Essais et notices, 1861/01

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code pénal et du code de procédure criminelle. À la suite de ces débats et comme appendice aux mesures qui venaient d’être votées, le gouvernement saxon conclut avec plusieurs cabinets de l’Allemagne des conventions relatives à l’extradition des accusés. Par une de ces conventions, en date du 28 novembre, la Saxe et l’Autriche s’engageaient réciproquement à se livrer les criminels réfugiés sur leur territoire. Il s’agissait de criminels, il s’agissait de crimes tels que les définissent les lois chez tous les peuples chrétiens ; dans l’esprit des chambres et, nous en sommes convaincus, dans l’esprit du ministère saxon, ce n’étaient pas des opinions politiques, ce n’étaient pas des regrets et des espérances que l’on voulait frapper. Non, sous le règne du prince qui a commenté la Divine Comédie et consacré de si nobles pages à l’exilé de Florence, ce n’était pas contre les exilés qu’on inscrivait sur les frontières de la Saxe les sinistres paroles : voi ch’entrate… Vous qui entrez dans ce pays, si vous êtes Italien et que vous ayez fait des vœux pour l’indépendance de l’Italie, si vous êtes de race slave et que vous ayez réclamé des institutions nationales pour la Galicie et la Bohème, si vous êtes Hongrois et que vous ayez défendu votre patrie aux heures décisives où il est impossible de rester neutre, sachez-le bien, nous vous livrerons à l’Autriche.

Le ministère saxon vient d’agir comme si cet écriteau honteux était planté en effet aux portes de Dresde et de Leipzig. M. le comte Ladislas Téléki, réfugié hongrois voyageant avec un faux passe-port, où il était désigné comme sujet de l’Angleterre, a été arrêté par la police de Dresde. Dans tout autre pays, il eût été simplement reconduit à la frontière ; le gouvernement saxon l’a livré au gouvernement autrichien, et le noble patriote hongrois est aujourd’hui dans ces prisons qui rappellent tant de tristes souvenirs.

Qu’est-ce donc que le comte Ladislas Téléki ? Un des plus dignes représentans de la noblesse magyare. Héritier d’un grand nom, disciple et successeur des hommes qui, vers 1820, ont commencé la régénération du pays par la régénération des hautes classes, M. le comte Téléki a consacré sa vie à l’étude des lois de son pays et des besoins nouveaux qui s’y produisent. Un célèbre écrivain hongrois, M. Moritz Jokay, dans un dramatique tableau de mœurs, a vivement peint, et l’une en face de l’autre, deux familles ou plutôt deux périodes de la noblesse de son pays : d’un côté l’ancienne aristocratie, façonnée aux usages de la cour de Vienne, n’ayant d’autre ambition que de montrer ses uniformes dans les salons, pleine de mépris pour la langue et les mœurs nationales, incapable d’une pensée sérieuse, d’un travail utile, dégradée enfin par l’inaction autant que par la bassesse des sentimens, et quand elle revenait séjourner quelque temps dans ses domaines, se livrant pour se désennuyer aux plus puériles extravagances ; de l’autre au contraire, la jeune noblesse, active, laborieuse, passionnée pour le pays natal, étudiant les ressources du sol et le travail des esprits, étudiant aussi l’Europe, s’initiant aux lumières nouvelles, s’efforçant de les répandre parmi le peuple, en un mot préparant par tous les moyens la renaissance intellectuelle et morale de la patrie, condition première et gage assuré de sa rénovation politique. Le comte Ladislas Téléki tenait dignement sa place dans cette jeune phalange quand les événemens de 1848 vinrent le mettre plus particulièrement en évidence ; c’est lui qui fut chargé de représenter le nouveau gouvernement de la Hongrie auprès de la république française. Sous la présidence du général Cavaignac, dans les premiers mois de la présidence du prince Louis-Napoléon, M, le comte Téléki, envoyé du gouvernement national de son pays, eut maintes fois l’occasion de défendre sa cause auprès de nos hommes d’état, et s’il ne réussit pas à leur faire partager ses vues, il leur inspira du respect par l’élévation de son caractère et la modération de son esprit. C’est le témoignage que lui a rendu ici même un fonctionnaire distingué du ministère des affaires étrangères, M. Hippolyte Desprez, dans une étude où il combat certaines idées politiques du parti auquel se rattachait le généreux Magyar. Depuis la défaite de la Hongrie en 1849, M. le comte Téléki vivait soit à Paris, soit à Genève, toujours occupé d’études sérieuses, les yeux tournés vers sa chère patrie, et ceux qui ont eu l’honneur de le connaître se demandent par quel enchaînement de sophismes, par quelle étrange interprétation des lois saxonnes, une âme si pure, si noble, un cœur si loyal et si désintéressé, a pu être assimilé aux criminels.

Ce n’est pas pour le comte Ladislas qu’une pareille assimilation est infamante. Certes nous avons le droit d’élever la voix dans cette affaire, et il y a même là un devoir sacré pour nous, car il est bien évident qu’un des principaux mobiles du ministère saxon a été l’espèce de haine qu’il porte à la France et qu’il affiche en toute rencontre. M. le baron de Beust, qui sans présider au ministère, en est l’âme depuis bien des années, ne dissimule guère ses sentimens à notre égard ; on l’a vu en deux occasions solennelles, pendant l’expédition de Crimée comme pendant la guerre d’Italie, nous chercher des ennemis par toute l’Allemagne. En 1854, il a été sur le point de brouiller la Saxe avec l’Autriche parce que l’Autriche refusait de faire cause commune avec la Russie ; en 1859, il a fait acte de vassalité envers la monarchie des Habsbourg dès le moment où les Habsbourg se sont trouvés en face de nous sur les champs de bataille d’Italie. L’extradition du comte Ladislas Téléki est un pas de plus dans cette voie, c’est un hommage obséquieux du vassal au suzerain ; et comment ne pas y reconnaître l’intention de jeter un défi, défi indirect il est vrai, et médiocrement courageux, aux principes de notre politique internationale ? Encore une fois, à part même toute question générale d’humanité, d’honneur, de civilisation, nous avons le droit de protester contre la conduite du cabinet de Dresde, et la presse française n’a pas manqué à sa tâche ; mais il y a un peuple, j’en suis sûr, qui ressentira plus vivement encore cette violation de tous les principes, car son honneur y est expressément et directement engagé : c’est le généreux peuple du royaume de Saxe. Et non-seulement la Saxe, mais la Bavière, le Wurtemberg, le grand-duché de Bade, le grand-duché de Saxe-Weimar-Gotha, la Hesse-Électorale, toute cette Allemagne, divisée sur la carte, mais unie de cœur et de pensée, tous ces états secondaires qui gardent leur originalité germanique en face des prétentions prussiennes et autrichiennes ont dû éprouver au même titre cette commune impression de honte et de douleur. Il y a en effet une solidarité particulière qui les relie au sein de la confédération générale, et puisque M. de Beust a eu plus d’une fois l’honneur de porter la parole au nom de ce groupe d’états, il est bien naturel que sur tous les points de cette Allemagne vraiment allemande tous les honnêtes gens, tous les cœurs libéraux se sentent également engagés, c’est-à-dire humiliés, par la décision du cabinet de Dresde.

Nous la connaissons, cette Allemagne loyale et généreuse ; nous savons ce qu’elle a souffert en maintes circonstances, sous des gouvernemens presque tous dévoués à l’Autriche ; nous savons qu’au moment où elle se vante de représenter dans le monde le principe de la liberté morale, le respect de l’individu, si indifférent, disent-ils, aux races romanes, ils reçoivent sans cesse de leur police les plus douloureux démentis ; nous savons quelle scission profonde s’établit de plus en plus entre les cabinets et l’opinion publique ; nous n’ignorons pas non plus la tendre et reconnaissante affection de ces peuples pour leurs princes, lorsque le prince porte un cœur allemand, et qu’il tient à honneur, comme le duc de Saxe-Weimar par exemple, d’être le premier défenseur de l’esprit germanique. À coup sûr, un acte comme celui qui nous arrache ces paroles est une humiliation, et la plus cruelle de toutes, pour ces âmes éprises du juste et de l’honnête. Nous espérons que les publicistes saxons n’auront pas attendu notre appel pour protester avec nous au nom de la justice, et avec leurs frères d’Allemagne au nom de l’honneur national.

