Essais d’histoire parlementaire de la Grande-Bretagne/06

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ESSAIS


D'HISTOIRE PARLEMENTAIRE.




III.

LORD SIDMOUTH

ET LE TORYSME ANGLAIS DEPUIS LE COMMENCEMENT DU SIECLE.




The Life and Correspondence of the right honorable Henry Addington first viscount Sidmouth, by the honorable George Pellew, dean of Norwich. — London, 1847


L’histoire intérieure de l’Angleterre au commencement de ce siècle était encore, il y a peu d’années, enveloppée d’une sorte de mystère. La dissolution du grand ministère de Pitt, la formation du cabinet présidé par Addington, les querelles de ces deux hommes d’état, d’abord si étroitement unis, les reviremens divers qui en furent la conséquence, tous ces faits se présentaient comme autant de problèmes sur lesquels s’exerçait, sans parvenir à les résoudre avec quelque certitude, la sagacité des esprits curieux. Deux publications importantes, les mémoires de lord Malmesbury et ceux de lord Eldon, avaient commencé, en dernier lieu, à soulever le voile. Les mémoires de lord Sidmouth, mis au jour il y a peu de mois, nous paraissent avoir achevé d’éclaircir les mobiles de ces événemens et d’en expliquer le véritable caractère. Comme il arrive presque toujours, on reconnaît, après les avoir lus, qu’il y avait, dans tout ce qui s’est passé à cette époque, beaucoup moins de combinaisons profondes, d’arrière-pensées, de machiavélisme, qu’on ne l’a généralement supposé. Il est certain qu’en admettant purement et simplement les versions officielles, on eût été bien plus près de la vérité qu’en se jetant, comme on l’a fait, dans le champ illimité des suppositions et des conjectures. Les révélations tardives des personnages politiques ajoutent généralement bien peu de chose à ce qu’ont pu savoir et comprendre, dès le premier moment, les hommes passablement informés et doués d’un bon jugement. Lorsqu’elles sont parfaitement sincères, l’utilité qu’on peut en retirer est moins d’apprendre des vérités inconnues d’une importance réelle que de se détromper des hypothèses mensongères et subtiles qui, en l’absence de documens positifs, séduisent trop souvent les imaginations trop confiantes. C’est ainsi que, dans un autre ordre d’idées, la vraie et saine philosophie a moins pour résultat d’élargir au-delà de certaines limites le cercle de nos connaissances, invinciblement circonscrites par la nature des choses, que de les épurer du fâcheux alliage des rêveries inventées par les sophistes.

En parlant des mémoires de lord Sidmouth récemment publiés, je ne me suis pas exprimé avec une complète exactitude. Nous n’avons pas les mémoires de lord Sidmouth, mais une vie de cet homme d’état écrite par son gendre, le révérend George Pellew, dans laquelle de nombreux extraits de sa correspondance se trouvent intercalés au milieu d’une narration composée, en partie, à l’aide de récits recueillis de sa bouche ; d’autres documens plus ou moins précieux y sont également encadrés, entre autres des fragmens considérables d’un journal manuscrit de lord Colchester, qui, sous le nom de M. Abbott, présida la chambre des communes après lord Sidmouth. Au point de vue littéraire, cette composition n’a rien de remarquable. L’auteur, uniquement occupé du soin de disposer avec ordre les matériaux qu’il avait sous la main, n’a apporté dans son travail aucune habileté de mise en œuvre : l’art des transitions, l’enchaînement du récit, lui sont absolument étrangers ; dans la masse des correspondances qu’il avait à sa disposition, il n’a pas su restreindre son choix à celles qui présentaient un véritable intérêt, et la crainte exagérée d’omettre la moindre particularité qui pût tourner à la gloire de son héros lui a fait très inutilement grossir son recueil d’une multitude de lettres dans lesquelles il est impossible de voir autre chose que des complimens insignifians de personnages obscurs ou subalternes. Il en résulte que la lecture de cet ouvrage est peu attrayante, non-seulement pour les esprits superficiels, mais même pour les esprits plus sérieux qui, aimant, véritablement l’histoire, veulent cependant qu’on la leur offre toute faite, toute dégagée de l’échafaudage compliqué sur lequel il faut se placer pour en construire le difficile édifice. Ceux-là seulement que le goût, le besoin de la vérité, possèdent assez fortement pour qu’ils ne craignent pas d’en aller chercher quelques parcelles au milieu de beaucoup d’inutilités et de lieux communs, ceux-là peuvent ne pas se laisser rebuter par une semblable lecture ; en y persévérant, ils seront récompensés de leurs laborieux efforts par plus d’une révélation intéressante, et ils reconnaîtront que des qualités très réelles, très estimables, très rares même et faites pour concilier à l’auteur toute leur confiance, compensent les défauts que je viens de signaler.

Comme lord Sidmouth, M. Pelleter appartient à la nuance la plus prononcée du parti tory, mais il porte dans cette opinion extrême un esprit de bienveillance, de tolérance, d’équité, dont je ne me souviens guère d’avoir trouvé ailleurs l’équivalent. Jamais, en racontant les luttes diverses dans lesquelles lord Sidmouth s’est trouvé engagé pendant sa longue carrière, il ne lui arrive d’accueillir sans le plus scrupuleux contrôle les versions défavorables aux adversaires de l’ancien ministre ; jamais il ne lui échappe contre eux une parole de haine, de mépris ou même de dédain. Il n’a que des témoignages d’admiration, d’amour, de respect pour Pitt, qui, après avoir été l’ami intime de lord Sidmouth, le fit deux fois sortir du ministère avec des circonstances si propres à le blesser. Quant à Canning, qui pendant plusieurs années employa toutes les ressources de son esprit, non-seulement à le combattre, mais à le discréditer et à le tourner en ridicule, le biographe évite, autant que possible, de prononcer son nom, sauf les rares occasions où il peut le montrer dans une attitude un peu moins hostile. De la part d’un tory, ces ménagemens excessifs envers deux hommes qui furent dans leur temps la force et l’honneur du torysme pourraient, jusqu’à un certain point, s’expliquer par des calculs de parti ; mais le chef des whigs, Fox, n’obtient pas une justice moins complète que son grand rival, et nulle part les puissantes facultés, les dons aimables qui le rendaient l’objet de tant d’enthousiasme et d’affection n’ont reçu un plus éclatant hommage. Il me serait facile de multiplier les exemples de cette remarquable impartialité.

On pourrait penser que M. Pellew, si indulgent, si bienveillant même pour les antagonistes de lord Sidmouth, se dédommage des éloges qu’il leur accorde en prodiguant à celui dont il écrit l’histoire les louanges les plus exagérées. On se tromperait. Sans doute, le jugement qu’il porte de son héros n’est pas celui du public désintéressé : cela n’est pas possible, et, s’il avait pu entrer dans la famille, vivre dans l’intimité d’un homme digne, à tous égards, d’estime et de respect, sans s’exagérer son importance et son mérite, sans se faire quelque illusion sur ses faiblesses, on lui en saurait presque mauvais gré. Toutefois ses préventions favorables ne l’aveuglent pas au point de lui faire perdre absolument de vue les vraies proportions de la physionomie historique de lord Sidmouth. Jamais il ne pense à le présenter comme un des membres de cette pléiade immortelle qui, à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci, jeta un si grand éclat sur le parlement britannique. Il ne voit en lui ni un grand orateur ni un de ces génies appelés à maîtriser le cours des événemens. Il le déclare même avec une franchise dont on doit lui savoir d’autant plus de gré que rien ne l’obligeait à cet aveu, puisque, après tout, en s’abstenant de prêter à son beau-père, à son ami, des perfections imaginaires, il eût satisfait aux exigences les plus scrupuleuses. Ce bon sens, cette loyauté d’appréciation, ne suffisent certainement pas pour faire un complet historien ; mais ce n’est pas de l’histoire proprement dite que s’est proposé d’écrire M. Pellew. Il n’a voulu évidemment que préparer des matériaux pour ceux qui raconteraient un jour une époque mémorable, et ses dispositions personnelles le rendaient incontestablement propre à l’accomplissement d’une pareille tâche.

Ce que j’ai dit du livre de M. Pellew doit suffire pour en indiquer la valeur véritable et même pour donner jusqu’à un certain point la mesure du personnage dont il a retracé la vie. Si rien dans la personne de lord Sidmouth n’était assez éminent pour arrêter les regards de la postérité, un concours de circonstances l’a mis par momens en position d’influer sur les destinées de son pays, sur celles même de l’Europe et du monde. Je voudrais essayer de dégager, des prolixes récits de son biographe, ce qui peut jeter quelque jour sur ces grands intérêts.


I.

Lord Sidmouth, connu pendant la première moitié de sa vie sous le nom d’Henri Addington, était né le 30 mai 1757, dans le comté d’Oxford, où sa famille possédait, depuis un grand nombre de générations, un domaine d’une étendue moyenne. Son père, médecin célèbre, avait dû à l’exercice de sa profession d’être introduit dans l’intimité de lord Chatham, dont il était devenu l’ami et le confident, quelquefois même l’agent dans ces négociations souterraines auxquelles ce grand homme abaissait sa fierté, pendant les dernières années de sa vie, pour essayer de reconquérir son ancienne puissance. Le jeune Addington, après avoir fait d’assez bonnes études, se destina d’abord au barreau ; mais un mariage qu’il contracta à l’âge de vingt-quatre ans, et qui lui donna le bonheur domestique, premier besoin d’une ame douce et calme comme la sienne, interrompit bientôt sa carrière. Les préoccupations de la famille et de la propriété eussent peut-être absorbé l’existence de celui qui devait être le premier ministre de son pays, si une impulsion étrangère n’était venue stimuler en lui une ambition qui s’ignorait encore.

Par suite des rapports qui avaient uni son père à lord Chatham, il avait connu dès son enfance William Pitt, moins âgé que lui de deux ans. Plus tard, cette liaison était devenue une amitié véritable. Pitt, déjà parvenu, malgré sa grande jeunesse, au gouvernement de l’Angleterre, désirait naturellement s’entourer d’auxiliaires en qui il pût placer une entière confiance. Les élections de 1784, qui brisèrent la majorité organisée contre lui par la fameuse coalition, ouvrirent les portes de la chambre des communes à une génération nouvelle d’hommes politiques dévoués, pour la plupart, au vainqueur de Fox et de lord North. Addington, élu par le bourg de Devizes à la place de son beau-frère, qui s’était volontairement retiré, entra au parlement au moment même où il accomplissait sa vingt-septième année. Il avait mis peu d’ardeur à s’en préparer l’accès, il mit peu d’empressement à y prendre la parole. Il suivait attentivement toutes les délibérations, mais près de deux années s’écoulèrent avant qu’il pût se décider à entrer en lice avec les brillans et puissans orateurs qui figuraient alors sur les bancs de l’opposition comme sur ceux de la trésorerie. Une timidité qu’il ne surmonta jamais complètement ne lui permettait pas de se dissimuler combien il leur était inférieur. Pitt essayait vainement de lui inspirer plus de confiance ; pour le décider enfin à parler, il fallut qu’il lui en imposât, pour ainsi dire, l’obligation. A l’ouverture de la session de 1786, il le pria, suivant un usage particulier au parlement britannique, de seconder le député ministériel chargé de présenter le projet d’adresse. Addington, ainsi provoqué, ne recula pas devant cette épreuve : il réfuta les attaques dirigées contre le projet, et son discours obtint quelque succès. L’année suivante, il se hasarda encore à appuyer la proposition d’établir une taxe sur les chevaux, et cette fois aussi il fut écouté avec assez de faveur. Il ne semble pas, cependant, que ces marques d’approbation, qu’on exagérait à dessein pour l’encourager, aient pu vaincre sa répugnance à se produire en public, et, pendant les deux sessions qui suivirent, il garda un silence complet. Son nom ne figure pas dans les grands débats auxquels donna lieu la question de la régence, lorsque George III éprouva la première atteinte de sa terrible maladie.

Addington ne restait pourtant pas inactif. Il participait constamment aux travaux des comités, s’instruisant ainsi dans les détails des affaires proprement dites, et acquérant l’expérience des formes, des traditions, des procédés parlementaires, si compliqués et si multipliés chez nos voisins. Son aptitude remarquable à ce genre de travaux qui exigent, non pas sans doute une portée d’esprit très élevée, mais beaucoup d’application, de sens et de sagacité, lui procura peu à peu une grande considération, et, la présidence de la chambre des communes étant venue à vaquer dans l’été de 1789, Pitt n’eut pas de peine à diriger sur lui le choix de l’assemblée. L’opposition combattit faiblement une candidature dont personne ne contestait la parfaite convenance. Addington réunissait, en effet, à un degré éminent, tout ce qui pouvait le rendre propre à ces hautes fonctions. Une santé forte, une voix claire et sonore, une belle figure que relevait encore alors l’éclat de la jeunesse, une physionomie pleine de douceur et de gravité ; des manières bienveillantes, une égalité d’humeur vraiment imperturbable, telles étaient les qualités diverses qui le prédestinaient, pour ainsi dire, à devenir un des meilleurs orateurs qui aient jamais dirigé les délibérations de la chambre des communes.

A peine âgé de trente-deux ans, la fortune venait de le mettre à sa véritable place, à celle où il pouvait valoir tout ce qu’il valait en effet. Il lui fallut peu de temps pour y justifier, pour y surpasser l’attente de ses amis et pour se concilier les suffrages de ceux même que l’esprit de parti eût pu entraîner à le juger moins favorablement. Aussi, dans le cours de la session suivante, la chambre s’étant déterminée à établir sur des bases nouvelles le traitement qu’elle allouait à son président, une immense majorité en éleva le chiffre à 6,000 livres sterling au lieu de 5,000 qu’on avait d’abord proposées. Les amis particuliers d’Addington votèrent seuls, à sa demande, contre cette augmentation. Cette faveur universelle ne fut pas, comme il arrive quelquefois, un engouement passager dû à quelque heureux hasard. On sait qu’en Angleterre l’orateur de la chambre est réélu, non pas à chaque session, mais seulement au commencement de chaque législature. Quatre fois, en douze ans, Addington eut à subir cette épreuve, et quatre fois il obtint l’unanimité des votes. L’opposition, en joignant ses suffrages à ceux du parti ministériel pour le porter au fauteuil, se complaisait même à exprimer avec effusion la satisfaction complète qu’elle éprouvait de l’habileté avec laquelle il conduisait les délibérations, de sa haute impartialité et de sa parfaite courtoisie.

La répugnance qu’il avait jusqu’alors témoignée à prendre une part active aux discussions s’accordait trop bien avec les convenances, avec les devoirs même de sa position actuelle pour qu’il essayât de nouveau d’en triompher. Pendant la longue durée de sa présidence, qui comprend la période si agitée de la guerre contre la révolution française, on ne le vit que bien rarement se mêler aux débats dans ces comités généraux où, les fonctions de l’orateur passant en d’autres mains, il recouvre, s’il le veut, l’usage de la parole. Lorsque Pitt, en 1797, pour subvenir aux énormes dépenses de la guerre, que l’emprunt et l’accroissement des impôts indirects ne suffisaient plus à alimenter, proposa le triplement des taxes directes, Addington fit ajouter au projet ministériel une clause portant que le trésor recevrait toutes les contributions volontaires offertes pour concourir à la défense de l’état. Le produit de ces souscriptions, qui s’éleva à 1,500,000 livres sterling, prouva qu’il n’avait pas trop compté sur la puissance du sentiment patriotique. Deux ans après, la question de l’union législative de l’Irlande à la GrandeBretagne ayant été pour la première fois soumise au parlement, Addington prononça en faveur de cette mesure un discours très développé et assez bien raisonné.

Ce qui agrandissait beaucoup la situation d’Addington, c’était son intimité avec le premier ministre, qui le consultait sur tous les actes importans du gouvernement, ou du moins ne lui laissait rien ignorer de ce qui se faisait et se préparait. Leurs opinions et leurs sentimens s’accordaient alors d’une manière presque absolue. Rien dans leur position respective ne provoquait ces susceptibilités, ces jalousies qui, à la longue, détruisent la plupart des amitiés politiques, et il eût fallu, d’ailleurs, de la part d’Addington, une étrange présomption pour qu’il pût penser, à cette époque, à se séparer du grand homme qui lui avait ouvert la carrière, et que tous les adversaires de la révolution française, tous les amis des institutions britanniques, sauf un petit nombre de whigs fourvoyés à la suite de Fox, considéraient alors comme le plus puissant champion de la cause monarchique.

Il eût été à désirer pour l’un et pour l’autre, pour le parti qu’ils représentaient pour l’Angleterre elle-même, que cette position ne se modifiât pas. Addington en comprenait tous les avantages. En 1793, il refusa l’offre d’une secrétairerie d’état. Il paraîtrait cependant que Pitt prédit d’assez bonne heure l’événement qui devait les placer un jour dans des rapports si différens, et s’il faut s’en rapporter à une assertion, d’ailleurs assez vague, de M. Pellew, il aurait dit à Addington, dès l’année 1797, qu’il devait se préparer à l’idée de se trouver un jour chargé de tout le poids du gouvernement. Ce mot, s’il a été prononcé en effet, et si ce n’était pas un de ces complimens sans conséquence qui échappent souvent dans une conversation familière, se rapporte sans doute au moment où les étonnans succès de la république française, la suspension des paiemens de la banque de Londres et la révolte de la flotte, en portant au plus haut point les dangers de l’Angleterre, firent croire à beaucoup de personnes, jusque alors dévouées à Pitt, qu’un changement d’administration pouvait être devenu indispensable ; peut-être aussi Pitt voulait-il parler seulement de ce qui arriverait dans le cas où il viendrait à mourir.

