Essais et Notices — À travers l’Amérique

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Essais et Notices — À travers l’Amérique
Revue des Deux Mondes2e période, tome 38 (p. 248-255).


ESSAIS ET NOTICES


À TRAVERS L’AMÉRIQUE [1]


C’est à la suite des événemens politiques de 1848 que l’auteur de cet ouvrage se voyait forcé de quitter l’Allemagne. Il se dirigea vers l’Amérique, dont les chemins sont devenus depuis quelques années si familiers à ces compatriotes. M. Julius Frœbel comptait s’y livrer à des études de naturaliste et de géologue ; mais la suite des circonstances et sans doute aussi son esprit observateur et son goût pour les voyages l’entraînèrent d’un bout à l’autre des États-Unis. Il visita Washington, Richmond, la Nouvelle-Orléans, descendit jusqu’au Nicaragua, remonta à New-York, de là s’engagea avec une caravane à travers les vastes espaces qui mènent au Texas et au Mexique, puis pénétra, par les régions qu’arrosent le Rio-Grande, le Gila et le Colorado, jusqu’en Californie.

De cette odyssée qui a duré sept ans, et qui a occupé à bon droit les organes les plus divers de la presse allemande, le voyageur rapporte un ouvrage plein d’observations judicieuses et, ce qui doit être remarqué de la part d’un Allemand aux États-Unis, dégagées de tout esprit de partialité. Il y traite avec beaucoup d’élévation les questions les plus difficiles : l’esclavage notamment et la condition des Allemands, ses compatriotes. La partie politique n’y a plus le même intérêt, parce qu’elle est vieillie de dix années, ce qui n’est pas une courte période dans ce pays où tant d’événemens se pressent ; mais les descriptions de paysages sont colorées, les tableaux de mœurs variés et vivans, et cet ouvrage est un de ceux qui peuvent le mieux nous faire pénétrer dans ce monde à physionomie étrange, où se. mêlent, sur la limite extrême de la civilisation et de la barbarie, les Américains, les Allemands, les indigènes du Mexique et la multitude des tribus indiennes.

Les Allemands, en grand nombre, sont répartis par tous les États-Unis dans des conditions très diverses. Dans la Pensylvanie, en Virginie et même au Texas, ils forment des colonies étendues, bien organisées, datant déjà de loin et tenant une place honorable au milieu de la société américaine. Dans les grandes villes, ils exercent les industries les plus variées. Il n’est pas rare non plus d’en rencontrer promenant leur existence aventureuse du Missouri à la Californie par les chemins difficiles du far west. Tout en se laissant emporter dans le tourbillon de l’activité universelle, ils ont pourtant retenu en partie les habitudes philosophiques de leur esprit et leur goût pour la discussion. M. Frœbel, qui a déployé dans ses longs voyages toute l’énergie d’un pur Américain, a bien saisi cette tendance de ses compatriotes ; elle lui semble un défaut au milieu d’une société pratique comme celle des États-Unis, et il leur reproche de consumer souvent le temps en vaines théories alors qu’il faudrait agir. Un des griefs des Allemands contre cette terre, qui les accueille d’ailleurs libéralement, c’est qu’on n’y accorde pas à leur nationalité la considération morale et les égards qu’ils lui croient dus ; mais les Américains ne se soucient guère de l’origine des divers Européens et ne considèrent que ce que l’individu vaut en lui-même. Tant mieux pour qui sait rivaliser d’intelligence et d’activité avec les Anglo-Saxons ; il ne réussit pas moins qu’eux. C’est ce que plus d’un Allemand s’occupe en ce moment de prouver.

En ce qui concerne l’esclavage, il va sans dire que le libéral exilé s’en montre l’ennemi inflexible ; il fait bien voir quelle est la supériorité du travail libre : l’état le plus favorisé de la nature après la Californie dans l’ensemble de la confédération, la Virginie, s’est cependant laissé dépasser, pour l’agriculture, la plupart des branches de l’industrie et l’accroissement de la population, par des états moins bien doués ; la population est relativement plus considérable dans la Pensylvanie, dans New-Jersey, dans l’Ohio, Massachusetts, et la terre, bien que de moindre qualité, s’y vend plus cher. L’esclavage enrichit les propriétaires d’esclaves, mais il appauvrit les états qui lui sont ouverts. Dans la partie septentrionale de la Virginie, l’émigration allemande a produit d’utiles résultats : elle y forme un groupe compacte de cultivateurs actifs, répugnant à l’esclavage et s’efforçant de faire prévaloir le travail libre ; or il est démontré qu’un bon ouvrier blanc fait en moyenne la tâche de quatre esclaves. Il y a là le principe d’une rénovation que les propriétaires enrichis par le travail des noirs ne voient qu’avec envie et déplaisir ; de là la scission qui s’est manifestée dans les derniers événemens politiques entre deux parties de la Virginie.