Quant à l’Autriche, voilà une belle occasion pour le ministère Schmerling de confirmer immédiatement les espérances que son avènement a fait concevoir à l’Europe libérale. En renonçant à cet otage que lui a livré d’une façon inique l’obséquiosité du cabinet saxon, elle rejettera la responsabilité d’une mesure qui a soulevé la conscience publique, et qui peut lui faire de nouveaux ennemis en Allemagne et en Europe. Est-ce au moment où la Hongrie s’agite, où tous les cœurs frémissent, où chacun se demande si l’on peut se fier aux concessions et aux promesses de Vienne, qu’on aurait la folie de réveiller les souvenirs irritans ? Que le ministère nouveau, respectant un loyal adversaire, s’empresse de rendre au comte Ladislas Téléki la liberté de l’exil : un tel acte, dans les conjonctures présentes, sera le plus éloquent des programmes.


SAINT-RENE TAILLANDIER.


nom, si les traités qui accordent toutes ces concessions avaient des élémens de stabilité ; mais il faudrait être par trop optimiste pour l’admettre. Je pense pouvoir affirmer que personne ici n’y croit sérieusement, et que tout le monde comprend au contraire que MM. les ambassadeurs de France et d’Angleterre, au lieu de résoudre la question chinoise, l’ont seulement fait entrer dans une nouvelle phase. Ils n’ont en effet qu’arraché un « oui » au gouvernement chinois, et ils ont laissé à leurs successeurs, M. Bruce et M. de Bourboulon, la lourde tâche de veiller à ce que ce « oui » soit efficace. La meilleure preuve de leur propre méfiance dans la durée du nouveau traité se trouve dans la mesure qu’ils ont dû adopter de laisser de fortes garnisons sur le théâtre récent de la guerre, à Chi-fou et à Shang-haï. La position de MM. Bruce et de Bourboulon n’est pas à envier ; mais M. Bruce est le frère de lord Elgin, et lui et M. de Bourboulon sont la cause immédiate de la dernière guerre. Ils recueillent ce qu’ils ont semé, et doivent accepter sans murmurer la position qu’ils se sont faite eux-mêmes. Pour juger cette position, qui est celle de la France et de l’Angleterre en Chine, il faut jeter un coup d’œil sur ce qui vient de se passer ici depuis un an.

« La France et l’Angleterre venaient de conclure un traité avec la Chine : M. de Bourboulon et M. Bruce devaient se rendre à Pékin pour y procéder à l’échange des ratifications ; arrivés à l’embouchure de la rivière qui conduit par Tien-tsin à la capitale, ces ministres y trouvèrent des fortifications qui les empêchaient de poursuivre leur chemin sur la route projetée. En même temps le gouvernement chinois leur fit signifier que ces fortifications avaient été élevées comme défense contre les pirates, mais que le chemin de Pihtang était libre, et que les ministres n’avaient qu’à passer par là. M. de Bourboulon et M. Bruce insistent pour passer par Tien-tsin ; les Chinois s’y opposent, un combat s’engage ; les Français et les Anglais sont battus et forcés de se retirer après avoir subi des pertes sensibles.

« Voilà l’introduction à la dernière guerre de Chine. Nous avons le beau rôle dans le drame qui va se dérouler. Nous arrivons ici pour venger une insulte sanglante faite aux pavillons de la France et de l’Angleterre. Quelques personnes osent insinuer que MM. Bruce et de Bourboulon n’auraient point été déshonorés, s’ils avaient fait les concessions que M. Ward, le ministre des États-Unis, a trouvées compatibles avec l’honneur de l’Amérique ; elles ajoutent que MM. Bruce et de Bourboulon auraient pu, sans le moindre inconvénient, prendre la route de Pihtang, et éviter à la France et à l’Angleterre les innombrables et horribles misères qui accompagnent toute guerre ; mais ces personnes parlent si bas, et les défenseurs de la politique agressive du frère de lord Elgin parlent si haut, que l’opinion publique n’entend qu’une cloche, qui lui sonne aux oreilles : « Il faut châtier les Chinois, qui sont d’abominables traîtres ! »

« On commence donc en Europe à se préparer à une nouvelle guerre contre la Chine ; les chambres votent les millions nécessaires pour subvenir aux frais de la campagne, et vingt mille hommes, tant Français qu’Anglais, partent pour l’extrême Orient, où ils doivent appuyer les demandes que M. le baron Gros et lord Elgin sont chargés de faire à la cour de Pékin.

« Les hostilités furent ouvertes au commencement du mois d’août par la prise de possession des forts de Pihtang, au nord de ceux du Peï-ho, et que les Chinois abandonnèrent sans faire de résistance. Quelques semaines plus tard, le 21 août, les forts du Peï-ho furent attaqués. Les Tartares s’y défendirent de leur mieux ; mais enfin ils durent se rendre à l'ultima ratio, aux puissans argumens de nos canons de gros calibre et à longue portée. Hang-fou, le vice-roi de la province de Chi-li, fit hisser le pavillon blanc et adressa aux « honorables commandans en chef des forces françaises et anglaises » une lettre très humble, dans laquelle il se déclara vaincu par l’efficacité supérieure des armes européennes.

« Peu de temps après, un plénipotentiaire chinois, Kwiliang, se présenta et demanda à traiter avec les ambassadeurs de France et d’Angleterre. Des notes diplomatiques furent échangées, et l’affaire semblait marcher vers une solution pacifique, lorsque, au moment de signer le protocole des négociations, Kwiliang déclara ne point avoir le droit de faire les concessions que les ambassadeurs exigeaient de lui. Il se retira, les communications diplomatiques furent suspendues, et les armées des alliés se mirent en marche sur Pékin. De nouveaux négociateurs se présentèrent alors ; ils parlèrent au nom du commissaire impérial Tsaï, prince d’Y et de Mouh-Yin, et prièrent les ambassadeurs de ne pas entrer à Pékin avant d’être arrivés à une entente avec le gouvernement chinois. Une seconde fois, on eut alors l’espérance d’amener l’affaire à sa solution sans nouvelle effusion de sang ; mais cet espoir fut bientôt déçu.

« Le 18 septembre, les troupes des alliés furent attaquées par le prince Sankolitzin, le héros de la Chine moderne. Ses cavaliers tartares s’avancèrent bravement, mais ne purent résister longtemps au feu de l’artillerie européenne, et furent aisément dispersés. Trois jours après, ils revinrent néanmoins à la charge ; mais cette fois encore ils furent repoussés avec de grandes pertes. Le prince Sankolitzin se retira alors définitivement ; mais sa haine contre « les barbares de l’Occident, auxquels la raison ne semble avoir été donnée que pour inventer des instrumens qui, pour un court espace de temps, peuvent faire triompher l’injustice et la déraison sur la justice et la raison, » sa haine contre les Européens devait être au comble, et se manifesta dans le traitement cruel qu’il fit subir aux malheureux prisonniers tombés entre ses mains.

« Dès lors les armées alliées purent s’approcher de Pékin sans rencontrer de nouvelle résistance ; elles arrivèrent le 5 octobre sous les murailles de la capitale, s’emparèrent le jour suivant de la ville de palais appelée Yun-min-yun, qui fut mise au pillage et détruite, après quoi elles franchirent les portes de la ville sacrée.

« L’empereur s’était enfui ; mais heureusement pour lord Elgin et M. le baron Gros, il avait laissé derrière lui un frère, le prince Kong, qui déclara pouvoir agir en plénipotentiaire, et dont les fonctions semblaient se borner à dire « oui » à tout ce que les ambassadeurs de France et d’Angleterre allaient lui demander. — « Nos ministres résideront à Pékin. — Accordé. — Au lieu de 4 millions de taels, vous nous en paierez huit. — Oui. — Tien-tsin sera ouvert à notre commerce. — Comme vous voudrez. — Vous êtes très fâché de ce qui est arrivé l’année passée aux forts de Takou. — Certainement, » etc. On ne tirait pas un « non » de la bouche du prince Kong, quoi qu’on fît. Le malheureux sait que les plus braves armées de son frère, commandées par le meilleur général de la Chine, ont été chassées devant nos armes comme la poussière est chassée devant la tempête ; il voit les ruines fumantes d’Yun-min-yun, l’ancienne merveille de la Chine ; il sait que Pékin, renfermant le palais impérial et tout le prestige, toutes les richesses de sa famille, est à la merci des hommes en face desquels il se trouve, et qui lui ont dit et écrit : « Si vous ne dites pas « oui » à tout ce que nous vous demandons, nous pillons tout, nous brûlons tout, nous détruisons tout. » Le prince Kong dira trois fois « oui » au lieu d’une, quitte à se faire désavouer plus tard, comme Kwiliang et le prince d’Y ont été désavoués.

