Essais et Notices — Du Personnel de la Marine française

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Notre personnel d’officiers est donc effectivement de 1,563 contre 5,000 environ, que portent les listes de l’amirauté anglaise. On voit déjà combien cet écart est grand, et dans quelles conditions d’infériorité il nous laisse ; on s’en assure mieux en suivant sur nos flottes la répartition de ce corps d’officiers dans l’hypothèse d’un armement complet.

Il est évident que, pour un service de guerre, il faudrait d’abord armer tous les bâtimens à vapeur à flot capables : 1° de présenter le flanc à l’ennemi, 2° de poursuivre comme croiseurs les bâtimens de commerce, 3° de porter des vivres, des munitions, des troupes, dans nos colonies, ou d’accompagner comme transports une flotte de guerre en vue d’une expédition ou d’un débarquement, 4°de défendre les.ports de commerce ou de guerre les plus importans ou les places dépourvues de batteries et de défenses fixes.

Il faudrait en outre armer en flûtes les quelques vaisseaux à voile qui nous restent, et dont, sous cette forme, on obtiendrai de bons services, en les amalgamant dans une flotte de transport, et sauf à les faire remorquer quand cela serait nécessaire. Pour les frégates et les grandes corvettes à voile, bâtimens d’une marche supérieure, leur destination est d’avance indiquée : elles iraient dans les mers lointaines, où le ravitaillement en charbon est impossible, faire un service de croiseurs dont la tradition est toujours vivante, et infliger au commerce ennemi des dommages auxquels il ne pourrait échapper. Sur nos 27 frégates à voile, 20 sont dans les meilleures conditions pour cet emploi, et toutes nos corvettes y sont propres. L’avantage de cette flotte, c’est sa prompte disponibilité ; tout bâtiment à flot peut être considéré comme un bâtiment armé. Le matériel est dans les magasins, et nos croiseurs à voile auraient pris le large avant que l’ennemi eût pu établir des croisières à vapeur pour leur barrer le chemin. Les bâtimens à voile inférieurs aux corvettes resteraient en dehors de cet armement.

Dans la flotte à vapeur, il faudrait également faire un choix. Pour les bâtimens à roues, il conviendrait de s’arrêter aux corvettes, quoique plusieurs avisos de première classe fussent bons à un service de transport. Parmi les bâtimens de flottille, on devrait mettre en ligne de compte les batteries flottantes, les canonnières et les chaloupes blindées, qui seraient utilement employées à la défense des côtes et des abords des rivières navigables.

Voici dès lors les trois divisions naturelles d’un armement complet : flotte de guerre, transports, croiseurs à voile. Il resterait en dehors de ces besoins : 1° le vaisseau-école de Brest, pépinière des aspirans ; 2° le vaisseau de matelots canonniers, où se forment les bons chefs de pièces ; 3° l’école des mousses de Brest, institution qui fournit d’excellens sujets, et où se recrutent les cadres des officiers mariniers et des sous-officiers ; 4° la flottille qui stationne dans l’intérieur des fleuves du Sénégal, et qu’en cas de guerre il conviendrait d’accroître plutôt que d’affaiblir.

L’ensemble comporterait la présence de 15 officiers-généraux à la mer, avec un chef d’état-major et deux aides-de-camp pour chacun. En y ajoutant le personnel nécessaire au service des ports de guerre, réduit aux termes les plus stricts, et sans y comprendre les officiers supérieurs qui font partie des commissions de recette, on a tous les élémens du tableau qui suit, et où les officiers sont répartis dans les proportions que comporte chaque nature de service.

Tableau de répartition des officiers de marine français dans l’hypothèse d’un service de guerre.