La crise où l’on était alors engagé n’eut pas les résultats qu’elle semblait annoncer. Non-seulement le gouvernement britannique surmonta ses difficultés intérieures, mais il parvint à renouer contre la France les liens brisés de la coalition ; la fortune des armes devint pour un moment favorable à la ligue européenne, et, tandis que naguère le cabinet de Londres demandait la paix au directoire français sans pouvoir l’obtenir, on le vit, lorsque le 18 brumaire eut porté Napoléon Bonaparte au pouvoir, repousser les avances pacifiques du premier consul avec une raideur injurieuse que peut à peine expliquer le caractère hautain de lord Grenville, secrétaire d’état des affaires étrangères. Bien qu’Addington fût alors d’avis qu’il convenait de continuer la guerre, il n’approuva pas le ton des dépêches écrites par lord Grenville à M. de Talleyrand : il pensait avec raison qu’un pareil langage manquait de dignité autant que de modération, et qu’il devait faire tort dans l’opinion au gouvernement qui le tenait. Il ne serait pas impossible que ce fût aussi le sentiment de Pitt, et qu’en cette occasion, comme en plusieurs autres, l’humeur impérieuse de son collègue eût fait quelque violence à sa modération naturelle.

On sait quel fut le triste résultat de ces bravades. Au bout de quelques mois, les batailles de Marengo et de Hohenlinden avaient abattu l’Autriche aux pieds de la France, et la Russie, réconciliée avec le premier consul, se mettait à la tête d’une confédération maritime contre L’Angleterre, complètement isolée. Ce qui aggravait les périls d’une telle situation, c’est que l’état intérieur du pays était aussi fort alarmant. Une disette prolongée, en augmentant la misère produite par une guerre de dix années, avait excité au sein des classes pauvres, dans toutes les parties du royaume-uni, une extrême irritation, et l’Irlande particulièrement semblait sur le point de se révolter encore une fois. On a cru dans le temps, on a souvent répété depuis, qu’en présence de ces complications, Pitt, reconnaissant l’impossibilité de continuer la guerre, et ne voulant ni s’humilier personnellement en se chargeant de négocier avec l’ennemi qu’il avait tant insulté, ni mettre obstacle, en restant au pouvoir, à une pacification devenue nécessaire, s’était décidé à quitter temporairement la scène politique. Pour dissimuler le motif de sa retraite, Pitt aurait fait naître à plaisir ou du moins singulièrement exagéré un dissentiment entre le roi et lui sur la question de l’émancipation catholique ; mais, afin de se ménager la possibilité de revenir au pouvoir le jour où les circonstances réclameraient de nouveau le concours de son énergie et d’empêcher qu’en son absence des mains étrangères ne dérangeassent les ressorts du gouvernement, il aurait désigné au roi, pour occuper provisoirement sa place, l’orateur de la chambre des communes, son ami, son confident. Cette supposition était sans doute très ingénieuse ; elle séduira quiconque n’a pas appris par l’expérience que les affaires ne se conduisent guère avec cette régularité symétrique, et que les passions, les amours-propres des hommes publics se prêtent difficilement à d’aussi subtiles combinaisons. Aujourd’hui, après les révélations que le temps a successivement amenées, après celles surtout que contient la Vie de lord Sidmoutlh, il n’est plus possible de méconnaître que la version long-temps accréditée n’était pas conforme à la réalité des faits. Cela ne veut pas dire qu’il ne s’y mêle aucune portion de vérité. Incontestablement, la position fausse et pénible où Pitt se trouvait placé par suite des victoires de la France et de la défection des alliés de l’Angleterre dut le porter à abandonner plus facilement le pouvoir ; peut-être même s’applaudit-il en secret d’un concours de circonstances qui l’autorisait à se retirer sans paraître céder à la mauvaise fortune, à laisser à d’autres la tâche des négociations à entamer avec l’ennemi vainqueur, et à se réserver pour de meilleurs temps. Toutefois il est certain que sa démission ne fut pas une mesure concertée soit avec le roi, soit avec Addington, qu’elle résulta d’un désaccord sérieux avec le vieux monarque, que Pitt, s’il approuva le choix de son successeur, ne le conseilla pas, et qu’Addington ne reçut pas le pouvoir de ses mains pour l’exercer en quelque sorte à titre de délégué temporaire. Voici comment les choses se passèrent en effet.

Pitt croyait sincèrement que, pour consolider l’union récemment décrétée entre l’Angleterre et l’Irlande, il fallait effacer les derniers restes de la législation barbare qui avait si long-temps pesé sur les catholiques, c’est-à-dire sur l’immense majorité de la population irlandaise. Par suite d’adoucissemens successifs, cette oppression, naguère si cruelle, se trouvait à peu près réduite à l’incapacité de siéger dans le parlement et à l’exclusion de toutes les fonctions publiques de quelque importance. Pitt voulait abaisser cette barrière ; il projetait même d’allouer une dotation au culte catholique, moyennant certaines garanties, destinées, à rassurer l’église protestante sur le maintien de sa suprématie. Ses agens, allant peut-être au-delà de ses instructions, avaient, à ce qu’il paraît, fait luire cette perspective aux yeux du peuple et du clergé irlandais pour vaincre la résistance qu’ils avaient d’abord opposée à l’union, et ce n’avait pas été, dit-on, un des moyens les moins efficaces auxquels ils avaient eu recours. Pitt n’a jamais reconnu qu’il se fût ainsi engagé. Il pensa néanmoins que, l’Irlande ayant cessé de former un état séparé dans lequel les catholiques, à raison de leur nombre, n’auraient pu, sans danger pour la religion établie, être admis à une entière égalité de droits avec les protestans, le moment était venu de les délivrer, tant dans cette partie de l’empire britannique que dans toutes les autres, d’une servitude qui n’était plus justifiée par la raison d’état. L’entreprise, cependant, n’était rien moins que facile. La haine et la terreur de la religion romaine, de ce qu’on appelait le papisme, avaient encore des racines bien profondes, non-seulement dans la masse ignorante du peuple protestant, mais dans les classes plus éclairées et même parmi les hommes d’état voués, par caractère ou par système, à la défense des vieilles institutions. Méconnaissant la différence des temps, on les entendait répéter sans cesse que l’édifice de la constitution était fondé sur la domination du protestantisme et sur l’exclusion absolue du papisme, qu’il fallait bien se garder d’ébranler ces bases, que l’église romaine, toujours immuable, comme elle s’en glorifie, n’avait pas cessé d’être l’opiniâtre ennemie de toute liberté, qu’en accordant à ses sectateurs l’entière liberté de leur culte et même l’exercice de certains droits politiques, on avait plus que satisfait à ce que pouvait légitimement réclamer la tolérance la plus étendue. Tels étaient les sophismes par lesquels des hommes dont un grand nombre ne manquait ni de lumières, ni d’équité, ni de bienveillance, ni, à d’autres égards, d’un véritable libéralisme, s’encourageaient, en toute sûreté de conscience, à maintenir leurs compatriotes dans une sorte d’ilotisme. Plus que personne, George III était dominé par des préjugés si conformes à ses instincts despotiques, à sa piété peu éclairée et à son aversion pour toute innovation. Ce n’était pas sans répugnance qu’il s’était prêté aux derniers adoucissemens apportés à la condition des catholiques, et il était résolu à ne pas se laisser entraîner plus loin. Le progrès de l’âge, l’affaiblissement même dont les premières atteintes d’une maladie terrible avaient frappé quelques années auparavant ses facultés mentales, loin de le disposer à écouter plus docilement des conseils de tolérance, l’avaient rendu plus opiniâtre et plus intraitable. Il s’était d’ailleurs interdit toute concession en se persuadant que le serment prêté par les rois d’Angleterre à leur avènement, et qui les engage à maintenir l’église protestante, leur défend, par voie de conséquence, tout ce qui pourrait tendre à favoriser le catholicisme. Le paralogisme était grossier, mais, de tout temps, on a vu des hommes bien autrement intelligens que George III et non moins honnêtes accepter avec une singulière facilité les argumens qui leur permettent de placer leurs passions et leurs préjugés sous la sauve-garde d’un prétendu devoir de conscience, et se figurer qu’ils obéissent à une loi morale alors qu’ils satisfont leurs mauvais penchans.

Pitt, qui connaissait ces dispositions de George III, ne se dissimulait en aucune façon la gravité des obstacles qu’elles opposaient à son projet ; aussi ne mit-il pas, dans les démarches qu’il fit pour en préparer l’accomplissement, la hardiesse et la résolution qui caractérisaient d’ordinaire ses entreprises. Il y avait déjà plusieurs mois qu’il s’en occupait, de concert avec la plupart de ses collègues, et il n’avait pas encore osé en parler au roi, George III avait pourtant reçu, de ceux des membres du conseil qui désapprouvaient le plan du premier ministre, quelques informations incomplètes sur ce qui se préparait, et il s’en était singulièrement alarmé. Il n’était pas possible de retarder davantage une explication. On allait ouvrir la première session du parlement uni de Grande-Bretagne et d’Irlande, et le discours du trône devait, conformément au plan adopté par Pitt et par ses amis, annoncer une mesure qu’ils considéraient comme le complément de l’union. Il était plus que temps de s’entendre avec le roi sur les paroles qu’on se proposait de placer dans sa bouche. Pitt n’ayant pas voulu entamer lui-même une négociation aussi délicate, Dundas et lord Grenville acceptèrent cette difficile commission. Ils se gardèrent bien de dire au vieux monarque qu’il s’agissait d’une détermination déjà tout-à-fait arrêtée ; ils ne lui en parlèrent guère que comme d’une idée qui leur était personnelle. Malgré tous ces ménagemens, George III, décidé d’avance à repousser la proposition qu’on lui faisait entrevoir, se mit aussitôt en défense.

Des circonstances accidentelles lui avaient fait rencontrer plusieurs fois Addington. Il avait reconnu, en causant avec lui, que les vues politiques de l’orateur des communes étaient à peu près conformes aux siennes, particulièrement au sujet de la question catholique. Sans doute aussi les manières douces et respectueuses d’Addington avaient plu à un prince accoutumé à la raideur un peu sèche de Pitt et de lord Grenville. Dans l’embarras où venaient de le jeter les ouvertures de ses ministres, c’est à lui qu’il s’adressa pour demander du secours. Il lui écrivit, le 29 janvier 1801, une lettre que je crois devoir insérer ici tout entière, parce qu’elle peint à la fois l’homme et la situation :

« L’orateur de la chambre des communes connaît assez, je l’espère, la haute estime que je fais de la droiture de son caractère privé aussi bien que de son habileté et de sa sagesse dans l’accomplissement de ses devoirs officiels pour ne pas être surpris de mon désir de lui communiquer les appréhensions très graves que je conçois de l’existence d’un projet de proposer à la première session du parlement du royaume-uni une mesure de la nature la plus funeste, projet formé par un homme qui se qualifie lui-même ami de l’administration, je veux dire lord Castelreagh : il ne s’agit de rien moins que d’admettre les catholiques romains du royaume-uni à une complète égalité de droits avec ceux de l’église établie pour siéger dans les deux chambres du parlement et pour occuper des emplois de confiance ou des places lucratives. Les personnes les mieux informées font entendre que M. Pitt favorise cette opinion. Que ce soit celle de lord Grenville et de M. Dundas, j’en ai la preuve la plus positive, puisqu’ils me l’ont déclaré. Je ne leur ai certainement pas dissimulé l’aversion que m’inspire une pareille idée, que, si on venait à y donner suite, je considérerais comme un devoir d’en exprimer publiquement une désapprobation, et qu’aucune considération ne me ferait jamais consentir à ce que je regarde comme la destruction de l’église établie, de cette église que, par la sagesse du parlement, moi et mes prédécesseurs nous avons été obligés, à notre couronnement, de prêter serment de soutenir.

« Cette idée de donner des droits égaux à toutes les églises chrétiennes est contraire à la législation de toute espèce de gouvernement en Europe, car il est bien connu que la tranquillité ne peut subsister dans un pays où il n’y a pas d’église établie.

« J’abuserais bien inutilement du temps de l’orateur si j’en disais davantage, sachant que nous pensons de même sur cet important objet. Je désire qu’il veuille bien, de lui-même, ouvrir les yeux de M. Pitt sur le danger qu’il y aurait à soulever cette question fâcheuse, en sorte qu’il le détourne de me parler jamais d’une matière sur laquelle j’ai peine à converser de sang-froid, et qu’il lui fasse comprendre qu’elle inquiète grandement tous les membres fidèles de notre église, tous ceux, j’en suis convaincu, qui, la considérant avec calme, reconnaissent qu’un tel changement renverserait inévitablement les bases de notre excellente et heureuse constitution, et nous ferait marcher exactement sur les traces de la révolution française.

« J’ai adopté ce moyen de faire connaître mes sentimens à l’orateur, parce que j’ai cru qu’il ne lui conviendrait pas que je l’appelasse auprès de moi, alors qu’il ne pourrait en faire connaître le motif ; mais, si cette déplorable mesure devait être en effet proposée, je me croirais autorisé, par la notoriété de l’événement, à mettre de côté toute étiquette et à demander à l’orateur de venir me voir. »

Cette lettre est caractéristique. Une traduction peut difficilement reproduire l’incorrection, le vague, le tour pénible des expressions qui y correspondent si bien à la confusion des idées. On sent, en la lisant, qu’elle est l’œuvre d’une intelligence affaiblie, incapable de gouverner, de coordonner ses propres impressions ; on sent que le malheureux roi, d’autant plus entier dans ses préjugés qu’il n’est plus en état de les raisonner, redoute par-dessus tout la fatigue et l’irritation d’une lutte dans laquelle il comprend que sa raison pourrait succomber.

Addington accepta la commission dont il se trouvait si singulièrement chargé. Il alla trouver Pitt et essaya de l’engager à renoncer à son projet. On ignore ce qui se passa dans cet entretien : il paraît qu’Addington crut avoir ébranlé la détermination de son ami, et que le roi partagea cette espérance ; mais ils ne tardèrent pas à apprendre que Pitt était résolu à se retirer, si son plan n’était pas adopté. Dès le 31 janvier, le roi annonça à Addington qu’il se proposait de le mettre à la tête d’un nouveau ministère. Le premier mouvement de l’orateur des communes fut de refuser. « Mettez la main sur votre cœur, lui dit le roi, et demandez-vous de quel côté je devrai me tourner pour trouver un appui, si vous ne voulez pas me donner le vôtre. » Quelque pressantes que fussent ces instances, Addington crut, avant d’y céder, devoir consulter Pitt lui-même, qui lui répondit : « Mon cher Addington, je n’entrevois que des désastres si vous hésitez. »

Le 1er février, le roi reçut enfin de Pitt la communication écrite qui établissait officiellement la position prise par cet homme d’état. Un billet de la main royale fut aussitôt envoyé à Addington pour l’inviter à se rendre au palais dès le lendemain. « Le roi, y était-il dit, le roi veut répondre sur-le-champ, ne pouvant supporter la pensée de laisser un homme qu’il aime et qu’il respecte dans un état de suspension aussi désagréable, alors que, sur le fond de la communication, l’opinion de sa majesté est formée de la manière la plus complète et la plus inaltérable. Le roi veut donc avoir l’avis de M. Addington sur la manière d’exprimer des sentimens qui sont certainement affectueux, bien que la détermination puisse être pénible : ces sentimens doivent être rendus de manière à écarter toute mauvaise impression, mais sans encourager le moins du monde à penser qu’on puisse jamais céder dans une question telle que le roi manquerait à sa conscience et à toutes ses obligation, envers le pays, s’il se départait de ce qu’il regarde comme un devoir civil et religieux. »

La réponse fut, en effet, rédigée dans un sens très positivement contraire à toute idée de concession en faveur des catholiques, mais en termes calculés pour laisser à Pitt la possibilité de garder le pouvoir en renonçant honorablement à ses exigences. Pitt n’y pensait nullement, et, la réplique qu’il fit à la lettre du roi ayant prouvé qu’une conciliation était impossible, George III lui écrivit, le 5 février, qu’il allait pourvoir, sans plus de retour, à un nouvel arrangement ministériel. Addington, qui, jusqu’à ce moment, avait sincèrement travaillé à écarter la nécessité d’un pareil changement, s’occupa dès-lors de réunir les élémens du cabinet qu’il était appelé à présider, et Pitt, loin de lui susciter aucun obstacle, l’assista activement dans cette difficile tâche, engageant ses amis à entrer dans une combinaison qu’il promettait d’appuyer de toute son influence. Addington, de son côté, pour recruter plus facilement des auxiliaires, n’hésitait pas à dire qu’il se considérait comme le lieutenant de Pitt, comme le représentant de sa politique. Ces propos, qui étaient alors, sans aucun doute, l’expression sincère de leur pensée, devaient plus tard leur être souvent et amèrement rappelés, comme s’ils eussent constitué de leur part l’engagement formel de ne jamais se séparer.

