Essais et notices, 1861/02

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ce qu’il avait de favorable à ses sentimens, qu’elle est habituée à priser plus que ses intérêts. Or il y avait, d’après le traité de Vienne, un royaume de Pologne, non pas uni et incorporé à l’empire de Russie, mais gouverné par l’empereur de Russie et héréditaire dans sa maison, gouverné selon des lois et des institutions différentes des lois et des institutions moscovites. Ce royaume avait une constitution représentative, des assemblées délibérantes. C’était cette existence distincte, sans être indépendante, que la chambre des députés réclamait pour la Pologne. C’était la Pologne de 1815 qu’elle revendiquait, non point contre les traités, mais selon ces traités, car c’était cette Pologne de 1815 que la Russie avait détruite et qu’elle ne voulait pas voir revivre.

Je ne me dissimule pas qu’avec la manie d’unité qui possède en ce moment beaucoup de publicistes, on me dira que cette combinaison d’un royaume de Pologne uni à l’empire de Russie était impossible, comme contraire à la logique. Je respecte beaucoup la logique, elle a ses jours dans l’histoire ; mais il y a des peuples qui ont vécu pendant longtemps en flagrant état d’inconséquence, et qui n’en allaient pas plus mal pour cela. Qu’y a-t-il par exemple de plus inconséquent que l’état de la Suisse ? Trois langues différentes, deux religions opposées réunies en confédération et faisant un état et même une nation. Qu’y a-t-il même de plus inconséquent que la tolérance religieuse, qui met à côté l’une de l’autre les croyances les plus contraires et leur ordonne de vivre en paix ? L’uniformité de lois, d’institutions, de croyances, peut plaire à la logique ; la diversité plaît à l’histoire. Il peut y avoir des lois et des institutions différentes dans le même empire. La Hongrie revendique ses lois et ses institutions particulières. Beaucoup de personnes approuvent cette revendication, que l’Autriche combat au nom de l’unité de l’empire d’Autriche. L’Autriche cédera peut-être sur ce point et sur d’autres ; elle sacrifiera la logique de l’empire un et indivisible au soin de sa conservation, et elle aura raison. N’acceptait-elle pas au traité de Villafranca l’idée d’une Vénétie soumise à l’empereur d’Autriche, mais nullement incorporée à l’empire d’Autriche ? Le roi de Hollande n’est-il pas grand-duc de Luxembourg sans que le Luxembourg fasse partie de la Hollande ? Au traité de Paris de 1856, l’Europe ne réclamait-elle pas pour les chrétiens d’Orient des garanties contre l’administration turque, créant ou plutôt reconnaissant ainsi dans l’empire turc plusieurs nationalités distinctes de la nationalité turque ? Le sultan, même avant le traité de 1856, ne reconnaissait-il pas, quoique de mauvaise grâce, je l’avoue, l’autonomie des principautés du Danube ? Inconséquences que tout cela ! dira-t-on ; oui, mais inconséquences qui font vivre les peuples plus à leur guise, qui satisfont à leurs sentimens nationaux, à leurs mœurs, à leurs habitudes. Ils étoufferaient sous l’unité, ou plutôt ils la secoueraient comme un joug odieux ; ils respirent sous la diversité de lois et d’institutions tempérées par l’unité du souverain.

En quoi en effet le royaume de Pologne, avec sa constitution séparée, gouverné par l’empereur de Russie à titre de roi, était-il un état plus inconséquent que les divers états que je viens de citer ? Je parle du royaume de Pologne créé par le congrès de Vienne, parce que cette Pologne légale est la seule dont nous puissions revendiquer la reconnaissance, si nous voulons rester dans le cercle du droit international. Cette Pologne légale est la seule en même temps sur laquelle les Polonais et les Russes puissent transiger et s’accorder avec honneur. Les Russes en effet pourront l’accepter, puisqu’ils l’avaient reçue des mains du congrès de Vienne. Les Polonais, de leur côté, peuvent accepter cette combinaison, puisqu’elle reconnaît leur nationalité, puisqu’ils avaient sous l’empereur Alexandre Ier une constitution qui permettait la discussion et la délibération.

Que les logiciens ne viennent pas à la traverse de ces combinaisons intermédiaires et conciliantes qui ne sont pas des chefs-d’œuvre de politique systématique, mais qui sont d’utiles expédiens, parfois même plus durables que les systèmes. Il est assurément plus aisé de déclarer que la Pologne et la Russie sont deux peuples rivaux et ennemis qui doivent éternellement se combattre et s’entre-détruire ; que la Pologne ne peut vivre que par l’affaiblissement, et, s’il est possible, par la ruine de la Russie ; que la Russie à son tour ne peut vivre que par l’anéantissement de la Pologne. Il y a dans ces déclarations une perspective immense de guerres et d’oppressions : il n’y a pas une seule chance de paix et de concorde. J’entends dire que la Pologne constitutionnelle de 1815 n’a pas pu vivre, que si elle a duré quinze ans, c’a été à travers je ne sais combien de violations de sa constitution faites par la Russie, et qu’elle a fini par une grande révolte, qui, vaincue, a amené son asservissement. — Oui, la Pologne constitutionnelle n’a duré que quinze ans ; mais qu’est-ce qui dure plus dans l’Europe de nos jours ? qu’est-ce même souvent qui dure autant ? La Pologne constitutionnelle a duré quinze ans : elle peut donc durer quelque temps. Vous cherchez ce qui l’a fait mourir ; je cherche ce qui l’a fait vivre. Je vais plus loin : parmi les causes qui l’ont fait mourir, je veux distinguer celles qu’on peut éviter. Il en est une par exemple qu’il dépend de la Russie d’éviter : ce sont les manies intolérantes de l’esprit bureaucratique, c’est cette fureur d’uniformité administrative qui a causé en Europe plus de maux, et de plus grands maux qu’on ne le croit. Les garçons de bureau ont trop gouverné et gouvernent encore trop l’Europe. Ce sont des logiciens sans le savoir qui en Pologne ont dit pendant quinze ans : Puisque ceci ou cela se fait de telle ou telle façon en Russie, cela doit se faire de même en Pologne. Il fallait dire au contraire : Puisque cela se fait de telle façon en Russie, cela ne doit pas se faire de même en Pologne.

Nous venons de dire quelle est la Pologne que la Russie peut accepter après les événemens de Varsovie, et accepter sans manquer à sa dignité et à sa fierté nationale. L’empereur Alexandre II peut rétablir, sans manquer à son honneur de prince russe, ce que l’empereur Alexandre Ier avait fondé. Il y a eu un moment où l’empereur Alexandre Ier a eu une grande popularité en Pologne, quand il favorisait avec politique et avec générosité le réveil de la nationalité polonaise, quand il semblait s’unir, par cette nationalité qu’il ranimait, aux sentimens et à la cause de la France libérale. L’empereur Alexandre II peut retrouver cette popularité, qui est une grande force dans l’état actuel de l’Europe ; il peut, par la réconciliation entre la Russie et la Pologne, accomplir une des plus grandes œuvres du XIXe siècle, ou bien, comme le disait le comte André Zamoïsky au prince Gortchakof, devenir l’objet de la haine universelle en convertissant en un monceau de ruines la Pologne, décidée à rester désarmée et patiente.

Ces deux derniers mots : désarmée et patiente, caractérisent la nouvelle révolution polonaise. J’avoue sincèrement que, de toutes les nouvelles qui m’arrivaient de Varsovie, celle qui m’indiquait l’attitude décidée et patiente de la population était celle qui m’étonnait le plus. Une insurrection sans armes, sans combat, des martyrs et non des révoltés, ces martyrs vainquant le gouvernement par leur fermeté passive, qu’est-ce que tout cela voulait dire ? La conversation du comte André Zamoïsky avec le prince Gortchakof, gouverneur de la Pologne, exprime si curieusement cette contenance singulière de la révolution polonaise, que je veux la citer, telle qu’elle est racontée dans les documens que j’ai sous les yeux. Après les funérailles des victimes du 27 février, faites le samedi 2 mars dans le plus grand ordre, le prince Gortchakof, gouverneur de Pologne, fit prier le dimanche le comte André Zamoïsky, président de la Société agricole, de venir au palais, et le remercia d’avoir su maintenir la tranquillité dans la ville. — Ce sont les étudians qui l’ont maintenue, répondit le comte André. — Il faudrait que leur service continuât. — Mais, prince, ils ont autre chose à faire. — Non, non ; vous avez prouvé que toute la ville vous obéit. — Puis, s’animant et prenant un autre ton, le prince Gortchakof continua : — Du reste, je ne vous crains pas ; j’ai maintenant des troupes. — Nous sommes prêts à recevoir vos balles. — Non ! nous nous battrons. — Nous ne nous battrons pas, vous nous assassinerez. — Si vous voulez des armes, je vous en donnerai. — Nous ne nous en servirons pas.

Dès le vendredi 1er mars en effet, la population avait pris cette attitude désarmée et passive. Les Russes avaient laissé des faisceaux d’armes sur la place, pensant que le peuple s’en emparerait et que le feu s’engagerait ; les étudians firent reporter et enfermer toutes ces armes dans l’hôtel-de-ville. Ils arrêtèrent même comme agens provocateurs tous ceux qui venaient offrir au peuple de la poudre et des armes.

Tout cela assurément est invraisemblable, et pourtant tout cela est vrai, je suis forcé de le croire. Tout cela pourra-t-il durer, et le peuple gardera-t-il longtemps cette attitude de martyr invincible ? On m’assure qu’il la gardera. Examinons maintenant en quelques mots d’où vient cette inspiration singulière ; tâchons de bien comprendre cette révolution polonaise, qui ne ressemble à aucune autre, et qui par instinct a adopté cette politique, profonde sans le savoir, de laisser à ses adversaires tous les embarras de l’action.

On a cru qu’il y avait dans cette révolution quelques suggestions étrangères. Il n’en est rien : il n’y a pas de révolution plus nationale, plus populaire, plus instinctive que celle de Varsovie. Elle vient du peuple, et seulement du peuple. Nous trouvons à ce sujet quelques détails curieux dans les documens qui nous ont été communiqués.

On sait qu’il s’était formé en Pologne une société agricole qui tous les ans se réunissait à Varsovie et tenait huit jours de session ; un conseiller d’état russe assistait à cette session. Cependant on y parlait, on y discutait, on y délibérait : cela ressemblait à une sorte de parlement ; mais cette société ne songeait nullement à faire une manifestation politique. On parlait dans le peuple d’aller le 25 février, jour anniversaire de la bataille de Grochow en 1831, prier pour les morts de cette bataille. Le prince Gortchakof demanda à Saint-Pétersbourg s’il fallait empêcher cette démonstration religieuse et patriotique. La réponse du gouvernement russe est digne d’éloges : « on pouvait permettre de prier pour les morts polonais, si de l’autre côté on priait pour les morts russes. » Loin d’avoir pris l’initiative de cette manifestation, la Société agricole redoutait les suites qu’elle pourrait avoir. Ainsi le peuple de Varsovie n’a cédé à aucune suggestion étrangère ni supérieure ; ce qu’il a fait, il l’a fait par son instinct national, et l’attitude de patiente fermeté qu’il a prise, il ne la doit qu’à ses propres inspirations. La Société agricole était prudente, et elle avait raison de l’être ; si elle avait pris part au projet populaire, on n’aurait pas manqué de dire qu’il y avait là une conspiration ourdie par l’aristocratie polonaise et par son incorrigible esprit de nationalité.

