de la bonne époque.

Le plus grand charme du poème de Lucrèce, c’est qu’il y mêle partout sa personnalité. Au milieu des raisonnemens les plus arides, tout d’un coup l’homme apparaît, égayant et animant tout de sa présence. Le système d’Épicure n’a pas seulement séduit son intelligence, il a conquis son âme : il lui est attaché de cœur autant que d’esprit. Assurément il est très sensible aux grandes clartés que son maître jette sur l’univers. Il éprouve une fierté légitime à saisir la nature des choses, à escalader le ciel, comme il dit, et à voir les murailles du monde reculées ; mais il est encore plus heureux d’apporter à l’homme le soulagement de ses maux, cette paix intérieure que tous souhaitent, et dont il est plus avide que personne. La philosophie lui plaît surtout par ses applications. On se le représente d’ordinaire comme une sorte de dialecticien farouche, qui veut nous réduire au désespoir en nous enfermant dans le plus sombre des systèmes ; c’est au contraire un ami de l’humanité, qui espère la guérir de ses tristesses en la délivrant de la mort et des dieux ; et cette tendresse d’âme, qui se montre partout, est peut-être la source la plus abondante de sa poésie. Il me semble qu’on trouve quelque chose de semblable dans les poèmes dogmatiques de Prudence ; ce n’est pas seulement un discuteur et un raisonneur ; le théologien, chez lui, n’a pas étouffé l’homme. Il ne lui suffit pas d’atteindre à cette sérénité paisible que donne au savant la conquête de la vérité, il en jouit avec des effusions de joie qu’il veut communiquer aux autres. Personne n’a mieux goûté que lui le bonheur de croire ; aussi veille-t-il sur ses croyances comme un avare sur son trésor. Il ne permet pas qu’on y touche, et il a, quand il lutte pour elles, un accent personnel et passionné. On sent bien, lorsqu’il défend la divinité du Christ, qu’il combat pour sa propre cause, et lui-même ne cherche pas à le cacher :

Cum moritur Christus, cum flebiliter tumulatur,
Me video.

Il s’emporte contre ceux qui en font une ombre ou un fantôme, et non un homme véritable ; il veut qu’il soit mort et ressuscité, non pas en figure et par métaphore, comme le prétendent les manichéens, mais en pleine réalité, parce que sa résurrection est le gage et le garant de la nôtre, et qu’elle nous assure qu’après notre mort nous revivrons comme lui. « Je sais que mon corps doit ressusciter en Christ : pourquoi veux-tu que je me désespère ? Je suivrai la route par laquelle il est lui-même revenu, vainqueur de la mort. Voilà ma croyance : et je reviendrai tout entier ; je ne serai ni autre que je suis, ni moindre ; j’aurai l’apparence et la force que je possède aujourd’hui ; je ne perdrai ni une dent ni un ongle, et la tombe, en se rouvrant, me revomira comme elle m’a pris… Et maintenant, ô mes membres, chassez toute terreur, moquez-vous des maladies, méprisez le sépulcre, et préparez-vous à suivre au ciel le Christ qui vous appelle ! » N’est-il pas étrange qu’ici Prudence célèbre l’immortalité de l’âme et la persistance de la vie avec le même enthousiasme, la même plénitude de conviction et de joie que Lucrèce quand il chante l’anéantissement entier de l’homme, sans retour et sans réveil, et qu’il proclame, d’un ton de triomphe, qu’il n’y a, dans ce monde, rien d’immortel que la mort ? Il me semble qu’on ne vit jamais une inspiration aussi semblable dans des opinions aussi contraires.


IV

Le dernier et le plus célèbre des poèmes dogmatiques de Prudence est sa réponse à Symmaque (Contra Symmachum), en deux livres. Le poète y réfute, après saint Ambroise, la fameuse requête du préfet de Rome, dans laquelle il demandait à l’empereur qu’on rétablit l’autel de la victoire. Cet ouvrage de Prudence est d’un caractère très différent des autres. Le premier livre, où il attaque le paganisme en général, contient des passages pleins de verve bouffonne que M. Puech rapproche avec raison des plus belles satires de Juvénal. Il s’en trouve, dans le second, qui rappellent, par leur éclat et leur pathétique, les endroits les plus brillans de Claudien. Il me paraît impossible qu’on n’admire pas la souplesse d’un talent qui a tant produit en si peu d’années, qui à chaque œuvre se renouvelle, et qui se trouve également propre aux genres les plus divers. Évidemment celui qui était capable de réunir tant de qualités opposées, qui réussissait à la fois dans l’ode, dans la satire, dans la poésie didactique et historique, ne devait pas être un poète ordinaire.

