Essais et Notices — Études littéraires et morales de Racine

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Essais et Notices — Études littéraires et morales de Racine
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 7 (p. 947-950).

de la Didon de Virgile, son rôle incomparable du Phèdre. Dans ce travail tout personnel et tout intime, son admiration n’est jamais ni bruyante, ni prolixe : elle se ramasse, se condense pour ainsi dire dans une courte note ou dans une épithète expressive. Ainsi il écrira à la hâte : « Entretien divin d’Andromaque et d’Hector. » Divin, ce mot seul dit tout. Ou bien, à propos de l’Ajax d’Euripide : « Ceci est fort beau. — Cela est fort pathétique. » Ailleurs c’est un jugement général comme celui-ci, qui eût pu servir de texte à tout un développement : « L’Iliade est pour les actions publiques, l’Odyssée pour les affaires domestiques. » Plus bas, une légère épigramme dont il s’égaie tout seul dans son cabinet : « Jupiter fit l’amour à Protogénée, femme de Locrus, de peur que Locrus ne mourût sans enfans. Cette charité de Jupiter est fort plaisante. » Ou bien encore un parallèle délicat entre l’amour d’Andromaque et d’Hector et celui d’Hélène et de Paris : « Hélène est obligée de prêcher son devoir à Paris, tandis qu’Andromaque fait tout ce qu’elle peut pour retenir Hector. Pourquoi ? Andromaque était possédée par Hector à la différence d’Hélène, dont Paris dépend. » Puis viennent des traductions de certains vers remarquables, des comparaisons, des discussions grammaticales.

Ces notes rapides nous expliquent comment Racine lisait et comprenait les anciens ; elles nous révèlent en même temps à quelle source il est allé puiser. Les Grecs furent ses premiers maîtres. Il trouvait chez eux les qualités les plus conformes à son génie tendre et subtil, la flexibilité, la richesse, les grâces fines et délicates, et par-dessus tout un parfum d’atticisme mêlé à l’heureuse simplicité du monde naissant. Virgile aussi l’enchantait ; mais Virgile n’est-il pas lui-même un élève des Grecs à Rome ? Ainsi Racine est un enfant d’Athènes au milieu des splendeurs monarchiques de Versailles : on le rangerait volontiers parmi cette belle et poétique jeunesse des Dialogues de Platon, à la voix douce, au front rêveur et charmant, entre Phèdre et Agathon, et près d’Alcibiade dans ses jours de vertu. À l’étude des Grecs vint se joindre celle de l’Écriture. Homère et la Bible furent les deux livres chéris de son enfance et de son âge mûr : l’un l’initia à la poésie ; l’autre le nourrit, le fortifia, le consola durant ces douze années d’exil passées loin du théâtre, et lui inspira ses deux derniers chefs-d’œuvre, Esther et Athalie.

La seconde partie du premier volume est intitulée Études de Racine sur ses propres ouvrages. Ici encore le titre promet plus que le livre ne donne. On pourrait croire qu’il s’agit d’examens comme ceux que Corneille a composés sur ses propres pièces : il n’en est rien. Cette partie, du reste fort remplie et fort attachante, contient l’histoire des deux premières et des deux dernières tragédies de Racine, de son éducation poétique et de ses progrès, avec un recueil de notes, de variantes et de documens précieux pour la critique. Entouré d’un formidable arsenal de manuscrits et d’éditions de toutes les époques et de tous les formats, M. de La Rochefoucauld attaque vigoureusement les commentateurs, les éditeurs, les libraires, les acteurs, et toute cette bande d’officieux maladroits qui depuis bientôt deux siècles ont pris à tâche d’interpréter, de corriger, c’est-à-dire de défigurer Racine. Il restitue d’abord au poète un de peut-être aussi problématique que celui dont Béranger se moquait si gaiement en disant de lui-même :

Je suis vilain et très vilain.

Quoi qu’il en soit, il paraît que les éditions publiées du vivant de l’auteur portent réellement : la Thébayde par M. de Racine. Cette question de gentilhommerie intéresse peu la gloire de l’auteur de Phèdre. Une autre discussion, plus sérieuse et plus amusante, est celle qui roule sur ce malheureux page de Jocaste, presque aussi célèbre que celui d’une complainte populaire trop connue : Geoffroy s’en est longtemps diverti ; M. Aimé Martin a cru devoir le rétablir dans son édition de Racine comme un trait curieux d’anachronisme. Or qu’y a-t-il de vrai dans tout cela ? C’est que le page en question est de l’invention des éditeurs et des acteurs. « Le plus ancien, dit spirituellement M. de La Rochefoucauld, est né trente-six ans après la mort de Racine. » Il a donc bien le droit d’en répudier la paternité. Une fois en veine de réfutation, l’infatigable critique ne s’arrête plus : armé de sa terrible édition princeps, il met à néant toutes les objections, les chicanes grammaticales soulevées contre Racine, et démontre, preuves en main, que la plupart du temps les éditeurs semblent s’être donné le mot pour altérer le texte, afin d’avoir plus tard à le corriger. Tout en vengeant la gloire de son cher poète, il n’oublie pas non plus ses devanciers. Ainsi, à propos d’Esther, il répare une grosse ignorance de La Harpe et une petite ingratitude de Racine, en rappelant que ce même sujet, si attaqué au XVIIIe siècle, avait été déjà traité non-seulement par Du Ryer, mais par un autre vieux rimeur assez estimé de son temps, Antoine de Montchrétien. Pour être juste envers tout le monde, M. de La Rochefoucauld aurait pu rappeler aussi qu’une tragédie latine d’Athalie avait été jouée quelques années auparavant au collège des jésuites. Loret en fait mention dans sa Muse historique. Les variantes d’Athalie, les observations de l’Académie sur cette pièce et le discours prononcé par Fénelon au sein de cette savante société pour en provoquer l’examen terminent la première série de ces documens inédits ou peu connus.