« Il est difficile d’admettre que la Chine considère comme sacrées les promesses que les ambassadeurs de France et d’Angleterre lui ont arrachées le lendemain du jour de sa plus humiliante défaite. Personne ne le croit sérieusement ici, et un avenir prochain probablement prouvera que l’œuvre du baron Gros et de lord Elgin n’a pas les élémens d’une longue existence. Le jour viendra où l’on fera la révision de l’histoire des relations de l’Occident avec l’extrême Orient. Peut-être alors sera-t-il démontré que notre rôle ici devait être celui du civilisateur, non du conquérant. Malheureusement nous avons choisi le dernier, et nous ferons tous nos efforts pour le soutenir jusqu’à la fin. Réussirons-nous ? C’est chose douteuse. La Chine, ce n’est pas les Indes. La Chine, c’est un immense corps compacte et homogène. Ce pays a sur nous la supériorité insurmontable du trop grand nombre, et tôt ou tard il redeviendra maître chez lui.

« La mission de lord Elgin et du baron Gros est accomplie ; mais, au lieu de nous rapprocher du gouvernement chinois, elle nous en a peut-être éloignés à tout jamais, et notre seul espoir de voir naître des relations vraiment amicales et fécondes entre l’Occident et la Chine repose sur la probabilité de la chute prochaine de la dynastie actuellement régnante dans le Céleste-Empire. »

Tels sont les renseignemens qui nous arrivent de Chine : nous les publions comme de simples indices d’une situation qui ne tardera pas sans doute à être mieux connue.


V. DE MARS.


DES RECENS PROGRES DE L'AGRICULTURE ANGLAISE.


Avec un pays aussi laborieux et aussi progressif que l’Angleterre, il est difficile de se tenir au courant d’une branche quelconque de l’activité nationale. J’ai essayé de faire connaître à la France, dans ses caractères les plus généraux, l’économie rurale du royaume-uni ; mais mes études remontent à plusieurs années déjà, et dans cet intervalle la production agricole n’a cessé de se développer chez nos voisins. Un Français établi en Angleterre, M. Robiou de La Tréhonnais, a senti qu’il pouvait être d’un grand intérêt pour nous de suivre pas à pas ce magnifique mouvement, et il a créé à cet effet un recueil spécial. Voilà déjà deux ans que cette publication a commencé ; elle en est à sa huitième livraison.

Quiconque s’occupe en France d’études agronomiques connaît M. de La Tréhonnais. Avant de fonder le recueil dont nous parlons, il s’était constitué l’intermédiaire entre les éleveurs britanniques et les amateurs français pour les importations des plus belles races d’animaux domestiques. La plupart des taureaux durham, des béliers south-down, des verrats d’Essex et de Leicester, que nous possédons aujourd’hui, ont passé par ses mains. En Angleterre, il est membre du club des fermiers et de la société royale d’agriculture ; en France, il assiste à tous les concours et à toutes les réunions agricoles ; toujours prêt à parler et à écrire dans les deux langues avec une égale verve, un peu trop enthousiaste d’un côté, un peu trop frondeur de l’autre, apôtre et spéculateur à la fois, mais toujours piquant, animé, original, et qui plus est véritablement utile par son infatigable activité. Rien ne le peint mieux que cette immense entreprise d’écrire à lui seul une livraison tous les trois mois. Il en est venu à bout jusqu’à présent, grâce à la richesse du sujet. Quand il ne ferait que traduire ou résumer les principaux mémoires insérés dans les recueils des deux grandes sociétés agricoles d’Angleterre et d’Ecosse, les principaux articles du Farmer’s Magazine et des autres journaux spéciaux, il rendrait déjà un assez grand service. Tout le monde sait quelle est l’immensité des publications anglaises : tout n’y est pas également neuf, et il faut passer sur d’innombrables redites pour arriver à un fait important ; mais quand on prend la peine de suivre avec quelque attention ce perpétuel bouillonnement, on en est bien récompensé par les découvertes qu’on y fait de temps en temps. C’est à cette agitation constante de la publicité que l’Angleterre doit ses progrès dans tous les genres, et il en est de l’agriculture comme des autres grands intérêts, qu’éclaire et stimule sans cesse la multiplicité des informations.

M. de La Tréhonnais a divisé son sujet en plusieurs séries qui se suivent d’une livraison à l’autre. L’une de ces galeries est consacrée aux associations agricoles qu’a fondées l’initiative des particuliers, car on sait qu’il n’existe en Angleterre rien de semblable à une administration de l’agriculture, à des académies agricoles, à des concours nationaux et départementaux institués et rétribués par l’état, etc. Tout s’y fait, à tort ou à raison, par l’impulsion des intérêts privés. Au premier rang de ces associations volontaires figure le fameux club de Smithfield, fondé en 1798. Un grand marché pour les bestiaux se tenait et se tient encore à Londres le jour de Noël : un fermier du Derbyshire eut l’idée de réunir ce jour-là un meeting sous la présidence du duc de Bedford ; le célèbre Arthur Young y assistait, et accepta le titre de secrétaire. Il fut décidé que des primes seraient accordées, aux frais de la société, aux animaux les mieux engraissés, et depuis 1798 ces concours se sont reproduits sans interruption tous les ans. Quiconque parcourt les journaux anglais dans le cours du mois de décembre peut y voir la place qu’occupe le récit de ces joyeuses solennités. L’histoire des prix distribués par le club n’est rien moins que celle des perfectionnemens apportés depuis le commencement du siècle à la production de la viande. Puis est venue la société royale d’agriculture d’Angleterre, qui ne date que de vingt ans, mais dont les concours nomades ont eu en France un grand retentissement, et dont l’admirable organisation nous est maintenant bien connue. M. de La Tréhonnais nous donnera sans doute plus tard l’histoire de la société d’agriculture d’Ecosse, plus ancienne que celle d’Angleterre, et d’autres associations non moins dignes d’attention. Quand même nos habitudes nationales ne nous permettraient pas d’imiter complètement ces. institutions toutes britanniques, il est toujours bon de les bien connaître pour y puiser au moins des enseignemens de détail.

Une autre galerie comprend des notices biographiques, accompagnées de portraits, sur les principaux agriculteurs vivans de l’Angleterre. Le premier est M. Jonas Webb, le célèbre fermier de Babraham, l’heureux lauréat de tous les concours pour la race des moutons south-down, qu’il a poussée à une perfection sans égale. Apres lui vient M. Fisher Hobbs, le non moins célèbre cultivateur du comté d’Essex, à qui l’on doit cette petite race noire de porcs, la plus accomplie peut-être qui existe. Le troisième est M. Mechi, le riche coutelier de la Cité, qui a fondé au milieu d’une bruyère déserte la ferme de Triptree-Hall, maintenant connue dans les deux mondes. Le quatrième est M. John Hudson, de Castle-Acre, surnommé le roi des fermiers, dont la splendide habitation rivalise presque avec le château de son opulent propriétaire, lord Leicester. Le cinquième enfin n’est rien moins que son altesse royale le prince Albert en personne, et ce n’est point par une vaine flatterie que le mari de la reine d’Angleterre est placé ainsi à côté des premiers cultivateurs praticiens. Le prince Albert est un fermier, un véritable fermier ; il a pris à bail 1,500 hectares situés autour du château royal de Windsor, et il paie au domaine de la couronne le prix annuel qu’on exigerait de tout autre exploitant. Son administration se distingue par la sagesse et l’économie ; la liste civile, fort modeste en Angleterre, ne permettrait pas d’excentricités dispendieuses, que l’opinion publique verrait d’ailleurs avec sévérité. Les nouveaux bâtimens d’exploitation, exécutés sous les yeux et sur les plans du prince, présentent un véritable modèle de construction rurale. La reine, qui partage les goûts de son mari, visite souvent avec lui les étables, et plus d’une vache, appelée par son nom, est accoutumée à recevoir les caresses de la main royale.

