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Essais d’histoire parlementaire de la Grande-Bretagne/04

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Essais d’histoire parlementaire de la Grande-Bretagne
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 841-934).
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ESSAIS


D'HISTOIRE PARLEMENTAIRE.




II.

WILLIAM PITT.

Troisième partie.




I. Memoirs of the life of the right honorable William Pitt, by lord George Tomline, lord bishop of Winchester.

II. The public and private Life of lord chancellor Eldon, whith selections from his correspondence, by Horace Twiss. 1844.

III. Diaries and Correspondence of James Harris, first earl of Malmesbury. - 1844.


Nous voici arrivés à la seconde moitié de la vie politique de Pitt. Agé de trente-quatre ans seulement, il avait déjà parcouru une carrière qui eût suffi à la gloire de plusieurs hommes d’état. En dix ans de ministère, il avait porté au plus haut degré de prospérité les finances et le commerce de son pays, ruinés par une guerre désastreuse. Sans compromettre la paix, il avait su, par des négociations habilement conduites, rendre à l’Angleterre l’influence extérieure qu’elle avait perdue depuis lord Chatham. Sous sa direction, le parti du gouvernement avait pris dans la chambre des communes une consistance jusqu’alors inconnue. Rempli pour son illustre chef d’une confiance justement méritée, mais qui n’excluait pas toute indépendance, on l’avait vu soutenir le pouvoir et la prérogative royale sans se croire pourtant obligé de repousser constamment des projets d’améliorations et de réformes qui, d’ailleurs, obtenaient souvent le concours du ministère lui-même. L’opposition, de son côté, puissante en nombre, en talens, en lumières, tempérait la véhémence passionnée de ses attaques par un respect sincère pour la dynastie régnante et un profond attachement à la constitution, et si, dans les derniers temps, quelques-uns de ses orateurs, échauffés par la révolution française, avaient parfois dévié de cette ligne de sagesse, ils n’avaient fait, par ces écarts réfléchis, qu’affaiblir leur position personnelle. Cette époque est, en quelque sorte, l’ère classique, l’idéal de la constitution britannique, celle où elle a le plus régulièrement marché dans ses voies, où l’action de chacun des pouvoirs qu’elle consacre a le plus parfaitement répondu à l’esprit de l’institution, où elle a déployé avec le plus de grandeur cette puissance particulière aux gouvernemens libres, de faire éclater tout ce qu’un pays renferme de génie, d’éloquence, de talent et de courage. C’est aussi la plus belle partie de la vie de Pitt, ou du moins la plus heureuse.

La période dans laquelle nous allons entrer nous offrira un tout autre spectacle. Au lieu de ces belles luttes parlementaires qui, dans leur modération et leur régularité, sont peut-être l’expression la plus significative d’une haute civilisation, nous y verrons une de ces guerres mortelles où les peuples combattent, non plus pour leur grandeur, mais pour leur existence, et où, menacés à la fois par l’ennemi intérieur et extérieur, réduits aux dernières extrémités, forcés de recourir aux dernières ressources, ils ne peuvent plus reconnaître d’autres lois que celle du salut public. Nous verrons jusqu’à quel point Pitt se trouva au niveau de cette terrible crise.

Au moment où la France se déclara en état d’hostilité contre le gouvernement britannique, la conquête l’avait déjà rendue maîtresse de la Savoie, du comté de Nice, de Mayence, de tout le cours du Rhin, des Pays-Bas autrichiens, de l’évêché de Liège, et elle se préparait à envahir la Hollande tremblante. Ces premiers succès, dus à une sorte de surprise, n’avaient sans doute rien de décisif en présence des forces considérables que l’Europe presque entière réunissait alors pour en arrêter le cours. Cependant, ils donnaient au gouvernement révolutionnaire une attitude imposante, et plusieurs semaines s’écoulèrent avant que les évènemens y portassent aucune atteinte. Pendant cet intervalle, des discussions importantes eurent lieu dans le parlement sur la situation nouvelle que venait de créer la déclaration de guerre. Fox et ses amis ne craignirent pas de compromettre les restes de leur popularité en proposant à la chambre des communes des votes qui eussent rejeté sur le ministère la responsabilité d’une guerre amenée, suivant eux, par ses injustes provocations. Ils demandèrent successivement que, dans une adresse au roi, on exprimât le vœu du rétablissement de la paix, qu’on proclamât contraire à l’honneur et aux intérêts du pays toute guerre entreprise, soit pour changer le régime intérieur de la France, soit pour y étouffer une opinion ou un parti, et qu’on s’abstînt de contracter avec d’autres états des engagemens qui eussent mis obstacle à une prompte pacification. Nous n’analyserons pas les débats auxquels donnèrent lieu ces motions continuellement reproduites sous diverses formes et sous divers prétextes pendant toute la durée de la session. Pitt, qui les combattit quelquefois avec une fermeté grave et mesurée, put, en d’autres occasions, en laisser le soin au zèle passionné de Burke et de Windham. Plus d’une fois l’opposition se sentit si faible dans la chambre des communes, qu’elle n’essaya pas même de constater le nombre des suffrages, et jamais elle n’y obtint plus de 40 ou 50 voix. Dans la chambre des lords, elle était bien plus faible encore : le marquis de Lansdowne y comptait à peine une douzaine d’adhérens, parmi lesquels le comte de Lauderdale et surtout le comte de Stanhope, se signalaient par une audace révolutionnaire moins dangereuse pour le ministère que compromettante pour leurs amis.

Fort de l’assentiment presque unanime des pouvoirs publics, le gouvernement se préparait à la guerre avec une grande énergie. Il augmentait l’armée de terre de 27,000 hommes, non compris les garnisons des colonies ; il portait à 47,000 le nombre des marins embarqués à bord des bâtimens de l’état ; il prenait à sa solde des troupes hanovriennes et hessoises, et accordait à la Sardaigne un subside de 200,000 livres sterling pour la mettre en état de tenir sur pied une armée de 50,000 hommes ; enfin il concluait aussi avec la Russie, l’Autriche, la Toscane, Naples, l’Espagne et le Portugal, des traités dont l’intention avouée était d’obliger la France à restituer ses conquêtes, mais dont la pensée véritable allait beaucoup au-delà. Le Danemark et la Suède s’étant refusés à entrer dans cette espèce de croisade, le gouvernement britannique résolut d’empêcher que leur neutralité ne devînt pour la France un appui réel en lui permettant de faire arriver dans ses ports sous leur pavillon les grains et les munitions navales dont notre marine, trop peu nombreuse, ne pouvait assurer le transport sous pavillon français. On signifia aux gouvernemens neutres que les croiseurs anglais saisiraient tout navire se dirigeant vers les ports de France ou sortant de ces ports. Vainement la cour de Copenhague réclama contre cette violation des principes du droit des gens. On lui répondit que le pouvoir établi en France n’était pas un gouvernement, et que la guerre engagée contre lui était une guerre sociale à laquelle les règles habituelles ne pouvaient s’appliquer.

Pour subvenir aux dépenses qu’entraînait cet ensemble de mesures, il fallut créer des ressources extraordinaires. Sur la proposition de Pitt, la chambre des communes vota un emprunt de 4,500,000 liv. sterling, et assura le paiement des intérêts par la prolongation des taxes temporaires établies trois ans auparavant à l’occasion des armemens faits contre l’Espagne. La création d’une loterie acheva de combler le déficit. Afin de soutenir le commerce, que la guerre avait frappé subitement d’une sorte de paralysie, on ouvrit un crédit de 5 millions sterling en billets de l’échiquier que des commissaires furent autorisés à prêter, sur dépôt de marchandises, aux commerçans qui en feraient la demande.

Le parlement n’avait plus qu’une pensée, la pensée de fortifier le pouvoir contre les ennemis de toute espèce qui menaçaient l’ordre social. On se préoccupait surtout alors des relations que les révolutionnaires du pays entretenaient avec les jacobins français, et la législation existante ne semblait pas fournir des garanties suffisantes contre un tel danger. Le procureur-général sir John Scott, depuis chancelier sous le nom de lord Eldon, présenta, pour le conjurer, un bill dont les dispositions étaient d’une extrême sévérité. On déclarait coupables de haute trahison, et par conséquent passibles de la peine capitale, tous ceux qui seraient convaincus d’avoir vendu, remis ou fait remettre aux personnes exerçant en France l’autorité souveraine, à leurs armées ou à leurs vaisseaux, des provisions militaires ou navales, de l’argent, du blé, des habillemens ou autres objets de nécessité, d’avoir acheté des terres en France, d’avoir placé de l’argent dans les fonds français, ou d’avoir prêté en France sur hypothèque territoriale. Des peines moins énormes, mais très graves encore, atteignaient tout Anglais qui se serait rendu en France sans une permission spéciale, qui, s’y trouvant en ce moment, serait revenu en Angleterre sans autorisation, ou qui, pendant la durée de la guerre, aurait assuré des bâtimens français. L’opposition combattit cette mesure comme contraire à la liberté, à la justice, à la saine politique, aux usages de la civilisation, aux vrais intérêts des peuples. Le bill n’en fut pas moins adopté.

On a peine à concevoir que dans de telles conjonctures l’opposition ait eu le courage de tenter un nouvel effort en faveur de la réforme parlementaire. Des pétitions avaient été présentées pour la réclamer. Grey demanda le renvoi de ces pétitions à un comité. Loin d’admettre que les circonstances pussent être un motif d’ajourner la question, il prétendit que l’Angleterre devait puiser dans les évènemens de la révolution française une utile leçon sur le danger de résister trop long-temps à l’opinion publique. Pitt, dans un très long discours, repoussa les pétitions comme l’œuvre des clubs révolutionnaires, évidemment inspirée par une pensée de renversement ; il déclara qu’en présence des débordemens du jacobinisme menaçant de bouleverser l’ordre social, toute tentative de réforme lui paraissait avoir des dangers qui ne permettaient pas de s’y arrêter ; il fit remarquer combien ces vaines théories de droits absolus, ces principes métaphysiques dont arguaient les pétitionnaires avaient peu de rapport avec les considérations toutes pratiques, toutes d’expérience qui l’avaient porté lui-même, en d’autres temps, à provoquer une modification du système électoral. C’était réfuter d’avance les reproches d’inconséquence et de contradiction qu’on ne pouvait manquer de lui adresser, comme on l’avait déjà fait l’année précédente. Fox et Sheridan ne les lui épargnèrent pourtant pas en appuyant la proposition de Grey, qui fut rejetée à la majorité de 282 voix contre 40. La question de l’abolition de la traite était d’une tout autre nature que celle de la réforme parlementaire ; mais comme elle se liait également à ces idées de progrès philosophique, si compromises alors par l’odieuse application qu’en faisaient les révolutionnaires français, elle devait aussi succomber. Wilberforce ayant reproduit la proposition qu’il avait fait accepter l’année précédente par la chambre des communes, une majorité de 8 voix refusa de la voter. Treize ans devaient s’écouler avant que ses efforts, annuellement renouvelés, pussent réparer cet échec.

Le gouvernement britannique, au moment même où il inaugurait, en Angleterre et en Écosse, d’accord avec l’opinion publique, ce système de répression et de résistance absolue aux exigences des novateurs, suivait une tout autre marche en Irlande, où l’état des esprits, exaspérés par des griefs plus réels, le plaçait dans une position moins forte et moins assurée. Pour calmer l’irritation des catholiques, pour les soustraire à l’influence des agitateurs démocrates, il faisait passer un bill qui leur accordait le droit de voter aux élections et l’admission à un grand nombre d’emplois dont jusqu’alors ils avaient été exclus. D’autres concessions furent faites à la partie la plus modérée de l’opposition irlandaise.

Cependant la guerre, jusqu’alors si favorable à la France, avait pris tout à coup une direction telle que ses ennemis durent un moment espérer le triomphe le plus complet. Dumouriez, vaincu à Nerwinde par l’armée autrichienne que commandait le prince de Cobourg, s’était vu forcé d’évacuer la Belgique. Rejeté sur le territoire français, pressé entre un ennemi victorieux et la convention, dont ses victoires avaient à peine désarmé jusqu’alors les jalouses défiances, il s’était décidé à entrer en pourparlers avec les alliés ; il leur avait promis, s’ils arrêtaient l’invasion imminente et s’ils lui garantissaient leur concours éventuel, de marcher sur Paris et d’y relever le trône constitutionnel en faveur du fils de Louis XVI. Cette offre avait été acceptée. A la vérité, Dumouriez, abandonné par son armée presque entière, s’était trouvé hors d’état d’accomplir ses engagemens, et bientôt il n’avait plus eu d’autre ressource que de passer en fugitif dans le camp ennemi ; mais l’armée française affaiblie, désorganisée, ne pouvait plus même protéger la frontière. Vainement ses généraux, stimulés par les ordres menaçans du comité de salut public, recommençaient presque journellement des attaques désespérées pour essayer de ramener la fortune. Toujours repoussés, chassés de position en position jusque derrière la ligne de la Somme, ils ne paraissaient plus en mesure de couvrir Paris, et nul n’eût pu prévoir alors l’excès d’impéritie qui devait leur laisser le temps d’organiser des moyens de résistance. Du côté du Rhin aussi, la France se voyait enlever presque sans coup férir toutes ses conquêtes. Étourdi par ces revers inattendus, le gouvernement français avait abaissé son orgueil jusqu’à demander au gouvernement britannique la permission d’envoyer à Londres un agent chargé de négocier la paix, mais il n’avait obtenu aucune réponse. Les girondins, qui jusqu’alors avaient conservé la direction des affaires, et dont les efforts opposaient une dernière barrière aux fureurs de la faction jacobine, succombèrent sous le contre-coup de tant de désastres qu’ils n’avaient pas su prévenir. On les accusa de faiblesse, de connivence, de trahison même. La journée du 31 mai les livra à l’implacable haine des jacobins, qui dès-lors dominèrent sans partage. Le règne de la terreur fut inauguré.

Cette révolution nouvelle parut d’abord devoir compléter le triomphe de la coalition en jetant la France dans une effroyable anarchie. A la nouvelle du 31 mai, soixante-dix départemens protestèrent contre la violence faite par la populace de Paris à la représentation nationale, et un grand nombre d’entre eux se mirent en révolte ouverte. Depuis plusieurs mois déjà, la Vendée avait pris les armes en faveur de la religion et de la royauté. La France, divisée, déchirée, sans gouvernement régulier, ne semblait plus en état de prolonger la lutte contre l’étranger. L’effroi dont elle frappait naguère l’Europe monarchique avait fait place au mépris et au dégoût qu’inspirent les révolutions impuissantes.

Dans ces conjonctures, et au moment où le parlement britannique allait clore sa session, Fox eut l’incroyable courage de présenter à la chambre des communes une motion pour prier le roi de prendre les mesures les plus promptes à l’effet de conclure la paix avec la France à des conditions satisfaisantes pour la justice et pour la politique de la Grande-Bretagne. Burke et Windham se rendirent les interprètes du sentiment presque unanime de l’assemblée en repoussant cette motion comme une inspiration insensée, comme une tentative faite honteusement pour rompre la coalition européenne. On voulait aller immédiatement aux voix ; mais Pitt insista pour se faire entendre. Après avoir qualifié dans les termes les plus durs une proposition qui, suivant lui, ne pouvait avoir d’autre objet que de décourager les alliés de l’Angleterre, d’enhardir ses ennemis, de tromper le peuple en lui offrant la perspective d’une paix impossible, et d’exciter ensuite sa colère lorsque cette illusion viendrait à se dissiper, il exposa l’aspect sous lequel le cabinet de Londres considérait maintenant la guerre, et les devoirs qu’elle lui imposait. L’Angleterre, dit-il, jusqu’au moment où elle s’était vue attaquée, n’avait eu certes ni le droit ni la pensée d’intervenir dans les affaires intérieures de la France ; mais l’agression ayant eu lieu de la part du gouvernement français, rien ne s’opposait plus à cette intervention. Sans doute on pouvait encore s’en dispenser si, par tout autre moyen, il était possible d’obtenir pour le passé les réparations convenables et pour l’avenir les sécurités nécessaires ; mais Pitt, en faisant cette réserve, ne dissimula pas qu’à ses yeux la garantie la plus efficace de la paix de l’Europe consisterait dans la destruction de ce système sauvage, anarchique, ingouvernable, dont les provocations avaient contraint toutes les puissances à s’unir contre lui pour leur sûreté, et il soutint qu’il n’y avait aucune possibilité de traiter avec les hommes plus détestables, plus pervers les uns que les autres, qui se succédaient rapidement à la tête du gouvernement français. La motion de Fox fut rejetée à une immense majorité. A ces accens de haine et d’indignation dont retentissait le parlement britannique répondaient, dans la convention française, ceux de la plus barbare fureur. On y dénonçait le cabinet de Londres à la vindicte de tous les peuples comme le fléau de l’humanité, comme soudoyant l’assassinat, le poison, l’incendie. Pitt surtout était l’objet des malédictions des révolutionnaires. Un décret le déclara l’ennemi du genre humain.

Il s’en fallait de beaucoup pourtant que la guerre se fît alors avec l’ardeur et la vivacité que semblaient annoncer de pareilles manifestations. On serait tenté de croire que les alliés, ne doutant plus du succès de la lutte, se plaisaient à en prolonger la durée afin de se créer ainsi des titres plus spécieux aux avantages particuliers qu’ils espéraient, en concluant la paix, stipuler pour leur compte. Ces calculs intéressés, plaie mortelle, mais presque inévitable, des coalitions, se révélaient au grand jour depuis que la fortune des armes, en favorisant les puissances, leur permettait de ne plus se préoccuper uniquement de leur salut. Au lieu de porter rapidement sur Paris les 200,000 hommes du prince de Cobourg, l’Autriche faisait assiéger Condé, Valenciennes, le Quesnoy, et ce n’était pas au nom du fils de Louis XVI, c’était au nom de l’empereur qu’elle prenait possession de ces places fortes. Par ce procédé imprudent autant que peu généreux, elle jetait des germes de colère et de ressentiment au sein même de l’émigration ; elle irritait, elle poussait à la résistance les hommes qui, restés sur le sol français, mais impatiens du joug des terroristes, eussent peut-être accueilli l’étranger comme un libérateur, si on ne les eût obligés à craindre le démembrement du territoire de la patrie. L’Angleterre, de son côté, n’ayant pas, comme l’Autriche, d’acquisitions territoriales à désirer sur le continent, cherchait ses indemnités au-delà des mers. Pondichéry et Tabago étaient déjà tombés en son pouvoir. Elle préparait d’autres expéditions contre le reste de nos colonies. C’était à ces conquêtes, si parfaitement inutiles au succès final de la guerre, qu’elle employait des forces qui eussent plus utilement appuyé l’insurrection vendéenne, et qu’on avait un moment pensé à y consacrer. Toulon avait proclamé la royauté de Louis XVII et appelé les alliés à son secours. Des escadres anglaise, espagnole et sarde y portèrent des troupes de débarquement et se mirent en possession du port, mais on ne prit aucune mesure vraiment efficace pour protéger contre les révolutionnaires cette importante position, et l’Angleterre s’opposa à ce que le comte de Provence, l’oncle de Louis XVII, qui prenait le titre de régent au nom de son neveu enfant et captif, vînt établir dans la ville insurgée un gouvernement auquel beaucoup de mécontens eussent pu se rallier. La Prusse et la Russie ne cachaient pas le mécontentement que leur inspirait la politique égoïste dont l’Autriche et l’Angleterre donnaient de si tristes preuves : leur langage était plus conforme à l’esprit, au but apparent de la coalition ; toutefois sous ces dehors spécieux, il n’était pas difficile de s’apercevoir qu’elles ne portaient à l’accomplissement de l’œuvre commune ni plus de loyauté ni plus d’activité réelle. La Russie, prodigue de paroles, d’excitations, de promesses, bornait son concours effectif à l’armement d’une escadre qui croisait dans la Baltique et la mer du Nord pour aider l’Angleterre à intercepter le commerce de la France avec la Suède et le Danemark. La Prusse, naguère si animée contre la France, ralentissait déjà son action, ou plutôt la portait d’un tout autre côté. De concert avec la Russie, elle occupait militairement la Pologne ; sous prétexte d’y rétablir la tranquillité, elle aidait le cabinet de Saint-Pétersbourg à y renverser la constitution de 1791, qui avait soustrait pour quelques instans les malheureux Polonais à leur anarchie séculaire. Par une détestable hypocrisie, les deux cours, au moment même où elles enlevaient à la Pologne cette seule et dernière ancre de salut, où elles préparaient ainsi sa ruine définitive, se vantaient dérisoirement de la pacifier en étouffant dans son sein l’esprit révolutionnaire importé de France, et elles ne tardèrent pas à consommer cette œuvre d’iniquité en s’emparant d’une partie considérable des provinces polonaises, sous prétexte de garantir leur propre territoire contre la contagion de désordres préparés par de perfides machinations. Tel est le spectacle que présentait l’Europe monarchique dans un moment où l’union la plus intime, les plus grands efforts de courage et de génie, l’appel le plus énergique à tous les sentimens de morale et d’honneur n’eussent pas été de trop pour conjurer les périls dont elle était menacée.

Dans cette terrible crise, le cabinet de Londres ne fit pas preuve de la rare habileté qui avait marqué jusqu’alors toute la carrière de Pitt. Surpris par des évènemens qui étaient, il est vrai, sans exemple dans l’histoire, ce ministre ne sut pas en apprécier la portée. Il ne vit dans la révolution française que ce qu’elle avait d’odieux, de violent, d’irrégulier. Il ne put se persuader qu’une résistance soutenue par des moyens étrangers à la civilisation et à toute science politique se prolongeât beaucoup. En voyant la convention prodiguer sans choix, sans mesure, toutes les ressources du pays, dépenser en quelque sorte son capital, tendre tous les ressorts jusqu’aux plus extrêmes limites, il se flatta de l’espérance que la France épuisée tomberait bientôt aux pieds de ses ennemis. On l’entendit souvent répéter que la guerre durerait, au plus deux campagnes, et l’argument dont il appuyait cette assertion, c’était la ruine financière de la France, l’anéantissement de son crédit. Un émigré, fatigué de voir reproduire sans cesse un raisonnement si peu applicable à l’état révolutionnaire de la France, lui en fit sentir la faiblesse par un mot assez piquant : « L’histoire, lui dit-il, l’histoire ne nous a pas conservé le nom du chancelier de l’échiquier d’Attila. »

Burke, éclairé par la haine passionnée qu’il portait à la révolution française et doué d’ailleurs d’un esprit plus philosophique, voyait, mieux la situation. Si, au début de cette révolution, lorsqu’elle n’avait pas pris encore son immense essor, il s’était abusé jusqu’à croire qu’elle aurait pour résultat d’ôter à la France toute puissance et toute influence extérieures, il n’avait pas tardé à revenir de cette illusion. Une fois la guerre déclarée, il ne cessa de dire qu’elle serait longue et difficile, qu’en la considérant comme une guerre ordinaire, en voulant la soutenir par les seuls moyens usités dans les circonstances communes, en ne dirigeant pas exclusivement tous les efforts des coalisés vers la destruction du gouvernement conventionnel et le rétablissement de la monarchie légitime, on s’exposait à des revers certains et à de mortels dangers. Les idées qu’il proclamait ainsi sont précisément celles qui ont dirigé vingt ans après la coalition sous laquelle Napoléon a succombé. Burke avait raison d’une manière absolue, il lisait prophétiquement dans l’avenir ; mais on peut se demander s’il dépendait du cabinet de Londres d’adopter, dès cette époque, une politique que repoussaient alors les passions, les intérêts, les préjugés des autres cours, et à laquelle vingt années d’une cruelle expérience ont à peine suffi pour les ramener.

Cependant le gouvernement conventionnel, mollement attaqué, avait eu le temps de substituer à l’anarchie la dictature la plus énergique dont les temps modernes nous offrent l’exemple. Le comité de salut public, étouffant par la terreur jusqu’à la moindre velléité de résistance, et disposant à la fois de toute la population virile par la réquisition, de toutes les richesses du pays par les confiscations, les assignats et le maximum, était déjà parvenu, d’une part, à comprimer l’insurrection girondine, de l’autre à arrêter les progrès de l’insurrection vendéenne. Avant même de s’être ainsi affermi contre l’ennemi intérieur, il avait poussé vers la frontière des masses énormes de jeunes soldats dont le nombre pouvait jusqu’à un certain point suppléer à l’expérience qui leur manquait encore. Guidées par des généraux sortis récemment de leurs rangs et à qui l’exemple de leurs devanciers avait appris qu’il fallait opter entre la victoire et l’échafaud, ces troupes novices commençaient à balancer la fortune, si constamment favorable depuis quelques mois aux alliés. En Flandre, une armée anglaise et hanovrienne, qui était venue sous les ordres du duc d’York, second fils de George III, appuyer la grande armée autrichienne, fut battue à Hondschoote par le général Houchard, et forcée de lever le siège de Dunkerque. Bientôt après le prince de Cobourg lui-même fut défait à Wattignies par le général Jourdan. Du côté de l’Allemagne, le général autrichien Würmser était parvenu à pénétrer en Alsace, où il assiégeait Landau. Mal secondé par les Prussiens, qui avaient à peu de distance des forces considérables, mais qui voyaient avec jalousie une conquête dont la cour de Vienne semblait vouloir s’attribuer le bénéfice, il ne put résister à l’impétueuse attaque du jeune général républicain Hoche, et après quatre jours de combats acharnés il repassa le Rhin dans le plus grand désordre. Enfin, à l’autre extrémité de la France, Toulon, mal défendu par les soldats étrangers qu’il avait appelés à son secours, fut repris par les républicains. Les Anglais, en l’abandonnant, furent moins préoccupés de soustraire les malheureux habitans à la rage des terroristes que de porter un grand coup à la marine française ; ils avaient trouvé dans le port trente-un vaisseaux de ligne et vingt-cinq frégates : ils ne purent en emmener que la plus faible partie, mais avant de s’éloigner ils mirent le feu à tout le reste.

Ainsi finit la seconde campagne de la guerre engagée entre la révolution française et l’Europe. Rien n’était décidé, mais la révolution, un moment ébranlée, s’était raffermie ; il était désormais certain qu’elle pouvait tenir tête à ses adversaires. Le danger était grand pour les trônes. Tel est l’attrait des seuls mots de liberté et d’égalité que, malgré l’effroyable dérision qui les faisait servir en France à désigner le triomphe d’une sanglante tyrannie, les succès de ceux qui les proclamaient faisaient battre, dans les autres pays, bien des cœurs passionnés et fanatiques. Dans la Grande-Bretagne surtout, et particulièrement en Écosse, les clubs révolutionnaires, quoique désavoués presqu’unanimement par les classes riches et éclairées, redoublaient de hardiesse. On vit se réunir à Édimbourg une assemblée formée de députés des clubs écossais et à laquelle assistèrent également ceux de diverses sociétés républicaines d’Angleterre et d’Irlande. Elle prit audacieusement le nom de convention britannique des délégués du peuple, associés pour obtenir le suffrage universel et les parlemens annuels, et se donna une organisation modelée sur celle de la convention française. Le gouvernement ne crut pas devoir tolérer cette manifestation factieuse. La prétendue convention fut dissoute, et ses principaux membres condamnés à la déportation.

C’est au milieu de ces circonstances si peu encourageantes que le parlement ouvrit sa session annuelle le 27 janvier 1794. Comme la précédente, comme celles qui la suivirent, cette session fut presque uniquement employée à discuter la question de la guerre contre la France et les moyens de la soutenir. La position des partis n’avait pas changé ; la tendance de leur polémique, les argumens qui en faisaient le fond, étaient toujours les mêmes. L’opposition ne cessait de demander qu’on ouvrît des négociations pour la paix, et qu’on s’abstînt d’intervenir dans le régime intérieur de la France. Elle prétendait prouver que la France n’avait pas provoqué les hostilités, et que la provocation était le fait de l’Angleterre et de ses alliés. Sans oser justifier l’épouvantable système qui couvrait le territoire français de ruines et d’échafauds, elle essayait d’en reporter la responsabilité sur les excès du despotisme antérieur et aussi sur l’injuste agression des puissances, qui avaient poussé la convention à tous les excès du désespoir. Quelquefois même, de ce que le comité de salut public exerçait depuis quelque temps déjà son terrible despotisme, de ce que sa volonté ne rencontrait plus d’obstacles, l’opposition se hasardait à conclure que le gouvernement républicain devait nécessairement jouir de quelque popularité, et qu’il offrait assez de gages de durée pour qu’on pût traiter avec lui comme avec un pouvoir capable de maintenir ses engagemens. Pour démontrer la nécessité de rompre la coalition dans laquelle l’Angleterre se trouvait engagée, elle signalait la politique égoïste, étroite, malhabile des cours alliées, leur manque de foi, leurs défiances réciproques, les revers qui en étaient résultés. En réponse à ces vives attaques, Pitt rappelait tous les faits qu’il avait déjà si souvent allégués pour rejeter sur la France le tort de la provocation. Il ne dissimulait pas que, dans son opinion, la paix avec la France serait plus funeste qu’une guerre désastreuse tant que durerait l’affreux système auquel elle était soumise. Il avouait que la restauration de la monarchie française se présentait à lui comme le meilleur moyen de rétablir la tranquillité de l’Europe et d’affermir l’ordre social ; mais trop prudent pour se lier à une combinaison absolue en présence des chances incertaines de l’avenir, il se hâtait d’ajouter que le renversement de la faction jacobine, sans lequel tout arrangement était impossible, ne supposait pas nécessairement la restauration du trône ; il allait même jusqu’à dire que la perversité des hommes alors investis en France de l’autorité suprême ne serait pas un obstacle à ce qu’on traitât avec eux, si jamais ils pouvaient donner des garanties réelles. Tout en faisant cette concession apparente, il repoussait l’idée d’ouvrir immédiatement les négociations ; il démontrait qu’en laisser seulement entrevoir la pensée, ce serait se placer dans la situation humiliante d’un vaincu qui demande la paix à un implacable ennemi, ce serait s’affaiblir soi-même en décourageant l’esprit public et en inquiétant les alliés. Il exprimait l’espoir que les ressources factices créées par le comité de salut public au moyen de la terreur et du brigandage organisé s’épuiseraient bientôt par la force même des choses. Enfin, sans nier les torts de quelques-unes des puissances alliées, il prouvait facilement que ces torts n’étaient pas un motif suffisant pour que l’Angleterre se privât d’un concours si utile, si nécessaire dans l’épreuve terrible qu’elle avait à soutenir. Dundas, Burke, Windham, développaient à peu près les mêmes argumens avec beaucoup moins de circonspection et de réserve. La politique du cabinet trouva encore un éloquent interprète dans le jeune Canning, qui venait d’entrer au parlement, et que la sagacité de Pitt avait su, par d’habiles prévenances, enlever à l’opposition, qui le regardait déjà comme un des siens.

