Essais et Notices, 1862/06

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dans les circonstances présentes, il se déclare l’ennemi des doctrines et des actes du nord. Cette hardiesse, qui porte M. Spence à jouer ainsi cartes sur table, ne se dément point dans le cours de l’ouvrage. Au lieu de s’attarder à l’étude des luttes parlementaires que la question de l’esclavage a soulevées depuis la fondation de la république, au lieu de discuter tout d’abord le droit constitutionnel de la séparation, il s’en prend résolument aux mœurs démocratiques des États-Unis ; il accuse la liberté républicaine et la rend responsable de tous les maux qui affligent aujourd’hui l’Amérique. C’est la liberté qui est la grande coupable ! L’esclavage, que les naïfs ont la manie de mettre en cause et de considérer comme la raison première de toutes les complications actuelles, n’est dans l’histoire des États-Unis qu’un simple incident, et s’en occuper d’une manière spéciale est faire preuve d’une véritable petitesse d’esprit ! Posant en axiome que « la démocratie pure n’a d’autre base que la force matérielle, » M. Spence peut facilement faire découler de cette source salie un torrent de vices et d’iniquités. Il décrit avec complaisance la trop réelle démoralisation politique et sociale qui, sous les présidences antérieures à celle de M. Lincoln, éclatait sans cesse en de nouveaux scandales ; il dépeint tous les hommes politiques du nord comme autant de déclamateurs de profession qui mettent leur conscience à l’encan, trafiquent ouvertement des votes, et rejettent systématiquement dans l’ombre tous les personnages d’un véritable mérite ; puis, après avoir tracé un lamentable tableau de l’avilissement national, il l’attribue tout simplement à l’influence funeste exercée par la constitution et les mœurs démocratiques. C’est de là que dérive aussi le mépris dans lequel était tombé la loi. Lorsque le représentant Brooks, « quoique faible et d’une santé délicate, » se donna la satisfaction d’assommer, dans le temple même de la patrie, le sénateur Sumner, « homme de taille et de formes athlétiques, » c’est la vicieuse organisation politique des États-Unis et non l’influence délétère de l’esclavage qu’il faut rendre responsable de l’enthousiasme universel provoqué chez les planteurs par cet attentat. Quant aux expéditions des flibustiers, à l’invasion de Cuba, aux guerres sanglantes du Nicaragua et du Honduras, M. Spence n’y fait pas même allusion. Il ne se souvient que du mauvais vouloir et de l’indélicatesse du congrès américain dans les questions du Maine et de l’Orégon, questions où l’extension de la servitude des noirs n’était, il faut le dire, nullement intéressée.

Puisque la liberté, dégénérée en licence démagogique, doit porter la responsabilité des malheurs du peuple américain, il est facile de mettre l’esclavage complètement hors de cause en le lavant de toutes les imputations malveillantes dont on l’a fait l’objet. M. Spence confesse, il est vrai, que l’asservissement des nègres est un mal ; mais après avoir fait cette concession, dont nous devons lui savoir gré, il se hâte de regagner le terrain perdu en peignant sous des couleurs agréables la position de l’esclave. Ce malheureux état, que le congrès confédéré cependant est bien forcé de reconnaître comme le pire de tous, puisqu’en votant la pendaison pour les officiers fédéraux des régimens de nègres il décrète la mise en vente pour les Africains eux-mêmes, est décrit par M. Spence comme un sort presque enviable. Ses argumens sont ces vieilles armes rouillées que tout le monde connaît : le nègre est heureux parce qu’il habite une cabane, heureux parce qu’il mange à sa faim, heureux parce qu’il possède un jardin et nourrit quelques volailles, heureux parce que sa vie matérielle est moins pénible que celle du mineur troglodyte d’Angleterre ou du hâve tisserand de la Silésie. Il est vrai que le noir n’a point le droit de se déplacer, ni d’apprendre, ni de se marier, ni d’être père ; mais « l’esclave n’est pas animé des mêmes sentimens que le blanc : il lui est aussi naturel d’être esclave que pareil sort serait monstrueux pour nous ! » Et non-seulement la servitude n’est pas aussi laide que d’imprudens abolitionistes nous la dépeignent, mais encore elle est acceptée comme une des garanties de l’ordre social, et si les états du nord essaient de la supprimer, ils commettront un acte de parjure flagrant. « La constitution, fondée par des propriétaires d’esclaves, est un code d’esclavage ! » Et, s’appuyant sur cette assertion, qui malheureusement hier encore n’était pas entièrement dépourvue de vérité, M. Spence prouve que les états du nord n’avaient point le droit légal de toucher à l’institution sacrée ; il nous montre le président Lincoln, à son entrée en fonctions, promettant solennellement de respecter ce palladium des libertés du sud ; il prétend enfin que, si l’Union se rétablit, le premier acte des états libres sera de cimenter la paix en fortifiant l’esclavage et en offrant de nouvelles garanties aux planteurs !