Je ne suis pas moins frappé de la conduite qu’a tenue le prince Gortchakof que de celle qu’a tenue le peuple de Varsovie. Pendant que la population polonaise, qui est brave, ardente, enthousiaste, se borne à protester de sa nationalité, sans se révolter, sans prendre les armes, ne voulant même pas avoir sous sa main de quoi se défendre si on l’attaque, le prince Gortchakof, qui est un brave militaire, plein d’énergie et de fermeté, regrette qu’on ait fait un si douloureux emploi de la force brutale dans des circonstances d’un genre tout particulier ; il remet même aux Polonais le soin de maintenir l’ordre à Varsovie, et ceux-ci le maintiennent. Quand on a parlé à Paris du mouvement de Varsovie, tout le monde a cru qu’entre Polonais et Russes ce serait une effroyable lutte, une affreuse tuerie. Nos souvenirs nous trompaient. Nous voyons une ville polonaise qui célèbre religieusement et pacifiquement l’anniversaire d’une bataille, une population courageuse qui s’interdit l’emploi des armes, des Russes qui ne veulent pas attaquer des Polonais qui ne veulent pas se défendre, un gouverneur énergique sur le champ de bataille, mais intelligent dans la cité, qui comprend qu’il a affaire à une force morale et non à une force brutale, qui remet au peuple le soin de la police, et change ainsi en moyen de conciliation ce qui est ordinairement un instrument de lutte : quels traits singuliers pour une révolution ! mais en même temps quel acheminement à la paix ! quels pas faits des deux côtés et par instinct vers une transaction nécessaire ! Tout a été étrange, nous l’avouons, dans les événemens de Varsovie : ce qui serait aussi étrange, mais ce qui serait encore plus heureux qu’étrange, c’est que ces événemens pussent continuer avec le même caractère, et inaugurer l’accord difficile, mais non point impraticable, de la Pologne et de la Russie sous le même prince, avec des mœurs et des institutions différentes.


SAINT-MARC GIRARDIN.


AFFAIRES D'ESPAGNE.

Les affaires de l’Espagne sont heureusement affranchies de ces troubles qui ont si longtemps et si souvent tout suspendu au-delà des Pyrénées, et qui ont eu, il y a un an, leur dernier retentissement dans cette triste échauffourée de San-Carlos de la Rapita, devenue si promptement une déroute pour le parti carliste avant d’être un combat. Les opinions extrêmes sont pour le moment assez impuissantes, et la moins impuissante à coup sûr n’est pas l’opinion carliste. Depuis sa dernière tentative en effet, le parti carliste est en proie à une véritable désorganisation, que la mort récente, autant qu’imprévue, du comte de Montemolin et de son frère don Fernando est venue mettre dans tout son jour, et que précipitent encore aujourd’hui les excentricités démocratiques du dernier fils de don Carlos, de l’infant don Juan, le même qui, il y a quelques mois, abdiquait ses droits sur la couronne de Naples en faveur du roi Victor-Emmanuel, tandis que la reine Isabelle réservait ceux de sa maison. Quant au parti révolutionnaire, qui s’inquiète peu de l’alliance de l’infant don Juan, on ne sait ce qu’il pourra tenter dans l’avenir ; dans les conditions actuelles, il ne peut qu’attendre, se renfermer dans le cercle légal et constater par instans qu’il vit toujours, comme il essaie de le faire par l’organe d’un député, homme de talent, M. Rivero. Toutefois, si les affaires de l’Espagne sont pour le moment à l’abri des irruptions violentes des partis extrêmes, elles ne sont pas exemptes des difficultés inhérentes à la vie publique d’un pays qui a été longtemps soumis à toutes les épreuves intérieures.

Il y a plus de deux ans déjà que le général O’Donnell, aujourd’hui duc de Tetuan, est remonté au pouvoir avec la pensée de représenter une politique nouvelle, de fonder un parti nouveau au milieu de tous les anciens partis constitutionnels décomposés et d’imprimer aux affaires de l’Espagne une direction à la fois libérale et conservatrice. C’était la pensée de l’union libérale, dont on a si souvent parlé. Le général O’Donnell a-t-il réussi ? Il a eu sans doute le bonheur de trouver dans la guerre du Maroc un nouveau prestige militaire qui a singulièrement servi à couvrir le ministère, à le faire vivre. Plus d’un symptôme néanmoins vient attester de temps à autre que le cabinet de Madrid est peut-être loin d’avoir une situation aussi forte que semblerait l’indiquer l’ascendant naturel de son chef. Pour tout dire, après deux ans, la politique de l’union libérale en est encore à chercher son équilibre entre les partis ; elle a toujours à compter dans les chambres avec une majorité très complexe, quoique habituellement docile, et qu’il n’est vraiment pas aisé de maintenir intacte. On vient de le voir récemment dans une des plus sérieuses discussions du congrès. Il s’agissait d’une loi sur l’organisation provinciale, destinée à réformer les lois organiques de 1845. Aussitôt les dissidences ont éclaté dans le sein même de la majorité et se sont manifestées par une pluie d’amendemens ; il n’y en a pas eu moins de deux cents. Bien des progressistes qui appuient le ministère ont trouvé que le gouvernement faisait une trop large part aux idées de centralisation, et de là une guerre assez vive dirigée contre le projet soutenu par le ministre de l’intérieur, M. Posada Herrera. Ce conflit d’opinions est passé jusque dans le cabinet, où les scrupules des progressistes ministériels ont trouvé des organes, notamment, dit-on, le ministre de la marine, le général Zavala, et de cette laborieuse discussion a fini par naître une crise heureusement apaisée par des explications, sans doute aussi par une intervention pacificatrice du président du conseil. Cette crise ne semble pas avoir été très grave, il est vrai ; elle est seulement le signe de cette situation où vit le ministère espagnol, qui est toujours exposé à froisser quelques-uns de ses amis, s’il essaie de marcher, et qui risque bien plus encore de mécontenter tout le monde, s’il ne fait rien. Les progressistes ralliés cherchent à l’attirer dans leur camp, les modérés à leur tour s’efforcent de l’entraîner dans le sens conservateur, et entre ces deux tendances il est réduit souvent à louvoyer, tenant surtout sa force de l’autorité prépondérante du général O’Donnell et de la faiblesse de ses adversaires, qui essaient vainement de le surprendre dans quelqu’une de ses défaillances. Ces conditions n’ont rien de surprenant jusqu’ici sans doute ; elles tiennent aux crises prolongées qui ont agité l’Espagne et à la décomposition de tous les partis. Le général O’Donnell ne peut faire qu’il y ait aujourd’hui au-delà des Pyrénées un parti uni, compacte, sur lequel il puisse s’appuyer, et se tournât-il entièrement vers les progressistes ou vers les conservateurs, il ne trouverait pas davantage l’union qui fait les pouvoirs forts. Le moment n’est-il pas venu pour lui cependant, s’il veut affermir la situation actuelle, de tenter d’une façon plus décisive et plus efficace cette fusion de tous les libéraux espagnols sous le drapeau d’une politique qui fixe une majorité flottante par l’autorité d’une initiative intelligente et résolue ?

Cette indécision de système ou de conduite, inséparable peut-être de la situation des choses au-delà des Pyrénées, n’est point d’ailleurs sans se manifester même dans les questions de politique extérieure qui offrent un intérêt naturel pour l’Espagne. Quelle est notamment la politique espagnole dans ce grand débat des affaires d’Italie où tous les peuples prennent couleur, s’ils ne prennent un rôle, et qui s’agite depuis quelque temps dans tous les parlemens, — hier à Berlin et à Londres, aujourd’hui à Paris, demain à Turin même ? C’est la question qui vient de s’élever dans le congrès de Madrid, après avoir été bien des fois ajournée, et qui a provoqué une discussion où la lutte semble s’être particulièrement engagée entre les progressistes et le gouvernement. Le peuple espagnol, il faut le dire, s’est montré tout d’abord favorable à la cause italienne au commencement de la guerre de 1859 ; la neutralité officielle dans laquelle il se renfermait, et qui était son rôle le plus naturel, n’excluait pas une sérieuse sympathie morale qui se manifestait dans les discussions parlementaires. L’Espagne cependant se trouvait dans une position spéciale et singulièrement compliquée : par le principe de ses institutions, par affinité de race autant que par instinct, elle était entraînée vers l’Italie ; mais en même temps, comme nation catholique, elle s’intéressait à tout ce qui touchait les possessions temporelles du saint-siège ; de plus, par les liens qui rattachent sa maison royale à la maison des Bourbons de Parme et à la royauté napolitaine, elle se trouvait en quelque sorte limitée dans ses sympathies pour la cause italienne par des intérêts de dynastie. De là la complexité et l’embarras de sa situation, de sa politique. Le gouvernement espagnol est-il neutre dans les affaires d’Italie ? Sans aucun doute, il est neutre ; il a déclaré qu’il n’avait jamais eu, qu’il ne pouvait avoir la pensée d’intervenir, qu’il n’avait ni argent ni soldats à fournir, qu’il ne pouvait que mesurer son action à celle de toutes les puissances réunies en congrès. Quel est toutefois le sens de cette neutralité ? On peut la caractériser d’un mot : c’est une abstention matérielle, accompagnée d’une hostilité morale qui n’a fait que s’accroître à mesure que les événemens ont grandi et que l’indépendance de l’Italie a pris la forme de l’unité.

C’est là, ce nous semble, le résumé des discours du ministre d’état, M. Calderon Collantes, qui a été à Madrid, autant qu’on peut l’être ailleurs, l’accusateur des Italiens, du Piémont, le chaud défenseur des pouvoirs tombés au-delà des Alpes. Malheureusement on est porté à se demander quel est l’avantage de cette abstention matérielle accompagnée d’une hostilité morale si hautement avouée, ou de cette manifestation de principes conservateurs du haut de laquelle on retombe soudain dans une neutralité qui risque de n’être plus qu’un acte d’impuissance, quand elle devrait être le choix libre et réfléchi d’un gouvernement s’inspirant d’une idée politique. C’est un fait à remarquer aujourd’hui et partout : nul n’oserait refuser sa sympathie à la cause d’un peuple revendiquant son indépendance et aspirant à s’organiser dans des conditions nationales ; nul ne mettrait en doute que ces gouvernemens si cruellement atteints par la fortune au-delà des Alpes n’aient commis bien des fautes ; mais d’un autre côté il est presque de mode et de bon air de poursuivre d’une sévérité outrée les Italiens, le Piémont, le roi Victor-Emmanuel, M. de Cavour, de relever les pouvoirs qu’on représentait naguère comme allant au-devant de leur ruine, dont la chute n’a fait que justifier toutes les prévisions. Et lorsque, au bout de ces contradictions, on pose cette simple question : Que faut-il faire ? Faut-il réduire l’Italie par la force ? faut-il rasseoir par les armes ces gouvernemens sur la désaffection de tout un peuple ? Lorsqu’on pose cette question, disons-nous, les plus hardis eux-mêmes reculent devant les conséquences de leurs opinions. C’est en se laissant aller à ce courant d’idées contradictoires que le gouvernement espagnol arrive à une politique qui a sans doute aujourd’hui la sanction d’un vote du congrès, mais qui n’en est pas plus distincte, qui se réduit, à vrai dire, à une sorte d’inaction chagrine, en le plaçant entre le roi de Naples, qu’il abandonne à son infortune, et l’Italie, avec laquelle il rompt si ouvertement, si inutilement. Il était pourtant si facile au gouvernement espagnol de continuer à ne rien dire après n’avoir rien fait ! Nous ne méconnaissons pas l’embarras que pouvait éprouver M. Calderon Collantes à concilier des devoirs de diverse nature ; il est douteux que ses déclarations d’aujourd’hui diminuent ses embarras et fassent la force du ministère pour l’avenir.

