Essais de psychologie (Elme-Marie Caro)/02

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Essais de psychologie (Elme-Marie Caro)
Revue des Deux Mondes3e période, tome 57 (p. 524-560).

II. LES CONSÉQUENCES DE L’HÉRÉDITÉ. — LES LOIS DE FORMATION DU CARACTÈRE, L’INSTITUTION DES CLASSES, LES CAUSES MORALES DU PROGRÈS ET DE LA DÉCADENCE. [1]


Nous avons examiné, dans une étude précédente, ce qu’on nomme l’hérédité psychologique [2] ; nous avons essayé de montrer que l’action de l’hérédité, très sensible dans les phénomènes organiques et dans les phénomènes mixtes, s’efface et s’atténue à mesure que l’on s’élève dans la hiérarchie des facultés et tend à disparaître quand on arrive aux fonctions caractéristiques de l’homme, la pensée pure, l’art, la moralité. Dès les commencemens les plus obscurs de l’existence, l’hérédité rencontre à côté d’elle, au-dessus d’elle, un principe antagoniste, le principe qui fait, à son plus bas degré, l’individualité de l’être vivant, à son plus haut degré, la personnalité de l’être raisonnable. Il est impossible de rien comprendre au monde réel et vivant si l’on ne tient pas compte de ces deux forces en présence dans la bataille de la vie, sur l’humble terrain de l’existence individuelle comme sur le théâtre élargi où se joue le grand jeu de l’histoire. Ces conclusions, prises dans la réalité, rencontrent cependant des résistances qui ne désarment pas. L’hérédité, nous dit-on, est l’explication suprême, la dernière raison de tout. Elle est l’ouvrière unique de l’intelligence de l’homme, de son caractère et de son histoire ; c’est elle qui explique l’origine de la pensée et toutes ses formes, la moralité et toutes ses lois ; elle encore qui a fondé l’organisme social en distribuant dans des cadres nécessaires les aptitudes, les capacités et les forces, elle toujours qui crée la civilisation avec ses attributs essentiels, la solidarité, la continuité, le progrès ; c’est grâce à elle et à elle seule que se forme peu à peu le capital intellectuel ou social d’une nation, et qu’il se transmet fidèlement comme le patrimoine d’une famille unique qui ne meurt jamais et reste toujours ainsi l’héritière d’elle-même à travers les siècles, assurée d’une fortune sans limite et d’une prospérité sans trêve.

Nous voudrions faire la part de ces illusions et remettre en lumière dans tous les phénomènes de la vie individuelle et sociale l’action de la personnalité humaine, sans laquelle l’hérédité ne pourrait ni produire sûrement ses plus heureux effets ni les transmettre impunément. Inexplicables par une seule de ces causes et par un ressort unique, ces grandes fonctions de la vie et de l’histoire s’expliquent aisément par le jeu combiné des deux forces, et c’est aussi de cette combinaison, selon qu’elle avorte ou qu’elle réussit, que se déduisent les lois principales qui décident du progrès ou du déclin dans les choses humaines.


I

Quand on lit les récens ouvrages de la psychologie nouvelle où disparait à tout jamais la personne humaine, engloutie dans le grand fleuve où chaque individu n’est qu’un flot qui passe, sans existence réelle et presque sans nom, on est saisi d’une sorte d’effroi, et l’on est tenté de répéter le cri de désespoir que jetait Michelet vers la fin de sa vie, en présence de ces théories naissantes qui lui semblaient déposséder l’homme de lui-même et le livrer tout entier, en proie aux forces cosmiques : « Qu’on me rende mon moi ! » — En effet, au milieu de toutes ces influences qui pèsent sur chaque homme, les actions variées du milieu et du climat, celles du groupe social dont il fait partie, sous le coup de la pression qu’exercent sur nous les siècles passés, la suite de nos aïeux dont l’influence anonyme et secrète descend jusqu’à nous, la famille immédiate qui a pétri notre âme par la discipline bonne ou mauvaise des exemples et de l’éducation, l’opinion et les passions de nos compatriotes, les préjugés et les tyrannies du temps où nous vivons, quand tout semble ainsi concourir à faire de ce moi une résultante de circonstances accumulées et fatales, le miracle, c’est que l’individualité du caractère ou celle de l’intelligence puisse se maintenir. Comment et à quelles conditions peut se conserver dans le monde l’originalité morale et intellectuelle qui seule donne à la vie son intérêt et son prix ?

Mais avant tout, nous devrons écarter du débat les récentes théories de l’empirisme anglais qui ont poussé à leurs dernières limites les applications de l’hérédité. Selon MM. Herbert Spencer et Lewes, les formes de la pensée ne sont, comme les formes de la vie, que le dernier terme d’évolutions antérieures. L’erreur commune de Descartes et de Kant est d’avoir pris comme type d’étude l’esprit humain adulte, et considéré les conditions actuelles de la pensée comme des conditions initiales, des aptitudes innées, des préformations, Ce qui constitue l’intelligence, c’est l’expérience de la race, organisée et consolidée à travers un grand nombre de générations. L’idée de l’évolution est appliquée en toute rigueur à l’origine des idées ; le développement mental accompagne fidèlement le développement du système nerveux qui le produit et qui l’exprime. Les expériences individuelles ne fournissent que les matériaux concrets de la pensée. Le cerveau représente une infinité d’expériences reçues pendant l’évolution de la vie en général ; les plus uniformes et les plus fréquentes ont été successivement léguées, intérêt et capital, et elles ont ainsi monté lentement jusqu’à ce haut degré d’intelligence qui est latent dans le cerveau de l’enfant, et qu’il léguera à son tour, avec quelques faibles additions, aux générations futures [3]. — Il en va de même pour la genèse des idées morales. Elles ne procèdent pas autrement que les formes de la pensée. Il n’y a pas un code de morale inné, ni en puissance ni en acte, dans l’entendement humain. Toutes les idées fondamentales moulées dans notre cerveau par l’expérience des siècles se sont créées successivement et transmises avec les modifications de la structure organique. Nul fait de conscience n’échappe à cette explication universelle : ni les sentimens, ni la volonté, ni le phénomène moral dans toutes ses délicatesses et sa complexité. Les vraies bases d’une théorie du bien devront être cherchées dans la biologie et la sociologie ; le seul bien que nous puissions concevoir, c’est l’équilibre définitif « des désirs internes de l’homme et de ses besoins externes, » en d’autres termes, l’harmonie entre la constitution organique de chacun et les conditions de l’existence sociale, qui est à la fois l’idéal moral et la limite vers laquelle nous marchons. La morale se constitue graduellement par les lois empiriques des-actions humaines, reconnues chez toutes les nations civilisées comme les conditions essentielle ? de leur existence et répondant le mieux à leur instinct de conservation. Ainsi se développent une à une les règles de conduite privée et publique, qui ne sont dans leur humble origine que des expériences généralisées d’hygiène sociale et d’utilité [4].

Donc plus de discussions vaines sur les axiomes de métaphysique, les principes régulateurs de la raison, les idées directrices de l’entendement, les principes de morale. Ni l’innéité de Descartes, ni celle de Leibniz, ni les lois formelles de Kant, ni la table rase de l’empirisme vulgaire, ni la sensation transformée n’ont raison les unes contre les autres, dans cette vieille querelle sur l’origine des idées. La question est renouvelée et ne se pose plus dans les mêmes termes, ou du moins les termes anciens n’ont plus le même sens. Il y a une innéité, mais actuelle, non d’origine, qui est le résultat de l’expérience collective des âges et comme le résidu des efforts de chaque homme et de chaque génération. C’est l’hérédité qui a tout fait ; elle a créé de toutes pièces l’homme intellectuel et moral, comme l’homme physique ; elle Ta tiré lentement, pas à pas, du presque néant où gisaient son misérable présent et son précaire avenir ; elle en a formé sa nature actuelle ; c’est de ce point obscur qu’elle a développé la trame de ses riches destinées.

Quelle que soit pour certains esprits la séduction d’une pareille hypothèse qui applique au règne de la pensée le même transformisme qu’au règne de la vie, et qui, d’un petit nombre d’actes psychiques très simples, peut-être d’un seul, l’acte réflexe, fait sortir la variété infinie des instincts, des intelligences, des sentimens et des passions, toute la raison, toute la conscience morale de l’humanité, M. Ribot lui-même, si hardi dans le sens des solutions simples, ne se reconnaît pas le droit d’accepter celle-ci dans les conditions où elle se présente. Elle ne lui semble ni vérifiable par l’expérience, ni suffisamment démontrée par la logique [5]. — Discuter cette question sans bornes dans le temps et dans l’espace, nous ne l’essaierons même pas ; ce serait remuer jusque dans ses fondemens la science de l’âme tout entière ; d’ailleurs elle se rapporte plutôt à l’hérédité spécifique qu’à l’hérédité individuelle ; elle a en vue d’expliquer la transmission des aptitudes et des fonctions générales dans l’espèce plutôt que la transmission des variétés individuelles, ce qui est notre sujet propre. Au vrai, c’est une thèse de métaphysique, car l’empirisme a sa métaphysique, quoiqu’il prétende le contraire ; c’est un de ces problèmes d’origine où, d’après l’école empirique, l’expérience seule pourrait décider en dernier ressort, et où, par le fait, l’expérience ne peut rien décider, puisqu’il lui est impossible d’y atteindre. Qu’il nous suffise de signaler en passant ces libres spéculations sans nous y arrêter. Il vaut mieux restreindre le terrain de la discussion à ce qui est plus directement observable, à ce qui relève de l’expérience individuelle et actuelle.

Prenons pour exemple les lois de la formation du caractère, qui est un des points de la psychologie où s’est porté le plus vivement l’effort des controverses actuelles [6].

A quoi se bornent les théoriciens de l’hérédité absolue dans l’explication qu’ils en donnent ? — Ils nous accordent que c’est le caractère qui constitue la marque propre de l’individu au sens psychologique et le différencie de tous les individus de son espèce. Ils nous accordent aussi que, dans les conflits de la vie morale, la raison dernière du choix est le caractère. Mais ils prétendent que, bien qu’il agisse en tant que cause, il n’est lui-même qu’un effet : c’est une simple résultante d’élémens où l’on chercherait en vain, à l’origine, quelque chose comme une libre énergie, comme la capacité d’un simple effort créant une initiative. Le caractère, selon eux, est un produit très complexe dont l’hérédité est la base, avec des circonstances physiologiques qui s’y joignent, mêlées à quelques influences d’éducation. Ce qui le constitue, ce sont bien plutôt des états affectifs, une manière propre de sentir qu’une activité intellectuelle et surtout volontaire. C’est cette manière générale de sentir, ce ton permanent de l’organisme qui est le premier et le véritable moteur de la personnalité. Or, comme ces élémens sont héréditaires, il n’est pas douteux que les caractères qui en résultent ne soient héréditaires eux-mêmes. Ce qui en explique l’infinie diversité, c’est la variété des associations qui peuvent se faire entre ces divers élémens affectifs et vitaux. Cette multiplicité de combinaisons possibles nous dispense d’avoir recours à quelque unité mystérieuse et transcendante. D’ailleurs, par une concession qui ressemble beaucoup à une ironie, on laisse aux métaphysiciens la liberté de rêver au-delà et d’admettre, s’il leur plaît, avec Kant, un caractère intelligible qui explique le caractère empirique [7]. Mais on refuse de les suivre jusque-là et même on se soucie peu de comprendre ce que cela veut dire.

Ces explications sont-elles suffisantes ? Je ne le pense pas. Je n’y peux voir, pour mon compte, qu’une série d’assertions sans preuve. Il nous suffira d’opposer à cette théorie du caractère, expliqué uniquement par l’hérédité, celle qui résulte de l’étude des faits. Nous ne prétendons pas nier la part qui doit être réservée à la faculté de transmission, mais nous essaierons de la restreindre dans ses vraies limites. Croit-on que cette œuvre soit impossible ? Croit-on que l’on ne puisse vraiment pas démêler la double part que prennent l’hérédité et le principe d’individualité dans l’histoire d’un caractère humain, d’après l’observation la plus simple, en dehors de tout système préconçu, de tout parti-pris d’école ?