Capitaines de vaisseau Capitaines de frégate Lieutenans de vaisseau Enseignes
Flotte à vapeur de guerre
33 33 165 165 33 vaisseaux à hélice
7 7 35 7 bâtimens cuirassés à hélice
16 16 80 16 frégates à hélice
5 5 20 5 corvettes à hélice
5 5 15 5 avisos de 1re classe à hélice
11 33 11 avisos de 2e classe à hélice
9 9 27 9 corvettes rapides à roues
31 31 31 canonnières et chaloupes cuirassées à hélice
Flotte de transport
9 9 27 9 vaisseaux à voile [1]
29 29 87 29 transports à hélice
19 19 57 19 frégates à roues
Croiseurs à voile
20 20 100 20 frégates
11 11 44 11 corvettes de 1er rang
État-major des officiers-généraux en chef ou en sous-ordre
10 15 20 Chefs d’état-major ou aies de camp
Dans les ports [2]
5 8 20 Direction de port et ateliers dans les cinq grands ports militaires
3 8 40 Divisions des équipages de la flotte
5 8 15 Majorités, conseils de guerres, observatoires
3 7 Aides-de-camp des préfets maritimes
1 1 8 État-major du vaisseau-école
1 1 8 6 État-major du vaisseau canonnier et de l’école des matelots timoniers
3 État-major de la corvette des mousses
1 20 Flottille du Sénégal
2 2 Gouverneurs et commandans particuliers de colonies
103 210 630 532 Personnel strictement nécessaire pour l’ensemble des services en temps de guerre
110 220 650 550 Cadre actuel
7 10 20 18 Restant disponible


Les lieutenans de vaisseau seraient aussi réglementairement insuffisans ; mais comme beaucoup d’enseignes seraient alors inoccupés, on les suppose embarqués sur les vaisseaux et corvettes à voile, ainsi que sur les frégates à roues, en remplacement d’un pareil nombre de lieutenans de vaisseau.

Ce tableau est si concluant qu’il pourrait se passer de commentaires. Nos armemens une fois au complet, il ne nous resterait comme réserve, pour parer à des nécessités imprévues, que 10 capitaines de vaisseau, 20 lieutenans de vaisseau et 18 enseignes. Encore n’a-t-on pas compris dans le tableau, comme cela est indiqué en marge, les officiers qui remplissent dans les ports des fonctions très utiles ; on s’est tenu, pour le personnel embarqué, au-dessous des chiffres réglementaires, comme il est facile de s’en convaincre par un simple rapprochement. Rien de plus digne d’attention qu’une situation semblable. Si, ce qu’à Dieu ne plaise, et ce que les hommes sensés doivent éloigner de tous leurs vœux, une guerre maritime venait à éclater, elle aurait pour effet le plus immédiat de créer des vides, de grands vides, dans le corps des officiers. Ces vides, comment les combler ? Les marins, on l’a dit souvent, ne s’improvisent pas ; encore moins improvise-t-on les chefs qui les commandent. Il n’en sort pas des rangs comme dans l’armée de terre ; c’est le produit de l’étude et du temps unis à la vocation. Avec une sollicitude louable, le gouvernement s’est récemment appliqué à tirer du matériel existant tout le parti qu’il était possible d’en tirer. Il a mis à flot les vaisseaux en réserve sur les chantiers, réparé ceux qui avaient éprouvé quelque avarie ; il en a transformé un certain nombre pour n’être en arrière d’aucun perfectionnement, et en a construit d’autres sur des modèles entièrement nouveaux, avec des armures de métal qui doivent les rendre impénétrables. La part du matériel est donc faite, et amplement ; en peut-on dire autant du personnel ? On a des bâtimens en état et en quantité suffisante ; a-t-on assez d’officiers pour les monter et les conduire au feu ? Ce sont là pourtant des ternies qui se correspondent et doivent toujours se mettre en équilibre.