Ces détails personnels jettent un vif intérêt sur la publication de M. de La Tréhonnais, mais ils n’en forment que l’accessoire. Le sujet principal est la description des procédés mis en œuvre par les cultivateurs anglais pour accroître encore la richesse agricole déjà si grande de leur pays. C’est là surtout que nos propriétaires et nos cultivateurs peuvent trouver, sinon des modèles à suivre absolument, au moins des sujets d’étude, de réflexion et de discussion. N’ayant pas fait moi-même, depuis plusieurs années, de nouveau voyage en Angleterre, je ne puis ni garantir ni contester l’exactitude de tous les détails ; mais l’effet d’ensemble me paraît vrai. Peut-être M. de La Tréhonnais se laisse-t-il quelquefois entraîner par sa passion pour tout ce qui est nouveau, ingénieux et hardi ; il ne faut pas oublier que ce défaut, si c’en est un, est précisément ce qui le soutient dans l’œuvre laborieuse qu’il a entreprise : on ne fait rien sans un peu d’illusion. Je ne voudrais pas répondre, par exemple, que la culture à la vapeur joue tout à fait dès à présent un aussi grand rôle qu’on pourrait le croire d’après la place qu’il lui donne ; ce qui est certain, c’est que les appareils agricoles à vapeur se perfectionnent et se multiplient, et que l’indomptable persévérance de la race anglo-saxonne permet d’entrevoir, un succès prochain. Dans quelles limites se renfermera ce succès ? Il serait imprudent de le dire d’avance. Les inventions les plus étranges, les plus impossibles, y auront dans tous les cas contribué, et rien n’est plus curieux que de suivre jour par jour, dans des descriptions accompagnées de dessins, les rêves les plus bizarres de cette fièvre qui finira certainement par devenir féconde.

Il paraît certain que le nombre des appareils à vapeur actuellement employés au labourage en Angleterre s’élève à une centaine, dont chacun cultive en moyenne 200 hectares. On paraît également d’accord sur ce point, que l’emploi d’une de ces machines économise le tiers environ des chevaux de trait précédemment employés. La dépense annuelle d’un cheval étant évaluée à 1,000 francs, amortissement compris, l’économie de sept chevaux, sur vingt qu’on emploie ordinairement pour 200 hectares, serait de 7,000 fr. Reste à savoir maintenant combien coûtent l’achat, l’entretien et l’usage de la machine et de ses accessoires ; c’est ce que nous ne pouvons manquer d’apprendre bientôt avec certitude. Un grand avantage est dès à présent acquis à la vapeur, c’est la promptitude et la puissance du travail ; les labours d’automne, les plus importans de tous, deviennent par ce moyen beaucoup plus faciles. Le plus curieux des systèmes à l’essai est celui de Halkett, qui couvre la surface de l’exploitation de véritables lignes de rails espacées de 20 mètres, ce qui suppose une mise de fonds énorme et rarement possible, même en Angleterre. Le plus usité et le plus généralement considéré comme pratique est celui de Fowler, qui a obtenu en 1858 le grand prix de la société royale, et qui a reçu depuis cette époque de notables améliorations ; il se compose d’une machine fixe, qui, placée dans un coin du champ, met en mouvement plusieurs lignes de charrues. Je ne puis que renvoyer pour tous les détails aux études de M. de La Tréhonnais ; je veux maintenant, pour donner un autre exemple de tout ce qui s’imagine et se tente en Angleterre en fait d’idées originales, lui emprunter quelques renseignemens sur un système de culture qui s’écarte des sentiers battus, et qu’on appelle la culture sans engrais de Lois-Weedon.

Tout le monde sait que le caractère distinctif de l’agriculture anglaise est le large emploi des engrais de tout genre, minéraux, animaux et végétaux ; voici cependant une tentative qui va en sens inverse. Voyons d’abord le lieu de la scène, car M. de La Tréhonnais ne néglige pas l’effet pittoresque, et il sait très bien placer ses personnages dans un cadre qui les fasse ressortir. « Au centre de l’Angleterre, dit-il, dans un des comtés les plus essentiellement agricoles, celui de Northampton, existe une petite paroisse paisible et retirée, mais dont le nom est dernièrement devenu fameux. L’accès en est assez difficile, car aucun chemin de fer ne passe dans le voisinage, et les chemins de traverse qui y conduisent ne sont pas très praticables en hiver. Le ministre de cette petite paroisse l’habite depuis un quart de siècle ; c’est un des types les plus heureux des pasteurs ruraux de l’église anglicane. La bienveillance se peint sur sa douce physionomie ; sa parole est élégante, son intelligence cultivée par une éducation classique, son maintien noble et distingué. Il est marié, mais il n’a pas d’enfant. Son habitation est attenante au petit cimetière du village, propre et coquet jusque dans sa tristesse, tapissé de belle verdure et tout émaillé de fleurs au printemps. La maison est basse, petite, irrégulière, mais d’une exquise propreté. Une série de trois pièces chaudement tapissées conduit au cabinet d’étude ; partout les murs sont couverts de rayons bien garnis de livres. Quelques tableaux, quelques statuettes de bronze, achèvent de donner à ce paisible logis un cachet d’art, de science et de littérature en parfaite harmonie ayec le repos majestueux du paysage qui l’entoure. Sur le seuil, pas de chien qui aboie, mais le salve antique, le welcome franc et joyeux. Ce lieu, c’est Lois-Weedon ; ce pasteur, c’est le révérend Samuel Smith. »

Après ce petit tableau de genre, qui rappelle le Vicaire de Wakefield, l’habile narrateur frappe le grand coup. « Derrière l’habitation que je viens de décrire, dit-il, se trouve un champ merveilleux, car voilà treize ans que M. Smith y récolte d’abondantes moissons de blé sans y mettre aucun engrais. On peut crier au miracle, mais on ne peut nier les faits. J’ai vu hier, 3 février 1859, la treizième plantation de blé semée sur le même champ, sans que, depuis treize ans, il y soit entré la moindre parcelle d’engrais. Cette treizième récolte a bien certainement la plus belle apparence que j’aie jamais vue à cette époque de l’année. Les touffes épaisses d’un vert bleuâtre s’allongent en lignes d’une rectitude géométrique, sans que la moindre irrégularité de hauteur ou d’épaisseur vienne en briser l’agréable symétrie. »

D’où vient ce prodige ? Est-ce de la fertilité exceptionnelle du sol ? Le champ dont il s’agit est à base argileuse, mais il n’avait, quand le pasteur de Lois-Weedon a commencé ses expériences, que 12 centimètres de terre végétale. Tout le secret réside dans la manière dont il est cultivé. M. Smith ne sème jamais en blé que la moitié de son champ à la fois : il sème d’abord trois lignes espacées entre elles de 25 centimètres, puis il laisse vide un intervalle d’un mètre, puis trois autres lignes de semence, puis un autre intervalle d’un mètre, et ainsi de suite, de manière à intercaler l’une dans l’autre la moitié en blé et la moitié en jachère. L’année suivante, les rôles sont intervertis, les bandes qui ont porté du blé restent en jachère, et les bandes qui étaient en jachère reçoivent la semence. C’est, comme on voit, une variante de l’assolement biennal, mais avec cette différence que la moitié ensemencée donne autant de récolte qu’en donnerait le tout avec la meilleure culture. La moyenne du produit depuis cinq ans a été de 38 hectolitres 65 litres par hectare de superficie, et, comme M. Smith n’emploie que 45 litres de semence, le produit net dépasse 38 hectolitres obtenus tous les ans sur un seul et même hectare, ou plus de quatre-vingts fois la semence : résultat magnifique, que bien peu de cultivateurs peuvent égaler.

Voici maintenant comment procède M. Smith : après l’emblavure, les bandes de jachère sont défoncées à la fourche de toute la profondeur de l’instrument, de sorte qu’à chaque bêchée quelques centimètres de l’argile du sous-sol sont ramenés à la surface. Cette partie du sol reste exposée tout l’hiver à l’action de l’atmosphère ; au printemps, elle est plusieurs fois retournée et fouillée jde nouveau, et c’est sur ces bandes ainsi préparées que se font les semailles de l’année suivante. Je passe les détails de l’ensemencement, qui n’ont rien de bien particulier, pour insister sur ce qui fait le caractère distinctif du système, l’ameublissement continuel de la jachère. Non-seulement le blé pousse avec vigueur sur un sol ainsi préparé, mais il profite visiblement de tous les travaux qui se font entre ses lignes : ses racines plongent à des profondeurs inusitées, et ses tiges ne craignent pas la verse. Il y a là sans doute une action physique qui résulte de l’extrême pulvérisation du sol à une grande profondeur, mais il y a aussi une action chimique par la constante pénétration des influences atmosphériques, et c’est par là surtout que l’expérience mérite de fixer l’attention.