L’important est de bien distinguer les élémens multiples qui entrent dans la composition du caractère. — Une erreur fréquente est de le confondre avec le tempérament. Ce terme, dans son acception technique, exprime précisément le ton général de l’organisme auquel l’école biologique prétend réduire l’essentiel du caractère, et qui n’en est, selon nous, qu’un élément inférieur et subordonné ; il exprime le résultat de la prédominance d’action d’un organe ou d’un des systèmes qui constituent l’organisme. C’est là à peu près la définition de M. Littré, et tous les vrais écrivains ont d’instinct employé ce mot dans ce sens spécial et restreint. La Rochefoucauld a dit, non sans une certaine insolence d’idée, mais dans une très bonne langue : « La vanité, la honte et surtout le tempérament, font souvent la valeur des hommes et la vertu des femmes [8]. » De même Mme de Sévigné, quand elle écrit : « Quelle journée ! Quelle amertume ! Quelle séparation ! Vous pleurâtes, ma très chère, et c’est une affaire pour vous ; ce n’est pas la même chose pour moi, c’est mon tempérament [9]. » Le psychologue et naturaliste Bonnet a eu le sentiment très exact de ces nuances : « Chez les animaux, dit-il, le tempérament règle tout ; chez l’homme, la raison règle le tempérament, et le tempérament réglé facilite à son tour l’exercice de la raison. » — Kant, au contraire, est tombé dans une confusion regrettable quand il a classé les caractères en sanguins, nerveux, bilieux et lymphatiques ; il n’a fait ainsi que classer les tempéramens, c’est-à-dire les divers genres de constitution physique, résultant des influences de race et de naissance, des actions diverses et des causes qui ont contribué à former l’organisme. — Comme on l’a dit, le tempérament est la base physique et le mode d’expression du caractère, il n’est pas le caractère même. Croirait-on, par hasard, avoir défini des caractères, si l’on disait d’un homme que, dès le premier mot d’une discussion, le sang lui monte au visage, ou si l’on disait d’une femme qu’elle est nerveuse ? Resterait à savoir, après cela, ce qu’est cet homme, et ce qu’est cette femme, si cet homme est avare ou prodigue, s’il est fourbe ou loyal, si cette femme a un naturel aimable ou maussade ; car il y a bien des variétés dans la catégorie des nerveux et dans celle des sanguins ; ce sont là. des désignations toutes de surface et qui ne disent pas grand’chose.

L’humeur n’est pas non plus le caractère. Ce mot désigne plus particulièrement une disposition du tempérament ou de l’esprit, mais d’ordinaire une disposition passagère, accidentelle. On est, selon les jours et les momens, de bonne ou de mauvaise humeur. L’humeur est essentiellement variable et fugitive, comme le remarque M. Lafaye [10], qui ajoute qu’on soutient son caractère, qu’on ne soutient pas son humeur, sans doute parce qu’elle dépend de quelque accident intérieur, de quelque état momentané de complexion ou de santé. C’est ce qui a fait dire à La Rochefoucauld que « les fous et les sottes gens ne voient que par leur humeur. » Ne craignons pas de consulter toujours sur ces nuances les bons écrivains. C’est précisément cela qui fait leur différence avec les médiocres ; il y a chez eux un tact, une intuition de fine psychologie qui peut guider la science dans ses observations, éclairer ses pressentimens. La Bruyère a bien raison : « Dire d’un homme colère, inégal, querelleur, chagrin, pointilleux, capricieux : c’est son humeur, ce n’est pas l’excuser, comme on le croit. » Et Jean-Jacques Rousseau oppose avec bonheur deux traits de sa physionomie dans ce contraste où il y a tout autre chose qu’une antithèse de mots : « Mes malheurs n’ont point altéré mon caractère, mais ils ont altéré mon humeur et y ont mis une inégalité dont mes amis ont encore moins à souffrir que moi. » Dans tous ces exemples se marque un sens psychologique très délicat et très fin.

Le naturel est le caractère naissant, la donnée première du caractère ; il lui donne sa base psychologique, si je puis dire, comme le tempérament lui donne sa base physique. C’est, selon M. Littré, la manière d’être morale, telle qu’on la tient de la nature. On ne peut mieux dire. La variété des naturels est inépuisable. Comment décrire toutes les diversités possibles de naturels, bons ou mauvais, honnêtes ou pervers, dociles ou réfractaires, laborieux ou indolens, généreux ou égoïstes ?

On peut cependant introduire un certain ordre dans cette multitude en apparence confuse, si l’on remarque qu’il y a pour certaines classes de naturels un signalement commun : par exemple, la prédominance des instincts et des désirs relatifs à la vie physique donnera le gourmand, le peureux, le paresseux, le libertin ; la transformation de ces instincts par la réflexion produira l’égoïste, l’avare ; la prédominance des sentimens bienveillans produira la sympathie activer la charité, l’amour de l’humanité ; la prédominance des émotions expliquera le sentimental, le passionné, le mélancolique ; la supériorité des facultés actives produira l’ambitieux, le politique, l’homme de guerre ; les aberrations de la volonté rendent compte des naturels obstinés, réfractaires, indociles la l’expérience de la vie comme à l’éducation ; le triomphe exclusif de l’élément intellectuel ou son mélange, à différentes doses, avec la sensibilité expliquera les hommes de raisonnement et d’observation, ou bien les artistes et les poètes. — Le naturel, tant qu’il n’est pas élaboré par le travail personnel de l’homme, a une force d’impulsion presque irrésistible qui a été de tout temps remarquée :

Le naturel toujours sort, et sait se montrer ;
Vainement on l’arrête, on le force à rentrer,
Il rompt tout, perce tout et trouve enfin passage [11].

C’est le cri de La Fontaine : « Tant le naturel a de force [12] ! » C’est l’observation de Destouches, si connue, si souvent citée, avec des erreurs continuelles : d’attribution et d’origine :

Chassez le naturel, il revient au galop [13] ;

ou la maxime pédagogique de Bonnet : « C’est à bien connaître la force du naturel que consiste principalement le grand art de diriger l’homme. »

Le naturel est le premier trait psychologique de l’individu vivant ; il existe chez l’animal comme chez l’homme ; mais, chez l’homme, l’individualité monte plus haut et s’achève en devenant la personnalité par l’intervention de la volonté et de la raison. — Avant de montrer la part de l’homme dans la formation de son caractère, nous devons signaler un élément très important qui, sous mille formes, y intervient, je veux dire l’ensemble des influences extérieures, de toutes ces actions mêlées, le milieu ambiant, les coutumes, les institutions et les religions, les opinions régnantes, les mœurs de chaque génération ou de chaque peuple qui modifient ou transforment profondément cette donnée première du caractère futur. C’est là une cause inépuisable de variétés nouvelles que l’on peut à peine indiquer dans une rapide analyse. Qu’il nous suffise de rappeler combien le tour d’imagination ou la forme d’esprit, le cours mobile des passions, certaines épidémies morales peuvent introduire, à différentes époques, de changemens apparens dans l’expression des naturels analogues ou même, au point de départ, identiques. Les mêmes types peuvent, selon les siècles, subir des transformations qui ne sont étonnantes qu’en apparence. Que de variétés historiques dans un seul type, par exemple celui de l’homme d’action, sans principe ni préjugé d’aucune sorte, aventurier au XVIe siècle, promenant sa rapière indifférente et mercenaire à travers les petites cours d’Italie, condottiere ou capitaine à gages, souteneur toujours prêt de toutes les causes qui le paient ; officier de fortune au XVIIe siècle, à travers les grandes guerres de l’Autriche, de la France et de la Prusse ; soldat discipliné sous le génie de Napoléon, rêvant d’un bâton de maréchal ou d’un trône à travers les champs de bataille de l’Europe ; plus tard spéculateur effréné attirant et jetant sans garantie le patrimoine de cent familles dans les luttes sans merci de la Bourse ; ou bien encore, politique sans scrupule, changeant à temps d’opinion et de parti, risquant son enjeu dans toutes les grandes parties qui se jouent au nom du peuple, espérant toujours que, dans cette mobilité vertigineuse des partis, la chance tournera aujourd’hui ou demain en faveur de la cause à laquelle il s’est momentanément engagé ! Au fond, n’est-ce pas toujours le même personnage qui se renouvelle selon les temps ? — Tel autre qui eût été volontiers au XIVe siècle un moine rêveur et doux, pacifié par une foi non discutée, sous une règle acceptée, écrivant au fond d’une cellule quelque traité sur l’Internelle consolation, ne vous étonnez pas si vous le retrouvez parmi nous, dans ce temps de critique universelle, transformé par l’esprit du siècle, savant de toute la science humaine, toujours doux et pacifique, mais s’efforçant de ne plus croire à l’invisible, le bénédictin du positivisme. — Imaginez maintenant le poète sensible du XVIIIe siècle, l’élève de J.-J. Rousseau, celui qui ne demandait qu’à toucher les cœurs, à verser quelques pleurs ou à en faire répandre, et pour qui l’émotion était une vertu suffisante, vous le retrouverez parmi nous, mais transfiguré par la mode (puisqu’il y en a une dans les idées) ; c’est quelque romancier, naturaliste à outrance, vivisecteur implacable, analyste impassible des infirmités humaines, ou quelque poète qui confondra le lyrisme avec l’épilepsie, en proie à je ne sais quel démon inconnu et que ses nerfs surexcités, non sans quelque artifice, secouent horriblement pour arriver à secouer les nôtres. La sensibilité de Jean-Jacques est devenue une névrose ; c’est dans l’air et dans l’esprit du temps. — Et l’égoïste, sous combien de déguisemens il peut s’offrir à nous ? Il a pu être avare il y a deux siècles, à une époque où le crédit n’était pas inventé, où l’on enfouissait son timide million dans une cassette gardée à vue. Harpagon est devenu un spéculateur fastueux, versant les trésors de sa chère cassette à condition qu’ils lui rapportent au centuple, et tirant de gros intérêts de son apparente prodigalité. Rien ne serait plus piquant que de poursuivre les métamorphoses des mêmes personnages dans l’entraînement des idées ou des passions, dans le changement des mœurs, l’action et la réaction des types, qui modifient les milieux où ils se produisent, et des milieux, qui mettent sur des types, identiques au fond, leur empreinte perpétuellement mobile. C’est la comédie humaine, non pas celle de Balzac, qui s’est borné au XIXe siècle, mais celle de tous les temps.

Telle est, à ce qu’il me semble, la loi de composition successive du caractère humain, l’ordre dans lequel se classent les divers élémens dont il est formé jusqu’au moment où l’action personnelle entre en scène. Quelle est la part de l’hérédité dans ces divers élémens ? Elle est très grande en tout ce qui concerne le tempérament. Il n’est guère douteux que la constitution physique ne reproduise d’ordinaire ou celle du père, ou celle de la mère, ou le mélange des deux, et quand on ne peut pas reconstruire la généalogie d’un tempérament, il est vraisemblable que cette variété inattendue s’explique par quelque accident survenu à l’instant de la conception ou dans la vie embryonnaire de l’enfant. — Nous devons mettre à part, en dehors de la question d’hérédité, les influences historiques et sociales qui pénètrent et s’établissent en chacun de nous ou par la coutume et l’opinion régnante, ou par la mode et les mœurs. L’action qui s’exerce ainsi n’est pas une action héréditaire : elle est actuelle, puisque les mœurs et l’opinion changent d’une génération à l’autre ; il en faut chercher l’origine dans l’instinct d’imitation, si puissant sur les jeunes esprits, dans une sorte de contagion morale qui se produit pour les idées et les sentimens, pour la manière de penser, de sentir ou de vouloir à une époque déterminée. — Resterait à examiner, au point de vue de l’hérédité, ce que nous avons nommé le naturel, cette manière d’être morale que chacun apporte en naissant, qu’il manifeste dès que cela lui est possible et par laquelle il s’annonce dans la vie comme un individu distinct de tout autre. Dans cette trame complexe que nous essayons de démêler, les fils si ténus, si délicats, tendent à se confondre dès qu’on ne les retient pas de force, isolés sous le regard de l’analyse. On ne peut nier que l’hérédité physiologique ne pénètre encore ici sur certains points et n’exerce quelque action sur le naturel. Mais dans quelle mesure ? Et quelle part faut-il faire à ces influences ? Elles ne dominent pas comme dans le tempérament, dont elles forment l’essence ; ici, elles rencontrent un élément de diversité, l’élément antagoniste que le docteur Lucas et M. Littré signalent sous le nom d’innéité, et dans lequel M. Bain et M. Wundt reconnaissent le facteur personnel. C’est ce principe dont nous avons essayé récemment de démontrer la réalité négligée et méconnue par l’école biologique. Nous avons établi, autant que cela est possible dans ces difficiles matières, que la variété étonnante des natures morales, poussée parfois jusqu’à la contradiction, dans la même famille et sous les mêmes influences héréditaires, entre les enfans et les parens, ou les enfans entre eux, est incompréhensible en dehors de ce principe ; qu’elle est absolument réfractaire aux applications tirées de l’hérédité directe et immédiate, médiate ou indirecte, et que si, à bout d’argumens, on prétend la rattacher sans preuve à des retours inattendus d’atavisme ou à des perturbations normales qui accomplissent encore la loi en ayant l’air de la violer, dès lors on quitte le terrain de l’observation, on se perd dans l’inconnu, où chacun reprend la liberté de raisonner à sa guise et à son aise, c’est-à-dire sans profit pour la science sérieuse. — Donc, au centre de la vie, de l’aveu du docteur Lucas et de M. Littré, de M. Bain et de M. Wundt et de bien d’autres, plus fidèles à la réalité qu’à un système, il y a un primum movens qui échappe au déterminisme, un germe d’individualité qui ne peut être déterminé du dehors, vu qu’il précède toute détermination extérieure, la conditionne et la modifie. On restitue ainsi au caractère sa base première, son essence propre, mêlée profondément à des fatalités physiologiques et à toute sorte d’influences héréditaires, mais déjà assez fortement marquée pour s’en distinguer nettement. Ce n’est là que le caractère originel, qu’il ne faut pas confondre avec le caractère ultérieur et acquis ; mais cette donnée primitive a une grande importance. Dans le cas où rien ne l’entrave, elle devient l’idée directrice, le ressort moteur de notre vie ; elle en contient en germe le plan et les développemens futurs, si une autre cause ne vient pas déranger ce plan et imprimer à la vie une autre direction.