D’après M. Spence, les causes de la rébellion des propriétaires du sud peuvent être toutes ramenées aux trois suivantes : la destruction de l’équilibre du pouvoir par l’immigration dans les états du nord, le sentiment d’animosité chagrine entretenu et constamment exalté chez les planteurs par l’agitation des abolitionistes, enfin le conflit des intérêts aggravé singulièrement par les tarifs protecteurs. Bien qu’il s’adresse principalement à des négocians, l’auteur anglais n’ose pas insister sur ce dernier grief avec autant de force que sur les autres : il avoue que les tarifs n’eussent pas suffi pour amener la séparation ; il reconnaît que, dans les discussions du congrès, les représentans du sud ne votaient pas avec ensemble contre les bills incriminés aujourd’hui ; enfin il compte les planteurs sucriers de la Louisiane parmi les protectionistes les plus fougueux. Il aurait pu dire également que le tarif Morill, ce tarif si contraire aux intérêts anglais, n’a pas été voté seulement par les voix des républicains du nord, et qu’il a reçu sa sanction définitive de la main d’un président tout dévoué à la cause de l’oligarchie méridionale. Il ne reste donc pour expliquer la scission actuelle que deux causes principales : la prépondérance croissante des états du nord et le mouvement abolitioniste ; mais ces deux causes ne sont-elles pas forcément ramenées à l’esclavage, que M. Spence prétendait n’être pour rien dans la lutte ? Pourquoi les émigrans d’Europe, pourquoi les agriculteurs de la Nouvelle-Angleterre se sont-ils dirigés par milliers et par millions vers les plaines que parcourent l’Ohio, le Wabash, le Haut-Mississipi, le Kansas, et n’ont-ils pas envahi les territoires fertiles des Carolines, du Kentucky, du Tennessee ? Pourquoi les vallées si pittoresques des Alleghanys, qui n’ont pas leurs égales dans l’Amérique septentrionale pour la grâce et le charme des paysages, ont-elles été laissées relativement désertes ? Pourquoi les états du sud, aussi peuplés que les états libres aux premiers temps de la république, ne contiennent-ils plus aujourd’hui, en y comprenant les esclaves, que le tiers de la population totale ? Évidemment parce que les travailleurs libres, désireux avant tout de sauvegarder leur dignité, n’ont pas voulu s’accommoder du voisinage et de la concurrence des travailleurs esclaves. Et pourquoi les abolitionistes ont-ils rempli de leurs clameurs les cités de la Nouvelle-Angleterre ? pourquoi du haut des chaires, dans leurs journaux, dans leurs brochures, ont-ils appelé la haine du peuple sur les propriétaires de nègres, sinon parce que l’esclavage existe à côté d’eux dans toute son horreur ? Ainsi que le comprend fort bien l’instinct populaire, c’est le noir asservi qui est la première cause de scission entre les planteurs du sud et les travailleurs libres du nord. La haine, grandissant avec la république elle-même et prenant sans cesse de nouvelles forces à mesure que l’accroissement des populations mettait les intérêts contraires en présence sur un plus grand nombre de points, a fini par éclater en guerre ouverte ; mais, lorsqu’elle s’exhalait simplement en paroles, on peut dire qu’elle avait déjà supprimé l’Union. Mœurs, législations locales, état social, tendances politiques, tout différait au nord et au sud de la grande ligne géographique de séparation, et c’était seulement par une succession de compromis que les hommes d’état des deux nations ennemies pouvaient maintenir aux yeux du monde une certaine unité apparente. Parmi les prodiges du siècle, c’est l’un des plus grands que cette paix mensongère ait pu durer si longtemps entre les orgueilleuses oligarchies du midi et les actives démocraties du nord. Une simple fiction constitutionnelle les unissait en un même groupe d’états, et cependant telle était la vertu souveraine de la liberté et de l’initiative individuelle que ce pays, ainsi partagé en deux fractions hostiles, a pu jouir d’une prospérité matérielle encore sans exemple sur la terre !

