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Essais et Notices/La Guerre du Liban et l’état de la Syrie

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ESSAIS ET NOTICES
LA GUERRE DU LIBAN ET L’ETAT DE LA SYRIE [1]


La guerre qui vient d’éclater dans le Liban n’était pas difficile à prévoir. Les hostilités de l’année dernière n’avaient été que momentanément suspendues, et bien que l’avantage fût resté aux chrétiens, les Druses brûlaient de prendre leur revanche. Et cependant, s’il l’eût voulu, le gouvernement turc eût aisément prévenu la catastrophe qui vient d’avoir lieu. En effet, que sont au fond ces adversaires si acharnés ? Des paysans aux mœurs patriarcales, dont chacun possède, une maison et un verger. Pour troubler la paix, il fallait la malice et la ruse de tiers intéressés à la ruine commune, tandis qu’il suffisait pour la maintenir de la moindre intervention d’un gouvernement bien intentionné, fût-il aussi faible même que celui de l’empire turc. Que les pachas de Damas et de Beyrouth se bornassent à empêcher les deux partis de venir dans ces deux villes acheter de la poudre et des armes, qu’ils eussent à leur disposition deux milliers d’hommes au plus prêts à se transporter dans la montagne au premier signal : ces mesures si simples auraient empêché toute collision sérieuse entre gens qui, après tout, ne vont à la guerre que malgré eux. Sauf quelques gros mots, quelques horions échangés, la paix n’eût pas été autrement troublée, et chacun se fût occupé de moissonner ses orges ou de fumer sa pipe le soir, entouré des siens, sous sa vigne et son figuier.

Au contraire, que fait le gouvernement turc ? De longue main ses agens excitent les Druses contre les chrétiens, et les chrétiens contre les Druses, promettant au faible de l’appuyer contre le fort, au fort de le laisser faire. En même temps les Druses, pendant tout l’hiver, demeurent libres de s’approvisionner d’armes et de munitions, et lorsque les chrétiens, à leur tour, commencent à prendre leurs mesures, on les empêche de sortir des villes avec leurs armes habituelles, sans lesquelles, en tout temps, aucune personne prudente ne s’aviserait ici de voyager ou de prendre l’air. Les Druses ayant enfin terminé leurs préparatifs, le gouvernement retire précipitamment de Syrie toutes les troupes régulières, et. laisse Damas, la capitale, une ville de. cent cinquante raille âmes, sous la garde de moins de trois cents misérables soldats, La guerre alors éclate. Les consuls de France, d’Angleterre, de Russie et des autres puissances s’émeuvent, s’assemblent, délibèrent, font des représentations collectives et isolées au pacha de Beyrouth et au vice-roi de Damas, demandent des garanties pour la vie et les propriétés de leurs résidens et des populations chrétiennes, que le fanatisme musulman, excité par les circonstances, menace d’un massacre général. Les pachas amusent les consuls par des délais ; tantôt ils affirment qu’ils vont prendre des mesures efficaces, tantôt ils prétendent qu’ils ne peuvent rien faire, qu’ils n’ont ni troupes ni argent, tantôt enfin ils répondent que les consuls n’ont pas le sens commun, et qu’un pacha deviendrait fou, s’il était obligé de recevoir toutes leurs visites et de lire toutes leurs missives. Pendant que les consuls déconcertés hésitent, ne sachant à quoi s’en tenir, et peut-être ne s’accordant pas, le gouvernement turc poursuit tranquillement les fins de sa politique en attisant le feu de la guerre, soit par une traîtreuse neutralité, soit par une traîtreuse intervention. Des vaisseaux européens arrivent cependant à Beyrouth et font quelques démonstrations d’urgence ; mais les pachas, qui savent bien que les commandans agissent sous leur propre responsabilité, et n’ont pas eu le temps de recevoir des ordres supérieurs, rient dans leur barbe en les voyant jeter l’ancre, croiser, faire fumer leurs machines, et laissent les massacres se continuer. Le grand secret de la politique turque a toujours été de battre les uns par les autres, et surtout de temporiser. Les Arabes, qui ont eu le temps d’étudier le caractère de leurs oppresseurs, disent proverbialement que « le sultan fait la chasse aux gazelles sur un âne boiteux. »