C’est ici qu’apparaît l’action de l’homme. Il peut ou accepter cette manière d’être morale qui lui est donnée, ou la combattre ou enfin, sans la combattre, la transformer. Il dépend de lui de laisser prévaloir sans lutte et sans effort l’ensemble de ces dispositions naturelles, d’y consentir, si je puis dire, ou bien de les modifier. Voilà le dernier élément du caractère humain ; c’est le pouvoir d’agir sur une nature donnée, et de compléter l’individualité en l’élevant jusqu’à son terme supérieur, la personnalité. Au premier degré, la statue humaine était encore engagée profondément dans les élémens naturels qui sont comme sa matière, marbre ou argile. A ce second degré, l’artiste, l’homme lui-même, va dégager peu à peu la statue, imprimer à la matière qui lui est donnée la forme de sa pensée propre, convertir la fatalité en liberté : c’est l’œuvre vraiment humaine, devant laquelle se retirent de plus en plus l’hérédité et toutes les influences de ce genre ; c’est le triomphe de l’homme sur la nature transformée, c’est-à-dire sur la nécessité domptée.

Tous les hommes, à beaucoup près, n’accomplissent pas cette tâche ; il n’en est pas moins vrai que c’est la tâche humaine par excellence. Il suffit d’ailleurs que quelques-uns l’aient virilement faite, que d’autres y travaillent pour que nous la proclamions non-seulement souhaitable, mais possible, réalisable et constituant le but le plus élevé de la vie. La vraie loi, celle qui résume toutes les autres, n’est-elle pas que l’homme doit être tout ce qu’il peut être ? — Voyons-le donc à l’œuvre : voyons ce qu’il peut par l’élaboration de son caractère, dans la lutte à soutenir contre le tempérament qui lui impose ses servitudes, contre l’hérédité qui l’assiège de ses influences, contre la nature qui tend toujours à le déposséder de lui-même. C’est aux déterministes eux-mêmes que nous empruntons particulièrement les élémens de notre observation ; il semble que leur témoignage, invoqué à ce propos, sera moins suspect que le nôtre, et qu’en les faisant parler nous obtiendrons plus de crédit que si nous parlions en notre nom.

C’est une concession bien importante que nous fait Stuart Mill quand il dit « qu’on agit toujours conformément à son caractère, mais qu’on peut agir sur son caractère. » Cela nous suffit à la rigueur. Le caractère n’est donc pas imposé à l’homme comme une fatalité ; il y a quelque fissure à travers la muraille de la prison, par où peut passer un minimum de liberté. Or, ce qu’il est possible de faire avec ce peu de liberté, si peu que ce soit, pour agrandir la brèche du déterminisme, seuls les observateurs de la vie morale s’en doutent ; seuls ils savent comment, en l’appliquant bien, en l’employant à propos, on peut en tirer parti pour l’augmenter indéfiniment, comment, par une méthode de culture appropriée, on peut lui faire produire des résultats inattendus.

Pour montrer ces résultats et les moyens par lesquels on les obtient, consultons non pas des philosophes, mais des médecins. Leur enseignement est bien curieux : il nous montre comment le traitement moral, appliqué à la folie, consiste essentiellement à éveiller et à soutenir l’attention du malade. Cette même méthode s’applique à l’élaboration du caractère. N’est-ce pas au fond quelque chose d’analogue, et ne sommes-nous pas, tous, plus ou moins, des malades ? Ne s’agit-il pas de nous délivrer des hallucinations du tempérament, des penchans ou des habitudes, comme il s’agit, pour les aliénés, de les affranchir des idées fixes ? Un très fin psychologue, le docteur Maudsley, a tracé quelques linéamens de cette hygiène morale qui méritent d’être mis en lumière ; on y trouve une réfutation décisive du déterminisme héréditaire, bien que ce ne soit pas assurément là l’objet que s’est proposé le savant docteur.

D’abord il faut considérer que le caractère étant le produit actuel d’un long développement et d’une action persévérante, on ne doit pas attendre, pour agir efficacement, qu’il soit entièrement façonné par les circonstances et par la vie. Si l’on peut prévenir cette époque de formation complète, cela vaut beaucoup mieux. Mais surtout il faut se persuader qu’on n’agit pas par surprise, à l’improviste et comme par un coup de théâtre, sur son caractère. On ne défait pas si facilement une trame si complexe, si fortement tissue et consolidée ; on ne peut détruire en un instant l’histoire de toute une vie. On a besoin pour cela de temps et de soins ; il y faut employer des procédés ; il faut ruser avec son caractère : c’est quelque chose comme une tactique savante ou une diplomatie qu’il faut conduire avec art, sans précipitation, sans mauvaise humeur ni découragement. Non sans doute, on ne réussirait pas, par un pur effort de volonté instantanée, à penser, à sentir d’une certaine façon ou à toujours agir suivant certaines règles qu’on s’imposerait tout d’un coup. Mais ce que peut tout homme, c’est modifier imperceptiblement son caractère en agissant sur les circonstances qui, à leur tour, agiront sur lui ; il peut, en appelant à son aide certaines circonstances extérieures, apprendre à détourner son esprit d’une série d’idées ou d’un ordre de sentimens dont, par suite, l’activité s’éteindra ; il peut diriger son esprit vers un autre ordre d’idées ou de sentimens qui dès lors reprendront en lui plus de force ; par une constante vigilance sur lui-même et un exercice assidu de la volonté dans une direction voulue, il arrivera ainsi à contracter insensiblement l’habitude des actions, des sentimens et des pensées auxquels il souhaitait s’élever. Il peut ainsi grandir par degrés son caractère jusqu’à l’idéal proposé. — Que se passe-t-il quand nous voulons faire un exercice physique quelconque, d’escrime ou de gymnastique par exemple ? Nous coordonnons, pour l’ajuster à un but spécial, le jeu des muscles distincts en une action complexe. En faisant cela, nous développons en nous le pouvoir d’avoir des volitions qui commandent les mouvemens nécessaires à cette fin. Nous arrivons ainsi, en acquérant ce pouvoir particulier sur nos muscles, à exécuter des actes compliqués dont nous serions, sans cet entraînement préalable, aussi incapables que de voler en l’air. Il faut un entraînement analogue pour acquérir un pouvoir spécial sur nos sentimens et nos pensées, en les associant en vue d’un acte déterminé. M. Maudsley indique avec une singulière compétence les moyens d’atteindre ce grand résultat, le self-development. Sa pensée constante est qu’on ne peut transformer de vive force son caractère en contrariant brusquement toutes ses affinités, en effaçant toute l’œuvre des années de croissance et de formation ; mais l’homme est loin de savoir lui-même tout ce qu’il pourrait tirer de ses facultés mentales par une culture rationnelle et logique ainsi que par un exercice continu ; pour y parvenir, il est de toute nécessité de donner à sa vie un but élevé et d’avoir en vue ce but défini dans tout ce que l’on fait ; suivre une voie contraire, négliger la culture assidue et l’exercice de ses facultés mentales, c’est laisser son esprit flotter à la merci des circonstances extérieures ; enfin, pour l’esprit comme pour le corps, cesser de lutter, c’est commencer à mourir [14].

Voilà comment la médecine elle-même nous enseigne les moyens de refaire notre caractère, de le reconquérir sur l’hérédité, en général sur la nature, et d’y marquer notre forte et personnelle empreinte. L’action sur les habitudes, qui sont une part considérable du caractère, est un autre aspect de la même question. Cette action est double, elle opère en deux sens contraires. L’habitude est une force mystérieuse qui enveloppe la vie d’une sorte de fatalité. Oui, sans doute, mais c’est nous qui l’avons créée, et l’ayant créée, nous pouvons la dissoudre. — Quand on dit que le caractère est fait en grande partie d’habitudes, c’est dire qu’en grande partie il est notre œuvre ; car dans les habitudes, c’est la liberté qui se lie elle-même. En les contractant, je crée en moi une sorte de solidarité entre mon présent et mon avenir, dont je réponds. Cet avenir que je prépare représentera une somme de volonté actuelle où je me reconnais moi-même, et que j’ai convertie volontairement en une sorte de fatalité. Je dis une sorte de fatalité, car l’habitude n’imite la fatalité que par sa forme, par son mécanisme extérieur. Ce que la volonté a fait, elle peut le défaire ; elle garde, au moins très longtemps, son droit et le pouvoir de l’exercer. On ne peut même jamais dire, à la rigueur, que l’abdication soit définitive ; on ne doit jamais croire qu’il soit impossible de dissoudre cette nécessité volontaire que nous avons construite nous-même. Ni la psychologie ni la morale ne donnent raison à ce quiétisme intérieur, à ce fatalisme paresseux qui s’endort si volontiers sur « le mol oreiller » des habitudes prises, en disant : « Je ne puis me refaire. » Dans l’œuvre perpétuelle et toujours à recommencer de la vie, il faut que la personnalité se surveille et soit prête à se ressaisir ; elle le peut, elle le doit.

Telle nous paraît être la vérité expérimentale sur la formation du caractère, composé de tous ces élémens divers et successifs : le tempérament, l’humeur, le naturel, les influences sociales, les habitudes individuelles et, par-dessus tout cela, le pouvoir personnel qui s’en empare, qui réduit l’hérédité et qui crée l’homme nouveau, l’homme maître de lui en face de la nature non détruite, mais transformée.

Ce n’est donc pas exagérer les choses que de dire que le caractère qui, à l’origine, était une donnée de la nature, peut devenir, au terme de ses évolutions, l’œuvre de l’homme. Il exprime l’empire sur soi-même, et, comme dit Kant, la disposition à agir suivant des principes fixes. Il contient la dignité de l’homme, la résolution de ne pas avilir ou abaisser en soi la personnalité humaine. Il manifeste d’une certaine manière la relation de notre personnalité avec l’idéal ; il traduit par de nobles inquiétudes, chez les meilleurs d’entre nous, la nécessité de se proposer un but qui nous élève au-dessus des circonstances extérieures, de toutes les formes de la servitude, qui mette notre cœur à son vrai niveau et qui serve à définir notre vie autrement que par une succession de sensations insignifiantes dans leur pauvre et monotone variété. Que ce but, choisi librement ou en vertu d’une vocation secrète, mais qui n’en exige pas moins l’application et l’emploi de toutes nos forces, que ce terme de nos efforts soit la science, l’art ou l’action, le caractère façonné en vue de cet objet et formé pour ainsi dire à son image devient le signe de notre affranchissement et comme un acte continu de liberté à travers les résistances des hommes ou les obstacles des choses. C’est donc une psychologie fausse qui fait du caractère la résultante des milieux et des influences, une table rase sur laquelle tous les événemens du dehors et toutes les fatalités intérieures mêlent leur empreinte, une réalité purement phénoménale, construite, couche par couche, par des séries d’alluvions accidentelles. Le caractère devient à la longue notre œuvre personnelle, il est l’histoire vivante de chacun de nous, il représente la part de chacun de nous, si humble qu’elle soit, dans les destinées d’une famille ou d’une race, d’un siècle ou d’une nation.