Un des mérites du cabinet que préside depuis deux ans le général O’Donnell, c’est du moins d’avoir donné la paix intérieure à l’Espagne en lui donnant en même temps les viriles émotions d’une guerre populaire et heureuse, et cette paix maintenue sans effort est la garantie, le stimulant de tous les intérêts. On pourra dire bientôt, et ce sera avec vérité cette fois, que l’Espagne est transformée ; elle se renouvelle chaque jour par tous les travaux qui s’accomplissent, par les routes qui s’ouvrent, par les tronçons de lignes de fer qui s’ajoutent à un réseau partout en exécution. Il y a peu de temps, c’était l’adjudication du chemin de fer qui, partant de Manzanarès, sur la ligne d’Alicante, va jusqu’à Cordoue, et mettra Madrid en communication avec l’Andalousie, avec Cadix, c’est-à-dire avec l’Océan au midi. Il y a peu de jours, on adjugeait au nord une ligne de Médina à Zamora. Hier encore, c’était un autre chemin allant de Palencia à Ponferrada, et destiné à gagner la Corogne à travers les Asturies. Aujourd’hui c’est le chemin de Valence à Tarragone. Toutes ces adjudications se multiplient. Il y a enfin un projet qui a fort agité les esprits en d’autres temps, qui fut même la cause déterminante de la chute du cabinet auquel a succédé le ministère du général O’Donnell, et qui commence à se montrer de nouveau : c’est le projet d’une seconde communication avec la France à travers la partie occidentale des Pyrénées. Madrid, on le sait, se relie au nord de l’Espagne par deux lignes, dont l’une, le chemin de fer du nord proprement dit, passant par la Castille, va gagner Irun, touche à notre frontière, et vient se souder à nos chemins, tandis que l’autre, se dirigeant par l’Aragon, a dû s’arrêter d’abord à Saragosse, puis, en vertu d’une concession nouvelle, est allé jusqu’à Pampelune, dans la Navarre. Ce dernier chemin, se perdant à Pampelune, sans issue vers la France, doit, dans les conditions actuelles, rejoindre le chemin de fer du nord proprement dit à un point nommé Alsasua. Tant que la grande voie de communication avec la France par Irun n’a point été assurée, la question d’une seconde ligne arrivant jusqu’à notre frontière a été écartée. Aujourd’hui le chemin d’Irun est hors de doute, et la question de la seconde ligne de jonction par les Alduides reparaît ; elle remplit les polémiques. Tous les intérêts et toutes les rivalités s’agitent. Les députations provinciales de l’Aragon, de la Navarre, de Barcelone réclament l’ouverture nouvelle. Les capitalistes intéressés dans le chemin de Saragosse à Pampelune offrent même de faire la ligne par les Alduides sans nulle subvention, tandis que le chemin du nord proprement dit défend naturellement ses intérêts en revendiquant le caractère exclusif de son privilège. C’est une question qui implique à coup sûr une multitude d’intérêts. Une concession nouvelle est-elle légale ? Le chemin est-il possible ? Offre-t-il des avantages ? L’Espagne le décidera ; mais, dans tous les cas, il y a une considération qui a joué, il y a deux ans, un rôle aussi étrange que décisif, et dont nous voudrions bien voir cette question débarrassée : c’est la susceptibilité jalouse de sentiment national qui a fait voir dans une nouvelle ligne de fer pratiquée à travers les Pyrénées un nouveau chemin d’invasion ouvert devant la France. Imagine-t-on ce qu’il y aurait de commode dans une invasion en chemin de fer par une ligne pratiquée à travers les gorges des Pyrénées et des tunnels dont une issue appartiendrait à l’Espagne ! C’est un argument auquel les Espagnols intelligens devraient bien renoncer.

Malheureusement il est de mode depuis quelque temps au-delà des Pyrénées de représenter la France comme roulant dans son esprit toute sorte de projets d’invasion et de conquête. Le moins qu’elle puisse faire, c’est de revendiquer un jour ou l’autre le nord de l’Espagne jusqu’à l’Èbre ! Les provinces basques sont évidemment destinées à être annexées à l’empire français ! Ce qu’il y a de curieux, c’est que ces choses sont écrites quelquefois dans des documens publics, dans des manifestes de partis ; elles alimentent des polémiques. Nous avons vu même des exhortations à se serrer les uns contre les autres, fût-ce sous l’épée du général O’Donnell, pour faire face à l’ennemi, — qui heureusement ne vient pas et qui ne viendra pas, parce qu’il n’y songe guère. Et ceux qui parlent ainsi ne voient pas que l’expression même de ces inquiétudes et de ces préoccupations est un sujet d’étrange ; étonnement en France, qu’ils s’inspirent de souvenirs qui ne sont plus de ce temps. Il est quelque chose de bien plus important que les invasions et les conquêtes, c’est une sérieuse et intelligente alliance entre les deux pays. Tout ce que nous voudrions dire, sans blesser nos amis les Espagnols, c’est qu’il ne faudrait pas qu’un pauvre chemin de fer souffrît d’une susceptibilité généreuse dans le fond sans doute, mais à coup sûr inopportune.

Le malheur est que la politique se mêle sous plus d’une forme quelquefois à toutes ces affaires d’industrie. Il y a de la politique dans les chemins de fer, et souvent aussi il y a des questions de chemins de fer dans la politique, témoin un épisode singulier qui est arrivé en Espagne il n’y a pas bien longtemps, qui a retenti dans le congrès de Madrid, et qui montre d’une façon assez curieuse quel rôle les chemins de fer peuvent jouer dans les luttes électorales. Une ville s’est trouvée, la ville de Grenade, qui avait un député à élire et qui désirait très fort un chemin de fer. Jusque-là tout est simple ; voici où la question s’engage et où apparaît le lien entre la députation et le railway. Il y avait un candidat, homme des plus honorables du pays d’ailleurs, qui offrait de se charger de la construction du chemin de fer moyennant une subvention de la province, lorsque tout à coup apparut un personnage nouveau, bien connu en Espagne par son habileté, par son esprit d’entreprise, par la hardiesse de ses procédés en matière d’industrie : c’était M. Salamanca, qui ne figure plus au congrès depuis quelque temps, et qui venait briguer la députation à Grenade en offrant, quant à lui, de faire le chemin de fer sans subvention d’aucune espèce. M. Salamanca au reste n’allait point par voie détournée : il posait nettement la question. Si son concurrent voulait s’engager à construire, lui aussi, le chemin sans subvention, il était prêt à se désister de toute candidature. Le concurrent ne se sentit pas assez riche pour assumer une telle charge ; il se retira devant les magnificences du célèbre banquier de Madrid, et M. Salamanca fut élu à l’unanimité député de Grenade. Quelques députés du congrès n’ont pas trouvé l’opération absolument régulière ; ils en ont même conclu que c’était une élection à l’adjudication, au plus offrant. Il en est résulté une discussion très longue, singulièrement vive, mais qui a laissé M. Salamanca investi du mandat de député de Grenade, et ce qu’il y a de singulier, c’est que l’élection a trouvé des défenseurs dans M. Gonzalez-Bravo, qui est l’un des chefs de l’opposition modérée, et dans M. Olozaga, l’un des chefs de l’opposition progressiste. Ce n’est pas au surplus que M. Salamanca mît un grand prix à être député ; il a traité la chose en grand seigneur, et a déclaré dès le premier moment qu’il n’y tenait pas, que cela n’ajoutait rien à son importance ; il voulait seulement faire plaisir à Grenade. Les sceptiques ajoutaient tout bas que, préoccupé uniquement du chemin des Alduides, auquel il est fort intéressé comme administrateur et comme entrepreneur de la ligne de Saragosse à Pampelune, il tenait à se ménager pour le moment voulu l’appui de la députation de Grenade dans le congrès. Il n’y a que les mœurs constitutionnelles de l’Espagne qui souffrent quelque peu dans ces combinaisons, et voilà comment trop d’habileté peut compromettre quelquefois une question comme celle d’une seconde ligne de communication ferrée avec la France, qui, en dehors de tout, trouverait facilement et naturellement l’appui de tous les intérêts des deux pays.

Politique et chemins de fer, crises ministérielles et scènes électorales, ce ne sont pas là cependant les seuls élémens des polémiques en Espagne dans ces derniers temps. Quelque chose de cette agitation religieuse qui est un peu partout aujourd’hui souffle aussi au-delà des Pyrénées, et se manifeste quelquefois d’une façon étrange par quelques-unes de ces intempérances du clergé qui vont réveiller et secouer l’esprit libéral. Un homme, un poète dramatique, qui a été l’honneur de l’Espagne, M. Antonio Gil y Zarate est mort, il y a peu de jours, à Madrid, Ce n’était pas seulement un poète mêlé au rajeunissement de la littérature espagnole contemporaine par ses drames de Carlos el Hechizado, Guzman el Bueno ; c’était aussi un administrateur éclairé qui a mis la main depuis vingt-cinq ans à toutes les réformes de l’instruction publique. Il avait été élevé, tout enfant, dans une institution française à Passy, et depuis le jour où l’Espagne entrait définitivement dans une voie nouvelle en 1834, il n’a cessé de compter au premier rang de cette génération vigoureuse qui se jetait dans la vie publique à cette époque. Ce n’était pas assurément une imagination désordonnée et violente, c’était un esprit sincèrement et honnêtement libéral, et dans ses œuvres littéraires comme dans ses travaux administratifs, il portait la mesure d’une intelligence aussi juste que sérieuse. Qu’est-il arrivé cependant ? Il a fallu que les passions religieuses vinssent troubler les derniers jours de cet homme de bien, et que la tombe de ce poète si naturellement pacifique, si simplement inoffensif, devînt comme un champ de bataille.

À ses derniers momens, Gil y Zarate a été circonvenu par un ecclésiastique de Madrid, M. Gil Lopez, qui a disputé à son agonie une sorte de rétractation de son passé littéraire et administratif, un désaveu des idées exprimées par lui dans le drame de Carlos el Hechizado, et réalisées dans les réformes de l’instruction, publique. Cette rétractation, M. Gil Lopez s’est hâté de la publier dans un journal absolutiste comme un défi à la famille de l’honnête écrivain. Assurément le drame de Gil y Zarate, qui date de 1835, se ressent de l’époque où il parut, et peint sous de vives couleurs le confesseur du roi Charles II, le père Froïlan Diaz, ce personnage sinistre qui est comme l’image de la décadence espagnole. Le poète, dans une critique qu’il laisse de ses œuvres et qui n’a point encore vu le jour, remet lui-même la vérité dans ses peintures historiques, sans désavouer les idées qui l’inspiraient autrefois ; mais il y a loin de là à ce papier qui n’est pas même écrit de la main du mourant, qui est à peine signé, et que l’ecclésiastique madrilègne s’est empressé de livrer à tous les vents de la publicité, malgré les conseils très sages des autorités religieuses et du nonce du pape lui-même. Le plus clair en tout cela, c’est qu’il fallait un petit scandale ; il fallait jeter à l’esprit moderne le désaveu d’un des siens, et pour en arriver là on n’a pas reculé devant cette pression exercée sur un mourant, devant la divulgation d’un papier sans authenticité, subrepticement arraché à une agonie. Seulement M. Gil Lopez s’est trouvé aussitôt en face de la famille, décidée à disputer l’honneur de la mémoire du poète, et c’est entre eux maintenant qu’est le débat porté désormais devant la justice espagnole. Quant à l’opinion, elle s’est émue de cet étrange incident, et elle n’y a vu qu’une de ces manœuvres dangereuses du nouveau parti absolutiste espagnol, qui croit peut-être servir merveilleusement la religion, et qui là, comme partout, la compromet mieux que ne le pourraient faire ses plus ardens ennemis.,


CH. DE MAZADE.


V. DE MARS.

ESSAIS ET NOTICES.