Malgré les efforts redoublés de l’opposition, toutes ses motions pacifiques, toutes ses demandes d’enquêtes sur les actes du pouvoir, furent rejetées dans l’une et l’autre chambre à la majorité accoutumée. Toutes les demandes faites par le ministère lui furent accordées. Il obtint, outre l’établissement de plusieurs taxes nouvelles, l’autorisation d’emprunter 11 millions sterling. Il fit porter à 85,000 hommes la force de l’armée navale et à 60,000 celle des troupes de terre, non compris les troupes étrangères et les émigrés à la solde anglaise. Pour mieux assurer la tranquillité intérieure du pays, on ajouta à la milice permanente des corps de volontaires levés et entretenus à l’aide de souscriptions volontaires aussi. L’opposition prétendit que ce mode de souscription violait le principe constitutionnel qui réserve au parlement le droit exclusif d’établir des impôts. Pitt soutint que la mesure se justifiait par de nombreux précédens, et qu’utile par ses résultats matériels, elle le serait plus encore par son effet moral.

La situation de Fox et de ses partisans était pénible. En s’opiniâtrant à blâmer, à contrarier la guerre et à justifier plus ou moins la révolution française, ils augmentaient leur impopularité, et trop souvent ils avaient à défendre une cause odieuse en elle-même autant que contraire au sentiment national. Ils se sentaient plus à l’aise lorsqu’au lieu de chercher des atténuations ou des excuses aux crimes du jacobinisme, ils pouvaient dénoncer dans la conduite des puissances qui le combattaient des atteintes portées à ces principes d’ordre et de justice qu’elles se disaient appelées à venger. Ils ne manquaient pas une occasion de déclamer contre l’oppression de la Pologne, comparant les procédés iniques dont elle était victime aux actes les plus coupables de la convention, et s’étonnant que le gouvernement anglais pût les tolérer et s’allier même aux oppresseurs, lui qui avait trouvé un motif de guerre dans l’attitude menaçante de la France à l’égard des états voisins. Personne dans le parlement n’essayait de justifier l’odieuse politique de la Prusse et de la Russie, mais Burke faisait remarquer que le gouvernement britannique n’avait ni l’obligation ni la faculté de s’ériger en vengeur de toutes les injustices commises dans l’univers, et qu’il n’était tenu de s’opposer qu’à celles qui blessaient les intérêts anglais. Les traitemens barbares que le gouvernement autrichien fit subir à M. de Lafayette fournirent aussi à l’opposition un texte de déclamations éloquentes. Proscrit en France et forcé de se réfugier à l’étranger pour avoir essayé de relever le trône après le 10 août, il expiait dans la dure captivité d’Olmütz des torts antérieurs qu’une pareille tentative eût dû faire oublier, et dont l’appréciation et le châtiment n’appartenaient d’ailleurs en aucun sens à l’Autriche. Le général Fitzpatrick, son ami, proposa à la chambre des communes de voter une adresse au roi pour déclarer que la détention de ce sincère ami de la liberté, banni de son pays parce qu’il avait voulu défendre la monarchie contre les jacobins, était contraire aux intérêts de l’Angleterre et de la coalition, pour demander en même temps qu’on intercédât à l’effet d’obtenir sa délivrance. Fox appuya la proposition avec une éloquence entraînante. On pouvait répondre et on répondit en effet que, le cabinet de Londres n’ayant aucun droit, aucun intérêt fondé à alléguer pour réclamer la liberté de M. de Lafayette, une telle démarche ne servirait qu’à compromettre sa dignité et à embarrasser ses relations extérieures. C’en était assez pour repousser une motion plus généreuse que réfléchie ; mais, dans l’état d’exaspération où la majorité était alors contre tout ce qui tenait à la révolution française, on ne s’arrêta pas là. On reprocha ironiquement aux auteurs de la motion d’être infidèles à leur aversion ordinaire pour toute intervention dans les affaires des autres pays. Par une amère allusion aux exécutions sanglantes qui continuaient à désoler la France, on leur montra, dans les souffrances de tant de victimes, une plus large carrière ouverte à leur philanthropie. Pitt rappela sèchement, pour affaiblir la commisération que pouvait exciter le sort de Lafayette, les doctrines d’insurrection qu’il avait le premier prêchées à la France. Burke et Windham ne rougirent pas de témoigner, par de révoltans sarcasmes, la joie qu’ils éprouvaient du châtiment infligé à un des premiers promoteurs de la révolution française.

Aux sentimens haineux et presque féroces que révélaient parfois ces débats, on sent l’influence de réaction qu’exerçaient les affreux excès du gouvernement révolutionnaire. Les idées de générosité et de tolérance n’avaient plus aucune chance de se faire écouter. Tout paraissait légitime pour conjurer le péril dont on se sentait menacé, et ces principes même de justice, de garanties légales, si puissans chez les Anglais, avaient beaucoup perdu de leur force dans un grand nombre d’esprits. Parmi les individus jugés en Écosse quelques mois auparavant pour leur participation aux manœuvres républicaines, il en était deux dont la condamnation avait produit une sensation très, vive. Muir, avocat de quelque renommée, et Palmer, prédicateur influent de la secte unitaire, étaient, malgré l’exagération de leurs opinions politiques, généralement estimés pour leur caractère personnel. Convaincus d’avoir distribué des écrits révolutionnaires, souscrit des adresses et prononcé des harangues séditieuses, ils avaient encouru la peine de la déportation à Botany-Bay. Un tel châtiment, appliqué à de tels hommes, semblait bien rigoureux. En Angleterre, il eût été impossible. En Écosse même, où le peu de précision d’une législation pénale rédigée dans des temps de barbarie protégeait moins efficacement les accusés, ce jugement ne pouvait s’expliquer que par les circonstances dans lesquelles on se trouvait alors. Il allait être exécuté, et déjà les condamnés avaient été déposés sur le bâtiment qui devait les transporter au-delà des mers. L’opposition entreprit de les sauver en provoquant la révision de leur procès par la chambre des lords. De puissans argumens furent présentés à la chambre des communes pour établir l’iniquité et même l’irrégularité de la sentence, mais Pitt, Dundas et les autres orateurs de la majorité affirmèrent que la loi écossaise avait été fidèlement observée, qu’elle n’admettait pas d’appel, que le parlement n’était pas compétent pour arrêter l’exécution d’un jugement, et une immense majorité sanctionna ces conclusions. A la chambre des lords, la malencontreuse intervention de lord Stanhope et de lord Lauderdale en faveur des condamnés eut moins de succès encore. Ils furent transportés à Botany-Bay.

Peu effrayées par cet exemple, les sociétés révolutionnaires persistaient dans leurs efforts pour transformer l’Angleterre en république. Les yeux fixés sur la France, c’était au moyen d’une convention qu’elles voulaient opérer ce changement, et les adresses des clubs, les provocations d’une presse déchaînée, les délibérations des assemblées populaires, les placards affichés dans les lieux publics, tendaient plus ou moins directement à ce résultat. Le gouvernement était sur ses gardes. A Édimbourg, il fit saisir des dépôts d’armes assez considérables. A Londres même, on arrêta les secrétaires des deux principales sociétés ; l’un d’eux, le célèbre Hardy, était un cordonnier. On s’empara aussi de leurs registres, de tous leurs papiers, et les informations qu’on y puisa amenèrent d’autres arrestations. Huit personnes furent mises en jugement après avoir été interrogées par le conseil privé. Sans attendre l’issue de ces poursuites, le gouvernement s’empressa de communiquer au parlement les découvertes qu’il venait de faire. Un message royal invita la chambre des communes à prendre les mesures dont la nécessité lui paraîtrait résulter de cette communication. Sur la motion de Pitt, un comité secret fut élu au scrutin pour examiner les documens trouvés chez les conspirateurs, et faire en conséquence les propositions convenables. Deux jours après, Pitt lui-même présenta, au nom de ce comité, un rapport dans lequel, après avoir démontré l’existence d’une vaste conspiration tramée depuis long-temps pour renverser la constitution, il proposa, comme moyen de salut, public, la suspension de l’acte dhabeas corpus, cette garantie fameuse de la liberté individuelle. L’opposition retrouva toute son énergie pour combattre les conclusions du rapport. Fox, Grey, Sheridan, entreprirent la justification des sociétés ; ils osèrent prétendre que leurs procédés étaient parfaitement légaux, parfaitement constitutionnels, qu’il n’y avait rien que de régulier et de pacifique dans leurs appels à une convention, que leurs efforts pour réformer ce qu’elles considéraient comme les abus de l’organisation sociale du pays n’étaient pas plus coupables que ceux qu’avaient faits jadis, pour obtenir la réforme parlementaire, d’autres sociétés inspirées alors par le duc de Richmond et par Pitt lui-même ; que les ministres, en répandant des alarmes mal fondées, se proposaient uniquement d’arracher aux terreurs du parlement des résolutions bien dangereuses sans doute, puisqu’elles porteraient atteinte à la pierre angulaire de la constitution, mais nécessaires à la prolongation de leur pouvoir ébranlé. Les imputations de duplicité, d’apostasie, ne furent pas épargnées à Pitt. Sheridan, fidèle à son habitude de mêler le sarcasme et l’ironie aux plus véhémentes invectives, affecta de comparer au comité de salut public de la convention le cabinet britannique réclamant une sorte de dictature pour sauver le pays et de mettre en parallèle Barrère et Pitt. L’exagération de ces attaques en rendait la réfutation facile. Dundas prouva sans peine que la suspension de la liberté individuelle, regardée par les opposans comme une violation inouie de la constitution, avait été votée plus d’une fois dans des circonstances moins graves que celles qui se présentaient alors. Windham, avec sa verve caustique, ridiculisa le rapprochement forcé qu’on avait établi entre les projets de destruction rêvés par les anarchistes et les plans de réformes légales médités à d’autres époques par des hommes d’état ; il posa en principe que la force du gouvernement devait toujours être en rapport avec les nécessités auxquelles il avait à pourvoir, et il en tira la conclusion que, si la suspension de l’acte dhabeas corpus ne suffisait pas à lui donner cette force, on ne devrait pas hésiter à aller au-delà. Fox, affectant de prendre dans un sens positif cet entraînement de parole d’un orateur que son esprit hardi et paradoxal portait toujours à outrer la pensée de son parti, demanda vivement jusqu’où l’on voulait donc aller, jusqu’où l’on prétendait pousser l’horrible imitation des jacobins français, si les ministres, se proposant de régner comme eux par la terreur, avaient l’intention de supprimer le jury, si l’on ne craignait pas de pousser la nation à bout, si l’on ne comprenait pas que témoigner tant d’effroi, c’était encourager l’ennemi. Pitt, peu ému de ces emportemens déclamatoires dont il fit ressortir la vaine exagération, démontra, par l’exposé calme et lucide des faits, la tendance anarchique et criminelle des sociétés révolutionnaires. Sans prendre, comme Windham, un ton inutilement provocateur, il déclara que le gouvernement ne faiblirait jamais devant ses ennemis, et que bien décidé à ne pas pousser la répression au-delà des bornes de la nécessité, il saurait toujours l’y proportionner. Vainement, l’opposition essaya de retarder au moins le vote de la chambre en suscitant des incidens et en usant, avec la plus étrange subtilité, des facilités que lui donnait pour cela la forme compliquée des délibérations ; elle ne put réunir plus de vingt-huit voix contre le bill, qui, porté ensuite à la chambre des lords, n’y rencontra que neuf adversaires. Peu de jours après, les deux chambres, par une adresse dont les lords prirent l’initiative, exprimèrent au roi leur ferme volonté de ne lui refuser aucun des pouvoirs extraordinaires qui seraient jugés indispensables pour contenir les factieux.

Tandis que le parlement s’efforçait ainsi de fortifier le gouvernement contre les attaques des conspirateurs, les dangers extérieurs s’aggravaient. Les résultats de la précédente campagne avaient jeté les alliés continentaux de l’Angleterre dans un grand découragement. La Prusse, n’ayant pu obtenir des états de l’empire les subsides dont elle prétendait avoir besoin pour entretenir l’armée qu’elle avait sur le Rhin, déclara que ses propres ressources ne lui permettaient pas de pourvoir plus long-temps à un armement maintenu jusqu’alors pour la défense commune, et qu’elle allait rappeler cette armée, à l’exception d’un corps de 20,000 hommes que des engagemens particuliers : l’obligeaient à fournir à l’empereur. L’Angleterre et la Hollande, effrayées des conséquences de ce rappel qui eût permis aux Français de diriger presque toutes leurs forces sur les Pays-Bas, se hâtèrent d’ouvrir une négociation avec la cour de Berlin pour l’empêcher de donner suite à son projet. Un traité fut conclu à La Haye par lequel la Prusse, moyennant un subside annuel de 1,800,000 livres sterling, laissait 62,000 hommes à la disposition des deux cours. Ce traité, soumis à l’approbation du parlement, fut vivement attaqué. L’opposition trouvait qu’il était absurde de payer au roi de Prusse une somme exorbitante pour l’engager à défendre ses propres intérêts. Pitt répondit qu’il y avait tout à la fois économie et bonne politique à s’assurer le concours de troupes étrangères déjà aguerries, au prix d’un subside dont la somme n’eût pas même suffi à lever et à faire subsister un nombre égal de nouvelles recrues. La majorité accoutumée ratifia l’engagement pris envers la Prusse.

Les argumens que Pitt avait employés pour le justifier supposaient qu’on pouvait compter sur la coopération active de ces auxiliaires si chèrement acquis. On reconnut bientôt qu’il n’en était pas ainsi. Les Prussiens conservèrent, à la vérité, les positions qu’ils étaient sur le point de quitter, mais ils y restèrent immobiles, et, sous les plus vains prétextes, ils se refusèrent opiniâtrement à prendre la moindre part aux opérations militaires dont les Pays-Bas étaient alors le théâtre. Au bout de quelques mois, l’Angleterre et la Hollande, considérant le traité de La Haye comme annulé par une semblable conduite, cessèrent de payer le subside dont on était convenu. Parmi les causes de cette étrange inaction de l’armée prussienne, il faut compter les évènemens qui venaient de s’accomplir en Pologne. Kosciuszko, appelant aux armes une nation indignée des perfidies et des violences qui lui avaient ravi, avec sa liberté, la moitié de son territoire, était parvenu à la soulever contre ses oppresseurs. Il avait chassé les Russes de Varsovie et forcé ensuite le roi de Prusse en personne à lever le siège de cette capitale. Pendant plusieurs mois, l’insurrection absorba en grande partie l’attention et les forces de la Russie, de la Prusse et de l’Autriche elle-même. Cette lutte, on le sait, eut pour résultat le dernier partage de la monarchie polonaise et l’anéantissement de son indépendance.

L’Autriche, occupée à s’assurer une part de cette riche proie, semblait elle-même, à l’exemple de la Prusse, ne plus apporter beaucoup d’ardeur à la guerre contre la France. Bien que, du côté des Pays-Bas, la campagne se fût ouverte pour elle par des succès, et que le prince de Cobourg eût encore emporté la place forte de Landrecies, on n’avait donné aucune suite à ce début victorieux. Le cabinet impérial était mécontent des Belges, qui se montraient peu empressés à seconder, par des sacrifices d’hommes et d’argent, les efforts qu’on faisait pour les mettre à l’abri d’une nouvelle invasion française ; il commençait à se demander si la possession de ces provinces éloignées et indociles valait tout ce que coûtait leur conservation, et s’il n’y aurait pas moyen de transiger avec la France à des conditions avantageuses. A Vienne comme dans la plupart des cours alliées, la pensée de traiter avec le comité de salut public ne paraissait déjà plus inadmissible. En voyant Robespierre renverser successivement tous ses ennemis, on commençait à croire qu’il fallait voir en lui l’homme appelé à terminer la révolution et à rétablir l’ordre par son énergique dictature.

Tandis que l’irrésolution pénétrait ainsi dans les conseils des alliés, la France, au contraire, redoublait de vigueur et d’audace. Ses nombreuses armées s’étaient aguerries. Leurs jeunes généraux exécutaient avec autant de talent que d’intrépidité les plans vastes et hardis que leur envoyait Carnot. Presque chaque jour Pichegru, Jourdan, Moreau, prenaient l’offensive contre les Autrichiens, les Anglais, les Hollandais, chargés de la garde des Pays-Bas, et, dans ces combats continuels, ils avaient le plus souvent l’avantage. La bataille de Fleurus fixa la victoire sous les drapeaux conventionnels. Le prince de Cobourg abandonna précipitamment Bruxelles et se retira au-delà de la Meuse, livrant ainsi aux Français toutes les provinces belges. Bientôt après, les Prussiens, qui, immobiles à Kaiserslautern, s’étaient refusés à venir au secours des Autrichiens, furent ramenés jusque sous les murs de Mayence. L’armée de l’empire, commandée par le duc de Saxe-Teschen, passa sur la rive droite du Rhin, renonçant à défendre le Palatinat.

Victorieux de tous côtés, les Français ne trouvaient plus sur le continent un ennemi qui pût leur tenir tête, mais la mer leur était moins favorable. Là, les Anglais possédaient une telle supériorité qu’il aurait fallu, pour la balancer, des circonstances vraiment miraculeuses. Lorsque la guerre avait commencé, la France comptait 66 vaisseaux de ligne et 96 frégates ou corvettes, mais l’émigration avait fait disparaître la meilleure partie des officiers, et la licence révolutionnaire, en répandant parmi les matelots une funeste indiscipline, avait contribué plus encore à affaiblir les équipages. L’Angleterre, de son côté, avait 158 vaisseaux de ligne, 22 vaisseaux de 50 canons, 125 frégates et 108 moindres bâtimens, montés par d’excellens marins. L’Espagne et la Hollande, ses alliées, avaient aussi de nombreuses escadres. Enfin, dès l’année précédente, cette disproportion énorme s’était encore accrue, par la destruction partielle de l’escadre de Toulon. La marine française se trouva ainsi hors d’état de protéger nos colonies et nos possessions éloignées contre les agressions de l’Angleterre. Déjà la France avait perdu Tabago et Pondichéry. Dans le cours de cette année, elle se vit encore enlever une partie de Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, Sainte-Lucie et d’autres îles moins considérables. En Europe même, la Corse, déchirée par la guerre civile, appela les Anglais, qui se hâtèrent d’en prendre possession ; George III fut proclamé par une consulte nationale roi constitutionnel de la Corse. L’amiral français Villaret-Joyeuse était sorti de Brest avec vingt-six vaisseaux de ligne pour assurer l’arrivée d’un convoi attendu d’Amérique. L’amiral anglais lord Howe, dont l’escadre était à peu près de la même force, l’attaqua, le battit, lui coula bas deux vaisseaux, en prit sept, et cependant, épuisé par ce combat même, dans lequel les républicains avaient montré, malgré leur inexpérience, un courage héroïque, il ne put poursuivre les vaincus ni arrêter le convoi. Peu auparavant, deux frégates françaises avaient été capturées près de Guernesey.

Quelque satisfaction qu’excitassent chez les Anglais ces succès maritimes, on ne pouvait se dissimuler qu’ils étaient presque insignifians pour l’issue de la guerre. L’espoir de la terminer victorieusement s’affaiblissait de jour en jour, ou plutôt il avait déjà complètement disparu, et les puissances alliées, loin de pouvoir penser, comme l’année précédente, à étouffer le foyer révolutionnaire, étaient réduites à une pénible défensive. Tous les calculs de Pitt, tous les argumens par lesquels il avait obtenu de ses compatriotes de si énormes sacrifices, se trouvaient convaincus d’erreur. Si sa position personnelle n’en était pas ébranlée, le prestige d’infaillibilité qu’il avait si long-temps exercé était gravement compromis. Il sentit la nécessité de se fortifier en introduisant dans son ministère des élémens nouveaux qui le présentassent aux yeux du pays comme investi d’un surcroît de force morale. Les chefs de cette portion aristocratique du parti whig que l’effroi de la révolution française avait depuis deux ans séparée de l’opposition, mais qui, tout en appuyant le gouvernement, avait jusqu’alors refusé d’y participer, sacrifièrent enfin à l’intérêt public les scrupules d’une délicatesse exagérée. Le duc de Portland remplaça au département de l’intérieur Dundas, pour qui on rétablit l’office, jadis supprimé, de secrétaire d’état des colonies. Le comte de Fitzwilliam devint président du conseil, le comte de Spencer gardien du sceau privé, poste qu’il échangea bientôt après contre celui de premier lord de l’amirauté, dans lequel il succéda au comte de Chatham, frère aîné de Pitt. Enfin Windham fut nommé secrétaire de la guerre avec siège dans le cabinet. Burke, leur maître et leur oracle, resta en dehors de l’administration ; il avait déclaré depuis long-temps qu’il n’accepterait plus de fonctions publiques.

Cette modification ministérielle, publiée au commencement du mois de juillet, au moment où la session du parlement allait se terminer, fut vivement attaquée, le jour même de la clôture, par l’impétueux Sheridan, qui accusa les nouveaux ministres d’inconséquence et d’apostasie. Pitt défendit avec beaucoup de fierté et de noblesse une coalition fondée, non plus sur des combinaisons de coteries et sur des intérêts de détail, mais sur la volonté de protéger en commun la liberté, la propriété, la sécurité de l’Angleterre et de chacun de ses enfans, si directement menacées. Répondant aux censures que Sheridan avait dirigées contre la politique extérieure du gouvernement, il protesta que ce n’était pas à la France qu’on faisait la guerre, mais bien au jacobinisme, dont elle était la première victime, et que ni quelques revers, ni quelques mécomptes, ni les torts de quelques-uns des alliés, ne le décourageraient au point de lui faire déserter la grande tâche qu’il avait entreprise.

Ce langage était ferme. Le cabinet, tel qu’on venait de le reconstituer, semblait en effet devoir porter dans la conduite des affaires extérieures un redoublement d’énergie. Les amis de Burke, convaincus de bonne heure de la formidable puissance de la révolution française, eussent voulu que tous les efforts du gouvernement britannique tendissent à l’étouffer avant qu’elle fût devenue irrésistible, qu’on dirigeât vers ce but unique toutes les ressources de l’alliance, et qu’on fit de la restauration du trône des Bourbons l’objet avoué des efforts communs, la condition absolue de toute pacification. Dans cette pensée, ils regrettaient que Pitt, entraîné, disait-on, par l’esprit positif, tenace, un peu étroit, de son ami Dundas, eût prodigué, pour la conquête des colonies françaises, des trésors et des forces qui, employés avec plus d’intelligence et de désintéressement, eussent pu assurer le triomphe de la coalition. Ils se plaignaient de l’indécision, de la faiblesse, de l’absence presque absolue de plan et de concert qui avaient fait échouer toutes les grandes opérations militaires, et dont la responsabilité, principalement encourue par les alliés de l’Angleterre, pesait aussi, jusqu’à un certain point, sur le cabinet de Londres.

Il était trop tard pour rétablir une situation si compromise. De toutes parts les armées de la coalition étaient en retraite. Sur la rive gauche du Rhin, Mayence et Luxembourg étaient les seules places qui n’eussent pas encore ouvert leurs portes aux Français. La Hollande attendait en tremblant une invasion qui déjà atteignait quelques-unes de ses provinces. L’Espagne, vaincue aussi, voyait les soldats français occuper la frontière des Pyrénées. L’attitude de la France était d’autant plus imposante qu’en ce moment même elle échappait au régime de la terreur. La journée du 9 thermidor venait de détruire la tyrannie de Robespierre ; le sang avait cessé de couler, les prisons se vidaient peu à peu, et la convention essayait de restaurer les principes sociaux qu’elle avait foulés aux pieds avec une fureur si aveugle.

Les gouvernemens qui, dans leur lassitude d’une guerre désastreuse, avaient entrevu la possibilité de traiter avec Robespierre lui-même, s’empressèrent naturellement d’ouvrir des négociations avec ses successeurs. Des communications indirectes ne tardèrent pas à être échangées entre le nouveau comité de salut public et le cabinet de Berlin. Quelques tentatives de rapprochement eurent même lieu entre la France et l’Autriche. Dans la diète de l’empire, plusieurs voix s’élevèrent pour demander la paix. Le gouvernement britannique, seul ferme et résolu au milieu de cet affaissement général, s’efforçait, par ses représentations, par ses promesses, de retenir ses alliés prêts à l’abandonner. Ayant bientôt compris l’impossibilité de ramener la Prusse à des déterminations vigoureuses, il dirigea toute son action sur l’Autriche. Un des nouveaux ministres, lord Spencer, se rendit à Vienne pour s’assurer des dispositions du gouvernement impérial. Il y trouva la cour et le cabinet divisés de sentimens. Par l’offre d’un subside considérable déguisé sous la forme d’un emprunt, il réussit à rendre l’ascendant au parti qui voulait rester fidèle à l’alliance contre la France. L’Autriche s’engagea à soutenir la défensive sur le Rhin, et à prendre l’offensive du côté des Alpes. Par son influence, les pensées pacifiques qui s’étaient produites hautement dans la diète, et que la Prusse encourageait, furent paralysées.

Aux difficultés, aux dangers de la situation extérieure, se joignaient pour le gouvernement britannique des complications intérieures d’une extrême gravité. A la suite des découvertes faites l’été précédent sur les complots des sociétés révolutionnaires, des poursuites criminelles avaient été commencées dans plusieurs parties du royaume. Presque partout elles aboutirent à des résultats qui n’étaient rien moins que propres à augmenter la force morale du pouvoir. A Édimbourg, un homme fut condamné à mort et exécuté pour avoir tenté de s’emparer du château à l’aide d’un mouvement séditieux et d’opérer ainsi une révolution ; mais il se trouva que cet homme était un espion de la police, dont il trompait la confiance, et il essaya de se sauver en affirmant que dans cette affaire il avait joué le rôle d’un agent provocateur cherchant à découvrir les malintentionnés. A Lancastre, dix individus avaient été traduits devant les assises comme accusés d’avoir formé un projet d’insurrection à main armée pour seconder les Français dans le cas où ils viendraient à débarquer ; il fut constaté que cette accusation n’était qu’une pure calomnie suggérée à un faux témoin par les ennemis personnels des accusés. A Londres enfin, les membres des sociétés révolutionnaires dont l’arrestation avait donné lieu dans le parlement à des débats si violens, à des résolutions si importantes, le cordonnier Hardy, le pamphlétaire Horne Tooke, et dix autres mis en jugement avec eux comme prévenus de haute trahison, furent aussi acquittés. Leur culpabilité n’était pas douteuse, mais ce n’était qu’au moyen de subtilités et d’inductions forcées que l’accusation avait pu essayer de faire rentrer les faits qu’elle dénonçait dans la définition légale de la haute trahison. Erskine, un de leurs défenseurs, profita de cette circonstance avec une admirable habileté pour arracher au jury un acquittement qui eût été presque impossible, si, comme quelques-uns des ministres l’avaient proposé, on les eût simplement poursuivis pour félonie. Pendant la durée de ce procès, une anxiété extrême avait régné dans tous les esprits. La populace, qui se pressait chaque jour à la porte du tribunal, couvrait les défenseurs de ses applaudissemens et prodiguait au contraire les injures et les menaces au procureur-général, qui put même quelquefois craindre pour sa vie. Hardy, après sa mise en liberté, fut porté en triomphe. L’issue de cette affaire fut un succès éclatant pour l’opposition et contrista beaucoup les amis du pouvoir.

Les évènemens survenus depuis la clôture de la précédente session laissaient assez prévoir quelle tâche pénible le ministère aurait à accomplir dans celle qui allait s’ouvrir. Le parlement se réunit l’avant-dernier jour de l’année. Le discours du trône était conçu dans la pensée de ranimer l’esprit public ébranlé par tant de désastres. On y exhortait la nation à redoubler d’efforts pour les réparer, on y énumérait complaisamment le petit nombre d’évènemens heureux qui en avaient interrompu la continuité, les succès maritimes, l’acquisition de la Corse, un traité de navigation et de commerce récemment conclu avec les États-Unis, et par lequel ils avaient reconnu les principes anglais au sujet des droits des neutres. Un projet d’adresse absolument conforme au discours royal, proposé suivant l’usage par un membre ministériel, devint, à la chambre des communes, l’occasion d’un débat qui prouva que, sur la plus grande question du moment, la division commençait à s’introduire dans les rangs de la majorité. Wilberforce, dont la pieuse philanthropie avait pu se résigner à la guerre tant qu’il y avait vu le seul moyen d’arrêter le débordement de l’anarchie sanglante, de l’immoralité et de l’athéisme professés par les jacobins, commençait à ne plus la croire nécessaire en présence de la situation nouvelle qui s’était produite. Uni à Pitt par une tendre affection, il lui en coûtait de contrarier sa politique ; mais une telle considération n’était pas de nature à régler la conduite d’un homme accoutumé à écouter uniquement en toute occasion les inspirations de sa conscience. Il combattit donc le projet d’adresse, parce que les idées qui y étaient exprimées lui paraissaient engager le pays à continuer les hostilités jusqu’à ce qu’on fût parvenu à amener en France une contre-révolution ; et il proposa, par amendement, de déclarer au roi que, dans l’opinion de la chambre, il serait à propos de négocier la paix aux conditions que la sagesse et la bonté royales trouveraient convenables. Une telle déclaration eût été bien prématurée, et les motifs si purs qui en inspiraient la proposition à Wilberforce font plus d’honneur à son cœur qu’à son sens politique. Ils n’en étaient que plus propres à entraîner un certain nombre d’esprits honnêtes, timides, prompts à se décourager et disposés par nature à accueillir avec faveur, dans les grandes crises, toute idée qui se présente sous les couleurs de la modération. Aussi vit-on plusieurs de ces propriétaires campagnards, si dociles ordinairement à la voix de Pitt, adhérer avec empressement à l’opinion de Wilberforce. Windham prit la parole pour la combattre la paix, suivant lui, alors même qu’elle aurait été possible, eût été plus funeste que la guerre, parce qu’elle aurait donné aux Français plus de facilités pour inoculer au peuple anglais leurs funestes doctrines. Pitt tint un langage moins absolu. Il nia que le projet d’adresse subordonnât absolument la fin de la guerre au fait d’une contre-révolution en France ; mais il ne dissimula pas que, dans sa manière de voir, la paix ne pouvait être assurée tant que la France ne serait pas redevenue une monarchie. Il repoussa avec vivacité une proposition qui lui paraissait pusillanime et inconséquente. Il se refusa à voir, dans les hommes qui avaient succédé à la puissance de Robespierre, un gouvernement mieux fait pour inspirer de la confiance et offrir des garanties. Il affirma que, si le régime de la terreur était un peu mitigé à Paris, au fond rien n’était changé, que les principes étaient restés les mêmes, que Tallien était maintenant ce que Robespierre avait été avant lui et Brissot avant Robespierre, un ennemi acharné de l’Angleterre, seule capable de faire échouer leurs plans de bouleversement, et qu’avec de tels hommes la paix ne serait autre chose qu’une trêve qui affaiblirait la Grande-Bretagne en la séparant de ses alliés. Il répéta enfin que les ressources de la France étaient épuisées et qu’un peu de persévérance suffirait pour en avoir raison. Fox appuya la proposition de Wilberforce, mais déclara que, pour son compte, il ne s’en tiendrait pas là, qu’il réclamerait une enquête sur les causes de la déplorable lutte dans laquelle l’Angleterre avait été engagée contre ses intérêts, et qu’il demanderait aussi des mesures efficaces pour rendre désormais impossible le retour de pareilles calamités, dues, comme jadis la guerre d’Amérique, à l’influence d’un parti de la cour, ennemi de la liberté, et à l’égoïsme cruel d’un ministère indifférent aux souffrances du peuple. L’amendement fut rejeté à la majorité de 246 voix contre 73.