C’est la décadence des caractères qui fait les époques de décadence. Ces tristes jours sont ceux où les volontés s’affaiblissent, où les grandes initiatives baissent, où on laisse prendre l’empire sur soi aux fatalités de nature, où l’on accepte son caractère tout fait de l’hérédité et des influences organiques, sans essayer de le refaire ; où se produit une sorte d’abdication indifférente ou molle devant la force, d’où qu’elle provienne ; où se manifeste partout une vague disposition à rejeter la responsabilité sur les événemens victorieux, sur les grands courans qui entraînent les masses et dont personne ne veut s’isoler ; quand se révèle enfin je ne sais quelle joie lâche à s’abandonner, à ne pas opposer ni aux hommes ni aux choses un effort inutile et solitaire : époques abaissées, dont les deux signes irrécusables sont l’effacement universel et le triomphe du médiocre.
II

La même illusion qui avait fait croire d’abord qu’on tenait dans l’hérédité la clé de la nature humaine, qu’elle en ouvrait toutes les parties mystérieuses, que la psychologie individuelle n’aurait bientôt plus de secrets, cette illusion s’est étendue à l’organisme social tout entier. Le même principe expliquant la naissance et le développement des sociétés humaines, on a pensé mettre la main sur le ressort universel de la civilisation, sur l’agent infaillible du progrès ; et quelques esprits hardis n’étaient pas éloignés de croire que, par une sélection intelligente et continue, combinée avec l’hérédité, on arriverait à diriger presque à coup sûr l’évolution sociale, à l’administrer scientifiquement. On déléguait à la science, dans un rêve grandiose, le soin de pourvoir à la marche du genre humain et à la préparation de l’avenir ; elle deviendrait quelque chose comme une Providence terrestre, dont le siège serait le cerveau de quelques savans. Il dépendrait d’eux de faire éclore sur ce pauvre globe un paradis industriel, économique, où l’humanité, épurée par une hérédité toujours progressive, riche de tous les biens accumulés du passé, n’en laissant jamais rien perdre et les augmentant sans cesse, verrait enfin des jours heureux briller sur sa vieillesse, où la guerre s’éteindrait, où la haine sociale se convertirait en amour, où la misère disparaîtrait. Beau rêve de philanthropes darwinistes, qui semble aujourd’hui se dissiper, après quelques années d’illusions, et qui est venu se briser, comme tant d’autres, contre des réflexions tardives et des observations plus précises.

Étudions d’abord les faits qui ont donné lieu à ces grandes espérances et qui d’ailleurs ont leur intérêt dans le présent et dans le passé de l’espèce humaine, en dehors des applications exagérées qu’on a voulu en déduire pour l’avenir.

Parmi les conséquences sociales de la loi d’hérédité se place au premier rang l’institution de familles privilégiées, investies par l’opinion de certaines aptitudes qui avaient désigné à l’origine leurs chefs ou fondateurs pour certaines fonctions supérieures, le gouvernement, le commandement militaire ou simplement une autorité morale de conseil et d’influence. L’hérédité naturelle est la base de l’hérédité instituée. Voilà ce qu’explique très bien M. Ribot dans un chapitre où il ne s’agit que d’histoire et où il nous offre l’occasion et le plaisir trop rares d’être d’accord avec lui [15]. Il montre que tous les peuples ont eu une foi, au moins vague, à la transmission des capacités, que des raisons sociales, politiques, ou même des préjugés ont dû contribuer à la développer et à l’affermir, mais qu’il serait absurde de croire qu’on l’a inventée. Les institutions qui en dérivent reproduisent logiquement les caractères que l’on reconnaît dans l’hérédité, qui est par essence un principe de conservation et de stabilité : la famille, par exemple. Dès que nous arrivons aux temps historiques, nous trouvons la famille patriarcale fondée sur la base immuable de l’hérédité. L’enfant est regardé comme la continuation immédiate des parens. A l’origine, un chef de la famille, être mystérieux et révéré ; puis, une suite de générations, chacune étant représentée par le fils aîné, à la fois dépositaire des traditions, mandataire du patrimoine, représentant du premier père qui revit en lui avec toutes ses lumières et son autorité indiscutable. C’est un être unique qui se perpétue à travers les âges. M. Fustel de Coulanges, dans la Cité antique, a mis hors de controverse le caractère de la famille antique, sa participation strictement héréditaire aux mêmes croyances et aux mêmes rites, ce que Platon exprimait à sa manière quand il définissait la parenté : « la communauté des dieux domestiques. » Ce caractère se retrouve identique dans toutes les branches de la race aryenne, chez les Hindous, les Grecs et les Romains.

La même chose se passe pour l’investiture des chefs politiques, qui gouvernent une tribu ou un peuple, comme le père de famille gouverne ses enfans. Au début de la période historique, la souveraineté concentrée en un seul homme est absolue ; il est le roi. Les traditions primitives le représentent comme un dieu ou un demi-dieu. S’il fallait une preuve, dit Herbert Spencer, que c’était bien à la lettre qu’on attribuait au monarque un caractère divin ou demi-divin, nous le trouverions chez les races sauvages, qui admettent encore aujourd’hui que les chefs et leurs familles ont une origine céleste, ou que les chefs seuls ont une âme. L’hérédité est la base du pouvoir souverain. La souveraineté étant de source divine, ou par naissance directe, comme chez les races sauvages, ou par délégation, comme chez les civilisés, il est clair qu’elle ne peut se transmettre que par le sang.

Enfin, comme elle a fondé la famille et l’état, l’hérédité fonde les catégories dans les sociétés organisées. Dès que les premières formes de la vie civilisée commencent à se produire chez les aryens, l’institution des castes ou des classes apparaît. Ce qui caractérise la caste, c’est qu’elle repose sur une origine surnaturelle, sur la délégation de dons et d’attributs distincts : on n’y entre que par la naissance, tout l’art ou le mérite ne peuvent en forcer les portes ; chaque individu en naissant se trouve fatalement encadré ; et c’est : ainsi l’ordre de la nature qui décide souverainement des capacités et de la fortune de chacun, selon la loi sacrée de Manou : « Une femme met toujours au monde un fils doué des mêmes qualités que celui qui l’a engendré. — On doit reconnaître à ses actions l’homme qui appartient à une classe vile, qui est né d’une mère méprisable. — Un homme d’une naissance abjecte prend le mauvais naturel de son père ou celui de sa mère, ou tous les deux à la fois ; jamais il ne peut cacher ses origines. » Ce n’est que l’application rigoureuse et dans ses dernières conséquences de l’hérédité morale, qui, supposée inflexible, répartit dans des moules immuables les prêtres, les guerriers, les marchands et agriculteurs, les parias. — Contrairement à la caste, la noblesse doit son origine à la sélection, qui est une cause naturelle. Elle suppose au début la supériorité des forces, des talens, des caractères ou l’éclat des services rendus. Souvent elle naît de la conquête. Une race conquérante, inférieure en nombre, supérieure en force, forme une race privilégiée, comme les Normands en Angleterre, chez nous les Francs, les Incas au Pérou. D’autres fois elle s’est établie par le choix du prince, qui récompensait quelque action d’éclat, ou bien par la nature de certaines charges et de certaines fonctions qui anoblissaient. Mais, quelle qu’en soit l’origine, une fois fondée, le caractère de la noblesse est d’être héréditaire. Elle est continue et permanente, sauf le cas de dérogeance. Cette hérédité du sang suppose, comme dans la caste, la foi à l’hérédité du mérite ; elle repose sur cette croyance, passée en institution, que tous les genres de supériorité sont transmissibles ; qu’on reçoit de ses aïeux le courage, la loyauté, l’honneur, tout aussi bien que la force physique. Toute la hiérarchie sociale du moyen âge, toutes nos épopées féodales, tous nos vieux poèmes représentent les vaillans comme issus de vaillans, et les couards et les félons comme des bâtards, rejetons dégénérés d’une grande race, où ils se sont introduits par violence ou surprise, — A la même croyance se rattachent, par voie de conséquence inverse, les institutions et les lois qui supposent l’hérédité des vices et des crimes ; et de là les races maudites, les castes impures, les familles proscrites ; de là aussi la vindicte sociale punissant la perversité du père sur les enfans et les petits-enfans. « Les êtres produits par génération, dit Plutarque dans son Traité sur les délais de la justice divine, ne ressemblent point aux productions de l’art. Ce qui est engendré provient de la substance même de l’être générateur, tellement qu’il tient de lui quelque chose qui est très justement puni ou récompensé pour lui, car ce quelque chose est lui. »

Toutes les institutions politiques et sociales ne sont, on le voit, que l’application pratique de la croyance originelle à la transmission des aptitudes qui ont fondé une famille et une race. Il arrive ainsi, par une singulière rencontre, que les institutions les plus antiques de l’humanité, contemporaines des sociétés naissantes, trouvent une confirmation et un appui inattendus dans les théories les plus modernes et particulièrement dans l’école de Darwin. Remarquons, en effet, le caractère aristocratique de ces théories. Tous les partisans de Darwin ne s’y rallient pas ; mais il s’agit seulement de logique ici, non de politique, et il n’est pas douteux qu’au point de vue purement logique, le transformisme ne soit entièrement favorable au dogme de la transmission des privilèges du mérite, de l’intelligence ou des capacités suivant le sang et attachées à certaines familles. N’y a-t-il pas l’une de ces coïncidences étranges ou l’un de ces retours étonnans de doctrines que remarquent les observateurs de l’esprit humain ? Parcourons quelques-unes des applications de la théorie nouvelle, telle que les expose, non sans courage, un de ses interprètes les plus fidèles et les plus convaincus [16]. Les classes sociales, nous dit-on, se sont formées dans chaque société de la même façon et par l’action de la même loi que les races au sein de l’espèce et que l’homme lui-même au milieu des espèces animales. Il faut avoir l’entendement obscurci par des préjugés de système ou des passions personnelles pour ne pas saisir les mille liens qui unissent ces inégalités innées, originelles, aux inégalités sociales garanties par la loi, en d’autres termes l’hérédité naturelle à l’hérédité instituée. On nous donne ces deux propositions fondamentales comme résumant les conséquences nécessaires de la théorie : 1° il n’est point d’inégalité de droit qui ne puisse trouver sa raison dans une inégalité de fait, point d’inégalité sociale qui ne doive avoir et n’ait à l’origine son point de départ dans une inégalité naturelle ; 2° corrélativement, toute inégalité naturelle qui se produit chez un individu, s’établit et se perpétue dans une race, doit avoir pour conséquence une inégalité sociale, surtout lorsque l’apparition et la fixation de cette inégalité dans la race correspondent à un besoin social, à une utilité ethnique plus ou moins durable.

A l’appui de cette double thèse, on cite tous les faits historiques d’hérédité que nous avons énumérés et bien d’autres, comme l’institution de la magistrature et du sacerdoce antiques à côté des aristocraties, des royautés et des castes, en général de toutes les autorités politiques, héréditaires dans l’origine, qui ont pu sans doute exagérer le fait primitif des inégalités naturelles, parfois même le fausser par la ruse, l’hypocrisie ou la violence, mais qui le plus souvent n’ont fait que l’exprimer avec un saisissant relief et le traduire avec éclat sur la scène de l’histoire. Dire que ce fait est fatal, c’est dire qu’il est légitime ; les deux choses ne se distinguent pas dans l’école de l’évolution. Marquer l’origine et le caractère des inégalités sociales, c’est retrouver leurs titres dans le seul code qui ne soit pas rédigé par l’arbitraire et la fantaisie, le code de la nature.