L’insuffisance du cadre des officiers est donc manifeste dès aujourd’hui et dans l’état des choses. On vient de voir ce qui reste de disponible quand on aura armé ce qui est à flot et susceptible d’être armé. Que sera-ce lorsque les constructions en projet et distribuées sur un certain nombre d’exercices arriveront au dernier degré d’achèvement, et que nous aurons, comme l’indique le rapport du ministre de la marine à propos du budget de 1859, 150 bâtimens de guerre à vapeur de divers rangs, bien pourvus, bien installés, et au niveau des meilleurs modèles ? En supposant que les cadres ne soient pas élargis, où trouvera-t-on le nombre d’officiers nécessaire pour monter cette belle flotte ? On ne saurait y songer trop tôt, ni y porter un trop prompt remède. Les cadres ont été fixés à une époque où l’armée de mer n’avait ni l’activité ni l’importance qu’elle a acquises, et ils sont restés stationnaires pendant que ceux de l’armée de terre s’accroissaient incessamment. Quelque opinion qu’on se forme des événemens, un fait reste avéré pour tout le monde : c’est que le rôle de la marine ne saurait être amoindri. Et si du second rang la marine passait au premier, quel regret n’aurait-on pas de n’en avoir pas préparé tous les élémens avec une égale prévoyance ! Une autre considération se joint à celle-là, et, quoique plus spéciale, elle mérite qu’on s’y arrête. L’arme est ingrate pour qui s’y voue, et l’avancement n’y a lieu que d’une manière peu encourageante. Plus d’une démission est donnée avant l’heure, plus d’une émigration a lieu vers des services privés. Si ce n’était l’attachement au métier, très vif chez le marin, ces retraites volontaires et prématurées seraient bien plus nombreuses. Il y a tel moment de la carrière, par exemple le passage du grade de lieutenant de vaisseau à celui de capitaine de frégate, où les cadres se resserrent au point qu’il y a par an à peine un officier de promu sur cent qui pourraient y prétendre. Nécessairement le zèle doit s’en ressentir, et la tiédeur gagner jusqu’aux meilleurs quand ils voient, avec les années, leur horizon se limiter et leurs chances se restreindre. L’élargissement des cadres, en ouvrant aux ambitions plus de perspectives, donnerait au service plus de ressort, en même temps qu’il répondrait au besoin le plus urgent et le mieux démontré.

Dans quelles proportions cet élargissement des cadres devrait-il avoir lieu ? Là-dessus il n’y a pas de donnée absolue ; c’est une affaire d’appréciation. Si l’on voulait prendre pour règle l’effectif de nos voisins, on irait au-delà d’un effort raisonnable. Les Anglais ont plus de 100 officiers-généraux, nous n’en avons que 33, et sur ce nombre 20 à peine sont disponibles pour un commandement à la mer. Les Anglais ont 358 capitaines de vaisseau ; nous n’en avons que 110, et ainsi des autres grades. Ce serait folie que d’essayer de mettre nos cadres au niveau des leurs et d’effacer, à force d’argent, de telles distances. Une donnée plus admissible serait celle-ci : prendre pour base de calcul un armement complet sur le pied de guerre et y affecter le chiffre d’officiers de tout grade que les règlemens comportent, puis se ménager à terre comme réserve un nombre d’officiers équivalant au tiers du personnel embarqué. Dans ces termes, l’augmentation n’aurait rien d’excessif ; en retour d’une dépense modérée, on aurait toutes les garanties d’un bon service, plus de mouvement dans un cadre plus élastique, avec l’avantage de posséder une réserve pour remplir les vides que les combats occasionneraient. Quand on songe à ce que serait cette guerre, avec les moyens de destruction qu’elle mettrait en jeu, cette réserve d’un tiers sur le total de l’effectif semble plutôt rester en-deçà qu’aller au-delà des besoins éventuels ; seule elle peut empêcher qu’après les premières campagnes, si brillantes qu’elles soient, nos flottes ne soient réduites à l’impuissance, faute d’officiers expérimentés.