Quelque faible que fût la minorité, elle était presque double de celle qui, depuis trois ans, contrariait seule, dans la chambre des communes, l’action du ministère. Ce symptôme était grave. Pitt en fut très affecté. Il le fut surtout beaucoup de voir son ami Wilberforce se ranger, dans une question aussi importante, parmi ses adversaires. Wilberforce, de son côté, n’était guère moins ému. Il avait accompli un devoir pénible. Dans son admirable délicatesse, il craignait que l’opposition, reconnaissante de cet appui inattendu, ne voulût lui en payer le prix en popularité, et, pour échapper à ce singulier péril, il eut soin de proclamer plus que jamais son attachement à l’ensemble de la politique dont il avait cru devoir se séparer sur un point seulement. Cette précaution eut un plein succès : l’opposition continua à le poursuivre de sa malveillance, sans lui tenir compte des injures qui tombaient sur lui des bancs ministériels.

Quelques jours s’étaient à peine écoulés depuis le vote de l’adresse, lorsqu’un évènement depuis long-temps prévu vint aggraver au plus haut degré la position extérieure de l’Angleterre. La France, déjà sûre de l’inaction de la Prusse, avait rejeté les propositions de paix du stathouder des Provinces-Unies. Pichegru, mettant à profit la rigueur extraordinaire de la saison pour s’ouvrir un chemin à travers les marais et les canaux de la Hollande, pénétra sur le territoire de la république, en chassa l’armée hanovrienne, occupa rapidement tout le pays, et entra enfin à Amsterdam après avoir réduit le stathouder à la nécessité de s’embarquer pour l’Angleterre. Un gouvernement démocratique, créé aussitôt sous l’influence et la protection des vainqueurs, céda à la France la Flandre hollandaise, Maestricht, Venloo, et conclut avec elle une alliance offensive et défensive. Les Provinces-Unies se trouvèrent ainsi transformées en ennemies de la Grande-Bretagne.

Des négociations étaient engagées à Bâle pour le rétablissement de la paix entre la France et la Prusse. Le 5 avril 1795, ces négociations aboutirent à la conclusion d’un traité par lequel le cabinet de Berlin laissa entre les mains de la France, jusqu’à la conclusion de la paix générale, ses provinces de la rive gauche du Rhin. Des arrangemens secrets stipulèrent qu’à cette époque elles seraient réunies définitivement au territoire français, que la Prusse serait indemnisée par la sécularisation de quelques principautés ecclésiastiques de l’empire, et que provisoirement le nord de l’Allemagne serait admis à jouir, sous sa protection, du bienfait de la neutralité. Quelques jours avant la Prusse, le grand-duc de Toscane, frère de l’empereur, qui n’était entré dans la coalition que lorsqu’il s’y était vu contraint par les menaces de l’Angleterre, avait aussi fait la paix avec la toute puissante république. Bientôt après, l’Espagne suivit cet exemple, et, par un autre traité de Bâle, paya sa réconciliation au prix de ce qu’elle possédait dans l’île de Saint-Domingue.

Tous ces faits s’accomplirent dans l’espace de peu de mois. A mesure que les nouvelles en arrivaient à Londres, l’opposition recommençait ses efforts pour contraindre le ministère à abandonner une politique que les résultats semblaient condamner de plus en plus. Grey proposa à la chambre des communes de déclarer que l’existence du gouvernement actuel de la France ne devait pas être considérée comme faisant obstacle à une pacification. Cette proposition ayant été écartée, il la renouvela presque aussitôt, sans plus de succès, à l’occasion de quelques pétitions qui demandaient la fin de la guerre. Fox, peu de semaines après, invita la chambre à se former en comité à l’effet d’examiner l’état du pays, alléguant particulièrement, pour établir la nécessité de cette mesure, le changement qui avait eu lieu, disait-il, dans l’opinion publique, au sujet de la guerre. Enfin, Wilberforce, vers la fin de la session, reproduisit, avec un léger changement de forme, la première motion de Grey, et ne réussit pas mieux à la faire accepter. Des tentatives analogues, faites simultanément à la chambre des lords, y échouèrent également, bien que, là aussi, l’opposition se fût un peu fortifiée. Dans ces débats, où Fox et Pitt firent assaut d’éloquence et de talent, on put remarquer quelle énergie nouvelle les succès de la révolution française inspiraient aux adversaires de l’administration. A l’entraînement chaleureux avec lequel ils peignaient la puissance irrésistible de la république, au sombre tableau qu’ils traçaient de l’épuisement de l’Angleterre, il était facile de reconnaître cette mauvaise joie qu’éprouve toute opposition lorsque la réalisation de ses plus sinistres pronostics, en donnant satisfaction à son amour-propre, fait luire à ses yeux l’espérance de voir succomber ses antagonistes sous le poids de la responsabilité que leur imposent les malheurs de la patrie : sentiment triste et odieux, mais auquel les ames les plus généreuses et les intelligences les plus droites ne savent pas elles-mêmes se soustraire complètement lorsque des convictions impérieuses ou un enchaînement de circonstances irrésistibles les condamnent à une hostilité systématique et prolongée contre le pouvoir. Pitt, tout en évitant de se mettre en contradiction formelle avec lui-même, s’attachait habilement, et par des gradations presque insensibles, à modifier son langage pour le conformer aux nécessités du moment et aux mouvemens de l’opinion. Il soutenait bien encore l’impossibilité d’une paix solide avec les hommes qui se trouvaient à la tête du gouvernement de la France, mais il admettait que ce gouvernement, occupé à se reconstituer, pouvait, d’un jour à l’autre, prendre un caractère tel qu’en traitant avec lui, on obtint des garanties suffisantes de l’observation des engagemens par lesquels on l’aurait lié ; il promettait, lorsque les choses en seraient venues là, de travailler sans retard à l’œuvre de la pacification, et il rappelait qu’à aucune époque, même dans les instans où la coalition semblait le plus près de triompher, il n’avait fait de la restauration de la monarchie française la condition absolue de la paix. Reprochant à l’opposition de triompher des succès de l’ennemi et de les exagérer pour s’en faire un argument, il adjurait la chambre de fortifier le pouvoir par les témoignages non équivoques de son adhésion, et surtout de s’abstenir de toute manifestation propre à augmenter les prétentions des Français, en leur faisant croire que l’Angleterre était découragée. Il s’efforçait enfin de relever la confiance publique, en montrant le commerce de la Grande-Bretagne toujours plus étendu et plus florissant, malgré la guerre, sous la protection de sa marine victorieuse, et ses finances encore puissantes par l’action du crédit, tandis que le commerce et la navigation de la France étaient anéantis, et que ses finances disparaissaient dans l’abîme sans fond des assignats.

Le parlement avait approuvé la continuation de la guerre, il ne se refusa à aucun des sacrifices qu’on lui demanda pour mettre le gouvernement en mesure de la soutenir. Le nombre des matelots et des soldats de marine fut porté à 100,000, la force de l’armée de terre à 150,000 hommes, y compris la milice, malgré les réclamations que Fox fit entendre dans l’intérêt de la liberté, menacée par un si prodigieux armement. On vota un emprunt de 8 millions sterling. De nouvelles taxes furent imposées sur le vin, les liqueurs fortes, le thé, le café. On éleva le droit du timbre. On soumit chaque navire de commerce à l’obligation de fournir un nombre de matelots proportionnel à son tonnage, et chaque paroisse à celle de fournir un soldat de marine. On rendit plus rigoureux l’emploi de la presse maritime. C’étaient là des mesures extrêmes : elles ne furent que faiblement contestées, parce qu’on en sentait la nécessité.

Le gouvernement avait demandé l’autorisation de garantir un emprunt d’un peu plus de 4 millions sterling que l’empereur voulait contracter. C’était, sous une forme calculée pour ménager la dignité du chef de l’empire, l’accomplissement de la promesse de subside qu’on lui avait faite quelques mois auparavant. Le parlement y donna sa sanction malgré les prévisions malveillantes de l’opposition, qui, rappelant l’exemple de la Prusse, jetait un doute injurieux sur la sincérité et la persévérance de la cour de Vienne. Le bill par lequel on avait, l’année précédente, suspendu la liberté individuelle, fut renouvelé. L’opposition objecta en vain l’acquittement des accusés impliqués dans la conspiration qui avait été le motif ou le prétexte de cette atteinte portée aux droits les plus sacrés des Anglais ; on répondit que l’acquittement d’un accusé ne pouvait, dans aucun sens, être considéré comme la preuve de son innocence.

En Irlande, l’agitation des esprits prenait de jour en jour un caractère plus alarmant, et un incident singulier y jeta bientôt de nouveaux fermens de dissensions. Le comte de Fitzwilliam, un des nouveaux membres du cabinet, venait d’être envoyé à Dublin, en qualité de lord lieutenant. Comme les autres amis de Burke, en se ralliant au gouvernement contre les révolutionnaires, il en était resté séparé sur une question importante, celle de l’émancipation des catholiques, qui un peu oubliée alors en Angleterre, absorbait depuis long-temps en Irlande toutes les préoccupations. Doué d’un esprit généreux et d’une grande libéralité de sentimens, il crut que le meilleur moyen de rattacher fortement ce pays à l’empire britannique et d’y enlever aux agitateurs leurs plus puissans auxiliaires, c’était de satisfaire au vœu de la portion la plus nombreuse de la population. On le vit, aussitôt après son arrivée, s’entourer des hommes les plus influens de l’opposition, tels que Grattan et Ponsonby, et écarter au contraire le parti des Beresford, sur lequel l’administration s’était jusqu’alors appuyée. Une adresse du parlement irlandais, conçue dans les termes d’une vive satisfaction, et le vote immédiat des subsides les plus considérables que le pays eût jamais accordés, attestèrent bientôt la popularité du lord lieutenant ; mais cette popularité, il la devait surtout à l’engagement qu’il avait pris d’appuyer un bill proposé par Grattan pour lever toutes les restrictions qui pesaient encore sur les catholiques. Le ministère refusa de sanctionner cet engagement. Lord Fitzwilliam donna sa démission, et eut pour successeur lord Camden, fils de l’ancien chancelier, dont les principes étaient, sur l’objet de ce débat, complètement opposés aux siens. Tout changea aussitôt de face. L’administration rentra dans ses anciens erremens ; par son influence, le bill de Grattan fut rejeté à une grande majorité, et une extrême exaspération se manifesta dans les classes populaires, composées surtout de catholiques. Les moyens de rigueur auxquels on eut recours pour la contenir, le déploiement de la force militaire, la suspension de la liberté individuelle, la presse maritime exercée sur tous les hommes qu’on trouvait la nuit hors de leur domicile, d’autres mesures non moins excessives, ne firent qu’accroître l’irritation publique. Les sociétés révolutionnaires, qui rêvaient l’établissement d’une république avec le secours de la France, qui déjà étaient secrètement en relation avec le gouvernement français et pour qui les catholiques étaient d’aveugles instrumens, prirent plus de consistance. Les protestans, de leur côté, moins nombreux, mais plus riches, plus éclairés, inquiets pour le maintien de leur suprématie et même pour leur sûreté personnelle, commencèrent à s’organiser en associations qui prirent le nom d'Orangistes. Des collisions presque journalières, des meurtres, des violences de toute espèce, montrèrent l’Irlande séparée en deux camps ennemis et livrée à une affreuse anarchie. On put prévoir dès-lors les calamités qui devaient bientôt l’assaillir.

Si l’on a peine à croire que lord Fitzwillam ait agi sciemment contre les intentions du gouvernement dont il était le représentant, il est également difficile de comprendre que ce gouvernement ait pu le désavouer après avoir autorisé sa conduite. Suivant toute apparence, dans la crainte de ne pas se trouver d’accord, on avait évité de s’expliquer d’avance avec précision par rapport à des hypothèses qui pouvaient ne pas se réaliser, et on se trouva pris au dépourvu par des circonstances qu’on n’avait pas voulu prévoir. L’attention du parlement britannique ne pouvait manquer d’être appelée sur un fait aussi grave. Dans les deux chambres, l’opposition demanda une enquête dont l’objet devait être de constater si lord Fitzwilliam avait mérité son rappel en violant ses instructions, ou si le ministère l’avait sacrifié après l’avoir mis en avant. Les ministres refusèrent toute explication, se bornant à dire qu’ils avaient usé d’un droit incontestable. La proposition d’enquête fut écartée.

Telles furent les discussions principales qui occupèrent la session. La guerre continuait cependant. Dans la Méditerranée, l’amiral Hotham battit une escadre française qui portait un corps de troupes destinées à reprendre la Corse, lui enleva deux vaisseaux avec deux mille soldats, et força le reste à rentrer à Toulon. L’amiral Bridport défit, près de Lorient, une autre escadre républicaine à laquelle il prit trois vaisseaux de ligne. A l’abri de cette victoire, un corps nombreux d’émigrés français put débarquer à Quiberon pour y prendre part à la guerre civile qui s’était rallumée dans la Vendée. On connaît la triste issue de cette tentative mal conçue et le sort déplorable de ceux qui s’y étaient engagés. L’opinion a sévèrement reproché au cabinet de Londres le peu d’appui que prêtèrent les forces anglaises à une entreprise faite en quelque sorte sous leur pavillon. Des ressentimens naturels, mais aveugles, ont voulu rendre Pitt responsable du sang versé en cette circonstance, et parmi les royalistes comme parmi les patriotes, des voix se sont élevées pour accuser le cabinet de Londres d’avoir vu sans regret l’anéantissement d’une expédition formée en partie des débris de l’ancienne marine française.

Aussitôt après la conclusion du traité d’alliance entre la France et les Provinces-Unies, tous les bâtimens de guerre et de commerce hollandais qui se trouvaient dans les ports de la Grande-Bretagne avaient été saisis, et le gouvernement britannique s’était empressé de diriger des expéditions contre les colonies de ce nouvel ennemi. Avant la fin de l’année, le cap de Bonne-Espérance, Trinquemale, Ceylan, Malacca, Cochin, étaient tombés entre les mains des Anglais. Les Français, d’un autre côté, parvinrent à reprendre la Guadeloupe, la portion de Saint-Domingue qu’ils avaient perdue l’année précédente, et Sainte-Lucie. Peu en état de livrer avec succès des batailles navales, ils faisaient un grand mal au commerce anglais par la capture de nombreux bâtimens, et quelquefois même de convois richement chargés. A cet égard, l’anéantissement du commerce français rendait les représailles impossibles.

Sur le continent, les opérations militaires furent peu actives pendant la première moitié de l’année. Les Français, occupés à s’affermir dans la possession de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, prenaient Luxembourg et bloquaient Mayence, mais ils ne faisaient encore aucun effort pour pénétrer au cœur de l’Allemagne. Néanmoins la terreur de leurs armes les y avait devancés. La diète pria solennellement l’empereur de négocier la paix et demanda à la Prusse de seconder la négociation. Le cabinet de Berlin proposa, en conséquence, au comité de salut public, de la faciliter par la conclusion d’un armistice avec l’empire ; mais le comité s’y refusa. Ayant formé le projet d’isoler l’Autriche pour l’accabler, il ne voulait conclure avec les autres états allemands que des paix séparées, et il déclara d’ailleurs que la cession de la rive gauche du Rhin était la seule condition qu’il pût accepter. Le landgraviat de Hesse-Cassel, le Hanovre lui-même, renonçant aux subsides anglais, se séparèrent du chef de l’empire et subirent la loi du vainqueur. Enfin, on put croire que l’Allemagne tout entière allait partager le sort des Pays-Bas et de la Hollande, lorsqu’on vit, au commencement de septembre, deux armées françaises passer le Rhin sous les ordres de Jourdan et de Pichegru. Il n’en fut rien cependant. Vaincus presqu’aussitôt par les armées autrichiennes que commandaient Clairfayt et Würmser, les généraux de la république ne tardèrent pas à se replier en désordre sur les positions qu’ils venaient de quitter, et la France accepta alors l’armistice qu’elle avait d’abord refusé. Presque au même moment, en Piémont, le général français Scherer gagnait sur les Autrichiens et les Sardes la bataille de Loano.

Au milieu de ces vicissitudes et des hésitations des gouvernemens continentaux, le cabinet de Londres, seul inébranlable malgré ses embarras intérieurs, redoublait ; d’efforts pour maintenir la coalition anti-française, pour prévenir les défections imminentes, pour réparer autant que possible celles qu’il n’était plus temps de prévenir. Après avoir enchaîné l’Autriche par un subside déguisé sous forme d’emprunt, il signait avec elle et avec la Russie, à Saint-Pétersbourg, un traité qui résumait tous les traités séparés conclus antérieurement. Cependant, en Angleterre comme dans toute l’Europe, un sentiment de fatigue commençait à s’emparer de la plupart des esprits. Cette profonde terreur du jacobinisme, qui naguère faisait presque trouver légers les sacrifices demandés pour le combattre, s’était beaucoup affaiblie depuis que le sang avait cessé de couler à Paris, depuis qu’on y proclamait, d’une manière plus ou moins complète, la restauration des principes de l’ordre social. La convention ayant enfin déposé sa longue dictature, la France, régie, en vertu d’une nouvelle constitution, par un directoire exécutif et par deux conseils législatifs, parut être rentrée dans les conditions d’un gouvernement régulier, et le cabinet britannique, qui jusqu’alors s’était prévalu particulièrement du caractère révolutionnaire et provisoire du comité de salut public pour se refuser à traiter avec lui, vit disparaître ainsi son argument principal. La guerre devenait aussi impopulaire que l’avait été, deux ans auparavant, la pensée de reconnaître la convention. Les clubs, les assemblées publiques se prononçaient ouvertement pour la paix. La presse quotidienne presqu’entière, trop négligée peut-être par Pitt, reprochait vivement au ministère la prolongation des hostilités. Le conseil général de la Cité de Londres vota, à une grande majorité, une adresse au roi qui avait pour objet d’en hâter le terme, et plusieurs corporations municipales, celles d’York, de Hull, de Norwick, de Manchester, suivirent son exemple. Ce qui aggravait ces manifestations, c’est que deux mauvaises récoltes successives, en élevant extraordinairement le prix du blé, avaient jeté dans le peuple d’autres germes de mécontentement.

Le gouvernement crut devoir convoquer les chambres avant l’époque ordinaire. Le 29 octobre 1795, le roi ouvrit en personne la session annuelle. Il eut à traverser, pour se rendre au parlement, une foule immense dont les cris menaçans lui demandaient du pain, la paix et le renvoi du ministère. Un moment, la voiture royale fut séparée de son escorte par la multitude qui se pressait autour d’elle. Plus loin, un projectile, que l’on crut être une balle tirée par un fusil à vent, brisa une des glaces et atteignit presque le comte de Westmoreland, assis à côté du roi. Lorsqu’après avoir prononcé le discours du trône, George III, laissant là sa garde et son cortège, voulut regagner le palais, il se vit assailli par des furieux qui s’accrochèrent aux roues et se jetèrent aux portières comme pour s’emparer de sa personne. Un détachement de cavalerie, qu’on s’était hâté d’aller chercher, put seul le tirer de leurs mains. Dans le même instant, le carrosse de cérémonie qu’il avait quitté pour reprendre sa voiture ordinaire était mis en pièces par la populace.

Les chambres consternées s’empressèrent d’exprimer au roi, par une adresse commune, l’indignation et l’horreur qu’avaient excitées en elles de pareils attentats ; elles le supplièrent de faire prendre les mesures les plus efficaces pour en découvrir les auteurs. Une proclamation fut publiée, dans laquelle on chargeait les magistrats d’empêcher les rassemblemens illégaux et la propagation des écrits séditieux, et on promettait une récompense considérable à ceux qui dénonceraient les auteurs de l’outrage fait à la royauté. Sous ce dernier rapport, cette proclamation n’eut aucun résultat. Un seul homme, un ouvrier, traduit en justice pour avoir fait entendre sur le passage du roi des clameurs insultantes, fut condamné à cinq ans de prison solitaire et au pilori.

Le discours du trône exprimait pour la première fois avec quelque précision une pensée, une intention pacifiques. On y déclarait que si les efforts faits en ce moment à Paris pour constituer un gouvernement aboutissaient à la fondation d’un ordre de choses compatible avec la tranquillité des autres pays et le respect des traités, il serait possible de négocier avec la France. Cette promesse parut suffisante à l’immense majorité du parlement, et Wilberforce lui-même s’en montra satisfait. Fox proposa par amendement au projet d’adresse de prier le roi de faire offrir à la république française des conditions conformes à l’honneur de la couronne, à la sécurité, aux intérêts du peuple, et il se prévalut, pour appuyer cette proposition, de l’état de misère auquel l’Angleterre était, suivant lui, réduite. Pitt fit remarquer qu’il était absurde de proclamer ainsi son propre affaiblissement lorsqu’on voulait demander la paix. Il entreprit de démontrer que la situation, au lieu d’empirer sans cesse comme le prétendait l’opposition, s’était améliorée, que, par le discrédit complet et la chute des assignats, la France avait perdu le principal levier de sa puissance, que d’ailleurs elle paraissait revenir de ses longs égaremens à des pensées plus justes, plus saines, plus pacifiques, et il reconnut que, si la nouvelle constitution qu’on venait de lui donner obtenait l’assentiment national, l’état intérieur du pays ne serait plus une objection contre la paix. Loin d’adhérer cependant à l’opinion que Fox et Sheridan avaient exprimée sur les heureux effets de la révolution française, il ne dissimula pas ses profonds regrets de l’inutilité de tant d’efforts et de sacrifices faits par l’Europe pour restaurer l’ordre social, les lois, la morale et la religion. L’amendement de Fox ne réunit qu’un très petit nombre de suffrages.

Peu de jours après, le ministère, mettant à profit l’espèce de réaction produite par les scènes scandaleuses qui avaient marqué l’ouverture de la session, soumit à l’approbation du parlement deux bills, dont l’un tendait à protéger la personne et le gouvernement du roi contre la trahison et la révolte, tandis que l’autre avait pour objet d’empêcher les réunions séditieuses. Par le premier de ces bills, on déclarait coupables de haute trahison et passibles de la peine capitale ceux qui manifesteraient soit par écrit, soit par quelque acte public, l’intention de donner la mort au roi, ou de lui causer quelque dommage corporel, ou de le déposer, ou de s’emparer de sa personne pour le forcer à changer ses mesures et ses conseils, ou de dominer par la crainte l’une ou l’autre chambre du parlement, ou enfin de préparer une invasion du territoire. Quant à ceux qui, par écrit ou de vive voix, s’exprimeraient de manière à provoquer à la haine et au mépris du roi, du gouvernement et de la constitution, ils encourraient par là l’amende, la prison, le pilori, et, en cas de récidive, la déportation pour sept ans. Le second bill défendait de tenir aucune réunion de plus de cinquante personnes, dans le but de solliciter du roi ou des chambres des changemens dans l’organisation de l’église et de l’état, ou de délibérer sur des griefs relatifs à cette organisation, sans en avoir donné avis cinq jours à l’avance, au nom de cinq chefs de maison, par la voie d’une feuille publique ou par une notification faite au greffier de la justice de paix du comté. A défaut de ces formalités, la réunion était déclarée illégale, et si, après que le magistrat l’aurait sommée de se dissoudre, ceux qui la composaient restaient rassemblés au nombre de plus de douze, ils étaient déclarés coupables de félonie capitale. Toute réunion, même régulière, dans laquelle on proposerait de changer une partie quelconque de la législation sans le concours du parlement, ou dans laquelle on ferait des motions tendant à exciter la haine publique contre le roi ou la constitution, serait tenue de se disperser sur la sommation d’un seul juge de paix qui aurait aussi le droit de faire arrêter les coupables. La résistance au magistrat serait punie de mort. Enfin, il était interdit sous peine d’amende d’ouvrir, moyennant rétribution, dans une maison particulière, un cours de politique ou de législation, ou même d’assister à un pareil cours. Les deux bills devaient rester en vigueur pendant trois ans.

Les ministres donnèrent pour motif à ces mesures extraordinaires la nécessité de réprimer des provocations séditieuses dont une triste expérience venait de révéler le danger. L’opposition, n’admettant pas que les sociétés et les réunions contre lesquelles on demandait une répression si énergique eussent eu la moindre part aux désordres qui avaient affligé le pays, affirma qu’il fallait en chercher la cause dans l’excès des calamités publiques et dans l’irritation excitée par les fautes des ministres, fautes si énormes, si inexcusables, qu’on eût pu les qualifier de trahison. Elle se livra aux déclamations les plus véhémentes contre des projets qui, suivant elle, ne tendaient à rien moins qu’à asservir la nation en la dépouillant de ses droits les plus chers, et qui détruisaient les bases même de la constitution. Fox s’emporta jusqu’à dire que, dans le cas où de telles lois viendraient à passer, si on l’interrogeait sur l’obéissance qui pourrait leur être due, il répondrait que ce n’était pas là une question de devoir, mais une question de prudence. Pitt répondit avec une rare vigueur à cette audacieuse provocation. « Je croirais, s’écria-t-il, je croirais manquer à mes obligations comme membre du parlement, à mes sentimens comme homme, à mon attachement pour mon souverain, à ma vénération profonde pour la constitution, si je ne manifestais toute l’horreur que m’inspirent de semblables principes. Nous devons nous féliciter d’ailleurs de la franchise que M. Fox vient de mettre dans son langage. La chambre et le pays pourront apprécier maintenant ses actes par ses paroles, et juger du respect qu’il professe pour les lois et pour le parlement. Tous les vrais amis de la constitution en comprendront mieux combien ils sont obligés de s’unir pour la défendre. » Fox voulut s’expliquer : il n’avait parlé, dit-il, que du cas hypothétique où les bills seraient votés par une majorité corrompue du parlement contrairement au vœu de la grande majorité nationale. Comme Windham le fit remarquer, cette prétendue explication était loin d’atténuer la portée d’un appel à la révolte que Sheridan et Grey renouvelèrent d’ailleurs en termes non moins violens. Ces emportemens, bien qu’appuyés au dehors par une fermentation très vive et par des pétitions couvertes de cent mille signatures auxquelles le ministère put à peine en opposer trente mille péniblement obtenues, firent peu d’impression sur le parlement. Telle était la disposition des esprits dans une partie de la chambre des communes, que le gouvernement y fut même accusé d’avoir trop tardé à proposer des moyens de défense contre les provocations au régicide et au brigandage. Les bills furent votés par les deux chambres à d’immenses majorités.

L’exagération révolutionnaire avait produit, comme il arrive toujours, une réaction violente dans le sens opposé. Aux pamphlets, aux journaux républicains répondaient d’autres pamphlets dont la pensée semblait remonter aux plus mauvais jours des Stuarts. Arthur Young osa imprimer que l’inégalité de la représentation, les bourgs-pourris, les prodigalités de la cour, l’égoïsme des ministres, les majorités serviles et corrompues, n’étaient pas, comme on le prétendait, des abus auxquels il fallût porter remède, qu’on ne devait pas même les considérer comme de purs accidens liés à la liberté pratique du pays, mais bien comme la cause efficiente de cette liberté. John Reeves, celui que nous avons vu organiser, trois ans auparavant, avec l’assentiment du ministère, ces associations loyales destinées à combattre l’action des sociétés démocratiques, John Reeves publia un écrit dans lequel il posait en axiome que, les chambres étant de simples branches de la constitution et le monarque étant le tronc dont elles tiraient leur force et leur nourriture, elles pourraient être retranchées sans que l’arbre cessât d’exister. Cette assertion était trop hardie pour qu’on pût la tolérer, et l’opposition y trouva un texte spécieux de récriminations dont elle s’empressa d’autant plus de tirer parti que les rapports connus de Reeves avec le gouvernement devaient faire en quelque sorte remonter jusqu’au cabinet les coups dont on parviendrait à le frapper. Sheridan proposa à la chambre des communes de déclarer que cet écrit était un libelle scandaleux contre la glorieuse révolution de 1688, qu’il tendait à créer des dissensions entre les sujets du roi, à les détacher de la forme actuelle du gouvernement, à renverser les principes de la constitution, et qu’il violait les privilèges de la chambre. Des débats très animés suivirent cette proposition. Reeves, fort maltraité par les orateurs de l’opposition, trouva à peine quelques défenseurs. Windham, après avoir rappelé les services qu’il venait de rendre à la cause de la monarchie, et qui l’avaient exposé aux ressentimens dont on voyait en ce moment l’explosion, essaya de prouver que ses doctrines pouvaient être interprétées dans un sens favorable, et, en tout cas, ne dépassaient pas les limites de ces théories dont l’examen doit être permis dans un pays libre. Pitt ne fut pas de cet avis. Avec cette admirable modération d’esprit qui ne lui a presque jamais manqué, il comprit qu’au risque de procurer à ses adversaires l’apparence d’un triomphe momentané, le gouvernement devait repousser bien loin de lui la responsabilité de doctrines plus qu’imprudentes dont, tôt ou tard, on aurait évoqué le souvenir pour le mettre en suspicion. Il reconnut que les trois branches du pouvoir législatif étaient également essentielles au corps politique, que les principes professés par Reeves étaient inconciliables avec la constitution, et en votant pour la motion de Sheridan il en décida l’adoption. Bientôt après Sheridan proposa, au nom d’un comité institué en conséquence de cette résolution, de faire brûler publiquement par la main du bourreau deux exemplaires du pamphlet, et d’appeler l’auteur à la barre pour y entendre lire la sentence. Le comité laissait aux ministres à juger s’il ne convenait pas de présenter une adresse au roi pour le supplier d’exclure de tout emploi de confiance un homme ainsi flétri. Enfin, pour expliquer qu’on ne déférât pas à la justice un acte réputé aussi coupable, il faisait valoir des considérations de clémence et de générosité. Cette générosité prétendue fut jugée singulièrement rigoureuse. A la demande de Dundas, la chambre, rejetant les conclusions du comité, pria seulement le roi de faire poursuivre John Reeves devant les assises ; le jury le déclara innocent.

