Essais et Notices — Mouvement intellectuel

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décadence, mais qui a pour principe une force mal appliquée. Il semble d’abord que cette vigueur native offre une précieuse ressource, et qu’il suffirait, pour en tirer parti, de lui donner une direction convenable ; mais ici il est moins facile d’appliquer le remède que d’en trouver la formule : c’est que la direction mauvaise primitivement suivie a été en quelque sorte consacrée par l’effet produit. Or l’effet produit, quel qu’il soit, devient de plus en plus la pierre de touche des œuvres intellectuelles. Encore les œuvres autour desquelles il s’est fait un certain bruit ont-elles été très rares depuis quelques années, tellement rares qu’on est tenté de savoir gré aux auteurs d’être arrivés, à cette époque d’indifférence pour les créations de l’esprit, à jucher leur personnalité sur un petit piédestal, en même temps qu’au nom des exigences pures de l’art on ne peut s’empêcher de leur adresser de justes critiques. Après l’examen, malheureusement trop rapide, des quelques œuvres qui tranchent sur le reste par une originalité plus ou moins discutable, on tombe dans ce milieu plat, vulgaire, monotone, où la production intellectuelle prend le goût du public pour guide, s’accommode de tout, use de recettes connues et consacrées avec une certaine adresse d’exécution devenue banale, et se montre en un mot de plus en plus impersonnelle.

Du reste, ce défaut actuel d’originalité n’est point particulier à la France. M. Adolphe van Soust vient de le reprocher à la Belgique pour les arts plastiques [1]. Il est vrai que de toutes les écoles l’école belge a le moins de raison d’être. Ce n’est qu’une question de domicile et de lieu de naissance. À quelque catégorie que ses peintres appartiennent, soit qu’ils imitent dans le genre flamand van den Velde et Jean Steen, soit qu’ils imitent dans l’école française actuelle M. Delacroix, M. Meissonier ou même M. Courbet, on ne peut que les ranger dans le servum pecus d’Horace. Ce résultat, qui avait frappé tout le monde à l’exposition universelle de 1855, vient de se manifester de nouveau au dernier salon de Bruxelles. Par malheur encore pour l’école belge, ses plus illustres représentans restent sous la tente. M. Wiertz organise chez lui une exposition permanente. Quant à M. Gallait, s’il n’a pas voulu envoyer ses œuvres à Paris en 1855, ce n’est certes pas pour les compromettre aujourd’hui dans une mince exhibition locale. Restent, il est vrai, les trois noms suivans, Leys, Madou, Willems, dont l’un d’eux, Leys, a, suivant M. van Soust, élevé le genre au rang de l’histoire. M. van Soust, en désespoir de cause, se rattache à eux, les tourne, les retourne et les fait valoir comme un bon marchand sa marchandise ; mais il ne fera pas que nos souvenirs ne nous représentent.M. Madou comme un peintre sec, froid, monotone ; M. Willems, malgré quelques bonnes qualités, comme beaucoup trop sobre de couleurs, et éteignant celles qu’il ose employer sous des tons plâtreux et ternes ; M. Leys enfin comme un habile faiseur de pastiches, calquant ses personnages sur les gravures de Martin Schœn et d’Albrecht Durer, et s’inspirant beaucoup trop de Memling et de van der Weyden.

L’intérêt du livre de M. van Soust n’est heureusement pas dans l’examen de l’école belge ; il se trouve dans des considérations générales d’un ordre élevé où l’auteur montre de sérieuses connaissances et un sens critique assez profond. Il résume heureusement ses plaintes sur la situation actuelle de l’art en disant que la cause du vice réside surtout dans le caractère de l’époque. Faut-il d’ailleurs se laisser éblouir par cette multitude de noms auxquels s’attache si facilement une demi-notoriété ? Il n’est pas plus vrai de dire du talent ce qu’on a dit de l’esprit : qu’il court les rues. Faut-il appeler esprit cette facilité caustique qui s’exerce sur toutes choses à tort et à travers ? de même faut-il appeler talent cette pratique matérielle qui court les ateliers, et dont l’exercice, devenu trop facile, n’a jamais été de l’art et n’est même plus du métier ? Grâce à cette pratique en effet, gens de talent comme gens d’esprit, tous sont tombés dans cette déplorable méthode de l’à peu près, qui, en se joignant à celle du convenu, enchaîne, tout en croyant la rendre libre, la production dans les limites de la plus étroite frivolité.