Après avoir établi quelle serait, dans l’hypothèse d’un armement complet, la situation du corps des officiers, il convient de voir comment se passeraient les choses pour la composition des équipages. Les communications que nous avons sous les yeux contiennent là-dessus des renseignemens précis. Voici comment se distribueraient les forces pour les diverses natures de services qui figurent dans le.tableau précédent. On a pris pour chaque espèce de bâtimens une moyenne dans laquelle on fait entrer la maistrance et les ouvriers chauffeurs :


hommes hommes
Bâtimens à vapeur. 33 vaisseaux 870 28,710
« 16 frégates 550 8,800
« 7 bâtimens cuirassés 600 4,200
« 5 corvettes 200 1,000
« 16 avisos 100 1,600
« 31 canonnières 40 1,240
« 29 transports 150 4,350
« 19 frégates à roues 140 2,660
Bâtimens à voile 9 vaisseaux-transports 300 2,700
« 20 frégates 500 10,000
« 11 corvettes 300 3,300
« 1 vaisseau canonnier 1,000 1,000
Total 69,560

L’armement au complet exigerait donc 70,000 hommes en nombres ronds, et en y ajoutant une réserve de 9 à 10,000 hommes, 80,000, qui suffiraient aux besoins les plus immédiats. Cet effectif n’a rien que le pays ne puisse supporter, si l’on a soin de le répartir entre le recrutement et l’inscription maritime. L’inscription maritime, on le sait, comprend les marins des classes, c’est-à-dire inscrits sur des registres où figure toute la population qui vit des industries de la mer, matelots au commerce, caboteurs, pêcheurs, y compris les ouvriers, tels que charpentiers et calfats, dont les travaux se rattachent au matériel naviguant. Le recrutement comprend une partie minime du contingent annuel que la loi appelle au service militaire, et qui, au lieu d’entrer dans l’armée de terre, est affectée à l’armée de mer. Entre les deux origines, il y a cette différence que pendant que les hommes du recrutement ne doivent à l’état que le service ordinaire de sept années, les hommes des classes peuvent y être astreints jusqu’à la cinquantaine, sinon d’une manière continue, du moins par des appels successifs et des périodes de trois ans. Ce régime des classes, que les habitudes et la tradition ont consacré, est, on peut le dire, la clé de voûte de notre établissement maritime, et tout onéreux qu’il soit, et quoiqu’il blesse ce sentiment d’égalité qui exerce chez nous tant d’empire, peut-être serait-il imprudent et dangereux d’y renoncer. Tout ce qu’il est permis de faire, c’est d’y apporter des ménagemens, et ces ménagemens sont de deux sortes : en premier lieu, il faut enlever de plus en plus à cette servitude son caractère presque indéfini, et en réduire l’effet à des périodes d’embarquement déterminées. On est entré dans cette voie, et il est rare qu’après deux campagnes de trois années et deux congédiemens on rappelle à bord des bâtimens de l’état les marins des classes. Cependant il n’y a là qu’une tolérance ; le droit de rappel n’en subsiste pas moins, et l’exercice en est quelquefois abusif. Les commissaires de quartier n’y apportent pas toujours le discernement désirable, et leurs actes ne relèvent pas d’un contrôle sérieux. Aussi les marins de notre littoral protestent-ils à leur manière : on en voit qui, pour échapper au service de l’état, restent en pays étranger et s’engagent au commerce sous des pavillons à leur convenance, d’autres qui changent de profession et émigrent à l’intérieur, où il est difficile de retrouver leurs traces. Pour contenir ces réfractaires, peut-être faudrait-il à l’institution des bases plus fixes et des règles moins incertaines ; dans tous les cas, elle a besoin d’être maniée avec douceur : les faits doivent atténuer ce que le droit a de rigoureux.

