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Essais et Notices, 1863/Mémoires d’Histoire ancienne et de Philologie

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Mémoires d’Histoire ancienne et de Philologie
Revue des Deux Mondes2e période, tome 46 (p. 508-512).
Mémoires d’Histoire ancienne et de Philologie

Mémoires d’Histoire ancienne et de Philologie, par M. Émile Egger, de l’institut[1].


Ce volume est un recueil de mémoires publiés à diverses époques dans des journaux savans. M. Egger a pensé qu’il ne fallait pas les y laisser, et qu’il était bon d’en rendre la lecture plus facile aux gens qui auraient besoin de les consulter. En les réunissant, il a rendu un véritable service à ceux qui veulent s’instruire. Ces mémoires traitent de sujets très différens. S’il y en a quelques-uns qui touchent à de hautes questions de littérature et d’histoire, le plus grand nombre semble, au premier abord, d’un intérêt beaucoup plus mince, et bien des gens sans doute, en lisant la table des matières placée en tête du volume, se demanderont si c’était bien la peine de se donner tant de mal pour déchiffrer quelques mots douteux sur des fragmens de papyrus ou des tessons de poterie. Là pourtant est la véritable importance du livre de M. Egger ; c’est par ces études de critique philologique et d’archéologie qu’il est sûr de plaire aux esprits sérieux, seul public auquel il s’adresse. Il est là plus à son aise, plus véritablement original, que lorsqu’il traite des sujets tout à fait littéraires, et l’on voit bien que son goût, comme son talent, le porte de préférence vers l’érudition. Cette préférence n’a rien qui doive surprendre, et tous ceux qui ont mis la main à des travaux de ce genre la comprendront bien. Les gens du monde, qui ne jugent guère que par le dehors et l’apparence, plaignent beaucoup les archéologues et les érudits de s’exiler dans ces recoins obscurs de la science plutôt que de suivre la grande route de la littérature, où l’on voyage si à l’aise et en si nombreuse compagnie ; mais ceux-ci ne se trouvent pas si à plaindre qu’on le suppose. C’est précisément parce que le chemin où ils marchent est solitaire qu’ils ont tant de plaisir à y marcher. Il a l’avantage qu’on peut toujours y trouver quelque endroit inexploré, et s’y faire, à l’écart, loin du bruit, un petit domaine. Si petit qu’il soit, il est tout à nous, et l’on s’y sent à l’aise, quand on n’aime pas à vivre sur le terrain d’autrui. Les résultats qu’on obtient, en se livrant à ces études spéciales, peuvent paraître insignifians au plus grand nombre ; mais ils charment celui qui les a trouvés, parce qu’au moins ils lui appartiennent. Il sait bien d’ailleurs que, dans les sciences d’observation comme l’archéologie, tout a son importance, qu’une vérité conduit à l’autre, et que personne ne peut dire si ce monument informe qu’on déblaie, si ces lignes qu’on déchiffre dans une inscription presque effacée ne mettront pas quelque esprit pénétrant sur la voie des plus belles découvertes. Cela suffit à expliquer la passion qu’excitent, chez ceux qui les cultivent, certaines sciences que le monde trouve arides et rebutantes, et comment de nobles esprits les préfèrent à d’autres travaux qui demandent moins de peine et donnent plus de renommée.