De là que de conséquences ! L’équité n’est pas l’égalité qui s’établit d’homme à homme dans la démocratie moderne, ce n’est pas l’égalité absolue, c’est la proportionnalité du droit. Il n’est pas vrai que tout homme soit égal à un autre, pas plus que l’animal n’est égal à l’humanité. De même, que dans les organismes les plus élevés, la division physiologique du travail est la condition même de la vie, de même dans l’organisme social qui en reproduit les conditions et les règles, il y a division et hiérarchie des fonctions. C’est l’idée maîtresse de la science nouvelle, la sociologie. Ajoutez-y l’hérédité qui est au fond de la doctrine et, par une série de conséquences, vous pourrez reconstruire toute une société qui ressemblerait fort à la société féodale, sauf que la féodalité avait pour base la force et que la société future aura pour base la science. Mais le principe sera le même : l’inégalité transmise par le sang et garantie par la loi, le privilège scientifique à la place du privilège militaire, la noblesse du laboratoire au lieu de la noblesse de l’épée. Il y avait autrefois le noble et le peuple ; il y aura maintenant le savant et la foule. Le savant deviendra caste à son tour ; il fera souche de petits savans en herbe avec tous les privilèges de sa sagacité acquise et transmissible ; il tendra de plus en plus à prendre au sérieux le dogme de l’inégalité héréditaire et à exclure la multitude du partage de son droit incommunicable et garanti.

Et qu’on ne pense pas que ce soit là une utopie solitaire. Sous des formes variées, ce rêve a été fait plusieurs fois de notre temps. Il nous serait aisé de signaler, chez plusieurs de nos penseurs contemporains, ce germe d’une dictature intellectuelle, déléguée aux savans, ministres et mandataires du progrès, d’avance consacrés par la nature, dont ils sauront mieux que tout autre interpréter et appliquer les lois. Je ne crois pas, en disant cela, m’éloigner beaucoup de la pensée intime de M. Herbert Spencer, qui se trahit en plusieurs endroits de ses livres. Qu’est-ce, en effet, pour lui que le progrès social, sinon la tendance à l’intégration, c’est-à-dire à la concentration des élémens du groupe social, « à la consolidation de la masse totale ? » Qu’est-ce, au contraire, que le déclin, la dissolution, sinon la tendance des parties à se disperser, « de la masse, à se déconsolider ? » Une société est en progrès à mesure qu’elle s’organise en parties distinctes et coopératives, en une hiérarchie coordonnée de mouvemens et de facultés. Le terme de sa croissance est atteint quand les unités sociales se sont agrégées en groupes coordonnés qui accomplissent des fonctions distinctes et harmoniques, c’est-à-dire quand tous les membres qui la composent sont irrévocablement fixés dans les cadres d’une hiérarchie immobilisée. Telle est la doctrine qui ressort de la Statique sociale, de l’Essai sur le progrès, de toute la Sociologie de M. Spencer. Et, sous des termes techniques, peut-on voir là autre chose qu’une résurrection scientifique des classes formant cette « hiérarchie immobile » qui marque le jour de l’évolution accomplie ? Dès lors, grâce à cette distribution des capacités, des forces et des fonctions sociales, le bien parfait régnera sur la terre : « Le progrès ainsi expliqué n’est point un accident, mais une nécessité. Loin d’être le produit de l’art, la civilisation est une phase de la nature, comme le développement de l’embryon ou l’éclosion d’une fleur. Les modifications que l’humanité a subies et celles qu’elle subit encore résultent de la loi fondamentale de la nature organique, et, pourvu que la race humaine ne périsse point et que la condition des choses reste la même, ces modifications doivent aboutir à la perfection. Il est sûr que ce que nous appelons le mal et l’immoralité doit disparaître ; il est sûr que l’homme doit devenir parfait [17]. » — Il n’importe pas en ce moment de savoir combien de temps doit durer cet équilibre parfait, quel sera le lendemain de ce règne de la perfection sur la terre, et par quel rythme fatal la dissolution doit accomplir son œuvre dans les sociétés d’abord, dans la terre elle-même, dans le monde actuel tout entier. Il nous suffisait de montrer que l’évolution sociale se fera par la prédominance de l’élite scientifique, en vertu de la loi fondamentale « de la hiérarchie coordonnée. » N’est-ce pas proclamer la nécessité de ce qu’un des disciples de cette école appelle « une classe régulatrice, distincte des classes gouvernées, » se formant par un lent et patient travail d’affinage et de perfectionnement, la caste des savans, ouvriers ou plutôt initiateurs de la civilisation, qui doivent concentrer entre leurs mains la fonction sociale par excellence, le pouvoir de faire les lois, c’est-à-dire d’interpréter le vrai droit naturel fondé sur les lois de la vie, d’établir, à tel moment de l’histoire, l’utilité spécifique qui correspond à chacune des phases de l’humanité ?

Cette fonction du savant, tout idéale sans doute chez M. Herbert Spencer, prend chez un de nos plus brillans écrivains une consistance singulière, j’allais dire une réalité effrayante, si je ne me souvenais à temps qu’il ne s’agit que d’un rêve. On n’a pas oublié la sensation que produisit, il y a quelques années, cette hypothèse proposée sur l’avenir du monde et sa transformation par la science. « Le but poursuivi par le monde, nous disait-on, loin d’être l’aplanissement des sommités, comme le voudrait la démocratie sectaire et jalouse, doit être, au contraire, de créer des êtres supérieurs, que le reste des êtres consciens adorera et servira, heureux de les servir. La fin de l’humanité, c’est de produire des grands hommes ; le grand œuvre s’accomplira par la science, non par la démocratie… L’essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l’ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s’arrête pas devant de tels soucis ; elle sacrifie des espèces entières pour que d’autres trouvent les conditions essentielles de leur vie… L’élite des êtres intelligens, maîtresse des plus importans secrets de la réalité, dominerait le monde par les puissans moyens qui seraient en son pouvoir et y ferait régner le plus de raison possible… Par l’application de la science à l’armement, une domination universelle deviendrait possible, et cette domination serait assurée en la main de ceux qui disposeront de cet armement… L’être en possession de la science mettrait une terreur illimitée au service de la vérité. Les terreurs, du reste, deviendraient bientôt inutiles. L’humanité inférieure, dans une telle hypothèse, serait bientôt matée par l’évidence, et l’idée même de la révolte disparaîtrait. » Ainsi se reconstituera, au profit de la science, une aristocratie formidable dont l’aristocratie du passé ne pouvait donner aucune idée : « Le principe le plus nié par l’école démocratique est l’inégalité des races et la légitimité des droits que confère la supériorité de race. Loin de chercher à élever la race, la démocratie tend à l’abaisser ; elle ne veut pas de grands hommes… Il est absurde et injuste, en effet, d’imposer aux hommes, par une sorte de droit divin, des ancêtres qui ne leur sont en rien supérieurs. La noblesse, à l’heure qu’il est, en France, est quelque chose d’assez insignifiant, puisque les titres de noblesse, dont les trois quarts sont usurpés et dont le quart restant provient, à une dizaine d’exceptions près, d’anoblissemens et non de conquête, ne répondent pas à une supériorité de race, comme cela fut à l’origine ; mais cette supériorité de race pourrait redevenir réelle, et alors le fait de la noblesse serait scientifiquement vrai et aussi incontestable que la prééminence de l’homme civilisé sur le sauvage, ou de l’homme en général sur les animaux [18]. »

Nous ne prendrons pas au pied de la lettre ces spéculations écloses dans toute la liberté du dialogue ou du rêve ; nous ne toucherons pas davantage aux droits régaliens vraiment énormes que l’on attribue à cette dynastie d’hommes divinisés. Mais nous trouvons là et nous voulons constater un état de l’imagination contemporaine, une vue sur l’avenir qui n’est ni unique, ni même rare parmi Les savons. Comment s’en arrangera, la démocratie moderne, si jalouse de liberté et plus encore d’égalité, nous n’en savons rien. Acceptera-t-elle cette loi de sélection scientifique qui rétablit les inégalités sociales dans toute leur rigueur, comme la condition du progrès, avec la sanction d’une fatalité qui est celle des lois de la nature ? Il semble bien qu’il y ait antipathie de tempérament comme de doctrine entre l’école démocratique et l’école de Darwin. Si le divorce n’a pas encore éclaté, cela tient, ou bien à une affectation d’ignorance invraisemblable de la part d’une démocratie qui se prétend scientifique, ou bien à une complicité de silence concertée par les habiles pour n’avoir pas à s’expliquer sur des points délicats et laisser croire le plus longtemps possible que l’accord règne entre les maîtres du pouvoir actuel et ceux qu’on proclame comme les maîtres de la pensée contemporaine. Et pourtant, infailliblement, ceci tuera cela, si le darwinisme a raison.

Pour nous, qui ne sommes pas liés par les mêmes engagemens, et qui gardons dans ces grands conflits d’idées la liberté de notre jugement, nous avouons ingénument que, malgré notre goût pour la science, nous ne verrions pas sans terreur l’avènement de cette dictature d’un nouveau genre, quelque atténuée qu’elle fût dans la pratique. Que l’on rende les plus grands honneurs aux savans qui illustrent un pays, qu’on les comble de richesses, si l’on veut, pour les mettre à l’abri de soucis vulgaires, dans les conditions les plus favorables aux grandes expériences dont dépendent les découvertes, et pour lesquelles il ne faut jamais qu’une nation lésine (car ce serait lésiner, avec sa fortune ou sa gloire), je l’accorde et de tout cœur j’y applaudis. Sortons de l’abstraction et rentrons dans les faits. Que l’on appelle au sénat quelques-uns d’entre eux qui puissent éclairer le législateur sur des questions spéciales, soit. Mais je me défierais beaucoup d’une chambre uniquement recrutée de cette façon. L’esprit scientifique et l’esprit politique ne marchent pas toujours du même pas ; les méthodes diffèrent : la science cherche l’universel et le nécessaire dans les lois ; la politique cherche le possible dans les transactions. Les aptitudes, diffèrent également. On esprit excellent dans le laboratoire peut être un esprit incurablement faux dans une commission législative ; il peut y apporter une raideur et une logique absolue qui peuvent faire beaucoup de mal. Supposez une oligarchie scientifique régissant souverainement un peuple : on peut à peine imaginer de quelle expérience elle pourrait s’aviser sur ses sujets, in anima vili [19]. La curiosité savante pourrait être désastreuse sur ceux qui y seraient soumis. Ce même désintéressement pratique, qui est une gloire dans la science, serait un grand péril dans le maniement des choses humaines, dont les deux élémens à combiner sont les intérêts et les droits. On ne traite pas ces deux élémens, qui représentent des intelligences et des volontés, par les mêmes procédés d’expérimentation que les substances insensibles d’un laboratoire. S’il s’agit des intérêts, ils ne souffrent pas qu’une intelligence prétendue supérieure les interprète à sa manière et en déclare arbitrairement la convenance ; s’il s’agit des droits, il y a là une réalité vivante, résistante, indomptable, dont la pratique de la science ne dorme aucune idée. En toutes ces matières délicates, un homme de simple bon sens, de droite raison, non endoctriné par les systèmes ni fanatisé par les partis, offrirait plus de garanties que le plus illustre algébriste ou le plus grand chimiste de l’Europe.

Les exemples ne manquent pas autour de nous à l’appui de notre opinion. Un des meilleurs écrivains, un des rares critiques que la France possède encore, écrit, jour par jour, un livre, qui sera des plus curieux, pour montrer le dommage que la politique a fait aux lettres depuis un demi-siècle. On pourrait en écrire un autre sur le tort que la politique a fait aux sciences, pour montrer combien elle a dévoyé d’intelligences et troublé de carrières par ses prestiges souvent stériles. — Au fond, les lois et les institutions sociales n’ont pas beaucoup de leçons à prendre des savans, si l’on réserve certains points qui touchent à l’hygiène et au régime industriel. La science positive n’a rien à démêler avec la conscience ; de toutes les sciences réunies on ne pourrait extraire un seul principe juridique, un seul atome de morale.