Les résultats de cette tactique des pachas ne se sont pas fait attendre. D’abord on a vu des districts entiers ravagés par les flammes, et la désolation établissant son règne dans ces vallées naguère riantes, que les premiers efforts de l’industrie et de l’agriculture européennes avaient commencé à enrichir. Puis aux scènes de dévastation ont succédé les scènes de carnage. Les chrétiens, surpris, mal armés, intimidés ou trahis par les Turcs, voyaient tomber successivement au pouvoir de l’ennemi toutes les forteresses sur lesquelles ils comptaient. Chaque défaite était suivie du pillage, de l’incendie et du massacre. Après les premiers revers, la terreur s’emparait des populations entières, qui, abandonnant leurs villages, au risque d’être atteintes et immolées le long des chemins, s’enfuyaient, hommes, femmes, enfans, vieillards, vers Beyrouth et vers Damas. Un grand nombre périssaient avant d’arriver. Bientôt ces deux villes regorgeaient de pauvres fugitifs, aux besoins desquels la charité chrétienne trouvait à peine les moyens de pourvoir. La présence de ces multitudes donnait à la ville de Damas un aspect insolite impossible à décrire : chaque maison chrétienne avait recueilli une ou deux familles de montagnards dont les visages hâlés, les vêtemens de cotonnade bleue et la fière attitude contrastaient singulièrement avec les robes de soie, la peau blanche et la politesse féminine des citadins. Des centaines de malheureux étaient entassés pêle-mêle dans les bâtimens du patriarcat grec, dans les khans et dans les églises. Les rues fourmillaient de mendians. La femme du pauvre et la fille du riche recouraient également à la générosité du passant, et vous donniez peut-être l’aumône, sans le reconnaître, à l’orphelin du scheikh ou du villageois aisé qui naguère, dans vos courses de montagne, s’empressait à la rencontre du mouzafir, et l’invitait à accepter sous son toit le repas et le gîte que l’hospitalité orientale est toujours prête à offrir. Ce que la charité des chrétiens de Damas a fait dans de telles circonstances est énorme. Et cependant, depuis un an environ, le prix des denrées est extrêmement élevé et le commerce nul, en sorte que toutes les classes, principalement parmi les chrétiens, qui presque tous vivent de leur travail ou de leur négoce, ont eu beaucoup à souffrir. La plupart, qui avaient peine à nourrir leurs familles, n’avaient assurément nul besoin de voir arriver chez, eux des bandes de bons amis de la montagne, sans aucune ressource, quelques-uns sans vêtemens, et tous doués d’un excellent appétit. Les fugitifs ont trouvé cependant une réception cordiale. On s’est arrangé de manière à ne pas manquer de pain, et même à tuer le veau gras. Ceux qui étaient nus ont été habillés, et beaucoup semblaient tout étonnés de se voir si bien mis. Pour suppléer d’ailleurs aux lacunes ou aux irrégularités de la charité privée, l’église grecque orthodoxe distribuait chaque jour six mille pains, d’autres aumônes en argent ou en nature, et chacune des moindres sectes suivait cet exemple.