La réponse à Symmaque est une œuvre importante, qui possède des mérites très variés et dont l’étude serait longue, si elle prétendait être complète. Je me contente d’y chercher en ce moment une qualité qui n’avait pas sa place dans les autres ouvrages de Prudence et qui donne à celui-ci une couleur particulière : je veux dire le patriotisme. Symmaque accusait les chrétiens d’être les ennemis de l’empire et voulait les rendre responsables des malheurs publics. C’était un vieux reproche que les païens adressaient volontiers à la religion nouvelle, et que presque tous les apologistes du christianisme s’étaient vus forcés de combattre. Je ne crois pas qu’aucun d’eux l’ait fait avec plus de conviction, plus de bonne foi, plus de chaleur sincère que Prudence.

Dans tout son discours, Symmaque admet comme une vérité démontrée que les Romains doivent à leurs dieux la richesse et le pouvoir : c’est l’argument sur lequel il appuie toute sa discussion. Prudence répond d’abord que le pouvoir et la richesse ne sont pas les plus précieux des biens, et que le Dieu des chrétiens en donne d’autres, qui ont bien plus d’importance. Mais cet argument, que saint Augustin a repris dans la Cité de Dieu, ne lui suffit pas : le chrétien pourrait à la rigueur s’en contenter ; il faut autre chose au patriote. Il ne veut pas qu’on accorde aux païens que Rome doit sa puissance à la protection de ses dieux. Les autres apologistes refusaient aussi de l’admettre ; mais la raison qu’en donne Prudence n’appartient qu’à lui. C’est au nom même de l’honneur des Romains qu’il combat l’opinion de Symmaque : il lui semble qu’on les rabaisse en attribuant leurs succès à de fausses divinités ; on leur fait injure quand on suppose qu’ils ont eu besoin de ce secours pour vaincre. « Non, dit le poète en colère, je ne souffrirai pas qu’on insulte nos aïeux et qu’on calomnie des victoires qui nous ont coûté tant de fatigues et tant de sang. C’est outrager nos légions, c’est ôter à Rome ce qui lui revient, que de faire honneur à Vénus de ce qui est l’effet de notre courage ; c’est prendre la palme dans la main même du vainqueur. Pourquoi donc plaçons-nous au sommet des arcs de triomphe des chars traînés de quatre chevaux, et, sur ces chars, les statues des Fabricius, des Curius, des Drusus et des Camille, tandis qu’à leurs pieds les chefs ennemis, la tête basse, les mains liées derrière le dos, plient le genou ; pourquoi attachons-nous au tronc des arbres des trophées victorieux, si c’est Flora, Matuta ou Cérès qui ont vaincu Brennus, Persée, Pyrrhus ou Mithridate ? » Ainsi les rôles sont changés : les païens n’ont point le privilège d’être seuls les gardiens jaloux de la gloire de Rome. Prudence fait profession d’y tenir encore plus, et même de la défendre contre eux. On ne pouvait pas prendre, dans ce grand débat, une position plus heureuse et plus forte. Il tient à montrer qu’il admire plus que personne les grandes choses qu’ont faites les vieux Romains ; il est pénétré pour eux d’admiration et de reconnaissance ; il les remercie, au nom des peuples mêmes qu’ils ont soumis, d’avoir établi la paix et l’unité dans le monde : « Maintenant, dit-il, on vit dans tout l’univers comme s’il n’y avait plus que des citoyens de la même ville, des parens habitant ensemble la maison de famille. On vient des pays les plus éloignés, des rivages que la mer sépare, porter ses affaires aux mêmes tribunaux et se soumettre aux mêmes lois. Des gens étrangers entre eux par la naissance se rassemblent dans les mêmes lieux, attirés par le commerce et les arts ; ils concluent des alliances et s’unissent par des mariages. C’est ainsi que le sang des uns et des autres se mêle, et que de tant de nations il s’est formé un seul peuple. »

Ce beau passage en rappelle d’autres. Tous les grands poètes de ce temps ont célébré les bienfaits de l’unité romaine : c’était un bien dont on sentait tout le prix depuis qu’on était menacé de le perdre ; la peur qu’on avait d’en être privé, au moment où les barbares envahissaient l’empire, le faisait paraître précieux. Claudien aussi félicite Rome d’avoir accueilli les vaincus dans son sein et fait du genre humain un seul peuple :

Hæc est in gremio victos quæ sola recopit,
Humanumque genus commnni nomine fovit.

