Essais de psychologie sportive/Chapitre XXVII

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Payot & Cie (p. 216-224).

Où en est l’aviron ?

Septembre 1911.

Il ne progresse pas, voilà ce qu’à une question ainsi posée répondront la plupart des adeptes des autres sports, tout heureux et fiers des progrès accomplis par leurs exercices favoris. Et ils développeront leur pensée : voyez l’escrime. Elle n’a cessé de se perfectionner, de devenir de plus en plus scientifique, ouvrant aux ambitions de ceux qui s’y adonnent un champ presque illimité. Le jeu d’épée, aujourd’hui, approche de la perfection ; il a pris au fleuret le secret de sa rapidité et y ajoute la saveur du véritable combat ; le sabre, de son côté, s’est assagi et est devenu une arme de précision et de finesse. Voyez la boxe ; le coup a acquis une force merveilleuse ; tous les muscles nécessaires contribuent à assurer son efficacité ; pas une seconde n’est perdue en parades inutiles ou en esquives exagérées. Voyez l’équitation ; on dit qu’elle a perdu certaines élégances, certaines grâces un peu conventionnelles, mais en échange quelle vigueur et quelle habileté à mener jusqu’au bout d’étonnantes épreuves d’endurance et d’audace ! Voyez les sports athlétiques ; les records vont toujours en haussant, et les prouesses du coureur, du sauteur, du lanceur de poids semblent n’avoir point de limites.

Ainsi pourrait-on composer une sorte de Te Deum sportif dont chaque strophe serait chantée à tour de rôle par les représentants d’un sport et consacrée à en célébrer les croissants triomphes. Seuls les rameurs, semble-t-il, n’auraient pas grand’chose à dire en ce concert de congratulations. Ils pourraient tout au plus constater que le rowing se maintient, mais n’auraient à louanger ni une amélioration technique, ni un « art nouveau », ni une vogue grandissante. Cela est exact aussi bien de l’Angleterre et des États-Unis que de la France, de la Belgique, de la Suisse ou de l’Italie. Partout les mêmes régates continuent de réunir à peu près le même nombre d’engagements ; les clubs anciens subsistent sans que beaucoup de clubs nouveaux apparaissent ; les effectifs demeurent à peu près identiques et aussi les performances. L’Allemagne avait paru un moment devoir apporter à l’aviron un très puissant renfort. Certes, les clubs allemands sont nombreux, riches et actifs, mais il ne paraît pas qu’en ce pays plus qu’ailleurs on puisse s’attendre désormais à un boom quelconque.

Or, nous nous permettrons de soutenir le paradoxe que c’est là précisément pour le rowing un signe de force et un élément de supériorité. Le rowing est ancien. Comme sport pratiqué de façon ininterrompue, on peut dire qu’il est le plus ancien des sports actuels, mettant à part le cavalier, le chasseur et le pêcheur chez qui le geste professionnel n’a pas toujours été facile à distinguer du geste purement sportif. Il y a très longtemps que la perfection technique des engins nécessaires au rameur a été atteinte. Sans doute on a pu gagner quelques kilos sur le poids d’un outrigger ou accroître légèrement la mobilité du banc à coulisses, mais en somme l’instrument dont se sert la génération actuelle est le même que celui dont se servait la génération précédente. D’autre part, on n’a pas trouvé, en rowing comme en boxe, le principe d’une mécanique musculaire préférable. La position de l’homme avant l’attaque, l’attaque, le dégagement et le retour en avant ne réussissent pleinement qu’en appliquant les mêmes principes dont les meilleurs rameurs ont tiré le secret de leurs victoires depuis plus de quarante ans. Si vous partez le dos vouté, les épaules en avant, les bras contractés, les mains trop basses, que vous vous renversiez trop en arrière sur la fin du coup, en écartant les coudes du corps, que vous reveniez en avant d’une façon brusque avec une saccade des reins, vous étiez hier, vous êtes aujourd’hui et vous serez demain un mauvais rameur. Les bases du bon rendement n’ont pas changé. On nous les a léguées. Nous n’avons qu’à les appliquer sans chercher mieux.