LE SYSTEME PENITENTIAIRE IRLANDAIS [1]

Nous ne voulons pas laisser passer sans en dire quelques mots une excellente publication qui touche à une partie à peine connue, et cependant très importante, de l’histoire pénitentiaire. Il y est question des prisons intermédiaires qui, depuis quatre ans, ont été établies en Irlande, et qui ouvrent une phase tout à fait neuve dans la manière de traiter les détenus. En un petit nombre de pages, M. le baron von Holtzendorff a réussi à nous donner un aperçu non-seulement de cette remarquable innovation, mais encore du plan général qu’elle complète, et, sans être un écrivain de profession, il n’a pas laissé échapper ce que le système irlandais présentait d’intérêt pour le penseur. M. von Holtzendorff est un esprit sage, capable d’envisager plusieurs idées à la fois, et par là même il était naturellement propre à bien apprécier une méthode dont le mérite consiste à ne pas être exclusive, à partir en même temps de plusieurs principes pour arriver en même temps à plusieurs fins. Même en Irlande, son travail a été jugé digne d’être traduit, et le traducteur anglais y a joint des notes qui fournissent quelques documens nouveaux et qui rectifient aussi deux ou trois légères inexactitudes.

Malgré la sévérité draconienne que l’Angleterre a longtemps maintenue dans ses lois, il faut reconnaître qu’en matière pénitentiaire comme en matière judiciaire, c’est elle qui a montré la première tout ce qu’une pensée de générosité pouvait amener de progrès. Encore à l’heure qu’il est et presque partout, la législation, dans son désir d’assurer la punition des coupables, se permet sans trop de scrupule tout ce qui peut la rapprocher de son but. Elle ne s’inquiète pas si, pour s’armer davantage contre un mal, elle n’en crée pas un autre en attribuant à certains agens un pouvoir arbitraire d’arrêter et d’emprisonner préventivement. Elle ne s’inquiète pas si le juge, en harassant de questions le prévenu, n’abuse pas de la position d’un homme qui n’est que soupçonné et ne manque pas à la moitié de son devoir, qui est aussi d’empêcher que l’innocence soit condamnée. Elle ne s’inquiète pas si le ministère public, en fouillant le passé de l’accusé pour prévenir contre lui le jury, ne viole pas l’équité, qui veut qu’un malfaiteur même ne soit pas déclaré coupable d’un délit spécial qu’il n’a pas commis. Jusqu’ici l’Angleterre est le seul pays, je crois, où la société, tout en tâchant de se saisir des criminels, n’oublie pas ce qu’elle doit à la liberté individuelle ; c’est le seul où le président ait la chevalerie d’avertir l’accusé qu’il n’est point tenu de déposer contre lui-même, et où il lui dise en quelque sorte : « Garde-toi ; c’est moi qui t’attaque, c’est à moi de prouver ce que je te reproche. » C’est le seul où l’accusateur public ne se permette pas d’en appeler à d’anciennes fautes pour obtenir indirectement, et sans preuves suffisantes, le succès de son accusation. Aussi l’Angleterre a-t-elle trouvé une méthode judiciaire qui n’est pas seulement un moyen de faire tomber le châtiment sur la tête des criminels, mais qui garantit encore d’autres intérêts sociaux non moins précieux : le respect de l’équité, la sûreté de l’innocence, et la liberté du citoyen.

Le système pénitentiaire de l’Angleterre, et plus particulièrement celui de l’Irlande, nous offre quelque chose d’analogue : c’est le châtiment éclairé et dirigé par un sentiment de bienveillance, par un sincère désir de contribuer au bien du prisonnier. Il ne s’agit pas de cette philanthropie qui prétendrait substituer l’intention de convertir à l’intention de punir. Il n’y a pas progrès quand une pensée n’entre dans l’esprit que pour en chasser une autre, pas plus qu’il n’y a liberté quand un pouvoir nouveau renverse celui de la veille pour régner seul à sa place. Après n’avoir songé qu’à châtier, si on ne songe qu’à réformer, on n’aura point avancé, on aura seulement changé de route ; au lieu d’un système pénal qui réprimait sans rien faire pour amender et même sans craindre de dégrader, on aura un système d’éducation forcée qui, en visant à améliorer, ne donnera aucune satisfaction au sentiment de la justice et au besoin de réprimer par l’exemple. Le vrai progrès, c’est d’apprendre sans oublier : c’est d’apporter à la solution d’une question plusieurs pensées qui tiennent compte l’une de l’autre, c’est de chercher à punir en se gardant de dégrader, et de s’appliquer autant que possible à réformer sans cesser de frapper la faute d’une peine qui puisse servir de menace et qui entretienne chez tous le sentiment que tout méfait doit se payer ; mais peut-être ces conditions ne sont-elles pas également faciles à remplir dans tous les pays. Avec des codes ou des règlemens conçus d’un seul coup, avec un régime de centralisation sous lequel tout est décidé par un ministre qui n’exécute pas, tandis que tous ceux qui exécutent ne peuvent rien décider, il est presque impossible d’éviter la monomanie dans les méthodes. Le système irlandais au contraire a grandi peu à peu comme un arbre ; il a été suggéré par les circonstances, préparé par un concours d’idées qui ne pouvaient venir qu’à des esprits différens, modifié sous l’empire de plusieurs préoccupations qui ne pouvaient régner à la fois, et en dernier lieu c’est un homme d’expérience et de cœur, le capitaine Crofton, qui a terminé l’œuvre en ajoutant sa pensée individuelle à celle du parlement.

Le principe de l’emprisonnement cellulaire, comme celui du travail forcé pour l’état en Angleterre, à Gibraltar ou aux Bermudes, s’était déjà développé sous le régime de la déportation, et la facilité avec laquelle les libérés trouvaient à s’employer en Australie avait aussi suggéré l’idée des billets de tolérance (ticket of leave). — Le billet de tolérance, c’est la libération révocable que le pouvoir est autorisé à accorder, avant l’expiration de la peine, aux condamnés qui s’en montrent dignes. — Plus tard, quand les réclamations des colonies entraînèrent le parlement à admettre conjointement la servitude pénale et la déportation, la comparaison des deux systèmes fit bientôt ressortir un côté de la question qui, durant la défaveur momentanée de la déportation, avait été quelque peu perdu de vue. Tandis que les déportés, leur temps une fois fini, s’absorbaient sans peine dans les populations coloniales, les détenus, en sortant de prison dans la mère-patrie, se voyaient repoussés de toutes parts et comme contraints de reprendre pour vivre leur existence de parias et de voleurs. Comment remédier à ce danger ? Que faire pour diminuer les obstacles qui fermaient à la bonne volonté tout retour à la vie honnête ? Ce fut sous l’influence de ces préoccupations que passa l’acte de 1857, destiné à amender la législation votée en 1853. La nouvelle loi abolissait entièrement la déportation ; mais en même temps elle cherchait à en conserver en partie les avantages en reproduisant une disposition de l’acte antérieur, disposition d’après laquelle la servitude pénale pouvait être subie soit en Angleterre, soit dans les pénitenciers que le gouvernement était autorisé à établir dans telles colonies qu’il désignerait. Le même acte de 1857 décidait que le principe des billets de tolérance serait appliqué à la servitude pénale, et bientôt une circulaire vint compléter la loi à cet égard, en réglant que les condamnés dont la peine serait au moins de sept ans pourraient être transportés dans un pénitencier colonial après avoir fait en Angleterre la moitié de leur temps, que des billets de tolérance pourraient leur être accordés peu après leur arrivée dans l’Australie occidentale, enfin que s’ils continuaient à se bien conduire, ils pourraient recevoir une grâce conditionnelle en s’engageant à se fixer dans la colonie.

Telle est l’origine du régime pénitentiaire qui fonctionne en ce moment en Angleterre, et qui est aussi, avec un rouage de plus, celui de l’Irlande. Ce qui le distingue essentiellement, c’est l’absence de tout esprit de système : il admet simultanément la détention cellulaire, le travail en commun dans les prisons, le travail forcé en plein air ; mais tous ces moyens, il les envisage au double point de vue de la punition qu’ils infligent et de l’effet moral qu’ils peuvent avoir, et il en tire un système gradué de châtimens qui offre sans cesse une prime à la bonne volonté du condamné, et qui laisse beaucoup à la discrétion des gouverneurs et des directeurs de prisons. La durée de la peine telle qu’elle est prononcée par le juge est d’abord divisée en deux parties inégales : la première, qui doit être entièrement subie pour satisfaire à la justice ; la seconde, qui peut être remise en tout ou en partie, suivant que les gouverneurs ou directeurs le croient convenable. Pour une condamnation à trois ans, la période obligatoire est de deux ans et six mois ; pour une condamnation à quinze ans, elle est de dix ans. — Cette période d’ailleurs n’embrasse pas moins de cinq degrés de châtimens. En premier lieu, tout condamné doit passer par un emprisonnement cellulaire qui ne peut durer moins de huit mois, mais qui n’a pas la sévérité systématique de la méthode pensylvanienne. À cette épreuve de l’isolement, dont le but est de dompter le criminel, succède le travail forcé en commun dans les prisons ordinaires, et dès lors le détenu commence à avoir une influence plus directe sur son propre sort, car avant qu’il ait chance de voir raccourcir la partie de sa peine qui peut lui être remise, il faut qu’il ait traversé successivement trois classes, et quelquefois quatre, qu’il ne peut franchir que par sa bonne conduite. La catégorie la plus basse est la classe d’épreuve où les prisonniers sont autant que possible soumis à l’isolement et où ne passent que ceux qui se sont mal comportés pendant leur détention cellulaire ; puis viennent les trois classes qui sont pour tous les condamnés les degrés réguliers et nécessaires de la servitude pénale. Le travail est à peu près le même pour ces trois catégories ; mais dans chacune d’elles les prisonniers ont un costume différent et portent au bras une plaque distinctive où leur conduite individuelle est également indiquée par des marques. Suivant l’élévation de la classe, ils peuvent aussi recevoir une gratification qui varie de 10 centimes par semaine à 40 centimes. De même d’ailleurs qu’ils n’obtiennent leur avancement qu’en le méritant, ils sont à chaque instant exposés à le perdre par leurs fautes. Ils peuvent être rejetés dans une classe inférieure, et par là même éloignés du moment où ils auraient l’espoir d’être libérés conditionnellement.

Malgré sa complexité apparente, tout ce système repose sur un principe si simple, si évidemment juste, qu’on s’étonne qu’il ait pu être méconnu pendant tant de siècles. Cela prouve une fois de plus que ce n’est pas l’esprit qui voit clair et qu’une bonne intention fait soudain découvrir des multitudes de vérités qui pour la raison seule seraient demeurées à tout jamais inconcevables. De fait, l’étrange barbarie où la science pénitentiaire était restée jusqu’à nos jours ne peut s’expliquer que par une indifférence absolue pour le sort des condamnés. On les jetait en prison pour s’en débarrasser et on ne songeait plus même à se demander ce qu’ils pouvaient devenir. Si on eût pris seulement la peine d’y penser, on aurait vite compris que tout emprisonnement cellulaire ou autre, et en général que tout châtiment, quand il doit se prolonger sans variation et sans chance aucune d’abrègement jusqu’au bout du terme fixé par la sentence, ne saurait guère aboutir qu’à exaspérer la malice et à enraciner davantage la dépravation. L’isolement pendant un certain temps peut avoir une grande puissance pour vaincre la violence des caractères et pour amener une disposition aux bonnes réflexions ; mais à la longue, si le détenu ne tombe pas dans l’idiotisme, il n’emploiera ses loisirs forcés qu’à comploter pour le temps où il sera libre des projets de vengeance. Donnez-lui au contraire une chance de soulagement, une occasion de faire quelque chose pour lui-même ; qu’il lui soit possible, s’il veut remplir certaines conditions, d’alléger ou d’abréger sa peine et surtout d’obtenir un bon renom : c’en est assez pour mettre en jeu ce qui peut rester en lui de bonne volonté. C’est là une espérance sur laquelle il peut placer ses pensées, c’est là un but à la poursuite duquel il peut employer son activité. Éveiller ainsi le sentiment de la responsabilité personnelle, offrir à chaque instant au détenu un objet d’ambition immédiate et l’habituer à donner lui-même une bonne direction à sa volonté, voilà toute la philosophie du système anglais.