Si M. Frœbel est l’adversaire persévérant de l’esclavage, cependant il sait bien qu’une grande révolution ne s’accomplit pas d’un mot et en un jour ; aussi n’en demande-t-il pas la suppression immédiate au nom des principes de la liberté et de la dignité humaine. Une telle mesure, irréfléchie et précipitée, n’a pas eu d’autre résultat à Haïti que de jeter cette terre admirable dans des crises de désordre d’où elle n’est pas encore sortie, et elle a ruiné d’un jour à l’autre les colonies auxquelles elle a été appliquée. Il n’est malheureusement que trop vrai, les idées, si élevées et si justes qu’elles soient en principe, ne sauraient prévaloir subitement contre des intérêts même iniques, mais puissans et devenus vivaces à la suite d’un long usage. Que fera le noir élevé tout à coup à la dignité d’homme libre, dont il ne connaît pas bien les droits et dont il est incapable encore de sentir les devoirs ? et ne lui sera-t-il pas trop facile alors de confondre la liberté avec tous les abus de la licence ? Aussi bien faut-il étudier sa nature, chercher quel parti on en peut tirer, effacer les plaies dont un long avilissement et peut-être une infériorité native ont marqué son esprit et son âme, lui faire une éducation et ne le présenter à la société libre que lorsque ses qualités auront mérité qu’elle lui soit ouverte. Où sont les remèdes ? Quels sont les moyens d’en venir à cette heure de la rédemption que la religion et la philosophie appellent de leurs vœux ardens ? M. Frœbel a consacré cinq chapitres de son livre à cette étude, et il arrive à cette conclusion que l’esclavage, sous sa forme actuelle, ne peut pas subsister indéfiniment, ni même longtemps encore aux États-Unis, parce que le travail des esclaves est incapable de soutenir la concurrence de celui des ouvriers libres appartenant aux races actives. Les métis aussi apportent un labeur plus soutenu et plus économique. Dans plusieurs états de création récente, par exemple au Kansas et au Nebraska, les propriétaires d’esclaves ont à lutter contre des Européens actifs, souvent intelligens, stimulés par l’intérêt personnel, qui pratiquent sur une vaste échelle l’élève du bétail, et qui même ont commencé à introduire le coton dans les parties du sol favorables à cette culture. Ces considérations portent en elles une espérance qui, par le grand mouvement de migrations contemporaines, ne semble pas irréalisable. Depuis que les pages où elles sont développées ont été écrites, des événemens que l’auteur ne pouvait qu’imparfaitement prévoir se sont produits ; la lutte des états du nord et de ceux du sud amènera des complications inattendues. Cependant rien n’est enlevé aux espérances de libération, parce que le courant de l’émigration ne continuera pas moins de se porter vers les États-Unis tant que l’équilibre ne sera pas complètement établi entre le chiffre de la population, l’étendue des terres et les ressources du sol, et aussi parce qu’un fait ne saurait subsister toujours quand la conscience unanime des hommes éclairés et honnêtes le reconnaît empreint d’injustice et d’immoralité.

Parmi les nombreuses pérégrinations de M. Froebel, les plus instructives sont assurément celles qui l’ont conduit dans l’intérieur et dans l’ouest des États-Unis. Elles nous apportent des renseignemens pittoresques et peu connus sur le mode de transit, sur les difficultés que les commerçans doivent surmonter, les ennemis qu’ils ont à combattre, les conditions pénibles de leur existence. Le voyageur allemand, après avoir fait de vains efforts pour exploiter les richesses minéralogiques du Nicaragua, puis participé à la rédaction d’un journal de New-York, se chargea d’un emploi pour une riche maison de commerce, et dut accompagner un convoi de marchandises de cette maison qui était adressé à la ville mexicaine de Chihuahua, et c’est de ce point éloigné, où il parvint en effet, qu’il est remonté, en franchissant les vallées du Gila et du Rio-Colorado, jusqu’à San-Francisco.