Il célèbre, comme Prudence, cette paix imposée au monde, qui fait qu’on peut voyager sans crainte, que c’est un jeu de visiter les contrées les plus lointaines, et que l’étranger qui les parcourt retrouve partout la patrie [7]. Quelques années plus tard, un autre poète, Rutilius Numatianus, reprend le même éloge. Il répète que c’est un bonheur pour tous les peuples d’avoir été vaincus par Rome, et qu’en leur communiquant ses lois elle a fait de l’univers une seule ville :

Dumque offers victis proprii consortia juris
Urbem fecisti quod prius orbis erat.

Il faut remarquer que de ces trois poètes, qui expriment les mêmes sentimens, presque dans les mêmes termes, aucun n’était né à Rome, ou même en Italie. Qu’importe ! Ces fils des nations vaincues avaient depuis longtemps oublié la colère et la haine qui animaient leurs pères. Ils n’étaient plus touchés que des bienfaits d’une domination qui leur donnait la civilisation et la paix. Devenus Romains de cœur, comme de nom, ils n’entrevoyaient pas dans l’avenir de plus grand malheur que de cesser de l’être.

Chez Prudence, ces sentimens nous surprennent un peu plus que chez les deux autres : d’abord nous ne pouvons nous empêcher d’être étonnés de le trouver si Romain après l’avoir vu si Espagnol tout à l’heure. Je crois avoir montré qu’il aimait beaucoup le pays où il était né mais la tendresse qu’il éprouvait pour la petite patrie n’affaiblissait pas en lui l’amour de la grande. Il est certainement fort heureux de parler de Barcelone ou de Saragosse, et de célébrer mes saints dont elles s’honorent ; mais au-dessus de toutes ces villes chéries auxquelles l’attachent les habitudes et les amitiés, il y en a une qui plane et domine, qui, quoique aperçue de plus bas et de moins près, comme dans un nimbe rayonnant, ne tient pas une moindre place dans ses affections : c’est Rome. Il la saluait de loin, avant de la connaître : « Trois, quatre et sept fois heureux, disait-il, celui qui habite la grande ville ! » Ce fut plus tard une des joies de sa vie de pouvoir la visiter, et surtout de la trouver chrétienne. Elle avait longtemps résisté à la foi nouvelle, mais elle venait enfin de s’y laisser vaincre. « Les lumières du sénat, disait Prudence, ces grands personnages qui se réjouissaient d’être flamines ou luperques, baisent maintenant le seuil du temple des apôtres et des martyrs. Le pontife, qui portait les bandelettes sacrées, est marqué au front du signe de la croix, et devant l’autel de saint Laurent s’agenouille Claudia la vestale. » C’était une grande conquête, la dernière qui restât à faire au christianisme. Personne ne s’en réjouit plus que Prudence : elle lui permettait de se livrer sans aucun scrupule à l’affection que Rome lui inspirait. — Après cela, on se demandera peut-être comment ce respect et cet amour pour la vieille capitale du monde pouvaient s’accommoder du réveil des nationalités vaincues et de la renaissance de l’esprit provincial dont j’ai dit quelques mots tout à l’heure. Il me serait malaisé de le dire ; mais je crois bien que Prudence et beaucoup de ses contemporains, qui pensaient comme lui, ne trouvaient pas le problème aussi difficile que nous. Ils voulaient devenir Gaulois ou Espagnols, mais ne pas cesser d’être Romains, et je suppose qu’ils imaginaient, — c’était peut-être un rêve, — une situation politique où les divers peuples jouiraient de leur indépendance, sans compromettre tout à fait l’unité de l’empire.

Une autre raison qui rend cette passion pour Rome plus surprenante chez Prudence que chez Claudien et chez Rutilius, c’est qu’il était chrétien, et qu’il nous semble que les chrétiens ne devaient pas être fort attachés à un empire qui les avait si rudement traités pendant deux siècles. Mais nous nous trompons. A l’époque même où on les persécutait, ils se piquaient d’être aussi bons citoyens que les autres ; et, depuis que la conversion de Constantin les avait rendus maîtres du pouvoir, ils n’avaient plus aucun motif d’être mécontens. Il serait aisé de prouver, en étudiant les écrits de saint Ambroise et de saint Augustin, que, loin de souhaiter la ruine de Rome, ils ont énergiquement travaillé à la sauver. Pour m’en tenir à Prudence, je ne crois pas qu’il y ait eu, à ce moment, un patriote plus zélé que lui. Il ne lui suffit pas d’avoir célébré la grandeur romaine dans les beaux passages que j’ai cités, il veut montrer que les chrétiens ont des motifs particuliers d’en être touchés, et que la reconnaissance les attache à l’empire autant que le devoir. Rome ne tient pas sa puissance de ses divinités nationales, comme elle le pense ; ce n’est pas non plus au hasard qu’elle la doit : le hasard n’est qu’un mot « dont nous couvrons notre ignorance ; » c’est le Dieu véritable, le Dieu des chrétiens qui a pu seul la lui donner. Elle entrait dans ses grands desseins sur l’humanité ; l’unité du monde, sous la main de Rome, devait servir à la victoire du Christ. Dans des pays divisés, parmi des nations toujours en querelle, au milieu du bruit des armes, la vérité aurait eu peine à se faire entendre ; la parole divine se serait plus difficilement communiquée d’un peuple à l’autre, arrêtée à chaque frontière par les haines nationales. Mais une fois la paix établie sur la terre et l’univers réuni sous le même sceptre, les voies étaient ouvertes à la religion, nouvelle ; le Christ pouvait paraître, le monde était prêt à le recevoir :