Les livres comme celui de M. Egger ont un autre avantage que de nous apprendre un certain nombre de faits nouveaux ; en nous montrant réunie l’œuvre entière d’un homme, et pour ainsi dire toute sa vie scientifique, ils nous permettent de distinguer, avec la nature particulière de son esprit, la tendance générale de la science de son temps. Il n’est pas besoin de beaucoup de peine pour trouver de quel côté la critique de M. Egger se porte le plus volontiers. Une énumération rapide des principaux mémoires contenus dans son livre montrera suffisamment quels sujets il aime surtout à traiter et les résultats qu’il veut tirer de ses études. Nous le voyons s’occuper successivement à établir les formalités de l’état civil chez les Athéniens, les moyens qu’employaient les Grecs pour garantir de toute fraude leurs poids et leurs mesures, à chercher quels étaient les divers genres de billets dont ils se servaient dans leur commerce, et s’ils ont connu la lettre de change ; La découverte d’un inventaire de dépenses pour la construction du temple d’Érechthée l’amène à se demander quel était le prix du papier au temps de Périclès, et il trouve que ce prix était très élevé, puisqu’une feuille de papyrus coûtait 30 centimes de plus qu’une planche de bois de la même dimension. Comment donc pouvait-on suppléer au papier pour les usages ordinaires de la vie ? M. Egger nous l’apprend dans un mémoire où il s’occupe de ces fragmens de poterie (ostraka) qui se retrouvent en si grand nombre dans l’Egypte, et sur lesquels il y a encore des traces d’une ancienne écriture ; ce sont d’ordinaire où des reçus donnés aux contribuables par les percepteurs de l’impôt public, ou les quittances des soldats aux officiers chargés de les payer. Une inscription romaine des derniers temps de la république, qu’il étudie avec un grand soin, lui fait découvrir chez les anciens une vertu que nous croyions toute moderne, la charité. Il s’agit d’un homme de bien qui veut qu’on grave sur son tombeau qu’il aimait les pauvres. Ce qu’il importe de remarquer, c’est que celui qui parle ainsi n’est pas un philosophe : on ne serait pas surpris de lui voir ces sentimens ; c’est un simple affranchi, un joaillier de la voie sacrée, margaritarius de via sacra. N’est-il pas remarquable de voir comment, aux approches du christianisme, ces grandes leçons d’humanité données par la philosophie descendent jusque dans le peuple ? Enfin un des plus curieux mémoires du livre est consacré à étudier les fragmens de Polémon, un écrivain touriste, comme on le dirait aujourd’hui, et cette étude révèle dans l’antiquité la plus reculée l’existence de certaines professions que l’on ne supposait pas aussi anciennes : d’abord celle des ciceroni ; il y en avait, sous le nom de périégètes et de mystagogues, dans les temples célèbres et dans les villes importantes de la Grèce. Ils étaient, comme les nôtres, à l’affût des visiteurs ; comme les nôtres aussi, ils les supposaient crédules, et, selon Lucien, pour embellir le passé des monumens qu’ils montraient, ils ne se faisaient pas faute de débiter beaucoup de fables. Plusieurs d’entre eux avaient couru le monde, et M. Egger raconte qu’au retour ils écrivaient la relation de leurs voyages à l’usage de ceux qui voulaient faire comme eux. Voilà une belle antiquité trouvée à nos Guides du voyageur ! Je pourrais poursuivre cette énumération ; mais ce que j’ai dit suffit, je crois, pour montrer quelles sont les préférences de l’érudition de M. Egger. Elle ne se perd pas dans les questions oiseuses ; elle a partout quelque chose de pratique et de vivant ; elle cherche dans l’antiquité l’analogue de nos sentimens et de nos usages ; elle se demande comment les gens d’autrefois, en présence des besoins et des difficultés que nous rencontrons devant nous, les ont surmontés. C’est ainsi que l’archéologie de notre temps s’est résolument placée au milieu de la vie des anciens, mais non pas seulement dans cette vie artificielle et arrangée que les historiens nous racontent : elle veut descendre plus bas, et saisir ce qu’on a appelé le tous les jours et la vie familière. Jusqu’ici le résultat de ces études a fait reconnaître que le plus souvent les mêmes besoins avaient amené les mêmes inventions, qu’il n’y a presque aucun de nos usages que les anciens n’aient pratiqué de quelque manière, et qu’en somme leur vie était bien plus semblable à la nôtre qu’on ne se l’était figuré. C’est de là qu’est parti un illustre archéologue, devenu subitement un grand historien, M. Mommsen, pour donner à ses ouvrages un intérêt tout nouveau. Par une manœuvre tout à fait contraire à celle d’Augustin Thierry, qui rendit à notre moyen âge sa couleur véritable en évitant de se servir des expressions qui rappellent l’époque moderne, M. Mommsen a hardiment jeté le monde moderne au milieu de ce monde ancien. Quand il parle des Gracques, on croirait qu’il est question de 89. Il a sans cesse à la bouche les mots de démocrates, de parlementaires et de clubistes. Les soldats de Sylla deviennent chez lui des lansquenets, les troupes espagnoles de Sertorius sont des guérillas, tandis que Mithridate est appelé un sultan, le lieutenant du roi des Parthes son vizir, et Pompée un caporal. Il peut y avoir là bien des exagérations, et M. Mommsen n’est pas homme à faire les choses à demi ; mais il faut reconnaître aussi que ces assimilations hardies, en nous faisant les contemporains de cette antique histoire, la rendent pour nous singulièrement vivante.