Déjà la recomposition du cabinet était presque terminée, il ne restait plus qu’à remplir quelques formalités. Les anciens ministres, bien qu’ils expédiassent encore les affaires, ne se considéraient plus comme les organes sérieux du gouvernement, et, Addington ayant annoncé officiellement à la chambre des communes qu’elle avait à se pourvoir d’un autre orateur, elle lui avait voté des remercîmens unanimes pour la manière dont il l’avait présidée pendant douze années. Tout à coup on apprit que le roi était gravement malade. L’anxiété à laquelle il avait été livré pendant quelques semaines avait suffi pour jeter une complète perturbation dans son esprit affaibli ; il avait, pour la seconde fois, perdu la raison. On allait donc se trouver réduit à la nécessité d’organiser une régence dans un moment où il n’y avait pas même de ministres et où la situation extérieure du pays avait une si menaçante gravité. La fortune de l’Angleterre la préserva de cette terrible épreuve : la santé du roi se rétablit plus promptement qu’on n’aurait osé l’espérer. Cependant quelques semaines s’écoulèrent avant qu’on pût se hasarder à l’entretenir de matières politiques, et, pendant ce temps, les arrangemens ministériels restèrent inachevés. Dans cet intervalle, l’idée de rappeler Pitt au pouvoir en considérant comme non avenu tout ce qui s’était passé depuis quelques mois se présenta à certains esprits. Les mémoires de lord Malmesbury nous avaient déjà révélé cette circonstance ; ils avaient même donné lieu de croire qu’Addington était entré sérieusement dans cette pensée, qu’il avait offert à Pitt de lui rendre le ministère, et que c’était Pitt qui, après avoir paru un moment disposé à accueillir ces ouvertures, les avait définitivement rejetées. Le rôle que cette version prêtait aux deux personnages avait bonne grace de part et d’autre. Il paraît malheureusement que les choses ne se passèrent pas ainsi, et le journal manuscrit de lord Colchester, cité par le biographe de lord Sidmouth, contient un récit moins héroïque, mais bien plus conforme à la nature du cœur humain. Suivant ce journal, Dundas et d’autres amis particuliers de Pitt, croyant en effet que, dans les conjonctures si périlleuses où le pays se trouvait placé par la maladie du roi, l’intérêt public commandait de rendre à ce puissant homme d’état la direction des affaires en ménageant à Addington une grande position officielle, s’efforcèrent d’amener les esprits à cette opinion. Pitt, entraîné par leurs conseils, se persuada que c’était aussi l’avis d’Addington. Il lui fit savoir par un intermédiaire que, s’il désirait réellement une pareille combinaison, et si elle avait l’approbation du roi, pour son compte il était prêt à discuter les offres qu’on lui ferait à cet effet. Addington ne fut pas médiocrement surpris d’une communication à laquelle rien ne l’avait préparé. Sa réponse exprima d’une façon peu équivoque l’étonnement et la susceptibilité blessée. Il n’avait certes pas, dit-il, désiré quitter le poste qu’il occupait naguère ; c’étaient les anciens ministres eux-mêmes qui l’y avaient déterminé, en lui déclarant qu’ils étaient irrévocablement décidés à se retirer, et que son acceptation du ministère était le seul moyen de salut qui restât à la couronne ; en ce moment encore, son vœu le plus ardent serait de rentrer dans la vie privée et de leur remettre le pouvoir, si cela pouvait se faire d’une manière honorable pour tout le monde et conforme à la volonté royale. Il ne s’opposait nullement à ce qu’ils en parlassent au roi ; mais, quant à lui, il n’en prendrait pas l’initiative, et il supposait qu’avant de soumettre ce nouveau plan à un prince dont la santé venait d’être si cruellement éprouvée, on croirait devoir consulter les médecins pour s’assurer qu’elle ne recevrait pas un dangereux ébranlement d’une communication si inattendue. Cette réponse dut faire comprendre à Pitt qu’on l’avait poussé à une fausse démarche. Dissimulant son mécontentement, il déclara que, tout bien considéré, le plan de Dundas ne convenait pas à l’état des choses, et il affecta de dire hautement que, le nouveau ministère étant en ce moment le seul possible, il ne reconnaîtrait pas pour ses amis ceux qui lui feraient opposition. Ainsi se termina ce regrettable incident. Les traces d’un malentendu qui d’ailleurs n’avait pas éclaté dans le public parurent effacées, mais il en resta certainement dans l’esprit des deux principaux intéressés une impression pénible, un sentiment de défiance et de malaise.

Addington prit enfin possession du ministère. Le cabinet dont il devenait le chef comprenait, avec quelques anciens collègues de Pitt qui n’avaient pas partagé son opinion sur la nécessité d’émanciper les catholiques, plusieurs hommes jusqu’alors étrangers à la direction suprême des affaires. Aucun d’eux n’était connu soit pour une haute éloquence, soit pour un caractère ou des talens supérieurs ; presque aucun ne compensait par une grande position de naissance ou de fortune ce qui leur manquait à tous en distinction personnelle. Une telle combinaison semblait bien peu proportionnée à l’étendue des difficultés et des périls. Néanmoins, grace à un heureux concours de circonstances, le nouveau ministère obtint d’abord d’éclatans succès. L’Égypte fut enlevée aux Français. La victoire de Copenhague brisa la ligue maritime du Nord, qui menaçait dans son principe la force de l’Angleterre. La mort de l’empereur Paul rompit les rapports intimes qui commençaient à s’établir entre la Russie et la France, et qui allaient les réunir dans une alliance contre le cabinet de Londres. L’Angleterre se trouva en mesure de traiter avec plus d’avantage d’une paix que l’opinion publique réclamait impérieusement, et, comme le dominateur de la France croyait aussi en avoir besoin pour affermir son autorité, les négociations ne tardèrent pas à s’ouvrir. Dirigées par Addington et par lord Hawkesbury, secrétaire d’état des affaires étrangères, avec une modération ferme et habile, elles aboutirent promptement au traité d’Amiens, dont les clauses, parfaitement honorables pour l’Angleterre, à qui elles laissaient une partie de ses conquêtes, furent d’abord l’objet d’un assentiment presque universel.

Le peuple anglais, soulagé tout à la fois du fardeau des taxes énormes que lui imposait la guerre et du surcroît de privations qu’y ajoutait une disette dont on avait enfin atteint le terme, commençait à respirer. L’allégement des souffrances publiques calmait naturellement la violence des partis ; l’ordre public, un moment troublé par des conspirations et des émeutes auxquelles on avait opposé des lois d’exception temporaires et l’action rigoureuse de la justice, était complètement rétabli. Dans le parlement même, le cabinet sembla pendant quelque temps ne plus compter d’adversaires. Pitt et ses amis, sauf un très petit nombre de dissidens, lui prêtaient un appui franc et soutenu. Le parti de Fox, considérant comme une victoire la retraite de l’ancien ministère, ménageait les successeurs de Pitt et affectait de voir dans leur avènement, sinon l’inauguration de sa propre politique, au moins l’abandon, le désaveu de celle qu’il avait si long-temps combattue. Déjà même quelques-uns des membres de ce parti, à qui une opposition de vingt années commençait à peser, saisissaient, pour se rapprocher du pouvoir, l’occasion ou le prétexte d’un changement de personnes. Quant à cette classe qu’on désigne en Angleterre sous le nom de country gentlemen, et qui répond à notre noblesse de province, classe très influente dans la chambre des communes, où elle a presque toujours représenté l’esprit de conservation un peu exagéré, elle était animée d’une bienveillance particulière pour les nouveaux conseillers de la couronne. Les hommes de cette classe, pour la plupart honnêtes, médiocres, indépendans par position, dépourvus d’ambition personnelle, sont toujours portés à voir avec répugnance tout ce qui fait du bruit, tout ce qui trouble le repos routinier, qui est, à leurs yeux, le plus grand des biens. Ralliés autour de Pitt par le sentiment intime de la supériorité qui le rendait plus propre qu’aucun autre à gouverner l’Angleterre au milieu des orages soulevés par la révolution française, ils n’eussent certainement rien fait pour lui ôter le pouvoir, ils continuaient à l’estimer et à l’admirer ; mais ils n’étaient pas éloignés de penser que, les circonstances ayant changé et les dangers extérieurs s’étant éloignés, le pays devait trouver quelque avantage à n’être plus gouverné par des hommes engagés trop long-temps dans les combats parlementaires pour être suffisamment aptes à opérer la réconciliation des partis, cette chimère favorite de la bienveillance inexpérimentée. Sous beaucoup de rapports d’ailleurs, Addington et plusieurs de ses collègues leur inspiraient une singulière sympathie. Long-temps dominés et éblouis par le génie de Pitt et de Fox, ce n’était pas sans une secrète complaisance qu’ils voyaient la direction du gouvernement passer enfin à des esprits d’une portée plus modeste, dont les conceptions moins hardies, moins élevées, ne dépassaient pas d’aussi loin le niveau de leur intelligence.

Des motifs analogues appelaient sur les nouveaux ministres la faveur particulière du roi. George III, qui, dans les commencemens de son règne, avait mis tant d’opiniâtreté à exclure de son conseil quiconque prétendait y faire prévaloir des idées tant soit peu contraires à son étroite politique, s’était résigné depuis, sous l’empire de la nécessité et pour conjurer de grands périls, à subir la supériorité hautaine de Pitt et de lord Grenville. Un revirement inattendu le mettait tout à coup en présence d’hommes portés par sentimens, par principes, par préjugés, à un respect excessif, à une sorte d’adoration pour l’autorité royale, et qui, au surplus, pour lui complaire, n’avaient pas à faire de sacrifices d’opinions, puisque les leurs comme les siennes étaient celles du vieux torysme. Il était impossible qu’il n’éprouvât pas d’un tel changement un grand bien-être moral et qu’il ne prît pas en affection ceux qui en étaient pour lui l’instrument. Addington et le nouveau chancelier, lord Eldon, ne tardèrent pas à recevoir les témoignages les moins équivoques de sa confiance et de son amitié. Ces témoignages avaient même souvent un caractère excessif qu’explique l’affaiblissement de la raison de ce malheureux prince. Certains propos qu’il tint à ses ministres favoris, certains billets qu’il leur écrivit dans des circonstances qui ne semblaient pas de nature à lui causer une vive émotion, sont empreints de cette tendresse exaltée et bizarre dont l’ame se trouve quelquefois pénétrée, lorsqu’un commencement d’ivresse ou l’imminence de la folie vient déranger l’équilibre de ses facultés.

Tout souriait donc au ministère, rien ne lui faisait obstacle, et on eût pu croire qu’un charme magique avait fait disparaître devant lui les difficultés sans nombre qui naguère entravaient de toutes parts l’action du pouvoir ; mais ce triomphe factice, dû presque uniquement à la fatigue momentanée du pays, ne pouvait être de longue durée. La paix générale, rétablie par le traité d’Amiens, était tout à la fois la raison d’existence et le titre d’honneur de l’administration d’Addington. Elle lui avait donné une grande popularité ; elle expliquait aux yeux de tous sa présence au poste que Pitt avait occupé tant que la guerre avait duré, tant que ses talens et son énergie avaient été nécessaires pour tenir tête à un formidable ennemi. Cette paix cependant ne tarda pas à être compromise. Quelques mois s’étaient à peine écoulés que déjà les empiétemens et les prétentions du premier consul français avaient réveillé la jalouse inquiétude de la nation britannique. Vainement Addington, qui désirait le maintien de son œuvre, s’efforça-t-il, d’abord par des ménagemens que beaucoup de personnes trouvèrent exagérés, puis par de vives remontrances et par des exigences peut-être, excessives, de prévenir le renouvellement des hostilités. Bientôt l’optimisme le plus extrême put à peine se dissimuler l’imminence d’une rupture. Dès ce moment, on peut le dire, l’arrêt de mort du cabinet fut prononcé. L’Angleterre, replacée en présence des plus grands dangers qui l’eussent jamais menacée, devait se hâter de rappeler au pouvoir l’homme que l’opinion désignait comme le plus capable de soutenir une aussi terrible lutte. Addington, dans l’intérêt du pays, dans son propre intérêt même, eût dû comprendre que l’heure de la retraite avait sonné pour lui. Il ne le comprit pas, et, pour s’en étonner, il faudrait ignorer absolument la puissance de l’amour-propre.

J’ai dit qu’un petit nombre d’amis de Pitt, malgré les exhortations de leur chef, s’étaient constamment refusés à appuyer son successeur. Canning particulièrement s’était efforcé, avec une singulière vivacité, de discréditer Addington, de le présenter comme un ministre incapable, de le tourner même en ridicule. Faisant allusion à la profession de son père et aussi à certaines habitudes de pompe magistrale que l’ancien orateur des communes avait peut-être contractées dans l’exercice de ses fonctions présidentielles, il affectait de ne plus le désigner que par le titre de docteur, qui, pendant bien des années, resta attaché à son nom en guise de sobriquet, et qui devint le texte d’une multitude de chansons, de récits épigrammatiques conservés par les mémoires du temps. Quelque frivole que puisse paraître une semblable polémique, on ne peut nier qu’elle n’ait exercé une influence très réelle et qu’elle n’ait contribué, autant que des attaques plus sérieuses, à affaiblir le ministre qu’elle livrait ainsi aux sarcasmes de tous les esprits superficiels.

Peu à peu, à mesure que s’accroissaient les probabilités d’une rupture avec la France, cette opposition, qui avait toujours blâmé les clauses de la paix d’Amiens, prenait plus de force. L’idée de ramener Pitt au pouvoir faisait des progrès. Pitt lui-même s’y laissa entraîner. J’ai déjà eu l’occasion de montrer ici même [1] comment l’union intime qui avait d’abord existé entre l’ancien et le nouveau ministre se transforma insensiblement en un état d’hostilité déclarée. La Vie de lord Sidmouth contient, à ce sujet, de curieux détails, et l’impression qu’on en garde après les avoir lus, c’est que, dans la position fausse où ces deux hommes se trouvaient placés, il était impossible que ce qui finit par arriver n’arrivât pas en effet. On y voit avec quelle susceptibilité inquiète Pitt, sans cesse excité par des amis passionnés, surveillait les actes et le langage du cabinet, tantôt s’offensant de ce qu’Addington n’avait pas repoussé avec assez de force les attaques dirigées par l’ancienne opposition contre l’administration précédente, tantôt même croyant voir, dans les argumens par lesquels il défendait ses propres actes, un blâme indirect jeté sur la politique de ceux qu’il avait remplacés. Pitt, qui pensait déjà sérieusement à rentrer au ministère, mais qui se sentait gêné et embarrassé dans ce qu’il pourrait tenter à cet effet par la confiance affectueuse qu’Addington continuait à lui témoigner, cherchait, pour rompre ce lien incommode, à s’exagérer des griefs, sinon tout-à-fait imaginaires, au moins bien légers en eux-mêmes, et à les transformer en des torts réels qui pussent justifier une séparation ; mais Addington ne faisait rien pour lui faciliter la rupture : soit calcul, soit naïveté bienveillante, il semblait ne pas s’apercevoir de ce refroidissement, et il persistait à accabler son ancien ami de confidences, de demandes de conseils, de protestations de dévouement et de tendresse.

Ce jeu ou ce malentendu ne pouvait se prolonger indéfiniment. Addington comprit enfin que, pour conserver l’alliance de Pitt, il fallait le rattacher au gouvernement par un lien positif. Croyant s’être assuré de ses dispositions favorables au moyen de quelques paroles assez vagues échangées directement avec lui, il confia à Dundas, récemment élevé à la pairie sous le titre de lord Melville, le soin d’entamer formellement la négociation. Pitt, qui, dans l’état des choses, ne voulait pas prendre part aux discussions parlementaires, s’était retiré à la campagne pendant la durée même de la session. Lord Melville alla l’y trouver et lui proposa, de la part d’Addington, un arrangement dont les bases étranges attestaient, dans celui qui l’avait conçu, d’incroyables illusions. Le ministère alors existant eût été maintenu ; Pitt y serait entré en qualité de secrétaire d’état et y aurait introduit avec lui un de ses amis ; Addington consentait à devenir aussi simple secrétaire d’état, laissant au frère aîné de Pitt, à lord Chatham, avec le titre de premier lord de la trésorerie, les honneurs du rang de premier ministre, mais conservant en effet l’influence dominante dans un cabinet composé, en grande majorité, de ses adhérens.

Pitt, qui pensait avec raison qu’après ce qu’il avait été et ce qu’il avait fait, la première place lui était nécessairement acquise dans toute combinaison ministérielle dont il ferait partie, fut vivement blessé d’une pareille offre. Il se refusa absolument à la discuter. Pour toute réponse, il dicta à lord Melville les termes de la lettre qui annonça à Addington le rejet de sa proposition. Il ne souhaitait nullement rentrer aux affaires, était-il dit dans cette lettre ; son désir était, tout en restant en dehors de l’administration, de l’appuyer tant qu’elle serait en mesure de gouverner avec quelque apparence de succès et qu’elle demeurerait fidèle aux principes essentiels de politique intérieure et extérieure qu’il n’abandonnerait jamais ; mais plusieurs circonstances relatives à la politique étrangère et aux opérations de finances lui inspiraient de graves inquiétudes, et, dans des conjonctures moins critiques, il eût pu se croire obligé de relever publiquement de dangereuses erreurs consignées dans un exposé financier qui venait d’être présenté au parlement. Il s’en abstiendrait cependant, il resterait à la campagne pour ne pas se trouver forcé de se mêler à des discussions qui l’obligeraient à dire toute sa pensée. Après avoir caractérisé comme on vient de le voir les dispositions de Pitt, lord Melville racontait ainsi à Addington les détails de leur entretien.