Telle est la première forme de ménagemens ; la seconde serait plus efficace encore, si elle entrait dans nos mœurs. Ce qui pousse nos marins à bord des navires étrangers, c’est l’attrait du salaire. Les Américains leur offrent 80 francs par mois quand l’état ne leur en donne que 24 ou 30 au plus, en y ajoutant le supplément de gabiers. Comment pourraient-ils hésiter ? comment pourraient-ils, en comparant ces deux chiffres, envisager le service de l’état autrement que comme une charge, y prendre goût, s’y attacher ? Si étrangers qu’ils soient au calcul, celui-ci est trop élémentaire pour qu’ils ne le fassent pas. L’Angleterre et les États-Unis l’ont compris ; leur marine militaire est désormais payée sur le même pied que celle du commerce ; c’était le seul moyen d’avoir des équipages de choix et fidèles au pavillon ; ces deux états se sont résignés de bonne grâce. Les derniers engagemens de l’amirauté ont eu lieu à raison de 43 à 44 livres sterling par an, ce qui fait, à une petite fraction près, 1,100 francs. Nos gabiers, nos fins matelots, comme on les nomme, en sont réduits à 360 francs. Il est vrai qu’aux États-Unis et en Angleterre, où les contrats sont libres, il faut payer ces services à leur prix réel sous peine d’en manquer, tandis qu’en France on peut y mettre le prix qu’on veut puisqu’on les impose. L’engagé est à la merci de l’état, qui l’engage ; l’état a fait la loi : fût-elle plus dure, il faudrait la subir. De là des répugnances faciles à comprendre, et qu’une augmentation de salaire, si légère qu’elle fût, diminuerait, si elle ne les détruisait pas.

Un autre allégement pour les hommes des classes serait dans un emploi plus étendu des hommes du recrutement. Pour que cet élément entrât dans la composition des équipages, il a fallu triompher de beaucoup de préventions. On n’admettait pas jadis qu’il pût y avoir à bord des vaisseaux autre chose que des marins de profession. Ces préventions n’existent plus ; les hommes du recrutement comptent aujourd’hui dans la flotte comme de bons auxiliaires, et sont destinés à y gagner du terrain. Tirés de l’intérieur, ils sont en général plus vigoureux et de plus grande taille que les gens des côtes, et, sinon pour l’adresse, du moins pour ce qui exige de la force musculaire, ils leur sont supérieurs. Leur nombre, qui varie entre 6 ou 7,000 par an, pourrait dès à présent être doublé, triplé même, non-seulement sans inconvénient, mais avec un avantage marqué pour le service. C’est la vapeur qui a rendu possible, en beaucoup de détails, cette substitution des conscrits aux inscrits, et on va comprendre comment. Tant que la voile restait l’unique moteur, tout s’effaçait et devait s’effacer à bord devant ceux qui savaient la manier, et un homme du recrutement ne pouvait pas y prétendre ; les marins des classes, chargés des manœuvres des hunes, étaient aussi chargés presque exclusivement de la manœuvre des canons. On y employait de fins matelots, des hommes à qui la mer était familière. Avec la vapeur, ces fins matelots, sans perdre de leur prix, sont moins indispensables, et les hommes du recrutement peuvent les suppléer sur les ponts et dans les batteries. Par une expérience qui remonte à plusieurs années, il est démontré que les conscrits du contingent deviennent, après quelques mois passés à bord des vaisseaux, d’aussi bons canonniers que les marins des classes, dont l’apprentissage n’est ni moins long ni moins sujet à des mécomptes. Or le canonnage sera de plus en plus l’objet essentiel de l’instruction maritime et la force d’un établissement naval. Il restera aux marins des classes, comme domaine réservé, les services où la voile se maintient, les croisières, les transports, les stations et expéditions lointaines ; quant à ceux dont la vapeur s’empare et qu’elle n’abandonnera plus, ils peuvent être indistinctement remplis par les inscrits et les conscrits, par les hommes des classes et les hommes du contingent. Ces derniers prennent ainsi dans la flotte un degré d’importance qui en modifiera nécessairement l’organisation ; ils y figurent au poste essentiel, le poste de combat, et au lieu d’y entrer comme un simple appoint, ils sont en position aujourd’hui de joindre à leurs autres titres celui du nombre.