Comme les années précédentes, le parlement accorda toutes les ressources qui lui furent demandées pour continuer la guerre. L’armement jugé nécessaire pour la campagne qui allait s’ouvrir s’élevait à cent dix mille matelots ou soldats de marine, et à deux cent sept mille hommes de troupes de terre. Deux emprunts, l’un de 18 millions sterl., l’autre de 7 millions et demi, furent votés successivement, aussi bien que de nouvelles taxes destinées à en constituer l’amortissement spécial. Le vote de ces énormes subsides donna lieu à de vives discussions dans lesquelles l’opposition dirigea les critiques les plus amères contre le système financier du gouvernement et contré les opérations de la dernière campagne.

En se disposant ainsi à une lutte vigoureuse, Pitt crut pourtant devoir dégager la parole que le roi avait donnée dans le discours du trône, de travailler sérieusement à la paix aussitôt que les circonstances la rendraient possible. Un message royal annonça au parlement que, la France étant enfin arrivée à une situation qui rendait possible l’ouverture d’une négociation, le gouvernement britannique était disposé à aller au-devant des dispositions conciliantes dont l’ennemi pourrait se trouver animé, et à conclure avec lui le plus promptement possible un traité fondé sur des conditions équitables. Les deux chambres répondirent à ce message par des adresses de remerciment dans lesquelles l’opposition essaya sans succès de faire introduire des modifications qui eussent condamné la politique antérieure du cabinet, mis en doute sa sincérité actuelle, et exigé l’ouverture immédiate de la négociation. Peu de semaines après, aucune manifestation publique n’étant venue attester l’accomplissement des intentions annoncées par le message, Grey et Fox invitèrent la chambre à porter au pied du trône une nouvelle adresse pour demander qu’on entrât, sans plus tarder, en communication avec le gouvernement français. Pitt représenta que ce serait empiéter sur les prérogatives constitutionnelles de la couronne et rendre plus difficile une paix dont on se montrerait si désireux. Il donna d’ailleurs à entendre que des démarches avaient été faites, et que si la France voulait sincèrement la paix, un arrangement serait bientôt signé. L’opposition fut encore vaincue.

C’est à Bâle que la Prusse et l’Espagne avaient traité avec la France, parce que le comité de salut public avait toujours entretenu un ambassadeur en Suisse à l’époque même où il avait cessé d’être en relations avec tous les autres pays de l’Europe. C’est encore à Bâle qu’eurent lieu les premières ouvertures pour un rapprochement entre la France et l’Angleterre. L’envoyé britannique auprès de la confédération, Wickham, fut chargé de demander à l’envoyé français, Barthélemy, si le directoire était disposé à négocier avec l’Angleterre et ses alliés pour arriver, au moyen d’un congrès, au rétablissement de la paix, s’il voulait faire connaître les bases générales auxquelles il donnerait son consentement, et, dans le cas où ce mode de négociation ne lui conviendrait pas, s’il en avait quelque autre à proposer. Après un délai de trois semaines, Barthélemy répondit, au nom de son gouvernement, que le directoire formait des vœux ardens pour une paix juste, honorable et solide, mais que, l’envoyé britannique ayant déclaré lui-même n’avoir pas les pouvoirs nécessaires pour en traiter, la sincérité des dispositions pacifiques dont on l’avait rendu l’interprète pouvait, à bon droit, être mise en doute, qu’un congrès ne devant évidemment conduire à aucun résultat, c’était faire preuve de peu de bonne foi que de le proposer, que le directoire, aux termes de la constitution, ne pouvait aliéner aucune portion du territoire de la république, qu’il n’était donc pas libre de restituer ceux des pays conquis qui, comme la Belgique, avaient déjà été réunis constitutionnellement à ce territoire, et qu’il n’écouterait aucune proposition à ce sujet, mais que, quant aux autres conquêtes de la France, elles pourraient devenir l’objet d’une transaction. Une telle déclaration ne permettait pas que les choses allassent plus loin. Le cabinet de Londres répliqua que la France, lorsqu’elle serait revenue à des sentimens plus concilians, le trouverait toujours prêt à en accueillir la manifestation. Évidemment l’heure de la paix n’était pas encore arrivée. La France se sentait déjà trop puissante pour ne pas exiger de grands avantages, et l’Angleterre, victorieuse sur mer, n’était pas encore assez affaiblie par les revers de ses alliés continentaux pour consentir à d’importantes concessions.

Telle est la force de l’esprit de parti que lorsqu’on connut en Angleterre la rupture des pourparlers de Bâle, l’opposition n’eut pas honte d’en rejeter tout le tort sur le ministère. Fox, dans un discours où les difficultés même de la thèse qu’il avait à soutenir semblèrent augmenter encore la vigueur et l’éclat de son talent, laissa à peine tomber un léger blâme sur la prétention énoncée par les Français, de mettre en dehors de toute discussion celles de leurs conquêtes dont il leur avait plu de décréter la réunion à la république ; c’est contre le cabinet britannique qu’il dirigea toutes les foudres de son éloquence. Il l’accusa d’avoir trop différé cette tentative de négociation, de n’y avoir porté aucune bonne foi, de s’être ôté d’avance toute chance de succès en ne reconnaissant pas immédiatement la république française et en ne donnant pas de pleins pouvoirs à Wickham. Il essaya de prouver qu’un changement de ministère pouvait seul tirer le pays de la situation déplorable où on l’avait fait tomber, et il proposa à cet effet une résolution formelle. Pitt réfuta triomphalement ces sophismes si peu dignes du patriotisme de Fox, qui trouva à peine dans la chambre quarante-deux voix pour appuyer sa proposition.

Tandis que Fox reprochait ainsi à Pitt de prolonger volontairement les désastres de la guerre, le ministère était en butte, d’un autre côté, à des inculpations tout opposées. Les amis de Burke, ceux du moins qui ne s’étaient pas entièrement confondus dans les rangs du parti ministériel, s’irritaient de voir la Grande-Bretagne rechercher une paix fondée sur la reconnaissance du régime révolutionnaire. Burke lui-même publiait ses fameuses Lettres contre la paix régicide, empreintes d’une si amère et si douloureuse indignation. Peut-être ne trouve-t-on dans aucun de ses ouvrages, dans aucun de ses discours, une exposition plus complète de ses opinions sur la direction qu’on eût dû imprimer à la guerre. Il fallait, disait-il, proclamer hautement qu’on séparait la nation française de son gouvernement ; il fallait que les puissances, dans une sainte alliance contre le jacobinisme, missent de côté toute pensée de conquête, toute préoccupation particulière, que l’Angleterre surtout renonçât à ses inutiles expéditions au-delà des mers, et qu’on réunît toutes les forces pour frapper la révolution au cœur. Nous l’avons déjà dit : Burke prophétisait, sinon les sentimens, au moins les professions de foi et la politique de 1814. Ce grand homme touchait alors au terme de sa carrière. Trompé dans tous ses calculs, livré aux plus sombres pressentimens sur l’avenir de l’Europe, complètement séparé des amis de sa jeunesse et de son âge mûr, mécontent du parti auquel il s’était rallié depuis quelques années, et qu’il n’avait pu animer de son ardente énergie, frappé enfin dans son existence domestique par le coup le plus douloureux, la perte d’un fils unique, objet de toute sa tendresse et de toutes ses espérances, il achevait dans le plus triste isolement, dans une sorte de désespoir, cette existence long-temps si brillante et si animée. Pendant le peu de mois qui lui restaient à vivre, il devait voir encore des évènemens bien propres à confirmer les sinistres prévisions auxquelles il s’abandonnait sur l’anéantissement de l’ancienne société européenne.

Pendant qu’à Bâle, les envoyés de France et d’Angleterre échangeaient les communications dont nous avons parlé, des tentatives de réconciliation se faisaient aussi, par des voies indirectes, entre la France et l’Autriche. Elles échouèrent également, parce que l’Autriche exigeait de la république la restitution de toutes ses conquêtes, et les hostilités, interrompues pendant l’hiver, recommencèrent avec plus d’ardeur. On allait entrer dans une phase nouvelle. Bonaparte venait de prendre, à vingt-six ans, le commandement de l’armée française en Italie, et l’Italie était aussitôt devenue le principal champ de bataille de l’Europe. Avant lui, les Français n’avaient pu franchir la barrière des Alpes. On le vit, en un moment, s’emparer du Piémont, forcer le roi de Sardaigne à déposer les armes en cédant à la France la Savoie et Nice, chasser les Autrichiens de la Lombardie, battre successivement trois armées envoyées par l’empereur pour la reprendre, accorder la paix, à des conditions plus ou moins onéreuses, au pape, au roi de Naples, à la république de Gênes, à tous les états d’Italie, naguère confédérés contre la France, enfin former, des provinces enlevées à l’Autriche et au saint-siège, deux républiques liées à la république française par une étroite alliance, et qu’il ne tarda pas à réunir en un seul état sous le nom de République Cisalpine.

En Allemagne, Jourdan et Moreau, à la tête de deux armées considérables, passèrent de nouveau le Rhin, et pénétrèrent jusqu’aux frontières de la Bohême et de l’Autriche. Vienne même semblait en péril. L’Autriche épouvantée pressait l’Angleterre de négocier sérieusement la paix. Le cabinet de Londres s’efforçait de décider la Prusse à s’interposer par une médiation armée pour sauver l’intégrité de l’empire germanique, et ne pouvait réveiller de son apathique égoïsme un cabinet moins préoccupé du salut de l’empire que de la pensée de s’approprier une bonne part dans ses dépouilles. Lorsque tout semblait perdu pour les coalisés, un guerrier, plus jeune encore que le conquérant de l’Italie, sauva l’Allemagne par une de ces inspirations qui n’appartiennent qu’aux grands capitaines : l’archiduc Charles, se portant successivement avec la plus grande partie de ses forces contre les deux généraux français qu’il réduisit ainsi à un état d’infériorité relative, battit deux fois Jourdan, le ramena en désordre jusqu’à Dusseldorff, força Moreau à opérer sa fameuse retraite, et rendit à l’Allemagne la barrière du Rhin.

Sur mer, cette campagne fut marquée pour les Anglais par d’assez grands succès, mais aussi par quelques revers : ils s’emparèrent des îles françaises de Sainte-Lucie, de Saint-Vincent, de la Grenade, et des établissemens hollandais de la Guyane ; ils capturèrent auprès du Cap une escadre hollandaise chargée de deux mille soldats ; mais à Saint-Domingue, dont ils tentèrent de nouveau la conquête, ils échouèrent contre les ravages de la fièvre jaune et la vigoureuse résistance du noir Toussaint-Louverture ; à Terre-Neuve, une escadre française leur enleva beaucoup de navires de commerce et de marchandises ; la Corse, où le parti français s’était ranimé au bruit des victoires de Bonaparte, secoua le joug britannique, et se replaça sous la domination de la France.

Dans le même temps, par un revirement bien étrange, le roi d’Espagne, un Bourbon, un cousin de Louis XVI, contractait avec le directoire français un traité d’alliance offensive et défensive, et déclarait la guerre à la Grande-Bretagne. L’Espagne possédait encore une puissante marine ; on pouvait croire qu’en l’unissant aux marines de la France et de la Hollande, elle rétablirait sur les mers une sorte d’équilibre. Les escadres anglaises se virent ainsi exclues en quelque sorte de la Méditerranée, où l’Italie et l’Espagne, soumises à l’influence française, ne leur offraient plus de points de refuge et de ravitaillement. Sur l’Océan même, depuis Gibraltar jusqu’à l’extrémité septentrionale des Provinces-Unies, elles ne trouvaient plus, à l’exception du Portugal, que des rivages hostiles. Sur toute cette vaste étendue de côtes, la France et ses alliés avaient prohibé l’introduction des marchandises anglaises, pensant avec raison qu’attaquer le commerce de la Grande-Bretagne, c’était attaquer le principe de sa puissance. Les choses en étaient venues au point que la France, exaltée par ses triomphes, et voyant dans le gouvernement anglais le seul obstacle sérieux qu’elle eût encore à surmonter pour dominer l’Europe, songeait non plus à se défendre contre ses agresssions, mais à porter la guerre jusque sur son territoire. Depuis long-temps déjà le directoire entretenait des intelligences avec les catholiques et les révolutionnaires irlandais ; il savait que cent mille d’entre eux s’étaient engagés par serment à prendre les armes pour secouer le joug britannique, et il se préparait à seconder cette insurrection par l’envoi d’une escadre et d’un corps auxiliaire.

En Angleterre l’opinion se prononçait de plus en plus pour la paix. Le parlement était sur le point de se réunir. Une élection générale venait de renouveler la chambre des communes dissoute, suivant l’usage, un an avant le terme de sa durée septennale. Cette élection n’avait ni changé ni même affaibli sensiblement la majorité ; mais, dans l’état des esprits, il n’eût pas été prudent aux ministres de se présenter devant elle sans avoir à lui offrir des gages positifs de leurs dispositions pacifiques. On se décida donc à entamer formellement des négociations avec la France. Au moment où les victoires de l’archiduc Charles semblaient permettre à la coalition de faire plus honorablement des avances, le secrétaire d’état des affaires étrangères, lord Grenville, pria le ministre de Danemark à Paris de demander au directoire des passeports pour un négociateur que le gouvernement britannique se proposait d’envoyer dans cette capitale. Le directoire s’étant refusé à accepter, même pour cette démarche préliminaire, l’intervention d’une autre puissance, mais ayant fait entendre que les passeports seraient délivrés s’ils étaient directement demandés, lord Grenville en écrivit à Charles Delacroix, le ministre français des relations extérieures, qui les lui fit passer aussitôt.

Tandis que lord Malmesbury, désigné pour cette importante mission, faisait ses préparatifs de départ, le roi ouvrit, le 6 octobre 1796, la première session du nouveau parlement. Le discours du trône, tout en annonçant la négociation qui allait s’engager, indiquait la nécessité de prendre des mesures pour déconcerter les projets d’invasion que les Français paraissaient méditer contre le territoire même des îles britanniques. Les adresses des chambres ne donnèrent lieu qu’à peu de débats. Chez les lords, le comte de Fitzwilliam proposa un amendement qui tendait à subordonner la paix au rétablissement de la monarchie française ; mais sa voix ne trouva pas d’écho. L’opposition applaudit à la mission de lord Malmesbury, parce qu’elle y voyait un triomphe pour la politique qu’elle avait toujours essayé de faire pré valoir. C’est dans ce sens que Fox en parla ; il promit d’ailleurs que, si la France refusait des conditions justes et raisonnables, tous les partis se réuniraient pour offrir leur appui au gouvernement. Pitt, après l’avoir remercié de cette déclaration patriotique, s’efforça de prouver que l’opposition n’était pas en droit de considérer comme une victoire l’adhésion que le cabinet donnait, dans des circonstances toutes nouvelles, à un système de conduite impraticable et dangereux au moment où elle l’avait conseillé. Pour réfuter les déclamations de Fox et de ses amis sur l’état déplorable où la guerre avait réduit le pays, il vanta les progrès du commerce, plus florissant, plus étendu qu’il n’avait jamais été pendant la paix. Il fit enfin l’apologie des lois répressives adoptées pendant la session précédente, et que Fox avait appelées un objet d’horreur et de terreur.

On prit ensuite en considération la partie du discours du trône qui se rapportait aux moyens de résistance à organiser contre une invasion française. Sur la proposition de Pitt, on vota la levée d’une milice supplémentaire de soixante mille hommes, qui ne devait être mise en complète activité qu’au moment du danger ; on vota aussi celle d’un corps de vingt mille hommes de cavalerie irrégulière et de quinze mille hommes à fournir par les paroisses pour renforcer le service de terre et celui de mer. On décida de plus qu’une milice serait organisée en Écosse, où il n’en existait pas. L’ensemble des forces de terre fut porté à cent quatre-vingt-quatorze mille soldats, celui des forces de mer maintenu à cent vingt mille soldats et matelots. Enfin, deux emprunts, l’un de 18 millions de livres sterling, l’autre de 13 millions, conclus, le premier au moyen de souscriptions individuelles, le second dans la forme ordinaire, pourvurent au déficit toujours croissant du revenu.

Hommes, argent, tout ce que le ministère réclamait pour la défense du pays lui fut accordé à l’unanimité. Un vote de confiance qu’il eut à provoquer rencontra plus de résistance. Dans l’intervalle qui s’était écoulé entre la dissolution du dernier parlement et la réunion du nouveau, le ministère avait pris sur lui de prêter à la cour de Vienne une somme de 1,200,000 livres sterling pour la mettre en état de soutenir ses armemens. Pitt ne se borna pas à demander à la chambre des communes un bill d’indemnité, il demanda encore qu’on lui ouvrît un crédit de 3 millions de livres sterling, dans les limites duquel il pourrait éventuellement faire de semblables avances. Fox combattit avec une vivacité extraordinaire une proposition qui lui paraissait conduire au pur arbitraire et à l’anéantissement des garanties constitutionnelles ; il prétendit que le chancelier de l’échiquier, en disposant sans autorisation de l’argent de l’état, s’était placé dans une situation telle que la chambre devait le mettre en accusation et refuser tout subside jusqu’à ce qu’il eût été condamné ; prévoyant le cas où le parlement ne ferait pas son devoir à cet égard, il en appela à l’opinion du dehors pour qu’elle réagît sur les représentans de la nation ; il s’écria que, si un pareil scandale demeurait impuni, ce qui resterait de la constitution ne vaudrait pas la peine d’être défendu. Pitt, après quelques réflexions froidement ironiques sur ces élans d’indignation successivement opposés par l’illustre orateur, avec une véhémence égale, à tant de mesures qui n’en avaient pas moins reçu la sanction du parlement, démontra historiquement et logiquement que, dans des circonstances graves, on avait plusieurs fois donné et on devait donner au pouvoir exécutif, sous sa responsabilité, la faculté discrétionnaire qu’il sollicitait. Rappelant les victoires par lesquelles l’archiduc Charles venait de terminer la campagne et qui avaient tiré l’empire d’une situation désespérée, il y trouva l’apologie éclatante de l’acte qui avait fourni à l’Autriche les moyens de lever et d’entretenir l’armée destinée à de si beaux triomphes. Wilberforce parla dans le même sens, et reconnut que la nécessité justifiait complètement le fait reproché au ministère. Vainement Grey, Sheridan, et avec eux l’alderman Combe, muni à cet effet d’un mandat spécial du conseil de la Cité, vinrent-ils appuyer les attaques de Fox. Une majorité de 285 voix contre 81 vota la proposition ministérielle, en y apportant seulement un changement de rédaction qui en restreignait la portée aux cas graves et urgens.

Lord Malmesbury était arrivé à Paris, et la négociation s’était aussitôt engagée. Dans un mémoire sommaire remis au ministre français, il avait proposé d’une manière générale, comme base du traité à conclure, l’échange proportionnel des conquêtes faites par l’Angleterre sur la France contre les conquêtes faites par la France sur les alliés de l’Angleterre. Le directoire, toujours dominé par la pensée de faire des arrangemens séparés avec chacun de ses ennemis, répondit avec aigreur que le cabinet de Londres devait traiter pour lui seul, repoussa comme insignifiant et captieux le principe vague mis en avant par le plénipotentiaire anglais, et demanda une énonciation plus précise de l’application qu’on voulait en faire. Lord Malmesbury obtint pourtant, non sans quelque peine, l’assentiment formel du gouvernement français au système des compensations. Il présenta ensuite un second mémoire, dans lequel il posa ainsi les conditions de la paix : l’Angleterre eût rendu toutes les colonies françaises dont elle s’était emparée ; la France, de son côté, aurait restitué à l’empereur tous les territoires qu’elle lui avait enlevés, évacué l’Italie tout entière, où les choses eussent été remises sur le même pied qu’avant la conquête, et de plus elle aurait pris l’engagement de ne pas se mêler à l’avenir des affaires intérieures de ce pays ; enfin, la Hollande, alliée de la France, était placée dans l’alternative, ou de céder toutes les colonies conquises sur elle par les armes britanniques, ou d’en recouvrer une partie au prix de la restauration du stathoudérat. Ces propositions n’étaient pas en rapport avec l’état des choses. Les offrir à un gouvernement fier, ambitieux, peu désireux de la paix, c’était lui fournir un merveilleux prétexte de rompre des pourparlers auxquels il ne s’était prêté qu’à contre-cœur et par ménagement pour l’opinion. Le gouvernement anglais, il est vrai, se déclarait prêt à recevoir un contre-projet, et donnait à entendre que ce qu’il proposait n’était pas son dernier mot. Lord Malmesbury, dans un long entretien qu’il eut avec Charles Delacroix, insinua même qu’on pourrait accorder à la France quelque agrandissement territorial du côté de l’Allemagne, outre la Savoie et le comté de Nice, déjà cédés par la cour de Turin. Il put croire un moment que ces insinuations auraient le résultat qu’il s’en était promis. Le ministre français, tout en se récriant contre le projet du cabinet de Londres, tout en réclamant pour la France le prix de ses victoires et un équivalent des agrandissemens que les autres puissances continentales s’étaient procurés en Pologne, se montra disposé à entrer en discussion ; mais, dès le surlendemain, il dut, pour obéir aux ordres du directoire, sommer par écrit lord Malmesbury de présenter son ultimatum dans le délai de vingt-quatre heures. Surpris d’un procédé aussi étrange, ce dernier fit remarquer, dans sa réponse, ce qu’il avait de contraire aux usages et aux convenances diplomatiques ; il s’offrit de nouveau à examiner la contre-proposition qu’on voudrait lui communiquer. On lui répliqua que la France ne se prêterait jamais à aucun accommodement contraire, soit aux lois par lesquelles elle avait déjà réuni à son territoire une partie de ses conquêtes, soit aux traités qui la liaient aux nouveaux états fondés sous son influence. L’envoyé britannique reçut, avec cette déclaration, l’ordre de quitter Paris sous deux jours et de sortir de France le plus promptement possible. Ainsi finit cette négociation, qui s’était prolongée pendant deux mois. Le directoire, pour justifier la brutalité qu’il avait mise à la rompre, publia un manifeste violent et menaçant qui rejetait tous les torts sur le cabinet de Londres, et lui reprochait d’avoir insulté la France en prétendant la forcer à rendre toutes ses conquêtes. Le gouvernement britannique, dans un autre manifeste rédigé avec plus de mesure, prouva que ce n’était pas lui qui avait montré l’esprit le moins conciliant. Ce qui contribua sans doute à précipiter le brusque congé donné à lord Malmesbury, c’est que, quelques jours auparavant, une escadre, commandée par l’amiral Villaret Joyeuse, était sortie de Brest, portant en Irlande un corps de troupes considérable, qui, sous les ordres de Hoche, devait seconder les efforts des mécontens de ce pays, d’après un plan concerté entre eux et le directoire. Heureusement pour l’Angleterre, la tempête dispersa les bâtimens de cette expédition, qui furent forcés de regagner les côtes de France.

Peu de jours après le retour de lord Malmesbury, un message royal informa le parlement du triste résultat de sa mission. Pitt demanda à la chambre des communes d’approuver, par une adresse de remerciement, la conduite que le gouvernement avait tenue. Il s’attacha, dans un long et habile exposé, à prouver que le directoire avait eu, dès le commencement, l’intention de faire échouer une tentative qui contrariait ses vues ambitieuses. Erskine, Fox, Grey, s’efforcèrent, au contraire, de démontrer la sincérité du directoire et la mauvaise foi du cabinet britannique. Malgré leurs déclamations, l’adresse fut votée à une immense majorité. Il en fut de même à la chambre des lords, où le comte de Fitzwilliam essaya même, par un amendement auquel les ministres durent s’opposer, de faire interdire toute négociation avec le gouvernement français tant qu’il n’aurait pas désavoué, en fait comme en paroles, les principes de sa politique perturbatrice.

Bien que le mauvais succès de l’expédition préparée en France pour insurger l’Irlande eût tiré le gouvernement anglais d’un grand danger, sa situation était vraiment effrayante. Il n’était plus, comme trois ans auparavant, à la tête d’une coalition européenne dirigée contre la France. Presque tous ses alliés l’avaient abandonné, et quelques-uns d’entre eux, maintenant enrôlés sous la bannière française, étaient devenus ses ennemis. L’Autriche seule lui restait, elle faisait même en ce moment un nouvel effort pour réparer ses désastres d’Italie ; mais il était facile de prévoir que, si cet effort échouait, elle ne s’opiniâtrerait pas dans une lutte périlleuse et accepterait enfin les conditions assez avantageuses que la France, dans son désir d’isoler l’Angleterre, ne cessait de lui offrir. On avait pu un moment espérer, à Londres, que la Russie, sortant de sa longue inaction, viendrait combler les vides de l’alliance, encourager l’Autriche et peut-être réveiller la Prusse de son engourdissement ; mais Catherine était morte après avoir signé un traité par lequel elle s’obligeait à faire marcher 60,000 soldats contre la France moyennant un subside de l’Angleterre, et le premier acte de son successeur, Paul Ier, fut de révoquer les ordres donnés pour un recrutement qui pouvait seul le mettre en état d’accomplir les promesses de sa mère. L’Angleterre, ainsi réduite à ses seules forces, menacée sur son propre territoire d’une invasion qui ne paraissait plus impossible depuis que la France pouvait joindre à ses escadres celles de l’Espagne et de la Hollande, et qui eût été appuyée en Irlande par une insurrection presque générale, l’Angleterre commençait à redouter les résultats définitifs d’une lutte qui lui avait déjà imposé de si énormes sacrifices. En quatre ans, elle avait emprunté 70 millions sterling et ajouté plusieurs millions de taxes à celles qu’elle payait auparavant. Les esprits s’effrayaient de cette progression dont rien ne faisait prévoir le terme. Le crédit s’ébranlait. Les fonds publics étaient tombés beaucoup plus bas qu’aux plus mauvais temps de la guerre d’Amérique, et la baisse s’accélérait encore par l’effet du sentiment de vague terreur qui poussait les hommes timides à en retirer leurs capitaux. Une impulsion analogue, la crainte de l’invasion des Français, engageait les propriétaires, les fermiers, les industriels à retirer aussi des banques provinciales l’argent qu’ils y avaient déposé. Un grand nombre de ces banques firent faillite. La banque d’Angleterre elle-même, ébranlée par le contre-coup de ces catastrophes partielles, ne suffisait plus qu’avec peine aux besoins du commerce et surtout aux avances de numéraire que le gouvernement, pressé par d’impérieuses exigences, ne cessait de lui demander. Les directeurs avaient depuis long-temps averti le chancelier de l’échiquier qu’ils ne pouvaient plus lui continuer sans danger ce genre de concours ; mais Pitt, cédant à une nécessité absolue, persistait à puiser à cette source déjà presque tarie.

Cependant le nombre des personnes qui venaient se faire rembourser par la banque la valeur de leur papier augmentait de jour en jour avec la terreur de l’arrivée des Français. Il devint enfin si considérable, que les directeurs, sur le point d’être obligés de cesser leurs paiemens, implorèrent l’intervention du gouvernement. En présence d’une telle extrémité, Pitt ne désespéra pas. Le conseil privé fut convoqué le 26 janvier 1797, et, dans une forme aussi insolite que la mesure même à laquelle on avait recours, il exprima à l’unanimité l’opinion que la banque devait suspendre tout remboursement en numéraire jusqu’à ce que le parlement eût délibéré sur les moyens d’assurer la circulation et de soutenir le crédit public et commercial. Dès le lendemain, un message royal, joint à la délibération du conseil, invita la chambre des communes à résoudre promptement la question. Sur la proposition de Pitt, un comité fut immédiatement nommé pour l’examiner. Il présenta quatre jours après trois rapports qui tendaient tout à la fois à rassurer les esprits sur la situation de la banque en démontrant que son actif était fort supérieur à son passif, et à établir cependant que, dans les circonstances présentes, il était absolument indispensable de confirmer et de régulariser la mesure illégale prise sous l’empire de la nécessité par le conseil privé. Pitt proposa en conséquence et les deux chambres s’empressèrent de voter un bill par lequel la banque fut autorisée à rembourser en billets ceux qui viendraient lui redemander leurs fonds. Pour ne pas constituer complètement un papier-monnaie, pour éviter autant que possible ce qui eût paru assimiler ces billets aux assignats français, dont plusieurs orateurs avaient évoqué le sinistre souvenir, on ne voulut pas en rendre la circulation obligatoire entre particuliers ; par une sorte de terme-moyen, on exempta de la prison tout débiteur qui, ne pouvant rembourser ses créanciers en numéraire, leur offrirait de s’acquitter en valeurs de cette nature. L’opposition ne fit pas une très vive résistance à l’adoption de cette mesure de salut public ; mais elle s’efforça d’accabler Pitt sous la responsabilité de la déplorable situation qui exigeait des remèdes aussi extrêmes. Elle lui reprocha d’avoir, par ses trompeuses promesses et par de honteux manquemens de foi, compromis l’existence même de la banque. Fox l’accusa d’avoir mis la nation au bord de l’abîme, de s’être déshonoré lui-même, d’avoir ruiné le pays, et demanda une enquête sur tous les détails de cette affaire. Grey soumit à l’approbation de la chambre une série de résolutions qui, en substance, déclaraient le ministre coupable d’avoir porté une atteinte matérielle au crédit national par une négligence criminelle des intérêts publics et par la violation de ses devoirs les plus essentiels. Pitt, en répondant à ces virulentes attaques, se proposa surtout de prouver que les avances demandées par le gouvernement n’étaient ni la seule, ni la principale cause des embarras de la banque, et que si, malgré les avertissemens des directeurs, il avait persisté à leur demander la continuation de ces avances, bien qu’elles eussent dépassé de beaucoup les proportions ordinaires, il y avait été impérieusement obligé par les exigences de la politique. Les propositions de Fox et de Grey furent rejetées.