Les devoirs de l’hospitalité chrétienne ne sont pas les seuls soins qui aient préoccupé les habitans de Damas. Les événemens poursuivaient leur marche, et les foules rassemblées en cette ville prêtaient l’oreille d’heure en heure avec une curiosité avide aux renseignemens apportés par de nouveaux fugitifs ou par des messagers de la montagne. Ce n’étaient que récits d’actes de bravoure sanguinaire, de rude générosité, ou de cruauté pure et simple de la part des Druses, de trahison et de lâcheté de la part des Turcs, d’évasions miraculeuses et quelquefois d’héroïsme de la part des chrétiens. On attendait avec anxiété et avec une terreur anticipée les nouvelles de chaque bataille et de chaque siège, et ces nouvelles, uniformément désastreuses, venaient tour à tour faire frissonner la multitude comme les arbres d’une forêt aux approches de la tempête. Kanâkir, Saïda, Rashâya, Deir-al-Kamar, Hasbàya, Zahleh, partout déroute, carnage, ruine complète. Zahleh était tombée la dernière. Zahleh, la fière Zahleh avait, hélas ! bien mérité son sort. L’intolérance religieuse y avait établi son quartier-général. Depuis plusieurs années, Zahleh s’était soustraite à l’autorité du gouvernement turc, et s’était constituée en république théocratique sous la direction des pères jésuites. La religion catholique apostolique et romaine étant la religion de l’état, non-seulement les missionnaires protestans avaient été chassés plusieurs fois, et même tout récemment, de la manière la plus brutale, mais les Grecs eux-mêmes, qui habitent Zahleh et y possèdent des propriétés depuis plusieurs siècles, n’avaient pu rebâtir leur église et rétablir leur école. L’archevêque orthodoxe, Mgr Méthodius, s’étant un jour rendu à Zahleh pour la visite de son diocèse, reçut la nuit suivante la visite des pentarques [2], qui le sommèrent de quitter la ville immédiatement. En vain demanda-t-il un délai, s’excusa-t-il sur l’impossibilité de trouver une monture à pareille heure, et réclama-t-il au moins l’autorisation de laisser son bagage pour le faire prendre le lendemain. Il fut obligé de partir au coup de minuit, à pied, seul et avec sa malle sur le dos. Un voyageur musulman qui traversait Zahleh il y a trois semaines dut mettre pied à terre, comme les chrétiens étaient tenus de le faire en entrant à Damas avant le règne d’Ibrahim-Pacha. Après avoir été pendant plusieurs années le fléau des autres sectes, même catholiques, les Zahliotes trouvèrent le moyen d’envelopper tous les chrétiens dans leur propre querelle avec les Druses. La guerre commença ; mais au lieu de porter secours, pomme ils le pouvaient, à leurs coreligionnaires menacés, ils s’enfermèrent dans leurs murs. Au moment où ils se virent eux-mêmes assiégés par les Druses, l’armée maronite vint à leur aide : ils refusèrent de la laisser entrer, attribuant au général Joseph Kârim des projets de conquête. Au reste, ils n’ont pas été les plus maltraités encore. Ils ont perdu sept cents hommes, mais ils en ont tué quinze cents aux Druses. Leur ville a été prise et brûlée, mais ils ont pu échapper avec leurs familles et leurs objets les plus précieux, et rejoindre l’armée de Kârim, qui avait bien voulu les attendre à quelque distance.