En effet les proportions d’amalgame entre les deux élémens dont se composent les équipages sont devenus, aux yeux des personnes compétentes, susceptibles de modifications. Dans l’époque des débuts, un homme du contingent n’était considéré dans le service de mer que comme une superfétation, presque comme un embarras. Plus tard, on rendit à ces braves gens plus de justice, et on admit que des équipages où les marins des classes entreraient pour deux tiers, les recrues de terre pour un tiers, seraient susceptibles d’un bon service à bord des bâtimens à voile. Avec la vapeur, on devait faire un pas de plus, et on l’a fait. Il paraît accepté aujourd’hui que le partage peut s’opérer entre les deux élémens d’une manière à peu près égale. Ainsi, dans l’hypothèse d’un armement complet, semblable à celui dont nous ayons donné le détail, 45,000 hommes seulement seraient demandés à l’inscription maritime ; le reste pourrait être emprunté à la conscription. Les avantages de cette combinaison sont faciles à apprécier. En premier lieu, en ne prenant que 45,000 sujets aux registres des classes qui en portent 90,000, on peut à la fois faire un choix et se ménager une réserve égale au chiffre des levées : 45,000 marins resteraient disponibles pour remplacer ceux qui seraient tombés devant l’ennemi. Ensuite, en identifiant de plus en plus aux services de la mer des hommes qui ne sont pas nés dans la profession, on ouvre au recrutement de nos flottes des ressources à peu près inépuisables ; on supprime une des causes de notre infériorité vis-à-vis des états qui sont mieux pourvus que nous en marins de commerce.

Ce changement dans les habitudes ne s’est produit et ne s’affermira, on le devine, qu’à la suite d’efforts persévérans et des combinaisons appropriées. Ce qui a le plus aidé à cette transformation, ce sont des institutions spéciales créées en vue de services déterminés. L’enseignement des équipages avait autrefois un caractère général, comme si tous les hommes dussent être appelés à tout faire, et dans des fonctions distinctes se suppléer presque indistinctement. Cette variété d’instruction, près de ses bons côtés, avait un côté faible et un grave inconvénient : c’est que les services n’arrivaient pas à leur degré de perfection, faute d’être exclusivement dévolus aux mêmes hommes. On revient aujourd’hui là-dessus et dans ce sens : on multiplie les écoles spéciales, où l’instruction est donnée à fond et où les recrues de l’intérieur trouvent des cadres qui leur sont affectés. La première de ces écoles, et la plus utile sans contredit, est celle des matelots canonnière ; elle a son siège sur un vaisseau qui est constamment en cours d’exercices, quelquefois à l’ancre, le plus souvent à la voile. Cette institution, quoique récente, a déjà eu de très bons effets. L’école peut former par an de 900 à 1,000 sujets, qui, après huit mois d’instruction, sont répartis sur les vaisseaux, où ils deviennent d’excellens chefs de pièce, et font à leur tour des élèves. Un examen précède leur sortie, et, après l’avoir subi, ils reçoivent un brevet. La moitié au moins de ces canonniers provient du recrutement ; ils sont l’élite de la flotte, et dans aucune autre marine ils n’ont de supérieurs pour l’habileté, la tenue, le zèle et l’esprit de corps. Lorsqu’il y a deux ans, le grand-duc Constantin visita nos ports militaires, le vaisseau des matelots canonniers fut un des détails qui fixa le plus vivement son attention ; il se montra émerveillé de l’ardeur que montraient ces hommes, de la dextérité avec laquelle ils maniaient les canons, de la justesse et de la promptitude du tir, de l’ordre qui régnait dans les manœuvres.