Le révérend Samuel Smith est, a cet égard, le continuateur de Jethro Tull, célèbre agronome anglais qui vivait au commencement du XVIIIe siècle. D’après Jethro Tull ; la seule nourriture des plantes leur vient des élémens organiques tirés de l’atmosphère, et comme la source de ces élémens est inépuisable, tout l’art de l’agriculture consiste à tenir le sol libre de mauvaises herbes et complètement pulvérisé. Cette théorie était fausse dans ce qu’elle avait d’absolu, mais elle contenait beaucoup de vérités ; c’est à elle que les Anglais doivent les labours répétés, les semis en ligne, le sarclage et le binage des cultures, pratiques qui ne suffisent pas sans doute, mais qui contribuent beaucoup aux grands succès. M. Samuel Smith l’a complétée en y ajoutant l’approfondissement continu de la couche arable, qui permet de chercher de plus en plus dans le sol lui-même les élémens minéraux dont Tull avait méconnu l’importance. À son tour, l’expérience de Lois-Weedon n’est pas complète, en ce sens que, tous les sols ne contenant pas les mêmes élémens en quantités égales, ce qui réussit sur les uns doit échouer sur les autres, ainsi que l’ont prouvé des essais ultérieurs qui n’ont pas réussi ; mais bien que ce système de culture ne puisse pas être employé partout, et que, là même où il réussit, il ne puisse probablement pas se continuer toujours, le résultat inattendu obtenu par le pasteur de Lois-Weedon jette un jour nouveau sur les causes mystérieuses qui agissent sur la végétation, et qui ne nous sont encore que très imparfaitement connues.

Comment se fait-il que, par le seul fait du repos, un sol épuisé se remplisse peu à peu d’un nouvel engrais naturel qui permette tôt ou tard une nouvelle culture de céréales ? Comment faut-il s’y prendre pour faciliter cette accumulation spontanée d’après les différens sols et les différens climats ? En un mot, qu’est-ce que la jachère ? quelle est l’action réciproque du sol sur l’air et de l’air sur le sol ? Chaque jour apporte sur ce grand problème de nouveaux éclaircissemens. Tantôt ce sont les découvertes de M. Boussingault sur la formation naturelle des nitrates, tantôt les expériences de M. Barral, qui décèlent dans l’eau de pluie des substances ammoniacales et même des phosphates. Le phénomène majestueux et caché de la circulation universelle laisse échapper un à un ses secrets. On savait déjà que certaines plantes avaient la propriété d’attirer et de condenser les gaz fécondans ; on sait maintenant que certaines substances minérales, certains états mécaniques du sol, certaines conditions électriques, jouissent du même privilège. Il n’en résulte nullement qu’on doive se passer d’engrais végétaux et animaux, mais une source immense d’engrais se révèle de plus en plus dans l’atmosphère qui nous entoure, et nous commençons à connaître quelques moyens de fixer directement cette fumure aérienne. Les anciens s’en étaient doutés depuis longtemps, car, dans les fables mythologiques, la déesse de la végétation, Cérès, était fille de Saturne et de Cybèle, c’est-à-dire de l’air et de la terre.

Le recueil de M. La Tréhonnais consacre aussi de nombreuses et excellentes pages à la question si controversée des engrais liquides. Un des meilleurs travaux qu’il ait reproduits sur cette question est un mémoire de M. Voelcker, professeur de chimie au. collège royal d’agriculture de Cirencester et chimiste consultatif de la société royale d’agriculture. On y voit très bien dans quelles conditions et sous quelle forme l’application de l’engrais liquide peut être profitable et dans quels cas au contraire il convient de s’en abstenir. À cette question se rattache celle des égouts des villes ; celle-ci s’est réveillée assez vivement à propos d’une lettre du savant Liebig, qui frappait peut-être un peu trop fort pour frapper tout à fait juste, mais qui a eu le mérite d’appeler de nouveau l’attention sur le problème fondamental de l’agriculture. M. Mechi, à qui cette lettre était adressée, est entré lui-même en lice avec son entrain ordinaire, et il demeure bien démontré, ce qui n’a été du reste sérieusement nié par personne, qu’en laissant échapper dans les fleuves les égouts des villes, on perd une immense richesse agricole. La véritable difficulté est dans les moyens de recueillir et de répandre économiquement cet engrais précieux. Quant à sa puissance, dès qu’il est bien employé, il suffit de citer les paroles suivantes de M. Mechi : « L’exemple des prairies d’Edimbourg, qui reçoivent annuellement 15,000 tonnes des égouts de la ville à l’hectare, prouve que le même sol peut recevoir et retenir tous les ans une énorme quantité d’engrais. La location de ces prairies s’est élevée au printemps dernier à 1,687 fr. l’hectare en moyenne ; quelques-unes des meilleures se sont louées jusqu’à 2,750 fr. » Nous avons nous-mêmes aux portes de Paris, dans les prairies de la ferme de Vincennes, un exemple moins frappant sans doute, mais tout aussi décisif.

Tout le monde connaît la grande plaine, près de Saint-Maur, qui a servi de camp à l’armée d’Italie à son retour de Solferino. Tout y était nu et aride dans l’été de 1859 ; tout y était couvert, en 1860, d’une puissante végétation. Quel est l’enchanteur qui a créé en un an 200 hectares de prairies sur un sol si ingrat ? L’engrais liquide. Les déjections de la garnison qui habite les forts de Vincennes, employées à des arrosages par les soins d’un ancien élève de l’institut national agronomique, M. Tisserant, aujourd’hui directeur de la ferme impériale, ont fait tout le miracle. Les prairies en ont reçu en une seule année 35 mètres cubes par hectare, et les terres arables environ le double ; on a même arrosé une parcelle à raison de 60 mètres cubes par hectare, et la nature sablonneuse du sol a permis l’application de ces fortes doses d’engrais, sans qu’il en soit résulté, jusqu’ici du moins, aucun inconvénient. Il n’en a pas été tout à fait de même dans les terres argileuses de la ferme de Vaujours, où la plupart des récoltes ont versé par l’emploi des mêmes engrais, ce qui confirme les idées émises par M. Voelcker en Angleterre. Ces deux expériences, si intéressantes à tant de titres, vont se continuer sous nos yeux, et nous ne tarderons pas à savoir ce qu’il en faut penser. Ajoutons que le lait des vaches nourries avec ces fourrages ne contracte aucun mauvais goût.

À propos des concours agricoles de 1860, soit en France, soit en Angleterre, M. de La Tréhonnais fait connaître, une fâcheuse querelle récemment soulevée entre les fabricans d’instrumens aratoires anglais et la société royale. On se plaint que les jurys chargés de distribuer les prix jugent trop vite et se trompent souvent. Cette réclamation doit être fondée, car les meilleurs juges ne sont pas infaillibles ; mais comment y répondre ? On aura beau changer les personnes, on retombera toujours sur des hommes sujets à l’erreur et à la passion. Il est difficile d’être à la fois éclairé et impartial, compétent et désintéressé. Si l’on prend pour jurés des praticiens, on s’expose aux rivalités de métier ; si l’on s’adresse à des amateurs, on est sûr d’encourir le reproche d’ignorance. De leur côté, les exposans sont loin d’être exempts des faiblesses humaines ; les jugés ont de tout temps maudit les juges. Il est désagréable pour un fabricant en possession de la confiance publique d’avoir à concourir tous les ans contre le premier venu, et de s’exposer à succomber dans la lutte. Le plus simple serait, tout en conservant les expositions, de supprimer les concours, les jurés et les prix ; mais qui pourrait concevoir, surtout en France, une exposition sans médailles, sans discours et sans croix ? Il n’est pas impossible que les Anglais finissent par nous donner ce nouvel exemple de self-government. Le public seul juge d’un concours, ce serait bien digne d’un peuple libre, mais en contradiction complète avec nos habitudes.

Les fabricans d’outils aratoires anglais auraient tort de se plaindre des exhibitions et même des concours, car c’est bien certainement à ces solennités qu’ils doivent l’énorme débit qu’ils font de leurs produits, non-seulement en Angleterre, mais dans le monde entier. Il part tous les ans des ports anglais pour des millions de francs de machines agricoles, qui vont en Russie, en Autriche, dans le nord de l’Allemagne, et surtout en Australie. Pendant que nous nous agitons ici sans beaucoup avancer, nous ne nous doutons guère de ce qui se passe autour de nous et même à l’autre bout du monde. Partout la puissance mécanique vient en aide à la main de l’homme pour vaincre la nature physique, et c’est des ateliers des Clayton, des Ransome, des Crosskill, des Garrett, etc., que sortent ces instrumens innombrables qui vont ouvrir le sol, moissonner et battre le blé, jusque dans les régions les plus lointaines. Telle de ces fabriques occupe deux mille ouvriers. En considération de pareils débouchés, on peut bien passer sur quelques ennuis et quelques mécomptes. Il est donc permis de croire que tout finira par s’arranger, et que l’institution des expositions agricoles anglaises, au lieu d’en souffrir, y trouvera l’occasion de perfectionnemens nouveaux, dont nous pourrons nous-mêmes profiter.