Le bill qui venait d’être voté ne devait avoir qu’une durée temporaire ; mais les motifs qui l’avaient rendu nécessaire n’étaient pas de nature à disparaître si promptement : aussi des prorogations successives en prolongèrent-elles l’application jusqu’à une époque très postérieure au rétablissement de la paix. Pendant près de trente ans, la banque continua à faire ses paiemens en billets ; ses billets furent presque pour l’Angleterre l’unique agent de la circulation monétaire, et l’or devint une marchandise dont le prix finit par dépasser de près d’un quart la valeur du papier. Cette situation étrange préparait de grands embarras pour l’époque où il faudrait rentrer dans la voie normale ; mais l’Angleterre échappa à la banqueroute, son crédit s’affermit au milieu de ces terribles épreuves, et, au moment où toutes ses ressources semblaient épuisées, elle acquit ainsi les moyens de faire bientôt de nouveaux sacrifices, auprès desquels tous ceux qu’elle avait faits jusqu’alors devaient paraître presque insignifians. La combinaison hardie conçue par le génie de Pitt ne pouvait réussir que chez une nation douée d’un esprit public aussi puissant et d’une aussi grande confiance dans ses propres forces ; partout ailleurs, elle eût précipité la catastrophe qu’on voulait prévenir.

On n’était pas encore sorti de cette crise que déjà un autre danger plus menaçant encore, s’il est possible, venait appeler toute la sollicitude du pouvoir et du parlement. La marine, ce boulevart de la Grande-Bretagne, était depuis quelque temps en proie à une assez vive fermentation. Les excitations des clubs révolutionnaires, favorisées par les habitudes d’indiscipline que quelques commandans avaient laissé pénétrer dans leurs équipages, en étaient sans doute la cause déterminante ; mais les agitateurs trouvèrent un moyen de succès dans le mécontentement qu’inspirait aux matelots l’insuffisance de la solde et des vivres. Depuis quelque temps déjà lord Howe, le plus illustre des amiraux anglais, avait reçu un grand nombre de lettres anonymes, d’une rédaction uniforme, dans lesquelles on le pressait d’employer son influence à obtenir la réparation de ces griefs. Ce symptôme avait fait naître quelques inquiétudes ; cependant, comme aucun autre indice ne semblait s’y rattacher, on s’était bientôt rassuré. On ne savait pas que dans l’escadre du canal de la Manche, alors en station à Portsmouth, une correspondance secrète s’était établie entre les équipages des divers bâtimens, et qu’on était convenu d’empêcher qu’aucun de ces bâtimens ne reprît la mer jusqu’à ce que les satisfactions auxquelles on croyait avoir droit eussent été accordées. Le 15 avril, lorsque l’amiral lord Bridport donna le signal du départ, l’équipage de son propre vaisseau, au lieu de lever l’ancre, fit entendre trois acclamations ; ceux des autres vaisseaux y répondirent par des acclamations semblables. Vainement les officiers voulurent s’opposer au mouvement qui s’annonçait ainsi ; on les mit en état d’arrestation, et des délégués désignés d’avance, au nombre de deux pour chaque bâtiment, se réunirent dans la cabine de l’amiral. Ils commencèrent par exiger de chacun des marins le serment d’obéissance, et par décréter la peine de mort contre quiconque déserterait la cause commune ; ils signèrent ensuite deux pétitions adressées, l’une à la chambre des communes, l’autre à l’amirauté, pour réclamer une augmentation de paie, des améliorations dans leur nourriture, un traitement plus favorable pour les malades et les blessés, enfin la permission pour les matelots d’aller librement à terre lorsqu’on se trouverait dans un port. Il est facile de concevoir la vive impression que produisit à Londres la nouvelle d’un pareil évènement. On ne pouvait penser à employer la force ; on se décida à négocier avec les rebelles. Le premier lord de l’amirauté, le comte Spencer, accompagné de deux de ses collègues, se rendit à Portsmouth pour conférer avec leurs délégués. Il fit un appel à leur patriotisme ; il les adjura de rentrer dans l’ordre, leur promettant que le gouvernement demanderait à la chambre des communes les moyens de satisfaire à une partie de leurs réclamations pécuniaires. Peu sensibles à ces concessions, les délégués mirent en avant des prétentions nouvelles. Les pourparlers traînèrent en longueur avec des alternatives diverses. Lord Howe et plusieurs autres amiraux connus pour la confiance qu’ils inspiraient aux marins furent appelés à y prendre part. Plus d’une fois on parut toucher à une rupture qui aurait entraîné les plus extrêmes violences. Après trois semaines d’incertitude, il fallut, pour ramener à la soumission l’escadre révoltée, que le roi accordât une complète amnistie, et que la chambre des communes, sur la motion de Pitt, régularisât par un vote des concessions qui imposaient au trésor une charge de 400,000 livres sterling. Lord Howe ayant porté aux équipages insurgés ces témoignages de la terreur qu’ils inspiraient, ils consentirent enfin à mettre à la voile. L’escadre de Plymouth, qui avait imité celle de Portsmouth dans sa révolte, l’imita aussi dans sa soumission.

Cette soumission ainsi achetée était peu rassurante pour l’avenir ; et en effet, tandis qu’on se félicitait d’avoir échappé à un aussi grand péril, on apprit qu’un mouvement analogue, mais d’un caractère plus menaçant, plus révolutionnaire encore, avait éclaté dans l’escadre de la Nore, à laquelle vinrent se joindre plusieurs des vaisseaux de l’escadre de la mer du Nord. Les insurgés s’étaient donné pour chef un matelot appelé Parker, homme de quelque éducation et d’un caractère très énergique. Leurs prétentions étaient plus élevées que celles des marins de Portsmouth et portaient même sur des détails plus compromettans pour la discipline. Ils les soutinrent aussi avec plus d’insolence. Parker exigea que les lords de l’amirauté vinssent conférer avec lui, et il les traita sans aucun ménagement. Il fut impossible d’arriver à une transaction.

La situation était effrayante. Onze vaisseaux de ligne et treize frégates se trouvaient à la disposition d’un comité de matelots qui, tantôt semblaient disposés à les livrer aux Français, tantôt parlaient de se porter à des hostilités déclarées contre leur gouvernement. Déjà ils interceptaient la navigation de la Tamise. Dans une telle extrémité, la royauté, le ministère, le parlement, surent se maintenir à la hauteur de leurs devoirs. Une proclamation royale offrit le pardon à ceux des révoltés qui se soumettraient, mais on déclara, après une délibération solennelle du conseil, que leurs conditions ne seraient pas acceptées, et on prit avec beaucoup de vigueur et d’habileté les mesures nécessaires pour les arrêter s’ils essayaient de remonter la Tamise. Le parlement avait déjà été saisi de la question par un message royal qui lui demandait des dispositions pénales plus efficaces contre les tentatives faites pour agiter et soulever les marins des escadres. La chambre des communes, par une adresse votée dès le lendemain à l’unanimité, promit son concours au gouvernement. Sheridan, s’élevant au-dessus des tristes calculs de l’esprit de parti, appuya l’adresse dans un des discours les plus éloquens qu’il ait prononcés. Pitt, s’empressant de profiter de cet entraînement favorable, affirma qu’il existait une vaste conspiration tramée dans la pensée de soulever à la fois la flotte et l’armée ; il présenta un bill provisoire qui punissait de mort la tentative d’entraîner des militaires à un acte séditieux. Ce bill passa dans les deux chambres sans rencontrer d’opposition. On vota aussi une augmentation de solde pour l’armée, comme on l’avait fait pour la marine.

Une attitude si résolue et si calme tout à la fois étonna les rebelles. Ils se sentirent accablés sous la réprobation de leur pays, sous le désaveu même de leurs camarades de Portsmouth et de Plymouth, qui, comme pour expier leurs torts antérieurs, protestaient vivement contre une insurrection plus coupable que la leur et en demandaient le châtiment. Le découragement, la discorde, se glissèrent bientôt parmi les insurgés. Quelques équipages, se séparant du reste de l’escadre, firent les premiers leur soumission ; les autres ne tardèrent pas à suivre cet exemple. Parker et quelques-uns des principaux chefs furent jugés et exécutés ; cette sévérité, sagement tempérée par la clémence dont on usa à l’égard de leurs complices, répara l’atteinte qu’avait portée à la discipline l’impunité de la première insurrection.

Deux épreuves aussi redoutables que celles de la suspension des paiemens de la banque et du soulèvement de la flotte devaient nécessairement fortifier le gouvernement et le cabinet qui en étaient sortis triomphans. Il parait qu’au milieu de la crise, quelques membres du parlement jusqu’alors dévoués à Pitt, mais découragés par la grandeur du péril et croyant voir dans son attachement opiniâtre, à un système condamné par tant de revers un principe de destruction pour le pays, avaient conçu le projet de former une nouvelle administration dont Pitt et Fox eussent été également exclus et qui aurait été composée d’hommes d’une importance secondaire. Ce projet insensé fut bientôt abandonné, et le peu de succès des agressions multipliées que l’opposition dirigea dans le parlement contre le ministère prouva que la majorité n’était pas près de se dissoudre. Dans la chambre des communes, il ne se trouva pas soixante voix pour appuyer la motion de l’alderman Combe, représentant de la Cité de Londres, qui, se prévalant d’un mandat formel de ses commettans, proposa de demander au roi le renvoi de ses conseillers comme le meilleur moyen d’obtenir une paix prompte et honorable. Une adresse semblable, proposée par le duc de Bedford à la chambre des lords, n’obtint que quatorze suffrages. On repoussa également, dans ces deux assemblées, un autre projet d’adresse qui appelait, sur la situation de l’Irlande, la sollicitude paternelle du roi. Fox ne fut pas plus heureux dans les efforts qu’il fit pour obtenir le rapport des deux bills votés l’année précédente contre les rassemblemens séditieux et les provocations révolutionnaires. Grey, reprenant son thème favori de la réforme parlementaire qu’il avait laissé dormir depuis quatre ans, développa, un plan qui n’était pas sans quelque analogie avec celui qu’il devait faire prévaloir trente-cinq ans plus tard : il ne put y rallier que quatre-vingt-douze suffrages. L’opposition, irritée de ces nombreuses défaites, prit alors la détermination non-seulement de suspendre des attaques inutiles, mais encore d’abandonner complètement le champ de bataille. Fox et presque tous ses amis cessèrent d’assister aux séances de la chambre des communes.

Cette année, marquée dans l’histoire intérieure de l’Angleterre par des évènemens qui mirent dans un jour si brillant la force et l’habileté de son gouvernement, devait aussi ajouter un nouvel éclat à sa gloire maritime. La France, disposant des forces navales de l’Espagne et de la Hollande, avait eu la pensée de les réunir aux siennes dans le détroit de la Manche pour enlever aux Anglais l’empire de la mer, et obtenir ainsi la facilité d’opérer des débarquemens, soit en Irlande, soit même dans la Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique, comprenant la gravité du danger, mit tous ses soins à empêcher la jonction des escadres ennemies, et les dispositions qu’il prit eurent le succès le plus complet. Dès le mois de février, l’amiral Jervis battit près du cap Saint-Vincent, en Andalousie, la flotte espagnole, un peu supérieure à la sienne, lui prit quatre vaisseaux de ligne, et la força à rentrer dans le port de Cadix. Quelques mois après, l’amiral Duncan, à la tête de cette escadre de la mer du Nord, qui, par sa révolte, avait mis l’état dans un si grand danger, défit, non loin du cap Camperduyn, la flotte hollandaise du Texel, et lui enleva huit vaisseaux. Ces deux victoires, qui maintenaient la suprématie maritime de l’Angleterre et la mettaient pour le moment à l’abri d’une invasion, excitèrent dans la nation tout entière des transports d’enthousiasme. La pairie et de magnifiques pensions votées par les deux chambres récompensèrent les amiraux victorieux. Ce ne furent pas les seuls succès de l’Angleterre dans le cours de cette campagne. Deux frégates françaises, envoyées sur les côtes du pays de Galles pour y essayer un débarquement, furent aussi capturées. Dans les Indes occidentales, l’île espagnole de la Trinité fut conquise. Des expéditions envoyées contre Puerto-Rico et Santa-Cruz de Ténériffe furent moins heureuses.

Tandis que le gouvernement britannique affermissait sa supériorité sur l’océan, il perdait le dernier allié qui lui restait sur le continent, le seul moyen d’action et d’influence qu’il y possédât encore. L’Autriche, tant de fois vaincue en Italie par l’ascendant de Bonaparte, avait tenté de changer la fortune en lui opposant un adversaire plus digne de lui que tous ceux qu’il avait jusqu’alors combattus, le jeune archiduc Charles, le glorieux libérateur de l’Allemagne. L’archiduc avait succombé comme ses prédécesseurs. Poursuivi à travers les Alpes, jusqu’au centre des provinces allemandes de l’Autriche, pendant que Hoche et Moreau passaient victorieusement le Rhin, poussant devant eux d’autres généraux autrichiens, il avait dû conseiller à la cour de Vienne d’accepter enfin la paix que les vainqueurs se montraient toujours empressés de lui offrir. Le 18 avril, le traité préliminaire de Léoben mit fin aux hostilités, et les bases d’une pacification ayant été ainsi posées, on ouvrit les négociations qui devaient aboutir, six mois après, au traité de Campo-Formio.

L’Angleterre allait donc se trouver tout-à-fait isolée. En ce moment la révolte de la flotte n’était pas encore complètement apaisée, et si l’escadre espagnole avait déjà été battue par Jervis, Duncan n’avait pas encore remporté sur les Hollandais la victoire qui déconcerta plus tard les projets d’invasion du gouvernement français. Les périls étaient grands. La prolongation de la guerre n’avait d’ailleurs plus d’objet pour le cabinet de Londres. Pitt pensa que, dans de telles conjonctures, il fallait traiter de nouveau avec la France pour essayer d’arriver à une pacification générale. Ce ne fut pas sans difficulté qu’il fit prévaloir son avis dans le conseil. Non-seulement Windham et les autres amis de Burke continuaient à se montrer contraires à toute tentative semblable, mais le secrétaire d’état des affaires étrangères lui-même, lord Grenville, autant par orgueil que par patriotisme, manifestait une répugnance presque invincible à devenir l’instrument d’une négociation engagée sous des auspices si défavorables. Il objectait que le directoire français ne voulait pas la paix, qu’en lui faisant des avances, on le rendrait plus exigeant, plus insolent encore, et qu’on diminuerait la force morale de l’Angleterre. Pitt n’avait certes pas moins de patriotisme que son inflexible collègue, il n’éprouvait pas à un moindre degré le sentiment de la dignité du gouvernement qu’il représentait ; mais son esprit, plus calme, tenait plus de compte des considérations de la prudence. Par cela même que sa responsabilité était plus grande, et que la nature de ses fonctions l’appelait à étudier de plus près l’esprit et les ressources du pays, il était plus frappé du danger de continuer la lutte dans l’état d’épuisement moral et matériel auquel l’Angleterre paraissait réduite ; il croyait que, pour obtenir la paix, il fallait faire tous les sacrifices compatibles avec l’honneur, que le succès d’une négociation n’était pas impossible, et que, d’ailleurs, si le directoire refusait des propositions évidemment raisonnables, ce refus, loin d’affaiblir le gouvernement anglais, ranimerait en sa faveur l’opinion publique en imposant silence à ceux qui l’accusaient de prolonger volontairement la guerre.

Lord Grenville, entraîné plutôt que convaincu, écrivit au ministre des affaires étrangères du directoire pour lui proposer de rouvrir les conférences rompues l’année d’auparavant. Le gouvernement français n’était pas moins divisé d’opinions que le ministère britannique. La majorité du directoire, dans son ambition révolutionnaire, ne voulait pas la paix avec la Grande-Bretagne. Cédant cependant à l’influence plus modérée de deux de, ses membres et de la majorité des conseils législatifs, le directoire accueillit la proposition du cabinet de Londres. Seulement, il ne voulut pas que les conférences fussent reprises à Paris : c’est à Lille que ses délégués allèrent s’aboucher avec lord Malmesbury, choisi de nouveau pour plénipotentiaire du gouvernement anglais.

Cette fois, l’Angleterre n’avait plus à s’occuper des intérêts de l’Autriche, qui en traitait directement avec la France. Lord Malmesbury, acceptant implicitement comme des faits accomplis les conquêtes de la France en Belgique, en Allemagne, en Savoie, et les changemens que Bonaparte avait opérés en Italie, offrit de plus la restitution,des colonies françaises conquises par les armes de la Grande-Bretagne, sans aucune exception, mais il demanda, à titre de compensation pour son gouvernement, la cession de quelques-unes des possessions d’outre-mer qu’il avait enlevées à l’Espagne et à la Hollande, alliées de la France, la Trinité, le Cap, Trinquemale, Ceylan, la ville et le fort de Cochin ; il demanda aussi qu’une indemnité fût accordée au prince d’Orange, et que le Portugal, brouillé avec la cour de Madrid et le directoire à cause de son attachement à l’Angleterre, fût compris dans le traité. Non seulement le directoire refusa de consentir aux cessions territoriales qu’on voulait exiger de ses alliés, mais il énonça la prétention que l’Angleterre lui rendit les vaisseaux de guerre pris à Toulon, l’indemnisât de ceux qui y avaient été brûlés, et renonçât de plus au remboursement d’une dette dont les provinces belges étaient grevées envers elle ; il demanda aussi que les rois d’Angleterre abandonnassent le titre de rois de France qu’ils portaient depuis Édouard III. Lord Malmesbury repoussa ces exigences avec fermeté, mais en évitant néanmoins ce qui eût pu donner lieu à une rupture. Les pourparlers traînèrent en longueur. A côté de la négociation officielle, une négociation confidentielle s’ouvrit entre le plénipotentiaire anglais et l’un des plénipotentiaires français, Maret, qui représentait plus particulièrement la portion pacifique du directoire. Bien que lord Grenville semblât se plaire, par la raideur de ses instructions, à multiplier les obstacles que Pitt et lord Malmesbury s’efforçaient d’aplanir, bien qu’il eût déclaré qu’il donnerait sa démission plutôt que de céder sur aucune des demandes formées par l’Angleterre, tout annonçait qu’on arriverait à une heureuse solution, parce que, de part et d’autre, on avait besoin de la paix. Déjà le gouvernement français faisait, auprès de l’Espagne et de la Hollande, les démarches nécessaires pour les décider à quelques sacrifices et se dégager ainsi de la promesse qu’il avait faite de maintenir l’intégrité de leurs possessions. Pitt, de son côté, était décidé, au risque de se brouiller avec lord Grenville, à ne pas insister sur la cession de Ceylan et du Cap. Malheureusement, une nouvelle révolution survenue à Paris remit le pouvoir entre les mains des hommes dont la politique avait besoin de la continuation de la guerre. Le coup d’état du 18 fructidor exclut du directoire et des conseils le parti modéré et pacificateur. Un des premiers actes de la faction victorieuse fut de rappeler de Lille Maret et ses collègues, à qui on donna pour successeurs Treilhard et le farouche Bonnier. A peine arrivés, ils invitèrent lord Malmesbury à leur faire savoir s’il avait des pouvoirs suffisans pour stipuler la restitution à la république et à ses alliés de toutes les possessions conquises par l’Angleterre, et, sur sa réponse négative, ils lui signifièrent, au nom du directoire, qu’il eût, dans les vingt-quatre heures, à se retirer vers sa cour pour lui demander ces pouvoirs. Telle fut la fin des conférences de Lille, et c’est ainsi que, par la coupable folie du directoire, la France perdit l’occasion de conclure dès-lors une paix aussi avantageuse que celle d’Amiens. Bien qu’il ne fût plus possible de se faire illusion sur les intentions hostiles du gouvernement français, Pitt, pour bien établir qu’il ne fallait pas lui demander compte de la continuation de la guerre, fit encore une tentative pour reprendre la négociation. Le directoire l’éluda, comme on devait s’y attendre, et le cabinet britannique publia alors un manifeste qui, par le simple exposé des faits, rejetait sur la France la responsabilité de la rupture.

Un mois après cette rupture, le 18 octobre, Bonaparte signa avec le comte de Cobentzel, plénipotentiaire de la cour de Vienne, le traité de Campo-Formio. Par ce traité, l’Autriche abandonnait les Pays-Bas à la France, et renonçait aussi à ses droits sur le Milanais et le duché de Mantoue, déjà constitués en république cisalpine avec les provinces cédées par la cour de Rome. La république de Venise cessait d’exister, et les puissances contractantes s’en partageaient ainsi les dépouilles : la capitale, avec l’Istrie, la Dalmatie, les îles de l’Adriatique, les bouches du Cattaro, était réunie aux états héréditaires de l’empereur, qui acquérait par là une forte position maritime ; la France s’appropriait Corfou, les autres îles ioniennes et les établissemens de l’Albanie ; les provinces de Bergame, Brescia, Crème, Peschiera, étaient incorporées à la république cisalpine. Un congrès devait être tenu à Rastadt pour conclure la paix entre la France et l’empire. Par une stipulation secrète, l’empereur consentit à ce que le gouvernement français gardât la rive gauche du Rhin, et il fut convenu que Venise, alors occupée par les Français, ne serait pas remise à l’Autriche avant que les troupes du directoire eussent pris possession de Mayence, dont elles n’avaient pu encore s’emparer. Peu de semaines après, cette dernière condition était accomplie : Mayence, livré à lui-même par les Autrichiens, avait ouvert ses portes aux soldats de la république, et Venise avait passé sous la domination autrichienne. Tel fut le traité de Campo-Formio, monument de la plus odieuse perfidie. Le cabinet de Vienne n’eut pas honte de s’indemniser de ses pertes par la ruine d’un état qui s’était attiré le ressentiment de la France en secondant les efforts de l’Autriche pendant la précédente campagne, et d’acheter Venise en consentant clandestinement au démembrement de l’empire dont il était le protecteur officiel. Quant au gouvernement français, qui, peu de mois auparavant, avait accordé la paix à la république vénitienne en y fondant un régime démocratique, sa conduite n’était guère moins déloyale que celle du gouvernement autrichien. L’Angleterre s’était vainement efforcée d’empêcher la cour de Vienne de conclure la paix en lui offrant des subsides considérables.

La session du parlement s’ouvrit presque aussitôt après le 2 novembre 1797. Le discours du trône déclara que le roi avait toujours le plus vif désir d’une pacification, et appela la chambre à examiner les documens qui justifiaient, dans toute cette affaire, la conduite du cabinet. Un discours éloquent et animé de Pitt mit en contraste avec les dispositions conciliantes et avec la loyauté dont le gouvernement britannique n’avait cessé, suivant lui, de faire preuve, la duplicité et les exigences iniques d’un ennemi implacable. Des adresses conçues dans un sens de complète approbation, et qui promettaient le concours des deux chambres, furent votées avec d’autant plus d’empressement que Fox et ses amis se tenaient toujours éloignés du parlement. Tierney, élu tout récemment membre de la chambre des communes, y représentait presque seul l’opposition. En se retirant ainsi au milieu des plus grands dangers publics, lorsque les refus arrogans de la France semblaient appeler tous les bons citoyens à oublier leurs dissentimens et à unir leurs efforts pour sauver la patrie, les adversaires de Pitt se firent un tort réel dans l’opinion.

Les opérations de la guerre se trouvant désormais resserrées dans un champ plus étroit, on avait réduit les forces de terre et de mer. Néanmoins il s’en fallait encore de beaucoup qu’on pût les entretenir avec les ressources ordinaires, et il était à craindre qu’en continuant à recourir au crédit, on ne finît par l’épuiser. Pitt crut que, sans renoncer aux emprunts, il fallait les combiner avec d’autres moyens financiers. Il proposa à la chambre des communes un système tout nouveau qui, réduisant pour cette année l’emprunt à 12 millions sterling, dont un tiers devait être fourni par le fonds d’amortissement, demandait 7 millions de plus à l’impôt en triplant les taxes directes. Deux limitations importantes étaient d’ailleurs apportées à cette surcharge : d’une part, il était dit qu’elle ne s’élèverait pour personne au-dessus du dixième du revenu affirmé sous serment par la partie intéressée ; de l’autre, tout revenu inférieur à 200 livres sterling ne devait supporter le nouvel impôt que dans une proportion progressivement décroissante. Ce plan fut vivement combattu. Fox, Sheridan et les autres membres de l’opposition, qui avaient cessé d’assister aux séances du parlement, sortirent de leur retraite comme si un péril nouveau, suspendu à l’improviste sur le pays, leur eût fait une loi de se désister de leur résolution. Ils protestèrent qu’ils n’accorderaient pas un shelling à un ministère dont la chute pourrait seule donner la paix au pays. Fox s’efforça de cacher sous la virulence de son langage les embarras de la situation où il s’était placé ; mais Pitt fit admirablement ressortir ce qu’il y avait d’inconséquent, d’odieux, de peu patriotique dans la conduite de ses adversaires, et le bill, amélioré par d’assez nombreux amendemens, fut voté à la majorité de 196 voix contre 71. Il fut aussi adopté par la chambre des lords, malgré les efforts du neveu de Fox, lord Holland, qui venait de commencer sa carrière parlementaire. Sur la proposition de l’orateur de la chambre des communes, Addington, on avait ajouté au projet ministériel une clause qui faisait appel au sentiment national en annonçant que le trésor recevrait toutes les contributions volontaires offertes pour concourir à la défense de l’état. Le produit de ces souscriptions s’éleva à 1,500 mille livres sterling.

Le gouvernement français, cependant, enivré de ses succès et livré sans contre-poids, depuis le 18 fructidor, aux inspirations de son ambitieuse politique, ne mettait plus de bornes à ses prétentions. Sans attendre que le congrès qui venait de se réunir à Rastadt lui eût garanti ses précédentes conquêtes, il travaillait à étendre de toutes parts sa domination ou son influence par la force et par la propagande révolutionnaire. Sous des prétextes qui n’étaient pas même spécieux, il occupait Rome, détrônait le pape et substituait à son autorité un pouvoir purement démocratique ; il soufflait la guerre civile chez les Suisses, et, malgré leur résistance désespérée, les contraignait, au nom de la liberté, à remplacer leurs vieilles constitutions par une organisation nouvelle étrangère à leurs mœurs, mais conforme au patron obligé de la constitution directoriale.

Sans se préoccuper des inquiétudes et des ressentimens que de pareils actes ne pouvaient manquer d’exciter sur le continent, le directoire semblait se préparer à prendre enfin corps à corps l’Angleterre elle-même, le seul de ses ennemis qui restât encore debout. Depuis long-temps il avait annoncé une expédition destinée à porter la guerre jusque dans le sein de la Grande-Bretagne. Il y préludait par des mesures empreintes de cette violence presque sauvage qui caractérisa plus tard le système continental. Les marchandises anglaises furent saisies le même jour et vendues à vil prix dans toute l’étendue du territoire de la république. Tout navire chargé de produits anglais fut déclaré de bonne prise. Bonaparte, appelé au commandement de ce qu’on affectait d’appeler l’armée d’Angleterre, parcourait avec un nombreux cortége d’officiers d’état-major et d’ingénieurs les côtes de la France opposées aux rivages britanniques, comme pour y chercher un point d’embarquement. On peut douter, cependant, que le projet de cette expédition ait jamais été bien arrêté. Ce qui au moins est positif, c’est qu’on ne tarda pas à renoncer à une entreprise qui présentait des chances si incertaines. La pensée d’aller tarir dans l’Inde une des sources principales de la richesse et de la puissance anglaises, et, pour s’y frayer une route, de conquérir l’Égypte, s’offrit alors au jeune vainqueur de l’Italie, qui, ne voyant pas encore la possibilité de mettre la main sur le gouvernement de son pays, sentait le besoin d’entretenir par de nouveaux exploits l’enthousiasme dont il était l’objet. Le directoire, déjà inquiet de sa popularité, saisit avec empressement l’occasion de l’éloigner en hâtant l’exécution de ce projet hardi ; mais pour que les Anglais n’y missent pas obstacle, il fallait les maintenir dans la croyance que leur île même était menacée, et les engager ainsi à concentrer leurs principales forces contre ce danger imaginaire. Les démonstrations du gouvernement français atteignirent complètement ce but. Le ministère britannique, la nation tout entière, crurent sérieusement à une prochaine tentative d’invasion. De nombreux volontaires vinrent s’inscrire pour aider les troupes de ligne et la milice à la repousser. Le secrétaire d’état Dundas proposa et le parlement vota presque sans débat un bill qui réglait les mesures de défense qu’on aurait à prendre en cas de débarquement, l’incorporation facultative d’une partie de la milice supplémentaire dans l’armée, l’emploi des volontaires, la destruction ou l’enlèvement des vivres, des bestiaux, de tout ce qui, laissé sur le chemin des Français, eût pu faciliter leur marche. Bientôt après, les deux chambres reçurent un message royal qui, en les informant des préparatifs de l’ennemi et des dispositions défensives prises en exécution du bill précédemment voté, demandait le concours du pouvoir législatif pour déjouer les manœuvres des malveillans et des traîtres dont la complicité encourageait les agressions de la France. Les chambres répondirent à cette communication par une adresse dans laquelle elles promirent au roi leur appui dévoué, et cette fois Fox, tout en lançant encore quelques traits contre le cabinet, s’associa au sentiment national avec une énergie patriotique dont Pitt s’empressa de le remercier. On vota ensuite à la presque unanimité un bill qui permettait l’arrestation préventive des individus soupçonnés de conspirer contre le roi et son gouvernement. Le bill par lequel on avait, quelques années auparavant, autorisé l’expulsion arbitraire des étrangers, fut renouvelé à peu près sans opposition. Enfin, à la demande de Pitt, on facilita le recrutement de l’armée de mer en supprimant, comme on l’avait fait pendant la guerre d’Amérique, les exemptions individuelles qui, en temps ordinaire, limitaient l’action de la presse maritime. Pitt avait témoigné le désir que ce dernier bill fût, comme les précéderas, adopté sans aucun retard. Tierney s’étant opposé à cette précipitation et ayant dit qu’il considérait comme hostile à la liberté tout ce qui venait du ministère, Pitt s’écria, dans un mouvement d’irritation, qu’une opposition pareille révélait évidemment le désir de mettre obstacle à la défense du pays. Malgré les réclamations de Tierney, malgré les avertissemens du président, il refusa de rétracter ou d’expliquer ces paroles offensantes. Le surlendemain, un duel eut lieu entre le ministre et le député outragé. Tierney tira le premier et manqua son adversaire ; Pitt tira en l’air.