Ces circonstances qui différencient l’aviron des autres sports expliquent que la mode ne lui soit point venue en aide comme à eux. Et d’abord la réclame a manqué. Une très large part de la réclame, la plus large même, provient des fabricants d’engins sportifs servis par l’ingéniosité des inventeurs. Ici point d’inventions, point d’engins nouveaux à présenter. Aussi les constructeurs de bateaux ont-ils à peine figuré dans les expositions. Qu’y auraient-ils gagné ? Restent les régates. Mais tandis qu’un meeting de sports athlétiques, un tournoi de tennis, une réunion d’escrime, un rallye, un match de football sont relativement faciles à organiser, rien de plus laborieux et de plus aléatoire que des régates. Question de courant, d’époque par conséquent et de hauteur des eaux, question de navigation à interrompre, bateaux de course d’un transport et d’un garage délicats, départs difficiles à donner, toutes sortes de frais accessoires et souvent imprévus, les spectateurs enfin qui se plaignent de ne voir que l’arrivée s’ils sont dans une tribune et de ne rien voir du tout s’ils suivent en vapeur, sans compter que la rivière m’est pas souvent d’un accès aisé et que les berges se prêtent rarement à la coûteuse édification des tribunes désirables. Il n’y a guère dans le monde qu’une « rivière à régates », la Tamise… et encore !

Il en résulte que l’effort très grand et très méritoire des organisateurs de régates ne saurait être couronné que d’un succès relatif. Le grand public ne vient pas et si, en une circonstance exceptionnelle, il se laisse attirer, il a chance de se retirer un peu déçu, n’ayant pu saisir en ces courtes visions, séparées par de longs et fastidieux entr’actes, l’admirable beauté d’un spectacle que seuls les initiés peuvent pleinement apprécier. Voilà certes bien des conditions mauvaises pour le progrès du rowing. Et c’est précisément ce qui prouve combien ce sport est puissant et supérieur. Comment, handicapé de la sorte, n’a-t-il pas rapidement décru, surtout en un temps où la loi du moindre effort, la passion de la publicité et la haine de la discipline dominent si ouvertement ? Ce culte sévère, dur, sans fausse satisfaction, tout en abnégation et en obéissance, n’a été déserté par aucun de ses fidèles. Cela donne une haute idée de sa valeur et de sa force de résistance. Et ceux qui aiment et pratiquent l’aviron seront tentés de se féliciter en fin de compte d’un état de choses qui a beaucoup contribué à le garder de la corruption, de la triple corruption qui pèse sur les sports, celle de l’argent, celle du spectacle et celle des parasites. Dans les sociétés d’aviron, il y a peu de parasites. On ne les fréquente pas quand on n’est pas soi-même rameur ou ancien rameur. Les applaudissements ne sont jamais nombreux. Une ovation bien gagnée les jours de courses salue les vainqueurs, mais le travail d’entraînement s’accomplit devant des berges désertes, sans personne pour admirer l’athlète. Enfin, il est plus que tous les autres à l’abri du professionnalisme. Même là où règnent encore des prix en espèces, la rareté des courses et les sommes minimes offertes en prix enlèvent à l’accusation de professionnalisme sa portée réelle. Beaucoup de rameurs sont professionnels selon la lettre, qui sont en fait de vrais amateurs selon l’esprit. Or, dans bien des sports, la situation est exactement inverse.

Le rowing nous paraît donc être dans une situation non pas brillante, mais solide, ce qui vaut mieux. Ses sociétés toujours un peu isolées, un peu insularisées avec leur entraînement rude, leur camaraderie forcée, leur égalité et leur discipline obligatoires, représentent en quelque sorte les couvents du sport. Or, un couvent qui veut garder sa situation doit soigner son recrutement ; il ne vise pas tant la quantité que la qualité. Il se cherche des « moines de choix », intelligents, instruits, de caractère ferme et de vouloir énergique. Les sociétés d’aviron doivent faire de même, ne pas travailler à grossir leurs effectifs indûment, mais s’efforcer d’attirer l’élite de ceux qui ont l’esprit sportif et la « vocation » du travail musculaire intense et sain, gagner à elle des jeunes gens robustes, francs, ni hâbleurs ni envieux, et capables de faire de beaux enlevages, non seulement sur l’eau mais aussi dans la vie.