C’est toujours par les mêmes moyens que s’obtiennent ces nouveaux progrès, à savoir par la libre publicité, la libre discussion et l’association volontaire. Quand on a cru avoir des griefs contre la société royale, on s’est réuni en meeting, et chacun a dit librement ce qu’il avait sur le cœur ; c’est maintenant à la société d’aviser. Presque en même temps un autre meeting se réunissait sous la présidence de lord Romney, et nommait une commission pour provoquer une loi nouvelle sur ce qu’on appelle le drainage artériel, par allusion au rôle des artères dans le corps humain, car l’année pluvieuse et froide que nous venons de traverser a remis en grande faveur les modes d’assainissement les plus énergiques. Telles sont les mœurs de nos voisins : ils aiment à faire eux-mêmes leurs affaires. Ce qui ajoute à la vie et à l’intérêt des réunions agricoles anglaises, c’est qu’on n’y parle pas seulement d’agriculture. Les hommes politiques les plus en vue choisissent de préférence ce théâtre pour y traiter les questions intérieures et extérieures du moment. Là en effet est la force, la décision, la source principale de l’esprit public et de la volonté nationale. Dans ce pays si puissant par son industrie et son commerce extérieur, l’intérêt agricole est encore le plus grand, le plus influent, le plus écouté. Et qui pourra dire qu’en France, où la population agricole est cependant infiniment plus nombreuse, elle exerce une influence équivalente sur la marche de l’état ?

Malgré cet ensemble d’admirables efforts, la récolte de 1860, excellente dans le midi de la France et peu inférieure à la moyenne dans le nord, a été décidément mauvaise en Angleterre, où le froid et l’humidité ont dépassé tout ce qu’on a vu chez, nous. On a beau faire, on ne parvient pas complètement à vaincre le climat, et plus la production des céréales est savante et artificielle, plus elle redoute les accidens. Comme en même temps la population anglaise, qui dépassait déjà le double de la nôtre à surface égale, ne cesse de monter avec rapidité, il n’y a qu’un surcroît d’importation qui puisse suffire aux exigences de la consommation. L’exportation de nos grains et farines pour l’Angleterre ne pourrait donc que prendre une extension fructueuse pour nos producteurs, si les combinaisons de l’échelle mobile, qu’on a eu soin de conserver dans ce qu’elle avait de contraire à la sortie des grains français, n’y mettaient obstacle. Si nous étions, nous aussi, dans l’usage de tenir des meetings agricoles, nous devrions y réclamer à grands cris contre cette injustice, car notre nouveau système de douane, en accordant une franchise absolue à tous les produits agricoles étrangers, a fait disparaître jusqu’à la dernière ombre de protection pour l’agriculture nationale, et c’est bien le moins qu’on lui accorde en échange la liberté d’exportation pour ses produits.


L. DE LAVERGNE.


M, l’abbé Perraud m’a fait l’honneur de m’écrire pour me demander de justifier ou de rétracter publiquement les expressions dont je m’étais servi dans la Revue, en faisant allusion à un article publié par lui. Avant d’avoir pu recevoir ma réponse, M. l’abbé Perraud a fait annoncer par deux journaux qu’on attendait ma rétractation. Aujourd’hui il me somme, par le ministère d’un huissier, de développer les causes de mon opinion. J’ai fait ce que j’ai pu pour éviter ce débat ; j’ai essayé de montrer à M. l’abbé Perraud, dans des lettres très claires, qu’il valait mieux pour lui laisser tomber dans l’oubli un article malheureux, échappé à son inexpérience politique. Les amis de M. Perraud ont défendu son article ; je n’ai pas répondu aux accusations dirigées contre moi, ne m’inquiétant point de l’interprétation que l’on donnerait à mon silence. Je désirais laisser à M. l’abbé Perraud le dernier mot : cela aurait dû lui suffire ; mais il me demande de faire une chose impossible, il me demande de dire le contraire de ce que je pense. J’avais le droit et même le devoir de juger sévèrement son article : c’est à la presse qu’il appartient de faire justice de la presse. M. l’abbé Perraud veut absolument que je publie les causes de mon opinion, et me condamne à parler.

Nous commençons par reproduire la lettre écrite par M. l’abbé Perraud au directeur de la Revue. On remarquera que sa défense s’appuie à peu près exclusivement sur des citations tirées de l’ouvrage de M. de Beaumont, et destinées à amoindrir l’effet que pourraient produire certains passages de l’écrit en discussion. L’ouvrage de M. de Beaumont a vingt-cinq ans de date ; il y a eu depuis en Irlande la maladie des pommes de terre, la famine et l’émigration, de grands changemens dans la propriété et dans le fermage, de grands changemens dans la législation ; il y a eu, à vrai dire, une révolution économique, sociale et politique. Indépendamment de la différence des temps et des situations, le livre de M. de Beaumont est d’une tout autre nature et d’un tout autre esprit que l’article de M. l’abbé Perraud ; il n’est pas aussi fort, pour me servir de l’expression bizarre employée dans la lettre qu’on va lire.


A M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES

« Paris, 8 janvier 1861.

« Monsieur le directeur, je suis l’ecclésiastique français que M. Jules de Lasteyrie, dans votre numéro du 15 décembre dernier (page 790), a désigné comme s’étant plu, par un grand désordre moral, à faire l’apologie du crime, et, dans ses complaisances pour le crime, à justifier un assassinat. — J’ai écrit, et jusqu’à trois fois, à M. de Lasteyrie pour le prier de retrouver ces indignités dans l’article du Correspondant qu’il incrimine, tout prêt à les désavouer et à les effacer aussitôt qu’elles m’auraient été indiquées. — M. de Lasteyrie a bien voulu me répondre, mais il n’a pas jugé à propos de faire droit à ma demande.

« En relisant cet article du Correspondant, j’ai conscience de n’avoir rien écrit d’aussi fort que ces paroles de M. G. de Beaumont, lorsqu’il traite la question des assassinats agraires, et que, s’adressant aux maîtres de l’Irlande, il leur dit : « Toutes vos rigueurs pour rétablir l’ordre et la paix seront stériles, parce que l’ordre que vous prétendez faire régner est la discorde même, parce que la paix que vous voulez établir est une violence et une oppression. Cette guerre sociale a éclaté parce que l’égoïsme du riche a été poussé à un excès qui devait révolter le pauvre (6e édition in-12 ; p. 249). »

« Je n’ai pas dit non plus, comme le même auteur, que l’aristocratie irlandaise, par ses fautes ou par ses vices, a laissé s’accumuler dans le pays confié à ses soins une masse de maux si énorme, que les infortunés sur qui le fardeau pèse le secouent, ne pouvant plus le porter (ibid.). — Je ne sache pas cependant qu’on ait jamais accusé M. de Beaumont d’avoir fait l’apologie du crime et justifié l’assassinat, et il n’eût pas été moins surpris que je ne l’ai été, si M. de Lasteyrie fût venu publiquement donner à ses paroles une interprétation aussi injuste. C’est ce que M. de Lasteyrie a fait à mon égard, et sans citer aucun texte. Cependant mon devoir plus encore que mon droit est de ne pas laisser croire aux lecteurs de la Revue des Deux Mondes qu’un prêtre a pu enseigner la morale que m’impute M. Jules de Lasteyrie ; et j’espère ne point aller contre la justice ni contre la modération, si je lui demande une dernière fois et publiquement de vouloir bien citer les paroles directes ou indirectes dont je me suis servi pour faire l’apologie du crime et justifier un assassinat. J’espère aussi n’être point taxé de présomption si, jusqu’à ce que ces paroles aient été citées, comme j’ai cité celles de M. de Lasteyrie, je tiens pour nulle son accusation et lui en laisse toute la responsabilité.