Après avoir vainement essayé de prouver, contre le bon sens populaire, que l’esclavage n’est pas responsable de la scission actuelle, M. Spence cherche à établir que cette scission a été, de la part des états rebelles, l’exercice d’un droit constitutionnel. Il est vraiment inutile de discuter ici cette théorie de la souveraineté absolue des états que professent aujourd’hui les esclavagistes, et dont tant d’écrivains ont démontré l’absurdité prodigieuse. L’histoire dit assez que si la première organisation des républiques américaines est venue aboutir au plus déplorable chaos, c’est qu’elle n’unissait pas étroitement les forces en un même faisceau, et ne constituait pas, vis-à-vis des autres peuples, une solide individualité nationale. C’est pour fondre toutes ces patries diverses en une même patrie que fut promulguée la constitution de 1787, déclarant l’Union « fondée à perpétuité » et limitant les droits des états dans tous les cas où l’action collective de la nation était nécessaire. Et les confédérés eux-mêmes, tout en s’appuyant pour les besoins de leur cause sur le principe de la souveraineté absolue des états, n’ont-ils pas jugé à propos de former « un gouvernement fédéral permanent ? » et n’ont-ils pas accordé au congrès seul les véritables attributs de la souveraineté, c’est-à-dire le droit de percevoir les taxes, de faire des emprunts, de régler le commerce, de frapper monnaie, de déclarer la guerre, de lever des armées, d’établir et de maintenir une marine ? Enfin le président de la confédération du sud, Jefferson Davis, ne s’est-il pas déjà trouvé en conflit avec les législatures de plusieurs états au sujet du décret de conscription, et n’a-t-il pas cru bon de passer outre en invoquant la loi du salut public ? Ce sont là des faits qui prouvent que la théorie de la souveraineté absolue des états n’est pas même prise au sérieux par ceux qui l’emploient. En admettant toutefois qu’elle soit parfaitement constitutionnelle, la séparation ne peut être prononcée tant que la législature de chaque état n’a pas consulté le peuple entier ; mais on sait que dans presque tous les états les planteurs ont décrété la scission et commencé la guerre avant de faire ratifier leur vote par les électeurs. Il est donc dérisoire de s’appuyer sur le droit constitutionnel. Reste le droit d’insurrection, que peut invoquer chaque peuple dans ses crises décisives ; mais ce droit ne peut exister qu’à la condition d’avoir une cause juste pour sanction suprême. Dans les états confédérés, cette cause, c’est l’esclavage !