Quant au perfectionnement que ce système, a reçu en Irlande, il consiste en un dernier degré d’épreuve qui vient encore s’interposer entre la première classe de la servitude pénale et la libération avec billet de tolérance. L’acte de 1857, ou plutôt de 1853, avait beau accorder au gouvernement le droit de transporter les condamnés dans des pénitenciers coloniaux, une forte partie des prisonniers devaient achever leur peine dans la mère-patrie, et à leur égard le problème des libérés était loin d’être résolu. Malgré tout le succès que la discipline des prisons pouvait obtenir en s’appliquant à les réformer, malgré tout ce qu’elle pouvait faire indirectement pour les aider à trouver du travail en leur donnant vraiment la volonté de revenir au bien, le public ne persistait pas moins à les repousser, et en Irlande surtout le mal avait une gravité toute particulière ; car outre que les préventions y étaient plus tenaces, l’Irlande n’avait point de sociétés privées comme celles qui s’étaient fondées en Angleterre pour favoriser l’émigration des libérés. Cette terrible proscription lancée par la défiance générale, il s’est trouvé des hommes qui n’ont pas désespéré de la vaincre ; à leur tête, il faut citer le capitaine Crofton, et là encore le désir de combattre le mal a suffi pour suggérer le remède.

Suivant les paroles du capitaine Crofton, c’était en vain que les directeurs engageaient le public à accepter les services des condamnés qu’ils jugeaient réformés : le public ne voulait pas croire à leur témoignage ; les bonnes notes obtenues en l’absence des tentations que le détenu aurait à rencontrer plus tard dans le monde ne semblaient point une garantie suffisante pour l’avenir. En conséquence, le rapport du capitaine concluait à l’établissement de prisons intermédiaires, c’est-à-dire d’un régime mixte, qui tiendrait encore de la détention, mais qui tiendrait déjà de la liberté, et qui serait combiné tout exprès pour exposer les prisonniers à des tentations et pour donner ainsi au public l’occasion de se convaincre qu’ils étaient vraiment changés, vraiment laborieux, vraiment capables de se bien comporter par eux-mêmes. Dans les prisons intermédiaires, on laisse donc aux détenus une grande latitude d’action ; on les emploie comme commissionnaires ; on les envoie seuls, et souvent à de grandes distances, exécuter des travaux ; on leur permet d’avoir des rapports avec la population, et on leur abandonne même, pour qu’ils la dépensent comme ils l’entendent, une partie de leurs gratifications hebdomadaires. En un mot, on veut qu’ils aient eux-mêmes à se vaincre et qu’ils soient obligés de faire acte de volonté pour se conformer à leurs devoirs. C’est une vérité universelle, remarque M. von Holtzendorff, que la contrainte n’enseignera jamais l’usage de la liberté. Notre expérience le prouve chaque jour à l’égard des enfans, comme l’histoire à chacune de ses pages le prouve à l’égard des peuples : pour apprendre à bien vouloir, il faut avoir l’occasion de vouloir, il faut avoir la liberté de se mal décider ; mais le système irlandais ne se contente pas de mettre à profit cette vérité, qui jusqu’ici n’était jamais entrée complètement dans la science pénitentiaire, il ne néglige rien de ce qui peut influer sur la volonté des futurs libérés pour lui donner une bonne direction. Durant cet apprentissage de la prison intermédiaire, la crainte qui retient et l’espoir qui encourage sont sans cesse mis en jeu. En même temps qu’on émancipe à demi le prisonnier, on fait en sorte que partout il garde le sentiment d’une surveillance qui ne se relâche jamais, tout en se rendant invisible. En même temps qu’on lui donne toute facilité pour violer ses devoirs, on exige de lui qu’il se conforme encore plus strictement aux moindres parties de la discipline, et pour peu qu’il y manque, on le punit avec un surcroît de sévérité. Il n’y a pas de peines disciplinaires dans les prisons intermédiaires. La plus légère infraction aux règlemens entraîne le renvoi dans une prison ordinaire. L’épreuve est si rude que plusieurs détenus ont demandé eux-mêmes à être replacés sous le régime de la contrainte. Comme encouragement, les gratifications sont plus fortes que dans la servitude pénale, et le chiffre de ces gratifications dépend en partie du degré de bonne conduite, en partie de la quantité du travail exécuté. La plus forte portion de cet argent sert à former un fonds pour aider plus tard le libéré à se procurer des moyens de travail.

À cela se joint une instruction toute pratique. C’est par un homme de haut mérite, M. Organ, que cet enseignement a été organisé. Il roule avant tout sur les connaissances qui peuvent être utiles aux condamnés à leur rentrée dans le monde. Il s’applique à les renseigner sur les colonies où ils peuvent émigrer, à leur donner de saines notions sur les rapports des maîtres et des ouvriers, à combattre enfin chez eux les erreurs qui viennent à l’appui des mauvais penchans, et encore plus à les éclairer sur leurs devoirs moraux, en leur faisant comprendre l’intérêt qu’ils ont à être honnêtes. En raison de l’âge des prisonniers, l’instruction leur est donnée sous forme de cours ; on les encourage à prendre des notes, et le samedi soir est consacré à des examens qui développent une grande émulation : les sujets traités par le professeur, et en particulier les questions morales, sont discutés pendant les heures de travail et les heures de loisir. M. Organ a eu d’ailleurs l’admirable idée d’établir un fonds de secours mutuels pour les libérés et les libérés sous condition, qui deviennent caution les uns pour les autres et sentent mieux ainsi la nécessité de l’honnêteté. Un dernier trait ne doit pas être passé sous silence. Dans la manière de traiter les prisonniers, on fait une large place au principe d’individualisation ; on étudie les caractères et on s’efforce de donner à chacun une direction en rapport avec les bonnes dispositions que la discipline antérieure a pu éveiller chez lui. J’ajouterai seulement que l’expérience a pleinement confirmé la justesse de ces principes, et que le succès a dépassé tout ce qu’on pouvait espérer. Déduction faite des résultats qui peuvent être dus à d’autres causes, il reste certain que le nombre des récidives a grandement diminué, que les préventions du public ont fait place à la confiance, et qu’en général les libérés sous condition ont prouvé par leur conduite la réalité de leur réformation. En d’autres termes, le système irlandais est en voie de démontrer que l’idée de réformer n’est point une chimère tant qu’elle s’allie sagement à l’intention de punir.


J. MILSAND.


V. DE MARS.

ESSAIS ET NOTICES
LE PROGRES AGRICOLE DANS LE BOCAGE.


La partie de l’ouest de la France qui a été le théâtre principal de la guerre de Vendée, et qui est connue sous le nom de Bocage, présente depuis quelques années un spectacle inattendu, sur lequel il convient peut-être d’appeler l’attention des amis de l’agriculture. Cette heureuse transformation s’est accomplie avec une singulière rapidité, si l’on tient compte des difficultés de toute nature qu’il a fallu vaincre. Le Bocage se compose principalement de la partie nord du département des Deux-Sèvres et de la plus grande partie de celui de la Vendée. Le plateau granitique et schisteux sur lequel il est assis empiète un peu sur les départemens de Maine-et-Loire et de la Loire-Inférieure. Dans les plaines calcaires qui l’environnent, on désigne encore toute cette contrée par son vieux nom de Gâtine. L’étymologie du mot n’est pas douteuse : c’était en effet un pays gâté, perdu, presque impraticable. Le nom de routes stratégiques que portent les premières voies percées dans la Gâtine après 1830 indique assez l’idée principale qui les a fait créer. Le réseau de chemins construits plus tard, en exécution de la loi du 21 mai 1836, en permettant aux esprits de s’éclairer, au commerce de se développer, a suffi pour écarter toute crainte de troubles politiques. Des intérêts nouveaux, un commencement de bien-être relatif, ont affaibli dans une partie de la population, éteint chez le reste, les passions d’un autre temps. Aujourd’hui les paysans du Bocage, comprenant l’avantage qu’ils ont à savoir lire et écrire pour faire leurs affaires, envoient leurs enfans à l’école. La génération qui grandit voudra s’instruire des intérêts généraux de la France, parce que la sphère de ses relations se sera étendue. Une rapide description de l’état actuel du Bocage montrera ce qu’on peut attendre de lui.

Le sol du Bocage est riche. Il y a vingt ans, c’était une grande nouveauté, je ne dirai pas seulement pour ceux qui habitaient sur les confins de la contrée, mais pour ses propres habitans, pour ceux dont la vie s’était passée à fouiller cette terre qu’ils qualifiaient d’ingrate, et qui s’étaient habitués à n’en cultiver qu’à de longs intervalles les portions les plus fertiles. Aujourd’hui c’est une vérité assez bien démontrée pour qu’il soit facile d’assigner le jour où il ne restera pas un mètre carré de terrain qui n’ait été défoncé par la charrue. Le sol n’est pas seulement riche, il est merveilleusement approprié par sa constitution géologique, par les accidens de sa surface, à une production facile de céréales et de plantes fourragères. Comme son nom l’indique, le Bocage est couvert d’arbres. Le chêne est l’essence la plus répandue. Quelques-uns de ces arbres, abandonnés complètement à eux-mêmes, vierges des atteintes de la hache de l’élagueur, sont de remarquables témoignages d’une puissante végétation ; toutefois la plupart ont été étêtés à 3, 4 ou 5 mètres du sol, et ne produisent plus que des branches mises en coupe réglée. Ces arbres à la tête ronde et feuillue, se touchant presque tous, sont rangés en longues files tortueuses dans les haies irrégulières qui séparent les champs et les prairies. Dans les endroits où l’ombrage des arbres a empêché la croissance des haies vives, les troncs ont été percés, avec une tarière, de trous où l’on engage les extrémités des grosses branches qui forment la charpente des palissades destinées à remplacer les buissons. La grandeur moyenne des enclos ne dépassant pas deux hectares, les haies semblent se toucher, et la vue ne s’étend qu’à quelques centaines de mètres. La campagne présente ainsi l’image d’une vaste forêt. Il faut gravir une des hautes collines du pays pour distinguer l’ensemble des diverses cultures comprises entre ces haies. Aussi le Bocage n’est-il pas une contrée qui livre facilement ses secrets à l’observation du voyageur qui la traverse, même dans les momens où la végétation est le plus luxuriante. Il n’y rencontrera pas de ces vastes plaines où d’un regard on peut embrasser la variété et l’abondance des récoltes ; il ne traversera pas une de ces grandes rivières dont la large vallée laisse voir au milieu de grasses prairies tous les troupeaux d’alentour.