Il est un point cependant sur lequel nous ne sommes pas d’accord avec M. van Soust, c’est la question du paysage. Pour M. van Soust, le paysage est dans la peinture un objet secondaire qui se classe à côté des vues de villes et des natures mortes, et qui n’est devenu un genre distinct que depuis la décadence de la peinture héroïque et religieuse, dans laquelle il n’était qu’un simple accessoire. Dire que la peinture d’histoire domine tous les autres genres, c’est avancer une proposition qui peut avoir ses apologistes et ses contradicteurs ; mais dire ensuite que la peinture d’histoire comprend tous les genres, c’est la déclasser elle-même comme genre et la réduire à l’état d’abstraction. M. van Soust ne s’est pas aperçu de cette espèce de contradiction. « Rubens, dit-il quelque part, ne savait-il pas peindre les chevaux et les chiens, les ciels et les arbres ? » Donner ces paroles comme une preuve de l’infériorité du paysage, c’est le réduire à de trop minces proportions. La peinture des ciels et des arbres, si excellente qu’elle soit, ne suffit pas pour constituer le paysage : il contient autre chose. Le considérer ainsi, c’est le réduire à un simple effet de cadre et d’ornementation, tandis qu’il existe par lui-même, qu’il a une raison d’être absolue, puisqu’il est une des deux grandes faces sous lesquelles se manifeste la vie. La nature n’a-t-elle pas sa signification comme l’humanité, et n’a-t-elle pas le même droit à une représentation distincte ? Nous nous contentons de soulever l’objection sans la développer.

S’il ne faut pas faire du paysage une expression secondaire de la peinture, il ne faut pas en littérature tomber dans l’excès opposé, et faire de la description plastique l’unique objet d’un livre. Ainsi, dans le roman qu’il vient de publier [2], M. Théophile Gautier a trop cédé à cette préoccupation exclusive. On ne reconstruit pas toute une civilisation disparue avec la seule description du costume, des vases et des objets d’art que le temps nous a conservés. Ces débris veulent être animés. Bien que, dans les temps anciens comme dans les temps modernes, on puisse, du caractère particulier imprimé aux arts et à la littérature d’une nation, déduire la spécialité de son intelligence et de ses mœurs, l’écrivain qui raconte, qui vulgarise, si je puis m’exprimer ainsi, doit compléter par l’action et les sentimens de ses personnages la tâche abstraite du philosophe. L’Égypte est certainement une mine féconde ouverte à la curiosité du savant et de l’artiste. L’art égyptien, qui a son idéal comme l’art grec, conduit, sous une apparence monotone, l’esprit de l’observateur dans les infinies profondeurs d’une réelle complexité. Il n’y a pas seulement place pour les travaux scientifiques et positifs des Champollion, des Wilkinson, des Lepsius, des Rosellini ; il y a place aussi pour l’imagination du romancier et du poète. Avec le style qu’on lui connaît, M. Gautier nous représente Thèbes et ses cent portes, ses palais, ses temples, ses cérémonies, ses triomphes, ses hypogées, et l’on erre sans étonnement avec l’écrivain sur ce sol sacré, sur cette terre pâmée de chaleur, où « la lumière frissonne en ondes visibles dans l’air transparent. » Jamais peintre n’a décrit avec son pinceau ce que M. Gautier peint avec sa plume, jamais coloriste n’a trouvé sur sa palette des tons aussi chauds, aussi lumineux ; mais malgré la justesse et la précision de ces épithètes, dont l’éclat micacé éblouit et fascine, on regrette que l’individualité égyptienne ne ressorte pas davantage. Le fond a peut-être influé sur la forme : sans doute les momies sont imprégnées de parfums, entourées de fines bandelettes, constellées d’ornemens précieux, mais ce ne sont pas moins des momies. Ressusciter tout un peuple et le montrer vivant de sa vie propre était un travail d’autant plus difficile que l’Égypte nous apparaît comme un sépulcre immense peuplé d’immortels cadavres. Les juifs et les chrétiens enterrent leurs morts et rendent au limon la chair pétrie de limon : Mémento quia pulvis es… Les païens plaçaient sur le bûcher les dépouilles mortelles, et les livraient ainsi à l’élément qui purifie et qui dévore. Les Égyptiens n’admettaient aucune destruction immédiate ou lente ; ils embaumaient tout ce qui avait eu vie : esclaves, animaux, tout, jusqu’à des œufs de serpent. Rien ne les arrêtait ; ils pénétraient aussi de bitume, de natrum et d’aromates les corps pourris par la lèpre ou l’éléphantiasis. Que signifiait cette conservation de la forme par-delà le tombeau ? A des peuples dont les institutions traditionnelles sont aussi arrêtées que celles des Égyptiens, il faut demander une autre raison que la mode ou le caprice. La mythologie égyptienne nous explique ces coutumes funéraires. D’après elle, la séparation que la mort établissait entre l’ame et le corps n’entraînait point leur indépendance. L’âme, dégagée de son enveloppe matérielle, lui restait néanmoins soumise, et les liens invisibles qui la réunissaient au corps devenaient plus étroits et plus resserrés. Quelles que fussent les régions extra-terrestres où l’âme était placée, elle subissait, à travers l’espace et par-delà le temps, les modifications naturelles ou accidentelles qui pouvaient atteindre le corps, privé désormais de volonté et laissé aux soins des survivans. On comprend ainsi ce qu’était le culte des momies chez les Égyptiens, puisque pour eux la conservation du corps était le gage des destinées de l’âme ; on comprend avec quelles précautions ils cherchaient à conserver l’intégrité de la forme.