Après la question de droit vient la question de fait. M. Spence n’est pas moins affirmatif en prophétisant le triomphe final des confédérés qu’en établissant la bonté de leur cause. Trop hâtif dans ses assertions, démenties par le cours des événemens, il déclare absurde l’idée de conquérir les rives du Mississipi, il consacre plusieurs pages éloquentes à prouver que la Nouvelle-Orléans est complètement imprenable ; il transforme les soldats confédérés, d’ailleurs si braves, en héros invincibles. L’avenir dira quelle est la valeur de ces prophéties ; mais l’auteur anglais, admettant déjà comme indiscutable la victoire définitive des hommes du sud, engage débonnairement les états libres à prendre leur parti de la défaite. Puis, afin de donner plus de poids à ses paroles, il a recours à la flatterie, et dans sa conclusion générale il termine par un élogieux panégyrique de ce que serait l’Union future, enfin séparée des états à esclaves et prolongeant d’une mer à l’autre mer la puissante association de ses communautés libres. Dans ce panégyrique, il se laisse emporter un instant par son argumentation, et prononce par mégarde une vérité qui d’un coup rend tout son livre inutile et nous dispense de le réfuter plus longtemps. « L’esclavage, dit-il, était là pour arrêter tout élan d’une légitime fierté ; des millions d’esclaves dans la nation entravaient toute aspiration nationale, le nom même de l’Union était un mot vide de sens, l’esclavage était la désunion, le désaccord par excellence. » Ce naïf aveu nous suffit, et il reste prouvé que la servitude des noirs est la véritable cause de la guerre, et puisqu’elle supprime toute aspiration nationale, toute légitime fierté, le maintien des états confédérés devient, comme celui de l’antique Union fédérale, une impossibilité morale et politique.

Moins hardi, moins simple dans son argumentation que le livre de M. Spence, celui de M. Auguste Carlier, l’Esclavage dans ses rapports avec l’Union américaine, conclut également à la reconnaissance des états confédérés ; mais cette conclusion est enchevêtrée de telles réticences et de complications si nombreuses qu’elle en devient tout à fait incompréhensible. Certes nous ne contesterons pas absolument le mérite d’une étude préparée depuis plusieurs années déjà par des recherches entreprises sur le théâtre même de la lutte actuelle et poursuivies en dehors de toute espèce de parti, uniquement par amour de la vérité pure. Cette étude renferme sur la distribution et sur les rapports des races aux États-Unis, sur l’histoire de l’esclavage jusqu’à nos jours, sur la condition des nègres libres et asservis, les renseignemens les plus précieux, classés, ordonnés, étiquetés pour ainsi dire avec le plus grand soin ; mais les préoccupations du légiste semblent avoir fait perdre de vue à l’auteur la haute gravité morale de la situation. Après avoir raconté avec une froide impartialité l’horreur du sort que la loi fait à l’esclave, après avoir parlé de la traite des noirs, des haras de la Virginie, des limiers de chasse lancés à la poursuite des fugitifs ; après avoir décrit les ventes à l’encan et le douloureux spectacle qui lui fut offert par l’adjudication de deux sœurs orphelines disputées en dépit de leur désespoir et de leurs sanglots par deux enchérisseurs, l’écrivain flétrit les « menées des abolitionistes » et « leurs voies, ténébreuses ; » il reproche aux gens du nord de n’avoir pas exécuté la loi sur les esclaves fugitifs malgré la solennité de l’acte qui la consacrait ; il plaint les maîtres qui souffrent dans leurs affections parla fuite de leurs noirs ! Entre les deux partis qui se disputaient avant la scission le gouvernail de la république, il ne sait prononcer de sentence, et comme si les compromis entre l’esclavage et la liberté n’avaient pas déjà fait tant de fois le malheur et la honte des États-Unis, il se complaît dans la perspective d’un avenir qui ne ferait qu’éterniser les compromis. Les matériaux qui ont servi de base à son travail, les documens, les titres, les registres, les journaux et les livres qu’il a compulsés, les hommes et les choses qu’il a interrogés comme témoins l’embarrassent au point de lui interdire toute conclusion sérieuse. En tête dès quelques pages consacrées à la discussion des accommodemens proposés, il se demande même si la question de l’esclavage est soluble.