En odes, omnipotens, concordibus influe terris ;
Jam mundus te, Christe, capit.

Ainsi la grandeur de Rome se trouve rattachée à la naissance du Christ ; un lien est trouvé entre ces deux puissances qui se sont méconnues. Ce ne sont plus des ennemies irréconciliables, comme elles croyaient l’être, puisqu’elles ont servi aux mêmes desseins de la Providence. Les Scipion, les César, les Auguste, ces grands hommes dont les païens ont toujours le nom à la bouche, et dont ils veulent faire une insulte à la nouvelle religion, ont travaillé, sans le savoir, pour elle, et, comme ils ont concouru à son œuvre, il lui est permis de s’en faire honneur. C’était le triomphe de la politique d’Auguste d’avoir fait croire que la république aboutissait à l’empire. Prudence ajoute un anneau à cette chaîne : il présente le christianisme comme le dernier terme et le couronnement de toute l’histoire romaine.

Dès lors, toutes les causes de dissentiment entre le christianisme et Rome sont supprimées, et l’on comprend que l’église prenne le plus vif intérêt à la conservation de l’empire. Il était alors très menacé. Ceux des barbares qu’avec une étrange imprévoyance on avait établis dans les provinces comme laboureurs ou soldats, n’étant plus tenus en respect, venaient de se révolter ; les autres, qui ne voyaient plus en face d’eux les légions pour les contenir, avaient passé le Rhin et le Danube et couraient le pays. Le péril fut un moment conjuré par deux victoires : Stilicon repoussa le chef des Goths à Pollentia, et il extermina l’armée de Radagaise près de Florence. Plus l’alerte avait été vive, plus la joie fut grande quand on se crut sauvé. Claudien chanta en vers superbes la défaite d’Alaric :

O celebranda mihi cunctis Pollentia sæclis !
Virtutis fatale solum, memorabile bustum
Barbariæ !

L’enthousiasme de Prudence est plus vif peut-être et plus touchant encore que celui de Claudien. Dans un des plus beaux morceaux qu’il ait écrits, il suppose que Rome prend la parole et s’adresse au vainqueur : « Monte, lui dit-elle, sur ton char de triomphe ; rapporte-moi ces dépouilles reconquises : je t’attends avec le Christ qui t’accompagne. Viens ! Que j’ôte les chaînes de ces troupeaux de captifs. Femmes, jeunes gens, jetez ces entraves usées par une longue servitude. Que le vieillard, oubliant les peines de l’exil, rentre sous le toit de ses pères ; que l’enfant, se jetant dans les bras de sa mère qui lui est rendue, se réjouisse avec elle de voir la honte de l’esclavage effacée de sa maison. Plus de craintes ; nous sommes vainqueurs, nous pouvons nous livrer aux effusions de notre joie. »

Cette joie, on le sait, ne dura guère ; ces belles journées n’eurent pas de lendemain. Après la mort de Stilicon, assassiné par l’ordre de l’empereur, Alaric, que personne ne pouvait plus arrêter, s’empara de Rome et la pilla pendant trois jours. Soyons sûrs que, si Prudence était encore vivant en 410, ce qu’on ignore, il dut être un de ces patriotes que la prise de Rome a frappés au cœur.
V

Pour achever cette étude déjà bien longue, il me reste encore une question à traiter. Prudence, nous l’avons vu, n’était plus jeune quand il composa les écrits qui nous restent. Il nous dit, dans sa préface, qu’il est revenu de toutes les ambitions du monde, qu’il attend la mort et ne songe qu’à s’y préparer. Il n’est pas vraisemblable qu’un homme dans ces dispositions n’écrive que pour le plaisir d’écrire ou pour la gloire qu’on peut en tirer ; il devait avoir un dessein plus sérieux. Puisqu’il s’accuse comme d’un crime de n’avoir rien fait jusque-là d’utile, c’est qu’il espère, en composant ses derniers vers, servir de quelque façon ses croyances. Mais quel genre de services veut-il leur rendre ? Je crois que, pour le savoir, il faut d’abord chercher à qui ses vers s’adressaient et pour quel public il les a particulièrement écrits.