Avec le second volume, nous arrivons aux Études morales. Ces études ne sont guère plus l’œuvre d’un moraliste proprement dit que les Études littéraires ne sont celle d’un critique de profession. Cependant elles ont leur valeur ; elles forment pour ainsi dire les confidences de Racine, l’histoire intime de ses pensées les plus secrètes, même de celles qu’il n’a jamais avouées tout haut. De bonne heure Racine s’était composé un petit cours de morale privée que venaient grossir incessamment ses lectures et les leçons de l’expérience. Dès l’âge de quinze ans et demi, il écrivait en tête de ce recueil confident de toute sa vie : « O mon esprit, la matière est assez belle,… mais dans quelle navigation étrangère t’engages-tu ? » Cri de colombe solitaire et plaintive qu’on croirait échappé à l’un des auteurs de l’Imitation. Son âme tendre et mystique s’abreuve aux sources les plus pures de la philosophie et de la religion, les conciliant l’une et l’autre sans effort et sans violence. « L’âme a besoin d’un philosophe… » Elle garde sa douce sérénité, transparente et limpide comme ce beau lac de Port-Royal auprès duquel s’écoula son enfance. Dans cette même enceinte, un autre élève des solitaires avait senti s’éveiller les premiers orages de sa pensée. Racine n’a jamais connu comme Pascal ces rudes combats de la raison et de la foi, ces effroyables terreurs de la justice divine, ni ce mépris superbe et désolant de l’humanité. Il croit à la bonté de Dieu : « Si Dieu était auteur du mal, il ne serait plus Dieu. » Il croit à la bonté de l’homme : « L’homme n’est pas méchant. »

Peut-être M. de La Rochefoucauld exagère-t-il un peu et prête-t-il à Racine ses propres idées philanthropiques, quand il voit dans les strophes naïves composées à Port-Royal une protestation instinctive et anticipée contre la guerre et le luxe des constructions royales, deux passions ruineuses où Louis XIV faillit engloutir la fortune de la France, et dont il se repentit trop tard. Cependant, il faut l’avouer, ces pensées de Racine portent l’empreinte d’un sincère amour de l’humanité, et parfois même d’une certaine indépendance. Comme beaucoup d’esprits honnêtes et timides, il dut plus d’une fois se dédommager, par quelque trait de hardiesse clandestine, des servitudes et des complaisances que lui imposait la cour. Quand il n’est plus sous l’œil sévère de Mme de Maintenon, il s’émancipe : sa pensée, naturellement vive et moqueuse, prend un tour épigrammatique à la façon de La Bruyère. Il se permet sur les flatteurs, sur la congrégation de l’Index, sur la superstition et l’hypocrisie, des phrases qui l’auraient fait passer en certains lieux pour un frondeur et un libertin. « Il y a autant de flatteurs à la cour des princes que de mouches dans leurs jardins… Les fils de grands seigneurs n’ont besoin que d’apprendre à monter à cheval… La superstition est la cause de l’athéisme. » Sa piété douce et éclairée répugne aux violences d’une religion impitoyable, qui damne au lieu de pardonner. « Il n’est permis aux prêtres de maudire personne. » Dans le prologue d’Esther, il pourra se croire obligé de célébrer les victoires du roi sur l’affreuse hérésie ; mais quand il oublie les voix du dehors pour n’écouter que celle de son cœur, il laisse échapper cette apostrophe miséricordieuse : O prêtres, prêtres, priez sur eux ! O prêtres, soyez doux et modérés envers ceux à qui Dieu n’a pas donné la grâce d’une véritable pénitence. Ces aspirations libérales de son esprit, ces cris du cœur, Racine dut bien souvent les étouffer par crainte et par sagesse de courtisan. Une fois pourtant, enhardi par les malheurs publics, il osa les laisser éclater ; on sait quelles en furent les suites : un coup d’œil du maître le foudroya.

Comment de ces études morales passons-nous subitement aux fragmens sur l’histoire de France et du règne de Louis XIV, aux notes et aux corrections de la correspondance ? La transition est un peu brusque et difficile à expliquer ; mais, nous l’avons déjà dit, M. de La Rochefoucauld ne s’est pas tracé de plan bien déterminé. Renonçant à l’amour-propre d’auteur, il a voulu seulement nous faire part de ses richesses, sans nous indiquer toujours, il est vrai, d’où il les tire, et préparer une édition complète et authentique de Racine qu’il nous donnera peut-être un de ces matins. « Ces deux volumes sont, dit M. de La Rochefoucauld en terminant, un hommage qu’il a voulu rendre à la mémoire du poète et à l’ancienne Académie. » Racine, si sensible aux fines jouissances de l’amour-propre, n’eût pas souhaité de témoignage plus flatteur, ni venant d’une plus digne main. La nouvelle, nous n’osons dire la jeune académie, ne peut manquer d’être touchée de tant de respect pour les arrêts de son aînée. De notre côté, nous remercions sincèrement l’auteur du plaisir qu’il nous a procuré, de la peine qu’il épargne aux futurs éditeurs de Racine, et du bon exemple qu’il donne à tous.


CH. LENIENT.


V. DE MARS.