Une seule chose est certaine pour M. Carlier : c’est qu’il faut repousser à tout prix l’émancipation pure et simple, soit par voie révolutionnaire, soit par voie de rachat. De l’émancipation découlerait ce torrent de maux effroyables dont on menaçait vainement le monde lors de l’affranchissement des nègres dans les colonies anglaises et depuis dans les Antilles françaises. Les noirs se révolteraient sans doute, et l’Amérique du Nord tout entière serait transformée en un vaste Saint-Domingue ; la civilisation battrait en retraite devant la barbarie, et les antiques forêts reprendraient leur domaine. Et puis songe-t-on aux sommes considérables engouffrées dans cette transformation sociale ? Les esclaves représentent quatorze milliards, et la république américaine ne saurait, sans s’appauvrir indéfiniment, anéantir cet immense capital. Que M. Carlier se rassure ! Si l’on doit juger de la justice ou de l’injustice de l’émancipation par la somme d’argent qu’elle coûterait au monde, les planteurs ont heureusement pris soin de rendre cette émancipation plus facile en commençant une guerre qui, dans l’espace de quelques mois, a fait diminuer de plus des deux tiers la valeur de leur capital vivant ! Les millions que représentait la production du sucre, les milliards engagés dans la culture du cotonnier, dans l’élève et la possession des esclaves, se fondent à vue d’œil, et l’iniquité de l’émancipation, évaluée au cours actuel, s’amoindrit journellement ! Et d’ailleurs il nous est permis de croire que si l’affranchissement de 4 millions d’esclaves doit faire disparaître un capital de 14 milliards, cette valeur se retrouvera tout entière dans le travail de 4 millions d’hommes libres. Hélas ! combien différente serait aujourd’hui la situation des États-Unis, si les 10 milliards dépensés de part et d’autre depuis le commencement de la guerre pour regorgement de 300,000 hommes avaient été employés à l’amiable pour la libération des noirs asservis ! La moralité du peuple en serait grandement accrue, les libertés publiques ne seraient pas menacées par le redoutable développement des forces militaires, et l’histoire compterait de moins une série de pages sanglantes !

Les termes d’accommodement proposés en désespoir de cause par l’auteur de ce livre sont parfaitement chimériques de leur nature. L’écrivain demande qu’avant de prendre aucune mesure au sujet de l’esclavage, qui est en réalité le principe de la guerre, les hommes du nord et ceux du sud, aujourd’hui si acharnés les uns contre les autres, se réconcilient sans arrière-pensée sous les auspices de la France, de l’Angleterre et de la Russie ; la question si difficile des frontières devrait être réglée à l’amiable, soit par le rétablissement des anciennes limites qui coupaient la série des états libres en deux moitiés presque complètement distinctes, soit par une ligne idéale tracée astronomiquement à travers les états encore peuplés d’esclaves ; les Américains, ces hommes si fiers, si impatiens de toute intervention étrangère, devraient consentir à se mettre sous le patronage et la haute surveillance de l’Europe ! Lorsque ces impossibilités seraient réalisées, c’est alors seulement qu’on aborderait le problème de l’esclavage et qu’on exigerait impérieusement des planteurs la transformation graduelle de leur institution divine ! Mais que le sud se rassure : il aurait le temps de se préparer au nouvel ordre de choses. Avant de faire sortir l’esclave « d’une situation qui le protège, » les propriétaires s’occuperaient de l’élever moralement et religieusement et le dresseraient, lui ou ses enfans, à la liberté future. Ils seraient garantis eux-mêmes contre la fuite de leurs nègres par des mesures efficaces prises dans le nord contre les abolitionistes ; en outre, s’ils ne pouvaient recruter leurs travailleurs noirs au moyen de la traite, ils auraient du moins la consolation d’acheter ceux du Kentucky et des autres états frontières autorisés par les conventions, non à émanciper, mais à céder leurs esclaves ; enfin l’abolition de la servitude serait subordonnée à l’assainissement de l’immense territoire du sud. Avant de rendre à la liberté les noirs des Carolines, les maîtres leur feraient dessécher le dismal swamp et les rizières inondées ; avant de fermer leurs marchés d’esclaves, les propriétaires louisianais auraient soin de faire drainer les marécages pestilentiels qui bordent le cours du Mississipi. Autant vaudrait retarder la solution de la question romaine jusqu’après la mise en culture des Marais-Pontins ! Tels sont les singuliers expédiens que propose M. Carlier pour amener l’ère de la liberté dans l’Amérique du Nord. De compromis en compromis, on finirait par atteindre enfin le sol inébranlable de la justice !