« Je ne lui ai pas caché l’idée dont vous m’aviez parlé, qu’il pourrait reprendre une part du pouvoir, et que, dans cette supposition, on placerait à la tête du gouvernement un homme de rang, d’une grande considération, qui lui serait, parfaitement agréable. J’ai même spécifié la personne que vous m’aviez nommée ; mais il n’y a pas eu lieu de discuter ce côté de la question, car, de prime abord, sans réserve, sans affectation aucune, il m’a fait connaître ses sentimens à l’égard de toute proposition fondée sur une semblable base. Dans l’état incertain de sa santé, il doute qu’en aucun cas il pût raisonnablement consentir à se charger de la conduite des affaires publiques au milieu des difficultés qui nous entourent ou qui nous menacent. Le moment d’une négociation encore en suspens avec la France ne lui parait, sous aucun point de vue, celui où il pourrait avec opportunité reprendre le pouvoir ; mais, dans aucune hypothèse, rien ne le déciderait à se mettre en avant, excepté le sentiment profond d’un devoir public et la certitude positive que ses services, quels qu’ils puissent être, sont désirés et jugés essentiels dans le plus haut lieu et par tous ceux avec qui, en conséquence des arrangemens qu’on formerait sur cette base, il pourrait avoir à agir confidentiellement. Son opinion bien arrêtée est que, dans cette supposition, il ne pourrait avoir aucune chance d’appliquer ses propres idées sur la manière d’être utile au pays par rapport à un des grands objets auxquels il attache une importance capitale qu’en reprenant la direction de ses finances. Outre cette considération, il a établi, en termes tout aussi décidés et tout aussi positifs, sa conviction de la nécessité absolue que, pour conduire les affaires, il y ait un ministre réel, avoué, possédant le poids principal dans le conseil et la première place dans la confiance du roi, en sorte qu’il ne puisse y avoir ni rivalité ni division dans le pouvoir. Ce pouvoir doit résider dans la personne généralement appelée premier ministre, et ce ministre doit, à ce qu’il pense, être celui qui dirige les finances. »

Le sens de cette lettre était clair : elle disait assez expressément, dans sa phraséologie pénible et embarrassée, que Pitt, loin de se contenter de l’égalité apparente et de l’infériorité réelle de position que lui offrait Addington, ne voulait rentrer au ministère qu’en maître absolu, tel qu’il l’avait été jadis. Addington espéra le satisfaire par quelques concessions. Ils eurent chez un ami commun une conférence qui, comme il était facile de le prévoir, ne produisit aucun résultat. Pitt voulait ramener avec lui dans le conseil tous ses adhérens principaux ; Addington prétendait naturellement exclure ceux qui, depuis deux ans, n’avaient cessé de lui faire une guerre acharnée. L’aigreur s’en mêla. Une correspondance s’engagea entre eux à l’effet de constater par écrit les circonstances de cette entrevue sur lesquelles il commençait à courir des bruits contradictoires, et Pitt y porta une amertume hautaine qui changea ce dissentiment en une véritable rupture. Des pamphlets écrits par les partisans de ces deux hommes d’état, et dont les amis de Pitt eurent le tort de prendre l’initiative, aggravèrent la querelle en la rendant publique. La querelle éclata dans le parlement même. Sur ces entrefaites, la guerre avait recommencé contre la France. Napoléon, qui n’avait pas alors d’autres ennemis que l’Angleterre, faisait des préparatifs formidables pour envahir le territoire britannique. L’Angleterre, ainsi menacée sur son propre sol, rassemblait toutes ses forces pour lui opposer une résistance désespérée. Le parlement n’avait presque plus d’autres préoccupations. L’appréciation des mesures prises ou proposées par le cabinet pour organiser cette résistance, pour y faire concourir utilement les populations qui s’empressaient d’offrir le secours de leurs bras, était le fond de toutes les discussions. Dans ces débats, en quelque sorte techniques, le cabinet semblait souvent avoir l’avantage ; tenant entre ses mains tous les ressorts de l’administration, il pouvait combattre par des calculs précis, par des faits positifs, les hypothèses de ses adversaires ; mais on sentait que ce n’était pas là la véritable, la grande question. La pensée qui planait sur ces débats et qu’exprimaient distinctement les discours d’un certain nombre d’orateurs, c’est qu’au moment d’engager une lutte dont devait dépendre l’existence même du pays, le peuple anglais ne pouvait laisser ses destinées entre les mains de ministres relativement faibles et médiocres, alors que chacun des grands partis qui divisaient la nation et le parlement avait à sa tête des chefs en qui la vigueur du caractère égalait la puissance du génie. Comme le disait Canning avec une verve dont la hardiesse en apparence paradoxale couvrait une vérité profonde, le choix des mesures importait peu en comparaison de celui des hommes qui auraient à les appliquer.

Cependant Addington et ses collègues ne se montraient nullement disposés à céder la place. L’ancienne opposition, celle qui suivait la bannière de Fox, leur avait déjà retiré l’espèce d’appui ou plutôt la tolérance qu’elle leur accordait naguère, lorsqu’elle voyait en eux les représentans d’un système de paix extérieure conforme à sa politique. Pitt leur était devenu hostile, et cependant ils restaient debout. Deux causes leur donnaient momentanément la force. L’une, c’était la faveur du roi, dont on avait excité contre Pitt les jalouses défiances, en lui présentant comme une tentative d’empiétement sur son autorité les conditions que cet homme d’état avait voulu mettre à sa rentrée au ministère. L’autre cause tenait à cette médiocrité même des ministres, qui, comme je l’ai expliqué, leur assurait dans la chambre des communes de nombreuses sympathies. Ces propriétaires campagnards (country gentlemen), qui y forment habituellement la masse du parti conservateur, et que Pitt avait si bien disciplinés, se tournaient maintenant contre lui, étonnés, indignés de ce qu’il faisait à son tour de l’opposition ; ce n’était pas sans un complaisant retour d’amour-propre qu’ils voyaient des hommes placés à peu près à leur niveau tenir tête à ceux qu’ils s’étaient habitués à considérer comme des géans ; un instinct personnel les portait à se ranger, dans cette lutte, du côté des talens les moins éminens. Il est curieux de voir, dans les lettres de félicitation et d’encouragement qu’Addington reçut à cette époque, et dont plusieurs nous ont été soigneusement conservées par son biographe, l’expression naïve des sentimens qui lui ralliaient ainsi les vœux et les suffrages d’une partie considérable de la nation et du parlement. Un de ses correspondans lui dit que le peuple ne croit plus à la nécessité d’une éloquence éclatante pour soutenir le gouvernement. Un autre l’assure que, s’il vient malheureusement à succomber sous les attaques de ses ennemis, la nation est perdue sans ressource. Un troisième (c’est le fameux Warren Hastings lui déclare que, s’il rencontre dans la chambre des communes de nombreux adversaires, le peuple est pour lui ; que ce peuple exècre la coalition des partis réunis pour combattre le cabinet, cette combinaison effrontée et contre nature d’intérêts, de liaisons, d’opinions opposées, cette attaque sauvage contre les sentimens, la paix, la santé, la vie même du roi ; qu’on rend justice au zèle, à l’intégrité, à l’équité, à la parfaite harmonie qui distinguent le ministère, à son esprit d’économie, à l’habileté avec laquelle il a su trouver les ressources exigées par les circonstances. « Tels sont, lui dit-il enfin, les traits caractéristiques de votre administration. Et en quoi donc est-elle défectueuse ? Pour parler comme d’autres, je dirai : en puissance oratoire, elle n’a pas ce don de perdre du temps, et des paroles qui se trouve invariablement là où manquent le fond solide et la faculté de marcher en avant… Vous avez été appelé au poste que vous occupez par le choix du roi lui-même ; vous êtes le ministre de son choix et de sa confiance particulière. » C’est ainsi que s’exprimait Warren Hastings, c’est ainsi qu’il comprenait le gouvernement parlementaire. Sa haute intelligence, obscurcie par les habitudes despotiques qu’il avait contractées dans l’Inde et par le ressentiment bien naturel que son procès lui avait laissé contre tous les hommes éminens de la chambre des communes, méconnaissait la constitution et les mœurs de l’Angleterre au point de faire un mérite à Addington d’être arrivé au pouvoir par le seul fait de la volonté royale ; dans sa haine pour la liberté et pour ses plus brillantes manifestations, il allait jusqu’à confondre la haute et grande éloquence avec la vaine déclamation, jusqu’à n’y voir, comme le vulgaire, qu’un frivole talent d’agrément, plus nuisible qu’utile à la chose publique, jusqu’à oublier qu’elle tient par des liens intimes aux plus grandes facultés de l’ame et de l’esprit, et que, sous une forme quelconque, elle a toujours été un des élémens essentiels de ces organisations puissantes appelées à dominer ou à transformer les nations.

Tôt ou tard Addington devait succomber, parce que les forces qui le soutenaient n’étaient pas de nature à prévaloir bien long-temps sous un régime constitutionnel et dans les conjonctures où l’on se trouvait alors. Ce qui retarda sa chute, c’est que les partis si divers qui le combattaient hésitaient à s’unir franchement contre lui. Les tristes souvenirs de la grande coalition qui, vingt ans auparavant, avait si mal réussi à Fox, se dressaient devant eux comme un épouvantail. Long-temps ils n’eurent entre eux aucune communication. Repoussant avec une sorte de terreur ce mot de coalition dont les partisans du gouvernement s’efforçaient de stigmatiser leur alliance tacite, ils prétendaient un peu puérilement que ce n’était qu’une coopération. Lors même que lord Grenville et ses amis se furent enfin décidés à se concerter directement avec Fox, Pitt, tout en s’efforçant de pallier ou d’excuser cette démarche, tout en parlant avec une aigreur extrême des torts du ministère, dont elle était, suivant lui, le résultat presque nécessaire, continua à se tenir à l’écart. Il répugnait à se jeter ouvertement, complètement dans l’opposition, parce qu’il sentait qu’en faisant un pas de plus dans cette voie, il se créait des difficultés pour l’avenir. Des critiques de détail, auxquelles il évitait soigneusement de donner un caractère systématique, étaient les seules attaques qu’il dirigeât contre le cabinet. Il espérait qu’Addington tomberait sans qu’il eût trop directement contribué à sa chute. Ce manège, où l’on cherche vainement la franchise et la dignité du grand homme d’état, ne devait pas lui réussir. Il fallut enfin qu’il se décidât à entrer ouvertement en lice, à combattre au grand jour à côté de Fox, que, cependant, il ne voulut pas voir en particulier. Cet effort fut décisif. Addington, qui conservait encore dans la chambre des communes une faible majorité numérique, mais qui voyait tous les chefs de parti, tous les grands talens réunis contre son administration, se détermina enfin à céder la place. S’il faut en croire les explications qu’il donna alors à un de ses amis, il se sentait encore en état de prolonger le combat, mais il craignait que les émotions d’une crise aussi violente ne compromissent la santé du roi, qui venait d’éprouver une nouvelle rechute ; il craignait aussi que Pitt, en s’engageant de plus en plus dans l’opposition, ne devînt moins apte à servir utilement le pays. Si ce furent là les vrais motifs de la retraite d’Addington (et l’honnêteté bien connue de son caractère permet de le penser), ils lui font, certes, beaucoup d’honneur ; on peut seulement regretter qu’il ait autant tardé à prendre sa résolution ; plus prompte, cette détermination eût été plus évidemment volontaire, et elle aurait plus complètement atteint le double but qu’il disait avoir en vue.

Il n’entre pas dans mon sujet de raconter le pénible enfantement du ministère dont Pitt, sur l’invitation du roi, entreprit la formation, de dire comment, le roi ayant absolument refusé d’y laisser entrer Fox, et lord Grenville n’ayant pas voulu y entrer sans lui, Pitt n’eut d’autre ressource, pour composer son cabinet, que de réunir à quelques-uns de ses anciens amis la majeure partie des collègues d’Addington, qui les engagea généreusement à accepter les offres de son rival. Ainsi se rompit la coalition à peine formée, et, en se rompant, elle brisa les partis mêmes qui s’étaient un moment réunis sous son drapeau. La puissante majorité qui avait soutenu jadis la politique de Pitt avait, en réalité, cessé d’exister.

Addington, en se retirant après avoir rempli pendant trois ans les fonctions de premier ministre, refusa la pairie que le roi lui offrit de la manière la plus pressante. Il ne voulut pas accepter de pension. Ce n’est pas la seule preuve de désintéressement qu’il ait donnée dans le cours de sa carrière. Il faut pourtant remarquer que trois ans auparavant il avait fait conférer à son fils, à peine sorti de l’enfance, une sinécure d’un revenu de 3,000 livres sterling. A cette époque, une pareille faveur semblait une rémunération toute naturelle et même très modeste du temps et des soins qu’un ministre, possesseur le plus souvent d’un riche patrimoine, consacrait au gouvernement. Les censeurs les plus sévères des mœurs publiques de notre temps seront forcés de reconnaître qu’aujourd’hui, en France surtout, les dépositaires du pouvoir n’acquièrent pas aussi facilement la gloire de l’abnégation, bien que la pauvreté de la plupart d’entre eux pût leur mériter quelque indulgence. Cela ne veut pas dire qu’Addington et ses contemporains n’eussent pas droit aux éloges qu’on leur prodiguait ; ils agissaient conformément aux idées de leur époque. Dans des temps plus éloignés de nous, Sully, le grand Sully a bien pu conquérir la réputation d’une austère probité en amassant d’immenses richesses pendant qu’il ruinait les créanciers de l’état pour rétablir les finances. Ce qu’il est permis, ce qu’il est juste de conclure de semblables contrastes, c’est que le niveau de la morale publique s’est élevé depuis lors, et qu’il faut ignorer étrangement le passé pour ajouter foi aux déclamations si souvent répétées sur les prétendus progrès de la corruption. Tel acte qui jadis semblait parfaitement naturel et légitime suffirait aujourd’hui pour déshonorer un homme public. Nous pouvons, individuellement, ne pas valoir mieux que nos ancêtres ; mais, sous l’influence d’une civilisation plus perfectionnée, l’opinion plus délicate, plus éclairée, nous impose des devoirs bien autrement rigoureux.

A défaut de récompenses plus substantielles, Addington emporta dans sa retraite les témoignages les moins équivoques des regrets et de l’affection de George III. Dans le billet par lequel ce prince termina, le 14 mai 1804, leur correspondance officielle, on lit cette phrase expressive : « L’honneur, la sincérité, l’attachement personnel de M. Addington seront toujours pour le roi la source des satisfactions et des consolations les plus réelles que sa majesté puisse éprouver, car le roi ne fait cas que de ceux qui voient en lui un homme, et non pas de ceux qui, ne pensant qu’au monarque, sont nécessairement conduits par l’intérêt, non par l’amitié. » Peu de jours après, George III, sans s’inquiéter du déplaisir que de pareilles démonstrations pouvaient causer aux nouveaux ministres, alla, suivi de la reine et de quelques-uns de ses enfans, visiter Addington et sa famille dans une maison de campagne dépendant du domaine royal où il lui avait permis de s’établir pendant son ministère pour l’avoir toujours à sa portée, et dont il exigea qu’il conservât la jouissance même après avoir quitté les affaires.

Pitt avait repris, de sa main vigoureuse, la direction du gouvernement. Le trait essentiel qui distinguait sa politique de celle d’Addington, c’est que ce dernier voulait que l’Angleterre, au lieu d’exciter les puissances européennes à reprendre immédiatement les armes contre la France, leur laissât le temps de réparer leurs forces et se tînt elle-même sur une imposante défensive. Pitt, au contraire, plus hardi, plus énergique, pensait que le seul moyen de résister à Napoléon, c’était de lui susciter des ennemis sur le continent. Il s’empressa donc d’ouvrir des négociations à cet effet ; mais, tandis qu’il préparait secrètement au dehors une nouvelle coalition européenne, il avait à lutter, en Angleterre même, contre des difficultés bien nouvelles pour lui. Le charme par lequel il avait si long-temps dominé la chambre des communes semblait s’être évanoui ; ses plans, ses projets n’y étaient plus reçus avec la même déférence que pendant son premier ministère, la majorité qui le soutenait était faible et incertaine, et les collègues dont il lui avait été possible de s’entourer ne lui prêtaient pas un appui suffisant. Évidemment, le cabinet avait été fondé sur une combinaison trop étroite, et il fallait l’élargir pour acquérir la force et la liberté d’action dont on avait un si impérieux besoin. Pitt le comprit. Après d’inutiles tentatives pour se réconcilier avec lord Grenville, il se résigna à une démarche qui dut coûter beaucoup à son orgueil : il sollicita le concours d’Addington, à qui il avait si récemment refusé le sien ; il lui fit offrir une position importante dans l’administration.

Pour concevoir le prix qu’il pouvait attacher à cette alliance, il ne faut pas seulement tenir compte de la valeur personnelle d’Addington. Ce qui faisait de ce dernier un personnage considérable, c’étaient la faveur et la confiance que le roi continuait à lui témoigner ; c’était aussi l’existence d’un parti, ou, pour mieux dire, d’une coterie de parens et d’amis qui s’était formée autour de lui pendant son ministère, et qui continuait à suivre sa direction. Cette coterie était peu nombreuse, les hommes dont elle se composait n’avaient ni des facultés bien remarquables, ni, à l’exception du marquis de Buckingham, une bien grande existence ; ils ne représentaient dans le pays ni une opinion, ni une doctrine distincte des opinions et des doctrines générales du torysme. Leur seul lien de cohésion résidait dans le sentiment qui les portait à se soutenir les uns les autres, et qui leur faisait considérer, de la meilleure foi du monde, la présence de leur chef dans les conseils de la couronne et leur propre participation aux fonctions publiques comme un principe de gouvernement. En des temps ordinaires, au milieu de grands partis organisés, ils eussent eu peu de moyens d’acquérir de l’influence ou même de se faire remarquer ; mais les partis étaient alors, par l’effet de la coalition et des derniers reviremens ministériels, dans un tel état de dissolution et d’éparpillement, qu’à vrai dire la majorité n’existait nulle part, qu’on la voyait se modifier suivant les questions et que souvent les forces de l’opposition balançaient celles du ministère. Cette situation anormale et presque anarchique devait se prolonger pendant plusieurs années. On comprend quelle importance elle donnait à un petit nombre d’hommes bien décidés à ne pas se séparer et qui souvent pouvaient, en se portant de l’un ou de l’autre côté, donner ou retirer la victoire.

Ce fut lord Hawkesbury, alors secrétaire d’état dans le ministère de Pitt, après l’avoir été dans celui d’Addington, qui se chargea, par ordre du roi, de négocier entre eux un rapprochement. Leur réconciliation se fit promptement et facilement. Comme leur présence simultanée dans la même chambre paraissait, après les combats qu’ils s’y étaient livrés, rendre plus difficile leur coopération, Addington consentit, non sans regret, à passer à la chambre haute sous le titre de vicomte Sidmouth ; il accepta aussi, pour que sa position privée fût au niveau de sa dignité nouvelle, la pension qu’il était d’usage d’accorder aux anciens orateurs des communes, et qu’il avait refusée dans d’autres circonstances ; enfin, il entra dans le cabinet en qualité de président du conseil. On sait que ce titre, en donnant à celui qui en est revêtu le premier rang honorifique, le laisse réellement en dehors des fonctions actives du gouvernement. Le plus marquant des adhérens d’Addington, lord Buckingham, fut nommé chancelier du duché de Lancastre. D’autres obtinrent des emplois inférieurs, et on promit de donner plus tard à leur ambition une satisfaction plus complète. Ces arrangemens furent terminés au mois de janvier 1805, sept mois seulement après la formation du ministère qu’on était si tôt obligé de modifier.