Il n’est pas besoin de toute une série de siècles éteints pour trouver l’occasion de reconstruire une histoire perdue et de recomposer l’esprit d’une époque détruite. Il suffit souvent d’un fragment de siècle écoulé dans un certain milieu et sous l’empire de certaines circonstances pour prêter à un pastiche intéressant. On a fait et on peut faire plus ou moins heureusement des pastiches appliqués à différentes époques et à différens esprits. Il nous serait facile de citer, soit dans notre siècle, soit dans les siècles précédens, plusieurs noms qui doivent une partie de leur renommée à leur habileté dans cette espèce de travail. Tous les genres sont ouverts d’ailleurs au pastiche : la littérature comme la peinture, la gravure comme la musique. Il est à remarquer seulement que les œuvres qui se prêtent le plus au pastiche sont celles où l’artiste, quel qu’il soit, peintre, musicien ou poète, a imprimé les marques les plus saillantes et en même temps les plus matérielles de son individualité. Il sera facile à un peintre dans un certain sens d’imiter Rembrandt et Rubens ; il sera plus aisé pour un musicien de s’assimiler Verdi que Bellini, et un poète calquera Victor Hugo beaucoup plus sûrement qu’André Chénier. En un mot, toute exubérance de forme, de coloris, d’instrumentation, prête éminemment au pastiche. Cela tient uniquement à ce que l’exagération d’individualité que présentent certains esprits offre des saillies plus en relief, des creux plus accusés, sur lesquels les esprits secondaires et imitateurs trouvent plus de facilité à se mouler que sur un niveau de toutes parts assez égal et assez plat. À cette cause nécessaire et suffisante, l’on peut encore ajouter celle-ci : il est des esprits frères, des tendances pour ainsi dire sœurs qui se manifestent à des intervalles plus ou moins éloignés ou dans des milieux différens. Les nouveau-venus s’emparent alors de l’œuvre aînée, l’étudient, la reconnaissent en quelque sorte pour la leur, et n’ont pas plus de peine à se l’assimiler qu’une graine semée en terre n’en éprouve à devenir une plante semblable à celle qui l’a fournie : ici et là, c’est le même procédé, la même physiologie ; c’est naturellement et sans efforts que l’esprit comme la graine choisissent les mêmes sucs, sécrètent les mêmes substances, enfin accomplissent les mêmes évolutions qu’ont accomplies la plante mère ou l’esprit créateur.

