Essais et Notices - Thalassa

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Anonyme
Revue des Deux Mondes3e période, tome 27 (p. 957-958).

Thalassa. An essay on the depth, temperature and currents of the Ocean, by J.-J. Wild. London, 1871. Marcus Ward.

On sait que la corvette anglaise Challenger a fait, de 1872 à 1876, un voyage scientifique autour du monde qui a beaucoup contribué à compléter nos connaissances sur la configuration du fond des mers ainsi que sur la flore et la faune que recèlent les abîmes. Le navire était sous les ordres du capitaine G. Nares ; le professeur Wyville Thomson, d’Edimbourg, était le chef scientifique de l’expédition. L’un des savans qui ont fait partie de son « état-major civil, » M. J.-J. Wild, vient de publier, sous le titre de Thalassa, un ouvrage où il a réuni et discuté les résultats les plus importans des dernières recherches sur les profondeurs, les températures et les courans des deux Océans. M. Wild ne s’est pas contenté de mettre à profit les observations recueillies pendant les voyages de circumnavigation du Challenger ; il y a joint les données fournies par les voyages antérieurs du Lightning et du Porcupine, par les expéditions récentes de la Gazelle et du Tuscarora, etc., et tous les résultats sont présentés sous une forme qui parle aux yeux, à l’aide de cartes et de diagrammes coloriés. Une bonne partie de ces matériaux précieux était jusqu’ici à peu près inédite, perdue qu’elle était dans les rapports officiels, bulletins de quelques sociétés savantes et d’autres recueils peu accessibles au public ; M. Wild a eu le mérite de réunir ces données éparses et de les coordonner en tableaux.

Dans les premiers chapitres de son livre, il décrit les bassins océaniques qui ont été explorés jusqu’à ce jour ; le second renferme les résultats des observations les plus récentes sur la distribution des températures à partir de la surface des mers. Le troisième est consacré à l’exposition d’un système de circulation thermale des eaux ; ce n’est peut-être pas la partie la plus solide du livre[1]. M. Wild reproduit ensuite d’une manière très complète les sondages bathymétriques et thermométriques du Challenger ; enfin il expose ses idées personnelles sur une relation qui existe entre les couches de matière solide déposées au fond de la mer et les courans qui traversent les bassins où ces dépôts s’accumulent, et il esquisse une théorie nouvelle de l’origine et de la transformation des continens.

L’existence d’une véritable aire d’élévation qui embrasse les continens et dont le centre de gravité se trouve au pôle nord, et celle d’une aire australe de dépression qui renferme les grands océans, sont pour M. Wild les preuves d’une tendance générale qui, selon lui, préside aux lents changemens que subit la distribution des terres et des eaux, et par suite de laquelle l’eau se porte vers le sud et va s’accumuler dans l’hémisphère austral, tandis que les dépôts solides viennent exhausser les abords de l’hémisphère boréal. D’un autre côté, on aurait constaté un mouvement de transport général de l’eau et des matières solides dirigé de l’est vers l’ouest. Ces deux tendances combinées produiraient en définitive un déplacement général des eaux dans la direction du sud-ouest, et des terres dans la direction du nord-ouest. Sans donner, à vrai dire, une explication de ces tendances, M. Wild paraît cependant les rattacher aux phénomènes généraux de la formation des dépôts sous-marins. L’océan est toujours le grand architecte de notre planète, et les eaux charrient sans cesse les matériaux finement divisés, — limons et débris organiques, — qui servent à édifier les plateaux sous-marins dont l’élévation graduelle finit par créer les îles et les continens. Mais la nature des dépôts varie considérablement avec la vitesse des courans qui leur donnent naissance et avec la distance à la source où les matériaux ont été puisés. Les matières les plus lourdes vont au fond après un parcours limité, tandis que les débris plus ténus sont portés beaucoup plus loin, et se déposent principalement dans les régions les plus calmes, et au centre des bassins océaniques. C’est ainsi qu’à l’époque où le globe était couvert par les eaux il devait se former déjà, sous la seule influence de la circulation thermale, tout un système de plateaux sous-marins de composition très diverse, dont la distribution pouvait être ensuite plus ou moins modifiée par l’action des forces souterraines, faisant jaillir du sein des plateaux primitifs des chaînes de montagnes parallèlement à l’axe longitudinal des plateaux. M. Wild s’est efforcé de montrer que cette théorie peut rendre compte de la formation du relief actuel du globe ; mais ses raisonnemens laissent beaucoup à désirer sous le rapport de la clarté. Néanmoins l’ouvrage de M. Wild rendra de grands services à tous ceux qui s’occupent de géographie physique, ne fût-ce qu’en leur épargnant de longues recherches et des calculs fastidieux.



Le directeur-gérant, C. Buloz.


  1. On trouvera sur cette question des données d’un grand intérêt dans un travail récemment publié par M. E. Witte (Uber Meeresslrömungen, von Emil Witte ; in-4°. Pless, 1878).