L’alliance de Pitt et de lord Sidmouth ne devait pas avoir une longue durée. Il n’existait pourtant entre eux aucune dissidence fondamentale sur les grandes questions de gouvernement, mais leurs rapports réciproques avaient été trop complètement faussés pour qu’il fût possible de les rétablir. Pitt, dans le sentiment hautain de sa force, voulait être le maître et se prêtait difficilement, au milieu des préoccupations que faisaient peser sur lui les grandes affaires de l’Angleterre et de l’Europe, aux ménagemens qu’eût exigés la susceptibilité de son collègue. Lord Sidmouth, si récemment encore chef du gouvernement, ne se résignait pas sans regret à une position secondaire. La conscience même de son infériorité personnelle lui rendait cette position plus pénible, parce qu’elle en était aux yeux de tous l’explication naturelle. Il eût voulu que sa rentrée dans le cabinet eût le caractère d’un événement politique, que son influence, son action, se montrassent au public, sinon comme égales à celles de Pitt, au moins comme distinctes. C’était la plus irréconciliable de toutes les rivalités, celle de la vanité contre l’orgueil. Soigneusement fomentée de part et d’autre par ces dangereux amis qu’on voit toujours empressés, dans les complications semblables, à aigrir les soupçons et les ressentimens de leurs patrons, il était presque impossible qu’elle n’aboutît pas bientôt à une rupture ouverte. En vain quelques hommes sages et bienveillans s’efforçaient de la prévenir : on peut concilier des opinions et des intérêts différens, on ne concilie pas des amours-propres tellement engagés qu’un rapprochement serait pour eux une humiliation, et c’était précisément la situation de lord Sidmouth, qui tenait, avant tout, à ne pas paraître dominé et absorbé par Pitt, et qui, sans bien s’en rendre compte, à défaut d’un dissentiment réel, eût volontiers cherché l’occasion de prendre dans le cabinet une autre attitude que son illustre rival.

Cette occasion ne se présenta que trop tôt. Un des principaux membres du ministère, celui peut-être dont le concours était le plus utile à Pitt, lord Melville, fut dénoncé à la chambre des communes comme ayant prévariqué, bien des années auparavant, dans le maniement des fonds affectés à un emploi dont il était alors chargé. Pour des motifs qu’il est inutile d’expliquer ici, les amis de lord Sidmouth crurent devoir appuyer cette dénonciation, et lord Sidmouth exigea que toute liberté leur fût laissée à cet égard, en sorte que le vote qu’ils porteraient contre l’honneur et l’existence politique d’un des ministres ne les constituerait pas en état d’opposition contre le ministère. Pitt, dont les embarras étaient toujours très grands et qui craignait de provoquer la dissolution du conseil, fut contraint de subir cette condition étrange. Par suite d’une aussi inconcevable transaction, la chambre des communes, à la majorité d’une seule voix, prit une résolution qui eut pour conséquence la mise en accusation de lord Melville. Jamais Pitt n’avait essuyé un échec aussi complet et aussi douloureux. On comprend ce qu’il dut éprouver lorsque lord Sidmouth vint réclamer pour ses protégés les places que rendait disponibles, dans la haute administration, la chute de lord Melville. Il se contint cependant ; sans rétracter ses promesses, il demanda du temps pour les accomplir ; il représenta que la dignité même du gouvernement était intéressée à ce qu’il ne parût pas récompenser immédiatement ceux qui venaient de lui porter un coup si cruel. Lord Sidmouth ne voulut rien entendre, craignant que sa considération ne fût compromise, si on différait davantage de lui donner la satisfaction à laquelle il croyait avoir droit, et, après plusieurs semaines d’explications, de tiraillemens, de malentendus, il donna sa démission de la présidence du conseil, qu’il avait occupée six mois seulement. Ses amis le suivirent naturellement dans sa retraite, dont leurs exigences étaient la cause première ou du moins la plus apparente.

Ce qui est singulier, ce qui fait également honneur à Pitt et à lord Sidmouth, c’est qu’une rupture précédée de semblables incidens ne prit pas entre eux, comme leur première séparation, le caractère d’une brouillerie personnelle, c’est qu’ils restèrent l’un à l’égard de l’autre dans des dispositions bienveillantes. Quelque temps après, lord Sidmouth ayant éprouvé un grand malheur de famille, Pitt alla le visiter à la campagne. Leur entrevue fut franchement amicale ; ils causèrent librement de toute chose, même de l’état du pays. Ils comptaient se revoir, mais bientôt Pitt, dont la santé était depuis long-temps fort altérée par l’excès du travail et des inquiétudes morales, tomba gravement malade. La bataille d’Austerlitz lui porta le dernier coup, et le 23 janvier 1806 il mourut d’épuisement avant d’avoir atteint sa quarante-septième année. Lord Sidmouth fut profondément affecté de cette mort. Il était loin de croire que l’événement dût être aussi prochain. Dans une lettre qu’il écrivit à cette époque et qui est la touchante expression d’une douleur sincère, il se félicita de l’heureuse inspiration qui, peu de jours auparavant, l’avait porté à détourner par ses conseils une attaque qu’on voulait diriger, dans la chambre des lords, contre la politique extérieure du grand homme expirant, et qui eût rendu ses derniers momens plus amers.


II.

On sait quelles furent les suites immédiates de la mort de Pitt. Le cabinet qu’il dirigeait et dont il était l’unique force, saisi d’une espèce de terreur panique, s’empressa, malgré les instantes prières du roi, de donner sa démission. George III, ainsi abandonné, fut contraint de recourir à ce parti whig qu’il tenait si soigneusement éloigné du pouvoir depuis plus de vingt ans, et l’on vit se former, sous Fox et lord Grenville, le ministère auquel l’histoire a conservé le nom de ministère de tous les talens, que les tories, par une affectation ironique, lui avaient donné à titre de sobriquet. La pensée qui présida à sa formation, ce fut d’y réunir toutes les forces, toutes les influences du pays pour en faire comme un faisceau qu’on pût opposer aux dangers dont l’Angleterre était menacée par les étonnans progrès de la puissance française. Lord Sidmouth fut invité à prendre part à cette combinaison avec la petite fraction du parti tory qui le reconnaissait pour son chef : il ne se refusa pas à cet appel. Admis dans le nouveau cabinet en qualité de lord gardien du sceau privé, il échangea bientôt ce titre à peu près honorifique contre celui de président du conseil. Un autre tory, le grand-juge lord Ellenborough, devint aussi membre du cabinet pour que lord Sidmouth ne s’y trouvât pas complètement isolé, et des emplois secondaires, bien qu’importans encore, furent distribués à ses protégés.

On disait alors que dans cette administration, formée presque en totalité d’hommes qui étaient pour le roi un objet d’aversion et de défiance, lord Sidmouth jouait le rôle d’un vieil et fidèle intendant chargé de veiller aux intérêts de son maître au milieu d’une foule de serviteurs nouveaux d’une fidélité douteuse. Il est probable, en effet, que les whigs, en s’associant lord Sidmouth, avaient surtout voulu donner au roi un témoignage de condescendance et calmer l’inquiétude qu’il aurait éprouvée, s’il s’était vu exclusivement entouré d’hommes dont il détestait les principes. On ne savait pas alors que lord Sidmouth n’occupait plus, à beaucoup près, dans la faveur de George III, la place qu’il y avait eue naguère. Ce prince, qui n’aimait pas l’indépendance des hommes publics, et qui, surtout depuis l’affaiblissement de ses facultés intellectuelles, ressentait une extrême impatience de tout ce qui pouvait lui susciter des difficultés ou seulement des embarras, n’avait pas plus pardonné à lord Sidmouth de s’être séparé de Pitt l’année précédente qu’il n’avait auparavant pardonné à Pitt d’avoir adhéré à la coalition de Fox et de lord Grenville. Suivant toute apparence, il lui sut peu de gré de son alliance avec les whigs, et il ne paraît pas que, pendant toute la durée du cabinet fondé sur cette alliance, il ait eu avec lui des relations plus intimes et plus confidentielles qu’avec les autres ministres.

Lord Sidmouth, en devenant le collègue de Fox et de lord Grenville, leur avait déclaré que, si la question de l’émancipation des catholiques qu’on était convenu de laisser dormir était jamais reproduite, il se réservait de repousser cette grande innovation. Cette réserve avait rencontré d’autant moins d’objections ; qu’avec les dispositions bien connues du roi aucun ministère ne pouvait penser alors à proposer une réforme entourée d’ailleurs de tant de difficultés. Bien que ce point de dissentiment se trouvât ainsi écarté, bien que lord Sidmouth n’eût qu’à se louer des procédés personnels des autres membres du conseil, qu’il rendit justice à leur caractère et, à leurs talens, et que Fox exerçât même sur lui la séduction à laquelle échappaient rarement ceux qui se trouvaient en rapport avec cet homme extraordinaire, sa situation était délicate et pénible dans un cabinet où dominaient des opinions et des sentimens si différens des siens. Il n’approuvait pas l’ensemble des mesures prises pour la défense du pays et qui lui semblaient peu proportionnées, soit à la grandeur des périls, soit à l’étendue des ressources ; pour la première fois, écrivait-il à l’un de ses plus intimes confidens, la sûreté de l’Angleterre lui paraissait véritablement compromise, et il craignait de se trouver réduit à la nécessité de dénoncer à la chambre des lords l’insuffisance des préparatifs militaires. Sur une autre question qui, il est vrai, comportait davantage une divergence d’avis entre les conseillers de la couronne, il se trouva en désaccord public avec les chefs du ministère : il combattit avec beaucoup de force, quoique sans succès, le bill proposé pour l’abolition immédiate de la traite des noirs ; il voulait y substituer, comme plus efficaces, une abolition graduelle et des dispositions combinées pour améliorer le sort des esclaves. Il se montra également contraire à une proposition ministérielle qui, sous prétexte de régulariser la condition des Irlandais catholiques appelés à faire en Angleterre un service militaire, tendait en effet à diminuer un peu les incapacités encore inhérentes à ceux des sujets britanniques qui professaient la religion romaine. En cette occasion, lord Sidmouth se trouva naturellement d’accord avec le roi. George III, qui avait d’abord consenti à la proposition de ses ministres, parce qu’il n’en avait pas compris la portée, ou, comme il le prétendit, parce qu’on ne lui en avait pas fait connaître les termes exacts, rétracta son consentement dès que les avertissemens officieux des adversaires de l’administration eurent éveillé ses défiances. Les ministres, qui peut-être s’étaient avancés un peu légèrement dans cette affaire, comprirent la nécessité de renoncer à leur projet : ils retirèrent le bill déjà soumis aux délibérations parlementaires ; mais le roi ne se contenta pas de ce désistement. Soit qu’il voulût se mettre définitivement à l’abri des secousses nerveuses que toute discussion relative aux catholiques imprimait à son organisation épuisée, soit qu’il cherchât une occasion de se délivrer d’un cabinet qui lui était antipathique, il exigea de ses conseillers officiels l’engagement de ne jamais l’entretenir de rien de semblable. Ils répondirent avec raison que leur qualité même de ministres d’un roi constitutionnel à qui ils étaient obligés de dire sur toute chose ce qu’ils considéraient comme la vérité ne leur permettait pas de prendre un pareil engagement, et le ministère fut dissous. Lord Sidmouth, bien qu’il eût été sur le point de donner sa démission plutôt que de prendre part à la malencontreuse tentative de ses collègues, sentit qu’il devait se retirer avec eux. On ne fit rien, d’ailleurs, pour le retenir. Seulement, le roi lui donna une audience de congé ; faveur que n’obtinrent pas les autres ministres, et lui exprima par écrit en termes très flatteurs le regret qu’il éprouvait à se séparer de lui.

Ainsi tomba, au mois de mars 1807, après une année d’existence, ce brillant ministère que la mort de Fox avait déjà fort affaibli. Le principal résultat de la courte apparition des whigs au pouvoir avait été de mettre hors de doute, par l’inutilité de leurs efforts pour arriver à une réconciliation avec la France, la nécessité absolue de la guerre, et par conséquent d’imposer silence à ceux qui, si long-temps, avaient reproché aux tories de ne pas vouloir la terminer. Les amis de Pitt, qui naguère, après l’avoir perdu, s’étaient jugés eux-mêmes hors d’état de conserver entre leurs mains la direction du gouvernement, furent rappelés au pouvoir et ne craignirent pas, malgré leur infériorité personnelle, malgré l’extrême gravité de la situation, d’accepter la succession des hommes éminens que la volonté royale venait d’éloigner. Leur courage fut taxé de témérité. Personne ne supposait qu’ils pussent suffire à porter un fardeau sous lequel Pitt et Fox venaient de succomber en peu de mois, et on s’attendait généralement à les voir bientôt contraints de céder la place. Ils devaient pourtant la garder pendant vingt années. La durée et les prodigieux succès d’un ministère inauguré sous des auspices si peu rassurans constituent un problème historique qui mérite de nous arrêter quelques instans.

Le torysme, dont ce cabinet était la plus pure expression, ne se rattachait d’une manière immédiate ni à celui qui avait soutenu, au temps des Stuarts, les doctrines du pouvoir absolu et du droit divin, ni même à celui qui, dans les premières années du règne de George III, sous la direction de lord Bute et de lord North, s’était efforcé de détruire le pouvoir parlementaire au profit de l’autorité royale. Après la défaite définitive de ce vieux parti, les whigs victorieux s’étaient divisés. Tandis que Fox, à la tête du plus grand nombre, continuait à porter le drapeau des libertés populaires, Pitt formait avec les autres, unis aux débris de l’ancien torysme, un nouveau parti de gouvernement qui devait prendre non-seulement le nom, mais jusqu’à un certain point la position et les opinions de l’ennemi vaincu. Cette métamorphose singulière ne fut pas l’œuvre d’un moment. Les nouveaux tories, en devenant les défenseurs du principe d’autorité monarchique, n’en adoptèrent pas immédiatement les exagérations anti-libérales. Pendant quelque temps, on les vit, à l’exemple de Pitt, leur habile chef, se maintenir avec une réserve prudente dans la voie des réformes et des innovations utiles ; mais les excès de la révolution française ne tardèrent pas à les jeter dans une autre direction. Effrayés des tentatives violentes faites par des fanatiques pour étendre à l’Angleterre les conséquences de ce grand événement, ils se persuadèrent que le seul moyen d’y opposer une résistance efficace, c’était de s’attacher avec une inébranlable fermeté au vieil édifice de la constitution britannique, de ne pas permettre qu’il y fût porté la plus légère atteinte, même pour le perfectionner, de repousser systématiquement tout ce qui tendrait à affaiblir le gouvernement, et même de lui accorder sans scrupule tous les pouvoirs extraordinaires dont il croirait avoir besoin soit pour mieux combattre la France, soit pour réprimer les anarchistes. Dans la pensée de Pitt, ce n’était évidemment qu’une politique de circonstance ; il suffit d’étudier attentivement ses actes et ses discours pour reconnaître qu’il n’avait pas renoncé aux convictions de sa jeunesse, que plusieurs des grands projets d’amélioration politique et sociale dont il s’était jadis préoccupé vivaient encore au fond de sa pensée, et que, dans des temps plus favorables, il y serait revenu ; mais cette puissance de rester fidèle aux doctrines mêmes dont on est contraint de modifier ou de suspendre l’application est une des qualités les plus rares qui distinguent les ames fortes et les esprits élevés : elle est également inconciliable avec un caractère passionné et avec une intelligence médiocre. C’est assez dire qu’elle ne saurait appartenir ni à un parti tout entier, ni même à la plupart de ses chefs. Les nouveaux tories ne firent pas exception à la règle commune. Emportés par une réaction dont les circonstances expliquent et excusent la vivacité, ils se montrèrent bientôt animés d’un fanatisme qui semblait les reporter à deux siècles en arrière. Quelques années avaient suffi pour ressusciter en eux cette superstition royaliste, ce culte religieux du passé, cette horreur des agitations populaires qui, après la première révolution, avaient rendu possible la tyrannie des fils de Charles Ier. La prudence de Pitt, la force de son caractère et de son génie continrent tant qu’il vécut ces tendances étranges dans les limites où elles pouvaient lui être utiles sans devenir pour lui un embarras ; après sa mort seulement, le torysme apparut sous ses véritables couleurs. A l’exception de Canning, que les tories même ne voyaient pas sans défiance, les chefs influens, les véritables représentans du parti, presque tous jeunes encore ou récemment arrivés aux grandes positions politiques, ne réunissaient à un haut degré ni les qualités de l’orateur, ni celles de l’homme d’état. Lord Eldon, lord Castlereagh, Perceval, lord Hawkesbury (devenu lord Liverpool), n’avaient rien qui les élevât de beaucoup au-dessus des passions aveugles et des préjugés étroits de leurs amis.

Tel était le parti tory lorsque la chute des whigs lui rendit le ministère ; tels étaient les hommes qui allaient avoir à défendre l’Angleterre et l’Europe contre Napoléon, qu’en ce moment même la bataille de Friedland et le traité de Tilsitt portaient à l’apogée de sa puissance. Évidemment, ils eussent été insuffisans à une époque moins avancée de la guerre, lorsque les moyens de la soutenir n’étaient pas encore organisés, lorsqu’il y avait encore dans une partie de la nation de grands doutes sur la nécessité de la continuer ; mais, au point où on en était arrivé, toute incertitude avait depuis long-temps disparu ; la lutte terrible engagée entre les deux plus puissantes nations du globe avait pris un caractère de violence et d’acharnement qui devait la faire aboutir à la ruine de l’une des deux. On n’en était plus à mesurer les coups, à calculer les moyens ; c’était un combat à mort dans lequel chacun prodiguait ses dernières ressources, saisissant presque au hasard les armes qui lui tombaient sous la main. Le gouvernement britannique avait cet avantage que, pour finir par triompher, il lui suffisait de prolonger ce combat gigantesque jusqu’au jour où Napoléon succomberait dans la tâche impossible qu’il avait entreprise de mettre sous le joug tout le continent. Les sacrifices qu’un tel état de choses imposait à l’Angleterre étaient énormes. Il n’avait fallu rien moins que le génie et le courage de Pitt pour créer le système qui mettait le pays en mesure de les supporter. A défaut d’un pareil génie, et alors qu’il ne s’agissait plus que de marcher dans la voie qu’il avait ouverte, peut-être la persévérance passionnée des tories, stimulée par la haine aveugle qu’ils portaient à la France et à la révolution, était-elle plus appropriée aux besoins du moment que le libéralisme éclairé de leurs adversaires. Pour ces derniers en effet, la guerre n’était qu’une nécessité douloureuse, et, aspirant de tous leurs vœux à la terminer avec honneur, ils n’y eussent pas porté ces illusions, cet entraînement plus puissant parfois dans les conjonctures extrêmes que les lumières et les talens.