À côté de cette école des matelots canonniers, il existe sur le même vaisseau une petite école de matelots timoniers qui se compose de marins des classes. Elle n’a que trois ans d’existence et a déjà porté de bons fruits. C’est toujours le même principe : prendre en détail chaque service et le pousser jusqu’où il peut aller. L’école des matelots fusiliers n’a pas d’autre objet. Sans doute, à bord d’une escadre, tout marin a toujours su se servir d’un mousquet ; mais avant ces derniers temps on s’en fiait plus à l’habileté individuelle qu’à l’instruction des hommes et à la qualité des armes. C’est notre armée de terre qui a donné à notre armée de mer l’exemple et le goût d’un tir de précision. Nulle part ce tir n’était mieux approprié, ni plus utile que dans des combats où tous les officiers, depuis l’amiral jusqu’à l’enseigne, sont à découvert et où les feux qui se croisent du pont et des hunes peuvent, autant que ceux des batteries influer sur l’issue d’un engagement. L’école des matelots fusiliers fournira désormais cette instruction spéciale : elle reproduit pour les équipages ce qu’a fait l’école de tir de Vincennes pour les bataillons de chasseurs à pied ; on y apprend à manier les armes perfectionnées qui frappent des coups sûrs à de grandes distances. Plus récente que celle des canonniers, cette école n’a pas dit son dernier mot ; elle ne forme que sept cents sujets ; elle en pourrait aisément former mille, qui répandraient promptement dans la flotte de bonnes habitudes de tir. L’un de ces avantages est de se recruter surtout parmi les hommes du contingent de terre, qui, plus patiens et plus dociles que les marias, se prêtent plus aisément aux soins de détail et aux exercices fréquens qu’exigent les nouvelles armes.

Enfin il est un dernier cadre où les conscrits figurent à peu près exclusivement, c’est celui des ouvriers chauffeurs, travail ingrat, mais recherché à raison de la solde beaucoup plus forte qui s’y attache. Une des conditions imposées aux chauffeurs, c’est d’apporter la preuve qu’ils ont été ouvriers en métaux, et les gens des classes sont très rarement dans ce cas. C’est donc parmi les hommes déjà accoutumés aux feux des forges que sont choisis les chauffeurs, et cet élément ne se rencontre que dans la conscription ou les engagemens volontaires. Ainsi toutes ces institutions spéciales qui viennent d’être énumérées, école des canonniers, école des fusiliers, cadre des chauffeurs, sont autant de débouchés qui se sont ouverts aux hommes du recrutement. Ils y figurent à côté des marins des classes à titre égal, si ce n’est supérieur, et chacune de ces catégories est ainsi appelée à faire valoir les qualités qui lui sont propres dans des conditions de rivalité profitables au service de l’état.

Ces institutions spéciales ont un autre avantage, si évident qu’il est à peine utile d’y insister. En créant dans chaque service un type de perfection pour ainsi dire, elles élèvent l’instruction des équipages à un niveau que jamais cette instruction n’avait atteint. On sait quelles ont été, en industrie, la force et la vertu du principe de la division du travail ; c’est ce principe qui, appliqué à l’art militaire et naval, y multiplie les corps doués d’aptitudes et investis d’attributions particulières. Ce système peut avoir ses inconvéniens, si on en abuse ; appliqué dans une certaine mesure, il apporte, comme on a pu s’en convaincre, un remarquable supplément de vigueur aux armées qui les premières en ont fait l’application. Pour la flotte, restée jusqu’ici sous l’empire d’une instruction trop générale, ce soin des spécialités, si on y persiste, donnera à chaque détail plus de valeur et à l’ensemble plus de puissance. Il ne faut pas croire d’ailleurs que l’idée en soit entièrement nouvelle, et que de bons esprits n’en aient pas déjà été frappés. Dans l’enquête sur la marine, ordonnée en 1849 par une loi et poursuivie pendant deux années sous la ferme et judicieuse présidence de M. Dufaure, des hommes qui font honneur à leur arme, les amiraux Charner et Hernoux, avaient donné à ces institutions, alors naissantes ou en projet, l’appui de leur autorité. Les faits ont confirmé cette opinion, et dans les essais qui chaque jour se succèdent, on peut voir ce qu’y ont gagné les exercices de la mousqueterie et du canonnage.