Qu’un agriculteur étranger au pays parcoure le Bocage au mois de juillet par exemple ; à cette époque, les moissons couvrent la terre, et les prés fauchés sont livrés à la pâture. Dans la bande étroite qu’il pourra examiner à droite et à gauche de la route se dérouleront successivement, des champs couverts de riches fromens, d’avoines bien fournies ; mais au milieu des épis jaunissans il découvrira d’énormes et bizarres entassemens de rochers de granit : dans quelques champs, ce sera comme un semis de roches isolées dépassant de quelques pieds la tête des épis. Il pensera tout d’abord que ces récoltes sont le prix d’un labeur opiniâtre, que pour fouiller le sol au milieu de ces rudes obstacles il a fallu dépenser bien du temps, bien de la fatigue, et qu’en somme le bénéfice n’est peut-être pas très considérable. Les labourages qu’il verra exécuter sur son chemin pour les plantations de racines destinées à la nourriture des bestiaux le confirmeront dans la pensée que cette terre ne donne ses fruits qu’à regret. La charrue avance péniblement, tirée par six et huit bœufs le plus souvent ; le toucheur aiguillonne vivement ses bêtes, chante une étrange modulation pour les exciter ; l’essieu de l’avant-train grince lamentablement. Le laboureur n’est pas seulement attentif à maintenir droite sa charrue ; il lui faut tourner adroitement les obstacles ; s’il rencontre la pointe d’un rocher que lui dérobait une mince couche de terre, il lui faut, tout en criant pour faire arrêter l’attelage, jeter promptement la charrue sur le côté, peser sur les mancherons pour relever le soc qui heurterait la pierre ; sinon, la charrue se briserait aussitôt sous l’effort puissant des bœufs. C’est un curieux spectacle que celui d’une terre depuis longtemps en friche fouillée par une de ces fortes charrues Dombasle que l’intelligence de quelques propriétaires et l’influence des comices ont introduites dans le pays. La terre, soulevée en longs rubans, se déverse à droite de la charrue ; l’herbe de la surface est enfouie, et le réseau inextricable de racines de toute espèce, de fougères surtout, qui s’oppose à la marche du soc, est mis au jour ; des craquemens sourds témoignent du travail qui s’accomplit sous la surface. Dans ces terres de nouveauté, comme disent les paysans, il faut un aide spécial, d’ordinaire un enfant, qui, armé d’un long bâton, débarrasse le coutre des herbes qui en paralysent l’action. Les champs de labour sont en outre entremêlés de bouquets de bois, de petites prairies, de terrains en jachère, où paissent quelques bestiaux au milieu des ajoncs, des fougères et des genêts. Cette succession de détails, cette vie éparpillée, fatigueront nécessairement l’agriculteur étranger. S’il essaie alors de saisir la configuration générale du pays, et, du sommet d’une des nombreuses côtes que présente la route, de se retrouver au milieu de ce réseau de collines boisées, son incertitude sera la même. Devant lui, sur la route, les arêtes extrêmes des côtes s’étagent comme les gradins d’une échelle ; autour de lui, les sommets se dressent les uns derrière les autres sans ordre apparent. En outre l’effet de ce panorama est souvent trompeur pour un œil inexpérimenté ; les petites collines, abaissées par le point de vue et réduites au même niveau, figurent une plaine. On ne peut saisir que les grandes lignes.

Pour se faire une idée précise de la configuration du sol du Bocage, il faut prendre la belle carte de Cassini que celle de l’état-major ne fera pas oublier. Le dessin très net des cours d’eau et des vallées qui les renferment en montre tout de suite la direction. Dans les cours d’eau principaux, dont aucun n’est bien considérable, puisqu’ils naissent dans le Bocage et finissent dans la Loire ou la Sèvre niortaise, viennent se jeter des ruisseaux secondaires qui coulent chacun dans une vallée étroite et courte, alimentés eux-mêmes par les eaux des petites et tortueuses vallées qui s’embranchent sur celle-ci. Cette configuration du pays n’a certainement rien de particulier, c’est, sur une échelle plus ou moins grande, celle de tous les pays du monde ; mais ce qui caractérise le Bocage, c’est la réduction extrême de l’échelle, c’est la très grande subdivision de cette ramification. Le mode de culture a été naturellement déterminé par cette forme accidentée du pays.

Dans ces plis de terrain si multipliés se cachent les habitations des fermiers. Les exploitations n’étant en moyenne que de 40 hectares, chacune a pu se créer autour des bâtimens, dans un court rayon, le petit domaine qui lui est nécessaire, et cela grâce à l’heureux mélange des terrains de diverse nature. Dans le fond des petits vallons, le long des ruisseaux, sur les bords des rivières sont les prés ; sur les versans, sur les plateaux sont les terres labourables. Toute cette culture est à proximité de la ferme ; il y a peu de chemin à faire pour transporter les fourrages, pour charrier les engrais. La surveillance du maître est facile. Les cultivateurs du Bocage ne connaissent pas les maux de la sécheresse. En 1858 et 1859, années exceptionnelles, on en a vu qui se trouvaient très malheureux d’être obligés de conduire leurs bestiaux à un ou deux kilomètres pour les abreuver. Or à cette époque, en France, dans les plaines calcaires, les sources avaient disparu, les puits étaient taris ; les troupeaux devaient faire de longues routes sous l’ardeur du soleil, au milieu des tourbillons de poussière, pour arriver au bord des rivières. Que de temps perdu, que de forces rendues inutiles pour les travaux agricoles ! Habituellement les fermes du Bocage, surtout celles qui sont anciennement bâties, sont placées tout près d’une source qui ne tarit que rarement ; beaucoup d’entre elles n’ont pas de puits. Cette bonne fortune d’avoir partout des eaux jaillissantes, l’intérêt évident que le fermier trouve à vivre au centre de ses cultures, ont produit l’isolement des habitations rurales. Dans des pays fertiles, mais moins privilégiés pour l’eau, on voit les maisons se grouper autour des sources, et ces agglomérations devenir des villages, des bourgs ; l’abreuvoir, le lavoir, y sont propriété commune, et, pour jouir de ces avantages, le cultivateur se résigne à vivre éloigné des terres qu’il fait valoir comme fermier ou comme propriétaire. Dans le Bocage au contraire, les villages, les bourgs, ont peu d’importance ; ils ne servent qu’à réunir les fonctionnaires de la commune ou du canton, les ouvriers et les habitans aisés qui ont plus de loisir et recherchent un peu de société. On se tromperait fort si l’on jugeait le pays sur cette médiocrité des chefs-lieux ; ce n’est pas dans ces centres nominatifs qu’est la vraie richesse, la richesse active. Elle est partout, et on ne peut l’apprécier que par une connaissance intime de tous les élémens qui la composent.

La nature a doué le Bocage d’un sol que sa profondeur rend susceptible d’une amélioration pour ainsi dire indéfinie. Ce fait semble contredit par l’existence des rochers qui, de toutes parts, émergent à la surface. On est tenté de croire au premier abord qu’ils sont les affleuremens d’une masse souterraine compacte, et que le Bocage est un immense banc de roches, à peine recouvert de terre, dont les sommets se dressent de tous côtés. Cependant ces rochers ne sont que des accidens du terrain primitif ; ils sont généralement isolés au milieu du sable siliceux qui compose le sous-sol, souvent au milieu même de la terre végétale ; ils sont ainsi disséminés sans ordre, sans lois apparentes, comme des noyaux de matière plus lourde que la force centrifuge et la force d’éruption ont dispersés et lancés à la surface. La seule loi qui préside à la distribution de ces rochers, c’est qu’ils se présentent plus volontiers sur les hauteurs. Le sommet aigu d’une colline offre assez habituellement une masse éruptive de pierres énormes, ayant quelquefois une base de granit compacte qui semble la racine de cette sorte de végétation pierreuse. Les paysans du Bocage disent que ces rochers ont poussé et poussent encore ; ils peignent assez bien ainsi l’effet qu’ils produisent à la vue.

Lorsque ces roches forment le sommet d’une masse souterraine, on les exploite quelquefois pour les constructions ; mais ce cas est l’exception. Les carrières de granit couché par lits même irréguliers sont rares dans le Bocage, ou bien elles se trouvent à une trop grande profondeur. On en est réduit, pour se procurer la pierre, à exploiter au moyen de la poudre les rochers volans, vulgairement appelés chirons. La difficulté, le prix élevé de cette exploitation, prouvent, que, là où le moellon peut se retirer des carrières, il n’y a aucun avantage à briser et extraire des terrains cultivés ces rochers du granit le plus dur. Le mètre cube de moellons obtenus au moyen de la poudre coûte 4 francs. Fendue seulement en morceaux assez petits pour être traînés hors du champ, la même pierre coûterait encore 2 francs le mètre, et certains hectares en fourniraient bien des mètres. C’est donc là un ennemi avec lequel le laboureur doit vivre longtemps encore. Un jour peut-être l’agriculture sera assez riche pour se débarrasser de cette incommode et dure population de granit. On l’exploite aujourd’hui là seulement où manquent les carrières, et à ce régime elle subsistera encore pendant bien des siècles. Tout le plateau du Bocage ne présente pas du reste cet inconvénient au même degré ; une portion du sol repose sur des schistes plus facilement exploitables. Cependant les portions les plus âpres ne le cèdent point aux autres en fertilité. Au milieu de ces rochers, la charrue fouille dans une couche de terre végétale profonde quelquefois de 50 centimètres ; là où elle est moins épaisse, le soc entame le sous-sol de sable ou d’argile maigre qui, ramené à la surface et fertilisé par l’engrais, forme pour l’avenir un terrain plus profond. Un soc long et effilé, muni d’une oreille en bois grossièrement faite, tel était il y a quelques années le seul instrument de labourage. Ce soc fendait la terre à une petite profondeur, et ce n’était que par les retours multipliés de l’instrument que la terre était suffisamment ameublie. Aujourd’hui les fortes charrues en fer, au soc large et court, que le régulateur permet de faire entrer plus ou moins profondément, sont presque partout employées. C’était une tradition jadis que le Bocage n’était qu’un pays de pâture bon tout au plus à produire du seigle et des pommes de terre ; le froment n’y était qu’une culture de luxe réservée aux jardins. Aujourd’hui le seigle y est une rareté ; dans les landes de bruyères et d’ajoncs sans cesse défrichées mûrissent les épis du froment et croissent les plantes fourragères. Ce résultat est dû principalement à deux causes : l’emploi de la chaux comme amendement et l’habile alternation des cultures.

Si, non loin des extrémités de la veine de charbon de terre qui traverse le Bocage dans sa partie méridionale et qui affleure en plusieurs points aux confins du terrain calcaire, Ton monte sur les hautes collines de Pouzauges, ou de l’Absie, on voit pendant toute la belle saison et de toutes parts s’élever dans l’air les colonnes de fumée des fours à chaux. Ces fours ne servent qu’à fabriquer le précieux amendement qui a fait de la Gâtine, pauvre et méprisée, un pays riche et productif. La chaux prise au four coûte 1 franc l’hectolitre. Les tuiliers du Bocage, qui font amener par des rouliers la pierre calcaire crue et la font cuire avec les briques et les tuiles, vendent la chaux plus de 2 francs l’hectolitre. Aussi n’en débitent-ils qu’une petite quantité et au détail pour les réparations urgentes. Même à un prix moyen de 1 franc 50 centimes, elle serait trop chère pour être utilisée comme amendement. Les fermiers, grâce au transport à bon marché que leur procurent les nombreux animaux élevés sur chaque ferme, peuvent donc ne compter comme frais accessoires du prix d’achat que la ferrure des animaux et l’usure des charrettes.

Le grand nombre de sources qui jaillissent du sol, la profondeur du terrain, circonstances très favorables pour la culture, nuisent au contraire à la solidité des chemins ruraux. Les ruisseaux qui traversent les chemins en inondent les parties basses ; les eaux de pluie, ne trouvant pas toujours d’écoulement facile, ne pouvant s’évaporer que lentement à cause de l’ombrage épais des arbres qui bordent le chemin, détrempent le terrain, qui, broyé en même temps par les roues des charrettes, se transforme en une mare de boue. Dans quelques endroits, cette boue ne sèche pas même en été, et oppose en hiver des obstacles souvent invincibles à la circulation, parce qu’elle forme des espèces de bassins où les animaux resteraient embourbés, si on les y engageait imprudemment. Tel chemin présente sur un parcours assez long une surface solide et sablonneuse, puis, dans les endroits où la terre végétale est plus profonde et le sous-sol moins résistant, des fondrières se creusent, véritables tranchées aux bords escarpés qui interceptent le passage. Si les champs voisins sont au même niveau que le chemin, on pourra passer en tournant l’obstacle ; malheureusement le niveau des chemins est en général considérablement abaissé au-dessous des terres environnantes : la terre végétale qui les couvrait a d’abord été entraînée par les eaux ; puis le travail des roues, les pluies abondantes, ont raviné le sable. Tous les ans, une couche nouvelle s’en est allée, et d’anciens chemins se trouvent aujourd’hui enfoncés à plusieurs mètres, bordés de talus à pic qui ne laissent entre eux que la largeur nécessaire à une charrette. L’érosion lente et continuelle de la terre par les eaux a quelquefois découvert de gros rochers qui, une fois dégarnis jusqu’à lit base, ont roulé sur le sol du chemin. À moins qu’ils n’opposent une barrière infranchissable, l’incurie des paysans les laisse dans cet état. C’est principalement sur les fortes pentes que se rencontrent ces masses cyclopéennes mises à nu par l’action du temps.