On se souvient que les deux premières hymnes de ses chants pour toute la journée (Cathemerinon) sont assez exactement imitées de celles de saint Ambroise. M. Puech est disposé à croire que, puisqu’elles sont semblables, elles devaient être faites pour le même usage, c’est-à-dire qu’il les destinait à être chantées dans les offices de l’église. Cette opinion ne me paraît guère vraisemblable. D’abord elles ont plus de cent vers, ce qui dépasse la mesure ordinaire des chants liturgiques ; et leur ressemblance même avec les hymnes de saint Ambroise, qui persuade M. Puech qu’elles devaient avoir la même destination, me fait justement penser tout le contraire. Il me semble que l’idée de déposséder les chants du grand évêque et de leur substituer les siens ne peut pas être venue à l’esprit d’un poète modeste et qui parle du lui avec tant d’humilité. On ne peut pas supposer qu’en l’imitant il avait la prétention de faire mieux que lui et de prendre sa place ; il faut admettre qu’il n’a essayé de refaire ses hymnes que parce qu’il les destinait à des usages différens et qu’il voulait les approprier à un autre public. Dans tous les cas, s’il peut y avoir quelques doutes pour les deux premières, il n’en reste pas pour celles qui suivent. Elles sont plus longues encore, plus largement développées, plus riches d’épisodes et de narrations, et, en l’état où le poète les a publiées, elles ne pouvaient pas figurer dans les cérémonies de l’église : celles-là, on peut en être certain, n’ont pas été faites pour être chantées, mais pour être lues.

Pouvons-nous aller plus loin ? Est-il possible de deviner à quel genre particulier de lecteurs songeait Prudence quand il les composa ? Je crois que la nature même des mètres dont il s’est servi peut nous donner à cet égard des indications précises. Nous voyons qu’il n’a pas osé reproduire tous ceux dont usait Horace. Une seule fois il a employé la strophe saphique ; mais ce genre de strophe est plus simple que les, autres, et nous savons que les Romains s’y étaient aisément accoutumés. Quant à la strophe alcaïque et aux autres, qui étaient plus compliquées, il s’en est abstenu. Seuls, les savans qui avaient fait de la métrique ancienne une étude approfondie auraient été capables de le goûter, et il est clair que cette élite de lecteurs ne lui suffisait pas. D’un autre côté, il ne se borne pas, comme saint Ambroise, au dimètre iambique, dont le rythme est si facile et si frappant, et que le peuple même était capable de comprendre. Il se sert de vers plus savans et plus rares, qui, en ce moment, où la connaissance de la quantité des syllabes se perdait, ne pouvaient pas être saisis de tout le monde. On doit en conclure que, s’il ne s’adresse pas uniquement à un petit cercle d’érudits de métier, il faut pourtant avoir reçu quelque instruction pour le saisir. Il écrit donc pour des gens qui ne sont pas tout à fait étrangers aux combinaisons de la métrique, c’est-à-dire qui sortent des écoles du grammairien, et du rhéteur : à cette époque, où l’instruction était si répandue, c’était toute la bourgeoisie de l’empire.