« Je compte, monsieur le directeur, sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre dans votre prochain numéro, et je vous prie d’agréer les sentimens de haute considération avec lesquels je suis votre très obéissant serviteur,

« ADOLPHE PERRAUD, prêtre de l’Oratoire. »


Voyons maintenant quel est l’article à propos duquel on me demande de rétracter mon blâme. M. l’abbé Perraud semble s’être donné pour mission d’attaquer la classe des propriétaires en Irlande ; il se rappelle les confiscations qui ont eu lieu dans ce pays sous Guillaume, Cromwell et Elisabeth, et il voit dans l’exercice actuel du droit de propriété le renouvellement journalier de la confiscation. Un droit semblable est pour lui le droit légal du vol, et en présence de la tyrannie de la richesse il s’écrie : « La violence appelle la violence ; à la confiscation répond l’incendie. Malheur à ceux qui porteront devant Dieu et devant les hommes la responsabilité de telles représailles et des actes qui les provoquent ! » D’ordinaire M. l’abbé Perraud ajoute au mot de propriétaire l’épithète d'exterminateur ; il appelle les fermiers des vassaux et les paysans des serfs, bien qu’en Irlande l’égalité civile soit absolue. Il se trompe sur les limites légitimes du droit de propriété quand il veut qu’un propriétaire n’ait pas le droit d’élever des bestiaux. Suivant lui, autant de bestiaux élevés, autant de familles exterminées ! C’est par le chiffre croissant de l’exportation du bétail qu’il prouve le développement de la cruauté chez les propriétaires et de la misère parmi le peuple

Un logicien pourrait démontrer à M. l’abbé Perraud que ses idées touchent de bien près aux idées qu’on appelle socialistes, et que sa singulière économie politique aurait pour effet d’accroître en Irlande la misère et les crimes. Il est permis d’être socialiste, moins peut-être en Irlande qu’ailleurs ; mais ce qui n’est pas permis, c’est d’attaquer individuellement et nominativement une foule de personnes honorables, des hommes, des femmes, des jeunes filles, c’est de passer légèrement sur les crimes en disant : « J’aurais mieux aimé, » et d’attaquer avec violence ceux qui s’efforcent d’atteindre les criminels.

Il s’agit de l’Irlande, d’un pays où les assassinats sont fréquens. Il est singulièrement imprudent d’y signaler nominativement-tel ou tel propriétaire à la haine des populations. Je suis certain que M. l’abbé Perraud ne s’est pas rendu compte des conséquences du système d’anecdotes qu’il adopte. Il ne s’est pas seulement exposé au danger de se tromper dans ses accusations ; il s’est exposé à un danger plus cruel, sur lequel je ne veux pas insister.

Un crime horrible a été commis. Le motif de ce crime est la défense faite par un propriétaire à son fermier de sous-louer par parcelles. C’est par conséquent un de ces crimes populaires en Irlande que laissent passer les populations, et pour la répression desquels on ne trouve pas de témoins. Le propriétaire, dont le devoir était de ne pas rester indifférent au meurtre de son fermier, menace d’expulser plusieurs de ses sous-locataires, et cependant n’exécute pas sa menace. M. l’abbé Perraud cite ce fait comme la démonstration la plus éclatante « des abus de pouvoir inspirés par le caprice, par l’arbitraire et par les haines personnelles. » Il dit : « L’ancienne loi juive du talion demandait œil pour œil, dent pour dent ; mais ici, comme le fait remarquer une feuille publique, c’est cent yeux pour un œil et cent dents pour une dent. » Il s’indigne que le propriétaire « ait tenté de faire l’apologie de sa conduite et de prouver qu’il n’était ni un exterminateur, ni un oppresseur du peuple. » Assurément M. l’abbé Perraud ne savait pas, quand il a écrit ces lignes, que la majorité des propriétaires voisins de celui qu’il signale à l’animadversion publique ont eu leurs pères ou leurs frères assassinés.

Le nom des personnes que M. l’abbé Perraud attaque aurait dû le mettre sur ses gardes : c’est le marquis de Lansdowne, dont chacun connaît la bienveillance et la bonté ; c’est lord Derby, qui tient à honneur de se montrer bon propriétaire irlandais. Ceux-là ont pour se défendre contre de semblables attaques leur réputation, les autres y sont exposés sans défense. La fureur de nationalité est si forte chez M. l’abbé Perraud, qu’il en veut aux moutons du Donegal d’être de race écossaise. Il paraît que les mêmes sentimens existent dans ce comté. On s’y livre à la destruction des bestiaux. Les autorités ont institué la responsabilité pécuniaire des paroisses, mesure sévère assurément et qui rappelle la loi de vendémiaire en vigueur chez nous. Des bestiaux sont perdus, les habitans d’une paroisse sont requis d’aller à leur recherche ; un homme meurt le lendemain peut-être de fatigue. M. l’abbé Perraud s’écrie : « Dans son émotion, et qui ne la partagerait ? le narrateur de ce fait déclare devant Dieu que c’est là un assassinat, et que Cornélius Gallagher a péri victime de l’avarice, de l’oppression et de la cruauté. »

On me permettra de ne pas citer davantage. On comprend l’impression que j’ai éprouvée à la lecture de l’article de M. l’abbé Perraud. Comment un écrivain peut-il être dans le vrai quand il s’appuie, pour exposer l’état présent d’un pays, sur des citations et sur des anecdotes prises tout ensemble et sans choix à des auteurs morts depuis deux cents ou depuis cinquante ans, ou à des sources contemporaines suspectes au moins de partialité ? Une des phrases les plus remarquables de l’article de M. l’abbé Perraud, celle qui rappelle le fameux paradoxe : « La propriété, c’est le vol ! » est, selon lui, un témoignage d’autant plus important qu’il a été arraché par le cri de la conscience à un protestant. Ce protestant est M. Smith O’Brien, condamné par un jury irlandais pour une insurrection à main armée. M. l’abbé Perraud l’ignore sans doute. Il se trompe sur la valeur des faits et sur la valeur des personnes. Le système économique qu’il veut imposer aux propriétaires irlandais est celui qui a produit la famine en Irlande. Ce qui a rendu nécessaire la sévérité de la Revue, ce n’est pas seulement l’esprit général et les outrages personnels de l’article : c’est l’acte d’un écrivain français faisant écho aux clameurs qui s’élèvent quelquefois en Irlande contre ceux qui veulent la-punition du crime.

J’ai connu des philanthropes qui aimaient les noirs par haine contre les blancs. Je ne dirai pas qu’en Irlande M. l’abbé Perraud aime les verts par haine contre les orangistes. Il a été trompé par les renseignemens qui lui ont été donnés, il a été égaré par l’ardeur de ses sentimens, il n’a pas mesuré les conséquences de son langage ; j’en ai une preuve nouvelle dans l’insistance avec laquelle il m’a pressé de m’expliquer.


JULES DE LASTEYRIE.


V. DE MARS.



ESSAIS ET NOTICES

M. Alexandre Holinski, l’auteur d’un ouvrage sur la Vie Sud-Américaine, dont nous voudrions dire quelques mots[1], a visité l’Orient avant de parcourir l’Amérique hispano-portugaise, et les souvenirs du vieux monde l’ont suivi dans son exploration du nouveau continent. Que de contrastes, et cependant aussi quelle triste ressemblance ! D’une part, de vieilles sociétés qui représentent tout ce que l’humanité a conservé des anciens âges, de l’autre des peuples nouveaux constitués d’hier à peine, et qui n’ont pour ainsi dire ni passé ni tradition ; mais des deux côtés l’anarchie est semblable. Les causes sont différentes, les effets sont les mêmes. L’Asie et l’Afrique souffrent d’une immobilité qui enchaîne les bras comme les intelligences et glace tout principe de vie. L’Amérique est la proie d’une activité désordonnée qui use les forces du pays dans une agitation stérile. Pour les républiques de l’Amérique méridionale comme pour les vieux empires de l’Asie, le résultat, c’est l’anarchie et l’impuissance. Voici pourtant où la similitude cesse, et reconnaissons-le à l’avantage des jeunes sociétés de l’Amérique du Sud : c’est que pour l’Asie le mal semble irrémédiable, ou que du moins une transformation complète est nécessaire dans l’ordre politique, social et religieux, pour la faire entrer dans le mouvement de la civilisation moderne, tandis que les républiques hispano-portugaises, reliées à l’Europe civilisée par l’origine, les mœurs, les tendances d’esprit, n’ont qu’à se replier sur elles-mêmes et à se réconcilier avec les idées de repos et de tranquillité pour devenir prospères et florissantes.