Il peut arriver que le pastiche ne s’applique pas à un génie individuel, mais bien à un génie collectif, quand la collection, par une originalité fortement accusée et surtout persévérante, ou par la continuité des mêmes effets, arrive en quelque sorte à s’individualiser. C’est ainsi que M. Prosper Mérimée a pu, en 1827, donner les morceaux qui composent sa Guzla comme traduits d’originaux illyriens. Il serait puéril de citer comme exemple les poésies d’Ossian. L’œuvre que nous apporte aujourd’hui M. Ch. de Coster [3] rentre dans le pastiche collectif. L’auteur n’a pas eu pour but de reproduire uniquement les joyeusetés rabelaisiennes et les farces des Cent Nouvelles nouvelles, comme l’avait tenté Balzac dans ses Contes drolatiques. Son livre n’est pas un livre de haulte graisse, le sel gaulois y manque un peu ; mais l’absence de la facétie particulière au moyen âge s’y trouve rachetée par le fond du sujet, qui est éminemment national. Flamand, l’auteur a composé des légendes flamandes ; l’objet de son œuvre est essentiellement patriotique. Voici par exemple ce que raconte la dernière légende de M. de Coster. Le forgeron Smetse Smee doit bailler son âme au diable au bout de sept années, pendant lesquelles il doit avoir la plus belle forge de Gand, boire les vins les plus fins et manger les plus fines viandes. Le dernier jour de la septième année arrive, et avec lui l’envoyé du diable, « la gueule bée, tirant la langue, et vêtu de méchante souquenille. » En le voyant, la femme de Smetse laisse échapper l’épithète de gueux. « Gueux ! s’exclame le diable, je ne le suis et ne le fus oncques. Mort aux gueux ! à la potence les gueux ! — Femme, dit Smetse, considère notre hôte, et tu pourras dire que tu as vu messire Jacob Hessels, le plus grand faucheur d’hérétiques qui fut oncques… Ah ! nous vous devons beaucoup, messire : l’impôt du dixième, coulé en l’oreille à l’empereur Charles ; l’arrêt de messires d’Egmont et de Hornes, écrit de votre belle main, et plus de vingt cents personnes qui de votre fait périrent par le feu, le fer et la corde ! » Grâce à un certain vœu fait par le forgeron et que saint Joseph a promis d’accomplir, l’envoyé du diable est obligé de s’en aller, après avoir accordé à Smetse Smee un répit de sept ans, mais non sans être bien rossé. — Sept ans après, une comédie à peu près semblable se joue encore. Cette fois l’envoyé de l’enfer est le duc d’Albe en personne, orné de la Toison-d’Or et portant belle écharpe rouge. Il subit le même sort que Jacob Hessels, et après avoir accordé à Smetse un nouveau délai de sept ans, « se fondit en une fumée rougeâtre comme sang vaporant, et les manouvriers ouïrent mille voix joyeuses et ricassantes disant : « Battu le duc de sang, honni le seigneur de la hache, vilipendé le prince des bûchers ! Vlaenderland tot eeuwigheid ! Flandres pour l’éternité ! Et mille mains battirent plaudissant ensemblement, et le jour se leva. »

Le troisième envoyé de l’enfer se présente, couvert d’un manteau royal et la couronne en tête ; mais son corps est nu sous le manteau, et ses membres apparaissent rongés d’ulcères et de vermine. Ses yeux gris expriment l’hypocrisie, la cruauté et la male rancune. « Smetse, garde-toi ! s’écrient les ouvriers, le roi de sang est céans. » En effet, l’apparition n’est autre que le roi d’Espagne, duc de Bourgogne et de Brabant, palatin de Hollande et de Zélande, Philippe II. Fort de l’exécution promise à son vœu, Smetse lui ordonne de rendre le pacte que lui, Smetse, a signé avec le diable. Philippe II refuse. « Ah ! si j’avais encore ma puissance, s’écrie-t-il, je voudrais désoler et dépeupler la Flandre, et sur ce cimetière je planterais une croix noire avec cette inscription : — Ci-gît Flandres l’hérétique, Philippe d’Espagne lui passa sur le ventre ! » A peine cette dernière parole est-elle froide, que Smetse et ses ouvriers laissent retomber sur lui leurs lourds marteaux, et à chaque coup : « Ceci est pour nos chartes rompues ! ceci pour tes sermens violés ! ceci pour le comte d’Egmont ! ceci pour ton fils Charles, qui mourut sans avoir été malade ! » Ainsi réduit à « une platelée d’os et de chair non mêlés de sang, » le diable-roi rend à Smetse Smee son pacte.