Ce que les hymnes de Prudence nous font entrevoir, sa réponse à Symmaque achève de le prouver. Quand cet ouvrage fut composé, il y avait près de vingt ans que Symmaque s’était adressé à l’empereur pour faire rétablir l’autel de la victoire et que saint Ambroise lui avait répondu. Depuis longtemps l’affaire était vidée en faveur des chrétiens. A quoi bon la reprendre après tant d’années ? Quelle nécessité pour les victorieux de recommencer une lutte où il semble qu’ils n’avaient plus rien à gagner ? Ou comprend d’autant moins cette reprise d’hostilité contre le paganisme qu’à entendre Prudence il ne restait presque plus de païens. « C’est à peine, nous dit-il, si quelques retardaires (pars hominum rarissima) ferment encore les yeux à la lumière. Voilà longtemps que ceux qui habitent les étages élevés des maisons, et qui se promènent à pied dans les rues de Rome, — il veut dire le peuple, — se pressent devant la tombe de Pierre, au Vatican. Le sénat a fait une plus longue résistance ; mais enfin il vient de céder. Les descendans des plus illustres familles fréquentent l’église de ces Nazaréens dont ils se moquaient et laissent Jupiter tout seul dans son Capitole. « Il faut avouer que, si les choses étaient comme il les dépeint, s’il n’y avait presque plus de païens dans Rome, il ne valait guère la peine d’écrire près de deux mille vers pour les combattre. Mais la victoire était en réalité moins complète qu’il n’a l’air de le dire. Dans ces chrétiens de la veille, le paganisme n’était pas tout à fait détruit. « Les idoles, dit saint Augustin, quand on les a chassées des temples, habitent souvent au fond des cœurs. » Prudence ne l’ignorait pas ; il a montré dans quelques vers fort agréables comment ces nouveaux convertis conservaient toujours un peu l’empreinte du passé. Les souvenirs de l’enfance protégeaient chez eux les croyances anciennes : « celui qui avait vu sa mère porter l’encens devant les dieux de la maison, tandis que lui-même, de ses petites mains, les couvrait de fleurs et leur envoyait des baisers, ne l’oubliait jamais. Ce qui rendait le mal plus grand, c’est que l’éducation donnait plus de force à ces premières émotions. Elle était restée toute païenne : à l’école du grammairien et à celle du rhéteur, le jeune homme n’entendait parler que de l’ancien culte, il ne lisait que des auteurs qui s’en étaient inspirés. L’admiration qu’il éprouvait pour eux s’emparait de son esprit et le prévenait contre la religion nouvelle. Même quand il faisait profession de lui appartenir, il n’arrivait pas tout à fuit à se débarrasser de l’ancienne. Quelques-uns s’accommodaient fort bien de ce partage ; chrétiens dans leur intérieur, au milieu de leur famille, et pour les occasions ordinaires de la vie, ils redevenaient païens quand ils entraient dans leur bibliothèque ou leur cabinet d’études, et qu’ils prenaient la plume pour écrire des poésies ou des panégyriques. C’est ce que le christianisme ne pouvait pas souffrir. On comprend qu’il ne lui convenait pas de nôtre le maître que d’une partie de l’homme, et de la moins noble ; il avait l’ambition naturelle et légitime de posséder l’homme tout entier.

C’était donc une nécessité pour lui de prouver qu’il n’est pas condamné à être toujours la religion des ignorans et des pauvres d’esprit, qu’il peut s’adresser aussi aux lettrés et donner à leur imagination les satisfactions qu’elle souhaite, qu’il est capable d’inspirer des écrivains de talent et de créer à son tour une grande littérature. A vrai dire, l’épreuve était déjà faite ; après savoir lu des polémistes comme Tertullien, comme Minucius Félix, comme Lactance, des théologiens comme saint Ambroise ou saint Augustin, il était impossible de douter qu’il pût exister une littérature chrétienne, puisque en réalité il y en avait une. Il faut croire pourtant que la démonstration ne paraissait pas convaincante, car nous voyons que les lettrés continuaient à insulter les chrétiens, à les accabler de mépris, à les appeler des ignorans, des sots, des gens sans esprit et sans connaissances [8]. De pareilles injures, à ce moment, paraissent fort surprenantes. On ne peut les expliquer qu’en supposant qu’il semblait à ces païens récalcitrans que des œuvres de polémique ou d’édification n’appartenaient pas véritablement à la littérature, qu’ils tenaient peu de compte de la prose, et que pour eux la vraie langue des lettres était celle des vers. C’est ce que nous apprend fort clairement un auteur de cette époque. « Il y a beaucoup de gens aujourd’hui, dit Sedulius, qui, de toutes les études qu’on fait dans l’école, ne goûtent que la poésie. L’éloquence les laisse froids ; mais les ouvrages qui sont emmiellés par le charme des vers les transportent ; ils prennent tant de plaisir à les lire, ils y reviennent si souvent, que leur mémoire les retient et n’en laisse rien perdre. »

Ces gens sont ceux auxquels les œuvres de Prudence s’adressent ; il écrit pour des lettrés qui sortent des écoles, qui, ayant lu Homère et Virgile avec passion dans leur jeunesse, sont restés épris de poésie, et que leur goût pour les beaux vers ramène toujours, sans qu’ils le veuillent, vers les grands écrivains païens. Il se propose de les gagner tout à fait à ses croyances en les leur présentant sous la seule forme qui leur paraisse attrayante. Mais ici un scrupule l’arrête : est-il de force à composer tout seul des ouvrages qui puissent lutter avec ceux des maîtres ? Sa modestie l’empêche de le croire ; et, pour soutenir la comparaison, il cherche un secours hors de lui. Il choisit, chez les plus illustres docteurs de l’église, quelque ouvrage important, qu’il se contentera de mettre en vers. Appuyé sur ce fond solide, il ose risquer le combat : c’est ce qu’il a fait notamment pour le discours de saint Ambroise contre Symmaque [9]. Peut-être n’avait-il d’abord d’autre ambition que de traduire exactement ses modèles ; c’était un projet comme celui de Thomas Corneille, qui entreprit de versifier le Don Juan, convaincu que le public ne pourrait pas supporter qu’une comédie en cinq actes fût en prose ; seulement Thomas Corneille était un homme médiocre, qui se contenta de paraphraser et d’affaiblir la pièce de Molière. Prudence, au contraire, possédait un talent original qui, quoi qu’il entreprît d’écrire, devait se faire jour presque en dépit de lui-même. Il ne put pas se réduire à n’être qu’un simple interprète, et mit partout la marque de son génie particulier.