Une des parties les plus remarquables du livre de M. Egger est celle qui contient les quelques mémoires où il essaie de lire et d’expliquer des papyrus égyptiens. Pour faire comprendre l’importance de ces travaux, il faut donner quelques indications rapides.

Notre siècle s’est fait remarquer en toutes choses par une incroyable curiosité d’esprit. Dans l’érudition, cette curiosité, s’est trahie par les efforts qu’on a faits pour découvrir des textes nouveaux. Depuis le XVe siècle, cette ardeur de découvertes qui fit la gloire de la renaissance s’était fort attiédie, et l’on se contentait d’expliquer et de commenter les auteurs anciens qu’on possédait. Ils ne nous ont pas suffi, et nous avons voulu en trouver d’autres. Ce serait une histoire intéressante, et qui nous ferait honneur, que le récit de tous les essais qu’on a tentés de nos jours et des prodiges d’invention qu’on a imaginés pour enrichir de quelques pages ou seulement de quelques lignes le trésor littéraire qui nous vient de l’antiquité. Nous avons beaucoup fait nous-mêmes : le hasard a fait plus encore. D’abord, à la fin du siècle dernier, la découverte d’une bibliothèque parmi les ruines d’Herculanum donna aux savans de grandes espérances qui ne se sont pas toutes réalisées. Le malheur a voulu que cette bibliothèque fût celle d’un épicurien entêté qui ne s’est soucié de recueillir que les ouvrages des philosophes de sa secte. Ces livres, si péniblement déroulés et déchiffrés, ne se sont trouvés contenir qu’une sorte de scolastique ennuyeuse et des démêlés éternels avec les stoïciens. C’était une déception. Heureusement que nous avons eu, peu de temps après, pour nous consoler, la découverte des palimpsestes de Milan et les travaux du cardinal Maï. On sait comment cet infatigable philologue parvint à lire dans des manuscrits grattés, et au-dessous de traités théologiques, des lignes anciennes et imparfaitement effacées. C’est ainsi qu’il nous rendit les lettres de Fronton et de Marc-Aurèle, les fragmens des plaidoyers de Cicéron et de sa République. Toutefois les palimpsestes ne sont pas inépuisables. Quand on eut achevé de déchiffrer ceux qui se laissaient lire, il fallut bien se tourner d’un autre côté. Les bibliothèques de l’Europe, étudiées par tous les savans depuis quatre siècles, ne pouvaient plus contenir de trésors cachés ; on eut l’idée de fouiller celles des monastères de l’Orient ; mais la moisson ne fut pas très riche, car on ne tira guère du mont Athos que le fabuliste Babrius, et ce n’était pas grand’chose. Cette fois il semblait bien que tout était fini et qu’il n’y avait plus d’espoir de rien trouver de nouveau, quand il arriva de l’Egypte, mieux explorée, un assez grand nombre de papyrus sur lesquels on ne tarda pas a reconnaître des caractères grecs. On les avait trouvés dans des tombeaux où ils étaient employés à envelopper des momies, ou même quelquefois déposés, comme dans des sortes d’archives de famille. Aussitôt toute l’Europe savante se mit à l’œuvre pour les déchiffrer. En France, la bibliothèque du Louvre en forma une collection assez nombreuse, et l’illustre érudit qui semblait avoir pris l’Égypte comme son domaine, M. Letronne, fut chargé de les lire et de les publier. Ce n’était pas un travail facile. Il fallait se familiariser avec