Telle n’a point été la fortune des malheureux habitans de Hasbâya. La population de cette ville se composait des nombreux émirs musulmans de la famille Schahâb, ennemis jurés des Druses, de plusieurs milliers de Grecs orthodoxes, d’un assez grand nombre de Maronites, et d’une communauté protestante cruellement persécutée par tous les autres cultes. Les protestans toutefois, au moment du danger, firent cause commune avec les émirs et leurs concitoyens pour la défense de la patrie. Le vieux Barakât lui-même, aimé et vénéré de toute la montagne, à cause de sa piété, voulut marcher au combat malgré ses soixante-quinze ans, et combattre à côté de son fils Mansour. Ce fut Mansour qui, se frayant seul un passage à travers les rangs des Druses, saisit le drapeau ennemi, trancha la tête à celui qui le portait, et revint, brandissant son trophée, au milieu des chrétiens. Ceux-ci cependant finirent par faiblir malgré l’aide des Turcs, qui, sans faire beaucoup pour eux, se décidèrent à tirer deux coups de canon contre les Druses, et offrirent aux chrétiens vaincus un refuge dans la forteresse à la condition de crier : Dieu rende le sultan victorieux ! et de livrer leurs armes. Environ onze cents hommes acceptèrent cette condition, et Osman-Bey, le colonel turc, signa avec eux un traité par lequel il garantissait la vie des chrétiens sur sa propre tête. Après les avoir désarmés, il les garda environ dix jours dans le château, mourant de faim, car, aux termes du traité, il ne s’était pas engagé à les nourrir, et ils ne pouvaient sortir pour se procurer des vivres. Osman jugea prudent alors d’envoyer les fusils de ses hôtes à Damas sous escorte. Les Druses, bien entendu, dispersèrent le détachement et s’emparèrent des armes, sans coup férir, à une heure de Hasbâya, après quoi, ils vinrent briser les portes de la forteresse, sans qu’Osman ni ses soldats opposassent la moindre résistance, et déclarèrent que leurs chefs voudraient bien se contenter des têtes des émirs et d’un certain nombre de chrétiens dont ils avaient la liste. Cependant Naïfa, la sœur de Saïd-Bey, le général en chef des Druses, avait parmi les chrétiens quelques amis particuliers auxquels elle fit offrir un refuge chez elle. Au nombre de ces derniers était le vieux Barakât, mais parmi ceux dont la tête était demandée était son fils Mansour. Barakât se jeta sur son fils, et, le tenant étroitement embrassé, déclara que rien ne le séparerait de lui. Les Turcs, remplissant le rôle de médiateurs à leur manière, tâchèrent de lui représenter que la chose était impossible, et que la raison voulait qu’il consentît à vivre et abandonnât son fils. Ne pouvant le persuader, ils les laissèrent tous deux aux Druses, qui les mirent immédiatement à mort. Alors commença une scène de carnage dont rien ne peut faire comprendre l’horreur. Mille cinquante hommes désarmés, tant chrétiens qu’émirs, furent massacrés l’un après l’autre, sans qu’on fît aucune distinction entre ceux qui se trouvaient sur la liste de proscription et ceux qui devaient être épargnés. Les soldats turcs présidaient à la boucherie sans y prendre part, se bornant à maintenir l’ordre. Les prisonniers, frappés de stupeur, se laissaient immoler sans résistance et sans chercher à fuir. L’une des premières victimes fut George, le chef civil de la communauté grecque, entre les mains duquel se trouvait l’acte de capitulation signé par Osman-Bey, talisman, hélas ! sans vertu. Le chef de la communauté protestante fut plus heureux. Passant par-dessus les vivans et les morts, il parvint à se frayer un passage jusqu’à une petite chambre de derrière, déjà remplie de chrétiens et d’émirs destinés à être égorgés les derniers. Quand les Druses en furent là, Nâgif se débarrassa lestement de ses habits, se souilla de sang et s’étendit par terre, comme s’il eût déjà été assassiné et dépouillé. Les Druses, trompés par l’apparence, tuèrent sur lui trois ou quatre autres chrétiens, dont les cadavres ne servirent qu’à le mieux dé1 rober à leur attention. La nuit venue, il se leva, se vêtit d’une chemise ensanglantée, d’un large pantalon arabe qu’on avait laissé à l’un des morts, et, ayant fait un trou au mur, passa dans la chambre voisine, où se trouvait un four avec une ouverture qui donnait dans le jardin. Demeurer, sortir était également chanceux : il fallait toutefois prendre un parti sans attendre. Il sauta dans le jardin, et du jardin dans la rue ; puis il se dirigea vers la maison de Nâïfa, marchant de quartier en quartier à la lueur de l’incendie ; mais bientôt il se trouva entre deux maisons en flammes et à quinze pas d’une troupe de Druses. Il s’arrêta, il hésita, puis tout à coup, prenant sa résolution, il se précipita dans les flammes en s’écriant : « Mieux vaut tomber entre les mains de Dieu, qu’entre les mains des hommes ! » Heureusement le feu n’occupait en cet endroit qu’un espace de quelques mètres. Il les franchit rapidement sans savoir où il allait, et se trouva dans une cour déserte d’où il put gagner sain et sauf la maison de refuge. Quelques jours après, Nâgif arrivait à Damas sous la conduite d’un Druse auquel il avait payé une somme considérable pour rançon de sa vie. Bientôt le colonel qui avait assisté au massacre de Hasbâya, Osman-Bey, vint lui-même à Damas avec ses compagnons d’armes, Les dépouilles des vaincus et les ornemens des femmes chrétiennes, que les brocanteurs ne tardèrent pas à vendre à la criée dans tous les bazars, formaient la plus grande partie de leurs bagages. La mitre et la chasuble de l’archevêque de Hasbâya étaient devenues la conquête de l’un des officiers, Moustafa-Bey, dont le retour triomphal fut joyeusement fêté par les cris d’allégresse de ses femmes, qui se faisaient entendre dans tout le quartier voisin de son habitation.

Il faut reconnaître toutefois que la conduite d’Osman-Bey n’avait pas été du goût de tous ses collègues. Le gouvernement ayant proposé au conseil d’état de déclarer que lui et sa troupe n’avaient fait que leur devoir, Rays-Pacha conseilla au divan de ne pas émettre un pareil vote avant d’en avoir pesé les conséquences. Les colonels de la garnison de Damas s’abstinrent de rendre visite à Osman, et l’un d’eux, s’étant trouvé face à face à la parade avec le bey, lui dit : « Il se peut que vous soyez un homme d’honneur ; mais votre sabre est déshonoré. » Osman répondit : « Aucun poids ne m’est plus lourd que celui de Hasbâya ; mais le premier devoir d’un soldat, c’est d’obéir. »