À l’ouvrage rempli de doutes, d’hésitations et de ménagemens craintifs que nous venons d’examiner, combien nous préférons l’Amérique devant l’Europe, ce livre si franc que M. Agénor de Gasparin a récemment consacré à la défense des États-Unis et à la cause des noirs ! Là du moins il ne s’agit plus d’expédiens ni de compromis, mais simplement de cette morale impérieuse que doivent professer les peuples aussi bien que les individus pour acquérir et sauvegarder le témoignage de leur conscience. La question est replacée sur son véritable terrain, celui du droit, et l’auteur s’en fait l’interprète dans un noble langage. Peut-être quelques chapitres sont-ils un peu longs et diffus, peut-être le livre gagnerait-il à être résumé : l’argumentation n’en est pas moins victorieuse, et les paroles que l’auteur adresse au peuple américain, l’adjurant de s’appuyer non sur des fictions constitutionnelles, mais sur d’immuables principes, feront vibrer, malgré quelques vivacités inutiles, un écho sympathique dans tous les cœurs honnêtes. Quant aux résultats de la guerre, M. de Gasparin, moins tranchant que ne le sont la plupart de ses adversaires les esclavagistes, n’ose prophétiser, et nous comprenons facilement sa prudente réserve. Les événemens ne prouvent point encore que les Américains aient pu oublier toutes les anciennes rivalités de parti pour s’unir contre l’esclavage, le grand ennemi, dans une même fraternité. Sur quelques points et pour certains détails, les mœurs se sont heureusement modifiées depuis l’origine de la crise ; mais on doit s’avouer avec tristesse que les nègres esclaves et affranchis attendent encore de la part de leurs concitoyens blancs la justice et la sympathie qui leur sont dues. Or, tant que la cause du nord, inattaquable au point de vue de la légalité constitutionnelle, ne sera pas encore fortifiée par un principe d’une vérité humaine et universelle, cette cause ne sera pas assurée de la victoire. Au patriotisme de fraîche date des esclavagistes, à leur tactique habile, à leur féroce exaspération, les fédéraux opposeront leurs fortes traditions nationales, leur nombre, leurs richesses difficiles à épuiser et leur persévérance à toute épreuve ; mais d’avance on ne saurait leur prédire le triomphe d’une manière absolue.

En effet, les planteurs se battent avec le courage du désespoir, car ils sentent que leur fortune, leurs troupeaux d’esclaves, leur autorité traditionnelle, leur antique influence et tous leurs privilèges de patriciens sont l’enjeu de la lutte, et pour sauver cet enjeu, où l’orgueil et les intérêts ont une égale part, ils exposent hardiment leur vie. En pleine guerre révolutionnaire, ils ne craignent pas de faire appel à toutes les mesures de salut public, de décréter des levées en masse, de terroriser les populations hésitantes. Tandis que les états du nord n’emploient qu’une partie de leurs forces et combattent, comme les Juifs de Néhémie, l’épée d’une main, la truelle ou la charrue de l’autre, les états rebelles font converger toutes les ressources nationales vers ce but unique de la guerre. Leur grand avantage est d’être parfaitement unis : courant les mêmes dangers, exposant les mêmes intérêts, ayant les mêmes passions au cœur, ils marchent comme un seul homme. On ne compte pas un traître parmi eux, car ils sont tous également abusés au sujet de l’esclavage, qu’ils regardent comme une institution divine : longtemps avant la révolte, ils avaient pu serrer les liens de la confédération actuelle en s’unissant avec la plus complète unanimité pour placer le double tabou de la loi et de la religion sur la personne de leurs esclaves. Enfin ils ont deux grands auxiliaires, l’espace et le temps. Leur territoire est grand comme la moitié de l’Europe ; ils opposent aux envahisseurs, ici des forêts impénétrables, là des marais aux miasme : mortels, ailleurs des plateaux dépourvus de routes, ou de mornes campagnes déjà dévastées par la guerre. Résolus à tenir jusqu’au dernier homme dans leur immense empire si propice aux résistances désespérées, il est possible qu’ils puissent encore prolonger la lutte pendant plusieurs années, sinon par de grandes batailles, du moins par d’incessantes guérillas.