On voit le sentiment qui domine ces légendes. Le souvenir de la tyrannie espagnole, la haine des Flamands contre Philippe II, ce spectre de l’Escurial, ce plus sinistre représentant de l’inquisition, y sont développés avec la force et la profondeur que leur donne l’expression populaire dans son apparente naïveté. Il y a dans ce dernier récit comme une inspiration de Marnix de Sainte-Aldegonde, ce grand citoyen, qui, réfugié à Heidelberg et revendiquant avec fierté son titre de questeur des gueux, attaquait la tyrannie politique ainsi que l’intolérance religieuse avec la profondeur et la malice de Rabelais. On comprend que M. de Coster ait choisi pour écrire ses légendes la langue du moyen âge. Elle lui offrait des ressources qu’il n’aurait pas trouvées dans le langage moderne. Non-seulement les termes, mais encore les tournures grammaticales ne sont pas indifférentes à l’expression de la pensée. Tels sentimens qui demeurent la propriété exclusive d’un certain siècle semblent ne pouvoir être exprimés que par la langue de ce siècle. La crudité des expressions nous fait regarder le moyen âge comme naïf : c’est une erreur ; le moyen âge n’était pas plus naïf que nous le sommes. Ses expressions, qui nous semblent parfois plus que légères, étaient alors conformes à l’usage et inhérentes aux mœurs, et c’est leur contraste avec nos propres habitudes qui leur donne une singularité relative. Aussi ferons-nous à M. de Coster le reproche de n’avoir point usé complètement de cette singularité en modernisant l’orthographe des mots dont l’usage s’est conservé. L’inconvénient est sans doute beaucoup moins grand que s’il s’était attaqué, comme les éditeurs de Hollande, au texte même de Montaigne et de Rabelais, mais il n’en subsiste pas moins. Sauf cette modification purement plastique, le fond des Légendes flamandes ne manque pas de couleur. L’auteur possède éminemment l’intelligence morale du pays et de l’époque où il place ses récits. Il a su avec un rare bonheur exprimer la spécialité de son sujet. C’est bien le moyen âge qu’il nous représente avec ses rudesses, ses bonhomies, ses gracieuses nonchalances ; mais c’est de plus le moyen âge flamand. Aussi ses principaux personnages peuvent-ils servir de types, et se distinguent-ils par un élément particulier des figures du moyen âge que nous connaissions jusqu’à présent.

Derrière les spécialités de tournures et de style que lui imposait un pareil ouvrage, M. de Coster laisse deviner son propre style, et ce n’est pas à son désavantage. Son livre renferme un sentiment général de grâce et de mélancolie qui est évidemment dû à la seule personnalité de l’auteur. On n’y trouve pas au même degré la finesse et la légèreté qui distinguent les Cent Nouvelles nouvelles, ni la grosse gaieté gauloise de Rabelais. Cette différence tient peut-être à la liqueur que boivent les personnages des Légendes flamandes : l’ivresse de la bruinbier est moins pétillante et plus lourde que l’ivresse du vin ; mais il faut remercier M. de Coster de ce qui lui appartient plus particulièrement, de ce que l’imitation même la plus habile ne pouvait guère lui donner, c’est-à-dire de l’heureux choix de ses situations, de l’intérêt et du naturel de ses dialogues, enfin de l’expression fidèle des sentimens, des caractères et des mœurs propres à l’époque et au pays qu’il a étudiés.