Depuis les massacres qui avaient fait affluer tant de malheureux vers Damas, la population chrétienne de cette ville se sentait de plus en plus menacée. Les tragédies de Marach, d’Alep et de Djeddah étaient dans toutes les mémoires. Personne n’ignore à quelles extrémités peut se porter le fanatisme musulman sur la moindre excitation. Lors de la révolte des cipayes, peu s’en fallut qu’un massacre général des Européens et des chrétiens n’eût lieu en Syrie. Certains bruits, qui s’étaient répandus alors, donneront quelque idée de la façon curieuse dont la population turque apprécie ses rapports avec l’Europe. On disait que les musulmans indiens, avec une célérité digne des chevaliers de l’Arioste, avaient subitement passé la frontière britannique, saccagé la ville de Londres, chassé la reine et ses vizirs, qui, avec les débris de leur armée, s’étaient réfugiés à Constantinople, d’où la Russie sollicitait leur extradition. Le sultan hésitait à déférer aux vœux de la Russie en considération de l’empressement avec lequel la reine Victoria avait envoyé une armée et une flotte au secours de son suzerain lors de la guerre de Crimée, service que le prince des croyans avait d’ailleurs daigné reconnaître en exemptant pour trois ans l’Angleterre, ainsi que la France et la Sardaigne, du tribut annuel dû par tous les grands vassaux infidèles. Cette condescendance d’Abdul-Medjid était l’objet d’un blâme général. Les plus zélés déclaraient que le moment était venu d’exterminer tous les mécréans, à l’exemple de ce qui avait eu lieu dans l’Inde. On s’attendait à cet événement de jour en jour. Il était très peu sûr pour les chrétiens de se montrer hors de leurs quartiers, ou d’aller respirer l’air de la campagne ; le moindre incident, la moindre rixe entre un musulman et un raya aurait pu avoir immédiatement les conséquences les plus funestes. L’affaire de Djeddah arriva sur ces entrefaites, et l’impunité momentanée des auteurs de l’attentat vint augmenter à un tel point l’exaltation musulmane que c’en était fait des chrétiens de Damas, si la nouvelle du bombardement de Djeddah par les Anglais fût parvenue un jour plus tard. Cette nouvelle produisit un effet merveilleux : les musulmans déclarèrent que l’Angleterre était toute-puissante, qu’il n’y avait que l’Angleterre au monde, qu’eux-mêmes étaient Anglais, et leur fanatisme prit tout à coup les dehors de l’affection la plus fraternelle pour tous les chrétiens, de la politesse la plus obséquieuse envers tous les Européens et leurs domestiques.

Malheureusement l’Angleterre ne sut point conserver en Syrie l’ascendant que le tardif et incomplet châtiment de Djeddah avait suffi pour lui conquérir. Au lieu de se faire respecter en Orient, elle parut prendre à tâche de s’y faire assimiler à une puissance secondaire [3]. Les instructions qu’elle donnait à ses agens semblaient être de ne contrarier en rien le gouvernement turc. Il en résulta que les sujets anglais eux-mêmes furent exposés à des vexations que le roi de Naples ne tolérerait pas. L’Angleterre est arrivée de la sorte à détruire en ce pays non-seulement sa propre influence, mais aussi, jusqu’à un certain point, celle des autres nations civilisées, car les Orientaux ne distinguent pas, et il est impossible qu’une puissance européenne perde son prestige à leurs yeux sans que toutes les autres en souffrent. L’impression générale des musulmans en Syrie est que les princes francs, affaiblis ou divisés, intimidés en même temps par la puissance colossale de l’empire turc, sont incapables de protéger réellement leurs propres sujets, à plus forte raison les rayas, en sorte que si un massacre avait lieu, le sultan ordonnerait au pacha de Beyrouth de saluer les pavillons français et anglais, et tout serait dit. Il en résulte que nous vivons de jour en jour et d’heure en heure dans l’attente d’un drame effroyable qui mettra fin aux destinées du christianisme en Syrie, et que l’histoire connaîtra sous le nom du massacre de Damas !