S’il est difficile de croire au triomphe très prochain des armes du nord, il est bien plus difficile encore de croire à l’établissement définitif et à la durée de la nouvelle confédération. Tant que durera l’exaspération de la lutte et que les frontières changeantes seront sans cesse modifiées par les marches et les contre-marches des armées ennemies, cette oligarchie qui affirme avec une si grande audace ses droits à l’autonomie réussira peut-être à se faire prendre au sérieux ; mais lorsque des centaines de milliers d’hommes auront pourri sur les champs de bataille à côté des nombreuses victimes déjà sacrifiées, lorsque le million de guerriers que le sud peut mettre sous les armes en livrant toute sa population valide sera presque entièrement exterminé, comment les esclavagistes pourront-ils maintenir l’intégrité de leur territoire contre les états du nord, qui disposeront toujours d’armées considérables ? Et si la lassitude, ou, ce qui nous semble assez improbable l’influence des puissances étrangères devait amener les états libres à reconnaître la confédération rebelle et à donner ainsi à leur politique le plus éclatant démenti, comment pourraient-ils conclure une paix qui ne renfermât pas la guerre en germe ? Alors les impossibilités se révéleraient de toutes parts. Comment écarter ce redoutable problème de l’esclavage, premier et fatal grief que la paix laisserait subsister tout entier ? Comment régler à l’amiable cette question des esclaves fugitifs, si remplie de tempêtes ? Comment tracer une frontière politique entre deux régions que ne sépare aucune limite géographique ? Chose remarquable, tandis que de l’est à l’ouest la partie du continent habitée par la race anglo-américaine se divise en plusieurs régions nettement limitées par des chaînes de montagnes ou des fleuves, on chercherait vainement une seule délimitation naturelle dans la direction du nord au sud. Les rangées parallèles des Alleghanys et des Apalaches, les Montagnes-Rocheuses, la Sierra-Nevada de Californie, le Mississipi lui-même, pourraient fort bien servir de frontières à des empires ; mais ce ne sont point les crêtes de ces montagnes ou le cours de ce fleuve qui séparent les confédérations ennemies : des ruisseaux, des rivières qu’on peut passer à gué, des lignes idéales, tracées à l’aide du théodolite à travers les plateaux, les savanes, les montagnes et les fleuves, telles sont les seules frontières qu’un traité de paix puisse assigner aux états libres et aux états à esclaves. Géographiquement, ces deux groupes ne forment qu’un seul et même pays, réservé, semble-t-il, aux mêmes destinées historiques. Grâce au Mississipi, les agriculteurs et les commerçans du far-west ont pour grand port la Nouvelle-Orléans, métropole du sud, tandis que les planteurs des Carolines et de la Géorgie ont pour capitale commerciale New-York, la grande cité du nord. Ainsi, quand même une trêve passagère, vainement baptisée du nom de paix, suspendrait pendant quelque temps les hostilités, la guerre doit fatalement renaître tant que l’unité ne sera pas accomplie. Il faut que l’un des deux principes, l’esclavage ou la liberté, se reconnaisse vaincu ; il faut que les communautés du nord fassent solennellement pénitence de leurs systèmes sur la liberté du travail, et tâchent, à force d’humilité, de rentrer en grâce auprès des planteurs, sinon que la servitude des noirs, désormais flétrie comme une honte nationale, cède partout le pas au travail libre.