Une conclusion à tirer de ces faits, c’est que les cadres nouveaux suffisent à une bonne composition des équipages et répondent à toutes les éventualités. On a, pour les marins des classes, les cadres de gabiers et de timoniers, pour les hommes du recrutement, en partage si ce n’est à titre exclusif, les cadres de canonniers, de fusiliers, de chauffeurs et d’aides-mécaniciens. La question du nombre se trouve ainsi écartée ; l’inscription n’en fournit plus le terme unique ; nos flottes puisent dans le réservoir, autrefois restreint, maintenant illimité, que l’on nomme le recrutement. De son côté, l’école des mousses de Brest prépare des titulaires pour la maistrance et forme de bons sous-officiers et officiers mariniers. Dans ces conditions, on a sous la main les équipages nécessaires pour monter le matériel existant et les réserves qui doivent en être l’appui ; bien ménagées, ces ressources peuvent même suffire au matériel en construction et à la flotte de 150 bâtimens à vapeur de combat qui nous sont annoncés pour 1871. On peut donc, sur ce point, attendre les événemens, avec la confiance qu’ils ne nous trouveront pas au dépourvu.

Mais, pour le cadre des officiers, cette confiance ne saurait être la même ; il y aurait imprévoyance à le laisser ce qu’il est et à fermer les yeux sur son insuffisance. Il pourvoit péniblement aux services actuels, et on a pu s’en convaincre à propos des derniers armemens pour la Chine ; Il ne se prêterait pas à des services plus étendus ; il est au-dessous de ce qu’on l’a vu dans des temps où la marine était effacée, et au milieu du développement des autres services militaires il a gardé une décourageante immobilité. Une augmentation dans ce cadre ne pourrait en aucune façon avoir un caractère agressif ; ce n’est qu’une question d’équilibre entre les équipages et les chefs appelés à les commander. Pour rétablir cet équilibre, on ne saurait s’y prendre de trop longue main ; les effets n’en seront pas immédiats, des années s’écouleront avant qu’ils soient sensibles. Un mot plein de sens a été dit par le ministre qui préside le cabinet anglais : c’est qu’en matière de défense chaque état est juge de la conduite qu’il doit suivre et n’a point à se régler sur ce qu’on dit et pense ailleurs. Il est à croire qu’il ne réserve pas à sa nation le bénéfice de ce principe, et que toutes restent maîtresses d’agir dans la mesure de leurs besoins. Ici le besoin est démontré, et nous n’avons pas craint de le mettre en évidence. Nous avons donné au maintien de la paix et à l’alliance qui la garantit des gages si sincères et si multipliés, qu’il nous est permis de signaler ce vide dans notre établissement maritime sans qu’on se méprenne sur nos intentions.


LOUIS REYBAUD.


V. DE MARS.


  1. Pour des états-majors composés réglementairement il aurait fallu de plus en capitaines de vaisseau :
    9 pour commander les vaisseaux à voile
    11 pour les corvettes de 1er rang
    19 pour les frégates à roues
    39 capitaines de vaisseau au total
  2. Ne sont pas compris dans le tableau :
    1° 5 capitaines de vaisseau membres du conseil des travaux et de l’amirauté ;
    2° 5 capitaines de vaisseau commandans supérieurs de bâtimens à vapeur dans les cinq ports ;
    3° 2 capitaines de vaisseau examinateurs au commerce ;
    4° Les aides-de-camp du ministre ;
    5° Les capitaines de frégate et lieutenans de vaisseau attachés aux bâtimens en réserve ;
    6° Les lieutenans de vaisseaux, capitaine de port en Algérie et dans les principaux ports de commerce,
    soit approximativement :
    13 capitaines de vaisseau
    4 capitaines de frégate
    16 lieutenans de vaisseau
    Et en récapitulant ces chiffres et ceux de la note précédente :
    52 capitaines de vaisseau
    4 capitaines de frégate
    16 lieutenans de vaisseau
    72 total général.