Voilà, si je ne me trompe, la tâche que Prudence s’était donnée, et je remarque qu’il était tout à fait propre à l’accomplir. Un lourd fanatique aurait rebuté du premier coup ces gens d’esprit, à croyances indécises, auxquels il voulait plaire, pour les arracher à la superstition de l’ancienne littérature. Heureusement il était le contraire d’un fanatique ; jamais on ne vit de croyant à la fois plus ferme et plus aimable. Les exagérations, de quelque nature qu’elles soient, lui déplaisent. Il blâme les dévots qui affichent volontiers leur pénitence, et ne se présentent en public qu’avec un visage pâle, des joues creuses, une chevelure en désordre et des habits négligés. Il compte beaucoup sur la miséricorde divine, et il espère que le nombre des damnés ne sera pas très considérable. A ceux mêmes qui n’auront pas évité le feu éternel, sa bonté ménage de courts répits dans l’année. La fête de Pâques doit être partout, même au Tartare, un jour de réjouissance. Il imagine que ce jour-là les flammes seront moins brûlantes, et que, pendant quelques heures au moins, le peuple infernal se reposera de souffrir. Sans doute il n’est pas partisan de la tolérance : il n’y avait alors que les vaincus qui la demandaient pour eux, sauf à la refuser aux autres quand ils étaient Victorieux. Il trouve qu’en forçant les infidèles à pratiquer la vraie religion on leur rend service, tandis qu’en les laissant libres de croire ce qu’ils veulent on les aide à se perdre. Cependant, il répugne aux violences. Il veut bien qu’on ferme les temples, mais il souhaite qu’on respecte les statues, qui sont l’œuvre de grands artistes, et peuvent devenir, comme il le dit, une décoration pour la patrie : c’est justement ce que demandait Libanius à Théodose. Il félicite les empereurs d’admettre aux honneurs publics des gens de tous les cultes. Il comble de respects et d’éloges Symmaque, le dernier des païens, et va jusqu’à placer son éloquence au-dessus de celle de Cicéron, ce qui est vraiment trop généreux ; il parle avec attendrissement des beautés de son livre, qu’il réfute, et recommande qu’on n’essaie pas de le faire disparaître ni de porter atteinte à sa renommée. Ce qui est plus surprenant encore, c’est que la haine qu’il porte, comme tous ceux de sa religion, à l’empereur Julien, ne le rend pas injuste pour lui. Tout en détestant son apostasie, il reconnaît ses vertus et loue ses talens militaires : « Il a trahi son Dieu, dit-il, mais il n’a pas trahi son pays. »

Perfidus ille Deo, quamvis non perfidus urbi.

A cette générosité dans les sentimens, à cette modération, à cette largeur dans les opinions faites pour attirer les gens d’esprit auxquels il s’adressait, Prudence joignait d’autres qualités tout à fait propres à les retenir. Il avait, lui aussi, beaucoup lu, beaucoup aimé, pendant sa jeunesse, les grands poètes de l’antiquité, et il ne lui semblait pas que sa qualité de chrétien fût une raison de s’en éloigner dans son âge mûr. Également attaché à ses admirations littéraires et à sa foi religieuse, comme il les confondait dans son affection, il se trouvait propre à les réunir dans sa façon d’écrire. Assurément la langue qu’il parle n’est plus tout à fait celle de Virgile, mais elle en a presque partout conservé les dehors. J’ai montré plus haut que les idées nouvelles y sont entrées sans trop en altérer les contours. Quoiqu’on lui fasse dire bien des choses auxquelles elle n’était pas accoutumée, elle a encore l’air latin. Ainsi tombait la dernière objection de ces beaux esprits qui affectaient de regarder les chrétiens comme des barbares : personne n’avait plus de raison de fermer l’oreille à des croyances qui se présentaient sous les dehors de la poésie antique.