Il semble qu’il y ait au fond de la métaphysique je ne sais quelle pierre philosophale qui attire constamment d’infatigables chercheurs. Faut-il encourager, faut-il prendre en pitié tous ces esprits, terribles révolutionnaires en apparence, mais dont la monomanie est au fond bien paisible et bien incapable d’opérer le moindre changement ? Ils se présentent hardiment, qui avec une nouvelle méthode, qui avec un nouveau critérium, qui avec une nouvelle classification ; il s’agit toujours d’une panacée universelle ; les plus modestes, s’ils ne le disent pas, du moins le donnent à entendre. Encore une fois, méritent-ils nos encouragemens ou notre dédain ? Ni ceci ni cela. Ce serait ou enfler inutilement la vanité la plus absorbante que nous connaissions, la vanité de faiseur de système, ou l’irriter plus inutilement encore. Cependant, si leurs ouvrages n’offrent pas d’utilité absolue, il ne faut pas nier qu’ils n’en aient une relative très importante. Le public doit retirer de leurs rêveries et de leurs ébauches un profond enseignement. Ce n’est pas en vain que l’utopie, puisqu’il faut l’appeler par son nom, se dirige presque exclusivement vers la métaphysique ; ce n’est pas en vain que l’on s’imagine pouvoir changer tout un système par l’addition de quelques mots et par la transformation de quelques formules. Il y a dans un pareil labeur un instinct infaillible qui guide les têtes les plus folles et les esprits les moins raisonneurs, semblable à l’instinct des animaux sauvages qui attaquent leur ennemi à l’endroit le plus vulnérable. C’est qu’en effet la métaphysique est le cœur de la science humaine ; c’est d’elle que jaillit, comme un sang généreux, la méthode qui, dans les travaux les moins spéculatifs, dans les études les plus spéciales, est le sang qui réchauffe et qui vivifie. C’est à elle que revient enfin le flux des nouvelles connaissances pour se dilater ou se contracter suivant l’occasion, pour acquérir certaines qualités constitutives qui les rendent aptes à circuler à leur tour, et à porter partout où elles iront la lumière et la vie. On conçoit de quelle importance est l’agent qui règle dans la science humaine cette double circulation. On conçoit que les novateurs aillent droit à lui, comme à la clé de voûte de tout le système, comme au point culminant de tout l’horizon philosophique.

La tentative nouvelle dont nous avons à parler accuse chez l’auteur des connaissances philosophiques sérieuses ; aussi ne comprenons-nous pas quel singulier motif l’a poussé à se proclamer novateur [4]. Un peu de science nous enivre, a dit un ancien ; beaucoup de science nous fait voir que nous ne savons rien. C’est un peu de science qui a trompé M. Decorde. Il est vrai que parmi les novateurs philosophiques il est un des plus modestes que nous connaissions : il ne remue pas ciel et terre, il ne déduit pas de la nouvelle vérité par lui créée tout un système politique ou social ; il se renferme dans la pure métaphysique, mais il prétend n’y pas faire moins qu’une révolution.

De tout temps, la connaissance des choses générales a donné lieu aux idées, comme la connaissance des choses particulières donne lieu aux sensations. L’œuvre de Platon a presque pour base la distinction de ces deux noumènes. M. Decorde, ne changeant rien au fond des choses, a seulement baptisé les notions données par les choses particulières du nom d’idéoïdes, et c’est dans l’introduction de ce nouveau vocable que réside toute sa réforme. — Qu’est-ce que l’arithmologie ? demandait-on à Ampère, qui inventa une classification quaternaire dont tous les termes étaient ainsi fabriqués par lui. — C’est ce que vous appelez arithmétique, répondait l’illustre savant. — Qu’est-ce que l’idéoïde ? — C’est ce que vous et moi, nous tous, M. Laromiguière, M. Cousin et M. Decorde, entendons par idée sensible.

L’auteur de la Nouvelle Doctrine philosophique est sans contredit un homme qui s’occupe d’une façon suivie des questions philosophiques. Il en parle assez clairement la langue, mais il faut dire que toutes ses nouveautés métaphysiques sont tombées depuis longtemps dans le domaine public, et que l’inconnu qu’il prétend révéler se trouve exposé tout au long dans les plus classiques manuels. Il a cru inventer, il n’a fait que se souvenir. De nombreuses lectures ont peu à peu constitué dans son esprit un fonds sur lequel il a travaillé comme sien, et qu’il s’imagine ingénument avoir créé. Cette méprise du moins peut avoir encore son côté utile, si elle peut convaincre le public que toute science, toute philosophie et tout art n’existent pas sans la critique historique, leur premier et indispensable fondement.