À voir comment les choses se passent dans la montagne, on jugeait qu’un massacre à Damas, suivi de faits analogues dans les autres villes de Syrie, serait non-seulement une éventualité probable, mais une affaire réglée d’avance. Le gouvernement turc trouve que les chrétiens de l’empire, en particulier ceux de Syrie, commencent à se départir singulièrement des conditions auxquelles le Coran leur permet de vivre. Depuis la promulgation du tanzimat et surtout du hatti-howmayoun qui a suivi la guerre de Crimée, les chrétiens osent affirmer et souvent même revendiquer leurs droits aux concessions proclamées à la face de l’Europe, et plus d’une fois les musulmans, tenus en échec par l’influence des consuls, n’ont pu empêcher les chrétiens de se prévaloir du firman et de l’exécuter eux-mêmes à leur profit. Les chrétiens de la nouvelle génération et une partie de ceux de l’ancienne ont dépouillé le turban noir, les vêtemens obscurs et l’air craintif qui étaient l’apanage légal et héréditaire des hommes de leur religion, pour revêtir le tarbouch écarlate des Osmanlis, les robes aux mille couleurs, dont les vrais croyans avaient seuls le droit de se parer. On les voit affecter l’air dégagé des enfans de la Grèce libre. Que dis-je ? certaines femmes chrétiennes osent porter de larges culottes de soie d’un vert aussi éclatant que si elles avaient été taillées dans l’étendard même du prophète ! Il existe un firman en vertu duquel les chrétiens doivent être appelés au service militaire, avec faculté de se faire remplacer. Lorsque le gouvernement prétendit exiger d’eux, au lieu de soldats, un impôt de remplacement cinq fois plus élevé que la capitation qu’ils payaient avant la guerre, ils eurent le courage de déclarer que leurs fils étaient prêts à servir le sultan, mais qu’ils n’avaient pas d’argent à donner. Le résultat de leur persévérance dans cette ligne de conduite a été que jusqu’à ce jour le gouvernement n’a point obtenu leur argent, et n’a point accepté leurs soldats. La population chrétienne d’ailleurs commence à rechercher l’instruction, à s’instruire dans les écoles fondées par les missionnaires protestans et catholiques. Quand on songe que les chrétiens composent la majorité de la population de l’empire, il est facile de voir où doit conduire leur émancipation, et les Turcs ont assez de bon sens pour le deviner. La guerre d’extermination qu’ils ont suscitée dans le Liban, quoiqu’elle ne décèle pas en eux une imagination bien fertile en expédiens nouveaux, montre qu’ils ont compris qu’il y avait quelque chose à faire. Changer pour jamais en désert une nouvelle province après tant d’autres, remplir les provinces voisines de mendians, de veuves et d’orphelins fugitifs, c’est là le moyen administratif qui a toujours réussi à maintenir l’ordre tel que le gouvernement turc l’entend, et sur l’infaillibilité duquel il a compté une fois de plus.

Personne ne peut savoir si un massacre à Damas et dans les autres villes de l’intérieur est aussi dans, la politique des Turcs. Ce que nous savons, c’est qu’il y a deux jours à peine les Druses pouvaient impunément tuer et piller les chrétiens au milieu d’un village musulman à une heure de Damas. Si deux cents Druses entraient dans le quartier chrétien et commençaient le carnage et le pillage, toute la canaille musulmane les aiderait, comme elle le déclare hautement. Le moment est favorable. Jamais aussi nombreuse population chrétienne n’a été agglomérée dans la ville, ou plutôt dans un seul quartier. Les chrétiens sont sans armes, terrifiés, et n’offriraient pas plus de résistance qu’à Hasbâya. Prévenir la catastrophe par la fuite est impossible. Aucune route n’est sûre : les Druses, les musulmans et les brigands sont partout. Nous sommes entièrement à la merci d’une insurrection, et nous n’avons pour nous protéger que mille bachi-bozouks levés à la hâte, plus semblables à des brigands qu’à des soldats, et cinq cents hommes de troupes régulières, parmi lesquels les héros de Hasbâya et leur chef Osman-Bey ! Le pacha a fait ses préparatifs pour s’enfermer avec les troupes dans la citadelle, où il va déjà dormir chaque nuit, en nous abandonnant à notre destinée. On dit cependant qu’Abd-el-Kader, qui depuis quelques années vit retiré à Damas, se propose de nous défendre en cas de besoin avec les mille soldats qui l’ont suivi dans son exil.

Il faut espérer que les grandes puissances prendront sans retard des mesures efficaces, qu’elles pourvoiront immédiatement à la sécurité des Européens et des populations chrétiennes, puis qu’elles obtiendront réparation des massacres accomplis. Il faut qu’elles s’emploient elles-mêmes à cet office ; il ne faut pas qu’elles s’en remettent au gouvernement turc, ou même le chargent simplement d’exécuter leurs résolutions ; elles perdraient tout le prestige de l’autorité qui doit leur appartenir aux yeux des indigènes, et commettraient un acte de faiblesse qui ne ferait qu’encourager de nouveaux attentats. Il ne s’agit pas ici de traiter la Turquie comme une puissance européenne : elle-même n’a pas cette prétention. Un châtiment terrible n’est pas le seul devoir de l’Europe relativement à la Syrie. Il faut prévenir le retour de pareilles scènes, et donner à ce pays une organisation régulière, une autorité capable de maintenir l’ordre. Il n’y va de rien moins que de l’existence même du christianisme sur la terre qui fut son berceau.