Quand on parle des savans appelés à régir le monde au nom de la sélection, on pense surtout aux représentans de la physiologie et de la biologie, lesquels auraient pour mission d’appliquer purement et simplement les lois de l’histoire naturelle aux rapports et aux phénomènes sociaux. C’est à ce titre qu’ils devront exercer leur souveraineté. Or, s’il y a une loi évidente qui ressorte de la biologie, c’est celle-ci, que nous trouvons formulée par M. Herbert Spencer en deux propositions : la première, c’est que la qualité d’une société baisse sous le rapport physique par la conservation artificielle de ses membres les plus faibles ; la seconde, c’est que la qualité d’une société baisse sous le rapport intellectuel et moral par la conservation artificielle des individus les moins capables de prendre soin d’eux-mêmes. On voit d’ici les conséquences immédiates, la condamnation d’une sotte et active compassion, charité ou philanthropie, qui intervient en faveur des infirmes et des incapables pour contrarier le travail salutaire de la nature, ce travail d’élimination par lequel la société, livrée aux lois naturelles, s’épurerait continuellement d’elle-même ; l’interdiction du mariage, ou bien « à ceux qui se trouvent dans un état marqué d’infériorité de corps et d’esprit, ou bien à ceux qui ne peuvent épargner une abjecte pauvreté à leurs enfans, car la pauvreté est non-seulement un grand mal en soi, mais elle tend à s’accroître en entraînant à sa suite l’insouciance dans le mariage [20]. » Il y a lieu d’aviser, s’écrie M. Spencer, reprenant à son compte cette même idée ; si les gens prudens évitent le mariage, tandis que les insoucians s’y précipitent, d’autre part, si une générosité inconsidérée, bornée dans ses vues, arrive, en protégeant les incapables, à produire une plus grande somme de misère que l’égoïsme extrême, il reste qu’il faut à tout prix et le plus promptement possible modifier les arrangemens sociaux de manière qu’au rebours de ce qu’ils font aujourd’hui, ils favorisent à l’avenir la survivance et la multiplication des individus les mieux doués et s’opposent à la multiplication et même à la conservation des autres. — Ce sont là quelques-unes des applications qu’on peut faire de la biologie au gouvernement des sociétés humaines ; elles sont graves, elles pourraient devenir redoutables.

Tout cela est très logique ; ce sera la matière des prochains décrets que rendra la science dès qu’elle sera devenue la maîtresse de la vie humaine. En même temps que s’établira sur des bases nouvelles une oligarchie très autoritaire, se fondera sous sa direction l’ère de l’humanité renouvelée par ces lois, héritière d’une vigueur, d’une santé, d’aptitudes toujours croissantes, transmissibles avec le sang, destinée à représenter dans tout leur éclat les deux principes sociologiques de l’avenir, la sélection et l’hérédité, qui, bien administrées, procureront à nos descendans une prospérité sans limite. — Mais voici qu’à la loi du progrès par l’hérédité s’oppose une loi toute contraire, celle du déclin amené par la même cause. Sur ce point, comme sur tant d’autres, se produit une de ces apparentes antinomies qui sont le désespoir de la raison. Je crains que les espérances de M. Spencer ne soient trouvées vaines et qu’il ait eu tort de voir dans le progrès une nécessité de nature « comme le développement d’un embryon ou l’éclosion d’une fleur ; » je crains que la conquête du mieux sur la terre, sans parler du bien absolu qui est une chimère, ne redevienne ce qu’elle était avant les beaux rêves du darwinisme, une œuvre difficile et lente, précaire et disputée, sujette à de terribles retours, incomplète et partielle, condamnée à ne se réaliser jamais dans tous les élémens qui la composent, reculant sur un point tandis qu’elle s’avance sur d’autres ; œuvre imparfaite toujours, c’est-à-dire humaine. L’ouverture du paradis terrestre est provisoirement ajournée.

Examinons cette loi de la décadence, voyons dans quelles circontances elle produit son effet, qui est non-seulement de suspendre le progrès, mais de le faire rétrograder. La nature organique nous en fournit de nombreux exemples. C’est même pour cela que plusieurs savans, plus ou moins disciples de Darwin, préfèrent le mot transformisme à celui d’évolution. Dans un récent écrit, M. de Candolle nous en donne la raison. Ce mot est préférable, dit-il, parce que les changemens successifs de formes ne sont pas toujours dans le sens d’un plus grand développement. Il se fait quelquefois des changemens dans le sens d’une simplification. Ainsi les parasites (animaux ou végétaux) sont des états simplifiés de certaines organisations ; de même, les animaux qui vivent dans les cavernes et les plantes aquatiques. On ne sait pas toujours, dans ces structures, ce qui est un non-développement ou un retour vers un état plus simple après plusieurs générations compliquées, mais on peut constater ou présumer dans certains cas ce qu’il en est [21]. M. Rey Lankaster a publié dans le même sens, en 1880, un petit volume intitulé : Dégénérescence (Degeneration, a chapter in Darwinism), Les causes d’une dégénérescence se retrouvent aussi bien dans l’organisme social. Malgré son optimisme et sa foi dans le développement intellectuel, toujours croissant, de l’humanité, M. Galton exprime la crainte que l’amélioration des facultés dans les races de haute culture ne marche pas assez vite pour les besoins croissans d’une civilisation qui grandit énormément. « Notre race est surchargée ; elle semble courir le risque de dégénérer, à la suite d’exigences qui dépassent ses moyens. Quand la lutte pour l’existence n’est pas trop grande pour la force d’une race, elle est saine et conservatrice ; autrement elle est mortelle [22]. »

On cite un exemple frappant à l’appui de cette opinion : la division du travail augmente toujours avec la civilisation ; mais il n’est guère douteux qu’en même temps qu’elle simplifie l’œuvre, elle diminue les efforts de l’esprit, chaque individu n’ayant à penser qu’à une chose, ce qui deviendrait à la longue un obstacle au développement intellectuel dans les populations très civilisées. Tout n’est donc pas profit et gain dans le progrès apparent, ni en industrie, ni ailleurs. Et, dans quelques pages excellentes, que je me plais à résumer, M. de Candolle signalait dès 1873 les causes nombreuses qui amènent pour le genre humain ou pour les nations une sélection dans le mauvais sens ou un arrêt de sélection. L’histoire, dit-il, est d’accord avec la théorie pour montrer à quel degré le progrès intellectuel et moral de l’humanité est irrégulier et douteux ; il y a à cela bien des causes. Des populations d’élite ont disparu entièrement ; des invasions de barbares continuent toujours, sous la forme des émigrations en masse de prolétaires chinois, irlandais et autres dans les pays civilisés d’aujourd’hui. C’est d’ailleurs un fait reconnu que ce sont les familles les moins intelligentes et les moins prévoyantes qui ont le plus d’enfans, et, dès lors, il est à craindre que le progrès de l’intelligence ne subisse des momens d’arrêt. — La marche des faits naturels n’est pas nécessairement conforme à l’idée que nous nous faisons de ce qui est bon ou mauvais. La théorie de M. Darwin sur l’adaptation des êtres organisés au milieu et aux circonstances ne s’accomplit pas toujours dans le sens du perfectionnement de l’organisme physiologique ou social tel que nous l’entendons. Le monde est peuplé aujourd’hui d’une infinité d’espèces végétales et animales peu développées. Ces êtres inférieurs sont tout aussi bien adaptés aux circonstances actuelles, puisqu’ils existent, que d’autres que nous appelons supérieurs. De même pour les races et les familles humaines : les plus grossières sont quelquefois mieux que les autres adaptées aux conditions de la vie. Ainsi les nègres résistent parfaitement aux climats équatoriaux, et, dans nos pays civilisés, certaines populations de prolétaires s’accommodent pour vivre de conditions misérables que d’autres ne pourraient pas supporter. Si donc il arrive à se produire dans l’avenir des hommes plus intelligens et plus clairvoyans qu’aujourd’hui, il y en aura aussi, et beaucoup, de moins intelligens et moins prévoyans, à côté d’eux ou ailleurs, qui convoiteront leurs biens et se moqueront de leurs droits. L’optimisme est très agréable, puisqu’il séduit les hommes les plus positifs, mais il n’est pas conforme aux faits du passé ni aux faits probables pour l’avenir. La sélection et l’hérédité ne peuvent influer dans le sens du progrès, si l’on s’en rapporte aux conditions connues et vraisemblables, que d’une manière douteuse, temporaire et extrêmement lente [23]. Ce serait donc une illusion de reconstruire sur la base des idées modernes la théorie du perfectionnement indéfini de certains philosophes français du siècle dernier, à la façon de Condorcet.

Voilà, certes, des faits qui contrarient, sinon le texte même de Darwin, du moins les idées que sa doctrine a fait naître dans les esprits, les espérances qu’elle a suscitées, et particulièrement le dogme du progrès total et nécessaire, cher à M. Spencer. A la suite des théories transformistes et de l’étonnante fortune qu’elles ont faite, il s’était créé dans les esprits une sorte d’habitude de considérer la sélection comme un moyen infaillible de réaliser le progrès, que l’hérédité se chargeait de fixer, de conserver et de transmettre. Quoi de plus naturel à concevoir ? La nature elle-même nous enseignait le perfectionnement des espèces par la sélection. Si l’homme se substitue à la nature, s’il arrive à diriger, avec toutes les lumières de l’expérience et de la raison, cet instrument déjà si puissant, quels résultats ne doit-il pas obtenir ! Et la faculté de transmission venant s’y joindre, voilà l’idée du perfectionnement indéfini qui recommence dans l’imagination de l’homme, mais, cette fois, sur des bases scientifiques, et avec ces deux pouvoirs merveilleusement adaptés à la réalisation de cette grande espérance : la sélection qui acquiert toujours et l’hérédité qui conserve.

Mais aussitôt M. de Candolle se met en travers de ce mouvement des esprits avec de sérieuses objections, prouvant que, s’il y a progrès, ce progrès est bien lent, bien incertain. Et voici quelque chose de plus. Le docteur Jacoby arrive avec un formidable dossier pour nous démontrer que la conséquence finale de toute sélection, ce n’est pas, comme on l’avait cru, le perfectionnement de l’espèce ; c’est la dégénérescence [24]. Ce qui nous paraissait l’instrument le plus actif du progrès devient un agent de décadence infaillible. Nous sommes loin de compte. Et voilà l’idée du progrès rejetée au péril des vents et des flots, dans l’océan des contradictions.

C’est un terrible homme que le docteur Jacoby. Quel massacre d’illusions et de vanités dans ce livre ! C’est le nécrologe de la gloire humaine. Quelles conclusions désespérantes pour tous ceux qui tiennent à la grandeur de l’esprit humain, aux manifestations éclatantes du génie, aux illustrations du patriotisme, de la science et de l’art ! Tous les grands hommes sont des élémens funestes ; ils détruisent d’avance leur race par la consommation qu’ils font de la réserve de force nerveuse qui devait suffire à plusieurs générations. Leur génie, qui n’est qu’un prodigieux égoïsme, dévore la substance de leur postérité ; ce sont des semeurs de folie ou de mort. Du reste, leur race dure peu ; elle est destinée à s’éteindre, à très courte échéance, dans l’aliénation mentale ou la stérilité. Le talent est presque au même degré, la condamnation d’une famille ; il pèse comme un lourd anathème sur une race. L’intelligence même, quand elle est très cultivée, est un signe fatal. « La noblesse guerrière de Ninive, le clergé savant de Babylone, nous dit-on, la bourgeoisie intelligente de Thèbes aux cent portes, de Memphis, sont mortes et ont disparu complètement de la face de la terre. Le fellah qui cultive le champ de cotonniers n’est pas le descendant dégénéré de quelque gouverneur de Rome, de quelque pontife du lumineux Râ, c’est l’arrière-neveu de quelque batelier du Nil ; et quand la civilisation, dans sa marche de l’est vers l’ouest, aura fait le tour du globe, elle trouvera sur les bords de la Seine, errant dans les ruines de la grande cité, des descendans, non de nobles du faubourg Saint-Germain, non de savans du Collège de France, non de riches banquiers, de bourgeois lettrés, pas même d’ouvriers parisiens, si ingénieux et si intelligens, mais peut-être de charbonniers auvergnats, de gargotiers de banlieue. « Le grand Patrocle n’est plus et le méprisable Thersite vit encore ! » — On se prend à rêver quand on lit des prédictions comme celle-ci : « En cherchant à nous élever au-dessus du niveau commun, nous condamnons par là même à mort notre race, et nous échangeons la vraie immortalité, l’immortalité physiologique, contre l’immortalité de convention qu’on appelle la célébrité ; nous payons de la vie des générations futures et de notre propre existence dans l’infini des siècles quelques lignes dans les dictionnaires biographiques. Ce ne sont pas les descendans des puissans, des riches, des savans, des énergiques, des intelligens qui constitueront l’humanité future, ce sera la postérité des paysans travailleurs, des bourgeois nécessiteux, des humbles et des petits ; l’avenir est aux médiocrités [25]. » Singulière manière de concevoir cette société de l’avenir, triomphante par l’élimination progressive du talent et du génie !