L’expédition partait d’Indépendance sur le Missouri, et le convoi se composait de vingt chariots attelés chacun de cinq couples de mulets, plus des bêtes non chargées destinées à servir de relais et d’un nombreux personnel de muletiers et de charretiers. Le transport des marchandises et des voyageurs du littoral au Missouri est très facile, grâce aux nombreuses voies navigables et ferrées qui sillonnent à l’est de ce grand fleuve les États-Unis ; mais aussitôt après cette limite commencent les périls et les difficultés. La petite ville d’Indépendance est au bord même de la prairie, et un peu au-delà se détache de l’embranchement qui mène chez les Mormons et à l’Orégon, celui qui conduit par El Paso du Rio-Grande sur Chihuahua, dans une direction du nord-est au sud-ouest. C’est celui que la caravane allait suivre. Elle se composait uniquement d’attelages de mulets ; les bœufs, qu’emploient encore les voyageurs de ressources modestes, sont moins estimés parce qu’ils supportent moins bien la chaleur et la soif et qu’ils sont beaucoup plus lents : il est vrai qu’ils coûtent trois fois moins. La plupart des bêtes de somme périssent dans le trajet ; l’expéditeur sait qu’il doit faire entrer dans le compte de ses frais la perte d’une grande partie de ses mulets, et la mortalité occasionnée par les excès de la fatigue est encore augmentée par la brutalité des charretiers envers les bêtes de somme. Ces charretiers sont pris de préférence parmi les Américains, qui conservent un grand sang-froid jusque dans leurs accès de violence, et qui dans les mauvais chemins ont une étonnante patience, tandis que les Allemands s’emportent. Quant aux muletiers ; ce sont toujours des Mexicains ; ils conduisent les bêtes de rechange, mènent paître, et boire le troupeau et rattrapent au lasso, avec une incroyable dextérité, les animaux qui se sont enfuis. Ils sont peu braves dans le danger, mais patiens et toujours gais et de bonne humeur, même dans les plus mauvais temps et par les plus dures fatigues. Leur salaire est de 12 à 20 dollars par mois. Les chariots sont de structure solide et portent ordinairement de cinq à six mille livres. Il faut arroser les roues aussi Souvent qu’on le peut dans les hauts parages de l’est, où la sécheresse de l’air leur est nuisible. En dehors de ses propriétaires. un convoi doit avoir un chef de train, le wagon master, que les Mexicains appellent mayordomo ; il exerce dans le désert une autorité assez analogue à celle d’un capitaine de vaisseau sur son bâtiment ; c’est à des Anglo-Américains que cette fonction est habituellement confiée. Le convoi emporte comme provisions de bouche de la farine, du lard, ces excellentes fèves mexicaines qui sont fameuses sous le nom de frigoles, pas d’eau-de-vie (on ne l’emploie qu’à titre de médicament), mais beaucoup de café, dont l’effet est excellent dans ces longues traversées. Les riches marchands ont soin de se munir aussi de conserves de légumes, d’huîtres, de homards, de jambons, de fruits, de confitures, de friandises et même de Champagne. La consommation des sardines est si grande dans les prairies, que le chemin d’Indépendance à Santa-Fé est marqué par les boîtes de fer-blanc vides que les voyageurs abandonnent derrière eux.

Les caravanes ont une provision d’armes et de munitions ; chaque voiturier doit posséder une arme à feu en bon état ; les chefs portent des revolvers et des fusils doubles. Les chariots, dans les intervalles de marche, forment ce que l’on appelle un corral, c’est-à-dire trois quarts d’un cercle ; le dernier quart reste ouvert, et donne accès dans l’intérieur de ce camp ; les espaces intermédiaires sont fermés par des cordes s’étendant des roues d’un char à celles d’un autre. Les mulets enfermés dans cette enceinte sont saisis à l’aide du lasso, quand il s’agit de les atteler ; ils se prêtent généralement fort mal à cette manœuvre, et se précipitent tous, les têtes baissées et tournées du même côté vers un point du corral, en sorte qu’il faut quelquefois un temps considérable pour les saisir et les atteler. Quand les bêtes sont faites au travail, il suffît généralement d’une heure et demie pour préparer les deux ou trois cents mulets de vingt ou trente chariots. Dans le campement et dans la marche, les voitures ont chacune un rang déterminé ; on s’avance, quand on le peut, sur une double file, et le convoi se tient, aussi serré que possible, dans la crainte d’une attaque des Indiens. On part de grand matin ; à onze heures, on s’arrête pour faire la cuisine, et mener paître et boire le troupeau. Quelquefois on voyage la nuit et on se repose le jour. Chacun, pendant les stations, fait à tour de rôle une faction de deux heures : sous cette garde, les animaux restent la nuit au pâturage ; mais au point du jour, moment que les Indiens choisissent ordinairement pour leurs attaques, on les fait rentrer dans le corral. Le voyageur s’étend sur le sol, enveloppé de couvertures de laine ou de peaux de buffle, la selle sous la tête, le fusil près de la main ; on s’habitue, paraît-il, assez promptement à ce genre de couche, quand le sol est sec, peu raboteux, et qu’il ne pleut ou ne neige pas. Si le temps est mauvais, il faut chercher abri sous un chariot et tâcher d’éviter les flaques d’eau. Les voyageurs délicats se munissent d’une tente ; mais l’ennui de la dresser et de la plier est une désagréable compensation aux services qu’elle rend lorsqu’il ne fait ni vent ni pluie, car elle est en pareil cas traversée ou jetée à terre. Quelquefois aussi on se munit de voitures de voyage, dont les sièges se convertissent en lit ; mais c’est là un attirail généralement dédaigné. Les veilles sont une des nécessités pénibles du voyage, surtout dans les hautes régions, où les nuits sont excessivement froides. Aucun voyageur n’est exempt de ce service, à l’exception cependant de ceux qui voyagent avec leur femme ; c’est un trait de la galanterie aux États-Unis. M. Frœbel raconte que, pour sa part, il charmait ses heures de faction, quand aucune menace de danger n’exigeait le silence, par des chants de son pays ; son répertoire durait ses deux heures environ, et s’en allait éveiller comme échos dans le lointain les hurlemens des loups.