Comme l’année précédente, il fallut ajouter de nouvelles ressources financières à celles qui avaient été votées au commencement de la session, et qui se trouvèrent insuffisantes. L’impôt territorial rapportait annuellement à l’état 2 millions sterling. Pitt proposa de le déclarer rachetable au prix de vingt annuités, et le gouvernement fut autorisé à placer dans les fonds publics la somme que lui procurerait le rachat. Cette opération, que Pitt avait présentée comme devant à la fois élever le revenu et améliorer le crédit, échoua complètement, et l’histoire la signale comme une des erreurs les moins contestables de l’habile ministre. L’emprunt fut porté de 12 à 15 millions ; on aggrava les taxes imposées sur les objets de luxe comme aussi sur les besoins des classes les plus pauvres. Pitt déclara que, dans les nécessités extrêmes auxquelles on se trouvait réduit, les classes laborieuses devaient contribuer comme les autres aux frais d’une guerre dont le succès n’importait pas moins à leur destinée qu’à celle des riches et des puissans ; c’était là, suivant lui, une vérité qu’il fallait avoir le courage de leur dire au lieu de les perdre en les flattant. Ces charges nouvelles furent acceptées sans difficulté.

Non content d’accumuler ainsi des forces et des ressources extraordinaires entre les mains des ministres, le parlement, qui déjà avait sacrifié aux exigences du moment les garanties de la liberté individuelle, crut devoir encore prendre de nouvelles précautions contre les abus de la presse. Il fut décidé, à la demande du procureur-général, que les principaux propriétaires et l’imprimeur de chaque journal devraient faire enregistrer leur nom et leur demeure au bureau du timbre, où un exemplaire de leur feuille serait chaque jour déposé. Cette innovation, fort raisonnable, dont le but était d’établir une responsabilité effective, fut cependant combattue par Tierney et par Sheridan, qui prétendit qu’aucune répression ne devait être exercée contre les écarts de la presse. Pitt et Windham firent bonne justice d’un tel paradoxe. Peu de temps auparavant, un journal de l’opposition, le Morninq Chronicle, ayant, dans un article écrit avec un injurieux dédain, qualifié la chambre des lords de chambre d’enregistrement, le propriétaire et l’imprimeur s’étaient vus mander à la barre, et, malgré leurs humbles supplications, avaient été condamnés chacun à trois mois de prison et à 50 livres sterling d’amende.

Les projets de la France restaient toujours enveloppés de mystère. L’armement considérable qui se préparait à Toulon avait bien éveillé quelques soupçons sur le but que le directoire avait en vue, mais ce n’étaient encore que de vagues conjectures. L’Angleterre, dans cette pénible incertitude, ne savait de quel côté diriger sa résistance. Ses escadres bloquaient les ports de France et d’Espagne pour s’opposer à la réunion des escadres de ces deux pays. En dépit de cette surveillance, la flotte de Toulon, escortant un immense convoi chargé de quarante mille soldats commandés par Bonaparte en personne, sortit du port le 19 mai 1798. Le 12 juin, son audacieux général s’emparait de Malte sans coup férir et abolissait la souveraineté de l’ordre. Le 2 juillet, il débarquait en Égypte, et vingt jours après il entrait au Caire, tandis que l’amiral Nelson, détaché à sa poursuite par lord Saint-Vincent, commandant des forces anglaises dans la Méditerranée, parcourait vainement les mers sans pouvoir trouver les traces des Français. Cette course inutile l’exposa alors à des épigrammes dont il devait bientôt tirer une terrible vengeance.

Sur ces entrefaites, l’attention du cabinet de Londres fut détournée un moment par une crise redoutable du théâtre où s’accomplissaient de si grands évènemens. L’insurrection irlandaise, depuis long-temps préparée par les efforts réunis des catholiques, des presbytériens, des révolutionnaires, et par les excitations de la France, éclata enfin avec violence. Les autorités de Dublin, averties un peu avant le jour fixé pour le soulèvement, purent le prévenir dans la capitale en arrêtant ceux qui devaient le diriger, mais la révolte éclata simultanément sur tous les autres points du pays. Pendant un mois, l’Irlande vit livrer des combats acharnés, dans lesquels la discipline des troupes régulières triompha presque constamment du nombre et de l’aveugle fureur des masses populaires. Trop souvent, de part et d’autre, des massacres, des excès de toute nature, déshonorèrent la cause victorieuse. Des renforts considérables ne tardèrent pas à arriver d’Angleterre au secours du vice-roi. Un grand nombre de miliciens offrirent leurs services pour aller combattre la révolte. L’autorisation du parlement pouvait seule donner au ministère le droit de les envoyer hors du territoire de la Grande-Bretagne ; cette autorisation, demandée aux deux chambres au moment où elles allaient clore leur session, fut accordée avec empressement malgré les objections des adversaires du cabinet, qui dissimulaient assez mal leur complaisante indulgence pour les Irlandais rebelles.

Lorsque ce vote fut rendu, l’insurrection était déjà expirante. Vaincus le 20 juin à Vinegar-Hill, dans un combat décisif, les insurgés furent chassés de Vexford, où ils avaient établi leur quartier-général, et depuis ce moment les engagemens qu’ils eurent encore avec les troupes anglaises ne furent plus pour eux qu’une suite de déroutes. Bientôt tout fut soumis. L’insurrection n’existait déjà plus, lorsque le général français Humbert, envoyé par le directoire pour la seconder, débarqua à Killala, amenant avec lui douze cents soldats, que d’autres divisions plus nombreuses devaient suivre à peu de distance. Il parvint encore à réunir quelques milliers de paysans auxquels il distribua des fusils et des uniformes, il obtint même quelques légers succès ; mais, entouré ensuite par des forces supérieures, il fut obligé de mettre bas les armes. Un second détachement arrivé peu après n’échappa au même sort qu’en se rembarquant précipitamment. Avant qu’on pût connaître en France le malheureux résultat de ces tentatives, une escadre française, composée d’un vaisseau de ligne, de huit frégates, de deux moindres bâtimens, et chargée de troupes et de munitions, se présenta encore sur la côte d’Irlande, mais elle y rencontra l’amiral Warren, qui, après l’avoir complètement battue, s’empara du vaisseau de ligne et de six des frégates.

Telle fut la fin de la révolte irlandaise. Cette guerre, poussée avec la fureur qui caractérise les guerres civiles, surtout lorsque les haines de race et de religion viennent exalter le fanatisme de l’esprit de parti, avait, dit-on, fait périr en quelques semaines plus de trente mille personnes. Les cours d’assises et les conseils de guerre, devant lesquels on traduisit les prisonniers, augmentèrent encore le nombre des victimes. Des centaines de malheureux montèrent sur l’échafaud ; parmi eux, on comptait des hommes recommandables par leur considération personnelle, par leur rang, par leur caractère privé, et beaucoup de prêtres catholiques. La réaction fut atroce. Heureusement, elle dura peu. Bientôt le marquis de Cornwallis, ayant remplacé lord Camden dans la vice-royauté, publia une amnistie qui mit fin à ces boucheries effroyables, et par un sage mélange de fermeté et d’esprit de conciliation, il commença à rétablir l’ordre moral, à calmer les esprits, à fermer les plaies douloureuses que quelques mois d’emportemens furieux avaient faites au pays.

L’Irlande était domptée, et pour bien long-temps réduite à l’impossibilité de tenter un autre soulèvement. L’orage qui grondait depuis quatre ans sur le gouvernement britannique avait éclaté sans l’abattre, et, fortifié par là dans sa situation intérieure, ce gouvernement était bien mieux placé pour faire face aux difficultés du dehors. Un grand évènement vint, d’ailleurs, modifier à son avantage les chances de la lutte qu’il continuait à soutenir contre la France dans des conditions en apparence si inégales. Le 1er août, l’amiral Nelson, qui n’avait pu empêcher Bonaparte de débarquer en Égypte, attaqua audacieusement, devant Aboukir, l’escadre qui l’y avait conduit. Après une des batailles les plus acharnées et les plus sanglantes dont on ait gardé le souvenir, cette escadre fut anéantie. De treize vaisseaux de ligne qui la composaient, deux seulement parvinrent à s’échapper, neuf tombèrent entre les mains du vainqueur, les deux autres avaient péri dans les flammes avec l’amiral français Brueys. Les conséquences de cette victoire furent immenses. Non-seulement elle porta un coup terrible à la marine française, non-seulement, en ôtant à l’armée d’Égypte les moyens de communiquer sûrement avec la France, elle la frappa en quelque sorte d’impuissance dans sa nouvelle conquête, et la mit dans l’impossibilité de donner suite aux projets médités contre l’Inde ; ces effets directs de la bataille d’Aboukir s’effacent en quelque sorte devant l’influence qu’elle exerça sur les dispositions de l’Europe ce fut le signal, la cause déterminante de la seconde coalition qui s’organisa bientôt après contre le directoire.

Depuis que le traité de Campo-Formio avait paru lui livrer l’empire du continent, le directoire semblait avoir pris à tâche de pousser à bout, par ses empiètemens, la patience des peuples et des souverains. Nous avons vu comment, sans se concerter avec aucune des grandes puissances, il avait remplacé violemment le gouvernement du saint-siège et l’ancienne organisation fédérative de la Suisse par des démocraties nouvelles formées à l’image de la république française. Entouré ainsi de gouvernemens dont il était le type et qui n’avaient d’autre force que celle qu’il leur communiquait, il ne les traitait pas avec moins de dureté que ses ennemis. On l’avait vu tout récemment briser le directoire et les conseils de la république cisalpine, parce qu’ils s’étaient refusés à accepter les stipulations fort onéreuses d’un traité d’alliance et de commerce qu’il voulait leur imposer. Toujours impérieux et hautain, il ne daignait plus négocier, il prétendait dicter partout la loi. Au congrès de Rastadt, où ses plénipotentiaires discutaient avec ceux de l’empire les conditions du rétablissement de la paix entre la France et l’Allemagne, il ne se bornait plus à exiger la cession de la rive gauche du Rhin : il voulait quelques positions sur la rive droite, il refusait de se charger des dettes des pays qu’on lui cédait, il intervenait arrogamment dans une question tout allemande, dans le mode d’indemnité des princes dépossédés en sa faveur. Par ces étranges prétentions, il blessait à la fois tous les intérêts, tous les amours-propres, il réveillait dans les esprits les plus apathiques un sentiment d’indépendance et de dignité qu’on ne provoque jamais impunément. Le cabinet prussien lui-même, dont la mort récente de Frédéric-Guillaume II et l’avènement de Frédéric-Guillaume III n’avaient pas changé les inclinations pacifiques, et qui jusqu’alors avait secondé la politique française, commençait à la trouver trop exigeante ; à Rastadt, la légation prussienne se joignit à celle d’Autriche pour défendre contre la France la limite du Rhin. L’Autriche, qui, pour tolérer bien des usurpations, ne demandait qu’à en avoir sa part, l’Autriche, ne trouvant pas le directoire assez disposé à accéder aux vues ambitieuses qu’elle avait sur l’Italie, pensait déjà à reprendre les armes avec l’appui d’un allié dont le concours pouvait changer la proportion des forces respectives. Cet allié, c’était la Russie. Paul Ier, en montant sur le trône, s’était d’abord montré enclin à garder la neutralité ; mais bientôt sa haine profonde pour les idées révolutionnaires et l’indignation que lui inspiraient les envahissemens de la France l’avaient rapproché de l’Angleterre, avec laquelle il avait, dès l’année précédente, conclu un traité de commerce. Une circonstance singulière acheva de le pousser dans cette voie. Son esprit bizarre et enthousiaste s’était pris d’une sorte de passion pour l’ordre de Malte, dont il ne tarda pas à se déclarer le protecteur et le grand-maître. Il considéra pour ainsi dire comme une agression dirigée contre lui l’acte par lequel Bonaparte avait occupé le territoire et détruit l’existence politique de l’ordre. D’accord avec l’Angleterre et bientôt avec l’Autriche, qui cependant dissimulait encore et peut-être même n’était pas complètement décidée à la guerre, Paul travaillait activement à former une nouvelle coalition. On n’eut pas de peine à y faire entrer la Porte Ottomane, que l’invasion inattendue de l’Égypte avait irritée au plus haut point. Le sultan déclara la guerre à la France. L’antique alliance qui remontait à François Ier et à Soliman fut rompue pour la première fois, et par un renversement non moins inoui des lois ordinaires de la politique, on vit une flotte de guerre russe reçue comme auxiliaire dans le Bosphore. Les coalisés furent moins heureux dans leurs efforts pour obtenir la coopération de la Prusse. Frédéric-Guillaume resta également sourd à leurs pressantes instances et à celles de l’ambassadeur du directoire, le célèbre Sieyès, qui mit tout en œuvre pour l’entraîner dans l’alliance française. Mais à l’autre extrémité de l’Europe, une cour qui cependant avait de bien autres motifs d’agir avec prudence fut moins circonspecte. Le cabinet napolitain, dominé par une reine ambitieuse et violente, ne pouvant obtenir du directoire les agrandissemens qu’il avait rêvés et qu’on lui avait laissé espérer un moment, entra avec emportement dans les projets des ennemis de la France. Presque toute la population fut appelée aux armes. Nelson, revenant d’Aboukir, fut reçu triomphalement dans le port de Naples, comme si déjà ce pays eût été l’allié de l’Angleterre. Les derniers mois de cette année virent conclure les nombreux traités, les uns publics, les autres secrets, qui serrèrent les liens et réglèrent les moyens d’exécution de cette confédération redoutable. Déjà, en vertu d’un de ces traités, soixante mille Russes s’étaient mis en marche pour aller se joindre, sur le Danube, aux forces autrichiennes. Tout se préparait pour de prochaines hostilités.

Le directoire, ne pouvant se dissimuler l’orage qui s’amoncelait contre lui, songea aussi à se mettre en défense. Il demanda aux conseils législatifs deux cent mille soldats et d’énormes subsides, qui lui furent immédiatement accordés. Le ton du message adressé aux deux conseils était fier, hautain, menaçant. Cependant le directoire désirait éviter une rupture qui allait remettre en question, dans des circonstances peu favorables pour lui à beaucoup d’égards, les avantages obtenus par le traité de Campo-Formio. Il commençait à comprendre qu’il avait poussé à bout la patience des peuples aussi bien que celle des gouvernemens. Les Belges se soulevaient contre la conscription militaire récemment établie ; la campagne de Rome, secrètement excitée par la cour de Naples, courait aussi aux armes pour rétablir l’autorité du pape, et ce n’était pas sans peine qu’on réprimait ces insurrections, encore isolées. Les dominateurs de la France regrettèrent sans doute alors d’avoir poussé les choses trop loin. A Rastadt, le langage de leurs plénipotentiaires changea tout à coup ; ils rétractèrent, ils modifièrent au moins ce qu’il y avait de plus exagéré dans leurs demandes. On devint singulièrement conciliant à l’égard de l’Autriche, dont l’attitude prit, au contraire, une fermeté toute nouvelle ; on parla même d’ouvrir des négociations avec l’Angleterre et la Porte ; on alla jusqu’à supporter patiemment les provocations de la cour de Naples.

Ces démonstrations pacifiques ne produisirent aucun effet, soit que les coalisés ne les crussent pas bien sincères, soit qu’ils fussent déjà trop engagés pour revenir sur leurs pas. L’Angleterre triomphait. Naguère complètement isolée, elle voyait les puissances continentales se placer peu à peu sur le terrain que seule elle avait constamment occupé. Le cabinet de Londres, dirigeant la fougue de la Russie, ranimant le courage de l’Autriche, excitant les passions de la Porte et de la cour de Naples, était l’ame de cette seconde coalition bien plus qu’il ne l’avait été de la première, formée au hasard et sans dessein prémédité. En ce moment même, de nouvelles conquêtes venaient ajouter à l’éclat que la bataille d’Aboukir avait jeté naguère sur les armes britanniques, des avantages moins glorieux sans doute, mais importans aussi : un faible corps de débarquement enlevait à l’Espagne l’île de Minorque ; un détachement de l’escadre de Nelson s’emparait de l’île de Gozzo, dépendance de Malte ; Malte même était bloquée ; la domination britannique s’établissait dans la Méditerranée.

C’est dans ces circonstances que s’ouvrit, le 20 novembre, la session du parlement. Le discours du trône, bien différent de ceux des années précédentes, rappelait avec orgueil les succès récemment obtenus, et exprimait de grandes espérances pour l’avenir. Les adresses furent votées presque sans opposition. Les remerciemens, les pensions proposés en faveur des héros d’Aboukir, furent accordés à l’unanimité. Déjà Nelson, devenu l’idole de la nation, avait été élevé à la pairie.

Le parlement eut ensuite à pourvoir aux dépenses de plus en plus énormes que faisait prévoir le nouveau développement donné à la guerre. Les armemens projetés s’élevaient à deux cent cinquante mille hommes de troupes de terre et à cent vingt mille matelots ou soldats de marine. La somme que le gouvernement avait à se procurer au-delà des ressources ordinaires était de 23 millions sterling. Pitt proposa de demander à l’emprunt 14 millions, dont le tiers à peu près serait fourni par le fonds d’amortissement, et de substituer au triplement des taxes, qui avait assez mal réussi l’année précédente, un impôt direct sur le revenu, calculé dans les mêmes proportions, c’est-à-dire dans celle du dixième pour tout revenu de 200 livres sterling et au-dessus, et pour les revenus moindres, dans une proposition décroissante. La répartition de cet impôt, en d’autres termes, l’appréciation de toutes les fortunes, devait être faite par des commissaires pris dans une condition sociale indépendante et à l’abri de tout soupçon de partialité ; les intéressés qui se croiraient grevés étaient autorisés à en appeler à d’autres commissaires désignés à cet effet. On reconnaissait à ces intéressés le droit de produire leurs livres de comptes et tous autres documens pour prouver la surcharge dont ils croiraient avoir à se plaindre ; mais on n’attribuait pas à l’administration le droit d’exiger d’eux la présentation de ces documens, ni même aucune explication catégorique. D’après les calculs de Pitt, le nouvel impôt devait rapporter à peu près 10 millions sterling.

Un impôt ainsi établi était une grande innovation dans les habitudes de l’Angleterre. Il fut vivement combattu dans les deux chambres, comme ouvrant la porte à un système de contributions illimitées, comme devant avoir pour effet de pousser à l’émigration les propriétaires accablés, d’élever le prix des choses nécessaires à la vie, et de diminuer le produit des autres impôts. On signala tout ce qu’il avait d’arbitraire, d’oppressif, de contraire à l’esprit de la constitution, et en même temps toutes les issues qu’il ouvrait à la fraude. On prétendit qu’il ménageait trop les hommes d’argent, tandis qu’il pesait lourdement sur la propriété foncière, et, pour y remédier, on mit en avant l’idée d’en varier la quotité suivant la nature des propriétés qui y seraient soumises. On allégua, d’un autre côté, que la foi publique réclamait une exception en faveur des créanciers de l’état. Pitt répondit à tous ces argumens avec beaucoup de logique et de lucidité. Il démontra ce qu’il y aurait eu d’impraticable à modifier la base de l’impôt pour établir entre les contribuables une parfaite égalité, impossible en elle-même. Il soutint que les créanciers de l’état ne seraient fondés à se plaindre que dans le cas où une taxe particulière frapperait leurs rentes, et qu’on ne violait pas les engagemens contractés envers eux en les taxant comme tous les autres sujets pour l’ensemble de leur fortune. Il fit d’éloquens appels aux sentimens patriotiques qui avaient déjà inspiré de si grands sacrifices, payés d’ailleurs par de si grands résultats ; il adjura le parlement de persévérer et de tout préférer à une paix honteuse. Après des débats très prolongés, l’impôt du revenu fut voté à une immense majorité, aussi bien que tout le plan financier dont il faisait partie. Il fallut encore, avant la fin de la session, y ajouter quelques nouvelles taxes sur les consommations, pour maintenir entre les dépenses et les recettes l’équilibre si laborieusement établi et toujours rompu, soit par des circonstances imprévues, soit par des erreurs d’évaluation inévitables au milieu de tant d’innovations et d’essais.

Le ministère avait soumis au parlement des documens qui démontraient l’existence d’une conspiration tramée par les sociétés révolutionnaires, de concert avec le gouvernement français, pour corrompre les soldats et les matelots. Une commission secrète, chargée d’examiner ces documens, ayant reconnu l’urgente nécessité de réprimer ces dangereuses manœuvres et de renforcer les pouvoirs extraordinaires déjà conférés au gouvernement, deux bills proposés par Pitt furent votés à des majorités très considérables, malgré une vive opposition ; l’un maintenait la suspension de la liberté individuelle en y ajoutant la faculté de transporter sur un autre point du royaume les personnes arrêtées, de manière à les éloigner de leurs complices ; l’autre punissait de l’amende, de la prison, dans certains cas même de la déportation, ceux qui, après un délai fixé, continueraient à faire partie des sociétés révolutionnaires ; il soumettait à de nouvelles entraves les réunions de toute nature, réglait le droit d’affiche publique, et exigeait la déclaration officielle de toute imprimerie. L’esprit de répression intérieure se ranimait, comme à l’ordinaire, en proportion de l’activité que prenait la guerre extérieure. Le roi, d’ailleurs, secondait cette réaction de toute son énergie : de sa propre main, il raya le nom de Fox de la liste des membres du conseil privé, où figurent, comme on sait, tous les anciens ministres ; le crime de Fox était d’avoir bu, dans un banquet, à la majesté du peuple souverain. Pitt n’approuva pas une mesure qui, suivant lui, ne pouvait qu’augmenter l’importance et la popularité de l’homme qu’elle frappait.

Cette session ne fut pourtant pas uniquement marquée, comme la plupart des précédentes, par des votes financiers et des mesures d’exception contre la liberté ; elle vit aussi débattre une des plus grandes questions politiques dont le parlement se soit jamais occupé.

Depuis qu’à l’issue de la guerre d’Amérique la législature irlandaise avait été déclarée complètement indépendante de celle de la Grande-Bretagne, on avait pu reconnaître les inconvéniens pratiques de la théorie sur laquelle reposait un pareil état de choses. Ces inconvéniens s’étaient surtout révélés à l’époque de la maladie de George III, lorsque le prince de Galles, appelé à la régence, avait reçu des chambres britanniques des pouvoirs très limités, tandis qu’il s’était vu investir par les chambres irlandaises de tous les privilèges attribués à la royauté. Le rétablissement du roi avait heureusement écarté cette difficulté, mais il n’en avait pas aboli le principe. Des difficultés analogues pouvaient se présenter et jeter la monarchie dans d’interminables embarras. Le moindre dommage qui pût en résulter, c’était l’affaiblissement du pouvoir, et cet affaiblissement, dans la situation où l’on se trouvait alors, était un danger mortel qu’il fallait conjurer à tout prix. Pitt pensa que le seul moyen d’atteindre ce but, c’était d’unir législativement les deux pays, de fondre le parlement irlandais dans celui de la Grande-Bretagne, comme sous la reine Anne on avait fondu le parlement écossais dans le parlement anglais, et il crut que l’abattement où les désastres de l’année précédente avaient plongé les patriotes irlandais faciliterait l’exécution de ce projet.

Un pamphlet fut publié en Irlande par un affidé connu du ministère, et répandu à profusion pour préparer les esprits à cette grande mesure. Il produisit une sensation très vive, et les idées qu’il développait devinrent l’objet d’une ardente polémique. Elles trouvèrent quelque faveur parmi les propriétaires fonciers et dans les villes de commerce, dont les intérêts étaient liés à ceux de l’Angleterre ; mais un grand nombre de comtés, de cités, de bourgs, prirent des résolutions contraires à l’union projetée, dans laquelle ils signalaient un suicide national. A Dublin surtout, on s’y montra extrêmement hostile, et le barreau presque entier vota contre une innovation qu’il déclara pleine de périls. Un vote semblable fut émis par une assemblée de bourgeois et de négocians tenue sous la présidence du lord-maire. Plusieurs assemblées paroissiales et le célèbre collége de la Trinité s’associèrent à ces manifestations, dont la corporation municipale avait pris l’initiative.

Le jour même où se réunissait à Dublin le parlement qui devait être saisi de la question, le 22 janvier 1799, elle fut aussi soumise à Londres à la chambre des communes : un message royal lui recommanda, pour déjouer les tentatives faites par l’ennemi dans la pensée de séparer l’Irlande de la Grande-Bretagne, d’adopter les dispositions les plus propres à améliorer et à perpétuer une union si nécessaire à la prospérité et à la sécurité commune des deux pays dès le lendemain, Bandas présenta un projet d’adresse conforme à la pensée du message. Sheridan, à qui sa qualité d’Irlandais ne permettait pas de garder le silence sur une pareille matière, se déclara énergiquement l’adversaire d’une proposition qui, dans son opinion, devait détruire l’indépendance de l’Irlande sans guérir des maux produits par l’ignorance et la détresse d’un peuple écrasé sous les exactions des propriétaires, il contesta d’ailleurs aux deux parlemens le droit d’anéantir des nationalités distinctes dont ils tiraient eux-mêmes leur existence et leurs pouvoirs. Canning, Irlandais aussi, mais l’un des plus zélés adhérens de la politique du cabinet, défendit, au contraire, la proposition. Pitt prit ensuite la parole. Après avoir fait remarquer qu’il n’était pas temps encore d’entrer dans les détails, puisqu’il ne s’agissait en ce moment que de prendre en considération l’idée indiquée dans le message royal, il démontra que la doctrine professée par Sheridan sur l’incompétence des deux parlemens se rattachait par des liens étroits au principe anti-social du suffrage universel, et tendait, dans ses effets rétroactifs, à frapper de nullité l’union de l’Angleterre et de l’Écosse, par conséquent l’autorité même du parlement britannique, résultat de cette union ; il expliqua que la mesure proposée, en substituant à l’action d’une législature distincte, esclave des passions locales, un parlement placé assez haut et assez loin pour être impartial, pourrait mettre un terme à ces luttes de partis et de religions qui retardaient la marche de la civilisation dans la malheureuse Irlande et y entretenaient, au milieu de tant d’excès, une effroyable misère ; il prouva surtout avec une incontestable évidence que c’était la seule combinaison par laquelle on pût prévenir les dangers dont l’antagonisme possible des deux parlemens menaçait l’empire ; il déclara enfin qu’aucun obstacle, aucune crainte ne l’empêcherait de faire tous ses efforts pour accomplir cette grande entreprise, à laquelle se liaient, dans sa conviction intime, la tranquillité de l’Irlande, les plus grands intérêts de la monarchie et le bonheur d’une partie considérable du monde.

L’adresse passa sans division, mais le même jour un vote bien différent eut lieu dans la chambre des communes irlandaises. Le vice-roi, en ouvrant la session, avait fait allusion au projet d’union. Le parti du gouvernement voulut insérer dans l’adresse une phrase conçue dans le même sens. Malgré tous les efforts de lord Castlereagh, secrétaire du gouvernement d’Irlande, cette phrase fut retranchée du projet par une majorité de 5 voix, et il s’en fallut d’une voix seulement qu’on ne la remplaçât par une phrase directement improbative. Des réjouissances publiques accueillirent ces manifestations de la répugnance des communes. Ceux qui avaient voté en faveur de l’union, désignés à la haine populaire par les injures des journaux, furent insultés dans les rues.

Cet échec n’ébranla pas la volonté bien arrêtée de Pitt. Il reprit, peu de jours après, la question devant la chambre des communes britanniques. Dans un discours très long et très étudié, il commença par reconnaître qu’aussi long-temps que l’état des esprits ne se serait pas modifié en Irlande, il n’y aurait rien à faire ; mais en attendant ce changement, et pour le préparer, il invita le parlement anglais à exprimer son opinion. Il développa ensuite les considérations qu’il s’était borné à indiquer dans son premier exposé. L’union, suivant lui, pouvait seule donner une base solide aux relations de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, si hasardées, si compromises, entravées de tant de difficultés dans la situation actuelle. Elle augmenterait considérablement les forces dont les deux pays pouvaient disposer contre l’ennemi commun, qui la redoutait plus que toute chose parce qu’il en comprenait très bien les conséquences naturelles ; elle contribuerait puissamment à la sûreté, à la tranquillité de l’Irlande ; elle y donnerait plus d’extension au commerce, elle y rappellerait même les capitaux, éloignés jusqu’alors par la continuité des désordres matériels ; seule elle pourrait rendre possible la concession des droits politiques aux catholiques en détruisant le plus fort argument qu’on y opposât, le danger de faire tomber les protestans irlandais sous le joug de leurs adversaires plus nombreux. Après avoir de nouveau réfuté, comme fondée sur des théories anarchiques, l’objection tirée de la prétendue incompétence du parlement irlandais, Pitt démontra qu’un peuple ne renonçait pas à son indépendance en s’unissant à un autre peuple issu du même sang, parlant la même langue, doué d’institutions analogues, bien que plus parfaites, et dont le concours lui était absolument nécessaire pour assurer sa prospérité et son repos. Il rappela l’exemple de l’Écosse, si heureuse maintenant par l’effet d’une union qu’on avait repoussée jadis avec tout autant de violence et par des pronostics non moins sinistres. Il énonça enfin les bases principales du projet sur lequel le gouvernement avait voulu appeler les délibérations des deux législatures. Ces bases, c’était l’union des deux couronnes, la fusion de leurs parlemens par l’introduction dans les chambres britanniques d’un nombre déterminé de pairs et de députés irlandais, le maintien de l’église épiscopale irlandaise, celui des diverses juridictions en vigueur dans les deux royaumes, l’admission de tous leurs sujets aux mêmes privilèges, sans en excepter ceux du commerce et de la navigation, l’interdiction d’imposer de nouveaux droits de douane sur les importations entre les deux îles, et l’engagement de diminuer peu à peu ceux qui existaient alors ; chaque portion de la dette publique antérieure était laissée à la charge du pays qui l’avait contractée ; quant aux impôts destinés à couvrir les dépenses communes, on devait pourvoir par des dispositions spéciales à ce qu’ils fussent répartis dans une juste proportion entre les deux fractions du royaume-uni.