S’il est pénible de voir certains esprits se consumer en d’aussi stériles efforts, il est consolant d’en voir d’autres appliquer leur travail et leur savoir à consolider simplement l’édifice déjà élevé en fortifiant ses bases et en y ajoutant de nouvelles. De ce nombre est M. Ch. Waddington, qui, sous le titre d’Essais de Logique [5], vient d’offrir au public le résumé des leçons faites par lui à la Sorbonne de 1848 à 1856. Nous avons vu avec joie l’importance attachée par l’auteur aux études logiques, importance qui domine en quelque sorte celle des autres études. Ce n’est pas que la logique forme un ensemble de connaissances pour ainsi dire matérielles : elle ne comprend absolument aucun fait réel, mais elle sert à étudier, à reconnaître, à classifier tous les phénomènes puisés dans la réalité dont les collections diverses composent les autres sciences, et c’est ainsi que ces sciences n’existent que par elle. Entre la volonté humaine et le problème à résoudre, quel qu’il soit, physique ou psychologique, il y a un abîme que la logique doit remplir, une difficulté absolue que la logique doit seule trancher. Sans elle, sans la méthode dont la présence ordonne et classifie, les sciences, ne seraient plus que des nomenclatures stériles pour le progrès ; les connaissances humaines ne formeraient qu’un vaste dictionnaire dont les termes indépendans et privés entre eux de leurs rapports naturels ne fourniraient pas matière à de nouvelles découvertes. Aussi les plus grands noms philosophiques sont-ils ceux qui se sont principalement appliqués à dégager et à vulgariser les lois de la logique et de la méthode : Socrate, Aristote, Bacon. La logique, si l’on veut, n’est qu’un instrument, mais c’est un instrument indispensable, c’est l’instrument créateur. Les progrès matériels de la civilisation sont dus à la présence et à l’amélioration continue des machines et des instrumens de travail ; la méthode joue dans le domaine de la pensée le même rôle que les machines dans l’industrie. Il y a de plus en elle un caractère de généralité qui ne permet à aucune science particulière de lui échapper. M. Waddington a très justement insisté sur ce point, qui est de la plus haute importance devant les privilèges et l’indépendance que s’attribuent spontanément les sciences spéciales. De ce que chaque science a son objet propre, il ne s’ensuit pas qu’elle ait le droit de posséder sa méthode particulière, mais on peut dire que le procédé spécial qu’elle revendique n’est qu’une application proportionnée de la méthode, qui est une et générale. Autrement il faudrait conclure que chaque science doit se contenter d’une seule langue et qu’elle peut être admise à ignorer toutes les autres.

Les Essais de M. Waddington offrent une analyse intelligente et complète des différens procédés de la logique. Il y traite très convenablement du syllogisme, de l’induction et de la déduction, ainsi que d’un parallèle entre le syllogisme et la division par genres, division à laquelle Platon attribuait une grande valeur, comme le prouvent les dialogues du Sophiste et du Politique. Dans ces diverses monographies, l’auteur fait bien ressortir une distinction qui n’est généralement pas saisie et dont l’absence a causé en philosophie les plus grandes confusions, je veux parler de la distinction qu’il faut établir entre l’analyse purement psychologique d’un procédé intellectuel et les règles logiques auxquelles l’emploi de ce procédé doit être soumis, en un mot entre sa nature et son usage. Un chapitre spécial est consacré en outre à la Nouvelle Analytique de sir W. Hamilton, ouvrage dont s’est occupé ici M. Ch. de Rémusat dans une étude spéciale [6].

« Deux choses semblent nécessaires de nos jours en philosophie, dit M. Waddington : un caractère moral dans les doctrines qu’elle professe, un caractère scientifique dans la manière dont elle les établit. » Il est facile d’élargir les termes de cette assertion et d’en déduire presque complètement le rôle social de la philosophie, rôle dominateur, car la philosophie ne peut qu’occuper partout la première place, rôle dont on ne peut méconnaître la portée dès lors que la philosophie ajoute à ses doctrines par la rigueur de sa méthode l’élément pratique qui lui fait trop souvent défaut. Comme exemple à ses paroles, M. Waddington a mis à la fin de son volume un remarquable Essai sur la Propriété, dont l’origine est une leçon faite à la Sorbonne en novembre 1848 pour le concours d’agrégation. « La propriété, dit M. Waddington, est le rapport naturel des personnes et des choses. » Nous ne connaissons pas sur le même sujet de définition philosophique plus heureuse et plus vraie. Ce livre, outre les données qui étaient propres à son objet et dont l’explication réclamait naturellement un langage connu, est plein d’aperçus justes et profonds qui en font la bonté et la nouveauté. Ces Essais ont le droit d’être lus avec beaucoup d’attention ; on y rencontre dans plusieurs passages certaines différences de forme avec plusieurs philosophes connus qui font pressentir une profonde, bien que, pour ainsi dire, involontaire divergence d’opinions. À quelle école appartiennent en définitive les lignes suivantes : « L’idéal de l’homme ou son type de perfection, c’est ce qu’il est en puissance de devenir ? Or ce que nous pouvons devenir est indiqué par ce que nous sommes ; notre idéal résulte de notre nature même une fois connue… » Le spiritualisme et le matérialisme pourraient également revendiquer pour leur appartenant cette phrase de M. Waddington ; ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle appartient avant tout à la vérité.