Ces routes sauvages qui suivent tous les accidens du terrain, tantôt encaissées dans de verts talus, tantôt à découvert sur le sommet des collines où le sol est plus résistant, presque toujours ombragées par les arbres qui croisent leurs branches en forme de voûte, parsemées de roches aux formes étranges, présentent un aspect des plus pittoresques. Lorsque le sol a été durci par les vents secs du printemps et le soleil de l’été, ces chemins font une fraîche et charmante promenade. On traverse, les pieds sur une herbe fine et douce, des vallons toujours verts dans les plus grandes chaleurs de l’été, on s’élève par des pentes montueuses jusqu’aux points d’où l’œil plane sur les sommets des coteaux environnans, et dans un moment de plaisir égoïste on peut se prendre à regretter qu’à une époque prochaine beaucoup de ces chemins étroits et ombragés doivent être convertis en chaussées empierrées, larges de 6 mètres, bordées de fossés bien entretenus et découverts pour y laisser librement agir le vent et le soleil. Ces clairs ruisseaux qui traversent les chemins à fleur de terre disparaîtront emprisonnés dans les aqueducs. Il faut bien que de nos jours la beauté inculte fasse place à la beauté cultivée. Malgré les grandes routes qui ont percé et divisé la Gâtine, il serait impossible au cultivateur de faire arriver sur les marchés, autrement qu’à grands frais, ses riches produits, s’il n’avait dans le bœuf, sinon le plus robuste, du moins le plus sûr et le plus patient animal de trait qui soit au monde. Le bœuf se rebute rarement dans ces affreux chemins, et il étonne par l’adresse dont il fait preuve au milieu des rochers et de toutes les difficultés du terrain. Souvent un fermier ne possède pas le nombre de bœufs nécessaire pour transporter certains chargemens, surtout l’hiver ; mais les paysans du Bocage sont toujours prêts à s’entr’aider, et la ferme la plus voisine fournit au conducteur embourbé tout le secours dont elle peut disposer. J’ai vu atteler à une charrette jusqu’à sept paires de bœufs, et la puissance de traction n’avoir d’autre limite que la résistance des chaînes qui relient ensemble tout l’attelage. Ce mauvais état des chemins témoigne de l’impossibilité qu’il y avait jadis à ce que l’agriculture fît des progrès dans le Bocage. Les cultivateurs produisaient à peine en seigle ce qui était nécessaire à la consommation du pays ; l’excédant de production se reportait sur le bétail. Les longues jachères étaient en honneur, et sur les sillons abandonnés on laissait pousser le genêt, qui croît spontanément dans cette terre. Couvert dès la première année d’une herbe haute et serrée, le sol donnait en même temps une pâture abondante, mais qui était bien loin de valoir les récoltes de plantes sarclées. Le genêt, éclairci de temps en temps et arraché à la fin de la septième année ou même plus tard, était vendu à bas prix et consommé dans le pays ; ce qui ne se vendait pas était étendu sur toute la surface du champ, et, brûlé sur place avant les labourages, laissait une mince couche de cendres fertilisantes. Dans ce temps-là, les terres étaient généralement affermées à moitié fruits ; toute redevance fixe était très modique. Les propriétaires ne cultivaient pas eux-mêmes leurs domaines ; aujourd’hui encore c’est l’exception. Aussi les fermiers et les métayers avaient leur vie assurée au prix d’un faible travail. Ne voyant rien de mieux à faire que ce qu’avaient fait leurs ancêtres, n’apercevant aucun avantage à produire en plus grande quantité, puisque leurs produits étaient peu demandés, ils cultivaient une petite partie seulement des terres affermées et vivaient mal, mais sans souci de l’avenir. Les travaux étaient peu multipliés ; l’hiver était pour les hommes comme pour la nature un temps de repos. Les anciens du pays, les femmes âgées surtout, regrettent ce bon vieux temps où chaque soir d’hiver on se réunissait joyeusement, tantôt dans une métairie, tantôt dans une autre. Après le souper, tout le monde s’en allait au travers des bourbiers, à la lueur d’une lanterne, jusqu’au lieu de réunion. La journée avait été courte, la fatigue nulle ; garçons et filles dansaient jusqu’à minuit, car ni les bras ni les jambes n’étaient las. Aujourd’hui chaque saison amène ses travaux ; on ne danse plus, on se couche de bonne heure. Ces veillées éclairées par une fumeuse chandelle de résine n’offraient pas d’ailleurs que des plaisirs innocens : elles ont toujours été, elles sont encore le sujet des prédications des prêtres du Bocage. Peut-être se flattent-ils aujourd’hui que leurs paroles seules ont modifié les habitudes de la population ; il est permis, sans diminuer la valeur de leurs conseils, de croire que le travail rude et assidu a bien aidé à cette moralisation, et que si l’on ne danse plus avec la même ardeur, c’est que le besoin de sommeil vient plus tôt au corps fatigué.

Pas plus que les habitans, la terre ne se repose aujourd’hui. L’introduction des plantes fourragères a permis d’augmenter le nombre des bestiaux ; le bétail, plus nombreux, a fourni une plus grande quantité d’engrais, et tous les ans les champs, largement fumés, amendés par la chaux, donnent leurs récoltes dans un ordre réglé par un assolement qui se perfectionne chaque jour. Une plante qui a produit des résultats merveilleux dans le terrain siliceux du Bocage, et qui est un irrécusable témoin de la fécondité de ce pays, c’est le chou cavalier, chou branchu, qu’on appelle dans le pays chou de Cholet, parce que c’est là d’abord qu’il a été cultivé. Ces choux, dont il existe plusieurs variétés, se ramènent tous à un type à peu près uniforme : tige élevée, garnie du haut en bas de larges feuilles, plus larges et plus vigoureuses à mesure qu’elles poussent plus près de la tête. Plantés par milliers du 15 juin au 15 juillet, ces végétaux prennent un accroissement rapide, et au commencement de l’hiver, s’ils ont été soigneusement sarclés, ils atteignent une hauteur moyenne de 1m33. Parmi eux, quelques individus dépassent la taille d’un homme. Ils présentent alors une masse considérable de fourrage vert, et les fermiers commencent à cueillir les feuilles les plus proches de terre pour la nourriture du bétail. Ces sortes de forêts sont mises en coupe réglée, et tout l’hiver, si ce n’est par les froids rigoureux, l’étable reçoit des charretées de ces feuilles, qui se renouvellent toujours. C’est un rude travail de les cueillir dans la mauvaise saison, lorsqu’elles sont couvertes de l’eau qui s’amasse dans leurs cavités. Celui qui doit faire cette récolte, la poitrine et le dos seulement couverts d’une peau de chèvre, souvent même vêtu d’une simple blouse de grosse toile, se plonge dans cet océan de verdure et reste là de longues heures, arrachant régulièrement les feuilles qu’il transporte, réunies en pesans fagots, jusqu’en dehors du champ. Il sort de là aussi mouillé que s’il avait traversé une rivière à la nage. Aussi, dans certaines parties du Bocage, les domestiques de ferme préfèrent-ils se mettre absolument nus pour faire cette récolte. Cette sorte d’hydrothérapie forcée est sans doute moins malsaine que le contact plus ou moins long d’habits mouillés. Quant aux vêtemens imperméables que l’on pourrait employer, ils ont pour les cultivateurs le défaut d’être coûteux, et aussi de gêner les mouvemens. Dans une ferme bien cultivée, les choux occupent seuls le huitième des terres labourables. Les fermiers hasardent volontiers une grande partie de leurs peines et de leurs engrais sur la venue de cette plante, qui ne gèle que rarement. Il faut pour cela un froid très vif, 14 ou 15 degrés au-dessous de zéro, et encore le dommage n’est-il habituellement que partiel. Au printemps, lorsqu’ils fleurissent, plus tôt même, suivant les nécessités du moment, les choux sont coupés au pied ; la tige dure est fendue longitudinalement en quatre parties, et les rudes mâchoires des bêtes à cornes dévorent le tronc et les feuilles. Les souches, arrachées plus tard, lorsque le champ est de nouveau mis en culture, servent à faire du feu. Outre l’avantage de donner une quantité de nourriture considérable, ces végétaux ont celui de laisser la terre complètement nettoyée de mauvaises herbes ; leurs feuilles, superposées les unes aux autres, forment un toit tellement épais, interceptent si bien le passage de l’air, que les mauvaises herbes les plus vivaces périssent étouffées. Cet avantage est inappréciable pour les récoltes de céréales qui succèdent aux choux ; aussi l’introduction de ce végétal dans le Bocage a-t-elle réellement fait la fortune du pays. Dans l’esprit du paysan, toute culture doit céder le pas à celle-là, et vraiment il a raison.

La culture des plantes sarclées n’a pas fait complètement abandonner la jachère. Jusqu’à ce que la masse d’engrais dont on peut disposer soit beaucoup augmentée, ce qui arrivera progressivement, on devra user de courtes jachères. Heureusement elles ne sont pas absolument improductives ; la nature du terrain, aidée par le climat humide de l’ouest, fait qu’elles donnent de bons pacages. Dans les terres les moins bonnes, il pousse au moins des genêts et des ajoncs qui sont coupés et vendus pour le chauffage des fours. Les engrais artificiels, surtout le noir animal, viennent augmenter les ressources propres du pays ; mais un obstacle plus sérieux que le défaut d’engrais à l’extension de la culture se trouve dans le manque de bras. La Vendée avait été dépeuplée par la guerre civile ; aujourd’hui elle est loin encore d’avoir la population qu’elle pourrait nourrir, et qui lui serait nécessaire. L’industrie est venue en aide à l’agriculture avec ses machines à battre le grain. Les cultivateurs ont tout de suite compris le parti qu’ils en pouvaient tirer ; ils ont laissé de côté l’esprit de routine, et ont montré de l’intelligence en les adoptant promptement. Aujourd’hui ils réclament des communications faciles, ils se plaignent de dépenser sur les chemins leurs sueurs, leur temps, la chair et le sang de leurs animaux. Les questions de chemins vicinaux sont les questions brûlantes dans les conseils municipaux. Ils entendent parler des chemins de fer, de ces voies rapides ouvertes ailleurs au commerce, et gémissent de ce que leur pays soit une des rares régions de la France qui restent en dehors de cette facilité de communication. Malheureusement, en pareille matière, ils ne peuvent que désirer et demander.