Prudence a donc travaillé pour sa part à réconcilier le christianisme avec les lettrés. C’est un grand service qu’il lui a rendu. Une doctrine ne peut pas se contenter d’avoir le peuple pour elle ; tant qu’elle n’a pas conquis les classes éclairées, sa victoire reste incertaine. J’ai montré, je crois, que les ouvrages de Prudence, dont le succès dut être considérable, n’ont pas été inutiles à cette conquête ; il en avait lui-même quelque conscience, malgré sa modestie. Il nous dit, dans son épilogue, qu’au dernier jour d’autres, plus heureux, présenteront à Dieu leurs vertus ou leurs charités, tandis que lui, qui n’est qu’un pauvre et qu’un pécheur, ne pourra lui offrir que ses vers ; mais il ajoute qu’il espère bien que Dieu ne leur fera pas un mauvais accueil, et qu’il lui sera tenu quelque compte d’avoir chanté le Christ. L’humble poète pouvait se rendre témoignage de l’importance de son œuvre ; il avait le droit d’en être fier, et je crois bien que, parmi ceux qui ont servi au triomphe définitif du christianisme, il est juste de lui faire une place.


GASTON BOISSIER.

  1. Le nombre des hymnes attribuées à saint Ambroise est assez considérable, mais il n’y en a guère que quelques-unes dont l’authenticité soit certaine : ce sont surtout celles dont saint Augustin a fait mention.
  2. Il a, dans les dernières hymnes de son recueil, encore plus élargi son cadre. Après en avoir écrit pour les diverses heures du jour, il en compote pour quelques-unes des principales fêtes de l’année. C’est dans celle qui est consacrée à l’Epiphanie que se trouve la célèbre strophe : Salvete flores martyrum, etc., qui est peut-être ce qu’il y a de plus connu dans l’œuvre entière de Prudence.
  3. Ne croirait-on pas, par exemple, que c’est un poète de la bonne époque qui a écrit cette strophe, où il nous décrit les ténèbres de la nuit qui se dissipent et la terre qui se revêt de couleurs brillantes, aux premiers rayons du soleil :
    Caligo terræ scinditur
    Percussa solis spiculo,
    Rebusque jam color redit
    Vultu nitentis sideris.
  4. Tel est ce passage où il nous dépeint le Saint-Esprit entrant dans le cœur des fidèles et le consacrant comme un temple :
    Intrat pectora candidus pudica
    Quæ templi vice consecrata rident.
  5. Parmi ces récits de martyres, il y en a un qui me paraît plus original que les autres. Il s’agit d’un maître d’école chrétien, Cassianus, qui était dur à ses élèves, et dont ils se vengèrent, pendant la persécution, en le perçant de ces poinçons de fer qui leur servaient pour écrire. Il nous les montre heureux de labourer ce corps misérable et d’exercer sur lui ce talent qu’il leur avait donné, et il semble prendre un plaisir singulier à nous redire les plaisanteries horribles dont ce petit monde cruel assaisonne sa vengeance.
  6. On pourrait conclure de quelques passages de ces hymnes, surtout de la fin de la sixième, que quelques-unes ont été lues dans l’église, pendant la cérémonie. Nous savons, en effet, qu’on y lisait les actes des martyrs pour l’édification des fidèles. Ces hymnes de Prudence pouvaient en tenir lieu : ce sont des actes véritables, un peu plus développés que les autres.
  7. Quelques années plus tard, Paul Orose célèbre en termes éloquens le même bienfait de l’unité romaine. Il montre qu’on peut voyager partout sans crainte et qu’on n’est étranger nulle part. Ubique patria, ubique lex et religio mea est. Seulement il n’appelle plus, comme autrefois, ce monde où tout le monde parle la même langue et vit sous les mêmes lois, imperium romanum ; il l’appelle Romania. On dirait qu’il veut rendre cette unité indépendante de l’autorité impériale qu’il sent près de périr ; même après la ruine de l’imperium romanum, il espère que la Romaniam’a pourra survivre.
  8. C’est ce que dit formellement saint Augustin : « Ubicumque invenerunt Christianum, solent insultare, exagitare, irridire, vocare insultum, hebetem, nullius cordis, nullius peritiœ. »
  9. Il est vraisemblable que l’Apotheosis et l’Hamartigenia sont composés comme la Réponse à Symmaque, et que le fond en doit être tiré des ouvrages des docteurs de l’église. C’est parce qu’il imitait des auteurs anciens qu’il a combattu surtout d’anciennes hérésies. M. Puech fait remarquer avec raison que, s’il avait tout tiré de lui-même, il se serait attaqué plutôt à des hérésies de son temps, par exemple à l’arianisme.