Eh bien ! tous les amis de la justice peuvent être remplis de joie, car depuis le commencement de la guerre c’est l’esclavage qui recule. Tandis que ses armées remportaient des victoires sur le champ de bataille de Bull’s Run, lui subissait des défaites qui, nous l’espérons, sont irréparables. Les abords du Capitule sont débarrassés des cabanons dans lesquels on enfermait les nègres esclaves, et désormais les législateurs ne risquent plus d’être troublés dans leurs harangues par les cris des fouettés ; les territoires, ces régions assez vastes pour contenir des millions et des millions d’hommes, ont été déclarés terres libres, et leur peuplement rapide ne profitera plus qu’à la civilisation ; la traite, dont le quartier-général était récemment encore à New-York et qu’une certaine opinion publique tolérait avec complaisance, est maintenant presque complètement supprimée et punie comme un crime de haute trahison ; le nombre des esclaves a diminué dans les états frontières et dans la Louisiane par la fuite et les émancipations partielles. Chose inouïe, on a même vu le président de la république américaine accorder audience à des nègres et s’humilier devant eux en avouant avec tristesse le crime national ! Des instituteurs, pacifiquement armés d’abécédaires, se sont établis dans l’archipel de Beaufort, près de Charleston, cette ville où la servitude se montrait dans toute sa rigueur, et malgré les menaces du code noir ils osent enseigner la lecture, l’écriture et l’histoire à ces hommes naguère condamnés par leurs maîtres chrétiens à la plus bestiale ignorance. Enfin une voix sortant de la Maison-Blanche a promis la liberté comme cadeau de nouvel an à tous les esclaves des rebelles, et cette voix sera certainement entendue jusque dans la plus humble cabane des plantations du sud. Un mouvement de libération, dont il est difficile de calculer l’immense portée, vient de commencer, et, pour tous ceux qui réfléchissent, forme déjà l’une des pages les plus intéressantes du grand drame de notre siècle. C’est là un triomphe qui ne peut nous être ravi, et dût le statu quo immobiliser tout à coup les partis hostiles et suspendre l’émancipation qui s’accomplit dans le silence, il n’en faut pas moins se féliciter avec joie de tous les progrès inattendus que nous a valus la rébellion des planteurs. Une chose est évidente : le mot Union signifiait autrefois maintien de l’esclavage ; il signifie aujourd’hui avènement de la liberté. Certainement il reste beaucoup à faire ; mais c’est justement parce que nous avons conscience de la grandeur de l’œuvre que nous saluons avec joie chaque petite victoire.

Quoi qu’il en soit, nous le répétons, le peuple américain sortira de cette épreuve plus fort, parce qu’il en sortira plus moral. On ne peut lui promettre une victoire prochaine sur les oligarques du sud ; mais ce qu’on peut lui promettre, c’est que bientôt il ne partagera plus avec ses voisins la honte de l’esclavage, c’est que l’Union ne sera plus un mensonge, c’est qu’un premier et hideux compromis entre la liberté et la servitude n’obligera pas la machine politique à fonctionner par une série d’autres compromis, c’est-à-dire d’autres mensonges. Et l’esclavage réprimé ou simplement resserré dans un domaine plus étroit ne se présentera plus au monde avec la sanction que lui offrait l’étonnante prospérité de la république tout entière. Le commerce prodigieux de New-York, les richesses de Boston, les colonies fondées si rapidement dans les solitudes de l’ouest, n’excuseront plus comme naguère la vente des nègres aux yeux des vulgaires adorateurs du succès. La cause sera scindée, et l’on saura désormais faire la part du juste et de l’injuste dans la prospérité aussi bien que dans les malheurs du peuple américain.


ELISEE RECLUS.


V. DE MARS.