La Syrie ne saurait prospérer tant qu’elle sera soumise à la domination des Turcs, peuplade étrangère, et dont les proconsuls, changés tous les ans, ne songent qu’à amasser, per fas et nefas, eux, leurs valets et les valets de leurs valets, autant d’argent qu’ils en peuvent voler dans douze mois, jusqu’à ce qu’ils cèdent la place à de plus affamés. Qu’attendre d’un pareil gouvernement ? Ce que l’on peut raisonnablement exiger de lui, c’est qu’il fasse balayer les rues, arrêter les malfaiteurs, dispense les citoyens de recourir à la guerre privée pour le règlement de leurs querelles, puis de payer tribut à des chefs étrangers sous peine d’être exposés à leurs attaques. Un gouvernement qui ne veut ou ne sait remplir aucune de ces conditions n’est pas un gouvernement ; il n’a pas plus le droit de vivre aux dépens du pays qu’il opprime que la première bande de brigands ou la première tribu arabe venue. La comparaison d’ailleurs est parfaitement exacte. Une tribu de Bédouins exige une contribution annuelle d’un village ou d’un district : si, en recevant cet argent, la tribu en question s’engageait à protéger les paysans contre les autres tribus arabes, contre les voleurs et contre les employés turcs, elle serait un gouvernement. Elle ne mérite pas ce nom, parce qu’en recevant leur argent elle ne s’engage à leur conférer aucun de ces bienfaits, mais seulement à s’abstenir, pendant une année, de brûler leurs récoltes et de voler leurs chèvres. Voilà pour la tribu arabe. — Une bande de brigands attaque une caravane entre Damas et Alep : les marchands et les muletiers plutôt que de tout perdre, en viennent à composition ; ils abandonnent une partie de leurs marchandises, moyennant quoi les brigands s’obligent à respecter le reste. Si la bande s’engageait en même temps à protéger la caravane pendant le reste du voyage contre les autres brigands, contre les Turcs et les Bédouins, elle serait un gouvernement. Elle n’est pas digne de ce nom parce qu’elle ne s’oblige à rendre à ceux qu’elle rançonne aucun bienfait, mais seulement à, ne pas les voler une seconde fois. Voilà pour la bande de brigands. — Le gouvernement turc possède à son service des troupes de gens qu’il appelle des soldats, mais que leur impudence et leur férocité, le désordre de leur marche et de leurs armes, la saleté de leurs guenilles, feraient plutôt prendre pour des brûleurs de maisons. Les paysans, plutôt que de voir leurs jardins dévastés, leurs femmes insultées et leurs maisons remplies de vermine par ces soldats, se décident à payer l’impôt. Le gouvernement, qui le reçoit, s’engage à ne pas l’exiger une seconde fois la même année, à moins que quelque employé supérieur ou inférieur n’ait jugé à propos d’appliquer à son usage personnel ce qui a été payé une première fois. Le gouvernement ne s’engage à garantir les contribuables ni des incursions des Druses, ni de celles des Arabes, ni de celles des voleurs, ni de celles d’autres soldats en tournée, lesquels viendront successivement lever l’impôt, sauf, pour les villageois, à se défendre à coups de fusil, si bon leur semble. Il n’existe ni ponts, ni routes, ni instruction publique, ni administration de la justice. Vous fait-on injure à la ville : vous pouvez facilement vous faire justice en payant au cadi une somme plus élevée que celle qu’il a reçue de votre adversaire. A la campagne, vous ne devez compter que sur Dieu et sur votre fusil. Si donc l’Europe ne trouve pas le moyen de donner un gouvernement véritable à cette belle et malheureuse contrée, qu’elle ne la laisse pas du moins à la complète discrétion de cette horde inutile d’étrangers cupides, qui ignorent la langue du pays, sa littérature, sa civilisation, ses besoins, et qu’elle autorise les habitans à se tirer d’affaire comme ils pourront. Ils sauront bien, comme par le passé, défendre par la force chacun son champ, sa maison et sa paire de bœufs, former entre eux les alliances nécessaires pour établir l’équilibre entre le faible et le fort, et garantir aux minorités leur existence, leur religion et leurs privilèges séculaires. Les mœurs et les coutumes continueront à régler les relations civiles et domestiques. Si ces moyens de conservation ont pu fonctionner pendant des siècles, s’ils ont suffi à préserver les populations d’une destruction totale sous le gouvernement turc, à plus forte raison devraient-ils préserver ce qui reste encore, si l’autonomie de ce pays était assurée.