L’auteur étudie particulièrement deux formes de la sélection, celle qui s’opère par le pouvoir et celle qui se fait par le talent, la souveraineté et l’aristocratie, en donnant à ce dernier terme le sens le plus étendu, aristocratie intellectuelle, industrielle, commerciale et nobiliaire. — Et d’abord la souveraineté, qui est évidemment un type de sélection, puisque le pouvoir représente à l’origine une supériorité de caractère ou d’intelligence, se combinant avec l’hérédité par suite de la position exclusive et anormale qu’elle crée à ses représentans et qui restreint singulièrement le choix des unions possibles. L’auteur prend comme sujet de son expérimentation la famille d’Auguste, et, rassemblant avec une érudition facile, mais d’une critique peu sévère, les témoignages des annalistes, des moralistes, des poètes, il soumet chacun des membres de cette famille à un examen médical dont le résultat est désastreux. Quelle conclusion que celle qui embrasse l’histoire physiologique de cette dynastie depuis Octave jusqu’à Néron ! Voici une famille où se rencontrent tous les dons de la nature, beauté, intelligence hors ligne, talens militaires, éloquence, goût de l’esprit et de l’art, éducation incomparable, avec cela une situation privilégiée au-dessus de l’humanité. Et, dès la quatrième génération, cette famille n’est plus représentée que par un histrion monstrueux et grotesque, souillé de tous les vices et de tous les crimes. Et, pour en arriver là, que de hontes de tout genre, que de maladies et de forfaits partagés entre les divers membres de cette famille : l’imbécillité, l’épilepsie, toutes les formes de la névropathie, le fratricide, les débauches infâmes, les morts prématurées, la stérilité dans certaines branches, le germe des maladies nerveuses dans les autres ! Tibère, le plus intelligent de tous, avant d’accepter le pouvoir que lui offrait le sénat, s’était écrié un jour que ses amis ignoraient quanta bellua esset imperium ! Cette bête féroce, l’imperium, il en devinait la puissance funeste ; la famille d’Auguste est demeurée dans l’histoire la preuve effroyable de cette force de destruction.

Cette même thèse avait été déjà soutenue avant M. Jacoby par M. Wiedemeister dans une étude analogue sur la Folie des Césars. — M. Jacoby poursuit son analyse, mais plus brièvement et superficiellement, sur les principales dynasties de l’Europe occidentale du XIVe au XVIIIe siècle, et il arrive à des conclusions analogues, mais qui, sur plus d’un point, semblent forcées. — L’aristocratie, fondée sur le talent en quelque genre que ce soit, est soumise à la même loi de déclin rapide et fatal. « Toutes les classes privilégiées, toutes les familles qui se trouvent dans des positions exclusivement élevées partagent le sort des familles régnantes, quoiqu’à un degré moindre, et qui est toujours en rapport direct avec la grandeur de leurs privilèges et la hauteur de leur situation sociale. » Le fait principal sur lequel cette thèse s’appuie, c’est que les aristocraties semblent frappées de stérilité croissante, que ces populations privilégiées diminuent très rapidement, et qu’elles ne se maintiennent qu’en se recrutant d’élémens nouveaux sous peine de périr, comme elles périrent en France et dans les pays démocratiques où le recrutement ne se fait plus. A Rome, dès la fin de la royauté, il restait si peu de familles nobles des premiers temps que Brutus dut instituer une nouvelle noblesse minorum gentium. En Grèce, l’extinction graduelle des Spartiates, qui étaient la noblesse du pays, dans l’Europe moderne, la disparition si rapide de l’aristocratie anglaise sont des faits connus. Certains titres nobiliaires de la Grande-Bretagne ont été portés successivement par six, sept, huit familles, quelquefois plus. Le peerage actuel n’est généralement pas de date ancienne ; les deux tiers des lords (deux cent soixante-douze sur trois cent quatre-vingt-quatorze) datent de 1760. Les mêmes observations ont été faites pour l’aristocratie vénitienne et pour la noblesse française. La conclusion est identique pour tous ces cas : la dégénérescence et la stérilité, qui n’en est qu’une des manifestations, l’extinction des familles privilégiées, ne sont, à ce que prétend l’auteur, que le résultat direct de leur position exclusive, en vertu de laquelle ces familles s’unissent entre elles et, sans faire précisément des mariages consanguins, choisissent les conjoints toujours dans le même milieu social, élevés identiquement, ayant subi les mêmes influences, vivant de la même vie et s’épuisant ainsi réciproquement par une sélection continuée.

Des phénomènes non moins significatifs s’accomplissent dans la population des grandes villes, qui représentent une sorte d’aristocratie intellectuelle à l’égard des campagnes par l’attraction qu’elles exercent sur tous les hommes, non-seulement de talent, de capacité, mais simplement plus actifs ou plus avisés qui arrivent de tous les points du pays. C’est donc là, une sélection véritable qui s’opère dans la nation, un triage d’intelligence et d’activité, et une sélection qui se complique d’hérédité, puisqu’il est rare que les habitans des villes aillent se marier à la campagne. C’est par là que l’on explique les manifestations les plus nombreuses et les plus aiguës de l’excitation mentale, suicides, crimes, folies, développemens multiples de la névropathie, stérilité. On a prouvé par des calculs très exacts que l’extinction des familles est un fait général à Paris. La population de cette capitale serait vite éteinte sans l’immigration venant des provinces. C’est une autre forme tragique de la même loi, la dégénérescence par la sélection. A la suite de toutes ces expérimentations poursuivies à travers l’histoire des races et des peuples et toutes convergentes vers le même résultat, l’auteur conclut par des paroles tristes. Une sorte de pessimisme inspire ses dernières pages. Toute supériorité se paie : les familles privilégiées, souveraines, aristocratiques, intelligentes, savantes, riches, actives, disparaissent fatalement. La science, l’art, les idées, pour naître et se développer, consomment des générations et des peuples. Les lois de la nature sont immuables et malheur à qui les viole ! Chaque privilège quel homme s’accorde ou qu’il prend par la supériorité de son esprit ou de son mérite est un pas vers la décadence. Toute distinction intellectuelle et sociale amène comme compensation infaillible un retour en arrière. La nature semble avoir tout organisé pour l’égalité. Par le moyen de la mort, elle nivelle tout ; en anéantissant tout ce qui s’élève, elle démocratise l’humanité [26].

Nous ne saurions nous associer à de pareils pronostics, qui n’impliquent non moins que l’égalité future des hommes dans la barbarie, l’ignorance et la misère. La loi de l’histoire y donne un absolu démenti. Nous repoussons de toutes nos forces de pareils enseignemens qui ne s’attachent qu’à certains faits spéciaux, négligeant tous les autres faits qui les restreignent ou les nient, s’appliquant à en donner une interprétation systématique que l’on porte à la dernière outrance, créant des illusions de statistique et de logique mêlées dont l’esprit devient facilement dupe. Pour ne prendre que quelques exemples et sans entrer dans la discussion d’une thèse si étendue, assurément il résulte une impression sinistre et fortement motivée du tableau de la décadence des Césars, que l’on nous présente avec tous les traits les plus violens qu’on a pu extraire des historiens, des pamphlétaires et des satiriques romains. Maïs qu’on veuille bien y réfléchir : est-ce la sélection qui est vraiment coupable ici ? Est-ce elle qui a si vite détruit cette dynastie, fatalement et sans autre cause que l’accumulation de tous les biens de la naissance, de l’intelligence et de la fortune sur quelques têtes privilégiées ? Assurément non, c’est une cause morale qui a le plus puissamment agi dans cette œuvre de décadence ; une cause que l’on aperçoit très distinctement dans les analyses de M. Jacoby, mais qui méritait d’être mise en première ligne, au-dessus de toutes les fatalités physiologiques : — c’est l’exercice d’une volonté sans contrôle et sans frein, que rien ne limitait, qui ne reconnaissait aucune loi quelle-même, qui épuisait sa toute-puissance dans des rêves et dans des fantaisies pour lesquelles l’impossible n’existait pas, pour lesquelles le monstrueux était une tentation de plus. La plus infaillible, la plus certaine et la pire des dégradations, c’est celle d’une volonté qui ne sent de limites, ni autour d’elle, ni au-dessus d’elle. Ce fut là l’inévitable corruption des Césars, comme plus tard ce fut celle de Louis XV, mettant à profit pour son épouvantable égoïsme la monarchie absolue de Louis XIV, et devenant ainsi le plus lamentable exemple, de ce que peut faire dans une âme originellement noble l’influence dissolvante du pouvoir. Car si Louis XVI en a été la victime tragique, Louis XV en a été la victime morale. — Partout, dans cette histoire, et dans bien d’autres que l’on pourrait citer de décadences royales, c’est à l’âme qu’il faut regarder d’abord et à sa corruption secrète par l’abus de la puissance ; c’est elle qui est la vraie cause de tous les autres malheurs, de toutes les autres formes de la dégénérescence. L’hérédité en transmet l’influence fatale, quand cette influence est devenue une sorte de délire chronique ; mais je ne vois pas très clairement ce que la sélection vient faire là. En tout cas, il est assez étrange que, si la sélection est coupable, ses effets s’arrêtent là où le pouvoir monarchique est limité, dès qu’il reconnaît des bornes dans des lois, dans des parlemens, dans des institutions nettement définies, dans l’opinion du pays ; ce qui prouve bien que la vraie raison des troubles pathologiques d’un souverain, c’est sa souveraineté même, quand elle est sans frein. La vraie maladie des Césars, celle de Napoléon dans les dernières années de son règne, c’est l’hallucination de la toute-puissance, c’est le vertige de l’impossible.

Et de même, n’y aurait-il pas bien des observations à présenter, à propos des faits qui établissent le rapide déclin des aristocraties, et des commentaires que ces faits ont suggérés ? Est-ce vraiment la sélection qui cause tous ces désastres, qui amène l’extinction graduelle des classes privilégiées et les condamne à périr là où manque la ressource de l’anoblissement des roturiers ? Bien d’autres causes, plus actives et plus directes, contribuent à la production de ce fait très complexe et d’une observation très délicate. M. A. de Candolle présente, à ce sujet, une réflexion bien simple sur l’extinction inévitable de tous les noms de familles, roturiers aussi bien que nobles. Évidemment, dit-il, tous les noms doivent s’éteindre, et d’autant plus vite qu’ils sont portés par moins d’individus du sexe masculin, car les familles sont désignées par les mâles, et de temps en temps un père ne laisse point d’enfans ou seulement des filles. Supposez une population qui resterait la même dans sa totalité de siècle en siècle, et qui ne changerait pas même par le fait d’émigrations ou d’immigrations, il arriverait forcément chez elle que le nombre des familles désignées par des noms ou par des titres héréditaires dans les mâles diminuerait graduellement. Un mathématicien pourrait calculer comment la réduction des noms ou titres aurait lieu, d’après la probabilité des naissances toutes féminines, ou toutes masculines, ou mélangées, et la probabilité d’absence de naissances dans un couple quelconque [27]. Et maintenant, que dans une chambre des pairs, comme en Angleterre, où chacun arrive seul de son nom, ou dans les portions privilégiées d’une nation, comme la noblesse, l’extinction du nom de famille soit plus rapide que partout ailleurs, cela est tout naturel, mais je ne vois là qu’un phénomène économique très simple, non un effet tragique de la sélection. Beaucoup d’autres raisons de ce genre pourraient être alléguées pour expliquer ce fait, tout autrement que ne le fait le docteur Jacoby sous l’empire d’une idée unique.