ces écritures cursives qui changent suivant les pays, les temps et les hommes, deviner le sens de mots qu’on n’avait jamais vus ailleurs, se reconnaître au milieu des variations d’une langue populaire toujours flottante et renouvelée, sans cesse corrompue par toutes ces nations grecques et barbares dont le mélange formait la société égyptienne. Toutes ces difficultés ont été surmontées, et les découvertes qu’on a faites ont largement payé la peine qu’il a fallu prendre. La littérature y a gagné des vers d’Homère et d’Alcman, des fragment d’Isocrate et d’Hypéride. L’histoire y a gagné plus encore. Ces papiers de rebut, dont on garnissait des cercueils, revenus au grand jour après plus de vingt siècles, sont en train de nous apprendre toute une civilisation que nous ne connaissions pas. Ils nous révèlent mille détails curieux sur l’Égypte des Ptolémées. Saurait-on sans eux, par exemple, qu’il existait dans le Sérapéum de Memphis de véritables couvens d’hommes et de femmes qui subsistaient d’une sorte de dîme en nature que leur payait le roi d’Égypte[2] ? On peut dire que tous ces manuscrits, même ceux qui paraissent les plus insignifians et les plus barbares, ont leur importance. Sans doute ce ne sont pas des lettrés qui les ont écrits, et ce n’est pas cette langue grossière, mêlée de copte, et de syriaque, qu’on parlait au Musée ; mais la langue populaire mérite aussi d’être étudiée : il y a un grand profit à pénétrer par elle jusque dans les habitudes et l’état social d’un peuple, surtout à cette époque où s’accomplissait dans le peuple et par le peuple la plus grande révolution religieuse que le monde ait vue. Cette révolution, nous ne la connaissons que par ses livres officiels. Les écrivains ecclésiastiques ne nous ont dit d’elle que ce qu’ils ont voulu, et les historiens païens, qui ne s’occupaient guère que des hautes classes de la société, où elle n’a pénétré que plus tard, semblent ne l’avoir véritablement aperçue que le jour où elle a triomphé. Qui sait s’il ne nous viendra pas un jour de ces papyrus d’Egypte quelques révélations qui nous’permettront de la mieux juger [3] ? Tout espoir est permis à ce sujet, s’il est vrai, comme l’affirme M. Mariette, que derrière les pyramides de Sakkarak gisent encore, dans un même cimetière, des milliers de sarcophages gréco-égyptiens que personne n’a explorés.

Ces réflexions expliquent l’importance que les savans attachent au déchiffrement des papyrus égyptiens. Ceux dont M. Egger s’est occupé dans son ouvrage, et qui contiennent, avec quelques vers nouveaux du poète Alcman, des détails sur la comptabilité des rois d’Égypte, ont été expliqués par lui avec beaucoup de pénétration et de sûreté. Du reste, l’Institut a prouvé le cas qu’il faisait de ces travaux en adjoignant l’auteur à M. Brunet de Presles, pour achever la lecture et préparer l’impression des papyrus du Louvre.


GASTON BOISSIER.


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V. de Mars.

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  1. Paris, Auguste Durand.
  2. Voyez le mémoire de M. Brunot de Presles sur le Sérapéum de Memphis.
  3. M. Egger a retrouvé sur un fragment de poterie quelques lignes qui étaient certainement une prière ou une amulette écrite par un chrétien d’une époque très reculée.