Le gibier abonde dans la prairie : il consiste en troupeaux d’antilopes, en lièvres, en toute sorte d’oiseaux, cailles, grues, oies ; on rencontre quelquefois des troupes immenses de buffles divisées en longues bandes à perte de vue, et suivies de loups qui guettent les jeunes. Le veau et la génisse sont un excellent manger ; des mâles, quand la proie est abondante, on ne retire que la langue et les os à moelle. On chasse ces animaux à cheval ; un homme armé d’un revolver à six coups se lance au milieu même d’une des bandes du troupeau ; il choisit une bête ; son succès dépend de son assurance et du mérite de son cheval ; il doit se jeter sur le flanc gauche de l’animal et tirer à bout portant dans l’omoplate. Jamais il n’y a défense collective de la bande ; mais le terrain inégal et crevassé peut faire manquer le cheval, et le chasseur, s’il tombe, court risque d’être écrasé par les buffles.

Le manque d’eau pour les caravanes, car les puits et les mares qui forment des étapes entre le Missouri, l’Arkansas et les autres grands fleuves peuvent être taris, la rencontre des Indiens pour les voyageurs isolés ou peu nombreux, tels sont les dangers les plus redoutables de la traversée des prairies. Parmi ces Indiens cependant, dont les tribus sont sans cesse en guerre entre elles, il en est un certain nombre qui vivent en bonne intelligence avec le gouvernement américain, et qui même reçoivent quelques présens du département indien de Washington pour respecter les passagers de la prairie. Les Comanches, avec qui on était alors en bonne intelligence, vinrent visiter la caravane ; leurs chefs, To-ho-pe-le-ka-ne (Tente blanche), et Way-ya-batosh-ha (l’Aigle blanc), étaient habillés de cuir et portaient des mocassins richement travaillés ; ils avaient le visage teint de cinabre et la tête ornée de plumes d’aigle ; une longue tresse de cheveux leur pendait sur le dos, entremêlée de coquilles d’argent qui sont de plus en plus petites à mesure qu’elles descendent, variant de la largeur d’une soucoupe à celle d’un demi-thaler. Parfois ces sauvages portent des débris d’uniformes américains qui sont tombés dans leurs mains. Lorsqu’ils ont un grave sujet de deuil, ils rasent leurs cheveux et suppriment tout ornement. C’est ainsi que se présenta le grand-chef Och-ach-tzo-mo, qui n’avait pas encore vengé la mort de son fils, tué par les Pawnies. Ces chefs étaient suivis d’une multitude de leurs compatriotes, parmi lesquels se trouvaient des garçons et des jeunes filles qu’ils avaient enlevés dans le Mexique, ce qui est très fréquent.