JULES FERRETTE.
Damas, 2 juillet 1860.


REVUE LITTÉRAIRE.


THÉÂTRES.


Tout est bouleversé décidément dans le monde littéraire comme dans le monde politique, et nous devons nous attendre à toutes les surprises de l’imprévu. Grâce aux caprices de la nature, qui tient, paraît-il, à ne pas être dépassée par l’homme en irrégularités et en désordres, la saison d’été, qui d’ordinaire est pour les théâtres une morte saison, aura été plus féconde et surtout plus variée que la saison d’hiver. L’arrivée de cet été pluvieux, auquel il faut bien nous soumettre, a été saluée au Gymnase par une comédie d’un jeune auteur qui pourra devenir un auteur dramatique, s’il ne sacrifie pas la vérité au besoin d’amuser, et s’il renonce à prendre l’agitation pour le mouvement. Au Vaudeville, M. Ponsard a tiré, malgré vents et giboulées de tout genre, un feu d’artifice en l’honneur de la fantaisie, feu d’artifice dont les pièces sont un peu mouillées, et qui n’est parti qu’à demi. Les théâtres du boulevard ont fait leur toilette la plus coquette, et nous ont servi d’aussi bons mélodrames que ceux dont l’hiver aime à se faire honneur. Enfin le Théâtre-Français, qui vivait de reprises, ayant cru trop vite sans doute au retour de la belle saison, s’est décidé à donner la première représentation de l’Africain, comédie en quatre actes, de M. Charles Edmond. C’est de cette dernière pièce que nous voudrions dire quelques mots, en attendant que nous acquittions nos dettes envers cette saison dramatique d’été que personne n’espérait, et que tout le monde aurait été heureux d’éviter certainement.

L’Africain est une pièce qui porte l’étiquette de comédie sur le programme des spectacles et sur l’affiche du théâtre. Pourquoi comédie ? La pièce n’a rien de bien gai en vérité, et n’est pas faite précisément pour divertir. On ne peut pas dire d’elle ce que dit dans une de ses étincelantes fantaisies le pauvre Henri Heine : « Madame, cette pièce est une tragédie, bien que le héros n’y soit pas égorgé et qu’il n’y égorge pas. » Ici au contraire le héros égorge, et lorsque le rideau tombe sur ses dernières paroles, on peut prévoir qu’il se fera justice à lui-même en s’égorgeant. Le duel, le suicide, des existences paisibles un moment bouleversées, il n’y a rien de plus gai que cela ! Il est vrai que le duel se passe à la cantonnade, et que le suicide n’est qu’indiqué comme un événement possible ; mais les émotions d’effroi et de pitié qu’inspirent de tels événemens sont créées dans l’esprit du spectateur, et cela suffit pour qu’on ait le droit de refuser à la pièce le titre de comédie. La pièce est bel et bien un gros drame, d’une trame plus solide que délicate, plein d’éclats de voix très motivés, de colères très explicables, de terreurs qui ne prêtent nullement à rire, et abondant en situations fortes et pathétiques bien qu’équivoques. En deux mots, voici le drame ; vous allez voir qu’il n’y a pas là de quoi rire.


  1. Nous recevons d’un missionnaire protestant quelques pages écrites a Damas très peu de jours avant les massacres qui ont ensanglanté cette ville, et auxquels l’auteur a échappé « par miracle, » nous écrit-il lui-même. On y trouvera, sur l’altitude du gouvernement turc, en Syrie et sur lai guerre du Liban, des informations qui n’ont rien perdu de leur opportunité.
  2. Les cinq principaux magistrats.
  3. On remarquera que c’est un missionnaire protestant qui parle. Les sujets anglais, par suite de la politique assez molle du Foreign-Office, ont eux-mêmes plus que d’autres à souffrir de l’insolence turque, et sont beaucoup plus exaspérés que les Français depuis les derniers événemens.