Quoi qu’il en soit, plusieurs années devaient s’écouler avant que l’opinion s’habituât à considérer le nouveau ministère comme définitivement établi dans le gouvernement du pays. Des expéditions mal conçues, de graves échecs militaires, des dissentimens intérieurs tels que la mauvaise fortune en suscite toujours, le déplorable effet produit sur l’opinion par la révélation d’un grand nombre de faits de corruption parlementaire et de prévarication administrative, placèrent le cabinet tory à plusieurs reprises dans une situation fausse et chancelante. Plus d’une fois il essaya de se fortifier en modifiant sa composition. Canning s’étant démis de ses fonctions par suite d’une querelle personnelle avec lord Castlereagh, on lui donna pour successeur le marquis de Wellesley, qui lui-même ne tarda pas à se retirer. Des offres d’alliance furent faites aux principaux whigs, à lord Grey et à lord Grenville, qui les repoussèrent formellement. Plus tard, le prince de Galles, investi, sous le litre de régent, de la plénitude du pouvoir royal que George III n’était plus en état d’exercer, se crut obligé d’inviter ces mêmes chefs de l’opposition, dont il avait long-temps été l’ami, à se charger du pouvoir ; mais, comme il ne voulut pas accepter leurs conditions, la négociation échoua, et les ministres tories reprirent leurs portefeuilles, qu’ils avaient déjà déposés. Ils étaient en réalité les hommes de la situation ; leur homogénéité faisait leur force, et cette homogénéité était complète depuis que la retraite successive de Canning et de lord Wellesley avait fait disparaître de leurs rangs les seuls hommes qui s’y distinguassent par des facultés supérieures et des idées élevées.

On n’avait pas les mêmes motifs d’exclusion à alléguer contre lord Sidmouth. Sa présence n’eût certes pas rompu ce concert de médiocrités. Sur tous les points essentiels, il partageait les principes et les préventions des tories les plus invétérés. On peut donc s’étonner que les ministres, qui cherchaient partout des auxiliaires, ne se soient pas de préférence tournés de son côté, d’autant plus qu’on était accoutumé à le voir se rallier successivement, avec sa petite phalange, aux combinaisons ministérielles les plus diverses. Suivant la plaisante expression de Canning, il était comme la petite vérole : tout cabinet devait l’avoir une fois. Ce qui, à cette époque, le tint long-temps en dehors des affaires, c’est que les amis particuliers de Pitt, qui dominaient dans le conseil, avaient peine à lui pardonner les embarras et l’amertume dont il avait rempli ses derniers jours. Ils auraient cru outrager la mémoire du grand homme, objet de leur culte et de leurs regrets, en s’unissant à celui qu’ils considéraient bien injustement comme son ennemi personnel et à qui ils reprochaient d’avoir abrégé sa vie.

Lord Sidmouth, ainsi écarté, en conçut un vif dépit. Il se rapprocha de ces mêmes whigs avec qui il s’était si peu accordé lorsqu’ils siégeaient ensemble dans le cabinet. Pendant plusieurs années ; on le vit s’unir à eux, par ses discours comme par ses votes, dans la plupart des attaques qu’ils dirigèrent contre le ministère tory. Le bombardement de Copenhague en pleine paix, les fameux ordres du conseil qui, en représailles des décrets impériaux de Berlin et de Milan, supprimaient, au préjudice des neutres, jusqu’aux derniers restes de la liberté des mers, trouvèrent en lui un censeur rigoureux qui les dénonça à l’indignation publique comme également contraires à l’honneur et aux intérêts de la Grande-Bretagne. Il parla aussi en termes très sévères des fausses combinaisons qui avaient préparé le désastre de Walcheren et les premiers revers de la guerre de la Péninsule. Il blâma comme mal conçus, comme insuffisans, les plans militaires et financiers adoptés pour la défense du pays. Il ne craignit même pas, lui qu’on avait vu jadis condamner comme un sacrilège tout ce qui pouvait affliger ou troubler l’esprit affaibli du roi, il ne craignit pas d’appuyer de son influence le vote de censure proposé contre son fils chéri, le duc d’York, à l’occasion du système de corruption qui s’était introduit dans l’administration supérieure de l’armée, dont ce prince était le commandant en chef.

Bien que, sur presque tous ces points, l’opposition eût raison contre le ministère, il est probable que lord Sidmouth, avec les habitudes de son esprit et la direction générale de ses idées, en eût jugé tout autrement sans les motifs de mécontentement personnel que lui avaient donnés les dépositaires du pouvoir. Il ne faut pas croire pourtant qu’il se rendît compte à lui-même de son inconséquence. Sa correspondance prouve qu’à l’époque dont nous parlons, les discours qu’il prononçait à la chambre des lords exprimaient bien réellement sa pensée. L’affaire de Copenhague paraît surtout lui avoir inspiré la plus véhémente indignation. Il y revenait sans cesse en écrivant à ses amis, et il semblait ne pouvoir trouver de termes assez emphatiques pour flétrir la conduite du ministère.


« On a (dit-il dans une de ces lettres), on a conseillé au roi de la Grande-Bretagne de déclarer à ses propres sujets et à tous les peuples civilisés que l’état actuel du monde a annulé toutes les obligations de la bonne foi et effacé la loi des nations, et qu’à l’avenir il considère comme son devoir d’imiter la perfidie, l’iniquité, la rapacité de notre adversaire. Lorsque ce système aura été sanctionné par le parlement, l’Angleterre ne sera plus que le cadavre pourri d’un corps animé jadis par une ame grande et vertueuse. Quand je mourrai, on trouvera le nom de Copenhague gravé au fond de mon cœur. Nous avons accompli un acte qui fera désormais citer notre nom parmi les plus pervers. »

Dans une autre lettre, il s’exprime ainsi sur le même sujet :

« Nous avons tenu une conduite qui, loin de servir nos vrais intérêts, nous rendra pour l’univers un objet d’exécration et nous couvrira de honte à nos propres yeux. Nous serons bientôt comme les Israélites, la main levée contre tout homme et celle de tout homme levée contre nous. Au lieu d’imiter la vigueur et la persévérance de notre adversaire, nous risquons de devenir les faibles et misérables copistes de sa rapacité et de son injustice. Je n’ai jamais jusqu’à présent désespéré de mon pays, je n’en désespérerai pas encore jusqu’à ce que la détestable doctrine qui nous enseigne à combattre Bonaparte par ses propres armes, je veux dire celles de la force dépourvues du droit, celles de la convenance momentanée sans égard à la justice, ait été sanctionnée par le parlement… Maintenant la puissance constitue le droit : nous avons porté le coup mortel à tout ce qui restait de la loi des nations. Notre magnanimité et notre honneur ont été sacrifiés à nos convenances et à nos craintes, et Bonaparte a ajouté à tous ses trophées celui d’une victoire remportée sur la bonne foi et le caractère moral de la Grande-Bretagne. »

C’était là un singulier langage pour un tory ; à l’éloquence près, Fox, s’il eût encore vécu, n’aurait pas mieux dit. A cette époque, lord Sidmouth n’était plus séparé des whigs que par son opposition absolue à l’émancipation catholique. La pensée de cette grande réforme avait fait depuis peu des progrès qui semblaient en annoncer la prochaine victoire. Elle partageait presque également la chambre des communes, et dans le cabinet même elle comptait plus d’un partisan avoué. Lord Sidmouth, inébranlable dans ses vieux préjugés, luttait de toutes ses forces contre le torrent, et essayait, non pas de convertir les whigs à ses idées, — il en comprenait l’impossibilité, — mais de leur persuader de ne pas ressusciter une question qui faisait obstacle à son union avec eux et à leur succès commun. N’ayant pu les en détourner, il combattit fortement dans la chambre haute une motion que lord Grenville avait faite dans le sens de l’émancipation, et que le ministère avait, à son gré, trop mollement repoussée. Son discours est le résumé de tous les sophismes auxquels l’intolérance avait recours pour se déguiser depuis qu’il ne lui était plus permis de s’avouer hautement et de marcher tête levée. Suivant lui, l’émancipation, utile seulement à un petit nombre de personnes, ne devait pas remédier en Irlande aux maux produits par l’état arriéré de la civilisation, la misère, l’ignorance et le fanatisme ; la religion réformée faisait partie intégrante de la constitution britannique, et la cause de l’une avait toujours été étroitement unie à celle de l’autre ; jamais, disait-il, on n’avait vu les protestans et les papistes s’accorder, dans un même état, pour l’exercice du pouvoir ; en Irlande, le nombre étant d’un côté, la propriété de l’autre, la concession de droits égaux serait un principe de lutte perpétuelle ; il y avait un grand danger à appeler au pouvoir politique des hommes soumis à une autorité étrangère ; les doctrines de l’église romaine n’avaient pas cessé d’être hostiles à toute espèce de liberté et de progrès ; on ne refusait d’ailleurs aux catholiques ni la tolérance la plus complète, ni même, en réalité, cette égalité de droits si vivement réclamée pour eux, puisque, pour en jouir, ils n’avaient qu’à prêter un serment imposé à tous les sujets anglais sans distinction de croyances. Ce qu’exigeait la situation de l’Irlande, c’étaient des améliorations positives, c’était la multiplication des moyens d’instruction populaire qui auraient pour effet de la rendre peu à peu protestante en éclairant les populations ; il pouvait être bon aussi d’assurer au clergé catholique un salaire modéré qui le placerait jusqu’à un certain point sous l’influence du gouvernement.

Cependant la position que lord Sidmonth avait prise, ou plutôt que les circonstances lui avaient faite à l’égard du ministère tory, était trop contraire à ses sentimens naturels pour qu’il pût s’y maintenir long-temps. Ce ministère, jusqu’alors si faible et si chancelant, avait d’ailleurs besoin, sinon de son appui personnel, au moins de celui de ses adhérens. Le chef du cabinet, Perceval, essaya de lui persuader d’engager ses amis à prendre des emplois dans l’administration, tout en lui avouant les obstacles qui s’opposaient à ce qu’il y entrât lui-même. Cette proposition un peu naïve ne fut pas acceptée, mais peut-être eut-elle pour effet de rendre lord Sidmouth moins hostile au ministère en lui faisant entrevoir que, lorsque le temps aurait aplani ces obstacles, fondés uniquement sur des préventions individuelles, les conseillers de la couronne s’estimeraient heureux d’obtenir son concours. A partir de ce moment, on le vit saisir toutes les occasions d’établir une nuance entre sa politique et la politique des whigs, ses alliés temporaires. Sans se rallier encore formellement à celle des ministres, il affectait de dire qu’elle avait pris un caractère plus satisfaisant, mieux fait pour inspirer confiance à la nation. Il trouvait encore que leurs actes prêtaient à de nombreuses objections, mais presque toujours il en admettait le principe, et il les défendait contre les motions de censure présentées par les whigs. La persévérance avec laquelle le gouvernement soutenait les efforts des Espagnols et des Portugais insurgés contre Napoléon, malgré les malheureux commencemens et l’inégalité apparente de cette lutte, fut surtout l’objet de sa constante approbation. Les whigs, qui blâmaient cette persévérance, eurent, en cette circonstance, le malheur de ne pas compter assez sur la fortune et la puissance de l’Angleterre. Ce sont là de ces erreurs où les oppositions se laissent trop souvent entraîner et qu’elles expient d’ordinaire par un long exil du pouvoir.

Lord Sidmouth, devenu ainsi l’auxiliaire du cabinet, ne pouvait manquer de s’en voir bientôt ouvrir les portes. Au commencement de l’année 1812, cinq ans après la dissolution du dernier ministère dont il avait fait partie, il fut appelé pour la troisième fois aux fonctions de président du conseil, et, peu de mois après, il remplaça comme secrétaire d’état de l’intérieur lord Liverpool, qui succédait, en qualité de premier lord de la trésorerie, à Perceval, assassiné par un fou. Des emplois plus ou moins importans furent aussi conférés à ses amis ; l’un d’eux, Vansittard, aujourd’hui lord Bexley, devint chancelier de l’échiquier.

Ce moment est important dans l’histoire de l’Angleterre. La dernière tentative faite avec plus ou moins de sincérité par le prince régent pour former un ministère whig venait d’échouer. Les incompatibilités qu’elle avait révélées en rendaient le renouvellement très peu vraisemblable, et, par une conséquence naturelle, les tories se trouvaient fortifiés de toutes les chances que perdaient leurs adversaires. Peu à peu, d’ailleurs, les grands partis, désorganisés dix ans auparavant par la coalition, s’étaient reformés et régularisés. A mesure que les ressentimens personnels avaient perdu de leur vivacité, chacun s’était replacé sous son drapeau, les coteries avaient disparu, et avec elles cette oscillation perpétuelle qui avait rendu si long-temps la majorité précaire et mobile. Deux opinions bien distinctes, bien tranchées, se trouvaient désormais seules en présence, l’une appliquant ses principes au gouvernement, l’autre s’efforçant de faire triompher les siens par la discussion. L’Angleterre, en un mot, était rentrée dans les vraies conditions du gouvernement représentatif, et ce changement, salutaire pour le pays, utile en réalité à tous les partis, à qui il rendait de la franchise et de la dignité, avait pour premier résultat de donner une base plus solide à un ministère jusqu’alors chancelant. Lord Sidmouth devait, plus que personne, s’applaudir d’un revirement qui, après tant de vicissitudes et de variations, le replaçait au milieu de ses anciens amis et en face de ses anciens adversaires. La plupart des membres du cabinet avaient autrefois servi sous ses ordres, et le premier ministre lui-même, lord Liverpool, avait été jadis un de ses lieutenans. On pouvait donc s’attendre à le voir exercer une haute influence dans une administration où personne ne se distinguait par une position personnelle très élevée ni par des talens du premier ordre. Il n’en fut rien cependant, et, soit que son caractère ne fût pas assez fort pour l’appeler à ce rôle dominant que ne lui attribuait pas son titre officiel, soit que toutes ses facultés fussent absorbées par les devoirs, alors très laborieux, de son département ministériel, il semble avoir pris peu de part au règlement des grandes questions de guerre et de diplomatie devant lesquelles s’effaçaient alors toutes les questions de politique intérieure. L’Angleterre recueillait enfin le fruit de sa longue persévérance. Napoléon, dont les désastres de la campagne de Russie avaient ébranlé la fortune, voyait l’Europe entière se soulever contre lui et succombait après une lutte désespérée. L’Europe se réorganisait sur des bases conformes à l’intérêt des vainqueurs et particulièrement du cabinet britannique. Rien n’indique que lord Sidmouth soit intervenu avec autorité dans la direction imprimée à ces grandes négociations. On trouve cependant dans sa correspondance quelques détails assez curieux sur la dernière phase de ces négociations, celle qui précéda le second traité de Paris ; mais le langage qu’il y tient n’est pas, à beaucoup près, celui d’un ministre expliquant la pensée et le but des mesures qu’il vient de faire adopter ; on croirait plutôt entendre un homme curieux et bien informé dissertant avec une pleine liberté d’esprit sur des actes dont il approuve le caractère général, bien qu’il y trouve à redire en plusieurs points. Lord Sidmouth eût voulu, par exemple, que les conditions de la paix de Paris fussent plus rigoureuses encore pour la France. Les sentimens concilians dont il s’était montré animé à l’époque de la paix d’Amiens avaient fait place à des dispositions bien différentes. Les prodigieux succès obtenus par l’Angleterre et par ses alliés dans une guerre si long-temps malheureuse lui avaient tourné la tête, parce qu’il n’avait ni dans l’ame ni dans l’esprit cette grandeur également nécessaire pour supporter convenablement la bonne et la mauvaise fortune. On ne peut lire sans un sentiment pénible la lettre par laquelle, annonçant à son frère la résolution prise de transporter à Sainte-Hélène l’empereur Napoléon, qui venait de se rendre aux Anglais, il qualifie de dégoûtante extravagance les ménagemens dont on avait usé pendant les premiers momens envers l’illustre captif. D’autres lettres nous apprennent qu’avec plusieurs de ses collègues il se préoccupait des prétendus dangers de ce qu’il appelait une politique trop clémente (lenient) à l’égard de la France. Lord Sidmouth et ses amis insistèrent surtout assez long-temps pour qu’on imposât au gouvernement de Louis XVIII le démantèlement des places de Lille et de Strasbourg, et ce n’est pas sans peine que lord Castlereagh et le duc de Wellington obtinrent le renoncement du cabinet à cette exigence. Lord Sidmouth faisait à ces deux hommes d’état un reproche qui, de sa part et s’appliquant à eux, a quelque chose de bien étrange : il les accusait de n’avoir pas pris dès l’abord un ton assez haut dans la négociation qu’ils suivaient à Paris. Il fallait, disait-il, réduire à tel point la puissance de la France, qu’elle ne fût plus en état de troubler l’Europe : comme si la perte de quelques forteresses ou même de quelques départemens eût pu avoir ce résultat ! comme si, en exaspérant à force d’humiliations et de rigueurs le sentiment national d’un grand peuple vaincu, on ne risquait pas précisément de faire naître le danger contre lequel lord Sidmouth cherchait des garanties !

Lord Liverpool était, sinon plus généreux, au moins plus sensé dans le jugement qu’il portait de la politique à suivre à l’égard de la France. Voici ce qu’il écrivait à lord Sidmouth, qui se trouvait en ce moment à la campagne, en l’informant du résultat définitif de la négociation « Je ne doute pas que le traité avec la France ne soit généralement approuvé et que les conditions qui en forment la base ne soient considérées comme aussi rigoureuses envers ce pays qu’elles pouvaient l’être sans compromettre le maintien sur le trône de Louis XVIII et de sa famille… La vérité est qu’une réduction réelle de la puissance de la vieille France est une chimère, à moins qu’elle ne résulte d’une scission morale et intérieure, telle qu’elle aurait lieu si le midi restait attaché à la dynastie légitime, tandis que le reste se donnerait un autre gouvernement. Un pareil événement peut n’être pas impossible, mais il doit commencer de lui-même, et, à tout prendre, c’est un problème de savoir s’il serait avantageux au genre humain. » Ces derniers mots sont remarquables. Il y avait quelque mérite, au milieu des haines aveugles qui se déchaînaient alors contre la France, à insinuer, même en forme de doute, que son existence comme état du premier ordre pouvait bien être un des élémens essentiels du système européen.