Sheridan, tout en rendant hommage au talent avec lequel Pitt avait soutenu son projet, le combattit vigoureusement comme préparant l’esclavage de l’Irlande, et proposa deux résolutions préalables dont la rédaction insidieuse eût placé sous la suspicion de violence ou de corruption le vote éventuel d’un pareil plan. Ces résolutions furent rejetées, et, à la suite d’un long débat, la chambre des communes, à la majorité de 131 voix contre 19, sanctionna les propositions de Pitt. Les lords, à qui on s’empressa de les transmettre, y donnèrent aussi leur adhésion, et une adresse émanée des deux chambres les soumit à l’approbation royale. Muni ainsi de l’assentiment du parlement britannique, le ministère ne voulut pourtant pas engager de nouveau la question en Irlande avant d’en avoir assuré la solution favorable. Le langage tenu officiellement à Dublin par ses représentans avertit seulement la législature irlandaise que le projet auquel elle s’était montrée contraire n’était pas abandonné.

Cependant la guerre continentale, préparée durant les derniers mois de l’année précédente par de si actives négociations, avait enfin éclaté. Dès la fin de novembre, la cour de Naples, cédant à un emportement qui ne lui permit même pas d’attendre le concours de ses alliés, avait donné le signal des hostilités. Sa nombreuse armée, commandée par le général autrichien Mack, avait envahi les états de l’église et occupé Rome ; mais bientôt la petite armée française de Championnet, qui s’était d’abord retirée devant des forces trop supérieures, avait repris l’offensive, et, après avoir chassé les Napolitains de leur facile conquête, elle les avait poursuivis jusque sur leur propre territoire. Le roi Ferdinand, saisi d’épouvante, s’était réfugié en Sicile. Naples, livré aux fureurs des lazzaroni armés au nom de la religion et du trône, s’était hâté d’appeler les Français à son secours, et une nouvelle république, la république parthénopéenne, avait augmenté le nombre des satellites de la France. Dans le même moment, à l’autre extrémité de l’Italie, un général français, Joubert, sous prétexte de veiller à la sûreté des troupes placées sous ses ordres, s’emparait des places fortes du Piémont, et contraignait le roi Charles-Emmanuel à se retirer en Sardaigne après avoir abdiqué en faveur de la France.

Le mouvement prématuré des Napolitains n’avait donc eu d’autres résultats que de livrer aux Français les seules parties de l’Italie qu’ils n’eussent pas encore soumises. L’Autriche, dont les préparatifs n’étaient pas achevés, resta spectatrice immobile de ces évènemens ; elle attendait l’arrivée des auxiliaires que lui envoyait le cabinet de Saint-Pétersbourg, et le congrès de Rastadt n’était pas encore dissout. Ce fut le directoire qui mit fin à cette situation singulière : ayant demandé à la cour de Vienne des explications catégoriques sur la marche des Russes et ne les ayant pas obtenues, il donna l’ordre à ses généraux d’attaquer les Autrichiens.

L’état de la France, au moment où elle entrait ainsi en lutte avec une portion considérable de l’Europe continentale, n’était rien moins que rassurant. Le gouvernement du directoire, frappé de discrédit par l’immoralité et la médiocrité de la plupart de ses chefs, penchait vers sa ruine. Menacé à la fois par les conspirations des jacobins, par les intrigues des royalistes, par les prétentions hautaines et l’ambition effrénée de ses généraux, il ne se soutenait qu’à force de coups d’état et de mesures arbitraires. L’opinion publique, fatiguée de tant de révolutions, n’aspirait plus qu’au repos sous un pouvoir assez fort pour le garantir, et comme le directoire n’était évidemment pas ce pouvoir, elle appelait de tous ses vœux son renversement. Les principaux membres du gouvernement, regardant eux-mêmes comme inévitable un prochain changement, pensaient moins à le prévenir qu’à le diriger chacun dans son propre intérêt. La chouannerie, mélange odieux de brigandage et de guerre civile, désolait plusieurs départemens. Les finances étaient ruinées. L’armée, livrée dans les pays conquis à des habitudes d’indiscipline et de désordre qu’excusaient le dénûment où on la laissait et l’exemple de ses généraux, avait perdu elle-même quelque chose de son ancienne vigueur. L’élite de cette armée était d’ailleurs en Égypte, avec Bonaparte, bloquée en quelque sorte par les Anglais, et n’ayant plus, depuis la destruction de la flotte d’Aboukir, aucun moyen d’accourir au secours de la France. Enfin, parmi les capitaines qui s’étaient illustrés dans les dernières campagnes, les uns avaient suivi Bonaparte ; la mort, l’exil, la disgrace, avaient frappé quelques autres, et ceux qui restaient, inquiétant, par leur supériorité même, un gouvernement faible et jaloux, n’étaient pas toujours préférés, pour les principaux commandemens, à des hommes moins habiles, mais plus souples ou animés de sentimens politiques plus conformes à ceux du directoire.

Ce n’était pas avec de tels instrumens, ce n’était pas surtout sous un gouvernement pareil qu’on pouvait s’attendre à voir recommencer les miracles des derniers temps du comité de salut public. Jourdan, que la faveur de l’opinion dominante avait fait placer, malgré ses dernières défaites, à la tête de la grande armée d’Allemagne, et qui s’était dirigé sur le Danube à travers la Forêt-Noire, fut de nouveau complètement battu par l’archiduc Charles et rejeté sur le Rhin. Masséna, repoussé aussi dans ses tentatives pour pénétrer sur le territoire germanique, put à peine se maintenir en Suisse contre l’archiduc. En Italie, Schérer, qui s’était hâté d’attaquer les Autrichiens avant l’arrivée des Russes, fut entièrement défait par le général Kray et perdit la moitié de ses soldats. Lorsque Suwarow prit, quelques jours après, le commandement des armées russe et autrichienne réunies, il ne trouva plus devant lui que des débris, et tout le génie de Moreau, appelé trop tard à remplacer Schérer, ne put que retarder un peu la marche du fougueux Moscovite, qui, parcourant le nord de la péninsule avec la rapidité de l’éclair et écrasant tous ses adversaires par le nombre de ses soldats et par son indomptable énergie, renversa en quelques semaines l’édifice que Bonaparte avait élevé en quelques mois. Pendant ce temps, les forces navales de la Turquie et de la Russie enlevaient Corfou à la France. La république parthénopéenne, abandonnée par les Français, succombait sous l’insurrection des paysans calabrais, dont les Russes, les Turcs et les Anglais secondaient les efforts. Dans les états de l’église, cette coalition étrange de mahométans, de schismatiques et d’hérétiques détruisait aussi le régime républicain. A peine, dans la Rivière de Gènes et sur quelques points du Piémont, les Français pouvaient-ils encore prolonger leur résistance au-delà des Alpes, et déjà l’apparition des Cosaques portait la terreur dans le Dauphiné.

Jamais, depuis le printemps de 1793, les ennemis de la France n’avaient obtenu d’aussi grands succès, jamais ils n’avaient semblé aussi près de triompher ; ils devaient pourtant échouer comme la première fois, et pour des motifs analogues, le peu d’accord des vues des alliés et, ce qui en était la suite nécessaire, le défaut d’ensemble dans leurs opérations. Dominé par ses sentimens chevaleresques et trop éloigné d’ailleurs de la France et de l’Italie pour que des idées de conquête et d’agrandissement pussent entrer dans ses projets, Paul Ier aspirait uniquement à la gloire de restaurer en tous lieux l’ordre politique détruit par la révolution ; il annonçait, dans un manifeste officiel, que ses confédérés et lui avaient résolu de détruire le gouvernement impie et illégitime auquel la France était soumise, et il déclarait la guerre à l’Espagne pour la punir de sa liaison avec ce gouvernement abandonné de Dieu ; mais l’Angleterre et l’Autriche tenaient un langage tout différent. Pitt, interpellé dans la chambre des communes sur ce qu’on devait entendre par la délivrance de l’Europe, indiquée comme le but de la coalition, répondait qu’il fallait réprimer l’esprit d’usurpation et de propagande anarchique qui constituait la politique de la France, mais qu’on ne prétendait nullement faire du renversement de la république une des conditions de la paix. L’Autriche ne publiait aucune déclaration de principes, elle en a peu l’habitude ; mais ses actes indiquaient suffisamment qu’en aidant les Russes à chasser les Français de l’Italie, ce n’était pas pour les anciens souverains de ce pays qu’elle comptait travailler : en Piémont, dans les légations romaines, elle évitait de proclamer le rétablissement de l’autorité du roi de Sardaigne et du pape ; elle désarmait les populations que Suwarow avait excitées à s’insurger contre les Français, et qui avaient pu voir dans cet appel une promesse d’indépendance ; au lieu de poursuivre vigoureusement les troupes vaincues du directoire, ses généraux perdaient un temps précieux à soumettre des places fortes dont la conquête, inutile au but apparent de la guerre, la rendait plus complètement maîtresse des territoires qu’elle espérait garder.

Des vues si divergentes devaient faire naître entre les alliés des dissentimens sérieux sur la manière de poursuivre les hostilités. La défiance, l’aigreur, ne tardèrent pas à s’y mêler. L’humeur impérieuse et mobile de Paul Ier, le caractère impétueux et fantasque de Suwarow, la hauteur des Russes, la susceptibilité, la lenteur méthodique des Autrichiens, auraient suffi d’ailleurs pour rendre inévitable une prompte rupture. Des revers, amenés en grande partie par ces circonstances mêmes, vinrent l’accélérer. Un second corps de troupes russes était arrivé en Suisse sous les ordres du général Korsakow. Ce chef ignorant et présomptueux, refusant de se concerter avec les Autrichiens, pour lesquels il affectait un dédain ridicule, perdit contre Masséna la bataille de Zurich, une des plus décisives de cette guerre. Non-seulement Korsakow fut contraint, après sa défaite, d’évacuer précipitamment la Suisse, mais Suwarow, qui accourait d’Italie pour le secourir, compromis par ce désastre, put à peine, à force de courage et de persévérance, sauver les restes d’une armée que ses victoires même avaient épuisée, et les ramener en Russie, où le rappelaient les ordres de son souverain.

Un revers non moins accablant frappa bientôt après, sur un autre point de l’Europe, les armes russes, associées aux armes anglaises. Le cabinet de Londres avait formé le plan d’une expédition destinée à rétablir en Hollande l’autorité du stathouder. En vertu d’un traité conclu à cet effet avec le cabinet de Saint-Pétersbourg, ce cabinet, moyennant un subside mensuel de 75,000 livres sterling, avait mis à la disposition de l’Angleterre 18,000 soldats, 6 vaisseaux, 5 frégates, et d’autres bâtimens. L’armée anglo-russe, forte de 40,000 hommes et portée par une escadre formidable, débarqua dans le nord de la Hollande sous les ordres du duc d’York. Elle commença par s’emparer du Helder, et la flotte hollandaise, qui se trouvait dans le Texel au nombre de 11 vaisseaux et de 3 frégates, sans compter 5 bâtimens de la compagnie des Indes, arbora les couleurs du prince d’Orange ; mais la suite des évènemens ne répondit pas à cet heureux début. Le général français Brune, avec des forces inférieures, remporta sur les alliés deux victoires qui jetèrent le duc d’York dans le plus complet découragement. Aussi timide au conseil que brave sur le champ de bataille, il s’empressa de demander une capitulation qui lui permît de se rembarquer, et il ne l’obtint qu’en promettant la mise en liberté de huit mille Français et Hollandais faits prisonniers dans les campagnes précédentes. Bien que cette expédition eût eu le résultat, toujours si précieux pour l’Angleterre, de diminuer, encore, par la défection de l’escadre hollandaise, ce qui restait à ses ennemis de puissance navale, la triste capitulation du duc d’York excita à Londres un sentiment d’humiliation et de colère qui se manifesta par des publications injurieuses et par de sanglantes caricatures dirigées tant contre le ministère que contre le prince lui-même. L’empereur de Russie n’apprit qu’avec la plus extrême exaspération ce nouvel affront fait à ses armes. Rejetant sur la politique égoïste de ses alliés ces échecs inattendus, il résolut dès-lors de ne plus prendre part à la lutte.

Sur le continent, les succès, on le voit, avaient été partagés, mais hors d’Europe et sur toutes les mers, la guerre, qui avait pris cette année un développement extraordinaire, n’avait pas cessé un seul instant d’être favorable à la Grande-Bretagne. Ses innombrables escadres dominaient également l’Océan et la Méditerranée, où chaque jour, par quelque capture nouvelle, elles réduisaient encore la marine, déjà si affaiblie, de la France et de l’Espagne. Elles tenaient Malte étroitement serrée pour réduire par la famine cette île importante que convoitait déjà l’ambition anglaise ; elles surveillaient de près les ports de France et d’Espagne et bloquaient pour ainsi dire en Égypte Bonaparte et son armée. Après avoir achevé la conquête de ce pays, Bonaparte avait pénétré en Syrie et assiégé Saint-Jean-d’Acre ; le commodore Sydney Smith, secondant et dirigeant la résistance des Turcs, le força à lever le siège et fit ainsi échouer les projets qu’il avait formés sur l’Orient. Dans l’Inde, le sultan de Mysore, Tippo-Saïb, cédant aux excitations de Bonaparte, qui lui avait promis sa coopération pour expulser les Anglais, venait de recommencer la guerre. Les sages dispositions du gouverneur-général lord Mornington, depuis marquis de Wellesley, eurent bientôt triomphé de ce nouvel ennemi. Tippo-Saïb périt en défendant sa capitale ; l’empire du Mysore cessa d’exister, son territoire fut partagé entre la compagnie et les princes indigènes ses alliés, et dès-lors la domination de la Grande-Bretagne sur l’immense presque île de l’Indostan ne rencontra plus d’obstacles sérieux. A l’autre extrémité du monde, la conquête de Surinam, capitale de la Guyane hollandaise, augmenta la longue liste des colonies étrangères déjà tombées au pouvoir des Anglais.

La session du parlement avait été close vers la fin du mois de juillet au milieu de ces éclatans triomphes. Le gouvernement, pressé de se procurer les moyens d’en poursuivre le cours, réunit de nouveau les chambres à la fin de septembre, pour obtenir l’autorisation de faire passer dans les rangs de l’armée de ligne les trois cinquièmes de la milice ; une loi antérieure n’accordait cette autorisation que dans la proportion du quart. L’opposition s’éleva contre une innovation qu’elle trouvait peu conforme à l’esprit constitutionnel ; elle n’en fut pas moins adoptée. On vota ensuite les subsides des premiers mois de l’année suivante, et le parlement s’ajourna jusqu’après les fêtes de Noël.

Cet intervalle fut marqué par un évènement dont les immenses conséquences devaient surpasser encore les préoccupations si graves qu’il fit naître dès le premier moment. Bonaparte, revenu tout à coup d’Égypte, où il semblait indéfiniment relégué, renversa, par le coup d’état du 18 brumaire, le gouvernement déjà expirant du directoire, se fit déférer, sous le titre de premier consul, un pouvoir presque monarchique, et commença avec autant de vigueur que d’habileté cette restauration de l’ordre social qui devait bientôt placer sous sa main tous les élémens de la puissance morale et de la puissance matérielle de la France. Soit que, pour accomplir cette grande entreprise, il crût avoir besoin de la paix, soit qu’en paraissant la désirer, il voulût acquérir un titre de plus à la faveur publique, un de ses premiers soins fut de chercher à négocier avec l’Angleterre. Il écrivit directement à George III, en même temps que M. de Talleyrand, son ministre des affaires étrangères, écrivait à lord Grenville pour proposer d’ouvrir sans retard des conférences. Le cabinet de Londres, enivré des succès de la campagne qui venait de se terminer, ne crut pas devoir y consentir. Lord Grenville, dont cette fois Pitt ne jugea pas à propos de contrarier l’opiniâtreté hautaine, répondit à M. de Talleyrand que l’Angleterre, d’accord avec ses alliés, saisirait tous les moyens d’arriver à une pacification générale dès que la situation de la France donnerait des garanties suffisantes de la stabilité de son gouvernement, de sa modération et de ses intentions pacifiques, garanties qui ne paraissaient pas encore exister en ce moment ; il ne dissimula pas que le rétablissement de l’ancienne dynastie serait, de toutes les mesures qu’on pourrait prendre, la plus propre à inspirer cette confiance au gouvernement britannique ; il protesta pourtant que le cabinet de Londres n’entendait pas en faire une condition de la paix, mais il déclara qu’en attendant des conjonctures plus favorables, le devoir de l’Angleterre et des puissances auxquelles elle s’était unie était de poursuivre, par une guerre juste et conservatrice, le but qui leur avait fait prendre les armes. Ce refus péremptoire, que rendaient plus blessant encore d’amères récriminations contre la conduite des précédens gouvernemens de la France, ne laissait aucun doute sur les dispositions hostiles du ministère anglais. Néanmoins M. de Talleyrand insista ; mais comme, dans sa réplique, il s’attacha naturellement à justifier la France des accusations énoncées dans la note de lord Grenville, et surtout à prouver que ce n’était pas elle qui avait pris, en 1793, l’initiative de la rupture, lord Grenville, pour couper court à cette correspondance, affecta de voir une provocation et une injure dans une polémique qu’il avait lui-même commencée. Des démarches également pacifiques faites auprès de la cour de Vienne par le premier consul n’eurent pas plus de succès. Il put alors annoncer à la nation qu’il avait proposé la paix et que l’ennemi l’avait refusée. C’était peut-être tout ce qu’il voulait. Cependant les difficultés de sa position étaient assez grandes pour qu’il fût permis de croire à sa sincérité, et les alliés firent une grande faute en ne la mettant pas à l’épreuve. Quoi qu’il en soit, le premier consul ne s’occupa plus dès-lors que des moyens d’imposer par de nouvelles victoires la paix qu’on lui refusait.

Le parlement se rassembla le 21 janvier 1800, le lendemain même du jour où lord Grenville avait clos la correspondance ouverte avec le cabinet français. Les pièces en furent soumises aux deux chambres, et elles donnèrent lieu à de longs débats. L’opposition blâma avec beaucoup de sévérité la politique belliqueuse qui, au lieu d’accueillir les propositions pacifiques de l’ennemi, se plaisait à prolonger une guerre ruineuse après avoir vu tromper si souvent les espérances auxquelles on se livrait de nouveau avec un empressement si aveugle. Les ministres, pour se justifier, durent particulièrement se faire une arme de l’ambition démesurée du gouvernement français, dont les promesses, suivant eux, ne méritaient aucune confiance. Pitt, recommençant l’histoire, déjà si souvent faite par lui, des causes qui avaient amené la guerre, s’efforça encore une fois de prouver que c’était la France qui avait attaqué le gouvernement britannique. Il allégua l’impossibilité d’ajouter foi au langage conciliant du premier consul ; il rappela ses actes antérieurs en termes singulièrement injurieux, et exprima l’opinion que sa puissance, dépourvue de toute base solide, n’offrait aucune garantie de durée. Il en conclut qu’on devait préférer la guerre à une paix sans sécurité, dans un moment surtout où les chances de la lutte étaient devenues si favorables, que sans vouloir imposer une restauration à la France, on pouvait compter sur les succès de la coalition pour ranimer la partie considérable de la nation française dont elle était le vœu public ou secret. Il déclara franchement qu’il désirait cette restauration, parce que la France, replacée sous l’autorité des Bourbons, serait pour long-temps hors d’état de se faire craindre. Il ajouta que si d’ailleurs elle entrait, par quelque autre voie, dans un système plus rassurant pour l’Europe, on ne s’interdisait nullement de traiter avec elle ; mais il prétendit (ce qui n’était pas complètement vrai) que, dans les négociations précédemment entamées, le cabinet de Londres avait eu en vue moins de conclure une paix presque impossible alors que de démontrer au peuple anglais l’inutilité de tout effort tenté pour obtenir de l’ennemi des conditions honorables. Ce discours accusait une singulière ignorance de plusieurs des élémens de la situation : on y trouve de bien fausses appréciations sur l’état intérieur de la France, la grandeur du premier consul y est étrangement méconnue ; mais, à côté de ces erreurs, qui peut-être, dans la bouche de Pitt, doivent être considérées jusqu’à un certain point comme des moyens oratoires destinés à agir sur l’opinion, des aperçus justes et profonds y révèlent la pensée de ce puissant homme d’état. Les argumens qu’il employa pour démontrer qu’aucune paix durable ne pouvait être conclue avec le dominateur de la France méritent surtout de fixer l’attention. « Sur quels fondemens, dit-il, croirons-nous que Bonaparte est intéressé à conclure une paix solide ? Avec son caractère personnel, dans les circonstances qui l’ont porté au pouvoir, a-t-il une autre garantie de la conservation de ce pouvoir que celle qu’il trouve dans son épée ? Est-il lié au sol, aux affections, aux habitudes, aux préjugés du pays ? Pour la France, il n’est qu’un étranger et un usurpateur ; il réunit dans sa personne tout ce qu’un pur républicain doit détester, tout ce qu’a abjuré un jacobin fanatique, tout ce qu’un royaliste sincère et fidèle doit ressentir comme une insulte. Pour peu qu’il rencontre un obstacle dans sa marche, à quoi en appelle-t-il ? A sa fortune, en d’autres termes à son armée et à son épée. Plaçant toutes ses ressources, toute sa confiance dans l’appui de l’armée, peut-il se résigner à laisser son renom militaire s’effacer, le souvenir de ses exploits tomber dans l’obscurité ? Est-il certain que le jour où l’invasion des contrées voisines lui serait interdite, il eût la possibilité d’entretenir une force assez nombreuse pour soutenir sa puissance ? N’ayant d’autre but que la possession du pouvoir absolu, d’autre passion que celle de la gloire militaire, peut-il prendre au maintien de la paix un intérêt assez grand pour qu’il nous devienne possible de déposer les armes, de réduire nos dépenses, de renoncer, sur la foi de ses engagemens, aux mesures qui font notre sécurité ? Croirons-nous qu’après avoir signé la paix, il ne se rappellerait pas avec amertume les trophées de l’Égypte arrachés de ses mains par la glorieuse victoire d’Aboukir, et les exploits de cette poignée de marins anglais dont l’influence et l’exemple ont rendu les Turcs invincibles dans Saint-Jean-d’Acre ? Peut-il oublier que le résultat de ces exploits a mis l’Autriche et la Russie en état de recouvrer, en une campagne, tout ce que la France avait conquis, a dissipé le charme qui avait un moment fasciné l’Europe, et a prouvé aux puissances que leurs généraux, combattant pour une juste cause, peuvent effacer les plus éblouissans triomphes d’une insatiable ambition ? Avec tous ces souvenirs profondément. imprimés dans son esprit, si, après une année, dix-huit mois de paix, les symptômes d’une autre insurrection irlandaise, encouragée par le rétablissement libres communications avec la France et par une nouvelle infusion des principes du jacobinisme, venaient à se manifester, si, en ce moment, nous n’avions pas de flotte pour surveiller les ports de France ou pour garder les côtes d’Irlande, pas d’armée disponible, pas de milice enrégimentée, si, de son côté, Bonaparte avait les moyens de transporter sur notre sol vingt ou trente mille soldats, croirons-nous que, devant une tentation aussi puissante, son esprit ambitieux et vindicatif se laisserait arrêter par les clauses d’un traité ? Dans le cas où quelque crise, quelque danger nouveau viendrait assaillir l’empire ottoman sans qu’une escadre anglaise se trouvât à portée, sans qu’une alliance fût formée, une force réunie pour le secourir, l’occasion se présentant ainsi de renouveler l’expédition d’Égypte, de conquérir et de coloniser ce beau pays, pour se préparer les moyens de porter un coup fatal aux intérêts vitaux de l’Angleterre et de piller les trésors de l’Orient, quelle serait notre sûreté ? Serait-ce l’intérêt bien entendu de Bonaparte, ou ses principes, sa modération, son amour de la paix, son horreur des conquêtes, son respect pour l’indépendance des autres peuples qui nous garantiraient contre une tentative d’une telle nature, qu’elle nous placerait dans l’alternative, ou de subir sans résistance une honte et un dommage certains, ou de recommencer la lutte que nous aurions finie trop tôt, et de la recommencer sans alliés, avec moins de ressources pour faire face à plus de difficultés et de chances contraires ? »

Fox et ses amis relevèrent vivement l’inconvenance des personnalités dirigées contre le chef du gouvernement français. Néanmoins les adresses proposées pour approuver la conduite du cabinet furent votées par la chambre des lords à la presque unanimité, et, par celle des communes, à la majorité de 269 voix contre 63. Bientôt après un message royal annonça au parlement que le gouvernement du roi s’occupait à combiner, avec l’empereur et d’autres puissances continentales, un ensemble d’opérations contre l’ennemi commun. Pitt proposa, en conséquence, d’ouvrir au gouvernement un crédit éventuel, pour le mettre en mesure de s’assurer, par des avances de fonds, la coopération active de l’Autriche, de la Bavière et du Wurtemberg. L’opposition se récria, comme à l’ordinaire, contre les subsides imposés à l’Angleterre par l’avidité de ses alliés, et dont la facile concession ne tendait à rien moins qu’à rendre la guerre interminable. Tierney somma le cabinet de définir enfin d’une manière catégorique le but de cette guerre. Pitt répondit que ce but était de se procurer des garanties suffisantes contre les dangers du jacobinisme, qui, loin d’être étouffé en France, comme on affectait de le dire, était devenu plus redoutable depuis qu’il s’était personnifié et concentré dans un homme. Le crédit demandé fut accordé à une immense majorité.

Cette majorité repoussa ensuite plusieurs motions présentées par des membres de l’opposition pour faire déclarer que le rétablissement de la monarchie en France ne devait pas être l’objet de la guerre, et pour provoquer une enquête sur les causes de la honteuse issue de l’expédition de Hollande. Toutes les demandes d’hommes et d’argent furent accueillies avec une extrême facilité. On emprunta cette année 21 millions sterling ; l’armée de mer fut, comme à l’ordinaire, de 120,000 hommes, l’armée de terre de 90,000 seulement. La suspension de la liberté individuelle fut renouvelée. Enfin, pour alléger autant que possible une disette dont le peuple souffrait beaucoup, on défendit, par un bill, la vente du pain frais. Pitt se donna beaucoup de peine pour réfuter l’opinion dangereuse exprimée par l’opposition, qui regardait cette disette comme l’effet de la prolongation des hostilités.

L’attention publique se partageait entre la question extérieure et celle de l’union de l’Irlande à la Grande-Bretagne, que le gouvernement n’avait pas perdue de vue un seul moment malgré son échec de l’année précédente. Dans l’intervalle des deux sessions, lord Castlereagh, secrétaire du gouvernement d’Irlande, avait employé, sans beaucoup de scrupule, tous les moyens de séduction et d’intimidation qui pouvaient gagner des suffrages au projet d’union. Pour le faire agréer aux catholiques, il leur avait représenté que l’adoption de ce projet pourrait faciliter leur émancipation. Pitt avait déjà mis en avant cette idée dans le parlement britannique : on assure que lord Castlereagh, dans ses communications avec les hommes influens du parti, la transforma pour ainsi dire en une promesse. Soit qu’il y fût autorisé, soit que, par un entraînement facile à concevoir, il eût un peu dépassé ses instructions, soit que la vive imagination des Irlandais eût donné à ses paroles un sens positif qui n’entrait pas dans sa pensée, il est certain qu’on ne tarda pas à remarquer un changement considérable dans la disposition générale des esprits. Dans plusieurs comtés, des adresses furent signées par beaucoup de catholiques et même de membres du clergé, pour réclamer l’union. Le parti opposé essaya d’en contrebalancer l’effet en tenant, à Dublin, une assemblée très nombreuse où l’on prit des résolutions d’une énergie qui allait jusqu’à la violence.

Le parlement irlandais s’étant réuni le 15 janvier 1800, l’opposition engagea aussitôt le combat en proposant d’insérer, dans l’adresse en réponse au discours du trône, un amendement contraire au principe de la mesure projetée ; mais l’amendement fut rejeté par la chambre des communes, à la majorité de plus de quarante voix. Ce rejet était décisif. Peu de temps après, lord Castlereagh apporta à la chambre un message du vice-roi, qui l’invitait à prendre en considération les dispositions votées dans la session précédente par la législature britannique. A ce message était joint le texte de huit résolutions qui réglaient la forme et les détails de l’union. La part de la représentation irlandaise dans le parlement du royaume-uni devait être de quatre lords spirituels et de vingt-huit lords temporels, pris parmi les membres de la chambre haute d’Irlande, les premiers renouvelés à chaque session par une rotation régulière, les autres élus à vie par leurs collègues, et cent députés des communes directement élus par le peuple, comme ceux de la Grande-Bretagne. L’église anglicane et l’église irlandaise étaient déclarées unies. Des précautions sagement combinées étaient prises pour protéger les intérêts commerciaux de l’un et de l’autre pays. Enfin il était stipulé qu’au bout de vingt-cinq années, les charges communes seraient réparties entre eux dans une proportion telle qu’un peu plus des sept huitièmes pesât sur la Grande-Bretagne.