La question des chemins de fer est aujourd’hui à l’ordre du jour dans l’ouest. Quant à celle des chemins vicinaux, rien ne fait encore prévoir que l’on veuille améliorer le régime actuel. Jusqu’à nouvel ordre, les communes devront se contenter des ressources présentes ; or ces ressources sont certainement insuffisantes dans le Bocage. Dans certaines communes, le seul entretien du petit nombre de chemins qui existent suffit pour absorber tous les fonds disponibles. Distribuer aux départemens des fonds que les préfets seraient chargés de répartir entre les communes suivant leurs besoins, ce ne serait qu’une mesure illusoire pour beaucoup d’entre elles. Les plus voisines du chef-lieu, les mieux appuyées, auraient la meilleure part : nous en avons vu des exemples. Puis où prendre ces fonds ? Du budget de quel ministère les soustraire pour ces obscurs et utiles travaux ? Nos finances, hélas ! ne présentent pas d’excédant. Il y aurait mieux à faire. La création de centimes additionnels spéciaux dont la quotité serait fixée chaque année par les conseils municipaux fournirait un moyen d’atteindre le but. Il faudrait laisser aux conseils municipaux une grande latitude pour le chiffre à voter annuellement. Il n’est pas à craindre que les habitans des campagnes s’imposent d’une manière démesurée, et d’un autre côté ils comprennent partout assez bien leurs intérêts véritables pour voter les dépenses nécessaires. Notre conviction à cet égard est d’autant plus grande que nous avons en vue une population qui passait, non sans quelque raison, pour l’une des plus arriérées de France. Quant au mode d’exécution des travaux qui se font conjointement sous la direction des maires et des agens voyers, il n’y aurait rien à y changer ; les agens, quels qu’ils soient, seront obligés de bien faire un travail que chaque habitant surveillera d’un œil jaloux. Les maires pourraient, une fois assurés de ressources pour l’avenir, présenter à l’approbation de l’administration centrale un projet de réseau de chemins pour leurs communes et fixer équitablement l’ordre dans lequel les travaux seraient entrepris. Les intérêts divers, sûrs d’être satisfaits un jour ou l’autre, seraient plus patiens, et ces intérêts vont devenir plus exigeans, si le passage d’un chemin de fer à travers le Bocage leur donne plus d’importance.

Parmi les lignes à la charge de la compagnie du chemin de fer d’Orléans qui viennent d’être mises récemment à l’enquête, plusieurs intéressent le Bocage. Une seule de ces lignes est concédée à titre définitif, celle de Nantes à Napoléon-Vendée. Elle fait partie d’un système de chemin de fer de ceinture qui doit suivre nos côtes ; mais elle est d’un intérêt médiocre pour le Bocage, dont elle ne touche qu’une des extrémités. Une autre, concédée à titre éventuel, celle d’Angers à Niort, a son parcours direct compris presque tout entier dans le Bocage. Le passage du chemin de fer par Cholet est en dehors de toute discussion ; cette ville est un centre commercial important, c’est le grand marché, du pays. C’est donc seulement sur le tracé de Cholet à Niort que la lutte s’établira. Si l’on considère en groupe tous les intérêts agricoles du Bocage, ils réclament une voie ferrée qui suive dans le pays une ligne sensiblement centrale, qui permette à chaque localité d’écouler facilement ses produits, et d’avoir en même temps à proximité un dépôt d’engrais et d’amendemens, Si cette ligne peut aussi desservir la plupart des établissemens industriels, si enfin elle se présente en même temps comme la plus facile à suivre et la plus économique, la compagnie qui exécute les travaux y trouvera donc le placement le plus fructueux de ses capitaux : or une ligne qui semble réunir tous ces avantages est celle de la vallée de la Sèvre nantaise, que le chemin de fer pourrait emprunter dans une grande partie de son développement.

À 35 kilomètres environ au nord de Niort, la Sèvre nantaise, qui est le cours d’eau le plus important du Bocage, prend sa source en un point qui est sur la ligne droite de Niort à Angers. De là elle coule dans la direction du sud-est au nord-ouest, toujours très proche de la limite des départemens des Deux-Sèvres et de la Vendée, quand elle n’est pas elle-même cette limite. À Mortagne, elle passe à 20 kilomètres de Cholet. C’est dans les environs de cette ville que le chemin de fer devrait quitter la vallée de la Sèvre nantaise pour se diriger sur Cholet. La vallée de la Sèvre divise le Bocage en deux parties sensiblement égales, comme il est facile de s’en convaincre en jetant les yeux sur la carte géologique de France, où cette région, teintée des couleurs rouge et bleue du granit et du schiste ; se détache nettement sur le jaune des plaines calcaires. Si un chemin de fer doit parcourir cette vallée, il desservira donc la partie centrale du Bocage, il lui servira de débouché du côté de Cholet, et à l’autre extrémité de sa ligne, traversant le bassin houiller de Vouvant entre la source de la Sèvre et Niort, il amènera en abondance la houille et la chaux dans les cantons les plus éloignés de la circonférence. La houille du bassin de Vouvant, qui s’extrait principalement des concessions de Saint-Laurs et Faymoreau, sans être de première qualité, est très bonne pour le chauffage des chaudières et pour la forge. Une grande partie s’en consomme sur place, dans des fours à chaux que les concessionnaires des mines ont établis à peu de distance des puits, sur le bord des carrières de pierre calcaire. Au centre du Bocage, elle vaut actuellement 3 francs 50 centimes l’hectolitre, ce qui est un prix exorbitant. Prise à l’orifice des puits, elle ne vaut que de 1 franc 50 centimes à 2 francs l’hectolitre. L’agriculture profiterait beaucoup de l’abaissement de prix que subirait la houille par suite de l’économie faite sur le transport. L’agriculture emploie beaucoup de fer déjà et en emploiera davantage à mesure qu’elle fera plus de progrès. Déjà sur plusieurs points du territoire sont établies des usines où se fabrique le noir animal. Ces usines, qui emploient des machines à vapeur, auraient besoin d’avoir la houille à bon marché. Les industries du chaufournier, du fabricant de noir animal, du forgeron, sont liées si intimement à celle de l’agriculteur, qu’on peut confondre leurs intérêts. Quant à l’industrie manufacturière proprement dite, elle est encore peu développée dans le Bocage. Le tracé par la Sèvre la favoriserait aussi ; c’est en effet sur les bords de cette rivière que l’industrie s’est concentrée à peu près tout entière. Châtillon, Mallièvre, Mortagne, Tîffauges, Clisson, ont des fabriques assez importantes, tanneries, papeteries, scieries, filatures de lin et de laine. Châtillon, Mallièvre et Mortagne seules pourraient être traversées par la ligne d’Angers à Niort ; mais, parmi les lignes mises à l’enquête en ce moment, on trouve celle de Nantes à Limoges, qui tôt ou tard devra se construire ; elle passerait par Clisson et Tiffauges, et pourrait même emprunter la ligne d’Angers à Niort jusqu’au-dessus de Mallièvre. Cette continuation du chemin de fer tout le long de la Sèvre, qui se jette dans la Loire à Nantes même, semble indiquée par la nature.

La principale objection qui puisse être faite au tracé du chemin de fer par la vallée de la Sèvre, c’est qu’il ne rencontre aucune des sous-préfectures des trois départemens qu’il traverse, si ce n’est Cholet. L’objection ne sera puissante que parce qu’elle sera vigoureusement appuyée. Les villes présentent un centre d’influences tout formé ; les intérêts des campagnes se groupent difficilement. Les villes ont chacune leur avocat au conseil ; les campagnes n’en ont pas. Pourtant les sous-préfectures qui peuvent prétendre à se trouver sur la ligne du chemin de fer ont peu d’importance, et ne semblent pas devoir en acquérir. Lorsque le réseau des routes du Bocage a été tracé, on les a choisies pour points de croisement ; elles n’en sont pas devenues plus prospères. La campagne environnante a fait des progrès et s’est enrichie ; la ville est restée stationnaire, aucune industrie ne s’y est établie. Les localités qui possèdent des manufactures ne sont que des chefs-lieux de canton. Des deux tracés qui sont mis à l’enquête pour la ligne d’Angers à Niort, l’un est tout pour la Vendée et contourne le Bocage par Fontenay et Chantonnay ; l’autre est tout pour les Deux-Sèvres par Bressuire. Par les deux tracés, la partie la plus élevée du Bocage, celle qui est à cheval sur la limite des deux départemens, celle peut-être qui a le plus d’avenir, se trouve déshéritée. Ne serait-ce pas le cas d’adopter une ligne moyenne entre les deux tracés ? Celle de la Sèvre nantaise remplit cette condition.

D’ailleurs cette ligne favorise les intérêts de la compagnie d’Orléans ; la nature accidentée du terrain peut faire prévoir les difficultés que rencontrerait l’établissement de la voie qui est à l’état de projet. Le tracé par la Sèvre, bien qu’il rende nécessaires quelques sinuosités, sera le moins coûteux à établir, le plus fructueux pour l’avenir. Sur ce chemin, le pays intermédiaire doit fournir plus de transports que les têtes de ligne. La chaux, la houille, les grains, les bestiaux doivent à eux seuls entretenir un mouvement important. Les fermiers qui cultivent bien emploient aujourd’hui chaque année 10 hectolitres de chaux par hectare de terre qu’ils afferment. Il n’est pas douteux que, s’ils ont la chaux à petite distance grevée d’un faible prix de transport, ils ne préfèrent se la procurer de cette façon plutôt que de la faire charrier à de longues distances par leurs animaux. Ils trouveront bien à utiliser ailleurs les forces qu’ils dépensent aujourd’hui à faire ces charrois. Cela est si vrai que déjà quelques-uns. d’entre eux, à l’époque où les travaux agricoles sont pressans, aiment mieux payer à un roulier le prix du transport. Le roulier arrive avec ses chevaux jusqu’à l’entrée du chemin rural, d’ordinaire assez mauvais pour qu’il n’ose pas s’y engager ; le fermier vient avec ses bœufs et sa charrette chercher la chaux sur la route. Encore du temps perdu par suite du mauvais état des communications ! Il n’est pas douteux non plus que les marchands de bestiaux n’aiment mieux embarquer leurs animaux dans les wagons le long de la ligne, plutôt que de leur faire accomplir à pied une longue route pendant laquelle les animaux perdraient de leur valeur. Il y a tout avantage, en un mot, à faire passer dans le Bocage un chemin de fer à portée de la production des campagnes, qui est grande, plutôt qu’à portée de la consommation des villes, qui est insignifiante.

Si quelques habitans sont venus augmenter la population du Bocage, ce n’est pas dans les villes, mais dans la campagne qu’ils se sont établis. Beaucoup de propriétaires ont depuis quelques années fait bâtir des habitations, et passent la saison d’été dans ce pays, où ils ne venaient autrefois que le plus rarement possible. Ils ont été séduits par cette vigoureuse nature avant même de savoir ce qu’elle recelait de richesses. La beauté du pays, de ces bords de la Sèvre qui ont inspiré Poussin, viendra en aide à sa prospérité croissante. La terre, presque partout cultivée par des fermiers, a besoin de l’œil du maître. La guerre civile avait laissé le pays dévasté, les maisons brûlées ; aujourd’hui les bâtimens, construits par de mauvais ouvriers, avec le moins de dépense possible, sous le coup de la nécessité pressante, tombent en ruine pour la plupart. S’ils sont encore debout, ils sont insuffisans pour une production qui a plus que doublé en vingt ans. Le fermier ne peut améliorer la terre qu’en augmentant le nombre de ses bestiaux ; or le climat du Bocage ne permet point au bétail de vivre en plein air, il faut des bâtimens pour le loger. Les maisons des cultivateurs sont elles-mêmes misérables et insalubres ; elles gardent trop fidèlement le souvenir du temps où leurs habitans vivaient volontiers dans la pauvreté. À mesure que l’aisance s’accroîtra, ils deviendront plus exigeans : ils voudront plus d’air, plus de lumière. La division de la propriété, qui amène avec elle les querelles de voisinage et rend le séjour dans certaines contrées désagréable aux propriétaires, ne pourra jamais être poussée à l’extrême dans le Bocage, où la nature du terrain exige pour la culture de forts attelages. Avant la satisfaction de tout intérêt, la vie des champs s’y fait aimer. L’amélioration des chemins, une ligne ferrée, satisferaient les désirs légitimes d’une population laborieuse qui voudrait sortir de son isolement. Dieu veuille que la solution de ces questions soit prochaine et soit celle que réclament les intérêts véritables de la contrée !


HENRI PROUST.


V. DE MARS.


  1. The Irish Convict System, par le baron von Holtzendorff, docteur en droit et professeur à l’université de Berlin, traduction anglaise ; Dublin, W. B. Kelly, 1860.