Un trait frappant de cette correspondance, c’est la conviction qu’elle exprime du peu de solidité du gouvernement de la restauration. « Il me paraît hors de doute, dit lord Liverpool, que la présence d’une force alliée à Paris pendant l’hiver est absolument nécessaire. Le gouvernement du roi n’existerait pas une semaine, si cette force était retirée avant qu’on en eût constitué une nouvelle à la place, ce qui exige inévitablement du temps. Le seul point sur lequel tous les partis en France me paraissent d’accord, c’est l’absolue nécessité d’une occupation étrangère et plus particulièrement d’une force britannique restant quelque temps dans le pays. Il est bizarre que les choses en soient venues là. » Lord Sidmouth se montrait, aussi très inquiet des dangers que pouvait susciter à la restauration, non plus Napoléon, prisonnier à Sainte-Hélène, mais son fils devenu l’hôte de la cour de Vienne.

Quoi qu’il eût pensé d’abord de la direction qu’il eût fallu donner aux négociations, il finit par reconnaître que les conditions du traité étaient satisfaisantes, et qu’en Angleterre elles obtenaient l’assentiment général. Son attention principale et l’activité de son esprit se portaient d’ailleurs sur d’autres questions qui rentraient plus spécialement dans ses attributions officielles, et qui devaient bientôt prendre, dans les préoccupations de l’Angleterre, la place qu’y avaient tenue jusqu’alors les faits de la politique extérieure. Déjà, avant la fin de la guerre, des troubles sérieux avaient commencé à agiter le royaume. Ces troubles n’eurent d’abord rien de politique. Ils provenaient de la misère profonde de la classe ouvrière, suite inévitable de la prolongation extraordinaire des hostilités, de l’énormité des impôts, du peu de débouchés que laissait à l’industrie l’interruption presque absolue des communications avec le continent, et aussi du développement excessif qu’avait pris l’emploi des machines aux dépens d’une foule de bras désormais privés de travail. Les ouvriers s’étaient organisés en associations secrètes, dont le but était la destruction de ces machines, coupables, à leurs yeux, de toutes leurs souffrances. Les luddistes (c’est ainsi qu’on appelait les associés) s’étaient livrés sur beaucoup de points aux plus déplorables excès ; le sang même avait coulé. Pour mettre fin à ces désordres, le ministère avait dû présenter au parlement plusieurs bills conçus dans la pensée d’aggraver certaines pénalités et d’attribuer temporairement aux juges de paix des pouvoirs extraordinaires. Ces bills avaient été adoptés ; dix-sept malheureux, convaincus, les uns de meurtre, les autres de pillage, avaient été envoyés à l’échafaud par le jury d’York, et les ouvriers, épouvantés, étaient à peu près rentrés dans l’ordre.

Le calme ne fut que momentané. Le rétablissement de la paix générale, salué par l’opinion comme le terme des souffrances publiques, ne justifia pas immédiatement cette espérance. On avait à traverser une de ces époques de transition qui compliquent au plus haut point la situation des gouvernemens en ajoutant des difficultés nouvelles à celles qu’ils n’ont pas encore eu le temps de faire disparaître. Les communications avec le continent se trouvant rétablies, on craignit qu’une trop grande importation de grains étrangers ne ruinât la propriété territoriale en avilissant tout à coup le prix que les produits agricoles avaient atteint pendant la guerre, et qui avait mis les propriétaires en état de supporter l’énorme accroissement des impôts. Un bill fut proposé pour obvier à ce danger en élevant les droits d’importation. Il passa dans les deux chambres, malgré l’opposition qui le repoussait comme contraire aux intérêts de la classe pauvre, dont il devait rendre la nourriture plus dispendieuse ; mais les discussions très vives auxquelles il donna lieu jetèrent une fâcheuse irritation dans les esprits, et la populace de Londres, à qui les agitateurs avaient persuadé qu’on voulait l’affamer, se porta à d’extrêmes violences. Le domicile de quelques-uns des défenseurs du bill fut assailli par des furieux, et lord Sidmouth dut recourir, pour réprimer ces excès, aux mesures les plus énergiques. Cela se passait au commencement de l’année 1815.

Bientôt les désordres prirent ouvertement un caractère qu’ils n’avaient pas eu d’abord, ou qui, du moins, s’était jusqu’alors dissimulé sous l’apparence de griefs et de vœux purement matériels. La destruction du gouvernement existant, l’établissement d’un régime nouveau fondé sur les bases les plus démocratiques, tel était le but auquel des conspirateurs répandus sur toute la surface de l’Angleterre s’efforçaient d’arriver au moyen d’une grande insurrection. Cette entreprise était insensée. Par sa nature même, elle répugnait trop à l’esprit, aux habitudes, aux traditions britanniques, pour qu’elle pût trouver faveur dans d’autres rangs que ceux de la plus basse populace guidée par quelques rêveurs obscurs ou par de misérables aventuriers ; il était impossible qu’une portion quelconque de l’opposition légale et parlementaire consentît à s’y associer, et que les classes élevées ou éclairées ne s’en détournassent pas avec horreur. Elle devait donc échouer, qu’il est certain, quoi qu’en disent les flatteurs de la démagogie jamais, dans un grand pays, les classes ignorantes et grossières accompli de révolutions sans le concours plus ou moins complet représentans du savoir et de la richesse, pas plus que les soldats ne gagneraient de batailles s’ils cessaient d’être conduits par leurs généraux et leurs officiers. Néanmoins, si ces agressions aveugles étaient peu redoutables pour la constitution britannique, elles pouvaient causer de grands malheurs particuliers ; elles pouvaient même, en se prolongeant, jeter sur le pouvoir une déconsidération qui aurait frayé la voie à des adversaires moins méprisables. C’étaient là les vrais dangers que le gouvernement, que le secrétaire d’état de l’intérieur en particulier avaient à conjurer. Lord Sidmouth ne manqua pas, au moins sous ce rapport, aux devoirs de sa situation.

Je ne rappellerai pas ici tous les incidens de cette lutte de six années. On sait qu’en Angleterre la presse et les réunions populaires jouissent d’une liberté dont l’étendue semblerait partout ailleurs inconciliable avec le maintien de l’ordre. La police y dispose et surtout y disposait alors de bien faibles moyens d’action. Pour alléger autant que possible l’énorme fardeau des impôts qui pesait depuis si long-temps sur le peuple, on s’était empressé, aussitôt après la fin de la guerre, de réduire la force armée sur le pied strictement nécessaire à l’occupation des colonies et des postes militaires, en sorte qu’il n’en restait presque plus pour tenir tête aux perturbateurs dans l’intérieur du royaume. Lord Sidmouth suppléa, à force d’activité et de zèle, à l’insuffisance de ces moyens de répression. La distribution judicieuse d’un petit nombre de régimens de ligne, la formation de corps nombreux de yeomanry, espèce de garde nationale d’élite, l’embrigadement des vétérans retraités encore capables de quelque service, le mirent en état, sinon de prévenir tout mouvement séditieux, au moins d’arrêter à temps les tentatives de révolte. Le parlement lui prêtait d’ailleurs un énergique appui. On suspendit la liberté individuelle. Des bills furent passés pour interdire les exercices militaires auxquels se livraient audacieusement les conspirateurs, pour autoriser les juges de paix à saisir les dépôts d’armes établis par les malveillans, pour punir de peines rigoureuses la publication de libelles séditieux et blasphématoires, pour soumettre au droit du timbre des imprimés qui jusqu’alors en avaient été exempts, et pour restreindre la liberté indéfinie des réunions populaires. Le gouvernement ainsi soutenu ne craignit pas d’engager sa responsabilité en sévissant contre les agitateurs. A Sheffield, à Manchester surtout, d’immenses rassemblemens furent dispersés par la force armée. L’action des tribunaux ne resta pas en arrière de celle des chambres et du gouvernement. Dans plusieurs parties du royaume, des exécutions capitales eurent lieu pour crime de haute trahison et de révolte ; un grand nombre d’individus furent déportés, et on condamna à plusieurs années de prison le célèbre démagogue Hunt, qui enflammait la populace par ses écrits et par ses harangues. Après le supplice de Thistlewood et de ses complices qui avaient conspiré l’assassinat de tous les membres du cabinet ; après les troubles que suscita, en 1821, à l’avènement de George IV, le déplorable procès de la reine, l’esprit révolutionnaire, constamment déjoué dans ses tentatives, parut enfin avoir épuisé ses forces et sa fureur ; lord Sidmouth l’avait vaincu par sa persévérance : suivant l’expression de George IV, il s’était montré le Wellington de l’intérieur. On doit comprendre qu’il n’avait pu obtenir un pareil succès sans s’exposer aux récriminations violentes des partis. Les whigs, quelque étrangers qu’ils voulussent paraître et qu’ils fussent en effet aux projets des niveleurs, n’avaient pas, à beaucoup près, donné leur approbation aux moyens adoptés pour les combattre : ils avaient énergiquement repoussé, comme autant d’atteintes portées aux vieilles libertés anglaises, les lois exceptionnelles et répressives votées pour assurer le maintien de la liberté publique ; ils n’avaient cessé de dénoncer à titre d’agens provocateurs les espions employés à découvrir les complots ; ils avaient surtout poursuivi des plus vifs anathèmes la dispersion violente et sanglante du grand rassemblement de Manchester, accusant les autorités locales d’avoir mis les troupes en mouvement sans avoir accompli les prescriptions rigoureuses exigées par la loi anglaise pour légitimer cette mesure extrême. Toutes ces attaques n’étaient sans doute pas dénuées de fondement : dans la guerre acharnée que le pouvoir avait à soutenir, il était moralement impossible que ses agens secondaires ne se laissassent pas emporter à quelques excès de zèle, et que le gouvernement lui-même, sans cesse assailli et outragé, ne manquât jamais aux lois de la modération. Si, malgré tant de provocations, le triomphe de l’ordre ne dégénéra pas en un système d’arbitraire et de terreur, il faut en faire honneur à l’excellence et à la force des institutions anglaises bien plus qu’à l’honnêteté personnelle et aux scrupules des dépositaires de l’autorité, garanties trop souvent insuffisantes, l’expérience l’a démontré, contre le double entraînement de l’esprit de parti et de la victoire.

Ce ministère tory si médiocre, et qui, en naissant, paraissait destiné à si peu de durée et de succès, comptait cependant quinze années d’existence ; il avait mis fin par une paix glorieuse à la guerre européenne ; il avait réprimé toutes les tentatives des anarchistes. Quelque grands que fussent ces résultats, il avait suffi, pour y arriver, d’un certain degré de volonté et de courage, parce que le cours naturel des choses y poussait presque fatalement. Le gouvernement anglais avait maintenant à accomplir une tâche plus difficile et plus délicate il s’agissait, après avoir rétabli l’ordre et la paix, de ramener le pays dans ces voies nouvelles d’où la nécessité des circonstances l’avait forcé à s’écarter, de revenir à ces principes d’un gouvernement à la fois libre et libéral que son heureuse constitution ne lui permet jamais d’abandonner pour bien long-temps. Il n’était pas réservé à lord Sidmouth et à ses collègues de présider à cette espèce de restauration. Ils s’étaient trop profondément pénétrés des habitudes et des idées auxquelles désormais on devait renoncer. Les doctrines du vieux torysme, du droit divin, du pouvoir absolu, étaient à peu de chose près devenues les leurs, et ils portaient dans leur dévouement à la maison d’Hanovre des sentimens presque complètement semblables à ceux qui jadis avaient animé les partisans des Stuarts. Lorsque leur pensée se reportait sur le passé, c’était avec une sympathie avouée pour les adversaires de la révolution de 1688. Lord Sidmouth, parlant des Écossais condamnés pour avoir suivi, en 1745, les drapeaux de Charles-Édouard, se plaisait à vanter ce qu’il appelait, par une allusion ironique aux termes de l’arrêt judiciaire, leur noble trahison. Un de ses amis, lui écrivant d’Édimbourg sur l’état de l’Écosse et déplorant les dispositions révolutionnaires qui régnaient dans plusieurs parties de ce royaume, ajoutait que sur d’autres points on retrouvait heureusement le bon et véritable esprit cavalier de la race des Montrose et des Dundee. Une telle remarque exprimée par forme de consolation indique assez nettement ce que pensaient des opinions de lord Sidmouth ceux qu’il admettait dans son intimité. Lors d’un voyage qu’il fit sur le continent, il visita avec un intérêt religieux les campagnes de la Vendée, ce théâtre immortel d’une autre lutte en faveur d’une autre dynastie déchue. Et ce n’étaient pas là de pures fantaisies d’imagination : ce retour aux croyances, à la religion politique d’un autre temps, se manifestait en pratique par les actes les plus significatifs. Tandis que, dans la politique intérieure, il inspirait cette résistance absolue que lord Sidmouth, lord Eldon et la majorité du ministère opposaient à toute innovation et à toute réforme, il éclatait plus visiblement encore par les tendances et les procédés de la diplomatie britannique. Il semblait que le cabinet de Londres, par suite des rapports multipliés qu’il avait eus avec les gouvernemens du continent pendant les longues guerres contre la France, eût fini par contracter jusqu’à un certain point l’aversion naturelle des monarchies despotiques pour la cause de la liberté des peuples. Étroitement uni au cabinet de Vienne, il lui prêtait, pour l’aider à étouffer les tentatives d’émancipation faites par plusieurs nations du midi de l’Europe, un appui que l’Autriche ne recevait au même degré ni de l’empereur de Russie, non encore revenu à cette époque de’ son libéralisme mystique, ni de la France de la restauration, gouvernée alors par des ministres modérés et constitutionnels.

Un tel régime commençait à peser à l’Angleterre, sortie enfin victorieuse des épreuves et des dangers divers qui l’avaient contrainte à le subir comme l’unique moyen de salut. La réaction n’était pas encore assez complète pour qu’elle voulût rendre le pouvoir aux whigs ; ceux-ci n’avaient pas encore refait leur position, compromise par tant de fautes, mais ils la rétablissaient peu à peu. Depuis la paix générale, on ne pouvait plus leur faire un crime de cette politique pacifique, qui quelquefois avait paru prendre le caractère d’une sorte de connivence avec l’ennemi, ou tout au moins d’une défiance malheureuse des ressources de la patrie. La défense des libertés publiques et des droits généraux de l’humanité, devenue plus que jamais et exclusivement le signe distinctif de ce parti, lui rendait de jour en jour en popularité ce que perdaient les tories, de plus en plus égarés dans des voies absolument opposées. Des questions qui sommeillaient depuis long-temps s’emparaient de nouveau des esprits. La réforme électorale reparaissait à l’horizon : ses partisans ne formaient encore dans le parlement qu’une assez faible minorité ; mais il n’en était pas de même de l’émancipation catholique, que la chambre des communes vota, en 1821, à dix-neuf voix de majorité. Il était dès-lors facile d’en prévoir la prochaine adoption, malgré l’opposition qu’elle continuait à rencontrer dans la chambre haute, où, cette fois encore, elle fut combattue par lord Sidmouth. Le discours qu’il fit à cette occasion est certainement un des plus déplorables plaidoyers qu’on ait jamais débités à l’appui de l’intolérance religieuse ; à peine y trouve-t-on quelques sophismes politiques tant soit peu spécieux, mêlés aux absurdes lieux communs du vieux fanatisme protestant. Plus l’opinion publique s’affranchissait de ces préjugés d’un autre siècle, plus il semble que lord Sidmouth s’en pénétrait profondément. On reconnaît à de tels signes les hommes et les partis auxquels le pouvoir va échapper.

C’est le dernier discours de quelque importance que lord Sidmouth ait prononcé comme ministre. Peut-être un secret instinct de bon sens l’avertissait-il que son temps et celui des idées qu’il défendait allaient passer ; peut-être aussi, bien que jouissant encore d’une santé vigoureuse et touchant à peine au seuil de la vieillesse, éprouvait-il déjà cette fatigue morale à laquelle succombent tôt ou tard ceux en qui l’ambition n’est pas unie à une énergique ténacité. Quoi qu’il en soit, il y avait plusieurs années qu’il pensait à quitter les affaires. Ses amis s’étaient efforcés de l’en détourner ou du moins de l’engager, s’il avait besoin de repos, à échanger seulement son laborieux ministère contre un poste moins fatigant. C’était aussi le désir de ses collègues et du roi lui-même. Rien ne put ébranler sa détermination. Aussitôt que la cessation absolue des conspirations et des émeutes qu’il combattait depuis si long-temps lui permit de penser qu’il avait accompli sa tâche, il s’empressa de résigner ses fonctions de secrétaire d’état de l’intérieur. Il y fut remplacé, le 17 janvier 1822, par le jeune Robert Peel, que l’on considérait, dès cette époque, comme l’un des membres les plus éminens de la chambre des communes, et sur qui il fondait les plus grandes espérances pour l’avenir du parti tory. Ces espérances se fussent certainement changées en un sentiment de terreur et de désespoir, s’il eût prévu la moindre partie des réformes dont son successeur devait prendre l’initiative ou poursuivre le développement.

Sur les instantes prières du roi et de ses ministres, lord Sidmouth, en déposant ses fonctions actives, consentit à rester dans le cabinet sans département et sans emploi spécial. Il refusa le titre de comte que le roi voulait lui conférer, mais il accepta une pension de 3,000 livres sterling, à laquelle il renonça quelques années après, lorsqu’un héritage considérable lui fit penser qu’il n’avait plus besoin des secours du trésor public pour soutenir convenablement son rang. Cette résolution, entièrement spontanée, lui fit un grand honneur.