Les débats qui s’engagèrent au sujet de ces propositions furent extrêmement vifs. Grattan se livra, contre le chancelier d’Irlande, à des personnalités dont ce dernier lui demanda raison. Dans le duel qui s’ensuivit, le chancelier fut blessé. La populace insulta, à la porte même du parlement, plusieurs des membres qui s’étaient prononcés en faveur du projet. Les résolutions n’en furent pas moins adoptées par les deux chambres, avec quelques légères modifications, à de très fortes majorités, et transmises au roi par une adresse commune. Il fallut alors reporter la question devant le parlement britannique, où elle devint de nouveau l’objet d’une discussion solennelle. Pitt y prit encore la part principale. Quelques personnes avaient exprimé l’idée que l’union devait se lier à une modification du système électoral, en d’autres termes, à la réforme parlementaire. Pitt saisit cette occasion d’expliquer encore une fois ses sentimens sur cette matière délicate, et de repousser les reproches d’inconséquence qu’on lui avait si souvent adressés. « Je crois, dit-il, que les opinions doivent être subordonnées aux temps et aux conjonctures, que les circonstances qui en sont la base venant à changer, elles doivent aussi se modifier et que la plus sotte vanité pourrait seule y mettre obstacle. Évidemment, les réformes que l’on a réclamées dans ces derniers temps sont aussi éloignées de celles que j’avais proposées à d’autres époques que de la constitution elle-même. J’ai vu les malheurs causés dans d’autres pays par de semblables changemens ; j’ai vu, dans le naufrage universel, l’Angleterre seule sauvée par sa constitution ; je n’hésite pas à dire que la forme de représentation nationale qui a suffi à une telle tâche ne doit pas être capricieusement abandonnée par un pur entraînement de théorie. Mon opinion parfaitement arrêtée est qu’alors même que les circonstances seraient plus favorables pour de semblables essais, tout changement, même le plus léger, que l’on apporterait à une constitution pareille à la nôtre, devrait être considéré comme un mal. » Pitt reconnut cependant que l’introduction, dans la chambre des communes britanniques, d’un élément aussi hétérogène que les cent membres irlandais pouvait, à raison de la situation particulière de l’Irlande, faire craindre que la couronne ne prît dans cette chambre une influence démesurée. Pour obvier à ce danger, qu’il redoutait, dit-il, autant que personne, il suggéra l’idée de restreindre, pour un temps, à la proportion d’un cinquième, le nombre de ceux des députés de l’Irlande qui pourraient être pourvus d’offices amovibles. Vainement Grey, rappelant les moyens de corruption employés pour obtenir l’adhésion du parlement de Dublin, demanda que la délibération fût suspendue jusqu’à ce qu’on eût pu s’assurer des véritables sentimens de la nation irlandaise. Pitt repoussa, comme une inspiration anarchique, la pensée d’en appeler ainsi au peuple des décisions des pouvoirs constitutionnels. Les résolutions des chambres d’Irlande furent votées presque unanimement par celles de la Grande-Bretagne, moyennant quelques amendemens d’une importance secondaire. On les renvoya, par une adresse, à l’approbation du roi, et après l’accomplissement de quelques autres formalités, un bill, sanctionné dans les premiers jours de juillet, prononça enfin l’union des deux couronnes. Ainsi s’accomplit, après deux années d’efforts, un des actes les plus importans de l’administration de Pitt. Il s’était proposé tout à la fois de mettre la monarchie à l’abri des dangers auxquels l’exposait l’indépendance parlementaire de l’Irlande et d’améliorer le sort de ce pays. De ces deux objets, le premier seul fut atteint, autant du moins qu’il pouvait l’être sans que le second le fût également.

La session du parlement, qu’on avait prolongée pour terminer les arrangemens compliqués de l’union, fut close peu de temps après. Au moment où il se sépara, les évènemens de la guerre avaient déjà cruellement démenti les espérances qu’on exprimait si peu de temps auparavant. Ces espérances étaient grandes, malgré les revers qui, l’année précédente, avaient fait échouer en Suisse et en Hollande les attaques de la coalition, malgré le mécontentement de l’empereur de Russie et sa défection imminente, que le cabinet de Londres s’efforçait encore d’empêcher. Les hostilités avaient continué pendant tout l’hiver et pendant le printemps dans le nord de l’Italie, où les Autrichiens, secondés par une escadre anglaise et ne trouvant plus d’armée qui leur disputât le terrain, s’étaient emparés du petit nombre de places occupées jusqu’alors par les Français. Gênes même allait succomber malgré l’héroïque défense de Masséna, et on n’attendait que la reddition de cette ville pour tenter l’invasion de la Provence, où, sur la foi des promesses de quelques émigrés, on s’attendait à rencontrer de nombreux auxiliaires. L’Angleterre travaillait en même temps à rallumer la guerre civile au sein de la Bretagne, dans laquelle s’agitaient quelques restes de l’insurrection vendéenne sous la forme dégénérée de la chouannerie. Le cabinet britannique y avait jeté des armes, des munitions, et il se flattait encore de l’espérance que l’empereur Paul consentirait à y faire passer douze mille soldats russes, débris de la malheureuse expédition de Hollande, qui étaient restés à Jersey.

Bonaparte, cependant, réunissait à Dijon une armée de réserve, mais on se raillait de la faiblesse de cette armée, et on était loin de soupçonner que le vainqueur de l’Italie dût bientôt la ramener sur le théâtre de ses premiers exploits. Tout à coup, on apprit que, grossie subitement par des renforts dirigés avec une rare habileté vers la ligne d’opérations qui lui avait été assignée, elle s’était mise en mouvement sous les ordres du premier consul en personne, que tombant, à travers des routes presque inconnues, au milieu de la Lombardie, laissée sans défense pendant que les forces ennemies étaient occupées devant Gênes, elle était entrée triomphalement dans Milan, que de là elle avait volé au secours de Gênes, qu’arrivée trop tard pour l’empêcher de capituler, elle avait, peu de jours après, le 14 juin, livré aux Autrichiens la bataille de Marengo, et que Bonaparte avait remporté sur le vieux Melas une victoire tellement complète, que ce dernier s’était cru trop heureux d’acheter, en livrant aux Français le Milanais et le Piémont, un armistice qui lui permît de se retirer sur Mantoue. En Allemagne, les opérations militaires de nos armées ne furent pas moins heureuses. Moreau y défit le général Kray dans une suite d’engagemens que couronna la bataille d’Hochstedt, et l’Autriche dut aussi, pour arrêter sa marche, conclure de ce côté un armistice qui livra aux Français de fortes positions militaires.

Partout le sort des armes était redevenu favorable à la France. En Égypte, le général Kléber, sur le point de se voir attaqué par une armée turque très supérieure en nombre à la sienne, et dont une escadre anglaise appuyait les mouvemens, avait signé une capitulation d’après laquelle les troupes françaises, en évacuant le pays, eussent été transportées en France à bord des bâtimens anglais. Le cabinet de Londres ayant refusé de ratifier cette convention et ayant demandé que Kléber se rendit prisonnier, il répondit à cette exigence par la victoire d’Héliopolis, qui anéantit presque entièrement l’armée turque.

L’Autriche, réduite à l’extrémité, avait envoyé à Paris deux négociateurs qui y signèrent, avec M. de Talleyrand, des préliminaires de paix dont les bases étaient à peu près conformes à celles de Campo-Formio ; mais, sur ces entrefaites, le cabinet de Vienne avait conclu avec celui de Londres une nouvelle convention qui, moyennant un subside de deux millions sterling accordé à l’empereur, interdisait aux deux cours de traiter l’une sans l’autre avant le mois de janvier de l’année suivante. Par suite de cet accord, les préliminaires de Paris ne furent pas ratifiés. Néanmoins l’Autriche, qui n’était pas encore prête, offrit de continuer les négociations, et demanda à cet effet une prolongation d’armistice qu’elle n’obtint qu’en livrant à la France plusieurs des principales forteresses de l’Allemagne. Quelques semaines s’écoulèrent encore en inutiles pourparlers. Il y eut même entre la France et l’Angleterre des tentatives d’accommodement. M. Otto, envoyé à Londres par le premier consul sous prétexte de traiter de l’échange des prisonniers, s’aboucha avec lord Grenville pour essayer de tomber d’accord sur les conditions d’un armistice maritime, mais il leur fut impossible de s’entendre. La France voulait que cet armistice lui donnât toute facilité pour ravitailler l’armée d’Égypte et la garnison de Malte ; l’Angleterre, qui comptait sur la prochaine reddition de Malte, étroitement bloquée depuis près de deux ans, ne pouvait consentir à une telle stipulation. Malte, quelques jours après, se rendit aux Anglais. Dans le cours de cette même campagne ils enlevèrent encore à la France l’île de Gorée, sur la côte du Sénégal, et à la Hollande la colonie de Curaçao dans les Indes occidentales.

Le premier consul ayant perdu tout espoir de décider l’Autriche, par les moyens de conciliation, à se séparer de l’Angleterre, les hostilités recommencèrent. Elles furent courtes et décisives. Le 2 décembre, Moreau gagna sur l’archiduc Jean la bataille d’Hohenlinden, un des faits d’armes les plus éclatans des guerres de la révolution. L’Autriche, dès-lors, n’avait plus de défense, elle devait subir la loi. L’archiduc Charles, rappelé au commandement, n’eut d’autre ressource, pour procurer à son gouvernement le temps nécessaire à l’ouverture de la négociation, que de payer une nouvelle suspension d’armes par l’abandon de toutes les positions militaires dans lesquelles la capitale de l’empire trouvait encore une apparence de protection.

L’Angleterre se trouvait de nouveau réduite à un complet isolement, sans autre allié que le Portugal, qui, loin de pouvoir lui prêter aucun secours, allait avoir à demander sa protection contre une invasion de l’armée espagnole provoquée par l’influence française. Comme si un tel état de choses n’eût pas été déjà assez accablant pour le gouvernement britannique, un nouvel et puissant ennemi se déclara tout à coup contre lui. L’empereur de Russie passa subitement, de l’attitude incertaine et grondeuse dans laquelle il se renfermait depuis près d’une année, à une hostilité déclarée. L’occupation de Malte par les Anglais fut une des causes déterminantes de cette rupture, de même que la prise de cette île par les Français avait contribué principalement à armer la Russie contre le directoire. Lorsque les Anglais en avaient formé le blocus, auquel les forces navales russes avaient d’abord pris part, il avait été convenu que, si on réussissait à s’en emparer, l’île serait gouvernée jusqu’à la paix par des délégués des cours de Londres, de Naples et de Saint-Pétersbourg. Cependant, l’empereur ayant retiré son escadre avant la capitulation de la garnison française, les Anglais prirent seuls possession de leur conquête. Paul en éprouva une telle irritation, qu’il se décida immédiatement à faire mettre l’embargo sur les bâtimens anglais dans tous les ports de la Russie.

Déjà, d’ailleurs, le czar se trouvait engagé, pour un autre motif, dans une querelle très grave avec le cabinet de Londres. A mesure que la puissance navale de l’Angleterre s’était affermie par l’anéantissement de la majeure partie des flottes de ses ennemis, les prétentions de cette puissance contre la libre navigation des neutres s’étaient progressivement élevées, parce que les privilèges de cette navigation étaient la seule limite opposée à son omnipotence maritime, le seul moyen de communication un peu assuré qui restât à ses adversaires à travers l’océan. L’Angleterre en était venue à réclamer la faculté de visiter et de saisir les navires de commerce neutres, alors même qu’ils étaient escortés par des vaisseaux de guerre. La Suède et le Danemark, contre qui cette exigence était principalement dirigée, avaient vainement voulu s’y soustraire ; l’Angleterre n’avait pas eu égard à leurs réclamations. La Prusse elle-même avait vu sa navigation exposée à d’intolérables voies de fait. La cour de Copenhague, par un calcul habilement fondé sur le caractère bien connu de Paul, avait offert de le prendre pour arbitre dans un des incidens de cette contestation. Le cabinet de Londres s’y étant refusé, il n’en fait pas fallu davantage pour que ce prince, si facile à exciter dans son amour-propre et dans ses instincts un peu confus, mais sincères, d’équité naturelle, se jetât avec passion dans le parti des faibles qui semblaient implorer son appui. Il proposa au Danemark, à la Suède et aussi à la Prusse une confédération semblable à celle qui avait été formée, pendant la guerre d’Amérique, pour défendre les droits des neutres. Cette proposition fut acceptée, et plusieurs traités signés à Saint-Pétersbourg réglèrent les principes et les bases de la confédération. Aux termes de ces traités, tout bâtiment neutre pouvait, sauf le cas de blocus, naviguer librement d’un port à un autre et sur les côtes des puissances belligérantes ; les marchandises appartenant aux sujets de ces puissances étaient couvertes par le pavillon neutre, à l’exception des objets de contrebande de guerre ; aucun navire convoyé par un bâtiment de l’état ne pouvait être visité ; enfin, pour qu’un port fût considéré comme bloqué, et par conséquent pour qu’on eût le droit de capturer les neutres qui essaieraient d’y pénétrer, il fallait que le nombre et la disposition des vaisseaux employés au blocus fussent tels qu’ils rendissent évidemment difficile l’entrée de ce port.

Telles étaient les principales stipulations des traités conclus à Saint-Pétersbourg, et dont une escadre combinée devait assurer l’exécution. Pendant la guerre d’Amérique, l’Angleterre s’était résignée à en subir de semblables ; cette fois, elle crut pouvoir y résister, et, sans se laisser arrêter par la crainte d’accroître encore le nombre de ses ennemis, elle ordonna de courir sus aux vaisseaux des confédérés. Paul était, d’ailleurs, en proie une telle exaspération que les plus grands ménagemens ne l’auraient pas calmé. Par un de ces reviremens brusques qui révélaient en lui cette sorte de folie que produit trop souvent l’enivrement du despotisme, il avait passé soudainement, de sa haine fougueuse contre la France, à des sentimens absolument contraires. Le premier consul, par d’adroites flatteries, avait conquis en un moment l’amitié et l’enthousiasme de ce prince fantasque, et des rapports intimes, fondés sur la haine commune que leur inspirait l’Angleterre, s’étaient établis entre eux.

Quelque fermeté que manifestât le cabinet britannique, il ne semblait pas qu’il pût surmonter les difficultés d’une pareille situation. Des embarras intérieurs étaient venus, comme à l’ordinaire, aggraver les dangers du dehors. La disette qui affligeait le pays depuis plus d’une année excitait à Londres et dans les provinces des désordres sérieux. Les mesures de simple administration ne suffisant plus pour les réprimer, on s’était vu dans la nécessité de porter la question devant le parlement d’Angleterre et d’Écosse, qui se rassembla pour la dernière fois au commencement de novembre, en attendant l’époque de la réunion du premier parlement uni de la Grande-Bretagne et de l’Irlande, convoqué pour le mois de janvier. Sur la proposition de Pitt, ce parlement vota des primes à l’effet d’encourager l’importation du blé étranger, et adopta d’autres mesures qui avaient pour objet d’introduire une utile économie dans la consommation intérieure. Pitt s’efforça d’empêcher que les circonstances exceptionnelles dans lesquelles on se trouvait n’entraînassent les esprits à sacrifier les saines théories de la liberté du commerce pour satisfaire aux préventions de la foule ignorante, toujours prête à se laisser égarer par les accusations d’accaparement et de monopole ; ses sages avis furent écoutés. Il réussit également à faire repousser une demande d’enquête sur l’état de la nation que Tierney avait appuyé par des attaques très violentes contre la politique extérieure du cabinet. Un long discours, dans lequel le ministre développa les motifs qui avaient dû empêcher l’Angleterre de donner suite aux négociations tentées récemment avec la France, fut très favorablement accueilli.

Ce vote avait précédé de peu de jours la bataille de Hohenlinden et la défection de l’Autriche. L’impression produite par ces évènemens fut immense en Angleterre. Les esprits les plus fermes se sentirent ébranlés. Lorsque le parlement uni ouvrit, au mois de janvier 1801, sa première session, l’opinion publique réclamait unanimement la fin d’une guerre désormais sans espoir. Pitt n’essaya point de résister à cet entraînement, mais il ne voulut pas, après avoir refusé l’année précédente une paix qui eût pu alors être conclue à des conditions avantageuses, subir l’humiliation des clauses auxquelles on devait s’attendre en de telles circonstances. Le langage injurieux qu’il avait tenu récemment contre le dominateur de la France le rendait d’ailleurs peu propre à diriger les négociations. Il ne pouvait pourtant motiver ainsi sa retraite, c’eût été mettre l’Angleterre aux pieds de l’ennemi, et rendre- trop pénible la tâche de ses successeurs. Il trouva, dans les complications d’une question toute différente, un prétexte d’autant plus spécieux que ce n’était pas purement un prétexte, et que de ce côté-là aussi il rencontrait des difficultés très sérieuses.

Pitt avait toujours été disposé à délivrer les catholiques des restrictions qui pesaient sur eux, aussitôt que l’état général du pays permettrait de le faire sans de graves inconvéniens. La réunion de l’Irlande à la Grande-Bretagne étant, à ses yeux, une garantie efficace contre les périls qu’une telle mesure eût pu entraîner dans le premier de ces deux pays, nous avons vu qu’un des moyens dont il avait fait usage pour persuader aux Irlandais de renoncer à leur indépendance législative, c’était de leur représenter que cette renonciation lèverait le principal obstacle qui empêchait l’abolition des incapacités encore attachées à la profession de la foi catholique ; nous avons vu aussi que cette argumentation s’était transformée, pour beaucoup d’esprits, en une véritable promesse. Bien que Pitt ait nié constamment la promesse, il voulut accomplir ce qui lui semblait tout à la fois un acte d’équité et une convenance de la situation. Le système qu’il avait conçu consistait à substituer aux déclarations religieuses, jusqu’alors exigées des membres du parlement et de la plupart des fonctionnaires publics, déclarations incompatibles avec la croyance catholique, un simple serment d’allégeance envers le roi et la constitution. Des garanties de diverse nature eussent été établies en même temps pour que les droits ainsi concédés à ceux qu’on avait long-temps proscrits sous le nom de papistes ne fissent courir aucun danger au maintien de l’église protestante ; un salaire accordé au clergé romain et qui l’aurait lié au gouvernement eût figuré parmi ces garanties. De telles innovations devaient blesser les préjugés de George III, nourri dans les idées d’une étroite intolérance. Pitt, par une imprudence qu’expliquent à peine l’excès de confiance et les habitudes impérieuses résultant d’une longue possession du pouvoir, négligea de s’assurer d’avance du plus ou moins de gravité de cet obstacle. Il paraît certain que son projet était déjà connu d’un grand nombre de personnes avant qu’il en eût entretenu le roi. On croit que le chancelier et d’autres membres du ministère qui n’approuvaient pas la pensée du premier ministre, profitèrent de cette négligence pour prévenir l’esprit du monarque contre la proposition qui allait lui être soumise. Aussi, lorsque la question fut posée, au moment de l’ouverture du parlement, dans le conseil de cabinet où l’on s’occupa de la rédaction du discours de la couronne, les objections très vives que présentèrent quelques-uns des membres de ce conseil furent énergiquement appuyées par le roi. Le serment qu’il avait prêté en montant sur le trône, de maintenir l’existence et les droits de l’église établie, ne lui permettait pas, disait-il, de consentir à ce qui pouvait les mettre en danger. Vainement Pitt et Dundas, tant dans des communications écrites que dans des entretiens particuliers, s’efforcèrent de lui démontrer que la mesure proposée pouvait se concilier avec des garanties parfaitement efficaces en faveur de la religion protestante. George III resta inébranlable, tout en exprimant le désir que ce dissentiment partiel ne le privât pas, pendant le temps qui lui restait encore à vivre, des services de l’homme à qui il avait, depuis dix-huit ans, donné toute sa confiance ; il alla même jusqu’à déclarer qu’il considérerait comme personnellement mal disposés envers lui ceux qui voteraient pour l’émancipation des catholiques. Pitt et la plupart de ses collègues se décidèrent alors à donner leur démission ; ils convinrent pourtant de garder leurs portefeuilles jusqu’à ce qu’on eût formé un nouveau ministère, et Pitt consentit même à présenter encore le budget.

Les choses étant ainsi réglées, la séance royale, qu’on avait jusqu’alors différée, bien que le parlement uni se fût constitué depuis plusieurs jours, eut lieu, le 2 février 1801, avec la solennité ordinaire. Le discours du roi roula principalement sur les avantages de l’union législative des deux grandes fractions de l’empire et sur la nécessité de repousser vigoureusement les attaques de la ligue maritime du Nord. Ce dernier point fut celui auquel l’opposition s’attacha de préférence pour blâmer la conduite du gouvernement et l’accuser d’avoir, par sa maladresse, suscité contre l’Angleterre cette redoutable coalition. Pitt répondit que la puissance et la sûreté même de la Grande-Bretagne auraient été compromises, si elle eût laissé prévaloir les principes de droit maritime professés par les souverains du Nord. Les adresses furent votées par les majorités habituelles.

Malgré le secret qu’on avait gardé sur le dissentiment survenu entre le roi et les principaux membres du cabinet, le bruit d’un changement de ministère commençait à se répandre. Pitt dans la chambre des communes, lord Grenville et le comte Spencer dans celle des lords, ne tardèrent pas à déclarer qu’en effet ils avaient cru devoir compléter, par des mesures favorables aux catholiques, le bienfait de la loi qui venait d’unir l’Irlande à la Grande-Bretagne, que, n’ayant pu faire prévaloir une pensée qu’ils jugeaient essentielle à la tranquillité et à la prospérité du royaume, ils avaient dû offrir leur démission, que le roi l’avait acceptée, qu’ils n’attendaient plus, pour se retirer, que la nomination de leurs successeurs, qu’aucun changement ne serait apporté d’ailleurs à l’ensemble du système jusqu’alors suivi, et que, malgré des dissentimens de détail, ils appuieraient les nouveaux conseillers de la couronne tant que ceux-ci resteraient fidèles à la politique énergique qui pouvait seule sauver le pays. On savait déjà que la nouvelle administration aurait pour chef Henri Addington qui, depuis douze ans, présidait avec une rare distinction la chambre des communes. Les ministres démissionnaires s’exprimèrent sur son compte en termes très flatteurs. Addington prit la parole pour dire qu’en effet il avait déjà accepté la première place dans le cabinet qui allait se former.

Pitt présenta ensuite le budget comme il en était convenu. Les dépenses publiques continuaient à s’accroître. On avait cru nécessaire, pour cette année, d’élever à 135,000 hommes la force de l’armée navale, qui jusqu’alors n’avait jamais dépassé 120,000. La crainte d’une invasion française avait fait porter l’armée de terre à 193,000 hommes, non compris 110,000 miliciens et des corps nombreux de volontaires, L’expérience ayant démontré qu’on s’était exagéré les produits de l’impôt du revenu comme précédemment ceux du triplement des taxes, et qu’au lieu de 10 millions sterling il fallait les évaluer seulement à 6 millions, Pitt proposa de pourvoir à l’énormité du déficit par un emprunt de 25 millions sterling, plus considérable qu’aucun de ceux qu’on avait jusqu’alors votés, en assurant, comme à l’ordinaire, le paiement des intérêts au moyen de quelques nouvelles taxes ajoutées à toutes celles qui pesaient déjà sur les consommations et sur les objets de luxe. Rappelant, au moment où il allait quitter la direction des finances, les résultats de sa longue administration, il mit toute son habileté à prouver que, malgré le fardeau accablant de la guerre, les résultats n’avaient pas été aussi onéreux pour le pays qu’on eût pu le croire au premier aperçu ; à côté des emprunts conclus depuis huit années, il montra 52 millions sterling de l’ancienne dette éteints par l’action de l’amortissement, le crédit affermi au point que, dans les dernières années, le taux de l’intérêt des emprunts s’était abaissé de 6 à 4 et demi pour 100, le revenu public plus élevé que jamais, le commerce plus florissant, les exportations et les importations accrues considérablement, la marine puissamment renforcée et comptant maintenant deux cent eux vaisseaux de ligne. Exposer ainsi les choses, ce n’était sans doute présenter qu’un des côtés de la question, mais ce côté était brillant. Le budget fut accordé sans difficulté.

Cependant une complication bien grave était survenue dans la situation si difficile où se trouvait l’Angleterre. Le roi, violemment agité par la lutte qu’il avait eu à soutenir sur la question des catholiques et par les préoccupations que lui causait la retraite de Pitt, avait de nouveau perdu la raison. Pendant plusieurs semaines, il fut complètement hors d’état de prendre part aux affaires publiques, et on ne put par conséquent terminer les arrangemens nécessaires pour l’organisation du nouveau cabinet. Si cette situation se fût prolongée, on se serait vu replacé, au milieu d’une guerre terrible, en présence de cette redoutable question de régence qui, douze ans auparavant, dans un temps de profonde paix, avait déjà mis le pays en péril. Une sorte de consternation s’empara des esprits, et comme on s’accordait à voir, dans la maladie du roi, l’effet des agitations que lui avait fait éprouver la dissolution du ministère, Pitt fut généralement accusé d’avoir provoqué sans nécessité une crise aussi effrayante. Le roi lui-même, lorsqu’il commença à reprendre l’usage de ses facultés, exprima la conviction que cette rechute était le résultat de la violence morale qu’on avait voulu lui faire pour obtenir son consentement à une mesure que repoussait sa conscience. Pitt, ému de ces reproches, déclara hautement qu’il n’était plus possible d’insister sur ce qu’il avait demandé pour les catholiques. On se persuada que ce langage annonçait de sa part le désir de rentrer au pouvoir. Addington alla le trouver, par ordre du roi, pour l’inviter à reprendre dans le cabinet la place qu’il venait de quitter, mais il s’y refusa absolument, promettant d’ailleurs de nouveau, dans les termes les plus formels, d’appuyer ses successeurs. Ce refus ouvrit les yeux de ceux qui avaient pu croire que la question religieuse était le seul motif de sa démission.

Le 14 mars 1801, un nouveau ministère fut enfin installé. Addington remplaça Pitt dans sa double qualité de premier lord de la trésorerie et de chancelier de l’échiquier ; le duc de Portland et lord Westmorland, tous deux membres du précédent ministère, firent aussi partie du nouveau comme président du conseil et gardien du sceau privé ; l’ancien procureur-général Scott, élevé depuis peu à la pairie sous le nom de lord Eldon, reçut le sceau de la chancellerie ; le comte de Saint-Vincent, l’illustre amiral Jervis, fut placé à la tête du conseil de l’amirauté ; les trois secrétaireries d’état de l’intérieur, des affaires étrangères et des colonies furent conférées à lord Pelham, à lord Hawkesbury et à lord Hobart ; la présidence du bureau de contrôle des affaires de l’Inde échut à lord Lewesham, qui eut bientôt pour successeur lord Castlereagh ; Charles Yorke eut le secrétariat de la guerre, lord Chatham la grande maîtrise de l’artillerie, lord Hardwicke la vice-royauté de l’Irlande. A l’exception de lord Saint-Vincent, tous ces hommes appartenaient au parti qui avait constamment soutenu le ministre démissionnaire. Son frère même figurait parmi eux. Addington, fils du médecin et de l’ami du grand lord Chatham, ami lui-même de Pitt, à qui il devait sa fortune politique, passait pour avoir été désigné par lui au choix du roi. Le ministère se présentait donc comme une continuation affaiblie de celui qui se retirait, comme tenant en quelque sorte sa place et devant continuer au fond le même système dans un moment où il convenait que les représentans les plus énergiques de ce système disparussent de la scène pour qu’on pût en modifier l’application. On croyait, on disait que Pitt ne cesserait pas d’être l’ame de tout ce qui se ferait, qu’il inspirerait, qu’il soutiendrait le nouveau cabinet, et son attitude, son langage, celui même qu’Addington tenait en toute occasion, ne pouvaient que confirmer ces suppositions.

Quelques-uns des collègues de Pitt obtinrent, en rentrant dans la vie privée, des témoignages de faveur et des récompenses de leurs services. Lord Grenville fut pourvu d’une pension très forte. Dundas fut admis à la chambre des lords sous le titre de lord Melville, et la compagnie des Indes, dont il avait long-temps et utilement soigné les intérêts comme président du bureau de contrôle, lui vota 2,000 livres sterling de pension. Le chancelier, lord Longhborough, fut créé comte de Rosslyn. Pitt, dont la médiocre fortune était fort dérangée par suite de son application exclusive aux affaires de l’état, ne voulut et n’accepta rien.

Pendant qu’on terminait ces arrangemens, la France et l’Autriche avaient conclu à Lunéville un traité qui aggravait, pour le cabinet de Vienne, les stipulations de Campo-Formio. Le nouveau cabinet anglais, appelé pour faire la paix, ne tarda pas à ouvrir lui-même des négociations. Cette fois, de part et d’autre, on voulait bien sincèrement arriver à un résultat. Près d’une année s’écoula pourtant avant qu’on pût y parvenir. Dans cet intervalle, il survint plusieurs évènemens qui parurent améliorer la situation extérieure de l’Angleterre. Paul Ier périt assassiné, et sa mort brisa les liens de la coalition maritime du Nord, que Nelson avait déjà fort ébranlée par la victoire de Copenhague. La Russie et ses alliés reconnurent par des conventions formelles le principe de la visite des bâtimens neutres, même convoyés. C’était un grand succès pour la politique anglaise. Bientôt après une expédition préparée, comme celle de Copenhague, par le ministère de Pitt, obligea les Français à évacuer l’Égypte, et fit ainsi disparaître un des principaux obstacles qui s’opposaient à la paix. Quelque grands que fussent ces avantages, ils ne suffirent pas pour ranimer en Angleterre l’esprit public, découragé par tant de mécomptes. Les préparatifs que le premier consul, libre désormais de toute autre préoccupation, faisait alors au camp de Boulogne, l’armée qu’il y avait rassemblée, la flottille toute prête à la transporter sur le sol britannique et que Nelson venait d’attaquer sans succès, jetaient dans les ames une sorte de terreur. On voulait la paix, on la voulait presque à tout prix. Le ministère céda à cet entraînement. Le 25 mars 1802, le traité d’Amiens fut enfin signé. L’Angleterre rendit à la France toutes les possessions qu’elle lui avait enlevées pendant neuf ans de guerre ; elle restitua également à l’Espagne et à la Hollande toutes leurs colonies, à l’exception des îles de la Trinité et de Ceylan. Vainement les négociateurs britanniques s’efforcèrent de conserver aussi à leur pays le Cap et l’île de Malte, ou tout au moins cette dernière ; ils durent stipuler qu’elle serait rendue à l’ordre dans le délai de trois mois. L’acquisition de la Trinité et de Ceylan était bien peu de chose, sans doute, en comparaison du prodigieux accroissement de puissance que la France venait d’acquérir. Tels étaient cependant la lassitude universelle et le besoin de repos, que l’aide-de-camp du premier consul chargé de porter à Londres la ratification des préliminaires du traité y fut accueilli avec enthousiasme, et que le peuple traîna sa voiture en signe d’allégresse.


L. DE VIEL-CASTEL.