De même, quand on vient nous dire que non-seulement les aristocraties sont condamnées à une disparition rapide, mais que dans le temps très court qui leur reste à vivre, elles sont vouées à une sorte de décadence intellectuelle et morale, et qu’après avoir donné à un pays la fleur brillante des plus belles vertus militaires et les fruits substantiels des plus grandes capacités politiques, elles descendent, par une sorte d’épuisement fatal, à un rôle inutile et de pur apparat, je reconnais là une fatalité. Mais d’où vient-elle ? Est-ce une conséquence de ce patrimoine intellectuel et moral, accumulé dans une race et qui l’épuisé ? Ne serait-ce pas plutôt l’effet des conditions de la société nouvelle où ces aptitudes ne trouvent pas leur usage ni ces dons leur emploi ? Pense-t-on que les démocraties soient très encourageantes et très hospitalières pour les races nobles qui ont joué un si grand rôle autrefois dans l’histoire de la nation ? Est-ce s’aventurer trop que de dire que cela même qui les rendait jadis si chères et si précieuses à d’autres régimes les rend suspectes aux régimes nouveaux, et qu’il n’est pas de cause plus dissolvante pour des mérites héréditaires que d’être rejetés par une sorte de défiance ou de jalousie sociales, d’être paralysés par les circonstances et de se sentir inutiles ? — Il se passe quelque chose de spécial qui mérite d’être signalé pour l’aristocratie du talent. On s’étonne que la famille d’un grand poète ou d’un grand savant descende rapidement du sommet où l’a élevée un effort superbe et solitaire du talent ou du génie. On veut expliquer cela par une dépense excessive de la substance nerveuse qu’un seul a consommée pour lui et qui amène une irrémédiable décadence dans sa race. Ce sont là des raisons bien hypothétiques, bien vagues, et qui ne doivent pas se substituer aux causes directement observables et manifestes. D’abord, c’est un fait, et nous en avons démontré l’exactitude, que ni le talent ni le génie ne sont héréditaires. Et puis, quand un niveau élevé a été atteint dans une famille par suite de quelque accident heureux, il faut pour le maintenir presque autant d’énergie morale qu’il en a fallu pour y atteindre. Mais qui peut répondre que cette énergie se perpétue longtemps au même degré, et que les grands efforts durent au-delà d’une génération ou de deux ? La volonté ne serait pas ce qu’elle est, si elle était toujours égale à elle-même, toujours tendue dans un effort égal, toujours également heureuse avec les hommes ou avec les choses, il est de son essence même d’avoir des caprices, des défaillances, des retours en arrière. Elle est une faculté humaine, souple, diverse, inégale parce qu'elle est humaine, et c'est toujours là qu'il en faut venir pour expliquer la plupart des décadences, comme c'est là aussi qu'il faut en venir pour expliquer les grandeurs momentanées ou les relèvemens admirables du pauvre être, tour à tour si infime et si grand, qui est l'homme.

Nous n'acceptons aucune de ces deux thèses contraires issues de l'école nouvelle : l'une qui établit le progrès nécessaire, l'autre qui proclame la décadence fatale par la sélection et l'hérédité. Il nous suffit de les placer en face l'une de l'autre pour montrer combien il y a de fantaisie et d'arbitraire dans ces ambitieuses synthèses, dans cet ensemble de conclusions prématurées qu'on veut tirer de faits très curieux, mais encore imparfaitement étudiés et incomplètement connus. Le trait commun à ces théories, c'est qu'elles se donnent un tort égal en négligeant les causes morales, hors desquelles tout reste obscur, énigmatique dans les lois du progrès ou de la décadence, et qui seules en contiennent la raison suffisante, sans exclmîe pourtant les autres causes, qui sont la matière physiologique ou historique imposée à la liberté.


III

Je voudrais resserrer les conclusions de cette longue étude ; les ramasser sous les yeux du lecteur en quelques propositions très simples et très nettes :

Dans l'ordre psychologique, l'hérédité est une influence, elle n'est pas une fatalité. Elle pénètre jusqu'au centre de notre vie intérieure par les instincts, les habitudes de race, les impulsions et entraînemens physiologiques ; mais, sauf les cas morbides, elle ne domine pas la personne morale au point de la déposséder d'elle-même et de créer l'irresponsabilité.

Bien qu'elle ne soit qu'une influence, ou mieux qu'un ensemble d'influences, l'hérédité doit être surveillée avec grand soin, combattue et réprimée là où cela est possible pour qu'elle ne pèse pas d'un poids trop lourd sur la vie de nos successeurs. Elle crée entre les générations une loi de solidarité qui double nos devoirs envers nous-mêmes de devoirs envers nos descendans. Nous sommes responsables dans une certaine mesure envers eux. Un homme peut compromettre la santé imorale de ses fils ou de ses petits-fils de bien des manières, non-seulement par une folie véritable et involontaire qui a bien des chances de se transmettre, mais par quelque germe de maladie mentale qu'il aurait pu efficacement combattre ; par des mariages effectués contre les lois d'une saine physiologie ; par des habitudes d'intempérance qui sont des causes de perturbations profondes et comme une dépravation anticipée pour l’enfant conçu dans de telles conditions ; soit même par des excès de travail ayant amené la fatigue du cerveau ; enfin par la culture trop complaisante de sentimens singuliers, par une exaltation ou une mélancolie habituelle, où l’on se complaît à jouer, comme Hamlet, avec la folie [28]. Il y a de quoi trembler en pensant à toutes ces formes diverses de responsabilité qui nous incombent dans l’histoire future d’une race. Un vice, un penchant contracté, peuvent avoir un retentissement considérable dans un avenir qui nous échappe. Et, de même, l’Habitude du bien, le goût des sentimens nobles et délicats, une culture élevée dé l’esprit et assidue de la volonté, peuvent modifier la nature d’une manière heureuse, même le tempérament, lequel est transmissible. Il y a donc un élément de transmission du mal qui dépend de nous, une sorte de péché originel, physiologique ou instinctif, que nous pouvons transmettre diminué ou affaibli. Ancêtres qui resteront inconnus à leurs descendans et qui, à leur tour, ne les connaîtront pas, les hommes de chaque génération n’en sont pas moins tenus à leur égard par des devoire de justice et de charité. Il faut absolument que cet ordre de considérations entre dans notre éducation morale. On a eu raison de dire que, parmi les influences diverees qui mènent l’homme, une des plus puissantes est celle des morts. Un long passé pèse sur nous. Il dépend de nous que le présent que nous faisons pèse d’un poids moins lourd sur nos descendans, ou que, du moins, nous leur fassions la tâche moins difficile qu’elle ne nous a été faite à nous-mêmes en améliorant ; autant que cela est possible, toute chose autour de nous et la nature morale en nous.

Sans rien nier de ces influences, nous les avons regardées en face ; mesurées du regard, et après avoir marqué leur place dans la vie, nous avons essayé de les limiter. Nous avons montré qu’il y a en chaque être vivant un élément d’individualité qui échappe à la loi d’hérédité, et qui chez l’homme s’élève jusqu’à la personnalité. La création de l’homme libre est le but de la vie. L’homme est donc autre chosequ’unproduit fragile de l’entrecroisement des forces cosmiques. Il est un être distinct de tout autre être et capable de développement indéfini par la conscience et la liberté. En dépit de toutes les fatalités que nous subissons du dehors ou que nous portons au dedans de nous, l’école biologique n’a jamais pu réussir que par des artifices de logique et d’analyse à se débarrasser de ce pouvoir personnel. Cet élément, irréductible à tout autre, se manifeste dans chaque acte libre, qui est une protestation contre la loi d’hérédité, qui la suspend ou la supprime dans les circonstances vraiment morales de la vie, qui commence de nouvelles séries de phénomènes non prévus, qui crée enfin la responsabilité, en rejetant les excuses trop faciles d’un fatalisme paresseux. — Il se manifeste dans l’éducation, celle que l’on se donne à soi-même et aussi celle que l’on reçoit des autres, et qui est un double acte de volonté, l’action d’une volonté étrangère sur la nôtre. — Il se montre dans la formation du caractère, qui est en partie l’œuvre de l’homme, l’expression de sa vie morale, l’histoire vivante de ses luttes et de ses épreuves. — Il a sa part dans l’institution des classes privilégiées, dans la sélection de courage ou de mérite qui les fonde, et aussi dans le déclin qui les entraîne à leur ruine et où il est rare qu’il n’y ait pas quelques fautes graves et quelques défaillances à noter dans ceux qui les composent. — Enfin, la manifestation la plus irrécusable et la plus éclatante de cet élément de la personnalité humaine, sa révélation sociale, c’est l’histoire même du progrès. L’hérédité toute seule n’explique que la transmission d’un état acquis ; le phénomène collectif le plus considérable dont elle puisse rendre compte, c’est la civilisation, c’est-à-dire, comme on l’a très bien définie, le bilan d’une société à un moment donné, ce qu’elle a de solide, de fixe, d’emmagasiné en fait d’idées, de sentimens, d’institutions, son capital industriel, scientifique et moral. L’hérédité est une puissance de stabilité et de conservation, non d’acquisition ; elle est l’instrument par excellence de la civilisation, elle n’est pas la faculté du progrès. Ce qui explique le progrès, au contraire, c’est-à-dire l’acquisition d’un état nouveau, d’une forme nouvelle de l’art, de l’industrie, de la science, c’est l’effort de chacun et de tous déterminant une marche en avant, un mouvement, c’est une grande initiative qui a réussi. Les civilisations qui n’avancent plus sont des civilisations saturées à l’excès d’hérédité, de tradition et de routine. Dès que l’effort s’arrête, la mobilité et la vie cessent, la stagnation commence, la décadence est proche. Le rôle des deux principes est par là nettement marqué. Dans l’ordre intellectuel et social, l’hérédité conserve, c’est la liberté qui crée ; dans la lutte pour la vie, l’avenir est aux individus et aux peuples qui savent combiner ces deux forces et les associer dans une action durable, la faculté d’initiative et le respect du passé.


E. CARO.

  1. Voyez la Revue du 15 avril 1883.
  2. Voyez la Revue du 15 avril 1883.
  3. Spencer ; Principes de psychologie, synthèse spéciale.
  4. Voir les Bases de la morale évolutionniste, par H. Spencer.
  5. Ribot, l’Hérédité psychologique, p. 299.
  6. Ribot, l’Hérédité psychologique et les Maladies de la volonté. — Dr Jacoby, la Sélection dans ses rapports avec l’hérédité, etc.
  7. L’Hérédité psychologique, p. 326. — Les Maladies de la volonté, p. 30 et suiv.
  8. Maximes, p. 220.
  9. 11 juin 1677.
  10. Dictionnaire des synonymes.
  11. Boileau, satire XI.
  12. Fables, II, 18.
  13. Le Glorieux, III, 5.
  14. Crime et Folie, conclusion.
  15. L’Hérédité psychologique, IIIe partie, chap. IV.
  16. Mme Clémence Royer, Origines de l’homme et des sociétés, chap. XIII. — Noua avons exposé avec plus de développement ces conséquences du darwinisme dans un chapitre des Problèmes de morale sociale, intitulé : Origine et avenir des sociétés d’après la doctrine de l’évolution.
  17. Herbert Spencer, Social Staties.
  18. Dialogues et Fragment philosophiques, par Ernest Renan. — Troisième dialogue, Rêves, p. 100-120.
  19. Veut-on un exemple entre mille ? Dans un livre tout récent, l’Univers invisible, de MM. Balfour Stewart et Tait, nous trouvons cette idée vraiment neuve sur l’emploi de l’électricité comme mode de châtiment appliqué aux criminels : « On peut, nous disent ces deux savans, appliquer l’électricité de façon à produire, pendant un temps fixé par la loi et sous la direction de physiciens et de physiologistes habiles, une torture absolument indescriptible, sans accompagnement de blessures ou de contusions, qui pénétrerait toutes les fibres de la charpente de pareils mécréans. »
  20. Darwin, la Descendance de l’homme, traduction française, t. II, p. 438.
  21. Darwin considéré au point de vue des causes de son succès, 1882.
  22. Hereditary Genius, p. 345.
  23. A. de Candolle, Histoire des sciences et des savans depuis deux siècles. — La Sélection dans l’espèce humaine, p. 422-426.
  24. Études sur la sélection dans ses rapports avec l’hérédité chez l’homme, 1881.
  25. Préface, p. III.
  26. Ouvrage cité, pages 606-608.
  27. Histoire des sciences et des savans, etc., la Sélection dans l’espèce humaine, page 389 et suiv.
  28. Psychologie morbide dans ses rapports avec la philosophie de l’histoire, par le docteur Moreau (de Tours), page 116 et seq.