Veuf depuis long-temps, il épousa, à soixante-six ans, quelques mois après sa démission du ministère de l’intérieur, la fille d’un ancien ami, bien plus jeune que lui, quoique également veuve. Il trouva dans cette seconde union le bonheur que la première lui avait déjà donné, et, depuis cette époque, il passa à la campagne la plus grande partie de son temps, tout entier aux douceurs de l’existence de famille, qu’il animait par des œuvres de bienfaisance et par les plaisirs de l’étude. Loin de regretter les affaires, comme tant d’autres hommes d’état, qui, les ayant volontairement quittées sous l’influence d’un dégoût passager, ont bientôt senti amèrement le vide et l’insupportable fatigue de l’oisiveté, il ne tarda pas à rompre le dernier lien par lequel il tenait encore à la vie officielle ; il cessa de faire partie du cabinet, où on s’efforça vainement de le retenir. Ses nouvelles habitudes ne lui permettant pas d’assister régulièrement aux séances du conseil, sa conscience, disait-il, lui interdisait de continuer à y figurer nominalement.

Suivant toute vraisemblance, ce scrupule apparent cachait la désapprobation ou tout au moins l’inquiétude défiante que lui inspiraient les erremens nouveaux dans lesquels le gouvernement commençait à marcher. Lord Sidmouth avait à peine cessé de diriger le département de l’intérieur, que celui des affaires étrangères avait aussi passé en d’autres mains. Lord Londonderry (lord Castlereagh) ayant mis fin à ses jours dans un accès d’aliénation mentale, on lui avait donné pour successeur ce même Canning qui, trois fois déjà, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, s’était associé à l’administration des tories, mais qu’une sorte d’incompatibilité réciproque, provenant de l’indépendance de son caractère et de ses opinions, avait toujours empêché d’y prendre solidement racine. Soutenu cette fois par le mouvement de l’esprit public et par la difficulté des circonstances, il se trouvait enfin en mesure d’imposer sa politique à un cabinet dont il était, sans contredit, la force principale par ses talens et par son éloquence. Le congrès de Vérone allait se réunir. La question qu’il avait à résoudre était celle d’une intervention française contre les libéraux espagnols qui avaient contraint Ferdinand VII à accepter la constitution démocratique de 1812. L’Angleterre, après avoir encouragé l’intervention autrichienne contre les libéraux de Naples et du Piémont, était placée dans une position peu favorable pour contester à la France le droit qu’elle venait de reconnaître à l’Autriche. Les principes, les intérêts généraux, étaient les mêmes dans les deux cas ; il n’y avait de différence que dans les convenances particulières du cabinet de Londres, naturellement hostile à tout ce qui peut augmenter l’ascendant du gouvernement français dans la Péninsule. Canning, sans se laisser arrêter par cette difficulté, entreprit de s’opposer au projet du cabinet des Tuileries, et il ne craignit pas, pour l’intimider, pour entraver son action, de faire appel à ces doctrines libérales qu’on n’était plus accoutumé à entendre invoquer par les ministres anglais. Ses efforts échouèrent, parce que la France avait pour elle l’appui plus ou moins sincère de toutes les autres grandes cours, parce que d’ailleurs les constitutionnels espagnols opposèrent à peine à l’armée française une ombre de résistance. Ce fut un échec notable pour l’Angleterre ; mais Canning, loin de s’en laisser décourager, sembla y trouver un motif de plus d’abandonner complètement le système qui avait préparé à son pays cette humiliation. L’alliance qui, depuis la fin de la guerre, unissait étroitement les grandes puissances pour la défense du principe monarchique contre l’usurpation et la révolution, et dont les congrès étaient l’expression officielle, fut définitivement rompue. Canning, comme pour se séparer hautement des cours continentales et punir l’Espagne absolutiste d’avoir accepté la protection de la France, s’empressa de reconnaître l’indépendance des colonies américaines insurgées contre l’autorité de Ferdinand VII. Aux yeux des hommes de parti, ce n’était rien moins qu’arborer l’étendard de la souveraineté du peuple contre le droit divin des rois ; même aux yeux des hommes d’affaires, une telle démarche pouvait paraître précipitée. Lord Sidmouth, qui alors siégeait encore dans le cabinet, le désapprouva. Cependant l’Angleterre ne devait pas s’arrêter sur la pente où Canning venait de la placer. On la vit bientôt en Grèce, en Portugal, soutenir, soit par ses négociations, soit par ses armes, la cause de l’indépendance des nations et des institutions constitutionnelles. Au dehors, elle marchait à la tête du libéralisme, et, si sa politique intérieure n’était pas encore entrée complètement dans cette voie, déjà du moins elle s’en rapprochait. La question de l’émancipation catholique, annuellement reproduite et vivement soutenue par Canning, gagnait sans cesse du terrain, Huskisson, président du bureau de commerce et appartenant, comme Canning, à cette fraction du torysme qui devait frayer la voie au retour des whigs, opérait ses grandes réformes commerciales. Peel, enfin, faisait voter l’abrogation ou l’adoucissement des lois barbares qui souillaient encore le code pénal de l’Angleterre.

Un esprit nouveau pénétrait ainsi de toutes parts dans les conseils britanniques. Il s’en fallait de beaucoup, pourtant, que tous les ministres s’y laissassent entraîner. Lord Eldon, qui, déjà octogénaire et pliant sous le fardeau des immenses attributions de la chancellerie, exprimait sans cesse depuis dix ans des projets de retraite dont il différait toujours l’accomplissement, lord Eldon, et avec lui plusieurs de ses collègues, se raidissaient de toutes leurs forces contre l’invasion des idées nouvelles. La modération conciliante de lord Liverpool maintenait une sorte d’accord dans le cabinet, mais une attaque d’apoplexie l’ayant forcé, au commencement de 1827, à quitter la direction des affaires, la rupture éclata aussitôt. Canning, appelé, moins par la préférence du roi que par la force des choses, aux fonctions de premier ministre, dut chercher dans une alliance avec une partie des whigs l’appui que lui refusaient les vieux tories. Quelques mois s’étaient à peine écoulés, que la mort presque soudaine de ce brillant homme d’état vint détruire une combinaison à peine essayée. Il n’est pas certain qu’il eût lui-même la force de la faire réussir, tant elle présentait de difficultés. Son successeur, lord Goderich, y échoua complètement, et bientôt les tories revinrent au pouvoir. Le duc de Wellington comme premier lord de la trésorerie, Robert Peel comme secrétaire d’état de l’intérieur, étaient à la tête du cabinet. Lord Eldon n’y fut point admis, et, malgré son grand âge, il en éprouva autant de chagrin que de surprise. Lord Sidmouth vit avec peine l’exclusion du vieux chancelier. Suivant lui, l’absence de lord Eldon dans le nouveau cabinet devait inquiéter le parti qui accordait une confiance particulière à ce vétéran éprouvé du torysme. Ce n’était pas sa seule objection contre la composition du ministère : comme la plupart de ses amis, il trouvait qu’on ne l’avait pas organisé assez fortement, ce qui voulait dire sans doute que les adversaires systématiques de toute réforme n’y étaient pas assez représentés. Il pensait pourtant que tout le parti tory devait, sans distinction de nuances, l’appuyer contre l’ennemi commun.

Ces inquiétudes des vieux tories n’étaient pas dépourvues de fondement. Ils pressentaient, sans pouvoir s’y résigner, que leur parti allait subir une de ces transformations périodiques qui expliquent seules sa longue existence à travers tant de vicissitudes, qui lui permettent de garder presque constamment le pouvoir ; transformations qu’il ne peut accomplir qu’en se séparant de ceux de ses membres dont l’esprit étroit ou passionné se refuse à reconnaître l’empire de la nécessité. Le ministère du duc de Wellington et de Robert Peel, à peine saisi du gouvernement, se vit forcé, par la toute-puissance de l’opinion, à entrer dans la voie des réformes les plus hardies. Dès la première année de son existence, il fit abolir l’acte du test, qui fermait aux protestans étrangers à l’église anglicane l’entrée des corporations municipales. On espérait, en désintéressant ainsi les dissidens, se donner plus de force pour repousser les prétentions des catholiques, et, à cette époque, les ministres protestaient encore, dans les termes les moins équivoques, contre la pensée de l’émancipation ; mais peu de mois après, en présence de l’Irlande soulevée tout entière à la voix d’O’Connell, en présence de l’opposition formidable qui, en Angleterre même, secondait les réclamations des Irlandais, ils comprirent l’impossibilité d’une plus longue résistance. Une fois convaincus de cette impossibilité, ils l’acceptèrent hautement, sans hésitation, sans restriction, et un bill fut proposé, en 1829, pour rendre aux catholiques le droit de siéger dans les deux chambres, comme aussi de remplir, sauf deux ou trois exceptions, tous les emplois publics auxquels ils pourraient être appelés.

On vit alors un singulier spectacle. Le ministère, appuyé par les whigs, ses adversaires naturels, eut à triompher de l’opposition d’une fraction considérable de ses amis les tories, dont la conscience mal éclairée ou les passions opiniâtres se refusaient à toute transaction. Lord Sidmouth s’associa à cette opposition. Rompant le silence qu’il gardait depuis long-temps dans la chambre des lords, il parla avec force contre la seconde lecture. « Je ne puis, écrivait-il à lord Exmouth, je ne puis sacrifier un principe à une convenance ni entrer dans une combinaison qui consiste à essayer d’écarter des difficultés du moment en portant à la constitution protestante du pays un coup dont les effets seraient permanens, et, je le crains, mortels. » Le bill n’en fut pas moins adopté. Lord Sidmouth en éprouva une vive et profonde affliction. « Pour la première fois, disait-il dans une autre lettre que nous a aussi conservée son biographe, je me sens découragé. Il me semble que nous naviguons à bord d’un vaisseau à demi brisé, sur une mer agitée et inconnue, sans pilote, sans carte et sans compas. »

Ce n’était que le commencement des épreuves que lord Sidmouth était destiné à subir. Le cabinet, abandonné par la portion du torysme qui ne lui pardonnait pas d’avoir fait prévaloir la cause de l’émancipation, ne résistait plus qu’avec peine aux attaques des whigs, enhardis par la concession même qui venait de leur être faite. La mort de George IV, l’avènement d’un nouveau roi moins contraire aux innovations, l’ébranlement donné à tous les esprits par le contre-coup de la révolution qui, en ce moment même, renversait le trône de Charles X, précipitèrent la chute du ministère présidé par le duc de Wellington. Il tomba sous le premier vote d’une nouvelle chambre des communes, et les whigs rentrèrent au pouvoir, non plus, comme trois ans auparavant, en seconde ligne, en fournissant quelques auxiliaires à une administration tory, mais triomphalement, exclusivement, sans aucun contrepoids, comme cela n’avait pas eu lieu depuis vingt-trois ans. Leur chef, lord Grey, l’ancien ami de Fox, s’était fait connaître dès sa jeunesse comme le champion le plus persévérant et le plus ardent de la réforme électorale. Arrivé au pouvoir, son premier soin fut d’assurer la victoire du grand principe dont il était le représentant, et le parlement fut immédiatement saisi d’une proposition conçue avec tant de franchise, fondée sur des bases tellement larges, que tous ceux des réformistes qui ne voulaient pas précisément un nivellement radical en parurent satisfaits et presque surpris.

On sait combien fut laborieux l’enfantement de la nouvelle loi électorale. On sait que le ministère, pour en obtenir le vote, se vit forcé de dissoudre la chambre des communes, à peine réunie depuis quelques mois, qu’appuyé, dans celle qui la remplaça, par une immense majorité, deux fois il échoua devant la chambre des lords, et que le roi lui-même, d’abord favorable, se refusa ensuite aux mesures extraordinaires demandées par le cabinet pour vaincre cette opiniâtre résistance. Les ministres ayant alors donné leur démission, il se décida à l’accepter et à rappeler le duc de Wellington ; mais ce dernier ne put parvenir à former une nouvelle administration, en sorte que le monarque dut se résigner à subir les conditions des whigs. La chambre haute, qui ne s’était laissé effrayer ni par les démonstrations énergiques de l’opinion ni même par la violence des émeutes, céda enfin à la crainte de compromettre son existence politique en réduisant le roi à la nécessité de consentir à une nombreuse création de pairs choisis parmi les whigs.

Lord Sidmouth prit une part active à cette grande lutte. Il avait préparé un discours, il n’eut pas l’occasion de le prononcer, mais il assista à tous les débats et vola constamment contre le bill. Lorsque le duc de Wellington, appelé par le roi, entreprit de former un ministère tory, il lui prêta son concours dans cette malheureuse tentative. Il croyait fermement que la législation électorale n’était entachée d’aucun vice assez sérieux pour rendre une réforme nécessaire : il aurait pourtant consenti à quelques modifications plus apparentes que réelles pour apaiser l’agitation des esprits ; mais, voyant dans le bill proposé la ruine de la constitution, il le repoussa jusqu’à la fin avec une sorte d’horreur. Plus opiniâtre que le duc de Wellington lui-même, qui, pour échapper à l’alternative de donner son vote à la réforme ou de provoquer l’avilissement de la pairie, prit au dernier moment le parti de s’abstenir, il se refusa à entrer dans cette espèce de transaction. Les motifs de sa conduite sont expliqués avec une rare énergie dans une lettre qu’il écrivit à lord Exmouth, son correspondant le plus habituel à cette époque : « J’aime mieux, y disait-il, voir ce bill destructeur passer à l’aide d’un abus inconstitutionnel et flagrant de la prérogative royale qu’aux dépens de l’honneur, de la considération et de la réputation de consistance de la chambre des lords. Je ne contribuerai donc pas à dispenser lord Grey de faire une mauvaise action en en faisant une moi-même. »

Ce fut le dernier acte de la vie politique de lord Sidmouth. Il avait alors soixante-quinze ans. Pendant les douze années qui s’écoulèrent encore jusqu’à sa mort, survenue le 15 février 1844, il ne sortit presque plus de sa paisible retraite, et à peine le vit-on siéger quelquefois au parlement. Ses amis, les hommes qui avaient si long-temps conduit avec lui les affaires du pays, disparaissaient l’un après l’autre. Lui et le petit nombre des survivans, ils étaient devenus presque étrangers à la génération actuelle. La cause dont ils avaient cru, trente ans auparavant, assurer à jamais le triomphe était définitivement vaincue. L’émancipation catholique, la réforme parlementaire, d’autres réformes encore d’une importance plus grande peut-être en réalité, quoique moins éclatante, attestaient la puissance irrésistible des idées qu’ils avaient espéré faire reculer pour toujours. Et ce n’était pas seulement en Angleterre que s’écroulait l’édifice jadis restauré ou affermi par leurs mains. La révolution de France, celle de Belgique, celle d’Espagne, les mouvemens auxquels était livrée une grande partie du continent, leur montraient partout l’esprit nouveau renversant ou altérant profondément l’ancienne organisation de l’Europe. Par une illusion bien naturelle, ces vieillards, se reportant aux souvenirs de leur jeunesse et de leur âge mûr, croyaient voir dans ce qui surgissait ainsi autour d’eux l’ancien ennemi auquel ils avaient jadis livré tant de combats. Les réformistes leur apparaissaient comme les descendans directs de ces démagogues forcenés dont Pitt et plus tard lord Sidmouth avaient eu tant de peine à contenir les fureurs. Le spectre de la France républicaine et impériale, évoqué par leur imagination épouvantée, leur cachait la physionomie tout à la fois pacifique et légale de la révolution de juillet. Ils ne savaient pas que tout était changé, que l’expérience et la lassitude avaient transformé peu à peu les opinions et les partis, ou plutôt avaient créé, sous des noms et des formes semblables, des combinaisons absolument différentes de celles du passé, que, le cercle des théories et des prétentions extrêmes ayant été, de part et d’autre, parcouru, le temps des transactions était enfin arrivé pour tout le monde, et qu’il n’y avait plus de chances de succès que pour les termes moyens, de quelque apparence qu’on se crût obligé de les décorer.

Lord Sidmouth vécut assez pour voir rentrer dans son lit le torrent dont les débordemens lui avaient inspiré de si vives frayeurs. Lorsqu’il mourut, l’Europe jouissait d’une paix profonde, les whigs étaient redevenus impopulaires, et les tories, usant habilement de cette loi électorale qui paraissait naguère devoir les exclure à jamais du pouvoir, avaient reconquis, avec la majorité dans la chambre des communes, le gouvernement de l’Angleterre. Il est vrai que ces tories, déguisés sous le nom de conservateurs, ne ressemblaient plus guère à ceux de la génération précédente, et lord Sidinouth devait éprouver peu de sympathie pour l’ardeur réformiste de ce Robert Peel qu’il s’était félicité, vingt ans auparavant, d’avoir pour successeur. Si son existence s’était prolongée de quelques mois seulement, s’il eût été témoin de l’abolition des lois relatives aux céréales, de cette législation essentiellement aristocratique qu’il avait contribué à fonder, sans aucun doute, il eût partagé l’indignation que ressentirent contre l’auteur de cette espèce de révolution ceux même qui l’avaient jusqu’alors reconnu pour leur chef, et, encore une fois, il aurait cru à la ruine de l’Angleterre.

Telle fut la carrière de lord Sidmouth, moins remarquable par ses qualités personnelles que par la grandeur des événemens auxquels il s’est constamment trouvé mêlé. L’histoire de sa vie est, en quelque sorte, celle du torysme dans une de ses phases les plus importantes et les plus caractéristiques ; c’est l’histoire de l’Angleterre elle-même pendant un demi-siècle signalé par des changemens et des péripéties qui auraient suffi à remplir des siècles entiers. Un des nombreux enseignemens qu’elle nous donne, c’est que, sous un régime de liberté et de publicité, des hommes d’une capacité médiocre, doués d’une volonté opiniâtre et de convictions énergiques, peuvent, dans certaines circonstances, non-seulement arriver au pouvoir, mais s’y maintenir long-temps et même y marquer leur passage par d’éclatans triomphes. Cela ne veut pas dire qu’ils arrivent à la gloire ; l’opinion publique ne confond pas, comme on l’en accuse si souvent, le succès immédiat avec le talent. Pitt, mourant de douleur sur les ruines de la troisième coalition qu’il avait organisée contre la France, est compté parmi les plus grands hommes de son pays, et ses successeurs, malgré l’étonnante fortune qui les a rendus les vainqueurs de Napoléon, qui, sous leur règne, a élevé si haut la puissance de la Grande-Bretagne, se distinguent à peine dans la foule des ministres vulgaires.


L. DE VIEL-CASTEL.


  1. Voyez, dans la livraison du 15 juin 1845, l’étude sur le second Pitt.