Les Apaches, qui sont presque toujours en lutte avec les Comanches, habitent les montagnes du Nouveau-Mexique, de la province de Chihuahua et du Texas. Beaucoup de ces sauvages ont une figure régulière et des traits corrects, si ce n’est l’os maxillaire supérieur, qui est très large, et les yeux, qui sont profonds et sombres ; Ils inspirent une grande terreur aux habitans des frontières de la Sonora et du Mexique. Sur le Rio-Gila et le Rio-Colorado, M. Frœbel vit un grand nombre d’autres tribus indiennes, les Pimas, dont une partie sont chrétiens et dont on fait un grand éloge ; ils pratiquent une sorte de tissage très simple au moyen duquel ils se procurent des ceintures de couleurs éclatantes. Les Cocomaricopas, leurs voisins, se font une coiffure étrange ; ces Indiens ont une énorme chevelure ; ils la tressent, l’enroulent au sommet de la tête et en forment une sorte de turban enduit de terre mouillée qui, en séchant, entoure la tête d’un cercle très dur. Les Cocopas, qui ont une physionomie plus douce que celle des autres sauvages, venaient de s’unir aux Pimas contre la puissante tribu des Yumas, chez lesquels les États-Unis ont bâti une station militaire en un point où le Gila rencontre le Colorado. Ces Indiens ont mauvaise réputation ; ils sont violens, susceptibles, et se sont montrés jaloux de leur indépendance au point d’avoir assassiné plusieurs fois des blancs qui entreprenaient de fonder des colonies militaires sur leurs territoires. Leurs femmes, bien faites et jolies, comme la plupart des Indiennes, laissent flotter leurs longs cheveux et portent pour tout vêtement une petite jupe retenue au-dessus des jambes et composée sur le devant de bandes de coton de couleurs variées. Ce vêtement, disposé avec beaucoup de coquetterie, les fait ressembler à des danseuses de théâtre. Ces Indiennes sont en général gaies, et si ce n’est dans les tribus qu’un fréquent contact avec les blancs a corrompues, elles n’ont pas de mauvaises mœurs. Comme partout dans le monde, le voisinage des Anglo-Saxons est funeste aux races indigènes de l’Amérique. Près d’eux, celles-ci se dépravent, se désorganisent, empruntent à la civilisation blanche ses vices plutôt qu’aucun de ses avantages, et changent peu à peu leur vie de tribus contre celle de brigands. Ils commettent dans le désert de fréquens assassinats, et il y a des passages où des croix et des massifs de pierre en grand nombre signalent les lieux où gisent leurs victimes, et rappellent aux voyageurs qu’il leur faut se tenir soigneusement sur leurs gardes. Les rapts de femmes et de jeunes garçons, surtout sur la lisière du Mexique, sont très fréquens. Un jour un chef demanda une entrevue aux propriétaires de la caravane dont M. Frœbel faisait partie ; devant lui, il planta sa pique, au sommet de laquelle le vent agitait une magnifique chevelure blonde fraîchement scalpée. On raconte qu’une bande de ces sauvages se jeta à l’improviste sur un rancho mexicain, situé à la frontière, où se trouvaient deux jeunes femmes, ayant l’une une fille, l’autre un garçon ; ils s’emparèrent de ces malheureuses et les entraînèrent avec leurs enfans. Un des maris, prévenu, s’élança à leur poursuite, et les atteignit au moment où un des sauvages faisait violence à sa femme. L’Indien le perça de sa lance. Dans le tumulte, l’autre femme réussit à s’échapper. La petite fille toucha par sa grâce enfantine le vieux Comanche qui l’avait posée sur son cheval, et il la laissa fuir. Le jeune garçon au contraire frappa au visage celui qui le conduisait ; jamais depuis on n’a entendu parler de lui, bien que sa famille ait promis à qui le ramènerait une récompense de 4,000 dollars. Ou il a été tué, ou il est devenu lui-même un sauvage, car l’on voit souvent des enfans blancs, pris tout jeunes, se faire à cette vie guerrière et vagabonde, et surpasser les Indiens même en ruse et en cruauté.

M. Frœbel promène ainsi son lecteur d’un bout à l’autre des États-Unis. Dans sa relation, bien composée et agréablement racontée, il y a deux parts distinctes : celle où nous reconnaissons l’Allemand ami du raisonnement et de la spéculation ; les idées dont il a semé son livre à large main frappent souvent l’esprit par leur justesse et leur élévation, et certaines appréciations sont assez en accord avec les faits qui se sont produits depuis qu’elles ont été écrites, pour prendre le caractère de sages prévisions. Dans la seconde part de son rôle de voyageur et d’écrivain, M. Frœbel a déployé autant d’énergie, de patience infatigable, de présence d’esprit, que les États-Unis peuvent en demander au plus ferme de leurs enfans. En même temps il s’est montré vivement ému devant les grands spectacles, les beautés sublimes que la nature primitive offre en récompense aux hommes courageux qui n’ont pas craint, pour vivre auprès d’elle, de délaisser quelque temps les jouissances faciles du monde civilisé.


Alfred Jacobs.

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  1. 3 vol. in-12, de M. Julius Frœbel, traduits par M. Tandel, Paris, Jung-Treuttel.