La traduction de l’Introduction à l’Histoire du dix-neuvième siècle, de G. Gervinus, vient d’être donnée en Belgique par M. Constant Bernard [7]. Les tendances de l’historien allemand sont déjà connues [8]. Deux principes, selon lui, se disputent la domination, sinon universelle, du moins européenne, l’un de centralisation, de despotisme, d’unité, l’autre de désagrégation, de liberté, d’individualisme. Le premier, c’est le romanisme, représenté par la race romaine ; le second, le germanisme, représenté par la race allemande : c’est l’opposition de ces deux principes qui a fourni une base si solide à la réforme. Gervinus se prononce naturellement pour le second. Il voit dans l’individualisme la grande différence des races germaniques avec les races romanes au moyen âge, et de nos jours avec le monde slave. Il fait dépendre de l’activité individuelle et de la liberté d’action réglées par l’éducation les institutions démocratiques et la possibilité de leur existence. Néanmoins Gervinus pense qu’il ne faut rien brusquer, que le progrès marche par lui-même, mais que sa marche est lente, et qu’il faut s’y accommoder. Le perrumpamus de Zwingle doit faire place au jugement général et au temps. Le raisonnement ne l’indiquerait pas que l’histoire donnerait de cette vérité des témoignages irrécusables. « Il est, dit Gervinus, peu d’attentes plus décevantes que celle des résultats de la marche si lente de l’histoire dans la vaste carrière des temps modernes. » L’appréciation de la vitesse dépend néanmoins de la hauteur où l’on se place : plus elle est élevée, plus les événemens semblent marcher lentement ; au contraire, plus on vit intimement avec les faits environnans, plus on trouve que leur marche est rapide.

La méthode de Gervinus tient le milieu entre l’histoire telle qu’elle est ordinairement exposée et la philosophie de l’histoire. Elle est cependant un peu exclusive par la manière dont elle diminue les points de vue. Ainsi Gervinus exagère l’action du principe germanique quand il lui attribue la révolution française. La révolution française est bien à la France ; elle est due justement à la combinaison du principe germanique et du principe roman, combinaison dont Gervinus ne s’est pas rendu un compte exact. Il a considéré la France comme un terrain en quelque sorte neutre, lorsque au contraire la France est le premier pays où se soit faite la pénétration réciproque des deux principes, et qu’elle est ainsi devenue le foyer d’où rayonnent également sur la race romane et sur la race germanique la perception et la mise en pratique des théories nouvelles.

Quoi qu’il en soit, cette première partie de l’œuvre de Gervinus se recommande sérieusement à l’attention du philosophe et de l’homme politique. On se sent en la lisant entouré d’une conviction solide, et la conscience qu’on y puise d’une inévitable destinée dissipe certaines inquiétudes. « L’étude de l’histoire, dit Gervinus, apprend à mettre de côté l’espoir impatient d’obtenir en politique des résultats rapides et à nous dépouiller de ce préjugé, que les événemens de ce monde dépendent du caprice de quelques individus. »


EUGENE LATAYE.


V. DE MARS.


  1. L’École belge de Peinture en 1857, 1 vol. in-8° ; Bruxelles et Leipzig, 1858.
  2. Le Roman de la Momie, 1 vol., L. Hachette, 1858.
  3. Légendes flamandes, 1 vol. illustré de douze eaux-fortes, collection Hetzel, 1858.
  4. Exposé d’une nouvelle Doctrine philosophique, par M. Decorde ; 1 vol. in-8° Paris, Ladrange, 1858.
  5. 1 vol. in-8° ; L. Hachette.
  6. Voyez la Revue du 1er avril 1856.
  7. 1 vol. in-8°, Bruxelles et Ostende, Ferdinand Claassen, 1858.
  8. Voyez l’étude de M. S.-R. Taillandier, Revue du 1er mars 1856.