Telle est l’impression que laisse la lecture de l’excursion de M. Holinski dans la république de l’Equateur. Ce n’est pas toutefois qu’il se soit proposé de tirer de ce qu’il a vu des enseignemens ni des conclusions politiques ; il n’a voulu peindre que des scènes de la vie sud-américaine, et si, devant les révolutions dont il est impossible de ne pas se trouver spectateur dès qu’on y met le pied, M. Holinski exprime des opinions et des jugemens, ce n’est point son but : il raconte plus qu’il ne discute. Je l’en félicite, j’avoue même que quelques-unes de ses appréciations m’auraient fait craindre qu’il ne voulût aborder trop sérieusement les questions politiques. Son indulgence pour certaines doctrines un peu trop aventureuses, son parti-pris contre quelques idées anciennes, qui méritent pour le moins des ménagemens, et par exemple un goût un peu trop prononcé pour Voltaire, voilà des indices qui m’eussent inquiété, si M. Holinski eût entrepris de faire une histoire de la république de l’Equateur ; mais, nous le répétons, il s’en est tenu à raconter en voyageur plutôt qu’en politique les pronunciamientos auxquels il a assisté, et ce sont les mœurs plus encore que les idées qu’il a voulu peindre. C’est donc là ce qu’il faut chercher dans le récit de son voyage de Guayaquil à Quito, ainsi que de son séjour dans ces deux villes, et le lecteur le suivra volontiers dans ses descriptions, semées de détails quelquefois un peu libres, mais généralement rapides et sans prétentions.

M. Holinski se trouvait à Guayaquil au mois de juillet 1851, lorsque s’accomplit le pronunciamiento qui porta le général Urbina au pouvoir, à la place du général Neboa, et il a raconté en témoin oculaire cette péripétie, qui pourra nous donner une idée de la manière dont s’accomplissent les événemens de ce genre, si profondément entrés dans les habitudes des états de l’Amérique méridionale, le président Diego de Neboa avait pris la résolution de se rendre de Quito à Guayaquil. Pourquoi ce voyage ? « À cette question, dit M. Holinski, les uns répondaient qu’il allait chercher ses enfans, afin de les ramener lui-même dans la capitale. D’autres, mieux renseignés, racontaient qu’il se rendait aux instances réitérées du général Urbina, commandant militaire de Guayaquil. » Ce chef, comme l’indique M. Holinski, et comme on peut le voir également dans l’Annuaire des Deux Mondes de 1851-52, avait lui-même engagé le président à venir, par sa présence, calmer les esprits mécontens des symptômes d’hostilités qui menaçaient d’éclater entre la république de l’Equateur et celle de la Nouvelle-Grenade. Neboa se rendait donc à Guayaquil, sur les sollicitations amicales du gouverneur Urbina, qui avait ordonné de brillantes fêtes. « À défaut de palais spécial, ajoute M. Holinski, on avait décoré la plus belle maison de la ville. Des arcs de triomphe en bois peint avaient été dressés tout le long de la route que devait suivre le magistrat suprême, et un bal public était destiné à compléter les réjouissances qui se préparaient. Le 17 juillet, le président devait faire son entrée à Guayaquil. Il avait laissé à Bodegas ses maies et ses chevaux, et, descendant la rivière de Guayaquil en chaloupe, il se proposait d’arriver au coucher du soleil. En même temps Urbina envoyait un détachement de cinquante soldats au-devant de lui. L’officier qui le commande le rencontre et l’aborde en lui disant : Président, je vous arrête. — Au nom de qui ? — Au nom du chef suprême, le général Urbina. — Oh ! j’aurais dû m’en douter. » — « Neboa, continue M. Holinski, ne songea nullement à opposer une résistance d’ailleurs inutile, et son escorte fraternisa avec le détachement des insurgés. À la tombée de la nuit, il passa comme prisonnier sous les mêmes arcs de triomphe qu’il s’attendait à traverser comme premier magistrat de la république. Au lieu des discours officiels et des acclamations de la foule, il ne rencontra qu’une froide indifférence. On le relégua ensuite à bord d’un navire de guerre qui fit voile avec des instructions tenues secrètes pour une terre lointaine où le prisonnier devait être rendu à la liberté, mais condamné à l’exil. Neboa n’avait donc fait que donner dans un piège. La garnison s’était prononcée en conférant l’autorité provisoire au général Urbina, qui, sous les apparences des fêtes destinées à Neboa, avait tout préparé pour lui-même. » Une réunion populaire consacra le fait accompli en acclamant le général Urbina pour président. Le pronunciamiento était terminé à Guayaquil et ne tarda pas à être imité dans toute la province. Quito même n’opposa aucune résistance, et la république tout entière apprit qu’elle s’était librement et héroïquement donné un nouveau président. « Au moins, dira-t-on, n’y eut-il pas de sang versé ! » Sans doute ; mais si les révolutions s’accomplissent aussi facilement dans la plupart des états de l’Amérique hispano-portugaise, elles ne sont pas toujours, ni partout, aussi inoffensives. Et cette instabilité, indépendamment de toute autre considération, n’est-elle pas le plus affligeant de tous les maux, la cause principale de cet état fâcheux dans lequel languissent des sociétés qui n’auraient pourtant besoin que de tranquillité et de calme pour atteindre à un degré inouï de prospérité ?


Les Maîtresses de Louis XV, par MM. de Goncourt.[2]

Le titre de cette publication n’est pas entièrement exact ; on ne doit pas s’attendre à trouver ici un simple groupe de portraits réunis pour amuser cette curiosité de mauvais aloi qu’attirent certaines époques tristement privilégiées. Que d’écrivains n’a-t-on pas vus en effet de nos jours, substituant aux enseignemens élevés de l’histoire les conceptions d’un goût frivole, s’appliquer à réhabiliter successivement Mme de Pompadour, Mme Du Barry, les femmes licencieuses qui composaient la cour du régent, et jusqu’aux princesses de comédie ou déesses d’opéra ! Ces récits superficiels ne se distinguent que par une saveur particulière qui n’est pas précisément celle des bons livres, et la plupart ne méritent que l’oubli. Bien loin d’appartenir à ce groupe d’improvisations où la légèreté le dispute à l’ignorance, le nouvel ouvrage qu’on vient de consacrer aux maîtresses de Louis XV est un essai de réaction contre de si fâcheux et inconvenans badinages. En étudiant davantage le XVIIIe siècle par le côté moral, en examinant les conditions dans lesquelles ont surgi et grandi, jusqu’à prendre place à côté du trône, ces personnalités qui ont fait le scandale d’un long règne, les auteurs ont pensé qu’il y avait de sérieux services à rendre à la vérité historique. Il y a quelques années, MM. de Goncourt publiaient, sous le titre un, peu ambitieux d’Histoire de la Société française pendant la Révolution et le Directoire, un tableau parfois émouvant et dramatique de la période qui s’écoula entre la chute de l’ancienne monarchie et le consulat. Plus tard, ils entreprenaient de raconter la vie de la reine Marie-Antoinette, et dans le tableau qu’ils nous donnaient du salon des Polignac, ils déployaient la plupart des heureuses qualités qui devaient se retrouver à un degré encore supérieur dans ces derniers volumes sur le XVIIIe siècle. Ici en effet on n’a pas seulement à signaler la piquante justesse des appréciations, la vérité de quelques portraits tels que ceux de Marie Leczinska et de M. de Choiseul. Ce qui recommande surtout ces nouvelles études sur le règne de Louis XV, c’est la connaissance laborieusement acquise des moindres détails d’un temps avec lequel l’intelligence des auteurs est dès longtemps familiarisée. S’ils ont voulu prouver que l’histoire anecdotique peut avoir sa valeur, ils y ont réussi ; loin d’éloigner des grandes vérités historiques, leurs recherches, heureusement dirigées, y ramènent l’esprit de leurs lecteurs. Ils n’ont rien oublié des moindres vestiges de ce XVIIIe siècle qu’ils nous font si bien connaître ; les pastels de La Tour, les toiles de Boucher, les terres cuites de Clodion, les merveilles d’ébénisterie de Riesener, les comptes de toilette de la reine de France, tout a trouvé place dans leur livre : ils nous montrent même sous tous ses aspects charmans le pavillon de Luciennes, cette digne petite maison des petits arts du XVIIIe siècle, qui engloutit des millions, et que Fragonard, Rottiefs, Pajou, Greuze, Vanloo, ornèrent à l’envi. MM. De Goncourt ont su être artistes sans altérer l’histoire, et tout en sacrifiant un peu trop, pour donner de la grâce à leur récit, au charme des chroniques intimes, Ils n’en ont pas moins su caractériser avec une judicieuse délicatesse les situations et les hommes.

V. de Mars.


  1. L’Equateur, Scènes de la vie sud-américaine, Paris, Amyot ; 1 vol. in-12.
  2. 2 volumes in-8°, chez Firmin Didot.